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Mémoire-de-la-Littérature
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1 avril 2016

DIABLE, DIABLE ! CHRONOS EN JUIF ERRANT?

Voyons un peu cette Leçon du 15 Mars 2016.

Le cheveu n'a pas raccourci depuis la semaine dernière, la chemise est bleue, la cravate aussi, plus foncée, le costume gris sombre. Le bracelet-montre est resté orange et le cadran rectangulaire. La civilité, l'understatement et l'arrondi sont toujours là pour un court plaidoyer pro domo liminaire. Des réserves sur son cours sont parvenues jusqu'à lui, semble-t-il, qu'il n'évoque qu'à travers une coquetterie – en substance :  Vous n'avez peut-être pas tous la même sympathie que moi pour les chiffonniers et, après y avoir songé, je ne prolongerai pas ce cours l'année prochaine . Il argumente un peu, en défense : il ne s'agit pas d'un parcours seulement ou strictement littéraire, mais d'une approche plus globale, culturelle et politique de cette période charnière que fut l'enchaînement Restauration – Monarchie de Juillet – Second Empire, avec la figure prétexte et centrale du Chiffonnier, figure imprécise, immature en amont, périclitante, en route pour l'obsolescence, après.

THÈME DU JOUR? D'abord, la première image populaire du chiffonnier, celle du diable. Un bon diable, gentil garçon, mais enfin un diable. Et nous voici commençant par Jules Janin et Le livre des Cent-et-un (rappel : Les Cent-et-un était un groupe de 101 écrivains (Jules Janin, Charles Nodier, Béranger, Chateaubriand, A. Karr, Lamartine, etc.) ayant offert chacun un texte au libraire Ladvocat pour cette publication sur la capitale) en 1831, ouvrage d'abord annoncé dans la presse sous le titre Le diable boiteux à Paris, allusion au Diable boiteux de Lesage, cet Asmodée qui transporte sur les toits de Madrid un étudiant qui l'a libéré de sa bouteille et lui fait ainsi découvrir des vies et aventures diverses, maison par maison. L'Asmodée de Lesage devient, chez Janin, voyageant dans le temps, chiffonnier …     

      LesageDiableBoiteux  Le livre des 101

Texte (0): Plus tard il s'est chargé d'une hotte de chiffonnier. Il a cherché les mœurs et les histoires dans tous les égouts de Paris. Naguère il était sur les toits brillants de lumières, nous l'avons vu dans les carrefours un falot à la main; le croc informe avait remplacé l'élégante béquille; autrefois il écrivait ses livres sur le dos de la Fiction, jolie prostituée aux cheveux parfumés, qui lui prêtait sa blanche épaule, accroupie à moitié, et souriant avec intelligence; le voilà qui change de caractère à présent, à présent c'est à lui de s'accroupir, le voilà les deux genoux dans la boue qui écrit ses tablettes sur la borne. Asmodée! Véritable démon! Spirituel fou! Inépuisable critique! Même dans sa hotte il a trouvé des choses charmantes, même sur la borne il a écrit des chefs-d'œuvre! Hélas, c'était encore le bon (…)

Le Jules Janin qui écrit cela, dit A.C., c'est le romancier de La femme guillotinée, ce n'est pas encore le futur notable qui condamnera Felix Pyat pour l'épisode scénique de la couronne dans le tas d'ordure lors de la représentation en situation du Chiffonnier de Paris.

Commentant brièvement la couverture du Livre des Cent-et-un, il éclaire les allusions de Janin, la béquille est celle de l'Asmodée boiteux de Lesage et outre Diogène en bas à gauche de l'illustration d'Henri Monnier, on trouve à droite Louis-Sébastien Mercier rédigeant son Tableau de Paris au coin d'une borne.

Le coin de la borne apparaît là comme la bouche de la vérité et le livre de Mercier rejoint celui de Lesage comme grande référence de cette littérature panoramique (c'est le mot de Walter Benjamin pour les Physiologies) en vogue au milieu du siècle.

La grande ville

Projetant une affiche (1842) de présentation de La grande ville. Nouveau tableau de Paris, ouvrage déjà cité qui regroupe des contributions de Balzac, Dumas … avec des dessins de Gavarni, Daumier …,  A.C. commente la présence de deux diables, l'un en haut à droite, soulevant le rideau de scène, l'autre, en bas à gauche, peintre à son chevalet, en soulignant que c'est ici désormais le diable qui nous ouvre aux curiosités de la ville.

L'identification du diable en cicerone de Paris et du chiffonnier est explicite dans les deux volumes du Diable à Paris, publiés par Hetzel  en 1845-46 pour concurrencer Les Français peints par eux-mêmes paru en 1840. Il s'entoure pour cela des mêmes collaborateurs tant pour les textes que pour les dessins. Lui-même, Hetzel, sous un pseudo (P.J. Stahl), rédige le prologue : Comment il se fit qu'un diable vint à Paris et comment se livre s'ensuivit.

A.C. lit : Satan, qui s'ennuyait, visita un jour l'enfer, et il y rencontra un nombre disproportionné de parisiens et de parisiennes, ce qui l'étonna, et il envoya son diablotin Flammèche, qui était son petit secrétaire, comme ambassadeur à Paris, pour qu'il lui donne chaque semaine des nouvelles de cette ville démoniaque. Flammèche descendit donc sur le Boulevard [des Italiens] déguisé en dandy parisien. Tombé aussitôt amoureux, il cherche des collaborateurs pour rédiger les lettres hebdomadaires à Satan, et chacun mit à sa disposition, ceux-ci leur plume, ceux-là leur crayon.

