LE CHIFFONNIER: PHILOSOPHE MYTHIQUE OU MOUCHARD CRAPOTEUX ?
Ôte-toi de mon soleil, avait-il dit à Alexandre (Le Grand) venu s'enquérir de ses besoins. Diogène de Sinope est resté comme la figure éminente du philosophe cynique et voici qu'Antoine Compagnon, dans cette leçon du mardi 2/2/2016, l'évoque pour aborder la figure mythifiée de Liard, taxé par les contemporains de Chiffonnier-Philosophe, comme le désigne ce dessin de Traviès (Charles-Joseph Traviès de Villers, dit).
On a beaucoup parlé de l'image du chiffonnier tout au long de la leçon, et je me suis, à mon bureau, écouteur à l'oreille, assez copieusement ennuyé. J'ai entendu passer des noms. Walter Benjamin soulignant l'importance du chiffonnier chez Baudelaire (une assez longue citation). Le chiffonnier, son importance économique, sa figure de légende , mais seulement dans la mythologie parisienne, omniprésent dans la vie artistique et culturelle de la capitale où on lui prête une grande sagesse.
J'entends citer Alphonse Signol, auteur d'un roman en cinq volumes intitulé Le Chiffonnier , publié en 1831, prolongeant une pièce de théâtre. Signol auteur aussi en 1828 d'un drame, Le duel, si j'ose dire prémonitoire au moins par son titre. A trente ans, il a une dispute au Théâtre Italien avec un militaire et un duel s'ensuit, où il trouve la mort.
J'entends citer une pièce de 1826 : Le chiffonnier ou le philosophe nocturne. Les auteurs? Sauf erreur : Marie-Emmanuel- Guillaume-Marguerite Theaulon de Lambert et Etienne Crétu. Evidemment ….
Sur Liard, cette chronique dans Le Paris pittoresque - http://www.paris-pittoresque.com/perso/16.htm - recoupe largement les propos d'A.C. et est amusante à consulter.
On trouve d'ailleurs dans le même Paris pittoresque un très très long billet (http://www.paris-pittoresque.com/perso/5.htm) tout à fait étonnant (comme est passionnant le romanesque parcours de l'individu) sur Chodruc-Duclos, l'homme à la longue barbe, évoqué par A.C. avec promesse d'y revenir. Lui aussi, dans les années qu'il passa à effrayer les dames dans les jardins du Palais-Royal, était taxé de Diogène.
J'entends : Etienne de Jouy. A.C. se réfère à son texte , Le Chiffonnier littérateur, qui met en scène un André Vergète dont j'ignore s'il exista ou si Etienne de Jouy l'a créé de toute pièce - dont on trouve l'histoire ici . Un chiffonnier comme Liard féru de grec et de latin, et qui prouve, dit A.C., que ce dernier ne fut pas le premier.
Qu'ai-je encore entendu? Ah, oui. Henri Beraldi (Angelo Ferdinand Henri, s'il vous plaît!), sous-chef de bureau au Ministère de la Marine et des Colonies et Homme de lettres. Grand collectionneur, amateur de gravures, et qui n'a pas de Liard, une opinion très positive, le jugeant plus poseur que chiffonnier et tout compte fait, pseudo-chiffonnier, chiffonnier d'opérette, sans les instruments de sa fonction, sans hotte, sans crochet , sans lanterne et fort probablement sans cette médaille délivrée par la Préfecture de Police qui authentifie comme enregistrés et officiels les hommes de l'art qu'il affirme incarner. Et Beraldi s'étonne de la bienveillance de Baudelaire à l'égard de Liard, à propos d'un commentaire par ce dernier d'une illustration de Traviès.
Du coup, cherchant à localiser ce commentaire, je tombe sur un long article d'Antoine Compagnon où se rassemblent, sous le titre Fantasque escrime (image semble-t-il du chiffonnier ferraillant avec son crochet), nombre des éléments évoqués ici, et bien d'autres, autour de Baudelaire et des chiffonniers : http://www.unige.ch/lettres/framo/files/7914/3705/8725/A_Compagnon.pdf / Un article de fond, travaillé, très intéressant. Assurément à lire.
J'apprends que Privat d'Anglemont est taxé par Alfred Delvau de créole insoucieux (il était effectivement natif de Sainte-Rose, en Guadeloupe).
Et nous arrivons à la bascule du propos du jour où, de philosophe, le chiffonnier devient, Janus bifrons, un indicateur de police, un mouchard.
Parent du Châtelet note combien sont nombreux, parmi les chiffonniers, les repris de justice et combien on dénombre d'anciennes prostituées chez les chiffonnières.
Gravures de lorettes, de grisettes, devenant / devenues d'affreuses chiffonnières.
Les références se multiplient, de la même veine. Chez Honoré Antoine Frégier , rédacteur à la Préfecture de Police, dans des termes identiques à ceux de Parent du Châtelet; chez Alexandre Dumas qui parle de mohicans de Paris; chez Alfred Delvau qui évoque les peaux-rouges de la place Maubert.
Dans Les français peints par eux-mêmes , vaste entreprise éditoriale (9 volumes) en 1840 de l'éditeur Leon Curmer, à l'article Chiffonniers rédigé par Louis-Auguste Berthaud, on trouve un tableau saisissant de la Chiffonnerie. Mais pas l'accusation de mouchards.
