Mémoire-de-la-Littérature

21 février 2019

LEÇON N° 7 - Mardi 19/2/2019

article:Figaro

L'ARTICLE DANS LE FIGARO ...

Dans l'édition de la Recherche que j'utilise, celle de Pierre Clarac et André Ferré de 1954, Bibliothèque de la Pléiade, le long passage concernant "L'article dans le Figaro" se trouve au tome III, pages 566 à 591.

Prendre d'abord le temps et le plaisir de le relire. 

Antoine Compagnon en a redonné, pendant la leçon, des extraits, en regard puisqu'il en traitait la genèse de diverses étapes recueillies dans les cahiers du Contre Sainte Beuve, à commencer par les numérotés 2 et 3.

Pour A.C. cet article, qui court d'allusion en allusion tout au long de la Recherche, est crucial, essentiel, décisif, il parle de scène primitive, et y voit, à travers la déception de sa réception chez les Guermantes, cette moralité proustienne: il ne faut pas écrire dans un journal. 

Il y a là, dit-il une expérience décevante qui débouche sur une perte de foi, une apostasie, avec la découverte qu'un article n'existe pas en soi mais seulement à travers ses lecteurs et qu'il faut pour cela qu'il entre dans le cercle de la mondanité et de la conversation. La seule véritable issue sera le repli, la solitude enrichissante de la littérature.

La leçon, surtout dans sa seconde moitié, se suit agréablement.

On trouve ICI une étude tout à fait intéressante de Jean Milly (Paris III-Sorbonne nouvelle) à laquelle je renvoie, qui recoupe plusieurs aspects de l'exposé d'A.C. mais est davantage centrée sur l'état publié du texte que sur sa genèse.

Les deux approches se complètent, qui insistent sur le rôle primordial de l'article dans l'installation de la vocation d'écrivain du narrateur, lequel se confond de plus en plus, souligne A.C., avec l'auteur. 

Mais je voudrais revenir sur le plaisir de lecture du passage et sur les quelques hésitations aussi que celle-ci procure. A relire au fil des ans la Recherche, avec parfois de longues interruptions, on prend je crois conscience de ce que le texte, dans les parties posthumes, peut avoir ici ou là de moins définitif que la perfection des débuts. Et, même non spécialiste, il me semble qu'on devine combien il aurait été encore retravaillé. C'est bien sûr un sentiment un peu scandaleux, que  l'on a vaguement honte d'éprouver tant on le vit comme blasphématoire et sacrilège, qu'on ne doit avouer qu'à un autre lecteur de Proust, mais qui s'installe, sournoisement.  

J'ai trébuché sur un détail (page 574) qui m'a laissé interdit. Venu chez les Guermantes pour y tester l'effet produit par son article, le narrateur y rencontre Gilberte qu'il ne reconnaît pas et que la Duchesse lui présente comme Mlle de Forcheville, laquelle lui dit aussitôt, (je cite) désireuse sans doute de prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables : "Vous ne vous souvenez pas que vous m'avez beaucoup connue autrefois, vous veniez à la maison, avec votre amie Gilberte." Cette formulation me laisse coi.

Ce qui n'empêche pas des merveilles de suivre. La conversation s'enchaîne, dans l'embarras des Guermantes à accepter leur proximité passée avec Swann : "Quel brave homme que votre père! Comme on sentait qu'il devait être d'une famille honnête! Du reste j'ai aperçu autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens!", pour déboucher sur cette pointe parfaite du narrateur : "On sentait que s'ils avaient été, les parents et le fils, encore en vie, le duc de Guermantes n'eût pas eu d'hésitation à les recommander pour une place de jardiniers"

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19 février 2019

SEMINAIRE n° 5 - Mardi 12/2/2019

Christophe Pradeau

Christophe Pradeau - Maître de conférences - Sorbonne - Littérature française des XIX° et XX° siècles 

Ancien élève de l’E.N.S. Ulm  - Agrégé (Lettres modernes) - Doctorat : L’idée de cycle romanesque. Balzac, Proust, Giono [thèse dactylographiée, dir. Jacques Neefs, université Paris 8, janvier 2000, 828 p]. 

En marge de son activité de chercheur, deux romans publiés :  La Souterraine  [Lagrasse, Verdier, septembre 2005]. La Grande Sauvagerie [Lagrasse, Verdier, janvier 2010]. 

 Courte présentation un peu filandreuse (as usual) d'Antoine Compagnon. Après quelques rapides notations sur Les plaisirs et le jours (1896), Christophe Pradeau va centrer son exposé sur la genèse et les spécificités de la parution en 1919, dans la NRF ressuscitée après l'interruption de 1914-1918, de Pastiches et Mélanges, regroupement réorganisé d'articles parus dans la Presse ou des Revues de la décennie 1900-1910. Sa prestation, malgré une expression un peu hésitante, est extrêmement intéressante. C'est clair, très documenté, très détaillé, très convaincant. 

Je me contenterai de renvoyer à la vidéo [site du Collège: http://www.college-de-france.fr/site/antoine-compagnon/seminar-2019-02-12-17h45.htm] 

Par parenthèse, décidément, je préfère suivre ces séances en différé. On peut mettre en pause pour lire tranquillement les textes projetés qui, commentés à la volée et pas nécessairement in extenso, laissent en direct un peu de frustration. 

Vocabulaire que j'ignorais, à propos du titre d'une oeuvre : rhématique.

Semble-t-il : le titre rhématique désigne le genre de l'oeuvre; le titre thématique désigne son contenu. Pastiches et mélanges serait donc un titre rhématique. Un amour de Swann, un titre thématique. Sauf erreur.

Rhématique dérive de rhème, comme thématique de thème. Et comme d'habitude, ces concepts relèvent, eux, des enculages de mouche ou diptérosodomies dont les grammairiens et les linguistes sont friands, qui organisent leurs classifications et obscurcissent la compréhension des non-spécialistes. 

Source Internet : En grammaire de production de texte, le rhème (du grec, "rhema / rhô-êta-mu-alpha": tout ce qu'on dit, mot, parole (Bailly)) est l'élément nouveau qu'introduit un énoncé, généralement par un déterminant indéfini et souvent par la seconde partie de la phrase. Il se différencie du thème, qui est l'élément connu, l'élément qui s'inscrit dans la trame ou la logique du texte, généralement introduit par un déterminant défini. La tradition linguistique anglophone emploie respectivement les termes de focus / comment et de topic.

Exemples : - Puisqu'il était honnête (thème), il a réussi (rhème)

                 - Hier soir j'ai rencontré une femme (rhème). La femme m'a interpellé. (thème)

                 - C'est Paul (rhème) qui m'a donné ce livre (thème)

Limpide ?

Boeufs, Cathédrale de Laon

Dans un texte projeté apparaît "songe intérieur". Proust renvoie ainsi à Leconte de Lisle, le poème Midi

Midi, Roi des étés, épandu sur la plaine (...)

Non loin, quelques boeufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais. (...)

Il était question dans l'exposé des boeufs de la cathédrale de Laon (ci-contre).

Regarderaient-ils vers un Combray re-situé après la guerre (je renvoie à l'exposé!)?

Face aux rares questions d'A.C., Christophe Pradeau amorce quelques pistes non abordées dans l'exposé sur de possibles liens entre les Pastiches et les Mélanges. Subtil et passionnant. 

 

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17 février 2019

LEÇON n° 6 - Mardi 12/2/2019

Lecture

J'avais relu avec soin le texte de Proust (Sur la lecture) pendant le week-end précédent. Du coup, l'exposé de Compagnon ne me semble pas exiger de restitution séparée. Relire le petit essai de Proust - car c'en est bien un, à sa façon - suffit. Tout y est, qui n'a pu être que redit.  

Qu'a-t-on appris, en marge ? Que dans une lettre de 1904 à Marie Nordlinger , qui l'aidait dans la compréhension du texte original de Ruskin, il dit : "J'ai travaillé comme un nègre à Sésame". A.C. souligne que la phrase ne pourrait plus être écrite aujourd'hui. Pourquoi? Il s'agit là d'une correspondance privée. L'expression, il est vrai, n'est plus guère publiquement utilisable. On dira "J'ai travaillé comme un boeuf" et si on veut faire "djeune", on risquera : "Travail de ouf!".

Lors de ce même été 1904, Proust lit Maeterlinck, Le double jardin [qu'on peut lire ici : https://archive.org/details/ledoublejardin00maetuoft] avant l'année suivante de lire La sagesse et la destinée, puis, plus connu, La vie des abeilles

Proust sollicite l'avis de ses amis sur son texte. Il affirme à Mme Straus qu'il aimerait écrire comme elle, et le redit à Robert Dreyfus, s'exaspérant de ses propres longues phrases et conscient aussi qu'elle lui sont nécessaires pour développer sa pensée en tissant ses fils de soie

Oui, peu à dire. 

Relire en réfléchissant Sur la lecture. Tout y est, clairement et complètement, exprimé.

