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Mémoire-de-la-Littérature
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21 mars 2016

COMPTE-RENDU DU 8 MARS 2016

Puis la vidéo vint!

Et l'image éclairante

Illustrant le propos

Nous fut comme un repos

Succédant à l'attente.

                                                                                                      Mais encore … ?

Les cheveux moins courts que d'ordinaire et la veste de ce jaune verdâtre dit caca d'oie après avoir été nommé merde d'oyson au XVII° siècle, puis merde d'oie au début du XVIII° et jusque chez Stendhal en 1835, avant une première attestation sous sa forme moderne en 1842 (source Wikipédia). Chemise d'un rose fané et cravate rouge. Elégance. Bracelet de montre orange. Rectangulaire, la montre. Antoine Compagnon véhicule une indiscutable image de gendre idéal. 

Le geste est d'une souplesse précieuse, là pour donner de la force aux groupements accentués de mots dans une lecture qui se veut persuasive. Il y a au fond ici toute une scénographie  de la conviction qui pourrait viser à donner de la profondeur à des banalités et obtient parfois ce résultat. Peut-être est-ce là tout ou partie du ressort du succès du cours. 

L'écoute audio, privée de ces artifices, se réduit à une sorte de mélopée hypnotique dans laquelle l'auditeur se noie. 

Etonnant contraste.

Et sur le fond ?

Il y a eu, ce mardi 8 mars beaucoup de textes et de photos, textes projetés à l'écran et partiellement lus, lecture constituant l'essentiel du discours produit, photographies commentées, parfois de façon détaillée ( le Petit chiffonnier de Charles Nègre).   

L'idée centrale était clairement de souligner l'élaboration générale ou l'explicitation commune dans les journaux et les physiologies de l'époque du mythe du Chiffonnier, personnage aux yeux d'A.C. finalement central du XIX° siècle, et  dans le  cas particulier de Baudelaire, de pointer la trace d'une empathie et d'une compréhension sociale (qu'on ne dira pas socialiste) de sa misérable condition.

On a parlé au passage de paronymes (La paronymie est un rapport lexical entre deux mots dont les sens sont différents mais dont la graphie et/ou la prononciation sont fort proches, de sorte qu'ils peuvent être confondus à la lecture ou à l'audition. On pourrait dire qu'il s'agit d'une homonymie approximative – Source web) et de catachrèse (La catachrèse est une figure de style qui consiste à détourner un mot, ou une expression, de son sens propre en étendant sa signification. Ex. : le pied d'une table, être à cheval sur une chaise. Source web)

Quelques digressions – pour la plupart non reprises ici - s'ancrent dans une connaissance érudite du XIX° siècle qui les intégre plaisamment à la présentation des images ou textes projetés mais qui, privée d'eux, engendre un ennui étonnamment épuisant. 

RÉCAPITULATIF : *******

TEXTE 1 –

Chose vraiment curieuse! Presque le même jour (30 juillet 1853) où la Commission des logements insalubres approuvait le rapport d'un de ses membres sur le Cité Doré, le journal Le Siècle publiait un article ayant pour titre: "La villa des Chiffonniers", dû à la plume originale, pittoresque, spirituelle de ce pauvre Alexandre Privat-d'Anglemont, que la littérature française a eu le malheur de perdre, jeune encore, il y a peu de temps.  (in rapport administratif anonyme)

Note: Curieuse distorsion de dates, car il semble que c'est bien le 18 juillet 1859 et non 1853 qu'est mort Privat-d'Anglemont. Coquille? 

TEXTE 2 –

La villa des Chiffonniers.

Là-bas, bien loin, au fond d'un faubourg impossible, plus loin que le Japon, plus inconnu que l'intérieur de l'Afrique, dans un quartier où personne n'a jamais passé, il existe quelque chose d'incroyable, d'incomparable, de curieux, d'affreux, de charmant, de désolant, d'admirable. On vous a parlé de carbets de Caraïbes, d'ajoupas de nègres marrons, de wigwams de sauvages, de tentes d'Arabes; rien ne ressemble à cela. C'est plus extraordinaire que tout ce qu'on peut dire; les camps de Tartares doivent être des palais auprès. Et cependant cette chose, qui ferait frissonner un habitant de la rue Vivienne, est dans Paris, à deux pas du chemin de fer d'Orléans, à dix minutes du jardin des plantes, à la barrière des Deux-Moulins, en un mot.

Cela a nom la cité Doré, non par antiphrase, mais parce que M. Doré, chimiste distingué, est propriétaire du terrain. Vu d'en haut, c'est une réunion de cabanes à lapins, où logent des chrétiens. Vu de près, c'est douteux, mais après tout, c'est consolant. C'est une ville dans la ville, c'est un peuple égaré au milieu d'un autre peuple. La cité ne ressemble pas plus à l'autre Paris que Canton ne ressemble à Copenhague. C'est la capitale de la misère se fourvoyant au milieu de la contrée du luxe; c'est la république de Saint-Marin au centre des Etats d'Italie; c'est le pays du bonheur, du rêve, du laisser-aller, posé par le hasard au cœur d'un empire despotique.

