LEÇON N° 8 - audio.
Beaucoup de citations, prises chez Drieu la Rochelle, tournent autour de cette évolution de la guerre moderne qui, mécanisée, industrielle, s'éloigne de l'héroïque corps à corps des affrontements antiques:
La guerre aujourd’hui, c’est d’être couché, vautré, aplati. Autrefois, la guerre c’était des hommes debout . (…) Cette guerre moderne, cette guerre de fer et non de muscles. Cette guerre de science et non d’art. Cette guerre d’industrie et de commerce. Cette guerre de bureaux. Cette guerre de journaux. Cette guerre de généraux et non de chefs. Cette guerre de ministres, de chefs syndicalistes, d’empereurs, de socialistes et de démocrates, de royalistes, d’industriels et de banquiers, de vieillards et de femmes et de garçonnets. Cette guerre de fer et de gaz. Cette guerre faite par tout le monde, sauf par ceux qui la faisaient. Cette guerre de civilisation avancée (…) La guerre moderne est une révolte maléfique de la matière asservie par l’homme (…) Trop de ferraille (…) un supplice inventé par des ingénieurs sadiques pour des bureaucrates tristes. Mais ça n’est pas une guerre pour guerriers .
Culte de la force, ivresse du chef, nostalgie du combat d'homme à homme et puis, aussi, peur, jusqu'à la colique, cette colique de la peur dont la révélation est pour lui un choc, peut-être le plus capital, lui arrachant à Verdun, devant Thiaumont, un cri qui a illuminé un abîme en lui et qu'il entend encore longtemps après. Rappelle-toi, écrit-il dans un texte de 1918, la colique de Verdun.
Et dans Interrogation (1917 – le texte intégral du cycle est ici ):
Et quand l'obus arrivait sur moi (ô mes camarades qui savez, je vous prends à témoin), plus rapide dans une avalanche de souffles que la locomotive qui fond sur le rail prosterné
De l'âme de ma chair, de mes plus vives fibres, quel ressac d'horreur, de révolte, de haine.
Quel cri arraché de ma gorge par un poing qui y aurait fouillé et tordu.
Vérité qui poussera son hurlement hors de moi jusqu'à ma mort où elle rebondira d'une sonorité suprême.
Ce cri qui perce mes os jusqu'à la moelle. (…)
Sur la nostalgie du combat d'homme à homme, on entend le contrepoint des certitudes de Jean Norton Cru, affirmant que ni la baïonnette des attaques du même nom, ni le couteau des nettoyeurs de tranchées, ne furent des outils effectifs . Assurément des outils littéraires, la distribution des couteaux se trouve chez Dorgelès, chez Barbusse, Cendrars (qui parle argotiquement de son Eustache (du nom d'Eustache Dubois, créateur vers 1785 d'un modèle prisé des mauvais garçons) et dit en faire bon usage) et le planté de baïonnette est chez Paulhan.
Mais au cours des rééditions, viennent des repentirs d'amoindrissement.
Le doute, in fine, demeure sur le témoignage à retenir, celui, à chaud, de la sauvagerie barbare du premier jet ou celui, à tête reposée, de la relecture édulcorante? Car on gomme, beaucoup. Disparu l'allemand colossal de Paulhan transpercé d'un coup de baïonnette; estompé le feldgrau qui se rend et qu'Alban, chez Montherlant, abat d'une balle dans la tête, dans une mort donnée qui procure une jouissance; passés de quatre à trois, ces soldats ennemis rattrapés à la course et abattus par Genevoix d'une balle dans le dos; ou devenu cadavre refroidi, ce guetteur embusqué et figé dans la mort que Cendrars avait d'abord décapité vivant … Tribut dû à la vérité ou déni, pour se protéger?
La crainte par ailleurs d'un après-guerre affadi, nette chez Drieu, craignant la démocratie molle (cette démocratie qui s'appuie sur des paysans alcooliques, dégénérés, maladifs, sur des ouvriers tous sournoisement embourgeoisés, et qui transforme les officiers en ronds-de-cuir qui [attendent] leur retraite) et la paix sans vergogne des pacifistes bêlants. Dans Interrogation, encore:
Pacifistes, avez-vous vu votre paix?
L'homme finira-t-il comme un boutiquier retiré des affaires?
Si toute chose est enfin à sa place, il n'est plus besoin de translation, le mouvement s'arrête, le drame finit.
Je ne vois pas la paix.
Que sera le monde sans le mal? (…)
Voici mon cri profond: j'ai peur de votre paix
Je ne vois pas. J'ai peur
Mais je veux bien vous jeter cet aveu
Cette guerre démocratique est morne et sa monotonie s'allonge comme une paix sans vergogne.
