LEÇON 2014-3 (audio)
On a beaucoup écrit (et lu) en 14-18.
Il y aurait eu, passés les premiers tâtonnements de la poste aux armées, 4 000 000 de lettres échangées quotidiennement, entre le front et l'arrière. Et puis, disait Genevoix: "Quand on a faim, on serre sa ceinture d'un cran, et on écrit des lettres".
Peu d'illettrés, en tout cas, dans les lignes. Sans doute, mais les chiffres officiels, dit Antoine Compagnon, sont malgré tout invraisemblables : l'illettrisme n'aurait pas même concerné 4% des conscrits. Or, un siècle de scolarisation plus tard, aux journées de défense de 2008, 6% des garçons en étaient victimes. Invraisemblable? Et s'il y avait là une simple preuve de la stagnation performative du système éducatif? Dans un article intéressant du Nouvel Obs qui se recoupe en plusieurs points avec la présente leçon (s'y reporter), on trouve en tout cas cette affirmation qu'il y avait deux fois moins d'illettrés en 14 que de nos jours. Madre de dios!
La méthode d'Antoine Compagnon est toujours la même. Beaucoup d'informations, de références, de renvois, et ce malaise constant qui tient à ce qu'on cerne mal autour de quelle ossature cette chair se répartit. Quelle cohérence dégager de ce patchwork, quel sens, quelle théorie? Le cours semble destiné à ouvrir ou entrouvrir des portes; des idées passent, on se demande parfois si elles sont logiquement raccordées, réellement non contradictoires. Des citations s'installent. Un sous-bloc homogène se dessine. Mais globalement, on se croit assez souvent dans ou devant une hésitation en marche. Work in progress?
Ouvrages explicitement cités :
Henri Ghéon– L'homme né de la guerre. Témoignage d'un converti
Henri Barbusse – Le Feu
Georges Gaudy – Souvenirs d'un poilu (une tétralogie, en fait)
Alfred de Vigny – Servitude et Grandeur militaire
Emile Zola – La débâcle (sur la guerre de 1870)
Lucien Descaves – Les Sous-offs (roman antimilitariste : procès pour injures à l'armée puis acquittement en 1890)
Louis-Ferdinand Céline – Casse-pipe (roman inachevé de l'incorporation (épique!) de Céline, engagé volontaire, en septembre 1912 – donc avant la guerre – dans le 12ième régiment de cuirassiers (cavalerie) cantonné à Rambouillet)
Joseph Roth – La marche de Radetzky (formidable roman sur la fin de l'empire austro-hongrois plein d'humour et de nostalgie … et aussi morceau de bravoure de Johann Strauss père (à écouter ici ) - le chef d'orchestre vaut à lui seul le détour!)
Jean Paulhan – Le guerrier appliqué
Blaise Cendrars – La main coupée
Genevoix - Alors que je viens de rendre compte (billet précédent) de mes réserves devant les facettes héroïques de Sous Verdun, la citation suivante, dénonciation dans une conversation entre officiers des "bourreurs de crâne", qu'Antoine Compagnon extrait de Nuit de guerre, deuxième volet de la tétralogie Ceux de 14, me laisse coi: " … les bourreurs de crâne à l'héroïsme fabriqué, les collectionneurs de prouesses plus qu'humaines, les cuisiniers d'épopée à l'usage de l'arrière. Ah! Cette crédulité immense de l'arrière, et ce que ces gens lui jettent en pâture! Ces gens-là? Des maniaques du mensonge, des pitres malfaisants qui n'ont d'autre excuse que d'ignorer le mal dont ils sont responsables. La guerre n'est pas une course à l'aventure. Il est absurde et injuste de la concevoir à travers des récits à panache, à travers des anecdotes héroïques ou simplement savoureuses, enjolivées à plaisir par des gens qui en avaient le temps parce qu'ils ne se battaient pas.
Il va falloir relire Genevoix plus loin que Sous Verdun.
Cette "tirade" a été supprimée par l'auteur lors de l'édition définitive du livre en 1950, précise A.C. qui évoque un souci d'honnêteté, le recul pris avec les années vis-à-vis des écrits ici pointés.
Littérature "immédiate" – Antoine Compagnon développe un paragraphe autour de la notion de littérature immédiate, expression utilisée par Thibaudet au sujet des écrits de la Grande Guerre, une immédiateté du témoignage qui porte moins sur la proximité chronologique que sur son caractère brut, sans médiation, dans un sens proche de l'intuition chez Bergson (Données immédiates de la conscience), côtoyant l'anti-intellectualisme de Proust, sous-tendu par un rejet de l'intelligence.
A.C. évoque le Groupe de l'Abbaye, dont rend compte par exemple comme suit une notice du Dictionnaire mondial des littératures (Larousse) : "Groupe d'écrivains et d'artistes fondé en 1906 à Créteil.R. Arcos, le musicien Albert Doyen, G. Duhamel, le peintre Gleizes, C. Vildrac tentèrent la vie en phalanstère, vie partagée plus ou moins épisodiquement par G. Chennevière, L. Durtain, P. J. Jouve et J. Romains. Tous sont à la recherche d'un langage nouveau. Après quinze mois de vie collective, déboires financiers et mésentente ruinent cette originale coopérative poétique qui sera évoquée par Duhamel dans le Désert de Bièvres (1937). L'Abbaye aura toutefois marqué une date dans l'histoire de la poésie française. Ses poètes rompent définitivement avec le symbole et l'allusion et privilégient l'image-raccourci et l'image-levier. J. Romains se dirigera vers les chemins de l'unanimisme. En définitive, à part Jouve, c'est surtout par la prose que les hommes de l'Abbaye réaliseront le mieux leurs idéaux. Ceux qui avaient voulu rendre la poésie au réel, loin de l'abstraction, s'en éloigneront à jamais."