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11 février 2019

SEMINAIRE n° 4 - mardi 5/2/2019

C'EST ANNE SIMON QUI S'Y COLLE ...  (pour plus d'informations sur A.Simon: http://cral.ehess.fr/index.php?2343)

 

Anne Simon

Anne Simon est spécialiste des entrelacs et des trafics entre littérature et philosophie. Ancienne élève de l'École normale supérieure, agrégée de lettres, docteure (Paris-Sorbonne 1999) habilitée à diriger des recherches (Paris-Sorbonne 2014), elle a été rattachée en 2001 au centre THALIM (Sorbonne Nouvelle), puis a rejoint le CRAL en 2010. Elle est la Directrice du CRAL depuis février 2018. Etc.

Commençons par "etc." Pour des raisons qui me demeurent obscures compte tenu de sa formation, Anne Simon va s'obstiner  - comme aujourd'hui, hélas, 75% au moins des locuteurs - à dire "ek cetera". Cette pratique indéfendable autant qu'absurde m'horripile. Voilà, c'est dit

Sinon? La voix est agréable et décidée, mais l'exposé est trop "lu" (je n'ai que l'audio; on l'entend tourner les pages). Je souris en entendant Compagnon dire qu'elle travaille maintenant sur la "zoopoétique". Ben voyons! On n'arrête pas le progrès ...

Anne Simon poignarde d'entrée Proust dans le dos en lui attribuant cette horreur : "Mais qu'est-ce qu'un souvenir dont on ne se rappelle pas?", quand le bref passage de la Recherche correspondant énonce évidemment :  Mais qu'est-ce qu'un souvenir qu'on ne se rappelle pas?  Impardonnable!

J'ignorais totalement ce que représentait la tapisserie de haute lisse et la tapisserie de basse lisse. J'en vivais d'autant mieux que, renseignements pris : "Techniquement, il est impossible de distinguer le type de métier sur lequel une tapisserie a été réalisée." (réf. http://willyarn.com/2016/12/28/metier-de-haute-lisse-metier-de-basse-lisse/). J'ai donc lu distraitement la Recherche, puisque l'expression y est bien où Anne Simon la désigne, dans l'église de Combray (pour l'orthographe, il semble que les graphies lice et lisse soient acceptées):

Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther (la tradition voulait qu’on eût donné à Assuérus les traits d’un roi de France et à Esther ceux d’une dame de Guermantes dont il était amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’enlevait vivement sur l’atmosphère refoulée ; et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible

Véridiction : j'ignorais le mot, néologisme dû me dit-on à Michel Foucault. Avec cette définition : "Affirmation vraie suivant la vision du monde d'un sujet particulier, plutôt que  vraie objectivement". On n'est pas loin des "vérités alternatives" mises assez récemment à la mode ...

Est évoqué le marranisme. Rappel auto-utile : Les marranes sont, à partir du XV° siècle, les Juifs de la péninsule Ibérique et de ses colonies d'Amérique latine convertis au catholicisme qui continuent à pratiquer le judaïsme en secret 

L'écriture est cellulairement rattrapée par l'histoire ... Cette affirmation d'Anne Simon me demeure hermétique. Veut-elle dire, à l'intérieur d'une "cellule" de texte ? Bizarre... Elle parle de "faire du récit avec du trauma", on comprend. Elle dit : Jean Santeuil, archive réussie. Soit.  Par parenthèse, il faut décidément que je m'astreigne à lire Jean Santeuil. Jamais fait. Aveu difficile. Elle affirme que dans la Recherche, Proust "a métabolisé l'Histoire dans les personnes". Soit, je vois l'idée. Et puis elle se hâte d'achever, raccourcissant son propre texte et se sabordant sur quelques développements négligés ... car elle veut se garder le temps d'un débat avec Compagnon. Ah bon?

SURPRISE. Ce débat s'installe, existe et est intéressant. A.C. est beaucoup plus tranchant qu'à l'accoutumée et Anne Simon, très sure d'elle, surtout au départ, défend son point de vue. Ils commencent par un échange sur Robert Musil (qu'elle avoue avoir besoin de relire; moi plus encore- le bouquin m'a d'abord passionné, mais je ne crois pas en avoir achevé la lecture, abandonnée il y a plus de trente ans aux deux tiers du parcours) ancré sur l'idée qu'elle a avancée ou que Compagnon a entendue d'un essayisme proustien comme genre de vie (je marche sur des oeufs) qui renvoie aux idées d'un chapitre de L'homme sans qualités.  Elle veut lire dans le narrateur une non-qualité qui lui permet une plasticité ouverte aux autres. Du coup, elle évoque Barthes, son accident mortel au moment de commencer un cours sur des photographies de personnages que Proust avait côtoyés, Proust auquel il s'identifiait. Le silence marmoréen d'A.C. m'étonne, lui qui fut si proche de Barthes. Cette absence de réaction  doit avoir un sens (?). Il ne commente pas davantage l'affirmation d'Anne Simon selon laquelle, dans Proust et les signes, Deleuze a raconté, en passant, quelques sottises. Je l'ai dit: sûre d'elle !

L'échange terminal avec, au début, désaccord sur le sens politique de la mondanité ou sur la mondanité comme façon de décrire le politique qu'elle introduit et qui ne recueille pas l'assentiment de Compagnon, semble se résoudre en une convergence où, à un soubresaut près, elle me donne l'impression de venir à résipiscence. 

Dernière convergence, mais qui m'agace, elle partage avec Compagnon la façon de dire "Charlu" pour le baron de Charlus. Coquetterie?

Voilà. Je ne suis pas vraiment rentré dans tous les replis de l'exposé. Agréable à suivre. Point. Pour l'enrichissement des approches proustiennes, je ne retiendrai pas grand-chose. Si, peut-être ce que j'ai dit, aller un de ces jours jusqu'à Jean Santeuil ? Et encore, même pas certain ...

 

                        Jean Santeuil                proust-Raquette

 

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07 février 2019

LEÇON N° 5 - mardi 5/2/2019

ESSAYISM, ESSAYISME, ESSAYIST, ESSAYISTE

Galerie de portraits. On a parlé d'eux, d'autres aussi d'ailleurs, en "essayistes". De gauche à droite et de haut en bas, Emerson (Ralph Waldo), Charles Lamb, Nerval, Nietzsche, Stendhal, Taine (Hippolyte), Macaulay (Thomas), Baudelaire ...  Et puis toujours "la" référence : Montaigne. 

 

       EmersonCharles LambNervalNietzsche

       StendhalTaineThomas_Babington_Macaulay2Baudelaire

                                                         MONTAIGNE

La leçon se suit avec intérêt. Je suis toujours épaté par la quantité d'informations que mobilise A.C.  Sur quelque chose, vu d'en bas, d'assez mince. D'où vient le vocabulaire, essai, essayisme, essayiste ... De la première moitié du XIX° siècle visiblement, mode anglaise, archétype semble-t-il : Thomas Macaulay.

Les références et les citations s'accumulent. J'écoute. Mais pour en retirer quoi? Oui, cette histoire d'un tâtonnement autour d'une forme littéraire hybride, qui ne ressemble à rien de connu, qui va finir par faire un "genre" . Dans la Revue Britannique, fondée en 1827, cette définition : "L'essayiste se distingue du moraliste, de l'historien, du critique littéraire, du biographe, de l'écrivain politique, et pourtant il emprunte quelques traits à chacun d'eux, il ressemble tour à tour à l'un et à l'autre, il est aussi philosophe, il est satirique humoriste* à ses heures, il réunit en sa personne des qualités multiples, il offre dans ses écrits un spécimen de tous les genres".

* A l'époque, un humoriste c'est un écrivain d'humeur. A.C. en profite pour citer le Journal de Jules Renard : L'humoriste, c'est un homme de bonne mauvaise humeur.

Balzac aussi, est dans le lot, accusé par Emile Faguet de faire des "soutenances", des "parabases" . Dans la tragédie grcque, la parabase est le discours, hors action, du coryphée (chef de choeur) qui s'adresse au public pour lui indiquer les intentions de l'auteur. 

Stendhal présente en 1842 son De l'amour comme un "essai". Théophile Gautier parle de Hogarth, dans Une jounée à Londres, en qui il ne voit pas un peintre, mais bien plutôt l'essayiste qu'il aurait pu être. Baudelaire, sur Hogarth, a parlé de son côté de "peinture que l'on lit". 

 

                                Hogarth

Proust a des réserves, sur Nerval par exemple, trouvant dans son essayisme en fait la marque d'un manque de dessein général. Il n'y a pas de pré-détermination dans ce qu'il fait, il lui reproche de créer sa forme d'art en même temps qu'il la pense, en avançant, sans conception d'ensemble. Proust fera plus tard le même reproche à Péguy. Et Baudelaire essuiera les mêmes critiques à propos de ses Poèmes en prose, ou des Fleurs du mal. "On essaye en vers, puis, pour ne pas perdre la première idée, on fait en prose" (in Cahiers du Contre Sainte Beuve). Pas de colonne vertébrale. Ou alors : "Peut-être y a-t-il encore un peu trop d'intelligence en lui" (à propos de Nerval). Toujours ces remarques proustiennes acides contre l'intelligence, lui qui l'était tant. Pourquoi? 

