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Mémoire-de-la-Littérature
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14 février 2016

CENT ANS AVANT ….

Leçon du mardi 9/2/2016. Antoine Compagnon joue les Sherlock Holmes. Son but: expliquer le mystère de la prééminence (littéraire mais pas que, selon une très contestable tournure à la mode) du Chiffonnier parmi les petits métiers parisiens de l'ère Baudelaire. Sa méthode d'investigation: les occurrences textuelles de la chiffonnerie dans les décennies antérieures. Ses résultats: l'affaire se met en place quelques années avant la révolution de 1789 et se consolide pendant les troubles. La roche tarpéienne est près du Capitole (il ne l'a pas dit) et le chiffonnier qui monte est le pendant du roi qui descend (qui tombe, surtout sa tête). Il fallait bien le plus bas des petits métiers, pour exercer la vindicte populaire allégorique à l'endroit des favorisés de la fortune. La roue (de la dite fortune) tourne, et le quart d'heure andywarholien de gloire du chiffonnier va durer un siècle. Etc.

Il a beaucoup projeté, A.C., (gravures, dessins, lithographies, ce qui passe assez mal en audio), beaucoup commenté, et notablement cité, c 'est-à-dire, produit des citations que j'ai – à quelques omissions près - notées. Pour l'essentiel (?) et dans un vrac très inégalement chronologique, car tel texte antérieur a été parfois postérieur:

Victor Hugo – Les quatre vents de l'esprit :

(…)

Or les sages pensifs font remarquer aux princes

Qu’il est toujours aisé d’empoigner des provinces,


Mais qu’un roi ne peut prendre, en eût-il grand besoin,


Un muscle de son râble au crocheteur du coin.


Un César souvent porte, à son dos qui cahote,


Son empire moins bien qu’un chiffonnier sa hotte,


Mais il ferait tuer ses preux jusqu’au dernier


Avant de conquérir les reins du chiffonnier.

(…)   

Chateaubriand – Mémoires d'Outre-Tombe:

(…)

Je vous fais voir l'envers des événements que l'Histoire ne montre pas; l'Histoire n'étale que l'endroit. Les Mémoires ont l'avantage de présenter l'un et l'autre côté du tissu : sous ce rapport, ils peignent mieux l'humanité complète en exposant, comme les tragédies de Shakespeare, les scènes basses et hautes. Il y a partout une chaumière auprès d'un palais, un homme qui pleure auprès d'un homme qui rit, un chiffonnier qui porte sa hotte auprès d'un roi qui perd son trône: que faisait à l'esclave présent à la bataille d'Arbelles la chute de Darius?

(…)

Wikipédions : La bataille "d'Arbelles" est répertoriée plus souvent par l'histoire comme "de Gaugamèles" et  s'est déroulée le 1/10/331 (avant J.C.) dans la plaine de Gaugamèles, Nord de l'Irak actuel. Même si la localisation exacte n'est pas clairement établie, on situe généralement le site à l'est de la ville de Mossoul. Elle est l'affrontement décisif entre l'armée d'Alexandre le Grand et celle de Darius III. Par cette bataille, considérée comme l'une des plus importantes de l'Antiquité en raison des forces impliquées, le royaume de Macédoine a vaincu définitivement l'empire perse achéménide.  Cette bataille est parfois, abusivement appelée bataille d'Arbèles en référence à la cité d'Arbèles / Erbil (Kurdistan  actuel), située à 100 km environ du champ des combats.

(...)

Lorsque les monarques furent déterrés à Saint-Denis au moment où la trompette sonna la résurrection populaire; lorsque, tirés de leurs tombeaux effondrés, ils attendaient la sépulture plébéienne, les chiffonniers arrivèrent à ce jugement dernier des siècles: ils regardèrent avec leurs lanternes dans la nuit éternelle; ils fouillèrent parmi les restes échappés à la première rapine. Les rois n'y étaient déjà plus, mais la royauté y était encore : ils l'arrachèrent des entrailles du temps, et la jetèrent au panier des débris.

