SUR LEÇON N° 3 – LETTRE C …. Mardi 17/1/2016
Un certain nombre de noms. Du coup, on va aux nouvelles. Certaines sont amusantes.
L'Arétin (1492-1557) par exemple, très vite cité. Poète satirique et licencieux, inventeur, dit A.C. du chantage littéraire. Surnommé le fléau des princes pour son aptitude à obtenir des Grands des gratifications en contrepartie de son silence de satiriste … Ses Sonetti lussuriosi (Sonnets luxurieux), écrits pour accompagner seize dessins érotiques l'ont contraint à fuir Rome et il finira ses jours à Venise, dans un palais du Grand Canal où il reçoit poètes, comédiens, artistes et surtout courtisanes. On lui a fait une réputation peut-être outrée. Rémy de Gourmont a écrit que l'Arétin méritait "d'être scruté attentivement et sans préjugés."
Et Guy de Maupassant (Chroniques . 1885): "Les gens qui ne savent pas grand-chose, c'est-à-dire les neuf dixièmes de la société dite intelligente, rougissent d'indignation quand on prononce ce seul mot, l'Arétin. Pour eux l'Arétin est une espèce de marquis italien qui a rédigé, en trente-deux articles, le code de la luxure. On prononce son nom tout bas; on dit: " Vous savez, le Traité de l'Arétin. " Et on s'imagine que ce fameux traité traîne sur les cheminées des maisons de débauche, qu'il est consulté par les vicieux comme le code Napoléon par les magistrats et qu'il révèle de ces choses abominables qui font juger à huis clos certains procès de mœurs. Détrompons quelques-uns de ces naïfs. Pierre l'Arétin fut tout simplement un journaliste, un journaliste italien du XVIe siècle, un grand homme, un admirable sceptique, un prodigieux contempteur de rois, le plus surprenant des aventuriers, qui sut jouer, en maître artiste, de toutes les faiblesses, de tous les vices, de tous les ridicules de l'humanité, un parvenu de génie doué de toutes les qualités natives qui permettent à un être de faire son chemin par tous les moyens, d'obtenir tous les succès, et d'être redouté, loué et respecté à l'égal d'un Dieu, malgré les audaces les plus éhontées. Ce compatriote de Machiavel et des Borgia semble être le type vivant de Panurge qui réunit en lui toutes les bassesses et toutes les ruses, mais qui possède à un tel point l'art d'utiliser ces défauts répugnants qu'il impose le respect et commande l'admiration. (…)"
Edmond Rostand ( discours de réception à l'Académie française, le 4 juin 1903) n'est pas convaincu : "[L'Arétin] glorieux et obscène, pourri de débauche et de talent, bravant et bavant, polygraphe et pornographe, ruffian de tableaux et courtier de filles."
Il était d'Arezzo, au cœur de l'Italie, en Toscane, d'où son nom : L'Arétin, qui ne fait que dire cela.
Bernard-Adolphe Granier de Cassagnac (1806-1880). A.C. le donne, avec Louis Veuillot, comme l'un des plus redoutables polémistes de son époque, et l'affirme très violent. Il est bonapartiste, et approbateur enthousiaste du coup d'Etat du 2 décembre 1851. Mais ce que je découvre à travers le Net, et qui m'étonne et m'amuse, c'est qu'il est le grand-père de Saint-Granier, dont j'ignorais qu'il s'appelait Jean Granier de Cassagnac. Car Saint-Granier, et même plus précisément La minute de Saint Granier, c'est une madeleine de mon enfance, chronique brève tenue dès 1935 sur Radio-Cité et passée après guerre sur Paris-Inter (devenu France-Inter) où Saint-Granier a officié, vers 13h15, jusque dans les années 1960. J'étais monté en marche dans les années 1950 où mes parents appréciaient son bon sens conservateur sur les sujets d'actualité qu'il abordait. Un souvenir qui rejoint celui de la chronique caritative de Clara Candiani (Les Français donnent au Français), laquelle chronique, qui me semblait larmoyante, a duré, je le découvre, jusqu'en 1981; mais cela faisait 20 ans que je ne l'entendais plus …
Cette affaire de minute radiophonique quotidienne me renvoie automatiquement à ce must télévisuel du début des années 1980 qui fit mes délices: La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, où s'exprimait l'absurde extravagant de Pierre Desproges. La seule consultation des intitulés de la petite centaine de chroniques produites est déjà jubilatoire. J'avoue beaucoup aimer, en termes d'accroche : Evaluons le quotient intellectuel de Beethoven. On peut revoir semble-t-il le tout ici.
