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Mémoire-de-la-Littérature
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19 mars 2020

LA FIN, PEUT-ÊTRE ...

Le Collège de France a fermé ses portes au public lundi 16 mars, Coronavirus oblige.

Je ne pense pas que le cours de Compagnon façon 2020 y survive. A moins qu'il ne tienne à enregistrer les vidéos à suivre devant des sièges vides. Qui sait?

Du coup, cette leçon du mardi 10 mars 2020 aura peut-être été la dernière du cycle. Son chant du cygne?

Il a dû y penser, commençant par rassembler un peu les thèmes des cours précédents avant de s'attacher à "boucler" entièrement l'affaire des Novissima Verba avec André Gide, projetant en fin de séance la photographie des deux plaques apposées sur les dernières demeures de ces écrivains qu'un siècle sépare, comme les bornes de départ et d'arrivée de cette année tronquée. Gide, dont il va parler, Chateaubriand qui n'ira pas plus loin.

 

Capture d’écran 2020-03-18 à 19

Antoine Compagnon, c'est l'art de la redite et donc, il a redit en début de séance les mots-clés de départ:

Chant du Cygne

Style tardif, valant parfois prémonition (selon Adorno, il y a déjà du Schoenberg dans les derniers quatuors de Beethoven; Proust dit avoir lu dans Montesquieu des phrases de Flaubert)

Sublime Sénile. Deux mots sur Malraux qui parle de style de la mort pour le style tardif.

Capture d’écran 2020-03-18 à 18  Capture d’écran 2020-03-19 à 19

C'est le bouquet de fleurs peint par Vélasquez en 1653 à côté de l'infante Marguerite Thérèse (demi-soeur de Marie Thérèse d'Autriche qui épousa Louis XIV) qui l'intéresse. Malraux y voit un Manet (mort en 1882) - à droite ci-dessus.

Artistes conceptuels (Picasso) vs artistes expérimentateurs (Cézanne)

Hugo Von Hoffmannsthal et sa Lettre de Lord Chandos (sur la désintégration du moi, la crise de la parole)

Capture d’écran 2020-03-18 à 18

Hermann Broch et La mort de Virgile. Avec cette phrase d'une fausse évidence et qu'on aurait aimé davantage commentée : "... mais entre le silence de Chandos (1902) et celui de Virgile (1945), il y a eu la Shoah; ces silences ne sont pas du même ordre". C'est factuel, mais quelle est la pensée sous-jacente?

Broch et Kafka :

Ce que Broch aimait et louait chez Kafka, celui de tous les écrivains contemporains qu'il admirait le plus et dont il se sentait le plus proche, c'était cet engagement à l'égard des grands problèmes humains et le refus de l'œuvre littéraire si celle-ci risquait de paralyser ou de gauchir l'examen et la solution de ces problèmes. Broch, en effet, avait traversé les mêmes expériences, il était arrivé aux mêmes conclusions, et il s'appliquait certainement à lui-même le jugement qu'il portait sur Kafka quand il écrivait : " Il a atteint le point où il faut choisir entre deux termes : ou la littérature sera capable de s'engager dans la direction du mythe ou elle fera banqueroute. Kafka, dans son pressentiment de la cosmogonie, de la théogonie nouvelle qu'il avait à réaliser, luttant avec son amour et son dégoût de la littérature et sentant l'ultime insuffisance de toute approche par le moyen de l'art, décida (comme fit Tolstoï confronté à pareille décision) d'abandonner le royaume des lettres et demanda que son œuvre fût détruite. Il le fit dans l'intérêt de l'univers dont la nouvelle idée mythique était déposée en lui. "

Un nouveau venu est évoqué : Gottfried Benn, un contemporain d'Hermann Broch, poète expressionniste allemand et dermatologue. Il a écrit à 70 ans une petite brochure (son autobiographie, Double vie ??). Il y constate l'âge avancé de nombre d'artistes, comme si l'Art conservait (!).

Melville et Bartleby,  Paul Valéry et M. Teste, sur le mode de la prétérition.

                                                                                                        Retour à GIDE.