(…)

Sur une caricature d'époque: Le prince chiffonnier

(à/s Duc de Chartres)

Wikipédions d'abord : Louis-Philippe d’Orléans, duc de Chartres puis duc d'Orléans (1785-1793), ayant changé son nom en Philippe Égalité après 1792 -  mort guillotiné à Paris.

Il réalisa une spéculation immobilière restée célèbre. Son père le duc d’Orléans ayant cessé d’habiter le Palais-Royal lui en fit concession en 1776, puis le lui abandonna en toute propriété en 1780. Peu après, en juin 1781, la salle de théâtre dite du Palais-Royal, qui se trouvait du côté de l’actuelle rue de Valois, brûla (une nouvelle fois). Le duc de Chartres la fit reconstruire de l’autre côté par l’architecte Victor Louis (c’est l’actuelle salle de la Comédie-Française) et en profita pour réaliser une vaste opération immobilière autour des jardins du Palais-Royal : il fit édifier des immeubles uniformes, comportant des galeries marchandes au rez-de-chaussée surmontées d’appartements d’habitation. Les rues bordant l’ensemble furent baptisées des noms des fils du duc.

Cette opération fut vivement critiquée. Le public, qui avait toujours été admis librement dans les jardins du Palais-Royal, déplora leur rétrécissement. On jugea l’architecture mesquine. Louis XVI se serait moqué du duc de Chartres en lui lançant : « Eh bien, mon cousin ! Il paraît que vous ouvrez boutique ? On ne vous verra plus que le dimanche ? ». Authentique ou non, le mot courut Paris, avec des dizaines d’épigrammes et de chansons. L’affaire d'ailleurs ne fut pas excellente et tarda à s’équilibrer, le duc ayant dû emprunter 4 millions pour financer les constructions, qui s’avérèrent ensuite difficiles à vendre et à louer.

Gravure:  le duc de Chartres est représenté "avec assez de ressemblance", portant une hotte sur le dos, tenant à la main un croc, avec lequel il cherche et ramasse contre les bornes des chiffons dont il emplit sa hotte. Les vers suivants sont au bas.

Tel est donc du destin l’arrêt et le caprice !


Quel changement bizarre ! Oh ! cruelle injustice !


Ce matin dans le rang le plus grand, le plus beau,


Ce soir de la fortune un exemple nouveau ;


Moi, prince, suis réduit (Oh ! disgrâces contraires !)


A chercher dans les coins partout des loques à terre (locataires).

Victor Hugo – Les misérables :

(…)

Sous le long couloir cintré qui aboutit à l'Arche-Marion, une hotte de chiffonnier, parfaitement conservée, fit l'admiration des connaisseurs. (…) La rencontre la plus surprenante fut à l'entrée du Grand Égout. Cette entrée avait été autrefois fermée par une grille dont il ne restait plus que les gonds. A l'un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et souillée qui, sans doute arrêtée là au passage, y flottait dans l'ombre et achevait de s'y déchiqueter. (…) C'était une baptiste très fine et l'on distinguait à l'un des coins moins rongé que le reste une couronne héraldique brodée au-dessus de ces sept lettres : LAVBESP. La couronne était une couronne de marquis et les sept lettres signifiaient Laubespine. On reconnut que ce qu'on avait sous les yeux était un morceau du linceul de Marat. Marat, dans sa jeunesse, avait eu des amours. C'était quand il faisait partie de la maison du comte d'Artois en qualité de médecin des écuries. De ces amours, historiquement constatés, avec une grande dame, il lui était resté ce drap de lit. Épave ou souvenir. À sa mort, comme c'était le seul linge un peu fin qu'il eût chez lui, on l'y avait enseveli. De vieilles femmes avaient emmaillotté pour la tombe, dans ce lange où il y avait eu de la volupté, le tragique Ami du peuple.

(…)

Remarque : A.C. affirme une proximité immédiate de la hotte du chiffonnier et du linceul de Marat dans le texte, à l'appui de sa thèse (la roue tourne) mais en fait, plusieurs lignes et nombre d'autres découvertes égouttières les séparent.

Une épigramme de Masson de Morvilliers – L'ivrogne et le savetier

Un vieil ivrogne ayant trop bu d'un coup,

Même de deux, tomba contre une borne;

Le choc fut rude, il resta sous le coup

Presque assommé, l'œil hagard et l'air morne.