On parle d'Emile Montégut, qui a fait accepter au début des années 1850, les Fleurs du mal dans la Revue Des Deux Mondes, Montégut pour qui l'essayiste est compliqué parce qu'il rend compte de la complexité du monde. Montégut, angliciste, a traduit en 1847 les Essais de philosophie américaine d'Emerson qui ont retenu l'attention de Baudelaire et que Proust lira. Proust pour qui Emerson sera jusqu'au bout une présence constante, "comme un ami avec qui on aurait envie de converser". C'est d'Emerson qu'il tire son discours contre l'amitié, les mondanités, temps perdu ... Paradoxal?

J'écoute avec plaisir, et assez mal. Pas de notes. De jolies choses passent, et s'envolent. On terminera avec Taine, Essais de critique et d'Histoire, en déplorant de ne pas avoir le temps de dire deux mots de Musil . A.C. évoque en passant l'échec de Taine en 1851 à l'agrégation de philosophie, qui sera supprimée par Louis Napoléon Bonaparte en 1852. On est passé ensuite aux vertus de la flanerie, aux découvertes inopinées de la sérendipité ... Je somnolais un peu. Pas bien sérieux, tout ça.

J'ai retenu un encouragement : relire "Sur la lecture", la préface à la traduction de Sésame et les lys. Ce sera au centre de la séance de mardi prochain. Si dios quiere ...  

 

Sur la lecture

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04 février 2019

SEMINAIRE N° 3 - mardi 29/1/19

 

Luc Fraisse

LUC FRAISSE. Professeur. Université de Strasbourg. 

Copieuse litanie d'ouvrages déroulée partiellement par Compagnon. Luc Fraisse a un petit côté maître d'école provençal qui est sympathique. Reçu premier à l'Agrégation de lettres classiques (1983), toujours impressionnant. 

L'exposé se suit avec intérêt ... parce qu'il est tout à fait intéressant, simple, articulé, clair. A.C. marquera une réserve sur une affaire de positionnement du théorique dans le Contre Sainte-Beuve.

Aucune note prise. Juste le plaisir d'écouter parler de Proust sans ostentation.

Lors de l'échange avec Compagnon, deux termes surviennent, les seuls "savants" de la séance. Source internet

- Inchoatif : 

  1. Qui exprime une dynamique, une action ou un état qui commence.
    • Un verbe inchoatif.
    • Entamer, entonner, sont des verbes inchoatifs.
    • En latin ad- est un préfixe inchoatif, tout comme ek- en espéranto.
    • L’inchoatif saisit le procès immédiatement à son début, alors que le terminatif le saisit juste avant sa limite finale. Ils s’expriment principalement au moyen de périphrases verbales ou de semi-auxilliaires suivis de l’infinitif, introduit par deux prépositions opposées : se mettre à, commencer à indiquent l’aspect inchoatif — (Martin Riegel et alii, Grammaire méthodique du français 4e édition revue, PUF, 2009, p. 56)
  2. Qui exprime une dynamique qui continue.
    • Un suffixe inchoatif.
  3. Par extension, qualifie la dynamique elle-même.
    • Un travail de recherche inchoatif.
    • Le caractère inventif et inchoatif de la recherche d’Aristote. (CNRS)

- Proleptique : 

      1. Relatif à la prolepse. Tournure proleptique. [Prolepse : grossièrement, rhétorique d'anticipation, là où l'analepse procède du ou par retour en arrière]

                 C'était bien. Je n'en dirai pas davantage .

Baloo

 

 

 

 

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31 janvier 2019

LEÇON n° 4 – mardi 29 janvier 2019

TU MARCELLUS ERIS.

Autant commencer par là. Ce fut une fin de leçon très plaisante. Virgile, Enéide, Chant VI:

Heu, miserande puer, si qua fata aspera rumpas! Tu Marcellus eris.

(Hélas ! Malheureux enfant,  si tu pouvais rompre la cruauté du destin ! Tu seras Marcellus.)

Marcus Claudius Marcellus, fils d'Octavie, soeur d'Auguste, par là son neveu, par ailleurs son gendre, paré de toutes les qualités mais destiné à mourir dans la fleur de l'âge. Il descendait par son père du Marcus Claudius Marcellus, général homonyme et fameux qu'on surnommait L'épée de Rome, qui avait vaincu par deux fois Hannibal lors des batailles de la Deuxième guerre punique, à Nola et à Canusium, et pris Syracuse (en 212 avant J.C. avec crochet obligé par la mort d'Archimède), avant de périr dans une embuscade tendue par le chef punique. Promis au plus grand destin, le Marcellus de Virgile mourut sans atteindre sa vingtième année, officiellement victime de la peste.

Figure de la jeunesse échouée, de l'ambition tranchée, dit A.C. et, depuis Virgile, apostrophe convenue du mentor à son dauphin, citée par Sainte-Beuve et Jules Janin, et qui se rencontre chez Barbey d'Aurevilly (à propos de Vauvenargues), chez Lamartine (à propos de Mistral), chez Gautier (à propos de Balzac), chez Bourget (à propos de Barrès), chez Thibaudet (à propos de Radiguet).

Marcellus

Mais plus encore, ce Marcellus virgilien ne serait-il pas identifiable à Proust, penchant qu'avait ce dernier lui-même, peut-être aussi pour les coups subits du destin (fata aspera ...). Proust avait acheté en 1910 une gravure de Pradier de 1832 d'après un tableau d'Ingres de 1812 (ci-contre). 

La scène d'Ingres représente Virgile, sur la gauche, tenant le manuscrit de l'Enéide déroulé. L'Empereur Auguste et sa sœur Octavie lui font face. Cette dernière s'évanouit lorsque le poète prononce les mots de «Tu Marcellus eris», rappelant son fils mort assassiné. Enfin, assise à côté d'eux, voici Livie, épouse d'Auguste et probable commanditaire du meurtre (hypothèse contraire à la thèse officielle de sa mort).

Source : Musée des Augustins - Toulouse

 Sinon, à propos d'essai, d'essayisme et d'essayiste, on a beaucoup tourné autour de Montaigne & Proust comme autour de Proust & Montaigne. 

Antoine Compagnon parle de proximité essentielle. Lors de la vente de la collection de Pierre Bergé, un exemplaire conservé dans son vélin d'origine de la première édition de 1580 des Essais de Montaigne s'est enlevé pour quelque 700 000 €, tandis qu'un exemplaire de Du côté de chez Swann, le "numéro 1" sur papier du Japon (papier blanc, importé ou imité du papier fabriqué au Japon, fin, soyeux et satiné) que Marcel Proust offrit à Lucien Daudet, avec sa dédicace,  a dépassé le million et demi d'euros.

En mars 1935, un an avant sa mort en avril 1936, Albert Thibaudet, dans la Revue Universelle et dans un article intitulé "Le roman de Montaigne", veut relire ce dernier à la lumière du "roman moderne", de Mauriac, dans une sorte de système de réminiscences anticipées, comme si, ainsi qu'il y avait du Turner dans Poussin (cf. leçon n° 3), il y avait eu du Mauriac dans Montaigne, s'attachant à dégager les linéaments de romans possibles dans les Essais. En guise de dernière théorie littéraire, il distingue trois étapes de l'histoire du roman. Il y eut d'abord, dit-il, le roman de la vie humaine (les romans d'aventures); il y eut ensuite le roman de la comédie humaine (Don Quichotte; l'homme dans la société); il y eut enfin le roman de la condition humaine (de l'humaine condition de Montaigne, avec un clin d'oeil au livre de Malraux, paru en 1933), qui regarde l'homme dans sa vérité. Et comme type de ce dernier, il cite Goethe, Wilhelm Meister : "C'est le roman de la vocation à la condition humaine, qui ne peut se développer véritablement que dans et par la littérature". Il parle de mystique, de religion littéraire, de la vie de l'esprit qui est une religion et prend la place de la "religion de la Chevalerie" de Cervantes. "La vie de l'esprit par les lettres, sa forme suprême." Mais si sous le roman de la vocation à la condition humaine il y a ainsi le roman de la vocation littéraire, c'est de la Recherche qu'il parle, bien plutôt. Et Compagnon cite L'Adoration perpétuelle [L’Adoration perpétuelle est le titre prévu par Marcel Proust pour le passage du Temps retrouvé au cours duquel a lieu la "révélation", adossée aux quatre expériences primordiales vécues par le narrateur dans l’hôtel de Guermantes : les pavés inégaux de la cour, puis, dans le petit salon-bibliothèque, le choc de la cuiller contre l’assiette, la sensation créée par la serviette empesée, et le bruit strident d’une conduite d’eau ]. Thibaudet voit la préfiguration de ce roman [que Steven Spielberg dirait] du troisième type (sic) chez Montaigne, qu'il dit non pas encore romancier, mais "candidat à la qualité de romancier", en "homme d'anecdotes dont il fait le romancement", un homme qui se dévoile, non pas homme de son curriculum vitae, mais homme profond de son écrit ... et l'affaire, dès lors, colle absolument au "cas" Proust.