(article Privat-d'Anglemont dans Le Siècle)

Note : Saint-Marin, en forme longue la "Sérénissime République de Saint-Marin ou République de Saint-Marin", est le troisième plus petit Etat d'Europe, après le Vatican et Monaco. Il est considéré comme un micro-État. C'est la plus ancienne république du monde ayant continuellement existé depuis sa création. Sa Constitution, qui date de 1600, est la plus ancienne constitution encore en vigueur de nos jours.  Le pays comptait en février 2015, 32 793 habitants pour une superficie de 60,57 km2.

TEXTE 3 –

Un court extrait de Marx, Le 18 Brumaire de Napoléon Bonaparte (texte intégral en pdf ici : http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/18_brumaine_louis_bonaparte/18_brumaine_louis_bonaparte.pdf ) , projeté en version originale (allemand) et dont AC lit partiellement une traduction, énumération longue d'où il veut faire émerger, au sein du "lumpenproletariat" décrit, le Chiffonnier (lumpenjammler).  

Dans ces voyages, que le grand Moniteur officiel et les petits Moniteurs privés de Bonaparte ne pouvaient moins faire que de célébrer comme des tournées triomphales, il était constamment accompagné d’affiliés de la société du 10 décembre. Cette société avait été fondée en 1849. Sous le prétexte de fonder une société de bienfaisance, on avait organisé le sous-prolétariat parisien en sections secrètes, mis à la tête de chacune d’elles des agents bonapartistes, la société elle- même étant dirigée par un général bonapartiste. A côté de "roués" ruinés, aux moyens d’existence douteux, et d’origine également douteuse, d’aventuriers et de déchets corrompus de la bourgeoisie, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons publiques, des porte-faix, des écrivassiers, des joueurs d’orgues, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute cette masse confuse, décomposée, flottante, que les Français appellent la "bohème". C’est avec ces éléments qui lui étaient proches que Bonaparte constitua le corps de la société du 10 Décembre.

PHOTO 1 -

La_Lumière_9_février_1851

La Lumière est une publication française fondée à Paris en 1851 et disparue en 1867 .  Elle fut à ses débuts l'organe de presse de la Société Héliographique et le premier périodique consacré aux expérimentations photographiques.

PHOTO 2 – 

Chiffonnier (Charles Nègre – 1851)

Chiffonnier-Charles Nègre

Avec présentation de Françis (Alphonse) Wey (1812-1882) qui la commente (cf. texte 4 à suivre) - Je substitue à mes notes les éléments de la source ci-après:  "Quelques historiens de l’art le connaissent pour avoir offert son amitié et son soutien à Courbet, dès les premiers pas du peintre. Peu ont lu l’écrivain du XIX° siècle, auteur de romans et nouvelles, récits de voyages, biographies et même d’une pièce de théâtre. Moins encore, le philologue et ses deux ouvrages théoriques sur la langue française ou son dictionnaire démocratique. 

 On a oublié le feuilletoniste prolixe, qui a collaboré à de multiples journaux et revues. C’est le critique de photographie qui est aujourd’hui abondamment cité, même si ses écrits dans ce domaine représentent peu de chose dans sa production. Au cours de l’année 1851, Francis Wey signe une trentaine d’articles dans les trente-huit premiers numéros de La Lumière, première revue de photographie en France. À travers plusieurs articles, théoriques d’abord, il cherche à mesurer "l’influence de l’héliographie sur les beaux-arts", pose en particulier le problème "du naturalisme dans l’art" et rédige une "théorie du portrait" bien avant que Nadar ne commence à officier rue Saint-Lazare. Wey prend ensuite plusieurs exemples pour définir une esthétique propre à la photographie. Il peut donc légitimement être considéré comme le premier critique de ce médium."  (https://etudesphotographiques.revues.org/224)

TEXTE 4 –

En se proposant un but tout opposé, celui de rendre un sujet sans se préoccuper de la ligne, et par le seul effet des plans, à peu près comme procèdent les coloristes, M. Nègre a donné une preuve remarquable de la souplesse, de la diversité des ressources de la photographie. Son Petit Chiffonnier est à la fois solide et vaporeux comme un dessin de M. Bouvin: c'est la plus habile et la plus fugitive ébauche … Un pan de mur, un lointain estompé, deux blocs de pierre, sur l'un desquels le héros du sujet s'assied et dépose sa hotte: voilà toute la mise en scène; elle n'a rien de compliqué. La tête, coiffée d'une méchante casquette, est insouciante, dédaigneuse et narquoise; la chemise de ce Diogène-gamin est moelleusement ouatée d'un rayon de soleil; le pantalon, largement indiqué, est bariolé, crevassé, fendillé, rapiécé, à rendre jaloux Murillo et l'auteur des Casseurs de pierres. Le Chiffonnier de M. Nègre n'est plus une photographie; c'est une composition pensée et voulue, exécutée avec toutes les qualités étrangères au daguerréotype, et ne revendiquant que celles-là. (Texte critique de Francis Wey)

Note : Les casseurs de pierres est un tableau peint en 1849 par Gustave Courbet Il fit partie des trois œuvres présentées par Courbet au Salon de 1850-1851 (avec Les Paysans de Flagey revenant de la foire et Un enterrement à Ornans). Courbet raconte qu'il aurait croisé ces ouvriers au bord de la route : "J'allais au château de Saint-Denis faire un paysage, (…) je m'arrête pour considérer deux hommes au bord de la route, il est rare de rencontrer l'expression la plus complète de la misère, aussi sur le champ m'advint-il un tableau." Les deux hommes avaient accepté de poser pour le peintre. La toile fut détruite lors du bombardement de Dresde en février 1945. 