Un Savetier de près le regardant,

Tâtait son pouls, et lui tirant la manche:

Las! Ce que c'est que de nous! Cependant,

Voilà l'état où je serai Dimanche.

L'expression "Voilà l'état où je serai dimanche"  a fait florès, souligne A.C. On la retrouve ainsi dans une gravure de Gavarni sur un tout autre sujet, un jeune dandy regardant des dessins de mode

Balzac – Une double famille :

(…)

En ce moment, le comte et le médecin étaient arrivés au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin. Un de ces enfants de la nuit, qui, le dos chargé d'une hotte en osier et marchant un crochet à la main, ont été plaisamment nommés, pendant la révolution, membres du comité des recherches, se trouvait auprès de la borne devant laquelle le président venait de s'arrêter. Ce chiffonnier avait une vieille figure digne de celles que Charlet a immortalisées dans ses caricatures de l'école du balayeur.

-       Rencontres-tu souvent des billets de mille francs? lui demanda le comte.

-       Quelquefois, notre bourgeois.

-       Et les rends-tu?

-       C'est selon la récompense promise ….

-       Voilà mon homme, s'écria le comte en présentant au chiffonnier un billet de mille francs. Prends celui-ci, lui dit-il, mais songe que je te le donne à la condition de le dépenser au cabaret, de t'y enivrer, de t'y disputer, de battre ta femme, de crever les yeux de tes amis. Cela fera marcher la garde, les chirurgiens, les pharmaciens; peut-être les gendarmes, les procureurs du roi, les juges et les geôliers. Ne change rien à ce programme, ou le diable saurait tôt ou tard se venger de toi.

(…)

Unique occurrence - dit A.C. - d'un personnage de chiffonnier (que d'ailleurs, il soupçonne Balzac d'avoir confondu avec un balayeur) dans la Comédie humaine.

Deux références anglaises :

Henry Mayhew (1812 – 1887), journaliste, a travaillé au Punch Magazine et est surtout connu pour son monumental London Labour and the London Poor , enquête-reportage sur la vie des populations pauvres de Londres à l'ère victorienne. Antoine Compagnon  nous lit - avec un tel accent qu'on peut le dire "en français dans le texte" - un passage où il est question de "Street-sellers, street-buyers, street-finders, street-scavengers …"

Il prolonge avec Dickens, venu enquêter en 1851 à Paris et qui raconte: [Un matin de février] [I] walk out, tumbling over a chiffonier with his little basket and rake, who was picking up the bits of colored paper that had been swept out, avernight, from a Bob-Bon shop . L'accent à l'identique. A.C. souligne une nouvelle confusion probable avec un balayeur (little basket? les hottes sont grandes ; rake au lieu de hook) et que l'anglais écrit chiffonnier avec un seul "n" et n'a pas d'équivalent plus idiomatique à produire. Les dictionnaires fournissent pourtant : ragpicker.

Une anecdote franco-anglaise :

La réponse de Frédérick Lemaître à la reine Victoria. Frédérick Lamaître avait été jouer à Londres Le Chiffonnier de Paris, pièce de Felix Pyat; la reine l'avait fait venir dans sa loge, et "la vieille ogresse aux dents jaunes" (il ne l'a pas dit, le qualificatif vient du Net) avait feint l'attendrissement:


- Comment, vous avez de pareilles misères à Paris?

- Madame, avait répondu Frédérick avec sa voix tonnante et son grand geste, ce sont nos Irlandais...

Restif de la Bretonne (pour: "les extrêmes se touchent"):

(…)

Oui, je me sens plus seul ici, environné de dix mille âmes que tu ne l'es dans notre finage désert; un seul homme rencontré t'y fait apercevoir que tu n'es pas seul; tu es obligé de lui parler, de le saluer au moins, et de t'observer pour lui; mais ici, je suis libre comme l'air: tout ce qui m'environne n'est, si je le veux, qu'un spectacle indifférent pour moi; je réunis tous les agréments que procure la compagnie d'hommes polis, et la vue de femmes charmantes, aux douceurs d'une tranquille solitude; en un mot, je jouis de tous les avantages de la société sans être sujet à ses inconvénients. Voilà comme les extrêmes se touchent, mon ami : les déserts et les villes les plus peuplées se ressemblent en un point.