Séquence essentialiste & Hérédité juive

A.C. s'est notablement attardé sur les prolongements d'une remarque de Maria van Rysselberghe, pendant plusieurs décennies l’amie et la confidente d’André Gide, dont les cahiers (Cahiers de la "petite dame") éclairent l’œuvre et la personnalité de l'écrivain. Dans la Nouvelle Revue Française du premier mai 1921, Gide écrit un long article extrêmement élogieux sur Proust [qu'on peut lire intégralement ici ] dont Compagnon extrait ceci : Si je cherche à présent ce que j'admire le plus dans cette oeuvre, je crois que c'est sa gratuité. Je n'en connais pas de plus inutile, ni qui cherche moins à prouver. - Je sais bien que c'est à quoi prétend toute oeuvre d'art, et que chacune trouve sa fin dans sa beauté. Mais, et c'est là sa qualité, les événements qui la composent s'efforcent tous, et si l'ensemble même est inutile, rien n'y paraît ou n'y devrait paraître qui ne soit utile à l'ensemble, et nous savons que tout ce qui n'y sert pas y nuit. - Dans la Recherche du Temps perdu, cette subordination est si cachée qu'il semble que tour à tour chaque page du livre trouve sa fin parfaite en elle-même. De là cette extrême lenteur, ce non-désir d'aller plus vite, cette satisfaction continue.  Je ne connais pareil nonchaloir qu'à Montaigne, et c'est pourquoi sans doute je ne puis comparer le plaisir  que je prends à lire un livre de Proust  qu'à celui que me donnent les Essais. Ce sont des oeuvres de long loisir. 

Mais en privé, à Maria van Rysselberghe, Gide dit aussi autre chose : Je ne veux pas le faire, mais en parlant de la souplesse de son style, je pourrais dire que c'est juif. Et il y a là, une obsession qui - personnellement - m'étonne et qui s'étale par exemple dans cette citation que fait A.C. du Journal de Gide, écrivant au sortir d'un déjeuner avec Léon Blum, son ancien condisciple du lycée Henri IV. L'article de Gide (du 24 janvier 1914) est long et Compagnon n'en lit que quelques passages qu'il trouve significatifs. Mais l'ensemble m'a tant étonné que je le donne in extenso (j'ai souligné les passages lus): 
Hier, j'avais quitté Auteuil de bon matin pour passer au Mercure, au Théâtre et à la Revue. Je pensais déjeuner avec Paul A. Laurens, et, ne l'ayant point trouvé à son atelier, faisais les cent pas devant le 126 du boulevard Montparnasse à l'attendre. Au lieu de Paul, c'est Léon Blum qui m’est amené ; pour esquiver une invitation à déjeuner avec M. j'ai cru expédient de l'inviter tout aussitôt. Je n'étais pas rasé ; après une nuit d'insomnie, ou plutôt constamment réveillé par la chatte malade, je m'étais levé plein de migraine. Je me sentais laid, terne et bête ; et comme Blum est de cette sorte d'esprits précis qui congèlent le mien à distance et dont l'éclat lucide le maintient en état de constriction et le réduit à l'impuissance - je n'ai rien dit, durant tout le repas, que de niais. 
Repensant cette nuit à la figure de Blum — à laquelle je ne puis dénier ni noblesse, ni générosité, ni chevalerie, encore que ces mots, pour s’appliquer à lui, doivent être déviés sensiblement de leur vrai sens — il me paraît que cette sorte de résolution de mettre continûment en avant le Juif de préférence et de s'intéresser de préférence à lui, cette prédisposition à lui reconnaître du talent, voire du génie, vient d'abord de ce qu'un Juif est particulièrement sensible aux qualités juives ; vient surtout de ce que Blum considère la race juive comme supérieure, comme appelée à dominer après avoir été longtemps dominée, et croit qu'il est de son devoir de travailler à son triomphe, d'y aider de toutes ses forces. 
Sans doute entrevoit-il le possible avènement de cette race. Sans doute entrevoit-il dans l'avènement de cette race la solution de maints problèmes sociaux et politiques. Un temps viendra, pense-t-il, qui sera le temps du Juif ; et, dès à présent, il importe de reconnaître et d'établir sa supériorité dans tous les ordres, dans tous les domaines, dans toutes les branches de l'art, du savoir et de l'industrie. C'est une intelligence merveilleusement organisée, organisante, nette, classificatrice et qui pourrait, dix ans après, retrouver chaque idée exactement à la place où le raisonnement l’avait posée, comme on retrouve un objet dans une armoire. Encore qu'il soit sensible à la poésie, c'est le cerveau le plus anti-poétique que je connaisse ; je crois aussi que, malgré sa valeur, il se surfait un peu. Sa faiblesse est de le laisser voir. Il aime à se donner de l'importance; il veut être le premier à avoir reconnu la valeur d'un tel; il dit, parlant du petit Franck : «J'ai dû te l'envoyer dans le temps» ; et, en parlant de Claudel : « C'était le temps où nous n'étions, avec Schwob, que quelques-uns à l’admirer. » II dit encore : « Que T. aille donc trouver de ma part le maître d'armes X. qui lui donnera de bons conseils. » II ne vous parle qu'en protecteur. A une répétition générale, dans les couloirs d'un théâtre où il vous rencontre par hasard, il vous prend par la taille, par le cou, par les épaules, et, ne l'eût-on pas revu de douze mois, donne à croire à chacun qu'il vous a quitté la veille et qu'on n'a pas de plus intime ami. 
Pourquoi parler ici de défauts ? Il me suffit que les qualités de la race juive ne soient pas des qualités françaises ; et lorsque ceux-ci (les Français) seraient moins intelligents, moins endurants, moins valeureux de tous points que les Juifs, encore est-il que ce qu'ils ont à dire ne peut être dit que par eux, et que l'apport des qualités juives dans la littérature, où rien ne vaut que ce qui est personnel, apporte moins d'éléments nouveaux, c’est-à-dire un enrichissement, qu'elle ne coupe la parole à la lente explication d'une race et n'en fausse gravement, intolérablement, la signification. 
Il est absurde, il est dangereux même de nier les qualités de la littérature juive; mais il importe de reconnaître que, de nos jours, il y a en France une littérature juive, qui n'est pas la littérature française, qui a ses qualités, ses significations, ses directions particulières. Quel admirable ouvrage ne ferait-il pas et quel service ne rendrait-il pas aux Juifs et aux Français, celui qui écrirait l'histoire de la littérature juive — une histoire qu'il n'importerait pas de faire remonter loin en arrière; du reste, et à laquelle je ne verrais aucun inconvénient de réunir et de mêler l'histoire de la littérature juive des autres pays, car c'est la même. Cela mettrait un peu de clarté dans nos idées et retiendrait, sans doute, certaines haines, résultats de fausses classifications. 
Il y aurait encore beaucoup à dire là-dessus. Il faudrait expliquer pourquoi, comment, par suite de quelles raisons économiques et sociales, les Juifs, jusqu'à présent, se sont tus. Pourquoi la littérature juive ne remonte qu’à plus de vingt ans, mettons cinquante peut-être. Pourquoi, depuis ces cinquante ans, son développement a suivi une marche si triomphante. Est-ce qu’ils sont devenus plus intelligents tout à coup ? Non. Mais auparavant, ils n’avaient pas le droit de parler ; peut-être n’en avaient-ils même pas le désir, car il est à remarquer que de tous ceux qui parlent aujourd’hui, il n’en est pas un qui parle par besoin impérieux de parler, — je veux dire pour lequel le but dernier soit la parole et l'œuvre, et non point l'effet de cette parole, le résultat matériel ou moral. Ils parlent parce qu'on les invite à parler. Ils parlent plus facilement que nous parce qu'ils ont moins de scrupules. Ils parlent plus haut que nous parce qu'ils n'ont pas les raisons que nous avons de parler parfois à demi-voix, de respecter certaines choses. 
Je ne nie point, certes, le grand mérite de quelques œuvres juives, mettons les pièces de Porto-Riche par exemple. Mais combien les admirerais-je de cœur plus léger si elles ne venaient à nous que traduites ! Car que m'importe que la littérature de mon pays s'enrichisse si c'est au détriment de sa signification. Mieux vaudrait, le jour où le Français n'aurait plus force suffisante, disparaître, plutôt que de laisser un malappris jouer son rôle à sa place, en son nom.

Je trouve cet essentialisme stupéfiant. Un goût (réminiscence anticipée) de "Grand remplacement"? L'antisémitisme semble évident. Mais est-ce absolument certain? Peut-être pas. Les qualités de "l'autre" sont reconnues, mais il y a chez Gide la peur de voir disparaître une identité culturelle à laquelle il est attaché et dont il ne souhaite plus l'évolution, eût-elle historiquement été construite d'influences de tous bords, de la fusion et de la disparition de nombre de cultures antérieures et premières. Délicat sujet, que Compagnon n'a pas abordé.