TEXTE 5 :

Quand on voit stationner devant une maison, à la lueur de deux ou trois lanternes, ces équipages nocturnes dont le voisinage est si redouté, ne serait-il pas juste et charitable de penser, tout en gagnant le large, qu'au centre même d'une atmosphère empoisonnée, et pour un médiocre salaire, de pauvres diables se dévouent au plus indispensable, au plus rebutant des labeurs? Que par eux nos maisons sont assainies, que sans eux la voie publique deviendrait une sentine, et que chaque fois qu'ils se plongent dans ces affreux tombeaux [tombereaux?], ils bravent sciemment le danger mortel d'une explosion délétère qui parfois les suffoque et les tue. (Texte de Francis Wey sur les éboueurs, en défense des métiers décriés)

UNE RÉFÉRENCE D'A.C. À "LA FEMME PIQUÉE PAR UN SERPENT".

Ce marbre fut, avec les Romains de la décadence de Thomas Couture, l'œuvre la plus commentée du Salon de 1847, faisant l'objet d'un double scandale, artistique et mondain. Pour cette image suggestive d'une femme nue se tordant sous la piqûre d'un serpent symbolique enroulé autour de son poignet, comme en témoigne la cellulite du haut des cuisses et retranscrite dans le marbre, Jean-Baptiste Auguste Clésinger avait utilisé un moulage sur nature du corps d'une demi-mondaine, Apollonie Sabatier (1822-1890). Muse de Baudelaire, beauté parisienne tenant un salon, celle que ses amis appelaient "la Présidente" offrit ainsi au sculpteur un succès inespéré. (source : http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/recherche/commentaire/commentaire_id/femme-piquee-par-un-serpent-475.html)

Clesinger_femme_piquee_serpent

 

QUELQUES RÉFÉRENCES À FRANÇOIS BONVIN (1817 – 1887)

Bonvin-jeune cordonnier

Ainsi : Jeune cordonnier – Non daté. 

TEXTE 6 : 

Appelé naguère à examiner les derniers résultats obtenus par des hommes studieux, zélés et pleins d'expérience, nous avons été frappés d'un étonnement très vif. La photographie est, en quelque sorte, un trait d'union entre le daguerréotype et l'art proprement dit. Il semble qu'en passant sur le papier, le mécanisme se soit animé; que l'appareil se soit élevé à l'intelligence qui combine les effets, simplifie l'exécution, interprète la nature et ajoute à la reproduction des plans et des lignes, l'expression du sentiment ou des physionomies. (article de Francis Wey)

TEXTE 7 :

Cependant, la photographie est très souple, surtout dans la reproduction de la nature; parfois, elle procède par masses, dédaignant le détail comme un maître habile, justifiant la théorie des sacrifices, et donnant, ici l'avantage à la forme, et là aux oppositions de tons. Cette intelligente fantaisie est beaucoup moins libre dans les daguerréotypes sur plaques de métal. Il y a plus: le goût particulier du photographe perce dans son œuvre, pour matérielle qu'elle semble; les épreuves obtenues par des artistes sont supérieures à celles des érudits. Les premiers choisissent mieux les sujets, recherchent avec succès des effets dont ils ont le sentiment inné, et l'influence de l'individu est assez perceptible pour que les amateurs-experts, à la vue d'une planche sur papier, devinent d'ordinaire le praticien qui l'a obtenue. (article de Francis Wey)

TEXTE 8 :

C'est un grand art de savoir négliger les accessoires. La nécessité de ces négligences montre l'indigence de l'art. La nature est quelquefois ingrate, jamais négligée. 

Les accessoires trop soignés rompent la subordination.

M. Henri Baron a un talent très fin. Peut-être a-t-il trop d'esprit en peinture. C'est comme Jules Janin dans son feuilleton. Il veut avoir de l'esprit à chaque mot. Or l'esprit, c'est comme la vertu: pas trop n'en faut.

Que le peintre des "Noces de Gamache" apprenne la science des sacrifices; il arrivera à beaucoup d'effet. J'ai connu une femme qui n'a paru jolie que le jour où elle a donné à sa sœur, qui était laide, ses perles et ses diamants. Auparavant elle papillotait; dès qu'elle fut délivrée de ces hochets, une lumière plus large révéla toute la grâce de sa sévère figure. (extrait d'un Salon - Baudelaire)

Note: Les "Noces de Gamache" sont bien un tableau d'Henri Charles Antoine Baron et cette toile a été  achetée en 1850 par l’État. Par ailleurs, l'expression – tirée du Don Quichotte - désigne un festin pantagruélique, un gaspillage de nourriture. Aux noces de Gamache , il y avait - dit Cervantès - "de quoi nourrir une armée".

