O TITYRE, TU PATULAE RECUBANS SUB TEGMINE FAGI
Le titre de la leçon était "Brûlez l'Enéide"
Moi, quand on me dit Virgile, c'est au célèbre passage des Bucoliques, traduit en classe de première et jamais plus côtoyé, que je pense.
Tityre et son tegmine fagi.
Ah, souvenirs ... Ah, Félix Gaffiot ...
A ton seul nom j'entends s'envoler des colombes
Et mon sourire las regarde vers ta tombe.
En avant, donc, pour une nouvelle heure sans ce cher Rancé! Sans Rancé mais avec d'autres, et d'abord Georg Simmel qui se morfondait dans son coin depuis une semaine. Ladite heure va d'ailleurs essentiellement progresser de citation projetée en citation projetée, avec relativement peu de commentaires non paraphrastiques, m'a-t-il semblé, ce qui me fait m'interroger sur ce qu'Antoine Compagnon pense réellement de tout cela.
Il y a certes accumulation de matériaux, mais ensuite? Que s'en dégage-t-il? A-t-on vraiment avancé, hors l'itérative affirmation de la grandeur ou de la décadence, selon les auteurs, du génie des génies avec l'âge, oscillant entre la sénilité pathétique et la sénilité sublime, qui s'abrite derrière ce "top 3" affirmé et réaffirmé: Titien, Beethoven, Goethe. Je n'ai aucun sentiment de progrès. Répétition du déjà dit. Bis repetita placent?
Je vais essayer de concaténer mes captures d'écran. Peut-être, les relisant, quelques idées me viendront-elles?
Ils me semblent bien dissipés, ces apôtres, dans le tableau de Vinci immédiatement re-projeté.
Le maître n'est pourtant pas, comme chez Mallarmé , allé puiser ses pleurs au Styx! Il les garde pour le lendemain. Ces gamins feraient mieux d'écouter. Je vois là, moi, non pas le regard a-spatial des élucubrations de Simmel et quelques autres, mais la pagaille brouillonne d'une classe agitée tandis que l'enseignant, dans l'aridité de sa vocation, traverse le désert de la transmission.
Chacun ses obsessions.
Comme le pointe justement le fonctionnaire Simmel, dans son rapport d'inspection, le verbe magistral "n'imprime pas", la classe "s'en fout". Chacun poursuit ses activités propres, et la parole du maître traverse effectivement les disciples chahuteurs, de part en part, sans laisser aucune trace, "cause toujours, tu m'intéresses".
Mourir aussi, d'ailleurs, mais la rétraction est plus brutale. Sacré Goethe!
Simmel commente ici un tableau de Rembrandt - qui n'est d'ailleurs sauf erreur pas tardif - qu'il trouve lourd de tragique suspendu; l'assez jeune Rembrandt, son épouse Saskia sur les genoux (c'est un autoportrait) nous délivre un sourire ambigu qui nous signale que cette couleur que l'on voit scintiller dans la vie, c'est la mort à venir et déjà en chemin qui lui donne sa vibration. Heidegger, qui traverse à ce moment-là l'amphithéâtre Marguerite de Navarre, délivre son concept, Sein zum Tode : Être-pour-la-mort ou Être-vers-la-mort. Vladimir Jankélévitch, assis au premier rang, hoche la tête en approuvant Simmel.
Et Simmel continue... Subjectivisme ultime, bon, soit. C'est un vieillard cette fois qui rit, dans cette oeuvre cette fois tardive. Difficile, d'autant que les deux tableaux sont tout à fait dans les sombres, de faire la part du génie terminal et tragique dans le second à comparer au tragique prémonitoire et projeté mais enore souriant du premier ... L'expression "vie empirique" m'amuse. C'est l'IRL (In real life) des geeks (ces fous du net et de l'informatique). A.C. parvient à faire un pont avec Roland Barthes et sa Vita nova, ne voulant plus distinguer vie et littérature ("les jours sont comptés, il faut regarder en face l'usage du temps avant la mort"), à la recherche d'une forme nouvelle qui serait écriture de soi, subjective mais avec un regard "au-delà". Le génie dans on effort ultime sort de l'individualité pour accéder au type ...
J'ignore le trajet logique fort qui conduit ici à Rilke. Idem pour le cancer, évoqué antérieurement, son origine intérieure et profonde, comme issu des gènes, qui remonterait tel un destin à la naissance et préformerait la vie ... J'ignore et puis je trouve: la réponse est élémentaire, Rilke souffrait d'une leucémie qui l'a emporté à 51 ans. Mais avant de trouver, en cherchant sur internet si Goethe avait été victime d'un cancer, ce qui ne semble pas, je suis tombé sur cet aveu inattendu :
Dans Poésie et vérité, Goethe déclare avec un certain cynisme : C'est vrai que j'ai fait aussi l'amour avec des garçons, mais je leur préférais les filles, car quand elles me lassaient en tant que filles, je pouvais encore m'en servir en tant que garçons.
La crucifixion de Grunenwald suit. Pour Simmel, le geste de Saint Jean-Baptiste, à droite, échappe à l'espace, comme certains gestes chez Rodin, chez Holder, comme le regard de la serveuse dans le Bar aux Folies-Bergères; il ne s'agit pas de montrer ici, mais de signifier.
Incidente sur Gaétan Picon commentant le tableau de Manet, qui parle de regard de mémoire et d'adieu, de convocation testamentaire .