Où sont les magnificences du premier temps?
Pourtant ça et là quelques moments inénarrables
Alors l'homme est en proie à l'hallucination sacrée et toujours je reviendrai à ces moments
Rédemption de l'inertie du monde.
Chez Drieu toujours, le sentiment d'une différence aristocratique ( la démocratie comme une décadence), assez loin du "Tous unis dans la tranchée : 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple" que retient pour titre un essai récent (2013 – Le Seuil) de Nicolas Mariot, chercheur au CNRS.
L'emportement de l'action est chez lui comme un éréthisme sexuel dit A.C., et présent au moins comme une exaltation chez d'autres, chez presque tous les autres qui, même pacifistes dans l'âme, ont connu des instants de bonheur guerrier; Genevoix ou Alain ou, dépassant la modestie usuelle de sa pratique, le guerrier appliqué de Paulhan.
Drieu, dans La comédie de Charleroi :
Nous étions des bêtes. Qui sentait et criait? La bête qui est dans l'homme, la bête dont vit l'homme. La bête qui fait l'amour et la guerre et la révolution.
Le combat renvoie aux pulsions vitales, primitives, essentielles, à la violence qui fait avancer, bouleverse et transforme. Et puis sublime et fait surgir :
Alors, tout d’un coup, il s’est produit quelque chose d’extraordinaire. Je m’étais levé, levé entre les morts, entre les larves. J’ai su ce que veulent dire grâce et miracle. Il y a quelque chose d’humain dans ces mots. Ils veulent dire exubérance, exultation, épanouissement – avant de dire extravasement, extravagance, ivresse. (…) C’était donc moi ce fort, ce libre, ce héros. (…) Qu’est-ce qui soudain jaillissait ? Un chef. (…) l’homme qui donne et qui prend dans la même éjaculation (…)
La guerre nous révèle, la guerre nous ouvre. Car c'est chez Drieu toujours la même idée. Dans Interrogation, de nouveau :
La guerre pour nous, nés dans un temps de longue paix, parut une nouveauté merveilleuse, l'accomplissement qui n'était pas espéré de notre jeunesse.
Nous voulions épuiser la vie dans un irréparable élan.
Or, doute que la paix nous eût assouvis aussi magnifiquement.
A nous autres, jeunes hommes éduqués par le verbe orgueilleux de Nietzsche et de Barrès, Paul Adam, Maurras, d'Annunzio, Kipling, excitateurs du monde occidental, la guerre offrit une fraîche tentation.
La séduction persiste après l'épreuve, aussi forte nourriture de notre souvenir que de notre attente.
Voici le bloc de pierre unique, sur qui il nous faudra maçonner nos pensées après la guerre.
Nous ne pouvons pas regretter la guerre. La guerre a introduit une solennité dans notre vie que nous n'espérions plus des événements humains et dont l'absence nous faisait sentir dans l'homme une perte.
Non, une vulgaire hallucination de foule ne nous a pas égarés en août 1914.
Soudain, nous fondâmes à nouveau dans la vie de grandes espérances.
La guerre nous fit recroire non pas au progrès mais au noble effort libre d'espoir. (…)
Dans la tranchée se révèle le revers insoupçonné de la vie: Tu es de l'autre côté et tu envisages l'effarant soleil des mystiques.
Descente aux enfers, voyage au pays de la quatrième dimension.
Nous ne pouvons pas renier des minutes inoubliables. (…)
O guerre, hallucination comme l'amour (…)
Et le grand élan des attaques tremblantes et ferventes
Et le désir qui épouvante l'armée d'embrasser l'ennemi. (…)
Par la guerre je connus un grand amour.
Si tu vénères l'Amour, n'insulte pas la Guerre.
Fidélité aux amis morts, enfin, qu'Antoine Compagnon a aussi évoquée en passant, renvoyant à Métempsychose, pièce publiée en 1920 dans le recueil Fond de cantine . Voici :
Je me vois seul debout parmi l'écroulement
Des corps de mes amis abattus à vingt ans
Je regonfle mon souffle avec une âpre gêne
Ne leur ai-je arraché leur expirante haleine?
Mon corps a survécu
Je vais l'air entendu
Dans l'escorte douce et sévère
De mes amis morts à la guerre
Mon compagnon de marche et de médita-
tion
Invaincu sous le sac à la haute station
Je l'ai vu transpercé par plus d'un coup
mortel
Sur le parapet nu, notre modeste autel
Métempsychose ardente, il m'a dédié son âme
Le regard immortel, la contagieuse flamme
Il vit. J'ai recueilli la prompte migration
De son éternelle passion.
Et puis, à voir cela, la dérision de tant de phrases, non?