TEXTE 9

La théorie des sacrifices, si largement pratiquée par Van Dyck, par Rubens et par Le Titien, doit être encore plus rigoureusement entendue par l'artiste héliographe. D'ordinaire, ces grands peintres ont fait briller les têtes, au milieu d'une atmosphère sombre et vaporeuse; puis, leurs fonds, plus ténébreux à mesure qu'ils s'abaissent , viennent se confondre, le long des épaules, avec les plis des vêtements largement indiqués dans une pâte solide et foncée. Ils ont évité de silhouetter sèchement, de la tête aux pieds, un corps humain, et leurs portraits ne ressemblent point, comme certaines épreuves daguerriennes, à des merlans frits collés sur un plat d'argent. (Francis Wey)

A.C. insiste sur cette "Théorie des sacrifices", renvoie à Baudelaire et à Delacroix et évoque un article anonyme dans la revue L'Artiste, signé Feu Diderot, et qui disserte sur le thème dans le cadre du Salon de 1849. Feu Diderot serait, dit-il, Arsène Houssaye . 

TEXTE 10 :

La vérité, dans l'art, ne réside point dans un calque impitoyable et inintelligent de la nature, mais dans une spirituelle interprétation. Au point de vue de l'outrageante réalité, on peut dire que les portraits daguerriens ont proclamé hautement la supériorité de la pensée et la nécessité de l'inspiration. Les rues et les quais ont été jonchés de portraitures horrifiques, exactement consciencieuses , mais peu ressemblantes. Grâce aux interprétations de la peinture, on n'aurait point soupçonné que la laideur bourgeoise pût atteindre à un si haut degré. Chacun a vu avec effroi des familles entières, groupées en liasses comme des paquets d'oignons, étaler sans goût ni discernement les costumes, les attitudes, les expressions les plus antipathiques. Il est de ces sauvageries iconographiques que l'animalier chimique du coin débite à trois ou quatre sous.  C'est à faire reculer Traviès ou Daumier. Sont-ce là des portraits? Non vraiment! Car ils ne répondent point à l'image que le modèle avait tracée dans nos souvenirs. On ne saurait trop le redire, la vérité dans les arts est idéale et procède d'une interprétation subtile. (Francis Wey)

TABLEAUX – 

RAGPICKER (THOMAS WATERMAN WOOD – 1859).

MANET: AQUARELLE – ÉTUDE DE CHIFFONNIER –

MANET : RAGPICKER – 1865

BONVIN: MARCHAND D'OS.

JEAN-FRANÇOIS RAFFAËLLI : CHIFFONNIER

 

thomas-waterman-wood-the-rag-picker-natl-acad-nyc-1859

Manet-Aquarelle

MANET,chiffonnier

françois-bonvin-le-marchand-dos

Raffaëlli

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TEXTE 11

Mais voici bien autre chose. Descendons un peu plus bas. Contemplons un de ces êtres mystérieux, vivant, pour ainsi dire, des déjections des grandes villes; car il y a de singuliers métiers, le nombre en est immense. J'ai quelquefois pensé avec terreur  qu'il y avait des métiers qui ne comportaient aucune joie, des métiers sans plaisir, des fatigues sans soulagement, des douleurs sans compensation, je me trompais. Voici un homme chargé de ramasser les débris d'une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu'elle a perdu, tout ce qu'elle a dédaigné, tout ce qu'elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l'Industrie, deviendront des objets d'utilité ou de jouissance. Le voici qui, à la clarté sombre des réverbères tourmentés par le vent de la nuit, remonte une des longues rues tortueuses et peuplées de petits ménages de la Montagne Sainte-Geneviève. Il est revêtu de son châle d'osier avec son numéro sept. Il arrive hochant la tête et buttant sur les pavés , comme les jeunes poètes qui passent toutes leurs journées à errer et à chercher des rimes. Il parle tout seul; il verse son âme dans l'air froid et ténébreux de la nuit . (Baudelaire – Du vin et du Haschich)

Quelques commentaires d'A.C. sur le châle d'osier (la hotte; d'où catachrèse …) et le numéro sept (le crochet) du chiffonnier. 

TEXTE 12

Le cinquième arrondissement comprend, dans sa partie sud-est, le faubourg Saint-Marcel ou Saint-Marceau qui, avec le faubourg Saint-Antoine, joua souvent un rôle décisif dans les scènes de la Révolution. La rue Mouffetard était la grande artère de ce faubourg. Avant l'invention des allumettes chimiques, c'était là le centre de fabrication des allumettes soufrées aussi bien que celui des chiffonniers. Aussi, le peuple, raillant sur sa propre misère, l'appelait le quartier souffrant. Maintenant de larges percées sont faites à travers les rues étroites et les hautes maisons; la rue Mouffetard, éclairée au gaz, se dresse et s'élargit; un peu de luxe se montre çà et là, et la misère recule pour aller se réfugier un peu plus loin des yeux de la ville riche et fastueuse! (Paris-Guide - 1867).