(…)

Wikipédions : Le finage correspond aux limites d'un territoire villageois. Très souvent le finage regroupe plusieurs terroirs permettant une diversification des ressources. En Europe, les limites des finages médiévaux se sont souvent transformées en limites de communes.

Une lithographie (Les extrêmes se touchent) – Hippolyte Bellangé – 1823

Les extrêmes se touchent                                

Deux notations ponctuelles et terminales :

1820, Paul-Louis Courier, pamphlétaire anti-restauration, traité par un journaliste ministériel de …. : jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, pestiféré ou pestifère, enragé, imposteur, calomniateur, belliciste, homme horrible, ordurier, grimacier, chiffonnier. C'est ce chiffonnier, last but not least, qui retient A.C.

1854, dans Sous un bec de gaz, comédie d'Amédée de Jallais, cette réplique : Ah! Je suis sauvé, j'aperçois un chiffonnier, un membre du comité des recherches. Je vais lui demander du feu.

Car cette histoire de Comité des recherches à été un must de la leçon.

On en trouve sur le net une intéressante présentation. Je donne le début : La crise de l’été 1789 posant très tôt le problème d’une police politique destinée à déjouer les intrigues du « complot aristocratique » et à prévenir les crimes de lèse-nation, l’Assemblée constituante créa le 28 juillet 1789 un Comité des recherches pris parmi ses membres et doté de pouvoirs considérables, en particulier celui de décerner des mandats d’arrêt. Le 30 novembre suivant, lors d’une séance publique, cette entité pour laquelle « le silence, en matière de délation, est un crime sous l’empire de la liberté », exposa le premier compte-rendu de ses actions.

On trouve d'ailleurs via ce lien deux caricatures qui s'inscrivent complètement dans le discours d'A.C. (peut-être ont-elles été projetées) en soulignant l'assimilation des chiffonniers aux petites mains de la révolution en marche, ce qui les installera peu ou prou dans un rôle définitif et soupçonné d'auxiliaires de police, de mouchards …

Comite-Recherches Comite-Recherches-2

… avec cette information qui vaut pour les deux: Estampe satirique de 1790. Membre du Comité des recherches : "Qui fait bien son métier ne craint point les injures / Il est bon quelquefois d'accrocher des ordures"

A.C. est beaucoup resté autour de cette idée de Comité des recherches, lequel, créé par la municipalité provisoire de Paris disparaîtra avec elle en juin 1790 mais laissera des traces profondes dans l'imaginaire, en même temps qu'il aura de multiples résurgences sous diverses formes, comités de surveillance révolutionnaire, comité de sureté générale, comité de salut public.

Mais reprenons la présentation du jour à ses débuts:

Louis-Sébastien Mercier , Tableau de Paris, 1781 : le chiffonnier est présent , mais ce n'est qu'un petit métier parmi d'autres.

Jules Janin, l'auteur de L'âne mort et la femme guillotinée, en parle en 1831 comme du plus grand des petits métiers.

Balzac, dans Illusions Perdues, publié entre 1837 et 1843, disserte via le personnage de David Séchard sur la chiffonnerie et Frédéric Le Play, dans son enquête de 1855 sur l'ouvrier européen identifie le chiffonnier à Paris en soulignant son importance dans la capitale.

Edmond Texier, dans son article de Paris Guide (info Net : Ce gros guide en deux volumes a été publié en 1867 par Lacroix et Verboeckhoven (les éditeurs des Chants de Maldoror en 1869). Rédigé par une pléiade d'auteurs reconnus, il donne un aperçu très intéressant de la vie parisienne à la fin du second empire, telle que des écrivains pouvaient la connaître et la décrire) présente ainsi le chiffonnier : Quoique le chiffonnier ait été tant de fois décrit, il m’est impossible de le passer tout à fait sous silence. Paris est la ville par excellence du chiffon, c’est-à-dire de tout et de rien ! Que de choses perdues dans la journée, et qui se retrouvent la nuit au bout du crochet ! Le chiffonnier est essentiellement éclectique ; il ramasse tout ce qui s’offre : chiffons, papier, savates, vieux gants, verre de vitre, jouets brisés, tessons de bouteille, — les choux et les raves de la grande ville. Ce qu’il a dans sa voiture (sa hotte), il ne s’en inquiète pas. C’est le trieur (encore un petit industriel) que cela regarde. Le trieur, ainsi que son nom l’indique, est chargé du classement de tous ces détritus. Il met de l’ordre dans ce chaos d’ordures. Il sépare le bon grain de l’ivraie ! le bon grain !

