LECON N° 2 DU MARDI 15 JANVIER 2019
J'écoute l'enregistrement, sans attendre que la vidéo soit en ligne.
Que retenir ou plutôt, qu'ai-je envie de retenir?
A.C. se met en route pour un examen détaillé et pointilleux de la transition qui conduit en neuf mois ( fin 1908 – automne 1909) du projet d'un essai critique, d'un Contre Sainte-Beuve, à l'élaboration d'une ébauche structurée (700 pages) de ce qui deviendra La Recherche.
Préoccupation de spécialiste.
Je me contente de grappiller.
Une digression liminaire, à propos de l'édition 1971 dans la Pléiade d'une version d'éléments Contre Sainte-Beuve compilés par Pierre Clarac, sur la correction ou l'incorrection des prononcés : un ouvrage paru / qui a paru / qui est paru, avec rejet des extrêmes pour valider le médian et déploration des pratiques de langage actuelles qui privilégient les premiers. Dont acte.
Citation d'un distique qu'A.C. dit célèbre, de Proust à Reynaldo Hahn: Je crains que mon roman sur le vieilch Sainte-Veuve / Ne soit pas entre nous très goûté chez la Beuve . A.C. a insisté en prononçant sur le "ch" . On sait que Proust et Reynaldo Hahn aimaient entre eux jouer de façon potache sur les sonorités, se donnant du Mon cher Buncht , ou alléguant Je suis très hoscupé (lettre de Reynaldo Hahn à Proust de janvier 1921).
Une remarque de Proust sur lui-même dans une lettre à Mme Straus,
où il note : ... l'ajournement perpétuel qu'est pour moi ma vie.
La formule m'a plu.
Une amorce de parallèle entre Sainte-Beuve et Roland Barthes que tente A.C. m'étonne et me retient. Morts à 65 ans, théoriciens de la chose littéraire, critiques de romans sans s'être essayés à l'écriture d'aucun. Et voilà qu'A.C. suggère à quelque jeune écrivain qui voudrait se lancer de tenter un Contre Roland Barthes. Curieuse idée. Bonne idée peut-être … Il en profite pour comparer l'intérêt médiatique pour Sainte Beuve en 1908, considérable, et le relatif éloignement de Roland Barthes aujourd'hui. Il évoque plusieurs ouvrages parus à l'époque sur les amours de Sainte-Beuve, c'est-à-dire, dit-il, sur "Sainte-Beuve et les femmes". Il est de notoriété publique qu'écrire sur "Roland Barthes et les femmes" n'irait pas très loin et on comprend le silence éditorial sur la question. La parenthèse me laisse coi.
Diseur de phébus. C'est Norpois qui emploie l'expression à propos de Bergotte : (…) tel est ce Bergotte. C’est un esprit des plus confus, alambiqué, ce que nos pères appelaient un diseur de phébus et qui rend encore plus déplaisantes par sa façon de les énoncer, les choses qu’il dit. Je ne sais si c’est Loménie ou Sainte-Beuve, qui raconte que Vigny rebutait par le même travers. Mais Bergotte n’a jamais écrit Cinq-Mars, ni le Cachet rouge, où certaines pages sont de véritables morceaux d’anthologie. J'étais assurément, lisant la Recherche, passé sur l'expression sans chercher au-delà, le contexte disant assez qu'elle était péjorative.
De fait, si A.C. dit que Proust l'a trouvée chez La Bruyère, sans outre mesure la commenter sinon pour affirmer qu'il y aurait beaucoup à en dire, on a des explications plus complètes ici (https://lefoudeproust.fr/2017/06/diseur-de-phebus/) avec de solides références, La Bruyère certes, mais avant lui Corneille, Molière, Furetière et après lui, Chateaubriand et Gautier. Le sens est clair et renvoie à "galimatias" (avec peut-être un côté brillant (?) puisque Phoebus/Apollon), qu'A.C. affecte à Emile Faguet, parlant du Lys dans la Vallée de Balzac.
Balzac d'ailleurs dont Proust, parti de Wagner, soulignera dans la Recherche (La prisonnière) qu'il n'a que rétrospectivement pris conscience de la cohérence monumentale possible - et à assurer à partir de fragments disparates - de sa Comédie humaine:
…Wagner, tirant de ses tiroirs un morceau délicieux pour le faire entrer comme thème rétrospectivement nécessaire dans une œuvre à laquelle il ne songeait pas au moment
où il l’avait composé, puis ayant composé un premier opéra mythologique, puis un second,
puis d'autres encore, et s’apercevant tout à coup qu'il venait de faire une tétralogie, dut
éprouver un peu la même ivresse que Balzac quand, jetant sur ses ouvrages le regard à la
fois d’un étranger et d’un père, trouvant à celui-ci de la pureté de Raphaël, à cet autre de la simplicité de l'Evangile, il s'avisa brusquement, en projetant sur eux une illumination rétrospective, qu’ils seraient plus beaux réunis en un cycle où les mêmes personnages reviendraient et ajouta à son œuvre, en ce raccord, un coup de pinceau, le dernier et le plus sublime. Unité ultérieure, non factice, sinon elle fût tombée en poussière comme tant
de systématisations d’écrivains médiocres qui, à grand renfort de titres et de sous-titres se donnent l'apparence d' avoir poursuivi un seul et transcendant dessein. Non factice, peut-être même plus réelle d'être ultérieure, d'être née d’un moment d’enthousiasme où elle est découverte entre des morceaux qui n'ont plus qu’à se rejoindre. Unité qui s'ignorait, donc vitale et non logique, qui n'a pas proscrit la variété, refroidi l'exécution. Elle surgit (mais s’appliquant cette fois à l’ensemble) comme tel morceau composé à part, né d’une inspiration, non exigé par le développement artificiel d'une thèse, et qui vient s’intégrer au reste.