Diable_à_Paris_fronstispice

Il projette alors le frontispice "très connu mais qu'il faut replacer dans son contexte" de Gavarni, où le diable-émissaire a les attributs (croc, hotte, lanterne) du chiffonnier, et se tient solidement campé sur un plan de Paris, un pied sur chaque rive de la Seine.

Le diable comme guide dans Paris est une idée parallèle à celle du diable chiffonnier qui est un lieu commun depuis une dizaine d'années, soulignée par le titre d'un petit livre de 1823, en clin d'œil à Lesage,  Le petit diable boiteux ou le guide anecdotique des étrangers à Paris.

A.C. projette une vignette de Bertall (Charles Albert d'Arnoux, dit) incluse dans Le Diable à Paris que je n'ai pas retrouvée, représentant Flammèche entouré de ses collaborateurs et scrutant une jonchée de papiers répandus au sol.

Le commentaire traîne. On entend, à propos de la dualité chiffonnier-homme et chiffonnier-meuble: tiroir et miroir, termes qui se vaudraient,  "un peu comme dans le deuxième spleen de Baudelaire":

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.


Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,


De vers, de billets doux, de procès, de romances,


Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,


Cache moins de secrets que mon triste cerveau.


C'est une pyramide, un immense caveau,


Qui contient plus de morts que la fosse commune.


Je suis un cimetière abhorré de la lune,


Où comme des remords se traînent de longs vers


Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.


Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,


Où gît tout un fouillis de modes surannées,


Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,


Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.


Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,


Quand sous les lourds flocons des neigeuses années


L'ennui, fruit de la morne incuriosité,


Prend les proportions de l'immortalité.


Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !


Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,


Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux ;


Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,


Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche


Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

                                                                                 J'ai bien vu le tiroir, je cherche le miroir. Discret miroir des souvenirs, sans doute …  

Nouveau dessin de Bertall, non trouvé, qu' A.C. commente (il s'agit d'une table des matières où la hotte de Flammèche déverse des papiers sur lesquels sont écrits les noms de tous les collaborateurs du livre …)

Affiche Flammèche

Projection, derechef, de l'affiche annonçant la publication du livre, en souscription … ce n'est que la reprise du frontispice de Gavarni déjà reproduit ci-dessus.

 Nouveau dessin, non trouvé, de Gavarni.

Puis, dessin de Jean Gigoux dans la revue américaine The New World, une revue de New-York. Dessin trouvé à cette adresse (on peut s'y rendre)Il est sous-titré : An old chiffonnee, drawn in Paris, by M. Gigoux"Chiffonnee" amuse A.C.

Projection d'un dessin de Charlet, représentant un invalide, assis, regardant deux enfants qui jouent à ses pieds avec son bicorne (c'est un ancien militaire) et sa béquille. Et devant ce tableau, vous comprenez, nous dit A.C., pourquoi Baudelaire n'aimait pas beaucoup Charlet. Je comprends … plus ou moins. Et je n'ai pas trouvé le tableau.

De là, A.C. reprend l'épisode du chiffonnier dans Balzac (Une double famille) qu'il avait présenté dans le leçon du 9 février. Il ne s'était pas, sauf erreur, alors, tellement étendu. Il raconte davantage, aujourd'hui : Dans cet épisode, dit-il, le héros se servait du chiffonnier comme instrument d'un plan diabolique, pour se venger du monde. Il avait souffert de sa vie doublement adultère et il allait demander à ce chiffonnier à qui il allait donner un billet de mille francs, avec ce billet de mille francs, de faire le mal, "… te disputer, battre ta femme, crever les yeux de tes amis , etc.", et il lui disait, "ne change rien à ce programme ou le diable saurait, tôt ou tard, se venger de toi", puis il s'éloignait en disant, "Voilà mon compte soldé avec l'enfer". Il y a donc, estime A.C., un rapport très proche du chiffonnier et du diable, boiteux ou pas,  et ils sont étroitement associés dans l'imagination littéraire, non seulement avec un intention ironique (Le diable à Paris, édité par Hetzel) ou perverse, comme ici, mais même, dans d'autres textes, avec une intention beaucoup plus grave, comme dans un très beau passage, dit-il, d'Hugo en 1842 (dans Le Rhin, Lettres à un ami) , où ce dernier a découvert un chiffonnier dans une allégorie médiévale de Satan le jour du jugement dernier , en visitant la cathédrale de Fribourg, en Suisse .

Texte (1) projeté et lu : Or, en ce temps-là même, il était arrivé au diable une aventure désagréable et singulière. Le diable a coutume d'emporter les âmes qui sont à lui dans une hotte, ainsi que cela peut se voir sur le portail de la cathédrale de Fribourg en Suisse, où il est figuré avec une tête de porc sur les épaules, un croc à la main et une hotte de chiffonnier sur le dos; car le démon trouve et ramasse les âmes des méchants dans les tas d'ordures que le genre humain dépose au coin de toutes les grandes vérités terrestres ou divines. Le diable n'avait pas l'habitude de fermer sa hotte, ce qui fait que beaucoup d'âmes s'échappaient, grâce à la céleste malice des anges. Le diable s'en aperçut et mit à sa hotte un bon couvercle orné d'un bon cadenas. Mais les âmes, qui sont fort sub- (…)  

Jugement dernier - Cathédrale Fribourg

On ne connaît pas, dit Compagnon, la source de ce récit d'Hugo. Il commente un peu la sculpture …  et en incidente, signale qu'il ne s'attendait pas en préparant ce cours "à être à ce point réconcilié avec Hugo" (j'ignorais leur mésentente) mais qu'il lui faut prendre acte de ce que ce dernier est bien le grand chiffonnier de la période: "c'est lui qui explore le plus systématiquement toutes les virtualités de ce système du chiffonnage avec des métaphores et des allégories qui n'en finissent pas". 

