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Mémoire-de-la-Littérature
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25 janvier 2016

BOUE! BOUH?

A

Sans doute, sans doute, mais enfin, venant d'écouter la leçon sur la boue de ce mardi 19 janvier, je repensais à Boileau, et à son distique frondeur suite aux dernières productions du vieux Corneille :

J'ai vu Agésilas, hélas!

Mais après l'Attila, holà!

Et j'avais, inspiré par l'exemple, envie de scander à mon tour:

J'avais subi la borne, morne!

Je suis après la boue, à bout!

                                                      J'avoue mal dégager l'intérêt de l'entreprise. Quel but poursuit Antoine Compagnon? On entend bien quelques noms attendus, Baudelaire, Hugo, et beaucoup d'autres, à la postérité plus discrète, assurément néanmoins bon chroniqueurs de leur temps, mais avec le sentiment d'une étude effectuée grâce à la fonction recherche d'un logiciel agissant sur un corpus de textes du XIX° via un mot clé. Chiffonnier l'autre jour, puis borne, puis aujourd'hui boue. Des bribes s'accumulent, qui sont destinées semble-t-il à construire le portrait d'une ville (Paris) dans la spécificité dix-neuvième de sa voirie fangeuse et des métiers que son ordure a générés: chiffonniers, bien sûr, mais aussi, ce mardi, décrotteurs. Ma foi, oui, ce doit être de cet ordre. Mais alors, l'intitulé du cours aurait gagné à mieux marquer la voie.

Par exemple: L'immondice parisien de la Monarchie de Juillet au Second Empire.Témoignages. Ou bien: Grandeur et décadence de la fange : Paris au XIX° siècle par ses contemporains.

On parle apologie de la conversion des ordures.

On rappelle ce qu'est un tombereau.

On caractérise comme miscellanée de déjections diverses une boue d'époque sans rapport réel avec notre boue moderne, et par comparaison, hygiénique.

Paris: Lutèce, dérivé de Lutetia, dérivé de lutum, terme latin désignant la boue, le limon, la fange, la vase (Gaffiot), appellation qui daterait du 1er siècle de l'ère chrétienne "à cause des boues pestilentielles dont la ville était remplie" (d'après un chroniqueur du XII° siècle auquel se réfère wikipédia).

Décrotteur

Les meilleurs décrotteurs officient au Pont Neuf (et A.C. montre une estampe de Carle Vernet). Le décrotteur traîne après lui un petit pont à roulettes permettant de sauter le ruisseau et crie : "Passez! Payez!". Aujourd'hui, dans les autobus qui nous font franchir les distances urbaines, le slogan est devenu : "Je monte, je valide!"

Louis-Sébastien Mercier (in Tableau de Paris) évoque le franchissement acrobatique des ruisseaux où la boue est reine: Un large ruisseau coupe quelquefois les rues en deux, et de manière à interrompre les communications entre les deux côtés des maisons. A la moindre averse, il faut dresser des ponts tremblants… Des tas de boue, un pavé glissant, des essieux gras, que d’écueils à éviter ! [Le piéton] aborde néanmoins ; à chaque coin de rue un décrotteur ; il en est quitte pour quelques mouches à ses bas. Par quel miracle a-t-il traversé la ville du monde la plus sale ? Aussi, pour pallier le manque de trottoirs, un passeur offre parfois ses services.

L'averse, tableau de Louis Léopold Boilly:

L'averse_Boilly

On révise la catégorisation hiérarchisée des chiffonniers : piqueur, gadouilleur, ravageur, ramasseur. Ainsi : (…) Au sommet le piqueur, ou chiffonnier de nuit, trie avec son crochet les tas d'ordures avant le passage des tombereaux ramasseurs des ultimes rebuts; le gadouilleur repasse derrière et récupère ce qui n'a pas été vu, les bouts de verre; le ravageur fouille le ruisseau central de la rue à l'aide d'un bout de bois pour en retirer les clous des sabots, les morceaux de fer ou de cuivre , revendus à la livre aux ferrailleurs; le ramasseur vagabonde dans les lieux fréquentés, boulevards, marchés, mariages, pour y récupérer faux chignons tombés, mouchoirs, bouts de cigare (repris ici d'André Guillerme, La naissance de l'industrie à Paris: Entre sueurs et vapeurs : 1780-1930).

L'extrême de la boue, c'est la bourbe. Ainsi chez Hugo, Les misérables. Jean Valjean porte Marius dans les égouts de Paris : Il enfonçait de plus en plus. Cette vase, assez dense pour le poids d’un homme, ne pouvait évidemment en porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s’en tirer isolément. Jean Valjean continua d’avancer, soutenant ce mourant qui était un cadavre peut-être. L’eau lui venait aux aisselles ; il se sentait sombrer ; c’est à peine s’il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe où il était.