Emile Deschanel (1819-1904). Il est titulaire au Collège de France, de 1881 à 1903, de la Chaire de "Langue et Littérature françaises modernes". A.C. s'y réfère comme à un prédécesseur dans sa Chaire, devenue de "Littérature française moderne et contemporaine : Histoire, critique, théorie". Début 1901, s'apprêtant à commencer son cours, il est revolvérisé par une jeune russe. A.C. commente : "Il faut toujours se méfier des jeunes russes". La saillie ne provoque pas l'hilarité peut-être attendue. Le Petit Journal du 10 Mars 1901 raconte : "On se souvient du drame du Collège France. Au moment où le père du président de la Chambre, le vénérable M. Emile Deschanel, se dirigeait vers sa chaire pour faire son cours, une jeune fille russe, Mlle Vera Gelo, armée d'un revolver, se précipita sur lui et fit feu. Sa compagne, Mlle Zélénine, avait vu le mouvement ; elle s'élança entre Mlle Vera Gelo et le professeur. Ce fut elle qui fut blessée et si grièvement que l'on n'a pas encore l'assurance de la sauver. Tandis qu'on la transportait à l'Hôtel-Dieu, la meurtrière était emmenée au dépôt. Interrogée, elle déclara avoir voulu se venger d'une grave insulte. Mise en présence de M. E. Deschanel, elle déclara ne point le reconnaître, elle avait été trompée par une ressemblance. Et ce fut tout ; il a été jusqu'à présent impossible, en dépit des sollicitations les plus pressantes, d'obtenir d'elle le moindre détail, soit sur l'attentat antérieur dont elle dit avoir été victime, soit sur celui qui s'en est rendu réellement coupable. Quand à Mlle Zélénine, elle a été l'objet des attentions les plus délicates de la part de M . et de Mme Deschanel, ainsi que de celle de M . Paul Deschanel (…); quand elle peut parler elle s'affirme très heureuse d'avoir pu, en se sacrifiant elle-même, éviter un grand malheur ; elle n'a que des paroles affectueuse pour son amie, dont elle ne cesse de réclamer la présence. Autant pour lui donner satisfaction que pour éclaircir le mystère dont s'entoure Mlle Vera Gelo, le juge d'instruction a ordonné dernièrement que les deux jeunes filles fussent confrontées. Sortie sous la conduite de deux agents de la prison de Saint-Lazare, Mlle Vera Gelo a été conduite à l'Hôtel-Dieu. M . de Valles, juge d'instruction, l'y attendait avec Me Albert Salmon, son avocat, et le docteur Socquet. Ils assistèrent à l'entrevue qui fut des plus touchantes. Mlle Vera Gelo demanda pardon à sa victime qui ne lui répondit qu'en lui jetant les bras autour du cou et en l'embrassant longuement. On eut beaucoup de peine à les séparer ; toutes deux pleuraient, étroitement enlacées. (…)"
Il ne semble pas que l'on ait pu éclaircir l'affaire. L'instruction n'a rien apporté au-delà du refus de Vera Gelo de livrer des détails sur l'épisode moteur de son geste. Les témoignages de moralité sont en sa faveur: " … jeune fille très honnête, laborieuse et incapable d'un acte de méchanceté, et, à plus forte raison, d'un crime, etc."
La blessée n'a finalement pas survécu. Il y a eu un procès en assises et, à la surprise désapprobatrice du Petit Journal du 5 mai 1901, un acquittement : "Nous ne reviendrons pas sur les détails de ce procès que nos lecteurs connaissent à merveille, ils savent aussi que Mlle Vera Gelo, qui tua son amie en tirant sur M. Emile Deschanel qui ne lui avait rien fait, a été acquittée. Elle est partie maintenant pour son pays sous la conduite de M. Zélénine qui, sur la prière de sa sœur, s'apprêterait, assure-t-on, à l'épouser. Qu'elle ait été acquittée, nul ne s'en étonnera. Le jury ne pouvait résister aux prières de cet ange que fut Mlle Zélénine, il a pardonné. Soit, mais que cet acquittement ait été transformé en une sorte de triomphe, voilà qui me semble plus que déplacé. On a fait à Mlle Gelo une ovation après le prononcé du jugement, c'est presque monstrueux. Qui pense à honorer pendant ce temps, par un souvenir quelconque, Mlle Zélénine, cette douce, pure et miraculeusement bonne jeune fille, qui, après avoir donné courageusement sa vie en se jetant au-devant du revolver armé par la névrose de son amie, n'a songé durant sa douloureuse et longue agonie qu'à obtenir la grâce de celle qui l'a frappée? Où sont les souscripteurs pour élever un monument sur sa tombe, pour y déposer seulement quelques fleurs? Non, on réserve ses forces pour acclamer Mlle Vera Gelo. Je ne veux point prononcer contre elle de paroles malveillantes, je crois que le remords de son acte lui sera un rude châtiment, mais il me semble qu'un rappel au bon sens, à la mesure, n'est point superflu, et je m'associe aux sages paroles du président qui, après avoir appris à la meurtrière qu'elle était libre, lui a conseillé de retourner au plus tôt dans son pays, de s'y enfermer dans ses devoirs de famille et … de se faire oublier."