On va rester jusqu'au bout sur le Journal de Gide et, quand il a prétendu avoir cessé de le tenir, sur ce qui en a pris le relais ou la place. Avec quelques incidentes.  Emmanuel Faÿ par exemple, frère de Bernard à qui A.C. a consacré dans le temps un livre (présenté ICI)), Emmanuel, ami de René Crevel et des Surréalistes. Une phrase de lui avait beaucoup marqué Gide : "Il n'y a pas de plaisir à jouer dans un monde où tout le monde triche". Il s'est sans doute suicidé. Gide : "Ces mots d'Emmanuel Faÿ que me redisait son frère, ces mots qui furent presque ses novissima verba, me hantent, m'obsèdent".

Il y repense chaque fois qu'il doute. Comme en 1932, quand il a 63 ans et est en panne d'écriture:

 

Capture d’écran 2020-03-18 à 18

Il suspend son journal en août sur ce "Plutôt se taire que se plaindre". Et puis il le reprend en octobre ... Ce thème est omniprésent. Jusqu'à sa mort en 1951, il ne cesse de reprendre après avoir affirmé qu'il arrêtait, le manfestant par exemple en publiant un Journal 1942-1949, publication qui devait valoir point final, et puis ...

Capture d’écran 2020-03-18 à 18

Attention, dans ce qui suit, la première citation est bien de Gide, mais la seconde est de Paul Valéry, dans son dernier cahier. Il mourra peu après. C'est une sorte d'éclairage pour l'allusion de Gide, relative aux dernières notations de Valéry, exposé dans ses derniers jours aux tentatives de conversion de ses proches:

Capture d’écran 2020-03-18 à 18

Ce Rien ne m'est plus, est la devise de Valentine Visconti, duchesse d'Orléans, mère de Charles d'Orléans (poète plus que prince), arrière-grand-mère de François 1er, prononcée au deuil de son mari (assassiné par des sbires du duc de Bourgogne) et dont elle ferait son épitaphe : Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien.

Suit le manuscrit de Valéry dont le § ci-dessus (30 mai 1945) a été extrait:

Capture d’écran 2020-03-18 à 19

A peu près illisible, là .... L'ulcus, torture permanente (au tout début, en haut): Valéry souffre d'un ulcère .

Et ceci encore, sur un autre bout de papier , là, carrément illisible. La transcription est d'A.C.

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Retour à Gide.

Capture d’écran 2020-03-18 à 19

Capture d’écran 2020-03-18 à 19

Volonté, car on approche des derniers écrits, de ne pas prononcer de grandioses ultimes paroles. Mais jusqu'au bout, l'attention aux détails de la langue.

Il y aura encore quelques sursauts.

Capture d’écran 2020-03-18 à 19

Gide est allé donner une conférence à Naples, en juin 1950.

Et puis il ouvrira un nouveau cahier, pour une dernière tentative, refusant l'idée que ce soit un journal. Ce sera Ainsi soit-il ou les jeux sont faits qui sera publié posthume. Il l'a écrit de juillet 1950 à février 1951; il est alors à quelques jours de sa mort.

Capture d’écran 2020-03-18 à 19

Transcription ci-dessous (c'est un post-scriptum):

Capture d’écran 2020-03-18 à 19

Désinvolture des trois dernières lignes. Toujours ce refus des novissim verba en forme de pirouette.

Incipit d'Ainsi soit-il :

Capture d’écran 2020-03-18 à 19

 Anorexie, mot devenu à la mode chez les jeunes filles depuis quelques décennies n'était guère usité vers 1950. Continuons: 

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Nostalgie d'un style tardif chez lui dans le dernier §.

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Capture d’écran 2020-03-18 à 19

Ce dernier extrait suit des pages où Gide a parlé d'amour et de sexualité avec une liberté qu'il ne s'était pas jusque-là donnée. Ensuite, A.C. ne proposera plus de texte, d'ailleurs, c'en est fini de Gide écrivain écrivant. Il ne va plus être question que de "la petite dame". Mais qui est cette "petite dame" ?