A propos de la tête de cochon du diable de la sculpture, A.C.  souligne que chaque fois qu'un chiffonnier est symbolisé par un animal, c'est le cochon, sans doute parce qu'ils ont en commun le traitement des ordures. Le cochon est le grand chiffonnier de la nature. Il utilise, au passage, l'expression latine res derelictæ, qui désigne "les biens laissés de côté par leur propriétaire, lequel a ainsi abandonné tout droit dessus". Il s'agit, pour revenir au français, de biens en déréliction.

Puis, à propos des chiffonniers représentés en cochons, A.C. rebondit jusqu'à Charles Cochon de Lapparent, membre éminent du Comité des Recherches de la révolution française – comité souvent associé à la chiffonnerie, créé pour enquêter sur d'éventuels complots contre-révolutionnaires – Charles Cochon que son patronyme prédestinait plus que tout autre à des caricatures de ce type!  A.C. exhibe un portrait et deux desins.

Cochon_Lapparent_CharlesCochon de Lapparent 2Cochon de Lapparent 3

Dans le second, on peut voir, dit-il, Cochon de Lapparent  "piétinant la constitution de l'an III et tentant de déterrer les symboles de la royauté au pied d'un arbre de la liberté". Cochon de Lapparent qui est, il insiste, le chiffonnier par excellence de la Révolution française, ajoutant : " Il est vrai que la révolution française a fait grand usage de l'imagerie du cochon puisque c'est comme cela que Louis XVI est représenté à partir du moment de la fuite à Varennes". Et c'est ce dernier qui est l'objet de la première des deux caricatures précédentes. Sur l'origine des représentations de Louis XVI en cochon, A.C. évoque en passant la rumeur, basée sur un récit de Camille Desmoulins, qui veut que le roi ait dû son arrestation à Varennes au retard pris en faisant étape à Sainte-Menehould et trop longue table pour y manger du pied de porc, spécialité locale (quelques rires dans l'amphi). Il projette une autre caricature porcine post-arrestation : La famille des cochons ramenée dans l'étable.

                      Pieds_de_porc_panesVarennes, le retour

A été évoqué aussi en passant, et m'a-t-il semblé, arrivant comme un cheveu sur la soupe, le conte d'Hugo écrit lors de ce séjour rhénan où il a visité Fribourg:  Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour. Texte intégral sur Gallica. On peut s'y rendre. 

Grandville1

Grandville2

Tant qu'à faire dans le dessin, A.C. nous avoue s'être dit qu'il lui manquait Grandville et, comme qui cherche trouve, il a trouvé dans Les Métamorphoses du jour une illustration de 1828 chiffonnière à son goût, où, dans le dos des personnages principaux, représentants des petits métiers parisiens, qui se disputent, officie un chiffonnier à tête de cochon, avec son vieux pantalon garance, son bonnet de coton et sa hotte numérotée .

Revenant à Hugo, A.C. souligne que, quand il identifie le diable du portail de Fribourg à un chiffonnier, il est dans la logique du siècle et retrouve un cliché contemporain. Il évoque un mot de Hugo dont je n'ai pas retrouvé la trace, disant de Dupin aîné (André Dupin, dit), personnage important du siècle, avocat, procureur général près la Cour de cassation, président de la Chambre des députés puis de l'Assemblée nationale, sénateur d'Empire, talentueux et carriériste, qu'un chiffonnier n'aurait pas ramassé son âme au coin d'une borne.

EN PARTIE II DU JOUR, A.C., après ces éléments d'exposé diabolique, annonce souhaiter maintenant analyser le rapport du chiffonnier - avec sa hotte et son crochet - au temps, sa dimension d'allégorie de Chronos, personnage des traditions orphiques - à ne pas confondre avec Cronos, roi des Titans, dévoreur d'enfants  et père de Zeus.Chronos_by_Santo_Saccomanno_1876,_Cimitero_monumentale_di_Staglieno Cronos

Edmond Texier en 1852, veut ainsi ajouter un nouveau tableau de Paris, tant tout passe et se transforme.

Texte (2) projeté et lu : Oui, tout a été exploité, et cependant, tout reste encore à dire: à Paris tout change, tout se transforme, tout passe, tout disparaît pour reparaître. Le mythe de Protée peut seul donner une définition complète de cette ville fabuleuse comme la mythologie et variable comme l'atmosphère; et, à ce propos, j'ai oublié de vous signaler le côté grotesque et bouffon de la grande ville, l'empire des calembredaines, des bons mots, des réflexions saugrenues, des charges d'artistes. Depuis ce vieux rire aimé de Rabelais, si prodigieusement farci de science, de philosophie, si merveilleusement psalmodié, saccadé, prolongé jusqu'au dernier numéro du Tintamare, qui pourrait compter les charges aristophanesques, les stupéfiantes bêtises, les figurations miraculeuses et grotesques qui pleuvent dru comme grêle, et dont l'ensemble forme la caricature la plus vieille, la plus nouvelle, la plus vraie et la plus ressemblante de Paris et de ce génie français qui n'a peut-être de bien original que ce don de l'hilarité quand même, du rire fou et déboutonné au milieu des malheurs, et qui se fait du mal à soi-même pour avoir l'occasion de faire du sarcasme aux dépens des autres et à ses dépens?