Et A.C. redonne diverses informations contenues dans cet article (l'argot; les procédures policières d'enregistrement; …), redisant que pour la police, les chiffonniers sont une classe dangereuse, mais finalement moins réprimée que ne le laisserait supposer l'ordonnance de police de 1828, en raison de leur utilité et – on y revient – de leur rôle possible d'indicateurs.
L'article de Berthaud mérite d'être lu.
Antoine Compagnon se réfère aussi à l'étude de Frédéric Le Play, entré major à l'Ecole Polytechnique en 1825, Le chiffonnier de Paris , référencée (à cette adresse) dans l'ouvrage de Simone Delattre : Les douze heures noires – La nuit à Paris au XIX° siècle. On y trouve un historique de l'évolution de la chiffonnerie à travers le XIX° siècle et une analyse de cette ordonnance du 1er septembre 1828 tant citée, avec ses Instructions sur la surveillance à exercer sur les chiffonniers et nombre d'informations qui ne cessent de recouper celles de la leçon, en les enrichissant de détails.
D'autres références s'accumulent …
Jules Janin, derechef, pour un passage de L'âne mort et la femme guillotinée où l'affreux geôlier, ancien chiffonnier, vient enlever son enfant à la maternité dite La Bourbe avant l'exécution de la mère qui, condamnée à mort, lui a accordé ses faveurs afin de bénéficier du sursis accordé, le temps de leur gestation, aux femmes enceintes.
Le passage : La porte s'ouvrit au milieu de ma phrase commencée.
" Cet enfant est à moi ", me dit un homme qui entrait. Je retournai la tête. Je reconnus le geôlier de la prison ; il était dans sa nature aussi
laid, mais moins hideux que je ne l'avais vu. "Je viens chercher mon enfant - dit-il - Je ne veux pas que ce soit l'enfant d'un autre ; si je n'ai plus ma place à lui donner, comme mon père me donna la sienne, il portera ma hotte de chiffonnier. Viens, Henri, dit-il à l'enfant."
En même temps, il tirait de sa hotte une serviette blanche en s'approchant de la mère sans la regarder; il saisit l'enfant délicatement; la pauvre créature dormait suspendue au sein de sa mère; il fallut lui faire violence pour l'arracher de cette place nourricière, la mère se laissait aller; l'enfant fut enveloppé dans la serviette, et placé soigneusement dans la hotte. Le vieux chiffonnier était triomphant : "Viens, mon Henri, disait-il; la mère ne déshonore pas, et tu ne seras pas touché par Charlot ! »
Il sortit; il était temps qu'il sortit. Charlot! A ces mots Henriette leva les yeux : "Charlot ! reprit- elle d'une voix altérée, que veut-il dire, je vous prie?" Et elle avait un tremblement convulsif.
Hélas! lui dis-je. Charlot, c'est ainsi que chez le peuple, et dans la langue des prisons, on appelle l'exécuteur des hautes œuvres.
"Je m'en souviens", me dit-elle.
A.C. revient sur Baudelaire et Le vin des chiffonniers (cf. son article Fantasque escrime donné ci-dessus), disant le poète conscient des diverses facettes de la chiffonnerie, avant de faire un saut temporel pour évoquer le film (1943/44) Les enfants du Paradis, de Marcel Carné, où passe un marchand d'habit (= chiffonnier) taxé de marchand d'amis (= mouchard).
On bouclera la leçon sur les mouvements ouvriers (1832, 1848) et le peu de participation des chiffonniers au mouvement social, malgré sans doute quelques exceptions. Ils ont bougé en 1832, mais ce n'était que parce que les mesures de salubrité publique prises après l'épidémie de choléra génait leur industrie. Le Gavroche des Misérables apparaît, hué quadruplement par une vieille chiffonnière et quelques portières en grande conversation. Les chiffonniers n'ont pas pu travailler en 1848, leur négoce est peu compatible avec les révolutions et ils sont par profession conservateurs, partisans de l'ordre, qui les laisse tranquilles. In fine, un texte de Jules Vallès, ancien communard, qui oppose chiffonniers et ouvriers, et qui soupçonne les premiers d'être du côté de la police. J'ai un peu escamoté la toute dernière citation, un mot rapporté par Maxime Du Camp, à propos d'une belle fille en voiture venant du Faubourg Saint-Marcel, quartier de chiffonnerie, confrontée à l'hostilité d'un groupe d'ouvriers du Faubourg Saint-Antoine et que finalement, après quelques insultes et jets d'objets divers, on laisse quitte sur cette exclamation d'un jeune participant : "Laissez passer les chiffonnières de l'avenir", jolie formule dont l'interprétation ne me semble guère évidente mais que l'absence de commentaire développé d'Antoine Compagnon remet à notre entière sagacité.
Oui, je n'ai guère été enthousiasmé par la leçon. Mais j'ai été intéressé par les textes auxquels (y compris l'étude, riche, de Compagnon lui-même, Fantasque escrime) elle a, directement ou indirectement, renvoyé. Au niveau du cours, on lambine un peu et l'on se dit: C'est luxueux, mais long ...
Très documenté, oui, et puis finalement, pesant, et osons le mot, à l'écoute - peut-être par l'excès d'une sorte de ronronnement suave - trop uniforme. Et comme chacun sait et surtout Antoine Houdard de la Motte (1672 – 1731): L'ennui naquit un jour de l'uniformité.