Son amitié avec l'auteur des Nourritures terrestres avait déjà vingt ans lorsque Mme Maria Van Rysselberghe entreprit, le 11 novembre 1918, de consigner au jour le jour tout ce dont elle était témoin, tout ce qu'elle pouvait savoir des propos, des pensées et des actes de Gide : son entourage, la genèse de ses œuvres, ses prises de position, sa vie intime... Jusqu'aux dernières heures de la vie de l'écrivain, et à son insu, elle emplit ainsi dix-neuf épais cahiers de «Notes pour l'histoire authentique d'André Gide». Leur publication constitue un événement qui n'a guère d'équivalents dans l'histoire des lettres : on évoquera les ouvrages de Boswell sur Johnson ou d'Eckermann sur Goethe - mais que, par leur seule ampleur, laissent loin en deçà Les Cahiers de la Petite Dame, où, durant un tiers de siècle, quotidiennement, dits, gestes et images d'André Gide ont été enregistrés par un témoin privilégié, à la fois le plus proche et celui dont l'acuité d'observation, la rigueur dans l'expression et une lucidité intellectuelle et affective sans complaisance faisaient le génie propre.
Document capital sur Gide et son temps, ces Cahiers sont aussi l'œuvre d'un anthentique écrivain, riche de vie, de chaleur et d'intelligence.

Maria Van Rysselberghe est la mère d'Elisabeth Van Risselberghe qui donna à André Gide en 1923 sa seule descendante, Catherine Gide, reconnue et adoptée par l'écrivain après la mort de son épouse Madeleine en avril 1938. On peut lire un article intéressant et détaillé de Claire Devarieux (Libération) sur la relation de Gide avec "la petite dame" ICI.

Dans la dernière partie de la vie de Gide, ils ont occupé, rue Vaneau, à Paris, 7ème arrdt, la "petite dame" et lui, deux appartements sur le même palier.

 

Capture d’écran 2020-03-18 à 19

Tandis qu'il se hâte de rédiger Ainsi soit-il, la "petite dame" lit avec réticence les épreuves dactylographiées. Elle craint que Gide ne cède trop  au désir de se voir une dernière fois publié. Elle note : "Il fait à Elisabeth (sa fille, la mère de catherine Gide) une longue lecture de ses derniers écrits et il lui dit, le 6 février : J'y ai peut-être mis hier le point final. Cela se termine bien après un sommet que je ne croyais plus atteindre (sans doute les derniers feuillets sur l'amour)". Il veut absolument publier malgré les réserves des deux femmes  qui conseillent d'en rester au manuscrit, leur répondant : Je ne crois pas au posthume.

Dans son cahier, la "petite dame" note les derniers mots de Gide qui ne sont qu'un démarquage des dernières lignes ci-dessus (avant dernière citation) d'Ainsi soit-il. Le 15 février : Tiens, je suis encore là. Le 17 février : C'est difficile de s'en aller, puis, Fichez-moi la paix, ce que la "petite dame" rapproche de Wells, importuné dans ses derniers moments par un ami, et protestant : Can't you see I'm busy dying?

Les deux dernières notations du cours :

A.C. visitant il y a peu une exposition consacrée à Hans Hartung, retenu par un panneau où ce dernier manifeste sa difficulté à s'arrêter:

Capture d’écran 2020-03-18 à 19

Et puis, relisant deux jours avant le cours, en recherche de quelque substantifique moelle supplémentaire, La mort à Venise de Thomas Mann, frappé par ces quelques mots, au début du roman : "... l'écrivain (Aschenbach) n'avait pu, même après déjeuner,  arrêter en lui l'élan du mécanisme créateur, de ce motus animi continuus par lequel Cicéron définit l'éloquence".

On finit sur les deux plaques à la mémoire de Chateaubriand et de Gide par lesquelles j'ai commencé.

Voilà. L'accompagnement pas à pas des dernieres impressions, des derniers moments d'André Gide, m'a intéressé. Je comprends cet acharnement de l'écrivain, du travailleur, dans quelque domaine que ce soit, à finir son travail, à laisser derrière lui un ouvrage en ordre, à être jusqu'au bout le tâcheron obstiné de sa tentative créatrice. Ce qui est commencé doit être achevé. On ne cède qu'après le point final.

Capture d’écran 2020-03-18 à 18

Pour le reste, que tirer de ces quelques "leçons 2020" se demande l'auditeur maussade? On tâchera d'y revenir ...

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  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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