Rappel anecdotique et goût des digressions, A.C. à la manœuvre, car chez Hugo, même chapitre, il a rencontré le vicomte d'Escoubleau: D'Escoubleau, surpris une nuit chez sa cousine, la duchesse de Sourdis, se noya dans une fondrière de l'égout Beautreillis où il s'était réfugié pour échapper au duc.

Une noyade, un égout, une association d'idées, et A.C. d'évoquer Georges Plantagenet, premier duc de Clarence, buveur impénitent, aîné du duc de Gloucester (le futur Richard III), et cadet d'Edouard IV (monté sur le trône) qui se retrouve emprisonné dans la Tour de Londres et puis exécuté, le 14 février 1478, noyé, rapporte la légende, dans un tonneau d'ambroisie (source wikipedia)

Il y eut une rue de la Bourbe, aujourd'hui Boulevard de Port-Royal, et une maison d'accouchement dans ladite rue, dont parle Jules Janin dans le déjà cité L'âne mort et la femme guillotinée.

La bourbe nous revient dans Les mystères de Paris (Eugène Sue), et dans des vers d'Auguste Barbier (La cuve -1830), qu'aimait Baudelaire … vers où on ne la trouve pas, mais bon,  l'esprit y est :

Il est, il est sur terre une infernale cuve / On la nomme Paris ; c'est une large étuve / Une fosse de pierre aux immenses contours / Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours /
C'est un volcan fumeux et toujours en haleine /
Qui remue à longs flots de la matière humaine; /
Un précipice ouvert à la corruption, /
Où la fange descend de toute nation, /
Et qui de temps en temps, plein d'une vase immonde,
/ Soulevant ses bouillons, déborde sur le monde.

Ah! Mais revoilà Ernest Prarond! On nous avait dit deux mots l'autre fois de cet historien régional, attaché à sa Picardie et auteur d'un poème apocryphe de Baudelaire, d'ailleurs toujours à lui faussement attribué sur internet: Un jour de pluie (1841):

(…) Le ruisseau, lit funèbre où s'en vont les dégoûts,/
Charrie en bouillonnant les secrets des égouts,/
Il bat chaque maison de son flot délétère,/
Court, jaunit de limon la Seine qu'il altère,/
Et présente sa vague aux genoux du passant./
Chacun, nous coudoyant sur le trottoir glissant,/
Égoïste et brutal, passe et nous éclabousse,
/Ou, pour courir plus vite, en s'éloignant nous pousse./
Partout fange, déluge, obscurité du ciel ;/
Noir tableau qu'eût rêvé le noir Ezéchiel ! (…)

Une remarque : rien à dire, Antoine Compagnon, lecteur, est en progrès et la rythmique est plus fidèle que lors des prestations précédentes. Lui aurait-on fait des réflexions?

Pour revenir au passage lu, A.C. nous dit: champ sémantique de la boue urbaine, et proximité avec un (bref) passage, lui absolument baudelairien, de La Fanfarlo: (…) le ruisseau, lit funèbre où s'en vont les billets doux et les orgies de la veille, charriait en bouillonnant ses mille secrets aux égouts . On ne peut qu'opiner. Et on continue …

Cette boue de Paris, qui finira par reculer devant les travaux d'amélioration de la voirie d'Haussmann, elle est donc, verte ou noire, ignoble. Et la rencontre  se prolonge à travers Baudelaire (Crépuscule du soir) : La Prostitution s'allume dans les rues / (…) / Elle remue au sein de la cité de fange
/ Comme un ver qui dérobe à l'homme ce qu'il mange. On cite le médecin hygiéniste Alexandre Parent du Châtelet qui se fait connaître en 1824 par la publication d'un ouvrage consacré aux égouts de Paris, Essai sur les cloaques ou égouts de la ville de Paris, ouvrage qui fait grand bruit notamment à cause des expérimentations concrètes que son auteur fait dans les lieux de décharge des déchets parisiens et dans le but notamment de définir à quel point les émanations de ces décharges à ciel ouvert peuvent être nocives pour la santé. De nouveau Baudelaire (Abel et Caïn) : Race de Caïn, dans la fange
/ Rampe et meurs misérablement. Et toujours Baudelaire (Tableaux parisiens Le Cygne) : Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique / Piétinant dans la boue, et cherchant, l'œil hagard (…) . Un poème où sont quelques trouvailles émouvantes et magnifiques (Andromaque, je pense à vous! …. merveilleux incipit!), sauf la chute, je l'avoue  assez faible.

Et puis encore Les sept vieillards : (…) Le faubourg secoué par les lourds tombereaux / (…) / Lui donnait la tournure et le pas maladroit / D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes. / Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant / (…) ou bien Le voyage : Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
/ Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis. Et aussi  Perte d'auréole, où l'on retrouve et boue et fange, deux pour le prix d'un:  Tout à l’heure, comme je traversais le boulevard, en grande hâte, et que je sautillais dans la boue, à travers ce chaos mouvant où la mort arrive au galop de tous les côtés à la fois, mon auréole, dans un mouvement brusque, a glissé de ma tête dans la fange du macadam.  Etc.