Que nous restait-il donc à faire, à nous descendus dans l'arène après cent mille passés et avant cent mille à venir? Le temps a fait la place libre, et cependant nous avons pu encore glaner là où a passé l'impitoyable faucheur, le grand chiffonnier qui entasse tant de choses dans sa hotte immortelle. Avons-nous essayé de joindre notre voix à ce concert de voix, de (…)

La faux de la mort, la faux de Chronos, comme grand sept. Analogie profonde dit A.C. Et retour à Felix Pyat, décrivant sa vie …

Texte (3) projeté et lu : Enfant de Paris, je suis né je ne sais où, je ne sais quand, abandonné, comme l'orphelin que vous avez trouvé … Ma mère, l'inconnue, m'a jeté comme lui, comme tant d'autres, au malheur ou au crime … au hasard, va comme je te pousse! … Je suis de cette race de meurt-de-faim, qui ont la vie si dure et qui viennent quand même, comment? … pourquoi? … n'importe! … un champignon, du fumier de Paris, un trognon de la capitale, un des rebuts de la vieille ville, que le temps, ce maître chiffonnier, ramasse dans sa grande hotte … quand il les voit . – Depuis soixante ans, je traîne ainsi, le crochet en main, dans les rues de Paris, que je n'ai jamais quitté, où j'ai toujours vécu, où je ne suis pas mort plutôt, car, on ne peut pas appeler ça vivre, en vérité. Croiriez-vous, mam'zelle Marie, que je n'ai jamais vu la campagne, la verdure, qu'au carreau de la halle, au marché des Innocents! … Je ne sais pas pourquoi je pense à tout cela à cette heure … Ah! C'est pour vous dire que je n'ai jamais connu que les passants et les pavés …

Le chiffonnier, c'est aussi celui qui ne peut pas mourir, thème baudelairien, et qui ramasse tout, qui entasse tout, un peu comme ce gros meuble à tiroirs du deuxième spleen, variations sur le chiffonnier sentimental. Allégorie du chiffonnier comme personnification de la roue de la Fortune, également, que toujours l'on descend et que l'on remonte rarement, sauf à penser aux Cent jours, mais c'est pour retomber plus bas. Cette roue de la Fortune, c'est aussi, la roue d'Ixion qu'Hermès, suivant les ordres de Zeus que ledit Ixion avait courroucé en cherchant à séduire Hera, attacha avec des serpents à une roue enflammée et ailée, pourvue de quatre rayons et qui tourne éternellement dans les airs. Et Compagnon relit dans ses notes un passage du mauvais chiffonnier, dans Le chiffonnier de Paris, disant, lorsque sa double vie est découverte : Ma vie n'est plus qu'un long crime que je recommence toujours et contre tous, c'est la roue éternelle d'Ixion. Une fois engrené dans cet horrible rouage, il faut y passer corps et âme tout entier.

Bien sûr dit A.C., nous avons déjà évoqué cela, cette proximité du chiffonnier et des aléas de la fortune, qui en fait une allégorie moderne de sa roue, à propos du trône de même nature que  la borne, à propos de la couronne dans la hotte de Frédérick Lemaitre, renvoyant au Capitole si proche de  la roche tarpéienne, et relisant Chateaubriand, dans l'introduction aux Cent-jours (j'en cite un peu plus, car le passage excède le chiffonnier): Je vous fais voir l'envers des événements que l'histoire ne montre pas; l'histoire n'étale que l'endroit. Les Mémoires ont l'avantage de présenter l'un et l'autre côté du tissu : sous ce rapport, ils peignent mieux l'humanité complète en exposant, comme les tragédies de Shakespeare, les scènes basses et hautes. Il y a partout une chaumière auprès d'un palais, un homme qui pleure auprès d'un homme qui rit, un chiffonnier qui porte sa hotte auprès d'un roi qui perd son trône: que faisait à l'esclave présent à la bataille d'Arbelles la chute de Darius?

Berthaud, continue Compagnon, qui projette quelques lignes, va un peu plus loin dans cette analyse en 1840, à la fin de son article  (in Les français peints par eux-mêmes).

Texte (4) montré et lu : Ô prolétaires! O députés! O pairs de France! Voici bien longtemps que la guerre existe entre vous, enfants de la terre! Avez-vous peur qu'il y ait trop de joie et de félicité dans le monde, vous qui abandonnez, quand vous ne les bannissez pas, les hommes malades au lieu de chercher à les guérir. Croyez-moi, messeigneurs, prenez une autre voie. Plutôt que d'aiguiser vos dents les uns contre les autres, aimez-vous en frères, les grands et les petits, et pensez quelquefois à cette pâle chiffonnière qui, elle aussi, se plaît dans la pourriture humaine, aime la fange dans les haillons et les manteaux d'or, boit les ulcères à pleine bouche et sans cracher; terrible porte-hotte qui vous ramassera tous, et qu'on appelle LA MORT!

ENFIN, EN PARTIE III DU JOUR ….. Le chiffonnier, reprend A.C., est instrument, au bout du compte, exécuteur du jugement dernier, de la malédiction éternelle. Mais, s'il est l'instrument du jugement, il est aussi, habituel retournement, troisième dimension de la leçon en cours, la victime. Et l'on aborde cette accointance permanente, dit A.C., du compagnon de la hotte avec le juif errant. Ce mythe a constitué une partie vivante et dynamique de l'imaginaire chrétien en Occident. Il a longtemps marqué de façon essentielle le regard des chrétiens sur les communautés juives européennes, sur leur histoire et sur leur condition d'exilés, prétendant légitimer la précarité de la condition juive. La légende veut que le Juif errant soit un homme maudit de Dieu pour avoir refusé au Christ, sur son chemin de Croix, l'autorisation de se reposer sur le banc devant sa maison, lui disant: Marche! Marche! Et ce témoin de la Passion sera pour cela même condamné à vivre sans repos et à marcher sans fin, jusqu'au jour du jugement dernier. Figure douloureuse, figure inquiétante, errant à travers le monde et les siècles, celui que l'on appela Cartaphilus, Ahasverus ou Isaac Laquedem incarne par sa course l'écoulement inexorable et sans fin du sablier.