Autre présentation dans Une histoire de la littérature française, de Kléber Haedens : "A la fin du XIX° siècle et dans les premières années du XX°, on a vu naître, se former et mourir un grand nombre de petites écoles poétiques dont la plupart n'ont guère survécu à leurs flambants manifestes. Qui songe au naturisme, à l'intégralisme et même à l'unanimisme? Le groupe ingénu réuni à l'abbaye de Créteil en 1906 avait pour maître et théoricien Jules Romains. Il s'agissait d'exprimer la vie collective par une poésie immédiate, la religion de la foule, l'âme sociale de l'humanité. L'expérience de l'abbaye échoua en littérature comme elle avait échoué dans la vie."
A.C. jette au passage une réflexion de Léon Daudet, sur Maupassant, amusante mais qui relève un peu du coq à l'âne logique : "Voilà de la littérature immédiate pour chevaux de course".
Duhamel - L'immédiateté, l'absence de médiation comme en autorisent l'intelligence, ou la culture, elle fait certes la sincérité, mais aussi les limites de l'expression de la littérature de témoignage. Antoine Compagnon cite Georges Duhamel : "… l'immense majorité des gens qui ont fait l'événement, qui ont vécu dans l'abîme ou sur ses bords, n'était aucunement préparée à en donner des descriptions, à en retracer de fidèles et durables images. Et voici, Mesdames et Messieurs, où nous touchons une des plus émouvantes infirmités de l'âme: les hommes sentent avec force et vivacité, mais ils connaissent avec imperfection et faiblesse. J'entends qu'ils ont grand'peine à penser ce qu'ils éprouvent, à identifier leur désespoir ou leur enthousiasme; leur douleur est grande, mais qu'elle est impuissante à s'exprimer! qu'elle est peu capable de s'apprécier, de se mesurer avec des mots, de se concevoir elle-même et, par suite, de se décrire!"
D'où, souligne A.C., le rôle joué par Le feu, de Barbusse, paru en feuilleton dans L'œuvre dès août 1916 et qui, lu dans les tranchées (on y a lu beaucoup, dès la première période de "guerre de mouvement" passée, quand les deux armées face-à-face se sont enterrées), a fourni un cadre d'expression, de prise de conscience, à des sentiments qui ne parvenaient pas à se formaliser spontanément chez les poilus.
Thibaudet lui aussi est dur, plus encore que Duhamel, pour cette littérature immédiate de la guerre. Il attend quelque chose, autre chose, entre la réflexion morale de l'officier et la tranche de vie brute du soldat. Et il pense le trouver dans les souvenirs de Georges Gaudy. Mobilisé au 57e RI à partir de février 1916, Gaudy y combat jusqu’à la fin de la Grande Guerre. Il a publié ses Souvenirs d'un poilu en quatre volumes : Les trous d’obus de Verdun (1922) / Le Chemin des Dames en feu (1923) / L’agonie du Mont-Renaud (1921) / Le drame à Saconin et l’épopée sur l’Ingon (1930). C'est le caractère plat, a-littéraire, terne dans sa parfaite correction, du style de Gaudy, qui semble à Thibaudet le mieux cerner une vérité qui échappe au "trop travaillé" comme au "trop fruste".
Caporal, vous voilà – Antoine Compagnon relève une particularité qui recoupe la recherche par Thibaudet d'un ton "intermédiaire" vrai. La plupart des "bons" ouvrages-témoignages sur la guerre ont été écrits par des caporaux.
Gaudy : caporal
Céline: brigadier (cavalerie : équivalent)
Drieu la Rochelle : caporal
Paulhan : sergent, mais son héros, dans Le guerrier appliqué, est caporal
Dorgelès : caporal
Cendrars: caporal (même si dégradé par mesure disciplinaire)
Genevoix, lieutenant, fait figure d'exception.
Et Jean-Norton Cru, lecteur critique de la littérature de témoignage sur la guerre, était lui-même … caporal. Dès la fin de 1915 (arrivé au front le 15 octobre 1914). caporal au 240ème régiment d’infanterie, il a occupé ses loisirs de tranchée à étudier les récits de guerre à mesure qu’ils paraissaient, et à en faire la critique serrée à la lumière de sa propre expérience: « Je lus sans discontinuer, a-t-il écrit, jusqu’à l'armistice".
Couplet d'A.C. sur le caporal : caporal, "cabot", c'est le plus haut grade des hommes du rang. C'est en même temps le plus petit des gradés: au-dessous, les simples soldats, de deuxième ou de première classe. Le caporal n'est pas sous-officier. Il est chef d'escouade, détenteur d'une autorité, mais de fait au niveau de la troupe. Et de tous les détenteurs d'une autorité, c'est le plus proche d'elle. D'où sans doute une position d'observateur et de témoin privilégié, avec un début de recul et rien d'une vision hiérarchique.
A suivre …..