Enthousiasme de Jacques Emile Blanche dans l'Echo de Paris en 1914 pour Du côté de chez Swann, que Marcel Proust s'empresse de mettre en avant en le citant dans le Gil Blas :
Du côté de chez Swann est le livre de l'insomnie, de la pensée qui veille dans le silence et les ténèbres. Mais c'est un livre débordant de vie, divers et un, si plein de détails également notés, que, selon votre disposition, lecteur, vous ne pourrez plus le quitter, dès que vous vous y serez aventuré, ou bien le fermerez, si quelque souci vous prive de la concentration requise par ce formidable registre de menus faits. Je m'y sens comme dans un salon aux parois de glaces, qui s'élargit dans tous les sens, où les images se multiplient à l'infini et se rapetissent en même temps.
M. Proust n'a pas tenu un journal, mais s'est donné le plaisir d'une sorte de cinéma, dont il reconstitue les épisodes, où il pose lui-même pour plusieurs personnages, jette à son gré le manteau de l'un sur les épaules de l'autre, ou sur les siennes.
Certains lui reprochèrent un manque de sélection : ceux, surtout, qui ne font commencer l'art qu'avec le choix ; mais l'art n'a point de règles immuables. Du côté de chez Swann est un ouvrage difficile à classer, plus encore à comparer avec quoi que ce soit : il est sans précédent dans notre littérature. Ce que M. Proust voit, sent, écrit, est une complète originalité. On cita Mérédith, Dickens, d'illustres noms étrangers, à propos de lui. Or, ceci vient de France, ne pourrait être d'ailleurs, et date de la fin du dix-neuvième siècle. Ceci est d'un impressionniste qui serait un graveur en taille-douce et, j'ose à peine le dire, tant ce vocable fait peur à présent d'un homme du monde. L'audacieux se lance dans les entrelacs et les arabesques d'interminables périodes, claires pourtant, pittoresques et, quand elles ne s'attardent pas à tresser trop de fleurs, solides et nettes, souples, lourdes de sens.
Pendant une longue convalescence, un homme renoue avec la vie; mais encore contraint à des ménagements, il n'en reçoit encore les reflets qu'à travers les rideaux de sa fenêtre; il est tout à lui-même, pense, se souvient et se retrouve lentement, par fragments. Des tableaux défilent devant ses yeux, sans ordre, au hasard de la rêverie solitaire, car au bout d'un très long temps la mémoire perd le fil des événements dans leur succession rigoureuse. S'il s'agit de mes souvenirs d'enfance, jurerais-je que ceci précéda cela ? Je ne cherche même plus à ressouder la chaîne, je crois encore toucher certains anneaux, d'autres me manquent.
M. Proust court d'un souvenir à l'autre, capricieusement, nous transporte dans une petite ville de province, décrit les manies de ta grand'mère chez qui l'on passe les vacances de Pâques, les habitants de la maison et du bourg, les voisins de campagne. C'est un M. Swann, ami de son père, qui espace ses visites depuis son mariage clandestin. On chuchota des histoires au sujet de ce couple disparate, des critiques qui intriguèrent l'enfant, et maintenant la pensée du convalescent reconstitue cet étrange Swann, sorte de Protée insaisissable, toujours autre, selon les gens qu'il fréquente, ne faisant jamais allusion devant ceux-ci à ceux-là.
Un amour de M. Swann forme à lui seul la seconde partie du volume et un roman de la passion et de la jalousie, d'une prodigieuse analyse, douloureuse et humaine où l'amour démasque l'acteur et montre l'homme, l'amant, dans sa vérité et ses faiblesses. Oserai-je la comparer, cette étude, à l'immortel Adolphe ? Après ces pages déliées, nous retournons au château de M. Swann. C'est là que le conteur entrevit, dans son enfance la petite Gilberte, la fille de Swann et de la réprouvée. Souvenirs, tableaux, esquisses, aussi peu coordonnés que les premières pensées du matin, à l'heure où l'imagination court à l'aventure : telle est la matière du long morceau que Marcel Proust détache, pour notre plaisir immédiat, et en attendant deux autres parties, d'une trilogie qu'il aurait voulu publier d'un seul coup et intituler : A la recherche du temps perdu.
Ce premier volume, le voici donc et, tel quel, un rare régal, une bouffée d'air qui dissipe les soporifiques vapeurs de la production courante. Dès son apparition, il enchanta les uns, alarma les autres, car son approche est, dit-on, difficile. Il se présente comme toute oeuvre d'exception, originale et belle.
Du côté de chez Swann (lisez et vous verrez comme ce titre déroutant fut bien choisi) porte en soi d'irrésistibles sortilèges. Il évoque un Paris qui n'est plus; sans être un livre "à clef", j'y reconnais deux ou trois modèles dans chaque personnage ; il a la saveur d'une autobiographie et d'un essai, déborde de sensibilité et d'intelligence. L'auteur a l'allure de ces jeunes gens de la bourgeoisie d'hier, lettrés, artistes; les premiers qui s'évadèrent de chez eux, partirent, la narine frémissante, pour faire le tour de la multiple société parisienne et en analyser les parfums.
Survol. Une forme d'enquête policière, des indices, des informations détaillées sur une grossesse littéraire … Bon. Je ne note guère. Work in progress, mais au fond, pas vraiment ma tasse de thé. Autour de Proust, donc j'écoute.







