MAUPASSANT : "UNE VENTE"
La nouvelle est datée du 22 février 1884. Maupassant a trente-quatre ans. C'est une histoire savoureuse de paysans .
Les nommés Brument (Césaire-Isidore) et Cornu (Prosper-Napoléon) comparaissaient devant la cour d'assises de la Seine-Inférieure sous l'inculpation de tentative d'assassinat par immersion sur la femme Brument, épouse légitime du premier des prévenus.
Voilà pour l'incipit.
Les deux compères étaient ivres au moment des faits:
Le prévenu Brument déclare (...): "J'étais bu"
Alors Cornu, se tournant vers son complice, prononce d'une voix profonde comme une note d'orgue : "Dis qu'j'étions bu tous deux et tu n'mentiras point".
Il n'était là nullement question d'assassinat. Pour un besoin d'argent pressant, Brument a proposé au veuf Cornu de lui vendre sa femme, et comme il faut bien un critère pour faire le prix, il lui propose l'affaire "au mètre cube", tout en fixant le prix de celui-ci à 2000 francs.
Petite discussion puis l'autre ivrogne accepte. Mais une question demeure, qu'il soulève aussitôt: "Comment qu'tu vas la litrer à moins d'la mettre en liquide?"
Et c'est là que l'histoire, au-delà du merveilleux talent de conteur de Maupassant, devient passionnante, par l'astuce imaginative du dénommé Brument, se haussant au niveau d'un Archimède au moment de son Euréka. Car alors [dit Cornu], il me dit : "J'prends un baril. J'l'emplis d'eau rasibus. Je la mets d'dans. Tout ce qui sortira d'eau, je l'mesurerons, ça fait l'compte".
Je lui dis: "C'est vu, c'est compris. Mais c't'eau qui sortira, a coulera; comment que tu feras pour la reprendre?" Alors i me traite d'andouille, et il m'explique qu'il n'y aura qu'à remplir le baril du déficit une fois qu'sa femme en sera partie. Tout ce qu'on remettra d'eau, ça f'ra la mesure.(...). Il n'est pas bête tout de même quand il est bu, c'te rosse-là!"
Et Cornu a raison, il n'est pas bête. Et je vois même là une excellente occasion de transversalité dans un travail de classe, en cinquième ou en quatrième. On peut donner le conte à lire en supprimant les quelques paragraphes où s'expose la méthode et en proposant alors aux élèves de la deviner, puis après une discussion où chacun pourra proposer sa solution ou avouer son impuissance, en reprenant le texte dans son entier pour en exploiter les finesses. La porte est ouverte . Maupassant a tout simplement attribué à son paysan le raisonnement d'Archimède dans sa solution du problème que lui avait posé Hiéron II, roi de Syracuse: Ma couronne est-elle en or pur ou est-ce un alliage? Connaissant la densité de l'or, il fallait celle de la couronne, pour comparer. Le poids ne faisait pas problème. Mais le volume? Archimède eut la même idée que Brument!
Bien sûr, on pourra ensuite enchaîner sur la poussée d'Archimède. Et prolonger ad libitum ...
Brument et Cornu, eux, seront dûment sermonnés et acquittés.
Merci, Guy!