Il est intéressant de voir, dit A.C., que dans son premier texte sur le chiffonnier, partie de son Tableau de Paris, Louis Sébastien Mercier est dès le départ sensible à cette affinité de la chiffonnerie et de la judéité. Le chapitre sur le chiffonnier vient juste après celui sur le Pont-Neuf et les commerces juifs misérables alentour, ateliers de tissus qu'on appelle en yiddish, précise-t-il, des shmatès (terme désignant en fait le chiffon) et la transition se fait, chez Mercier, d'elle-même.

Texte (5) projeté et souligné, lu : (…) Ce peuple juif est riche; il défile du matin au soir des morceaux d'étoffe et de coton. Ils font de l'argent de ce qui paraîtrait à d'autres yeux , ne devoir remplir que la hotte du Chiffonnier.

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LE CHIFFONNIER

Je l'ai prononcé ce mot ignoble! Me le pardonnera-t-on? Le voyez-vous cet homme qui, à l'aide de son croc, ramasse ce qu'il trouve dans la fange, et le jette dans sa hotte. Ne détournez point la tête; (…)

Et ce renvoi du chiffonnier au juif, et au juif errant, A.C. va en chercher une nouvelle trace dans un texte écossais qu'il lit avec son épouvantable - et ce, je finis par le croire, volontairement - accent français.

Texte (6) projeté et lu (revue d'Edimbourg – 1860): In Brittany – the part with wich we are best acquainted – the rag-merchant occupies a distinguished and almost poetic position, especially in the description of Emile Souvestre and others writers. He is a kind of cross between a Wandering Jew and a gipsy; but he leaves his family in some mountain-den while he wanders about in search of his peculiar objects. He goes from farm to farm, from cabin to cot, always preceded by his melancholy cry of pillawer, uttered loudly enough to startle the women in their innermost rooms. Not a thatched roof half- (...)

Transcription : En Bretagne – la région qui nous est la plus familière – le chiffonnier occupe une position éminente et quasi poétique, surtout à travers les tableaux d'Emile Souvestre (1806-1854, avocat, journaliste, écrivain breton et féru de Bretagne, par ailleurs grand-oncle de Pierre Souvestre, l'auteur de Fantomas) et de quelques autres. Il apparaît comme une sorte de croisement entre un Juif errant et un bohémien; mais sans sa famille, laissée à l'abri dans quelque tanière rocheuse tandis qu'il chemine en quête de ses si spécifiques récoltes. Il va de ferme en ferme, de masure en bicoque, toujours précédé de ce cri annonciateur aux tons mélancoliques de "pilllawer" (le terme est de Souvestre, mais il semble que le breton utilise plutôt "pilhaouer", qui signifie "colporteur", ou "chiffonnier"), dont les sonorités puissantes vont fouailler les femmes au plus profond des maisonnées. Pas un seul toit de chaume à demi – (…)

A.C. éprouve ici le besoin de préciser ou repréciser qu'il ne faut pas confondre le chiffonnier, qui œuvre dans le chiffon, et le fripier, qui vend des habits, renvoyant encore au mime Debureau, incarné par Jean-Louis Barrault et au marchand d'habits (donc fripier) de la pantomime des Enfants du paradis, où cohabitent et se superposent les deux métiers, qu'avec la disparition des chiffonniers, le XX° siècle confond, ajoutant que par exemple, les Chiffonniers d'Emmaüs n'ont rien à voir avec le chiffonnier du XIX° siècle … avant de se relancer sur Henry Mayhew et les rues de Londres et de reprendre un paragraphe de son cours du 9/2 dernier , en rajoutant à la catégorisation alors citée de Mayhew, le street-jew, qui était le marchand d'habits.

A ce propos, le soin qu'il prend à prononcer Mayhew à l'anglaise est assez étonnant comparé au massacre de ses précédentes élocutions anglophones. Paradoxe. Il revient aux Enfants du paradis, avec comme un plaisir gourmand, pour nous rappeler que Lacenaire y dit à Jéricho : Marchand d'habits, marchand d'amis, façon de le traiter de mouchard. Jéricho étant "bien sûr" juif par surcroît, porteur d'un sobriquet quand son vrai nom est Josué. J'ajouterai ici qu'on trouve, dans un billet enthousiaste consacré au film sur le net (http://djayesse.over-blog.com/2016/01/les-enfants-du-paradis-marcel-carne-1945.html), ces précisions: Jericho, c’est le mal-aimé. Le solitaire. Le Juif errant. Il est répugnant, avare, veule et indiscret. A l’origine, c’est Le Vigan qui devait l’interpréter, mais la Libération arrivant, il s’enfuit ( à Sigmaringen, en compagnie de Louis-Ferdinand Céline) et est remplacé par Pierre Renoir. On y a certainement perdu. Alors que Garance attire l’amour de tous, Jericho attire la haine générale. Il est méprisé de tous (…). A.C. ne dit pas autre chose, mais montre deux photos, de Pierre Renoir et de Robert Le Vigan.

