CHIFFONNERIE ET CHIFFONNAGE EN 2016 …..
Le site du Collège ayant un peu de retard à l'allumage, l'audio de la séance du 5/1 n'a été accessible que mardi matin, 12/1. D'ailleurs, dans la foulée, le séminaire du 5/1 a disparu en 48 heures et puis la leçon. Couplage qui a refait son apparition ce matin. Aléatoire …. Bien.
J'ai écouté les deux leçons.
Je ne me sens pas, cette année, une motivation suffisante pour me relancer dans des comptes-rendus détaillés. Ecoute et courts billets d'humeur: pratique prévisible. La parenthèse 2015 a peut-être un peu cassé le ressort. Nous verrons bien, il ne faut jurer de rien.
Je me suis en tout cas complétement trompé, semble-t-il, dans mon billet du 7/9/2015 et dans mes projections à chaud, quand l'intitulé du cours de l'année a été énoncé. J'ai cru à une métaphore et à un recyclage baudelairien de matériaux littéraires antérieurs et disparates. Que nenni! Il semble bien que le goût d'A.C. (ou le hasard) l'ait porté vers le préfet Poubelle, co-fossoyeur d'une profession et de pratiques dont la demande de papier produit à partir de vieux chiffons avait engendré l'acmé et l'exploitation du bois le déclin.
Antoine Compagnon s'est de fait lancé dans une étude de la chiffonnerie (parisienne) au XIX° siècle, et de ses répercussions, occurrences référencées et apparitions explicites ou allusives, chez Baudelaire et ses contemporains.
Ce qui me passionne modérément.
Il semble d'ailleurs, il s'en est ouvert à son public au début de sa deuxième leçon, que certains aient été choqués - avec plus de virulence que ma molle remarque - par cette approche, dont il s'est contenté d'assumer le choix en garantissant qu'il comptait bien persévérer dans cette direction.
A.C. a donc entrepris de nous chanter ce temps, celui de Baudelaire, où l'on récupérait tout et où l'on appliquait, il y a fait maintes fois référence, l'assertion de Lavoisier qui l'avait empruntée à un présocratique, Anaxagore de Clazomènes: "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme".
Lorsqu'on se contente, les pieds sur son bureau, calé dans son fauteuil, de se laisser bercer par l'enchaînement des phrases – en cédant, il faut l'avouer, à quelques (brefs!) épisodes de somnolence – on ne retient que des fragments éparpillés. La méthode a son charme, à défaut d'avoir son efficacité. On est sensible à telle remarque, parfois sans rapport direct avec le sujet.
Ainsi de l'introduction du premier cours, qui m'a … chiffonné. Antoine Compagnon s'est offert une minute sentimentale sur le mode "Vous ai-je manqué? Je ne sais, mais vous si!". Je me suis demandé comment on pouvait oser ce genre de coquetterie. Il a dans la foulée souligné que cette année d'interruption relevait des avantages acquis dont bénéficient les professeurs du Collège, un an de congé, semble-t-il, tous les six ans, et qu'il n'avait donc fait qu'exercer un droit. Je suppose qu'il répondait par là à quelque critique acide sur la surcharge de travail de ces heureux enseignants. Il est vrai qu'après les 540 heures annuelles de l'agrégé en lycée, les 384 heures annuelles du même quand il est détaché dans le supérieur, les 192 heures annuelles auxquelles se plient les maîtres de Conférences des universités, les quelque 32 heures annuelles in situ du professeur au Collège de France peuvent susciter certains propos mal informés désobligeants.
On entend passer des nombres, et des noms. Ainsi, selon Maxime Du Camp, il y avait à Paris en 1853, 5952 chiffonniers "médaillés", c'est-à-dire officialisés par la préfecture de police, et donc bien davantage si on pense aux officieux.