Outre Porto-Riche, Compagnon souligne malgré tout que quand il reparle (ailleurs) de littérature juive, Gide cite Catulle-Mendès, Henri Bataille, Henri Bernstein, Julien Benda, Léon Blum bien sûr, mais pas Proust. Néanmoins, dans le refus en 1912 de la NRF pour Du côté de chez Swann, A.C. n'exclut pas qu'il y ait eu quelque chose de cet ordre. 

Explicite ou subliminal, il y a aussi, quoi qu'il en soit, dans le rapprochement de Proust et de Montaigne une référence à "un même degré [chez les deux] d'hérédité juive" (Maria van Rysselberghe). Dans l'orbite d'une telle remarque, Antoine Compagnon développe assez longuement des indications et citations très directement inspirées d'un essai de Paul J. Smith , Réécrire la Renaissance, de Marcel Proust à Michel Tournier, paru en 2009 (plus particulièrement du chapitre Réécrire l'homosexualité: Proust lecteur de Montaigne), dont avait à l'époque rendu compte Matthieu Vernet, chercheur associé auprès de la Chaire de littérature française moderne et contemporaine du Collège de France. J'en reprends les principaux passages utilisés. 

En 1923, dans le numéro commémoratif de la NRF, Hommage à Proust, Albert Thibaudet pose d'emblée les ressemblances entre les deux auteurs: Proust comme Montaigne appartient à la famille des créateurs d'images, et ses images, ainsi que celles de Montaigne, sont en général des images de mouvement. Le plastique, l'écorce des choses ne représentent pour eux que des apparences qu'il s'agit de traverser pour aller chercher le mouvement intérieur qui s'est arrêté ou s'est exprimé par elles. L'univers de Proust et de Montaigne est une projection de schèmes dynamiques , et c'est avec ces schèmes dynamiques que le style, par l'intermédiaire des images s'efforce de coïncider. Leur style ne met pas de mouvement dans les pensées, selon la définition classique, mais il met la pensée dans un mouvement qui lui préexiste et qu'elle se contente d'épouser ou d'interrompre

Thibaudet prend soin de préciser dans quel contexte intellectuel ses réflexions sur les deux auteurs doivent être comprises: ce sont les travaux d'Henri Bergson au sujet du temps et du mouvement. Et il met en rapport le mobilisme constaté chez Montaigne, Bergson et Proust avec une manière juive de penser qui aurait doté la littérature française d'un "doublet franco-sémitique". Cette opinion, formulée avec prudence par Thibaudet a eu beaucoup d'échos. En mars 1923, Albert Cohen publie un article provocateur intitulé "Le Juif et les romanciers français" où il pense avoir découvert un "esprit juif" chez Proust, Bergson et Montaigne : N'est-ce pas un peu grâce à cet esprit juif destructeur que du génie français vient de jaillir une forme nouvelle de roman positif et clairvoyant, être vivant qu'un corset ne construit pas, fécondement dissociateur et relativiste [...] A noter [...] cette merveilleuse faiblesse, cette impossibilité de choisir qu'on pourrait justement reprocher à l'esprit juif [...] et qui fait des "Essais" de Montaigne ou de "A la recherche du temps perdu"  un fleuve entraînant dans sa course lente tant d'alluvions, en envoyant tant de bras à l'exploration de tant de terres étrangères. Pour Albert Cohen, complexité et contradictions sont les maîtres mots de cet "esprit juif" que lui paraissent incarner pleinement Montaigne et Proust. 

De fait, le rapprochement de Proust et de Montaigne est ancien et André Beaunier, critique au Figaro, l'avait déjà fait en 1906, à propos de la traduction préfacée et annotée par Proust de "Sésame et les Lys", de Ruskin: Il lit Ruskin un peu comme Montaigne lisait Plutarque: il "essaye" au contact d'une autre pensée, sa pensée; il s'interroge sur le plus ou moins de créance que lui inspire cette opinion d'un autre qu'il respecte; il a des doutes, il aperçoit des différences multiples entre l'affirmation de l'autre et celle qu'il aurait plaisir à formuler: et insensiblement il arrive à se rendre compte de lui-même. Proust est enthousiasmé par cette critique et l'écrit à Robert de Montesquiou : Comme [Beaunier] m'y comparait à Montaigne et diverses autres personnes de qualité, je n'étais pas fâché de me rendre compte de l'effet que cela avait produit. Mais en fait, Proust sera  très déçu de constater qu'aucun de ses amis n'a lu ce billet , ce qui nourrira l'épisode de "l'article du Figaro" dans Albertine disparue

Revenant sur l'éphémère Revue Juive que dirigea Albert Cohen en 1925 et qui ne connut que six numéros, A.C. souligne combien les jeunes sionistes qui l'animaient (André Spire, Georges Cattaui, Léon Blum) ont adhéré à l'oeuvre de Proust, cité de façon élogieuse dans chaque numéro, admirant le style proustien - le style d'un rabbin commentant les écritures - et le louant comme écrivain juif. André Spire écrira en 1928 un livre intitulé "Quelques juifs et demi-juifs" dont Proust est le phare. Ils trouvent à Proust le style du Talmud à travers la kyrielle de "soit que ..  soit que... soit que" qui accompagne les explications psychologiques. Dans un article de Léon-Pierre Quint, publié dans la Revue : Il est curieux de trouver les très nombreux "que" du XVIII° siècle remplacés chez Proust par des "soit que" ou des "peut-être". Les "que" du XVIII° siècle commandent des propositions subordonnées qui se suivent comme dans une simple énumération. Au contraire, les "soit que" de Proust expliquent presque toujours des motifs différents et souvent contradictoires d'un acte ou d'une attitude. Tel geste, tel sentiment que notre langue exprime d'un seul mot est, en réalité, l'effet de désirs et de pensées multiples. Chacun des "soit" de Proust exprime un de ces désirs; de l'ensemble convergeant des "soit" sort un état de conscience, une décision, comme de plusieurs corps simples, l'oxygène, l'hydrogène, un corps composé unique, l'eau.  

Emile Faguet, pour commencer. Car de fait, c'est avec Faguet qu'A.C. avait entamé la séance, Faguet, un modèle de Norpois, Faguet qui réprouvait que des morceaux d'essais apparaissent dans un roman et critiquait Balzac, le traitant d'essayiste, éreintant Le lys dans la Vallée. Proust défendra Balzac et pastichera le style amphigourique de Faguet en 1908 (repris dans Pastiches et Mélanges)  avec la pseudo-critique d'une pièce dramatique d'Henri Bernstein: L’auteur de le Détour et de le Marché – c’est à savoir M. Henri Bernstein – vient de faire représenter par les comédiens du Gymnase un drame, ou plutôt un ambigu de tragédie et de vaudeville, qui n’est peut-être pas son Athalie ou son Andromaque, son l’Amour veille ou son les Sentiers de la vertu, mais encore est quelque chose comme son Nicomède, qui n’est point, comme vous avez peut-être ouï dire, une pièce entièrement méprisable et n’est point tout à fait le déshonneur de l’esprit humain.  Tant est que la pièce est allée, je ne dirai pas par-dessus les nues, mais enfin est allée aux nues, où il y a un peu d’exagération, mais d’un succès légitime, comme la pièce de M. Bernstein fourmille d’invraisemblances, mais sur un fond de vérité. Etc.

De fait, l'enjeu est important: Peut-on mettre de l'essai dans un roman? Du côté de chez Swann est-il un essai? A.C. renvoie à Henri Ghéon : Voilà une oeuvre de loisir, dans la plus pleine acception du terme - horresco referens, A.C. a lu "acceptation" . Je n'en tire pas argument contre elle. Sans doute le loisir est-il la condition essentielle de l'oeuvre d'art! Il peut aussi la rendre vaine - Toute la question est de savoir, si l'excès de loisir n'a pas conduit l'auteur  à passer ici la mesure et si quelque plaisir que nous prenions à le suivre, nous pouvons le suivre toujours. (...). Son livre est "temps perdu": il se lit page à page, à temps perdu, comme on lit les "Essais". Proust criera à l'éreintement. Mais enfin, le rapprochement avec Montaigne est là, que la leçon veut et va développer, après un détour par la polémique du Prix Goncourt 1919, échappant avec Proust à un écrivain combattant (Roland Dorgelès), tandis que Jean de Pierrefeu attaquait le fond : Ce recueil d'insomnie écrit par un reclus volontaire plaira aux âmes souffrantes que la réalité blesse et qui se réfugient dans le songe (...) M. Proust n'a fait ni un roman, ni un drame, ni quoi que ce soit qui ressemble à une oeuvre littéraire

phoque mdr

 

Il a dit :

Ni quoi que ce soit qui ressemble à une oeuvre littéraire? 