Pierre Renoir              Robert Le Vigan

Les chiffonniers, dans l'imagination du XIX° siècle, reprend Compagnon, descendent donc comme les colporteurs, du Juif errant, de Ahasvérus, le héros romantique mis à la mode par Edgar Quinet dans son poème en prose de 1833 paru sous ce titre, au début de la monarchie de Juillet (une étude universitaire autour de l'œuvre est ici)

Texte (7) de Quinet, projeté et lu : [Ahasvérus vient de dire au Christ : Devin, sors de mon ombre. Ton chemin est devant toi. Marche, marche.]

Le Christ:

Pourquoi l'as-tu dit? Ahasvérus. C'est toi qui marcheras jusqu'au jugement dernier, pendant plus de mille ans. Va prendre tes sandales et tes habits de voyage; partout où tu passeras, on t'appellera: LE JUIF ERRANT. C'est toi qui ne trouveras ni siège pour t'asseoir, ni source de montagne pour t'y désaltérer. A ma place, tu porteras le fardeau que je vais quitter sur la croix. Pour ta soif, tu boiras ce que j'aurai laissé au fond de mon calice. D'autres prendront ma tunique; toi, tu hériteras de mon éternelle douleur. L'hysope germera dans ton bâton de voyage, l'absinthe croîtra dans ton outre; le désespoir te serrera les reins dans ta ceinture de cuir. Tu seras l'homme qui ne meurt jamais. Ton âge sera (…)

 

Hysope

Pour information, ci-contre (source wikipédia) : L’hysope, hysope officinale ou hyssope est un arbrisseau vivace de la famille des Lamiacées, originaire des environnements de type garrigue dans les régions méditerranéennes. 

Le personnage, dit A.C. est récupéré par Eugène Sue (Le juif errant) puis Alexandre Dumas (Isaac Laquedem – roman inachevé). Il évoque Nicolas Brazier, en 1834, dans l'une des premières physiologies du chiffonnier, parlant de celui-ci comme du Juif errant de la société  qui, avant l'homme dans la foule d'Edgar Poe et de Baudelaire, marche toujours, toujours, sans jamais arriver. Et dans Le chiffonnier de Paris, de Felix Pyat, le mauvais chiffonnier, lorsque son forfait est découvert, s'écrie: Allons, marche, Juif errant du crime. Personnage central, donc, du XIX° siècle, au point que symptomatiquement, dans L'histoire de l'imagerie populaire de Champfleury, en 1869, il y a une bonne centaine de pages sur l'imagerie du Juif errant.

Ici, dit Compagnon, on ne peut éviter un personnage très important du siècle, sorte de croisement du juif errant et du chiffonnier, une sorte d'alter ego de Liard, une sorte de double, jamais bien loin de lui. Il s'agit de Chodruc-Duclos qui a hanté des années durant, sous la restauration et la monarchie de Juillet, les colonnes du Palais-Royal …  que lui-même traverse, nous confie-t-il, pour venir de chez lui faire son cours au Collège de France, espérant chaque fois y croiser le bonhomme, et chaque fois en vain.

Prenant les devants, car il avait été cité dans la leçon du 2/2/2016, en rendant compte de celle-ci, j'ai déjà indiqué une référence très complète et passionnante sur le personnage, et j'y renvoie : http://www.paris-pittoresque.com/perso/5.htm .

On y trouve, et au-delà, les éléments fournis par A.C. Celui-ci, pendant ce temps, projette diverses représentations de ce clochard mythique, qui fut dans ses débuts, un dandy.

Chodruc 1Chodruc 2Chodruc 3      etc.

Mais il ajoute à ma cueillette antérieure, des vers à Chodruc consacrés, cités par Charles Yriarte, journaliste du milieu du siècle, dans ses Célébrités parisiennes, et tirés d'un long poème d'Auguste Mery, publié dans le journal Némésis.

Sauf erreur, Auguste Mery était double et sous sa présentation contractée, A.C. désigne Auguste Marseille Barthélémy et Joseph Méry, inséparables compagnons qui  menèrent une collaboration de plume si étroite qu'on ne peut pas distinguer leurs personnalités respectives dans leur travail commun (source: net).

Texte (8) projeté et lu :

Sur cette obscure plèbe errante dans l'enclos

Autant plane et surgit l'héroïque Duclos:

Dans cet étroit royaume où le destin les parque,

Les terrestres damnés l'ont élu pour monarque;

C'est l'archange déchu, le Satan bordelais,

Le Juif-Errant chrétien, le Melmoth du palais;

Jamais l'ermite Paul, le virginal Macaire,

Marabout, Talapoin, Fakir, Santon du Caire,

Brame, Guèbre, Parsis adorateur du feu,

N'accomplit sur la Terre un plus terrible vœu:

Depuis sept ans entiers, de colonne en colonne,

Comme un soleil éteint ce spectre tourbillonne;

Depuis le dernier soir que l'acier le rasa,

Il a vu trois Véfour et quatre Corazza;

Sous ses orteils, chaussés d'éternelles sandales,

Il a du long portique usé toutes les dalles;

Être mystérieux qui, d'un coup d'œil glaçant,

Déconcerte le rire aux lèvres du passant;

Sur tant d'infortunés, infortune célèbre!