Topos littéraire.

Ah, mais c'est qu'il n'y a pas que les détritus, au sol, il y a aussi des affiches aux murs, placardées au-dessus des bornes, des affiches de tous ordres, des avis de recherche, des objets perdus; Louis-Sébastien Mercier signale leur abondance autant que leur précarité, arrachées presqu'aussitôt que placardées, et tout aussitôt revendues pour (re)faire du papier, rarement lues, et posées d'ailleurs de façon illégalement acrobatique par un gamin caché dans la hotte du chiffonnier. Immense nausée de ces affiches chez Baudelaire, qui n'en est pas à un paradoxe près car il en réclame à son bénéfice et à Poulet-Malassis lorsqu'il s'agit de publicité pour ses Fleurs du mal! Sacré Charles! 

Mythe littéraire du trésor enfoui au coin de la borne, au cœur des immondices. Edmond de Goncourt rapporte sa conversation avec un chiffonnier, un piqueur: Quand nous attaquons un tas, nous croyons notre fortune faite. C'est le dialogue de la boue et de la couronne. Dans Le chiffonnier de Paris, pièce de Félix Pyat et de 1847  qui se joue au théâtre de la Porte Saint-Martin le samedi 26 Février 1848, au lendemain de la Révolution qui vient de voir la chute de Louis Philippe et la fin de la Monarchie de Juillet, on ajoute une couronne aux épaves de la hotte que l'acteur Frédérick Lemaître doit renverser sur scène. Applaudissements du public devant la force de l'image. 

Frédérick Lemaître

Question subsidiaire (ci-contre), côté casting: une tête de chiffonnier, vraiment? Le Talma des Boulevards, disait-on de lui. Victor Hugo qui l'appréciait beaucoup n'est pas parvenu à le faire entrer à la Comédie Française.

L'association de l'or et de la boue. Nos villes de boue et d'or, écrit Hugo dans Han d'Islande. Et ce vers isolé ( ce monostique) de Baudelaire : J'ai pétri de la boue et j'en ai fait de l'or.

Petite discussion: et s'il s'agissait d'alchimie? A.C. ne le croit pas, il en tient pour le chiffonnier. Mais il nous narre toutefois la découverte du phosphore, de l'ordre au fond de la sérendipité (comme la tarte Tatin! On poursuit un but et on obtient un résultat que l'on ne visait pas): En1669, en cherchant la pierre philosophale, Hennig Brandt, alchimiste allemand de Hambourg, calcine des sels issus de l'évaporation d'urine en présence de charbon et obtient un matériau blanc qui luit dans l'obscurité et brûle en produisant une lumière éclatante : c'est du phosphore. Ci-dessous, la version peinte de Joseph Wright of Derby – 1771.

JosephWright-Alchimiste et phosphore

Pour mémoire et en fin de parcours, Hugo dans Les travailleurs de la mer : (…) Il y a quarante ans, Saint-Malo possédait une ruelle dite la ruelle Coutanchez. Cette ruelle n’existe plus, ayant été comprise dans les embellissements. (…) Une des maisons de la ruelle Coutanchez, la plus grande, la plus fameuse ou la plus famée, se nommait la Jacressarde. (…) Une femme était la maîtresse du logis, jeune, assez jolie, coiffée d’un bonnet à rubans, débarbouillée quelquefois avec l’eau du puits, ayant une jambe de bois.  (…) Outre sa population flottante, cantonnée dans la cour, la Jacressarde avait trois locataires, un charbonnier, un chiffonnier et un faiseur d’or. Le charbonnier et le chiffonnier occupaient deux des paillasses du premier ; le faiseur d’or, chimiste, logeait au grenier, qu’on appelait, on ne sait pourquoi, le galetas. Nous y voilà! Le chiffonnier (la boue) et l'alchimiste (l'or)!

Egalement: Dans une première version de La mort des artistes, Baudelaire associait fange impure et idéale figure, et Hugo en 1857 dans une lettre à Paul Meurice: Rien ne se perd, l'or se retrouve dans la boue, avant un ultime retour à Baudelaire, un projet d'épilogue aux Fleurs du mal de 1861, y revenant : Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or (résurgence du monostique cité plus haut).

Je me félicite (c'est, on le sait, le meilleur moyen d'être félicité) et m'étonne d'avoir fait si long. Il ne me semblait pas avoir tant noté, au fil d'une écoute un peu bougonne. Finalement, c'est plus amusant à raconter qu'à écouter!

Cela dit, comment procéder au premier sans passer au prélable par le second? Au prochain épisode, donc?

Je tâcherai d'être tout ouïe.

Ouïe

 

 

 

 

 

 

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  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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