On a en fait démarré la leçon sur le mot Condottiere. Avec ses significations d'époque et en littérature, essentiellement journalistique, prolongeant l'introduction de Bravo en fin de leçon précédente, les deux termes étant au fond, ici, synonymes. Homme de main, exécuteur, signataire d'éditoriaux d'autant plus choquants qu'anonymes, parangon des lâchetés de la pensée, etc. Compagnon cite le personnage d'Andoche Finot, dans Balzac (La maison Nucingen) taxé de brillant condottiere de plume, proxénète littéraire, spadassin des lettres. Et le Titien, son fidèle ami, parlant de l'Arétin comme d'un condottiere de la piuma (condottiere de plume), on est parti sur ce dernier.
On a évoqué Sainte-Beuve parlant de gladiateurs en littérature au milieu de la querelle romantisme-classicisme des années 1830-1840, et Emile Deschanel, chronologiquement un peu décentré, s'est retrouvé sur le tapis, sans que j'aie retenu le lien.
Et puis, Compagnon s'est mis à chercher d'autres termes, d'autres synonymes, disant guérillero, puis matador. Le premier, guérillero, est à la mode, dit-il, depuis l'expédition d'Espagne de 1823, décidée par Louis XVIII pour rétablir sur son trône Ferdinand VII, dont était si fier Chateaubriand: "Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir là où Bonaparte avait échoué, triompher sur ce même sol où les armes de l'homme fantastique avaient eu des revers, faire en six mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, c'était un véritable prodige ! " (Mémoires d'Outre-Tombe).
Au passage, un autre nom surgit … Alphonse Karr ( 1808 – 1890). Revue satirique Les Guêpes, dont il est l'unique rédacteur. Ami de Victor Hugo. L'outing (pour oser l'anachronisme) auquel il se livre en soulignant en public la liaison de Louise Colet (future confidente et maîtresse de Flaubert) et de Victor Cousin, qui régna sur la philosophie universitaire de son siècle, lui vaut un couteau de cuisine que celle-ci lui plante (heureusement sans gravité réelle) dans le dos et qu'il conservera en souvenir, après avoir refusé de porter plainte. Journaliste efficace, ironiste, il a été rédacteur en chef de 1836 à 1838 au Figaro. C'est un spécialiste des bons mots et un grand amateur d'horticulture, les deux se rejoignant dans le titre d'un traité de jardinage qu'il publie : Comment insulter les plantes en latin.
J'entends passer un distinguo: l'ennemi particulier, c'est l'inimicus latin, quand l'ennemi public (collectif) c'est l'hostis. A distinguer aussi: l'ennemi de l'adversaire. Augustin Grisier, maître d'armes qui nous a occupés la dernière fois : "… avec l'épée on tue son adversaire, avec la baïonnette, son ennemi" (rapporté par Alexandre Dumas).
L'ennemi, c'est souvent l'ex-ami.
Baudelaire : "La sympathie littéraire déçue, c'est ce qui fait les ennemis" . A.C. évoque les Conseils aux jeunes littérateurs (le texte ici). On n'y trouve pas cette citation-là, mais un "deux en un" qui renvoie A.C. à Saint Paul: "ambos in uno" (Lettre aux éphésiens) dans le paragraphe Des sympathies et des antipathies, dont il lit le début : " En amour, comme en littérature, les sympathies sont involontaires ; néanmoins elles ont besoin d'être vérifiées et la raison y a sa part ultérieure. Les vraies sympathies sont excellentes, car elles sont : deux en un - les fausses sont détestables, car elles ne font qu'un, moins l'indifférence primitive, qui vaut mieux que la haine, suite nécessaire de la duperie et du désillusionnement".