 

 

 

 

 

 

 

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26 janvier 2019

SEMINAIRE n°2 - mardi 22/1/2019

N-Mauriac-D

On en saura davantage là : http://www.item.ens.fr/mauriac/

Je passe du coup sur la longue présentation d'Antoine Compagnon.

On pourra aussi, si on est curieux, se reporter à mon compte-rendu dans le présent blog de son séminaire du mardi 30 janvier 2007 qu'elle avait titré : Un effacement flaubertien de Proust. On le trouve ici. Depuis, si j'ose dire, nous avons tous vieilli de onze ans ensemble ...

 Il sera aujourd'hui beaucoup question de Poussin, pour dire qu'il n'apparaît qu'à quatre reprises dans la Recherche, qu'on pourrait le croire négligé, qu'il l'a peut-être été, mais que cette notation mystérieuse : "Il y a des morceaux de Turner dans l'oeuvre de Poussin", ouvre sur un labyrinthe de questionnements dans les lacis duquel la séminariste va s'efforcer de nous guider.  

                         Nicolas_Poussin_-_Le_massacre_des_Innocents_-_Google_Art_Project 

Ce tableau (Le massacre des innocents) réputé admirable et que je trouve, et qui me laisse, froid ouvre le bal. 

Les dates de Turner : 1775 - 1851

Les dates de Poussin : 1594 - 1665

Avec la phrase de Proust, on se retrouve donc face à cette question des réminiscences anticipées qui avait fait l'objet de quelques réflexions dans le cours d'A.C. de l'année 2007 et  aussi dans un autre séminaire de cette session-là, de Sophie Duval, en date du 6 mars 2007 et dont j'avais rendu compte en deux fois, ici et Je signale d'ailleurs qu'on en trouve également des traces dans un intéressant article de la même Sophie Duval (Revue d'Histoire Littéraire de la France -2006/3, vol. 106) que l'on peut lire ici.

Dans l'immédiat, ce Massacre des innocents  ne faisant rien résonner du (très) peu que je sais de Turner, je me contenterai, concernant ce dernier, de recommander l'excellent et touchant film de Mike Leigh, Mr. Turner, sorti en 2014. Quant à cette réminiscence anticipée de Turner dans Poussin, elle peut aussi me faire conseiller l'amusante étude de Pierre Bayard, spécialiste du genre, Le plagiat par anticipation, où il découvre entre autres un morceau de Proust dans Maupassant via le passage suivant de son roman "Fort comme la mort" :  "Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne que plusieurs fois déjà, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait senti et remarqué. Il existait toujours une cause à ces évocations subites, une cause matérielle et simple, une odeur, un parfum souvent. Que de fois une robe de femme lui avait jeté au passage, avec le souffle évaporé d'une essence, tout un rappel d'événements effacés ! Au fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé souvent aussi des parcelles de son existence ; et toutes les odeurs errantes, celles des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'été, les odeurs froides des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines réminiscences, comme si les senteurs gardaient en elles les choses mortes embaumées, à la façon des aromates qui conservent les momies. " 

Nathalie-Mauriac-Dyer

 

Mais revenons à Nathalie Mauriac-Dyer et à son enquête intelligente, minutieuse, précise et savante, passionnante malgré quelques hésitations dans le "prononcé" ... et dont je ne rendrai pas compte,  faute de temps et de notes prises mais qu'on écoutera fructueusement ici, sur le site du Collège de France.

Je l'ai trouvée solide, très solide face aux relances d'Antoine Compagnon lors de leur échange final, plus riche m'a-t-il semblé, qu'à l'accoutumée. Grâce à elle, peut-être. Grâce à elle sans doute.

 

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24 janvier 2019

LEÇON n° 3 – mardi 22 janvier 2019

ÉTUDE  ou ESSAI ... ou TRAVAUX?

Réf. in TLF (Trésor de la langue française ).

ÉTUDE [En parlant d'une œuvre littér.]:

Ouvrage, article qui contient les résultats d'une recherche. Importante, remarquable étude; consacrer une étude à. Synon. essai. Une étude sur un tableau de Claude, exposé chez le père Malgras, venait de soulever un scandale énorme (ZOLA, Œuvre, 1886, p. 71). Un ouvrage où M. Pierre Lasserre a réuni trois études sur Claudel, Jammes et Péguy (THIBAUDET, Réflex. litt., 1936, p. 129).

ESSAI [En parlant d'une œuvre littér.]:

Ouvrage dont le sujet, sans viser à l'exhaustivité, est traité par approches successives, et généralement selon des méthodes ou des points de vue mis à l'épreuve à cette occasion. Essai poétique, essai sur l'entendement humain. Un essai est un livre pour faire des livres; il ne peut passer pour bon qu'en raison du nombre de fétus d'ouvrages qu'il renferme (CHATEAUBR., Essai Révol., t. 2, 1797, p. 278).
 Au plur. Titre d'ouvrage. Lu hier soir, dans les « Essais de critique et de morale » de Renan, l'essai que je ne connaissais pas sur Lamennais (DU BOS, Journal, 1922, p. 185).

TRAVAUX (?) ...

CITATIONS À L'AMORCE DU COURS  (Odette, Swann)

a - Il avait allégué des travaux en train, une étude — en réalité abandonnée depuis des années — sur Ver Meer de Delft. "Je comprends que je ne peux rien faire, moi chétive, à côté de grands savants comme vous autres, lui avait-elle  répondu. Je serais comme la grenouille devant l’aréopage. Et pourtant j’aimerais tant m’instruire, savoir, être initiée. Comme cela doit être amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de vieux papiers", avait-elle ajouté avec l’air de contentement de soi-même que prend une femme élégante pour affirmer que sa joie est de se livrer sans crainte de se salir à une besogne malpropre, comme de faire la cuisine en "mettant elle-même les mains à la pâte". "Vous allez vous moquer de moi, ce peintre qui vous empêche de me voir (elle voulait parler de Ver Meer), je n’avais jamais entendu parler de lui ; vit-il encore ? Est-ce qu’on peut voir de ses œuvres à Paris?" 

b - Certains jours pourtant, mais rares, elle venait chez lui dans l’après-midi, interrompre sa rêverie ou cette étude sur Ver Meer à laquelle il s’était remis dernièrement.

c - "Avez-vous laissé seulement ici votre essai sur Ver Meer pour pouvoir l’avancer un peu demain ? Quel paresseux! Je vous ferai travailler, moi !"

d - En ce qui concerne Odette, on aurait pu se rendre compte que si, certes elle n’avait jamais entièrement compris l’intelligence de Swann, du moins savait-elle les titres, tout le détail de ses travaux, au point que le nom de Ver Meer lui était aussi familier que celui de son couturier.

ALORS, études, essais ou travaux ?

A.C. semble vouloir installer la leçon dans la logique de cette question autour de ces trois termes: équivalence, similarité, identité, nuances? ... ce qui va me sembler assez vite peu intéressant. Il fournit quelques indications liminaires et rajoute une citation où il souligne par ailleurs la précision des informations de Proust: "Maintenant qu’il s’était remis à son étude sur Ver Meer, il aurait eu besoin de retourner au moins quelques jours à la Haye, à Dresde, à BrunswickIl était persuadé qu'une « Toilette de Diane » qui avait été achetée par le Mauristhuis à la vente Goldschmidt comme un Nicolas Maes était en réalité de Ver Meer. Et il aurait voulu pouvoir étudier le tableau sur place pour étayer sa conviction."

diane

 Note complémentaire : C’est  Théophile Thoré-Bürger (1807 - 1869), avocat auto-transformé en spécialiste de Vermeer, qui,  ayant redécouvert dans des musées et collections particulières des oeuvres ignorées d'un peintre à l'époque moins célébré qu'aujourd'hui a reconnu le tableau dès 1866. La toile toutefois ne sera définitivement attribuée à Vermeer qu'en 1907, après que le directeur du Mauristhuis y a découvert des similitudes avec "Le Christ dans la maison de Marthe et Marie", où Vermeer est clairement identifiable par la signature sur le tabouret de Marie. De fait, dans le soi-disant tableau de Nicolas Maes, on n'avait pas reconnu Vermeer parce que, en rupture avec ce qu'on en connaissait, c’est un tableau mythologique et non une scène de genre, c’est le seul tableau de Vermeer avec un chien, le seul avec un dos nu, et que la signature, située entre le chien et le chardon, avait été mal déchiffrée. [Source : Annick Polin - Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec]

Littérature versus Conversation. A.C. évoque les différences de style prêtées à Swann dans ses deux activités d'érudit et de mondain, et affirme le souci de Proust: comment écrire avec esprit sans pour autant confondre littérature et conversation, ce qu'il reproche à Sainte-Beuve dans ses Lundis ? Il trouvait de la drôlerie dans la vie à Henri Bernstein [auteur dramatique oublié dont la pièce Le Voleur, drame bourgeois, en 1906, assura la notoriété], lequel n'en manifestait pas dans ses pièces, estimait que Montesquiou renonçait en écrivant au talent qu'il déployait dans la conversation, et s'interrogeait sur la possibilité d'introduire dans la littérature de l'esprit sans abaisser la première par le second.