TEXTE 13

C'est un monologue splendide à faire prendre en pitié les tragédies les plus lyriques. "En avant! Marche! Division, tête, armée!" Exactement comme Buonaparte agonisant à Sainte-Hélène! Il paraît que le numéro sept est changé en sceptre de fer, et le châle d'osier en manteau impérial. Maintenant il complimente son armée. La bataille est gagnée, mais la journée a été chaude. Il passe à cheval sous les arcs de triomphe. Son cœur est heureux. Il écoute avec délice les acclamations d'un monde enthousiaste. Tout à l'heure, il va dicter un code supérieur à tous les codes connus. Il jure solennellement qu'il rendra ses peuples heureux. La misère et le vice ont disparu de l'humanité. (Baudelaire- suite du texte 11)

TABLEAU : JEAN-BAPTISTE MAUZAISSE – NAPOLEON PREMIER COURONNE PAR LE TEMPS ÉCRIT LE CODE CIVIL – 1833

JB Mauzaisse_1933

A propos de l'allusion de Baudelaire ci-dessus. 

TEXTE 14 :

26 Septembre – L'Empereur passe de nouveau la journée à travailler. Le soir, il nous dit : "Ma gloire n'est pas d'avoir gagné quarante batailles et d'avoir fait la loi aux rois qui osèrent défendre au peuple français de changer la forme de son gouvernement. Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires; c'est comme le dernier acte qui fait oublier les premiers. Mais ce que rien n'effacera, ce qui vivra éternellement , c'est mon code civil; ce sont les procès-verbaux de mon conseil d'Etat; ce sont les recueils de ma correspondance avec mes ministres; c'est enfin tout le bien que j'ai fait comme administrateur, comme réorganisateur de la grande famille française." (Mémoires de Las Cases (?))

Dictionnaire des Girouettes

A.C. souligne la signification péjorative du "Buonaparte" (texte 13) en lieu et place de "Bonaparte", évoque Chateaubriand , De Buonaparte et des Bourbons, et montre le changement de Bonaparte, révérencieux, en Buonaparte, irrévérencieux, dans une réédition d'un texte d'Etienne de Jouy, qu'il fait suivre d'un jugement sur celui-ci dans le Dictionnaire des Girouettes de 1815.

TEXTE 15 : 

La France, le 30 mars, gémissait sous le joug de Bonaparte; le 31, elle était libre et appelait Louis XVIII.

…………………. devenu :

La France, le 30 mars, gémissait sous le joug de Buonaparte; le 31, elle était libre et appelait Louis XVIII.

M. de Jouy s'adapte ! Et, dans le Dictionnaire :

JOUY (Victor de). Chef de division à la préfecture de Bruxelles, avant que M. de Chaban eût réorganisé ses bureaux; membre de la société littéraire de Bruxelles, membre de l'Institut, écrivain dramatico-lyrique, auteur de jeux de cartes pour l'amusement des enfants; de l'Hermite de la Chaussée d'Antin, du Franc Parleur, et d'articles périodiques assez piquants, dans la Gazette de France, mais qui ont fini par devenir bien longs, bien lourds, bien lents. M. de Jouy a reçu de l'empereur 4 000 fr. de gratification pour sa Vestale (Journal de l'Empire du 23 février 1808). Sa tragédie Tippo-Saëb, ouvrage de circonstance et d'opinion, s'est traînée sur le théâtre Français pendant quelques représentations. Sous le régime royal, M. Jouy, appelé M. de Jouy, fit paraître Pélage , ou le Retour d'un bon roi, pièce jouée à l'Académie royale de musique. Avant la représentation de cet opéra, il fit mettre dans tous les journaux la lettre suivante : (…)

Remarque : Comme le disait Edgar Faure en défense, ce n'est pas la girouette qui change de direction, c'est le vent. 

PHOTO 3 – DAUMIER ILLUSTRATEUR DE "LA GRANDE VILLE" (de Paul de Kock):

Daumier-Illustr

Le texte ci-contre:

Mais un autre établissement de ce genre s'est élevé dans le même quartier. C'est aux Charniers des Innocents que se trouve la nouvelle Souricière; ce bouge marche sur les traces de son aîné. Dans ce lieu, ouvert toute la nuit, vous trouvez des hommes effrayants de saleté, et beaucoup de vieilles femmes ivres, car les femmes sont admises dans tous ces repaires. Les chiffonniers ont le droit d'y garder leur cabriolet (c'est ainsi qu'ils appellent leur mannequin [la hotte]), et pourvu que vous y fassiez pour deux sous de consommation, vous pouvez y passer toute la nuit.

Les bouges sont extrêmement communs dans la Cité; il en est où l'on se livre à toutes sortes de spéculations; beaucoup de jeunes filles, de marchandes des quatre saisons sont conduites dans ces cavernes par d'autres hideuses créatures de leur sexe, qui tirent un honteux profit de leur jeunesse, et quelquefois de leur figure. Les rues de la Grande-Friperie, Saint-Eloy, Jean de l'Epine sont (…)

On va ensuite discuter "chiffonniers et débits de boisson" …

TEXTE 16 :

Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à l'établissement célèbre de Paul Niquet. – Il y a là évidemment moins de millionnaires que chez Baratte … Les murs, très élevés et surmontés d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage la salle en deux, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde – le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau très utiles dans le cas d'une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux demandent grâce ; - c'est du moins ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement, en cas de dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois. Ensuite, vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. – Vous avez conquis la faveur des dames. (Nerval – Nuits d'Octobre – 1852)

TEXTE 17 :

(…) cette façon, a du monde toute la journée. Il y a des débits où on lit le journal et où l'on parle politique. Il est quelquefois fort curieux  d'entendre un chiffonnier à demi soûl vouloir fonder un nouveau gouvernement, et un charretier ivre-mort prétendre que tant qu'il y aura des impôts il y aura des consommateurs.  (Paul de Kock – La grande ville : nouveau tableau de Paris)

PHOTO 4 – UNE PAGE DES PROPOS DE THOMAS VIRELOQUE (1852)

 

VIRELOQUE

 

Je n'ai pas retrouvé l'illustration par Gavarni de la page 167, projetée, où l'on voit un chiffonnier pris de boisson discutant avec Vireloque, page qui comportait en outre le texte suivant :

-       N'y a sous la t…oiture du ciel que le doux jus du vin, père Vireloque …

-       Pour rendre un animal comme ça plus sauvage que naturellement.