Recours à Balzac (Illusions perdues) : "Il n'a pas encore d'ennemi qui puisse faire sa fortune en l'attaquant".
On reste un moment sur Camaraderie. C'est un néologisme apparu dans les années 1840 et avec un sens aujourd'hui disparu. Péjoratif alors, camaraderie signifiant favoritisme, népotisme, prenant la place de compérage. Stendhal : "On connaît le compérage des journaux" (dans Racine et Shakespeare – 1823). Balzac fait d'Henri de Latouche, auteur en 1829 d'un article contre les romantiques dans la Revue de Paris intitulé De la camaraderie littéraire, l'inventeur du mot. Henri de Latouche est donné (Wikipédia) pour l'amant intermittent, pendant trente ans, de Marceline Desbordes-Valmore qui l’appelle « Olivier » dans sa poésie et aura de lui une fille. Balzac , dit Compagnon, se fera reprendre par Jules Janin qui affirme que camaraderie a été mis en évidence par Louis-Sébastien Mercier qui a publié en 1801 Néologie, ouvrage sous-titré Vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler, ou pris dans des acceptions nouvelles.
Eugène Scribe est cité pour sa comédie en 5 actes de 1837, La camaraderie ou la courte échelle. Puis, parce qu'il a énoncé de longtemps les principes de cette camaraderie-compérage littéraire, Molière : "Nous serons de nos lois les juges des ouvrages / Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis / Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis" (Les femmes savantes). Proust enfin, par la bouche de M. Verdurin, s'écriant : "Tout pour les amis! Vive les camarades!" Stendhal vient encore à notre secours, parlant de "canaille écrivante" par reprise d'une formule de Voltaire dans Candide: On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France, monsieur Martin ? dit Candide. (…) Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris ? -- Oui, j'ai vu Paris (…) c'est un chaos, c'est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve (…) j'y fus volé, en arrivant, de tout ce que j'avais, par des filous à la foire Saint-Germain (…) après quoi je me fis correcteur d'imprimerie (…) Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire. Flaubert cite cette dernière phrase dans sa correspondance et pour lui, la "canaille convulsionnaire", ce sont les illuminés qui croient aux tables tournantes . Etc.
En passant, j'entends A.C. parler du terme puffer, tiré de l'anglais, qu'il indique comme synonyme de prôner et oppose à éreinter. Les dictionnaires effectivement donnent comme traduction de puff up : vanter exagérément.
J'entends aussi: sigisbée. Un sigisbée, c'est un chevalier servant, un jeune homme qui, dans la noblesse italienne du XVII° siècle, accompagnait officiellement et au grand jour, en l'absence de son époux, une dame mariée; c'était un amant de cœur et bien souvent un amant tout court.
Etc.
Pour conclure sur le sujet, la camaraderie de ce milieu du XIX° siècle s'appelle aujourd'hui le copinage.
Enfin, comment Compagnon aurait-il pu ne pas parler du compagnonnage? Un bien beau nom, souligne-t-il, gourmand, provoquant une petite onde rieuse dans l'amphithéâtre. Et, face à une camaraderie péjorativement connotée, c'est, dit-il d'abord, un terme très positif à l'époque dont nous parlons. Le compagnonnage est généreux, désintéressé, et Barbey d'Aurevilly souligne sa différence, évoquant cette dégradation du compagnonnage que peut être la camaraderie.
Sans unanimité. Sainte-Beuve professe une opinion contraire, estimant le compagnonnage encore pire que la camaraderie, car il voit poindre à travers lui n'utilisât-il pas le mot, les prémices du syndicalisme, des coalitions d'ouvriers.
Bien. J'ai dû sauter pas mal de choses et ajouter quelques détails glanés sur le net. Je n'ai rien dit de Louis Veuillot, dont la vigueur polémique fut citée, aux côtés de Granier-Cassagnac, ni guère gratté du côté d'Eugène Scribe et de Victor Cousin. Je n'ai pas trouvé de poème emblématique de Marceline Desbordes-Valmore, avec pourtant le sentiment qu'il y avait dans un coin de ma mémoire deux ou trois vers d'elle qu'on trouve partout …
On saura s'en contenter ….