On entend :
- Il y a les chiffonniers coureurs et les chiffonniers trieurs
- Les conditions du métier ont changé avec la révolution industrielle
- La chiffonnerie devient un commerce lucratif, il y a des chiffonniers patrons
- Pendant quelques générations (en gros le XIX° siècle jusqu'en 1880), les chiffonniers sont essentiels pour l'industrie
- On entend aussi les premiers vers du 2ième spleen des fleurs du mal : J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. / Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, / De vers, de billets doux, de procès, de romances, / Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, / Cache moins de secrets que mon triste cerveau. / C'est une pyramide, un immense caveau, / Qui contient plus de morts que la fosse commune. / - Je suis un cimetière abhorré de la lune, / Où comme des remords se traînent de longs vers / Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers. / Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, / Où gît tout un fouillis de modes surannées, / Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, / Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché. A.C. n'est pas un très bon diseur. Son débit, lent, ne souligne pas vraiment la musique des vers et "prosifie" (si j'ose) à l'excès la chanson de la rime. Quant à faire de ce poème une référence majeure de la chiffonnerie, je lui en laisse très volontiers la responsabilité.
- On entend parler de Walter Benjamin (prononcé: ben-ya-mïn), référence donnée comme majeure et ici lecteur du poème précédent
- Apparaît au titre de sa somme sur les objets désuets dans la littérature, Francesco Orlando (Les objets désuets dans l'imagination littéraire), critique italien du XX° siècle, récemment décédé (2010).
- L'attention se fixe sur des mots: occasion, qui quitte les rives de l'opportunité pour gagner son sens actuel de seconde main, avec le succès du cachemire d'occasion proposé dans les meilleures boutiques de ces années de la troisième République où nul objet ne savait devenir obsolète, ces années où triomphait l'économie du déchet, un conseil appuyé de lecture à la clé : L'âne mort et la femme guillotinée, de Jules Janin.
- D'autres noms encore, qui passent : Etienne de Jouy (L'Hermite de la Chaussée d'Antin, ou observations sur les mœurs et les usages français au commencement du XIX° siècle), ou Privat d'Anglemont, ami de Baudelaire ou Louis-Sébastien Mercier, il me semble pour l'article Chiffonnier de son Dictionnaire de 1798 (sous réserve de vérification)
Et puis voilà que vient le Coin des bornes ou le Coin de la borne, expression dont A.C. va s'enchanter pendant une bonne partie de sa deuxième leçon, ce coin de la borne où se déposent les immondices avant que ne sévisse le préfet Poubelle, suite à une épidémie de choléra dans la capitale, ce coin de la borne oreiller des miséreux, marqueur - car près de lui elles racolent - du degré le plus bas de la prostitution, où peut-être on abandonne les enfants non désirés lesquels parfois, devenus grands et hommes de lettres s'en vantent, ce coin d'une borne à l'origine seulement destinée à isoler des roues des charrettes les angles saillants des maisons, bornes en nombre considérable du temps de Baudelaire et dont il ne demeure que peu d'exemplaires qu'A.C. traque aujourd'hui, en flâneur parisien habité d'une compulsion photographique.
On évoque des gravures, de Carle Vernet, de Philibert-Louis Debucourt, des remarques de Champfleury, journaliste, écrivain et grand amateur de faïences dont une au moins, ramassée brisée au coin d'une borne , etc.
Péguy serait le dernier à l'avoir évoqué, ce Coin de la borne, en 1911, après quoi, l'expression disparaît.
Enfin, voilà, on parle un peu de tout – soyons justes, en un propos tout à fait plaisant et richement documenté - et ayant évoqué le chiffonnier philosophe Liard - célèbre en ces temps où l'on savait dans la misère aussi le grec et le latin - qui se plaisait aux citations antiques, Antoine Compagnon nous annonce que la prochaine fois, après la borne, on parlera de la boue.
Va-t-on entendre Birkin chanter La Gadoue? A tout hasard, je fournis le lien : https://www.youtube.com/watch?v=yN2z_V-CmuY