A ce métier de trieur, on ne fait pas feu qui dure. Les miasmes qui s’exhalent de toutes ces horreurs sont autant de poisons violents. Les lampes elles-mêmes s’éteignent dans ce cloaque. En revanche, la chiffonnerie en grand n’est plus une petite industrie, mais un commerce lucratif. Le chiffonnier qui porte la hotte est toujours misérable ; le chiffonnier patron, le singe, est souvent millionnaire.

L’homme à la hotte, ce coureur de nuit, ce détrousseur d’immondices, n’habite pas les bouges de la grande ville, il a sa cité à part, son camp des Tartares où il vit avec sa famille. On appelle cette chose, dont la vue ferait frissonner un civilisé, et qui s’étale a deux pas de la gare du chemin de fer d’Orléans, la villa des chiffonniers. Villa ! C’est une ville à côté d’une autre ville, l’antithèse de Paris. La capitale de la misère en face de la capitale du luxe. Un ghetto moins infect que ceux de Rome et de Venise, mais plus triste, plus pauvre et plus honnête, la réputation de probité de ces philosophes est depuis longtemps établie sur une base solide.

Si l'importance du chiffonnier est soulignée dans ce dernier texte (Paris est la ville par excellence du chiffon), on voit qu'on y est sur le fond plutôt dans la logique de la leçon précédente où on laissait au chiffonnier la chance d'être philosophe quand aujourd'hui, s'il est au premier plan du discours d'A.C., ce sera surtout comme soupçonné de délation  …

Quoi qu'il en soit, depuis Mercier, le sans grade des petites industries parisiennes est devenu en cinquante ans une vedette et c'est bien de cela qu'il s'agissait aujourd'hui pour A.C. de parler.

Il attire l'attention sur le fait que des anecdotes-représentations du type "Voilà l'état où je serai dimanche" sont antérieures  à la Révolution mais mettent en scène d'autres que des chiffonniers, et l'épigramme ci-dessus recopié concerne un savetier. Une photographie est projetée, dont A.C. excuse la médiocre qualité et signale qu'elle a été prise par Alexandre de Vitry au Cabinet des estampes de la BNF. Digression : Etonné par cette précision, je suis allé m'informer sur ce collaborateur de sa chaire (attaché de recherche) dont il a dirigé la thèse de doctorat sur Charles Péguy . Une courte google-isation l'a essentiellement fait émerger, brutalement étrillé, sur le blog Stalker de Juan Asensio – spécialiste, sauf erreur, du genre - pour son livre de 2011, L'invention de Philippe Murray. Aïe … Dent dure!

Le savetier, dit A.C., est aussi chez Louis-Sébastien Mercier, même anecdote. Il est remplacé par  un cordonnier chez Joseph de Maistre, cependant que dans son Histoire de la peinture en Italie, Stendhal uniformise en ivrognes les protagonistes :  On se rappelle malgré soi cet ivrogne qui, voyant trébucher un de ses camarades, s'écrie : "Las! Ce c'est que de nous cependant / Voilà l'état où je serai dimanche". Et c'est Charlet, dans le dessin évoqué par Balzac (cf. ci-dessus, Une double famille) qui a installé le chiffonnier au cœur de l'affaire. A.C. évoque aussi un Daumier et parle de Paul de Kock (dont la chanson Madame Arthur, écrite en 1850, a été chantée par Yvette Guilbert au café concert, entre les deux guerres), mais là, j'ai perdu le fil …