                                                                                  Je trouve personnellement ça fort rigolo et réussi! A.C. ne commente pas les références, amusantes ou énigmatiques. Melmoth, l'homme errant ayant passé un contrat avec Satan, dans le roman gothique anglais de Charles Robert Maturin et dont Balzac a même fait une nouvelle (Melmoth réconcilié – 1835). Pour Macaire, même virginal, il y en a trop, tous saints, pour que je sache trancher ou alors (?) Macaire le Grand, moine égyptien du IV° siècle à la sainteté si précoce et dont la Légende Dorée rapporte qu'ayant tué une puce qui l'avait piqué, il demeura nu dans le désert durant six mois pour expier de s'être ainsi vengé du mal qu'elle lui avait fait. Par sa proximité avec Marabout et Fakir, Talapoin désigne sans doute un moine  de Thaïlande ou de Birmanie (Hugo y fait référence dans Les Misérables, parlant de  ces pays où les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers, les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au fourmillement vermineux ) – car le terme s'applique aussi à un petit singe de la famille des cercopithèques (!). Pour Santon, je m'en remets à Hugo ci-dessus pour l'assimiler comme prédicateur égyptien ou peu s'en faut. Guèbre? Le terme guèbre serait le nom donné à ceux des adeptes de la doctrine religieuse créée par Zoroastre, prophète de Perse, qui s'adonnaientà des sacrifices rituels d'animaux pour honorer le dieu Ahura Mazda. Les Parsis sont une autre communauté zoroastrienne, adorateurs effectivement du feu.  Plus loin, Véfour et Corazza sont clairement des allusions à ces deux grands noms parisiens qui officaient au Palais Royal dans le café et la restauration depuis les années 1780. Le dénombrement fait peut-être référence à des changements de propriétaire ou de style (?) … ou n'aide qu'à la versification .

Pendant ce temps, A.C. parle d'Hugo parlant de Duclos.

Texte (9) projeté et lu:

Paris combine dans un type inouï, qui a vécu et que nous avons coudoyé, la nudité grecque, l'ulcère hébraïque et le quolibet gascon. Il mêle Diogène, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux numéros du Constitutionnel et fait Chodruc Duclos.

Personnage important, emblématique, redit Compagnon, adhérant à cette vision "en 3D" de Hugo qui porte sur la philosophe antique, la référence biblique et le "type" moqué et ridicule apparu dans le  théâtre de la fin du XVI° siècle. Chodruc Duclos important pour Hugo, souligne A.C., souvent par lui cité et en particulier – à son étonnement – dans l'introduction au Paris-guide de l'exposition de 1867, où il le traite de chiffonnier des Siècles, qui fouille au coin d'une des bornes de Paris les plus tragiques (celle sur laquelle l'assassin d'Henri IV est monté pour pouvoir accéder au carrosse et frapper le roi).

Texte (10) projeté et lu :

Le sous-sol de Paris est un receleur; il cache l'histoire. Si les ruisseaux des rues entraient en aveu, que de choses ils diraient! Faites fouiller le tas d'ordure des siècles par le chiffonnier Chodruc-Duclos au coin de la borne de Ravaillac! Si trouble et si épaisse que soit l'histoire, elle a des transparences, regardez-y. Tout ce qui est mort comme fait est vivant comme enseignement. Et surtout ne triez pas. Contemplez au hasard.

Du chiffonnier symbolisant Chronos, A.C. déduit que la hotte est une métaphore du temps comme totalité, comme sommation des siècles, figurant l'espérance de la fin et l'attente éternelle. Comme le juif errant, le chiffonnier marche sans répit parce qu'il est condamné à vivre à perpétuité, à marcher à jamais sous son fardeau et cela renvoie, dit A.C., au fantasme mélancolique de l'impossible mort, analysé dans les Fleurs du mal par Jean Starobinski (qui parle d'immortalité mélancolique) ou par John E. Jackson ( Professeur de littérature française à l'université de Berne).

A.C. souhaite prendre encore deux exemples.

Le premier chez Hugo, dans un poème de 1859, Jour de fête aux environs de Paris, qu'on trouve dans les Chansons des rues et des bois.

Texte (11) projeté et lu:

Le buveur chancelle à la table

Qui boîte fraternellement.

L'ivrogne se sent véritable;

Il oublie, ô clair firmament,

Tout, la ligne droite, la gêne,

La loi, le gendarme, l'effroi,

L'ordre; et l'échalas de Suresnes

Raille le poteau de l'octroi.

La charrette roule et cahote;

Paris élève au loin sa voix,

Noir chiffonnier qui dans sa hotte

Porte le sombre tas des rois.

                                                          Je trouve personnellement le cinquième vers ici cité "mal foutu", le rythme accroche, il suffisait pourtant d'une inversion : La ligne droite, tout, la gêne, et la musique coulait mieux pour cet octosyllabe tel quel un peu boiteux. Passons. A.C. voit là une sorte de Vin des chiffonniers de Hugo, souligne l'allusion à la boiterie, évoque donc le Diable boiteux, dit qu'il s'agit d'un jour de fête, un dimanche ou un jour férié, et devant cet ivrogne rimé de ce peut-être dimanche, repense au dessin de Charlet et à sa légende , Et pourtant, voilà comme je serai dimanche.  Pour l'échalas, il s'agit, dit-il, d'un mauvais vin, on disait le jus d'échalas, par référence aux bouts de bois qui servaient à supporter les ceps de vignes, et qui, s'ils raillent le poteau de l'octroi, c'est que pour boire ce vin moins cher qu'ils désignent, il faut aller "au-delà des barrières" (dudit octroi).