Puis on revient à Paul Niquet ….

 

 

TEXTE 18 :

On pénètre dans cet établissement par une allée étroite, longue et humide. Le pavé est le même que celui de la rue: c'est du grès de Fontainebleau , mais il est tellement piétiné par de nombreux clients , que la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, aux jours de grands dégels, peuvent passer en comparaison pour d'agréables promenades. Les habitués déposent le long des murs leurs hottes et leurs fardeaux pour arriver jusqu'à la salle principale, nous devrions dire tout simplement hangar, car cette boutique n'est qu'une ancienne petite cour sur laquelle on a posé un vitrage. Elle est meublée de deux comptoirs en étain, où se débitent de l'eau-de-vie, du vin, des liqueurs, des fruits à l'eau-de-vie, et toute cette innombrable famille d'abrutissants que le peuple a nommés dans son énergique langage du casse-poitrine. En face de ces comptoirs, contre le mur , et fixé par des supports en fer, est un banc de chêne où se reposent les consommateurs. C'est là qu'ils font la sieste, c'est là qu'entre deux rondes de police, ils essaient un peu de sommeil, au milieu des cris, des vociférations, des disputes de ceux qui se tiennent debout devant le comptoir. On vante le sommeil de Napoléon à la veille d'Austerlitz, et celui de Turenne sur l'affût d'un canon, je ne sais plus à quelle bataille, mais qu'est-ce que ces somnolences inquiètes, agitées, auprès du lourd et profond sommeil de ces parias, obligés, la plupart, de voler, même le moment de repos qu'ils prennent à la dérobée, car il est défendu de dormir dans le cabaret de Paul Niquet. Il faut consommer, se tenir debout et parler, ou bien la police, qui ne dort jamais, enlève les dormeurs et leur fournit un lit au violon du poste de la Halle-aux-Draps. (Privat-d'Anglemont)

PHOTO 5 – NAPOLÉON À LA VEILLE D'AUSTERLITZ.

Napoléon - Veille d'Austerlitz

 A.C. rappelle la phrase célèbre de Napoléon à la veille d'Austerlitz en commentaire de l'image d'Epinal ci-dessus : "Voilà la plus belle soirée de ma vie; mais je regrette de penser que je perdrai [demain]  bon nombre de ces braves gens."

Concernant Turenne … 

L'anecdote  est un peu biaisée par Privat d'Anglemont et, comme l'a précisé A.C. et que l'écrit Jean-Baptiste Joseph Bouillot en 1830, dans son "Histoire des Ardennais qui se sont fait remarquer …" : On sait que Turenne annonçait dès ses plus tendres années les dispositions les plus grandes pour l'état militaire, et que ses parents, trouvant sa constitution trop faible, l'en détournèrent par tous les moyens; qu'enfin, le jeune écolier s'échappa une nuit d'hiver, et fut sur le rempart de Sedan la passer sur l'affût d'un canon, afin de prouver que sa débilité n'était pas un obstacle à sa vocation.   L'anecdote est le sujet d'un tableau de Crespy Leprince, exposé au salon de 1826, dont je ne pense pas qu'il fût l'image projetée et que je n'ai pas, non plus que celle-ci, retrouvé. Turenne avait dix ans, a détaillé A.C.

TEXTE 19 :

Le Général.

Mais place, place! Voici venir le Général, l'antagoniste du père Moscou, son rival, mais son meilleur ami. Il est monté sur son grand cheval, la bataille sera rude.

Le Général est un vieillard de soixante ans, grand, maigre, allongé, qui marche toujours pensif et la tête baissée, semblant se conformer à sa triste pensée. Il parle peu parce qu'il réfléchit beaucoup, dit-il. Lorsqu'il fait seller son grand cheval pour partir au pays des chimères, c'est à peine si il daigne adresser la parole aux valets qui lui offrent le coup de l'étrier.

Seller son cheval, veut dire pour le Général avaler quinze ou vingt verres d'eau-de-vie, qui vont rejoindre une dizaine de litres de vin qu'il a absorbés pendant la journée, en faisant ses courses avec les amis. Il ne boit jamais que debout devant le comptoir, il n'y a que les ivrognes qui s'asseoient au cabaret, dit-il; c'est un principe arrêté chez lui. Son heure arrivée, à la nuit close, il fait sa tournée de royaumiste [coquille, mis pour : rogomiste; le rogome est une liqueur forte d'eau-de-vie et le rogomiste est le marchand de rogome] en rogomiste, il arrive au pont de Venise du Faubourg du Temple, vers minuit et demi. C'est là qu'il livre ses batailles.