Puis retour à Rembrandt ... et à Proust , allé à Amsterdam pour la première exposition Rembrandt, très informé, dit A.C., des débats autour des Rembrandt tardifs:
On est très près, dit A.C. de la thèse de Simmel, qui dans l'Homère à suivre dont parle Proust, évoque un geste de la main a-spatial et un regard qui serait celui de Goethe tel que l'ont décrit ses derniers visiteurs.
Proust, dans des brouillons non publiés où il revient sur cette exposition Rembrandt dit avoir vu, apparaissant à ses côtés et comme lui regardant les oeuvres, un grand vieillard qui n'était autre que Ruskin. Fantasme probable.
Changement de sujet, A.C. veut discuter de ses lectures de la semaine, et essentiellement d'un texte de 1947, d'Hermann Broch, essayiste autrichien, romancier (il écrivait, dit A.C., des romans intellectuels et fut très lu dans les années 1970, comme Musil, comme Joyce, comme Kafka). Un court article sur le "Style de l'âge mythique" en introduction au livre sur l'Iliade (on a beaucoup écrit sur l'Iliade au moment de la seconde guerre mondiale) de la philosophe Rachel Bespaloff, de moi totalement inconnue. Broch y manifeste un dégoût de la littérature lié à la guerre, au nazisme , où l'espoir d'une survie, dit A.C., luit bien faiblement. Sur Broch, on peut consulter ICI une page du Monde .
... et aussi :
On entre, dit A.C. dans une littérature de la haine de la littérature et dans son roman, La mort de Virgile, Broch montre ce dernier voulant brûler l'Enéide, et il évoque Kafka demandant lui aussi la destruction de son oeuvre.
Pour se recentrer sur le style tardif, Broch, toujours, dans un autre texte ...
A.C. commente. Se débarrasser du tape-à-l'oeil, atteindre au mythe. Manifestation d'un mécontentement devant le vocabulaire traditionnel, que rejette le style de vieillesse, lequel regrette son époque. On voit là l'effort pictural du début du XX° siècle, qui vise l'abstraction pour atteindre l'essentiel (c-à-d pour Broch, par exemple, Guernica).
Une recommandation de lecture, au passage : Lettres du voyageur à son retour, précédé de Lettre de lord Chandos, de Hugo Von Hoffmannsthal. Hoffmannsthal, prêt au renoncement devant l'aporie de la littérature (je ne garantis pas mon interprétation) sera sauvé par sa rencontre avec des tableaux de Van Gogh:
La fin de l'histoire n'est pas très gaie : Hofmannsthal meurt dans sa résidence de Rodaun, dans la proche banlieue de Vienne, le 15 juillet 1929, terrassé par une attaque au moment où il allait prendre la tête du cortège funèbre de son fils cadet, Franz, qui s'était suicidé deux jours auparavant au premier étage de la maison familiale, sans un mot d'explication.
Broch, pour revenir à lui, a travaillé à La mort de Virgile de 1936 à 1945. L'amorce du livre, c'est une conférence à faire sur la littérature à la fin d'une civilisation, sa place, son rôle. L'Europe contemporaine en crise de valeurs le renvoie à Virgile, dans une Rome elle aussi qui s'essouffle. Virgile devient le symbole de la crise de l'Occident. Le livre s'étire au long des dix-huit dernières heures de sa vie. Il veut brûler l'Enéide pour dénoncer la littératur comme illégitime avant de renoncer, à la demande d'Auguste, à qui il remet le livre. Pourquoi ce renoncement? ... pour Blanchot, difficile à expliquer. Convaincu par un mouvement d'amitié?
Broch semble le penser :
Toujours est-il que Broch mettra là fin à son oeuvre littéraire :
Une dernière projection, deux tableaux dont l'un chante la mort de Virgile quand l'autre, dont A.C. le rapproche, renvoie au Tu Marcellus eris dont il avait été question l'année précédente, ICI.
Et puis c'est terminé :
BILAN DE LA SEANCE?
Je ne sais. J'ai appris l'existence d'Hermann Broch, et la bissexualité de Goethe, par A.C. et par mes courtes recherches sur le net. J'ai vu passer quelques tableaux bien sombres, accompagnés de commentaires bien affirmatifs. Hoffmansthal bouleversé par Van Gogh me laisse dubitatif. Pour une visite au musée, je recommande vivement la lecture de Thomas Bernhard, Maîtres anciens. Jubilatoire. Et puis bien entendu, il y a Proust, Vermeer et la mort de Bergotte:
Bergotte [...] mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n’apportent la preuve que l’âme subsiste. Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste cultivé à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur aune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre sous l’empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées — ces lois dont tout travail profond de l’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement — et encore ! — pour les sots. De sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance.
On l’enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n’était plus, le symbole de sa résurrection.
Mais sinon? Je n'en sais rien, finalement. Tous ces gens-là parlent beaucoup.
Goethe est mort le 22 mars 1832 en réclamant « Mehr Licht ! Mehr Licht ! » (« Plus de lumière ! Plus de lumière ! »), sans que l'on sache très bien s'il s'enfonçait dans des profondeurs sombres ou s'il portait un dernier jugement critique sur ses efforts de création. C'est une question intéressante que celle de la dernière pensée.