A.C. avoue aimer beaucoup le dernier quatrain, où le Noir chiffonnier peut être noir de crasse, mais aussi noir comme on le dit d'un homme ivre, où le tas évoque le nombre mais aussi les tas d'ordure, où c'est Paris qui est devenu un chiffonnier et qui a moissonné tant de rois, et il rappelle qu'au portail de la cathédrale de Fribourg, derrière le diable-chiffonnier à tête de porc portant sa hotte étaient encordées des femmes, mais aussi un roi portant sa couronne …

S'ajoute à ceci une notation de Hugo que l'on trouve dans des fragments pour la Légende des siècles où il associe la guillotine à l'ancien régime: Guillotine, le chiffonnier à la hotte fleur-de-lysée, image assez extraordinaire, dit A.C., qui associe le bourreau de l'ancien régime et celui de la Terreur et qui assimile la guillotine à son chiffonnier de Paris, celui qui dans sa hotte porte le sombre tas des rois. La hotte fleur-de-lysée, c'est le panier où tombe la tête décapitée du monarque.

Second exemple, pour finir, pris chez Baudelaire et qui date de 1853, et figure dans Confession, poème des Fleurs du mal.

Texte (12) projeté et lu :

Et le long des maisons, sous les portes cochères,

Des chats passaient furtivement,

L'oreille au guet, - ou bien, comme des ombres chères,

Nous accompagnaient lentement.

Pauvre ange elle chantait votre note criarde,

"Que rien ici-bas n'est certain,

Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,

Se trahit l'égoïsme humain;

Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte,

- Que tout craque, amour et beauté,

Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte

Pour les rendre à l'éternité!"

POUR NE PAS S'EN PRIVER ... je donne le exte intégral  du poème :

Une fois, une seule, aimable et douce femme,

A mon bras votre bras poli


S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme


Ce souvenir n'est point pâli) ;


 

Il était tard ; ainsi qu'une médaille neuve


La pleine lune s'étalait,


Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,


Sur Paris dormant ruisselait.


 

Et le long des maisons, sous les portes cochères,


Des chats passaient furtivement,


L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,


Nous accompagnaient lentement.


 

Tout à coup, au milieu de l'intimité libre


Éclose à la pâle clarté,


De vous, riche et sonore instrument où ne vibre


Que la radieuse gaieté,


 

De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare


Dans le matin étincelant,


Une note plaintive, une note bizarre


S'échappa, tout en chancelant


 

Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,


Dont sa famille rougirait,


Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,


Dans un caveau mise au secret.


 

Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde :


" Que rien ici-bas n'est certain,


Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,


Se trahit l'égoïsme humain ;


 

Que c'est un dur métier que d'être belle femme,


Et que c'est le travail banal


De la danseuse folle et froide qui se pâme


Dans un sourire machinal ;


 

Que bâtir sur les coeurs est une chose sotte ;


Que tout craque, amour et beauté,


Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte


Pour les rendre à l'Éternité ! "


 

J'ai souvent évoqué cette lune enchantée,


Ce silence et cette langueur,


Et cette confidence horrible chuchotée


Au confessionnal du coeur.

Revenons à A.C. qui nous dit , revoici donc ici les chats, ces chats errants de Paris qui ont des raisons sérieuses de craindre le croc des chiffonniers, et puis voici la hotte; amour et beauté sont destinés à passer, à se retrouver  au rebut, et cette hotte, c'est celle du chiffonnier, comme l'avait déjà signalé Jean Pommier dans sa Mystique de Baudelaire, en renvoyant d'ailleurs au Chiffonnier de Paris de Felix Pyat pour l'interpréter comme une allégorie du temps. Il remontre une caricature déjà montrée de Gavarni sur le bal masqué de l'Opéra, où un chiffonnier est figuré, sans qu'on sache s'il s'agit d'un travesti ou d'un véritable homme du métier qui  s'est introduit là, et qui dit à deux femmes en domino, Je ramasse toutes vos vieilles blagues d'amour. Ramassant tout, emportant tout, le chiffonnier est le Chronos de la vie moderne, et de la ville moderne. Comme il y a un peintre de la vie moderne (référence à Baudelaire, parlant de Constantin Guys), il y a un Chronos de la vie moderne et le crochet de fer a remplacé la faux du dieu, pour symboliser la mort, ou pour la donner. Il projette une lithographie de Daumier parue dans le Charivari, en juillet 1867, juste avant le décès de Baudelaire souligne-t-il, qui représente la mort en chiffonnier,  en même temps qu'avec explicitement des caractéristiques de Chronos, la barbe blanche quand celle du chiffonnier est traditionnellement noire, la tunique au lieu du pantalon garance, l'énorme faux et – l'affaire se situe à la fois lors de l'exposition universelle de 1867 et juste après les négociations diplomatiques consécutives à la guerre austro-prussienne de 1866 – avec cette légende : Elle en a usé des papiers la diplomatie en 1867. De quoi faire joliment des cartouches!

Et c'est la mort qui est annoncée dans ces cartouches du chiffonnier.

Etc.

Et pour finir, car l'heure est dépassée déjà depuis plusieurs minutes, un Merci! traditionnel et terminal.

 

                       ***************************************************************

 

Que dire de plus de tout cela et après tout cela? On est dans une immense progression immobile qu'Antoine Compagnon semble trouver jubilatoire, se réjouissant de lire telle ou telle phrase, la faisant rouler dans sa bouche avec gourmandise, retournant à quelque allusion antérieure qui le fait sourire intérieurement. Il s'ébroue dans un dix-neuvième siècle où il a ses aises, et un public visiblement acquis vient là comme on va au jardin d'enfant voir des gamins rieurs savourer leur propre contentement, pour ensuite applaudir à leurs réjouissantes et inattendues galipettes.

Une sorte d'éternel jeune homme, étonné de tout son savoir et content de le savourer en nous en faisant témoins?

 

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  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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