Evocation de nombreuses gravures d'avant 1790 représentant des chiffonniers remuant des papiers aux coins des bornes et soulignement de ce qu'avec l'apparition du Comité des recherches, dont les membres ont été presqu'immédiatement surnommés chiffonniers, il s'est produit une assimilation qui a définitivement installé  le chiffonnier à l'écart des autres petits métiers parisiens et en situation de notoriété prééminente. Ce serait chez Mirabeau-Tonneau, contre-révolutionnaire et frère cadet de l'autre, qui n'était pas avare de bons mots, que l'on trouverait la plus ancienne référence à ce théorème : "Chiffonnier = Comité des recherches". Étonnant personnage d'ailleurs, ce Mirabeau-Tonneau, dès qu'on regarde un peu.

Mirabeau-Tonneau

Wikipédions : André Boniface Louis Riqueti, vicomte de Mirabeau, dit « Mirabeau-Tonneau » puis « Mirabeau-Cravates », né à Paris, en 1754, mort à Fribourg en Brisgau, Allemagne, à l'âge de trente-huit ans, frère cadet d'Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau.

Il était presque aussi débauché que son frère aîné. Obèse, son ivrognerie lui vaut le surnom de « Mirabeau-Tonneau ». Rapidement conscient de n’être que l’ombre de Mirabeau-Tonnerre, le malheureux André Boniface constata : « Dans une autre famille, je passerais pour un mauvais sujet et un homme d’esprit, dans la mienne je suis un sot et un honnête homme ». Écrivain possédant de l'esprit, auteur d'innombrables bons mots, il fut aussi le collaborateur du journal Les Actes des Apotres.

Ardent défenseur de la monarchie à l'Assemblée constituante où il fut envoyé siéger par les nobles de la sénéchaussée de Limoges, il s'opposa à la réunion des ordres et à l'abolition des privilèges (4 août 1789). Quand il vint lui soumettre un projet de discours, son père le marquis de Mirabeau lui jeta comme une gifle à travers la figure : « Quand on a un frère comme le vôtre aux États Généraux et qu’on est vous, on laisse parler son frère et l’on garde le silence ».

Le 4 février 1790, lorsque, Louis XVI annonça qu'il adoptait les principes de la constitution, il brisa son épée et s'écria "Puisque le roi renonce à son royaume, un gentilhomme n'a plus besoin d'épée pour le défendre".

Son parti étant minoritaire à l'Assemblée constituante, il donne sa démission de député en juin 1790 et émigre en Allemagne. Il s'installe en Pays de Bade et lève une légion (La légion noire dite aussi Les Mirabeau), qui fit aux républicains, pendant 1792, une guerre d'escarmouches sanglantes et inutiles, mais  ensuite se comporta brillamment (après sa mort, suite à une attaque d'apoplexie) lors de la campagne de 1793. Sa dépouille repose dans un ancien cimetière protestant de Fribourg.

Qu'ai-je oublié, après cela? Pas mal de choses, assurément, car même si je m'en irrite, le cours d'Antoine Compagnon fourmille de références délivrées par petites touches et tournicotant autour du pot.

Charles Théveneau de Morande est cité, folliculaire, dit Compagnon, escroc des Lumières, maître chanteur à propos de l'affaire immobilière du Duc de Chartres au Palais-Royal.. On peut aller se renseigner ici .

Cité également, Georges Duval, historien contre-révolutionnaire qui affirmera – semble-t-il sans l'ombre d'une preuve – qu'une section locale et parisienne de républicains était presque exclusivement formée de chiffonniers. Wikipédié  comme dramaturge, 70 pièces quand même, c'est dans ses Souvenirs de la Terreur ou dans ses Souvenirs thermidoriens qu'A.C. a sans doute relevé la désinformation ci-dessus.

Là, sauf erreur, j'ai fait le tour! Je vais fermer boutique.

Moralité? S'il fallait résumer la leçon d'un mot, ce serait sans doute : Ascension du chiffonnier dans la hiérarchie parisienne des petits métiers, de la pré-révolution de 1789 à la Monarchie de Juillet et au Second Empire; une ascension avérée mais aux ressorts méritocratiques pour le moins flous. Nouveaux rois, mais de l'ordure?

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  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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