Avec une gravité imperturbable, il pose sa hotte contre une borne; il est absorbé, il ne voit plus les passants attardés qui le regardent avec curiosité, il se frappe le front, selon qu'il est mécontent ou satisfait de l'inspection qu'il vient de passer de son armée imaginaire; il s'écrie : - Tant pis! Nous attaquerons, Dieu protège nos armes! Tudieu! Ils sont à nous; soldats, imitez votre général et vous ferez votre devoir; l'affaire sera chaude, mais j'ai confiance en ce courage dont vous m'avez donné tant de preuves.

Il compose son état-major avec tous les noms des boutiquiers qu'il lit sur les maisons d'alentour, noms qu'il sait par cœur, d'ailleurs. Les liquoristes, les marchands de vin, sont toujours ses généraux de division et ses chefs de corps. Une heure sonne, la bataille commence, voilà notre chiffonnier général pour deux heures.

- Commandant Renard, prenez deux escadrons de hussards et allez faire une reconnaissance jusqu'à ce bouquet de chênes qui domine cette colline à notre droite, tandis que vous, général Briant, vous vous porterez avec toute votre division sur le village, vous n'attaquerez qu'après avoir reçu des ordres formels. D'ailleurs, vous serez soutenu par la brigade Germain qui tiendra le ravin, et par le régiment léger du colonel Vessier, qui a dû s'emparer des hauteurs, et dont j'attends des nouvelles.

Puis il monte sur la passerelle, fait une lorgnette de sa main, regarde tout autour de lui. Une des horloges de l'hôpital Saint-Louis sonne.

- C'est le moment, dit le général. Le signal donné d'un hôpital, mauvais présage, un Romain reculerait … Non, c'est que ce soir nos ennemis encombreront les vastes salles de douleurs.

 Il se recueille un moment, comme pour prier, et il retourne prendre son poste d'observation sur le Rialto du faubourg; un moment après, il redescend, consulte une vieille carte géographique posée sur une borne, il prend son crochet d'une main ferme, et s'écrie d'une voix puissante : - Vous, Monsieur, attaquez le bois, emparez-vous-en, coûte que coûte. Vous, Monsieur, vous soutiendrez le général Briant avec toutes vos forces, et vous, colonel, à la tête du pont … Lieutenant, à cheval! Portez ceci au général Briant … C'est l'ordre d'attaquer, messieurs … A vos postes, et souvenez-vous que la patrie compte sur vous.

Pendant quelques minutes, il parcourt les bords du canal, il descend sur la berge, il examine, remonte l'escalier de la passerelle, puis s'écrie :

Deux régiments pour enlever cette redoute … Allons, enfants, je vous envoie à la gloire et à l'immortalité; car on saura que c'est vos invincibles drapeaux qui ont les premiers été plantés au milieu de ces bouches à feu meurtrières. – En avant, à la baïonnette. – Grand Dieu, ils sont repoussés! Général Roumy, assemblez toute votre cavalerie et jetez-la sur ces insolents, culbutez-moi ça … Chargez. – Oh! Nous n'en viendrons donc pas à bout! – Qu'on amène l'artillerie, et vous, général Prévost, faites jeter un pont sur ce bras de rivière, je me charge de conduire toute ma réserve.  (Privat d'Anglemont)

TEXTE 20

La police n'aime pas les ravageurs. On prétend qu'ils détériorent le pavé de Paris. Quand elle en prend en flagrant délit, c'est-à-dire travaillant pour manger, elle s'en empare, elle les conduit en prison, elle les fait condamner, et puis probablement elle se donne, au nom de la société, sa propre bénédiction. Quelle raillerie ! …

Quoi qu'il en soit, et ceci soit dit en l'honneur du plus hardi des chiffonniers, voici dix ans que la police traque le général Bertrand, le plus vaillant des ravageurs, et elle n'est pas encore parvenue à l'arrêter.

Le Général Bertrand, ravageur, n'est pas ce vieux et fidèle compagnon de l'Empereur que nous connaissons tous. Grâce à Dieu! Celui-ci peut vivre autrement qu'en cherchant des clous dans les ruisseaux de Paris. Celui dont nous parlons est tout simplement un chiffonnier héroïque, un brave entre les siens, et que les siens ont appelé général, parce qu'il se nommait aussi Bertrand, comme l'austère compagnon de notre grand Empereur.

(Louis Auguste Berthaud – Les français peints par eux-mêmes)

Le vrai général Henri Gatien Bertrand, précise Compagnon, fidèle entre les fidèles, a accompagné  Napoléon à Sainte-Hélène et a participé en 1840 à l'expédition de la Belle Poule qui a ramené les cendres de l'Empereur. La Belle Poule, frégate de premier rang, de soixante canons, était, pour ce retour, aux ordres du prince de Joinville, troisième fils et septième enfant de Louis-Philippe.