Quelques remarques sur la connotation ennuyeuse du terme travaux, associé à Brichot ou, dans la citation qu'il fournit et qui concerne l'ambassadrice de Turquie, à "allemands": Il aurait été impossible de la prendre en défaut sur les plus récents travaux allemands, qu'ils traitassent d'économie politique, des vésanies [i.e. maladies mentales], des diverses formes de l'onanisme ou de la philosophie d'Epicure. "Travaux" est du vocabulaire de Norpois, des publications dans la Revue des deux mondes. A.C. évoque la rencontre de Bloch et de Norpois et cite, parce qu'y cohabitent "travaux" et "études", ce passage  :  ... Mme de Villeparisis ayant assez longuement parlé à M. de Norpois des travaux littéraires de Bloch.

— Vous n’êtes pas de votre temps, dit à celui-ci l’ancien ambassadeur, et je vous en félicite, vous n’êtes pas de ce temps où les études désintéressées n’existent plus, où on ne vend plus au public que des obscénités ou des inepties. Des efforts tels que les vôtres devraient être encouragés si nous avions un gouvernement.

Suivent quelques autres références-citations-allusions de la Recherche :

- M. de Bréauté, auteur d’une étude sur les Mormons, parue dans la Revue des Deux–Mondes ...

Je [Brichot] ne sais de reçu par elle [Mme de Villeparisis] que notre ami Thureau-Dangin, qui avait avec elle d'anciennes relations de famille, et aussi Gaston Boissier, qu'elle a désiré connaître à la suite d'une étude qui l'intéressait tout particulièrement. Il y a dîné une fois et est revenu sous le charme

D'un échange entre la Duchesse de Guermantes et la Princesse de Parme, A.C. cite, sans que je saisisse avec exactitude la situation de la citation par rapport à cette affaire d'études/essais/travaux :

- Zola un poète !

- Mais oui, répondit en riant la duchesse, ravie par cet effet de suffocation. Que Votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu'il touche. Vous me direz qu'il ne touche justement qu'à ce qui ... porte bonheur! Mais il en fait quelque chose d'immense; il a le fumier épique! C'est l'Homère de la vidange! Il n'a pas assez de majuscules pour écrire le mot de Cambronne. 

De fait, A.C. a plaisir à préciser que la duchesse cite en substance Barbey d'Aurevilly dans ses éreintements :  M. Émile Zola, l'auteur de L'Assommoir, cet Hercule souillé qui remue le fumier d'Augias et qui y ajoute !… M. Émile Zola croit qu'on peut être un grand artiste en fange comme on est un grand artiste en marbre. Sa spécialité, à lui, c'est la fange. Il croit qu'il peut y avoir très bien un Michel-Ange de la crotte… De fait - remarque personnelle -  Homère de la vidange est mieux trouvé parce que Barbey n'a pas osé aller jusqu'à Michel-Ange de la merde. Il aurait au moins pu risquer Michel-Ange de la fiente, qui fût passé, me semble-t-il, ou Michel-Ange de la déjection ou, ce qui me paraît meilleur, Michel-Ange de l'ordure.

Sur le vocabulaire de l'étude, avec possibilité qu'elle soit psychanalytique, historique, etc. on fait un crochet vers Balzac pour rappeler qu'il avait réparti en trois grands ensembles sa  Comédie HumaineÉtudes de mœursÉtudes philosophiques et Études analytiques. 

A.C. souligne que Proust utilise encore ce terme d'étude pour désigner des notes préparatoires d'écrivain se livrant à des observations mondaines ... ou pour qualifier les Lundis de Sainte-Beuve. Et il profite de ce que le vocable est dans la longue citation qui suit pour réorienter son propos vers une question de fond, d'ailleurs intéressante:

Nous la [Mme de Villeparisis] croyions sur parole tandis qu'elle jugeait ses Titiens, la colonnade de son château, l'esprit de conversation de Louis-Philippe. Mais – comme ces érudits qui émerveillent quand on les met sur la peinture égyptienne et les inscriptions étrusques, et qui parlent d'une façon si banale des oeuvres modernes que nous nous demandons si nous n'avons pas surfait l'intérêt des sciences où ils sont versés, puisque n'y apparaît pas cette même médiocrité qu'ils ont pourtant dû y apporter aussi bien que dans leurs niaises études sur Baudelaire – Mme de Villeparisis interrogée par moi sur Chateaubriand, sur Balzac, sur Victor Hugo, tous reçus jadis par ses parents et entrevus par elle-même, riait de mon admiration, racontait sur eux des traits piquants comme elle venait de faire sur des grands seigneurs ou des hommes politiques, et jugeait sévèrement ces écrivains, précisément parce qu'ils avaient manqué de cette modestie, de cet effacement de soi, de cet art sobre qui se contente d'un seul trait juste et n'appuie pas, qui fuit plus que tout le ridicule de la grandiloquence, de cet à-propos, de ces qualités de modération de jugement et de simplicité, auxquelles on lui avait appris qu'atteint la vraie valeur : on voyait qu'elle n'hésitait pas à leur préférer des hommes qui, peut-être, en effet, avaient eu, à cause d'elles, l'avantage sur un Balzac, un Hugo, un Vigny, dans un salon, une académie, un conseil des ministres, Molé, Fontanes, Vitrolles, Bersot, Pasquier, Lebrun, Salvandy ou Daru.

Et Sainte-Beuve se cachant sous Mme de Villeparisis, la question n'est-elle pas celle de savoir pourquoi, navré des âneries dont il s'était rendu coupable à propos de Baudelaire ou de Stendhal, on devrait lui faire confiance quand il parle de Port-Royal ou de la poésie du XVI° siècle. Mais - et A.C. le redit car il l'a évoqué dans une des deux leçons précédentes - cette idée "contre Sainte-Beuve", ce dernier, ne se l'appliquât-il pas, l'avait lui-même avancée. A l'appui de ceci, il cite d'ailleurs l'historien de l'art Louis Hourticq écrivant dans le Figaro en 1904 : "Sainte-Beuve dit quelque part à peu près ceci : Quand on voit la quantité de bévues que commettent les savants quand ils parlent de leur temps, on se demande avec effroi ce que peuvent bien valoir leurs histoires du temps passé." En incidente et à mi-voix, le calembour de Balzac : Sainte-Beuve, sainte bévue.

Il précise encore cette fois à partir de "Chateaubriand et son groupe littéraire" ce qu'il a peut-être déjà cité l'une des deux semaines passées : Tout le monde est fort,  à prononcer sur Racine et Bossuet … Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public. Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique. Combien peu le possèdent.

Arrivé là, je reconnais que mon écoute a commencé sérieusement à fatiguer et que je m'interrogeais non moins sérieusement sur l'intérêt de tant d'étude (de bla-bla?) sur le mot étude. Et puis ... j'ai été un peu relancé par une bifurcation, lorsque A.C. a évoqué l'identification grandissante, au fil des volumes posthumes de la Recherche (qu'en aurait-il été si le temps lui avait été donné de les retravailler autant que Du côté de chez Swann ?), entre le narrateur et l'auteur, et posé, à partir d'une phrase de la grand-mère du narrateur la question de la joie d'écrire : "Ma grand-mère me disait que je travaillerais bien et avec joie si je me portais bien".

A.C. renvoie à l'épisode de la page d'écriture des deux clochers de Martinville: ... quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles qu’il avait achetées au marché de Martinville, j’eus fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux, que, comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête. 

A.C. rapproche cette expression de joie d'une page de Taine, dans son roman inachevé Etienne Mayran, roman, dit-il, de la vocation intellectuelle. Lorsque le héros découvre qu'il est un intellectuel, qu'il a des idées, il exulte d'une joie visible et son ami lui dit : Cocorico, tu as l'air d'une poule qui vient de faire un oeuf.

Question: la joie (éprouvée par l'auteur) est-elle un critère de la réussite littéraire? A.C. cite Emile Faguet jugeant le Capitaine Fracasse : Le premier volume de Fracasse est d'un pittoresque ravissant, le second n'est plus qu'un roman de cape et d'épée très vulgaire, analogue mais inférieur au "Belle-Rose" d'Amédée Achard [Note : 1814-1875 ; "Belle-Rose" est un de ses romans; il fut l'un des premiers auteurs de cape et d'épée, grand imitateur de Dumas, avec par exemple Les Coups d'épée de M. de la Guerche qui ont enchanté mes 12 ou 13 ans], où l'on sent que l'auteur s'ennuie, ouvrage dont le commencement est écrit pour des amateurs et la fin pour des écoliers.

Proust, dit A.C. connaît bien ce passage et le commente à sa façon : Quand je vois Monsieur Faguet dire dans ses essais de critique [A.C. précise qu'il s'agit, plus exactement, de ses "Etudes littéraires" de 1903] que le premier volume du Capitaine Fracasse est admirable et le second insipide, que dans Le Père Goriot, tout ce qui se rapporte à Goriot est du premier ordre et tout ce qui se rapporte à Rastignac du dernier, je suis aussi étonné que si j'entendais dire que les environs de Combray étaient laids du côté de Méséglise mais beaux du côté de Guermantes, quand Monsieur Faguet continue en disant que les amateurs ne lisent pas Le Capitaine Fracasse au-delà du premier volume, je ne peux que plaindre les amateurs, moi qui ai tant aimé le second, mais quand il ajoute que le premier a été écrit pour les amateurs et le second pour les écoliers, ma pitié se change en mépris pour moi-même car je découvre combien je suis resté écolier, et quand il assure que c'est avec le plus profond ennui que Gautier a écrit ce second volume, je suis bien étonné que cela ait pu être si ennuyeux d'écrire une chose qui fût plus tard si amusante à lire. Peut-on en déduire, dit A.C. que Proust a dû écrire en riant les passages comiques de la Recherche?

On voit dans la citation précédente que Proust donc identifie "Essais" et "Etudes", comme le narrateur nomme ses "Etudes" du travail, donc des "Travaux". Ainsi ici, lorsque sa mère vient le réconforter dans son deuil (la perte de sa grand-mère): Elle aimait à me parler doucement du temps où ma grand'mère était plus jeune, craignant que je ne me fisse des reproches sur les tristesses dont j'avais pu assombrir la fin de cette vie, elle revenait volontiers aux années où mes premières études avaient causé à ma grand'mère des satisfactions que jusqu'ici on m'avait toujours cachées. Nous reparlions de Combray, ma mère me dit que là-bas du moins je lisais et qu'à Balbec je devrais bien faire de même si je ne travaillais pas

On finit la leçon en recommençant à tourner autour des emplois du terme "études". Quid de ces "premières études" d'un narrateur identifiable à Proust? Sans doute les textes réunis dans Les plaisirs et les jours, qui avaient été publiés en 1892/1893 dans le Banquet et la Revue Blanche, toujours sous-titrés "Etudes" et numérotés et que dans l'édition de la Pléiade de 1971, Pierre Clarac désigne sous l'intitulé général "Etudes et nouvelles". Pour Proust, c'est semble-t-il un genre, proche du poème en prose ...

Degas-étude-de-main

Terme de musique, terme de peinture, on trouve aussi "études" à propos d'Elstir et des mains d'Andrée : Déjà à lui seul et même sans les conséquences qu’il eût entraînées sans doute, le contact des mains d’Albertine m’eût été délicieux. Non que je n’eusse jamais vu de plus belles mains que les siennes. Même dans le groupe de ses amies, celles d’Andrée, maigres et bien plus fines, avaient comme une vie particulière, docile au commandement de la jeune fille, mais indépendante, et elles s’allongeaient souvent devant elle comme de nobles lévriers, avec des paresses, de longs rêves, de brusques étirements d’une phalange, à cause desquels Elstir avait fait plusieurs études de ces mains. Et dans l’une où on voyait Andrée les chauffer devant le feu, elles avaient sous l’éclairage la diaphanéité dorée de deux feuilles d’automne.

Compagnon renvoie aux "études de main" de Degas que l'on peut voir au musée d'Orsay. Il lit la fin de la longue dédicace à Willie Heath, mort tout jeune de la dysenterie, qu'il avait aimé et à qui il offre ainsi  Les Plaisirs et les Jours : "Je vous donne ce livre. Vous êtes, hélas ! le seul de mes amis dont il n’ait pas à redouter les critiques. J’ai au moins la confiance que nulle part la liberté du ton ne vous y eût choqué. Je n’ai jamais peint l’immoralité que chez des êtres d’une conscience délicate. Aussi, trop faibles pour vouloir le bien, trop nobles pour jouir pleinement dans le mal, ne connaissant que la souffrance, je n’ai pu parler d’eux qu’avec une pitié trop sincère pour qu’elle ne purifiât pas ces petits essais". Les études sont devenues de "petits essais".

Renvoi enfin à un rêve du narrateur où son père lui parle de sa grand'mère : Elle demande quelquefois ce que tu es devenu, on lui a même dit que tu allais faire un livre, elle a paru contente, elle a essuyé une larme. Mais encore : livre de petits essais? livre d'études critiques? livre-roman? Toutes les voies sont ouvertes à ce moment de la Recherche, jusqu'au Temps retrouvé.

Ecrire

Oui, bon, c'est bien long tout ça quand même, pour bien peu. Avec une question auto centrée: Et si, dans cette affaire, je ne m'astreignais à écouter ces cours que parce que le vrai plaisir, c'est la "joie d'écrire", la joie d'en rédiger, peut-être faussement grognon, un compte rendu qui m'oblige à circuler un peu sur le Net pour contrôler une citation, en apprendre davantage sur un personnage cité (voire le découvrir), récupérer une image, relire quelques paragraphes de la Recherche, re-côtoyer Proust, toutes choses que je ne ferais probablement plus sans cette assiduité-prétexte des mardis du premier trimestre de l'année, fussent-ils transformés en mercredis ou jeudis d'écoute audio (?)

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18 janvier 2019

SEMINAIRE N°1 DE 2019

Jerome-Bastianelli

Jérôme Bastianelli / Notice Wikipédia :

Polytechnicien de formation (X90), il appartient au Corps des ingénieurs de l'aviation civile (fusionné en 2003 avec le Corps des ponts et chaussées) après avoir choisi l'ENAC comme école d'application.

Il a par ailleurs étudié le piano, le violon, l'harmonie et le contrepoint.

Il commence à travailler en 1996 au ministère des Transports, comme chef du département technique du Bureau d'enquêtes et d'analyses pour la sécurité de l'aviation civile. En 2006, il devient rapporteur de la 7e chambre de la Cour des comptes.  Il travaille ensuite dans le secteur culturel, comme directeur général délégué adjoint (2009-2015) puis directeur général délégué du Musée du Quai Branly. 

On peut aussi consulter (plus copieusement) le site Paroles de Corse (https://www.parolesdecorse.fr/jerome-bastianelli-un-homme-de-lart/)

ECCE HOMO ...  Jérôme Bastianelli est  donc le séminariste du jour et premier de la session 2019.

Il vient parler de Proust et de Ruskin, et A.C. souligne qu'il est aussi Président de la Société des Amis de Marcel Proust et de Combray, nous invitant à adhérer à cette estimable institution, avec deux mots du Concours de pastiches proustiens qu'elle organise en ce début d'année (https://www.amisdeproust.fr/index.php/fr/concourspastiches2019).

On y réfléchira.

J.B. (X 90) reçu par A.C. (X 70) ... et chroniqué par C.J. (X 63), une circonstance piquante?

De fait, la chronique sera des plus brèves. Non que l'intervention n'ait pas été intéressante, elle le fut, mais par cette motivation amoindrie qui succède à la rédaction déjà un peu fatiguée d'un ersatz de compte-rendu de la leçon précèdant le séminaire.  Sans compter ceci, qui redouble ce que je viens de dire de son intérêt, que l'appétit rédactionnel est proportionnel à l'irritation d'un éventuel désaccord avec les propos tenus, soit sur la forme, soit sur le fond, laquelle irritation aiguise la plume comme la pulsion "persifleuse". Or point d'irritation, ici.

Introduisant l'intervention, A.C. pilotera ensuite, as usual, la dernière séquence de questions-réponses. Je l'ai retrouvé, d'une année sur l'autre,  dans sa lenteur savante et inégalement précise de questionneur, qui m'a semblé d'abord un peu déstabiliser le séminariste avant que celui-ci ne trouve son rythme, pour un échange sans désagrément  mais sans réel approfondissement. Y en avait-il d'ailleurs à attendre? 

                                        Proust, RuskinRuskin

Proust et Ruskin, Ruskin et Proust, la Bible d'AmiensSésame et les lys, citations diverses, soulignement de quelques hiatus interprétatifs, de quelques contresens, voire, comme tout traducteur impliqué, de la tentation de biaiser la transcription dans le sens de sa propre pensée, dénonciation des paradoxes d'un transcripteur qui cède à l'idolâtrie en dénonçant celle que Ruskin dénonce ou à laquelle, ailleurs il cède ... Agréable à suivre. 

Au passage, les pièges bien connus du faux ami actually.

Au passage aussi, Jérôme Bastianelli se rattrape sur un plus-que-parfait (était paru) rapidement rectifié (en avait paru) avec l'esquisse d'un sourire faisant référence à la sortie sur le thème d'Antoine Compagnon lors de l'heure précédente et au sujet de Pierre Clarac.

Sur ces rigueurs grammaticales, on peut lui reprocher, trébuchement oral, un "qui les enjoignait à" fautif, en lieu et place du plus correct "qui leur enjoignait de" ... Enjoindre est à la mode, et  "piégeux". La critique est aisée.

Oui, une heure agréable autour d'une présentation claire. On se laisse porter, sans prendre de notes. C'est toujours un peu injuste pour un exposé assurément longuement travaillé. Loi du genre.

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