Puis on passe à une anecdote relative à l'envoi par Napoléon, avant les cent jours, d'un émissaire à Paris, chargé de "sentir" la situation …. Celui-ci va interroger un chiffonnier qui répond : 

TEXTE 21

A la bonne heure, mon officier; mais il y a , comme on dit, soldat et soldat, et ceux de notre régiment, ousqu'on n'est guère qu'une douzaine, ne sortent pas de la conscription … Tel que vous me voyez, j'ai mangé du bivouac pendant vingt ans; j'ai, comme tant d'autres, trimé dans l'sable du désert d'Afrique; j'ai pincé le rigaudon au camp de Boulogne, quand l'armée française y dansait à la barbe des vaisseaux anglais; j'étais de ceux qu'ont fait faire le plongeon aux Russes dans un lac d'Austerlitz; l'année suivante j'suis entré d'plain-pied à Lubeck par dessus les remparts, avec Bernadotte, qu'était un fier lapin. Blessé à Wagram et laissé dans un champ de blé, j'ai nourri pendant deux jours les mouches de mon charcois; mais c'est égal, j'savais qu'les Autrichiens avaient reçu une fameuse pile, et ça m'faisait patienter … Heureusement, on me crut mort; on m'jeta, avec les autres dans un tombereau, et, quand on voulut m'enterrer j'dis: Minute, camarades, il est pas encore temps; qu'on me donne la goutte, et puis nous verrons … Là-dessus, l'major me signa un billet d'hôpital … A mon retour au régiment, il y avait des galons de caporal à donner dans la compagnie; on me les refusa, sous prétexte  que j'étais pas fait pour les honneurs, parce que je ne savais pas lire. Un gringalet, qui arrivait de son village, me passa sur le corps, et devint mon chef … C'était ennuyant, tout d'même, pour un troupier dont les quinquets avaient croisé les pyramides. – Un soir qu'il y avait du sirop, l'conscrit-caporal m'dit comme ça d'aller à la salle de police; j'veux expliquer mes raisons; il m'enfonce pour deux jours de plus … Il y a pas d'bon Dieu, que je lui crie pour lors, conscrit, faut que tu t'allonges … Sur quoi la garde de police survient, j'suis mis au cachot pour quinze jours; et puis, comme on n'avait pas le temps de me fusiller, parce que la guerre de Russie commençait, on m'chasse du régiment, et je tombe dans l'chiffon.

- Hé bien, mon vieux camarade, répondis-je au chiffonnier, dont j'espérais tirer quelques renseignements naïfs sur la situation actuelle de Paris, voici l'occasion de laver votre faute (…)

(Chroniques des Tuileries et du Luxembourg – Georges Touchard-Lafosse – 1838)

Après quoi on se resitue dans la suite du texte 19 …

TEXTE 22 :

Encore une victoire dit-il, oh!, la guerre, le sang! Demain, que de mères éplorées, que de familles en deuil, que d'amantes et de femmes veuves. Seigneur, seigneur! Que celui qui le premier a porté sur la terre ce terrible fléau, soit maudit à jamais.

Parcourons ce triste champ de carnage, et donnons à chacun les éloges qui lui sont dus. 

Il reprend tranquillement sa hotte et continue sa récolte de chiffonnier, comme si rien n'était. Il se croit sans doute revêtu de son brillant uniforme, distribuant ses récompenses et ses encouragements à ses troupes rangées sur le champ de bataille conquis par elles.

C'est un fait psychologique bien curieux à observer. Voici un homme qui n'a jamais eu le bonheur d'avoir un mauvais numéro et de servir. Lorsqu'il est à jeun, il ne parle jamais ni de victoire, ni de gloire; il ne pense même pas à l'art militaire, et dès qu'il est ivre, il ne rêve que victoires et conquêtes, batailles et combats. Quelle révolution se fait-il donc dans son cerveau? Par quelles transitions ce bonhomme si pacifique arrive-t-il à ces idées de mort, de haine et de carnage? C'est là un problème que nous laissons à résoudre aux membres de l'Académie des sciences morales. (Privat d'Anglemont)

Baudelaire toutefois, dit A.C., ne s'arrête pas, contrairement à la plupart des journalistes ou des physiologistes qui en ont parlé à la même époque, à la mythologie du Chiffonnier et, à la fin du Vin et du Haschich, il revient sur la réalité du métier …

TEXTE 23

Et cependant il a le dos et les reins écorchés par le poids de sa hotte, il est harcelé de chagrins de ménage. Il est moulu par quarante ans de travail et de courses. L'âge le tourmente. Mais le vin, comme un Pactole nouveau, roule à travers l'humanité languissante un or intellectuel. Comme les bons rois, il règne par ses services et chante ses exploits  par le gosier de ses sujets. (Baudelaire)

*******************************

A parvenir ainsi au terme de ma compilation, de nouveau resurgit le sentiment négatif d'un grand foutoir mal coordonné. Finalement A.C. est l'homme du discours théâtralisé. Le temps de l'énoncé scénarisé, mis en image, n'est pas désagréable. Privé de support visuel, on s'endort.  Récapitulant et recopiant, mettant bout à bout les textes et les illustrations, on se réveille et on se dit: Mais … ce n'est qu'un grand n'importe quoi érudit construit autour du mot-clé Chiffonnier

Curieux cours 2016 dont on perçoit difficilement les apports à la "chiffonnerie littéraire" mais clairement les effets de balayage brownien à travers les aspects journalistiques et éditoriaux du pittoresque chiffonnier au XIX° siècle. 

 

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  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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