Mémoire-de-la-Littérature

05 octobre 2014

Où l'on cita A.C. ….

FinkieBariccoBégaudeau  De tout, un peu, dont une intervention d'Alain Finkielkraut désolé qu'Antoine Compagnon puisse imaginer Baudelaire faisant des selfies ....     On peut aller lire sur AutreMonde ... 

 

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25 septembre 2014

BALZAC - LECTURE : LE PERE GORIOT

Epreuve anticipée de français oblige, avoir un petit fils en classe de première, c'est reprendre quelques classiques. Il faut pouvoir discuter! Le professeur donnait le choix : Balzac et  Le père Goriot vs Maupassant et Bel-Ami. On avait lu et même étudié Bel-Ami l'an passé, en seconde.

Donc, Balzac!D'où ce qui suit.

Quand alzheimer est au programme des craintes de la décennie suivante, mieux vaut prendre ses précautions et des notes. Et puis cela fixe les idées. Rédiger, c'est déjà se souvenir.

 

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Rastignac&VautrinGoriotRastignacRastignac & Vautrin, Goriot, Rastignac ...

Madame Vauquer, née à Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve-Sainte-Geneviève [rue Tournefort], entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau.

Voilà pour l'incipit. L'action se passe en 1819.

La Maison-Vauquer va jouer dans l'affaire un rôle pivot. Elle est à elle seule un personnage. C'est en quelque sorte la scène de théâtre, le lieu central d'où partent les protagonistes essentiels pour vivre les péripéties du roman, et où, revenus de leurs aventures, ils en rassemblent et assimilent les conséquences. Dans cet antre ou dans cette caverne, une sombre divinité domine, qui elle n'en sort pas ou du moins dont on ne suit pas les sorties, Vautrin, personnage éminent de la Comédie humaine, ancien forçat, bagnard évadé, toujours en cavale, de son vrai nom Jacques Rollin, de son surnom, Trompe-la-mort, homosexuel, philosophe cynique des turpitudes sociales et bien décidé à les gérer à son profit, ému, troublé par le charme juvénile d'Eugène de Rastignac, autre figure majeure de la Comédie humaine, provincial monté à Paris pour y chercher la réussite, et qu'il voudrait prendre sous son aile, dont il voudrait guider les premiers pas et assurer le succès.

Le tour des personnages, principaux et secondaires :

Mme Vauquer, la patronne. Elle a cinquante ans (en contradiction avec son statut de patronne de la pension depuis quarante ans…) et  a eu bien des malheurs. Elle est veuve et l'on ne sait rien du mari décédé et de la fortune qu'il aurait eue et perdue. Portrait physique peu flatteur. Et ceci: Toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne.

Sylvie (la grosse Sylvie) : c'est la cuisinière de la pension.

Christophe : garçon de peine de la maison

Il y a là sept pensionnaires internes, qui disposent d'un appartement et prennent leurs repas.

Mme Couture : veuve d'un intendant militaire . Parente éloignée de la mère décédée de Victorine Taillefer, elle materne celle-ci, qu'elle a en quelque sorte recueillie, qui partage son appartement et qu'elle élève dans la bigoterie.

Victorine Taillefer: c'est une jeunesse toute pâle aux cheveux d'un blond fauve, non dépourvue de grâce; elle a été repoussée après la mort de sa mère par son père, homme fort riche, au profit de son frère. Elle est  timide, soumise,  elle aime son père malgré ses rebuffades … et elle est sous le charme de Rastignac.

Poiret : sans prénom. Présenté comme un vieillard. Personnage falot, ex-petit employé, amoureux transi de Mlle Michonneau. Balzac l'affuble du qualificatif d'idemiste (néologisme qu'il forge à partir du latin idem, signifiant le même) parce qu'il répète systématiquement les phrases qu'on lui adresse ou qu'il entend.

Vautrin: déjà présenté. Personnage haut en couleur dont le rôle court tout au long de la Comédie humaine. Il a ici quarante ans.

Mlle Michonneau: fait la paire dans l'insignifiance avec Poiret, son seul proche, mais en y ajoutant une méchanceté envieuse de vieille fille.

Jean-Joachim Goriot (Le père Goriot ): ancien vermicellier (fabricant de vermicelles, de pâtes d'Italie et d'amidon); il a fait fortune pendant la Révolution de 1789 en trafiquant plus ou moins sur les farines; vieillard de soixante-neuf ans environ, il est arrivé aisé à la Maison-Vauquer où il mourra, totalement ruiné par ses filles.

Eugène de Rastignac: … jeune homme venu des environs d'Angoulême à Paris pour y faire son droit. Il a laissé, outre son père, une mère et deux sœurs ( Laure et Agathe) au pays, prêtes à se saigner aux quatre veines pour sa réussite. Sa famille se soumet aux plus rudes privations afin de lui envoyer douze cent francs par an. Il est bien décidé à réussir, et envisage de le faire plus par les femmes que par les études de droit. Il va se prendre, et réciproquement, d'affection pour le père Goriot.

Outre ces pensionnaires , Mme Vauquer avait, bon an, mal an, huit étudiants en droit ou en médecine , et deux ou trois habitués qui demeuraient dans le quartier, abonnés pour le dîner seulement . Un seul se distinguera comme personnage : Horace Bianchon, étudiant en médecine et ami de Rastignac.

On trouve ensuite, qui naviguent dans ce monde extérieur qu'est Paris, quand on quitte la Maison-Vauquer :

Mme de Beauséant (Vicomtesse) : reine de la mode, apparentée à Mme de Marcillac, une tante de Rastignac autrefois présentée à la Cour, où elle avait connu les sommités aristocratiques; Mme de Beauséant va introduire Eugène dans le monde, sur la recommandation de Mme de Marcillac, en commençant par une invitation de bal. Mme de Beauséant est la maîtresse du marquis d'Ajuda-Pinto, un riche noble portugais qui l'abandonne pour se marier.

Anastasie de Restaud, née Goriot : elle est une des deux filles du Père Goriot. Son charme et son énorme dot (huit cents mille francs) ont séduit le Comte de Restaud, faisant d'elle une comtesse. Elle est la maîtresse du comte Maxime de Trailles, dandy, séducteur et joueur.

Delphine de Nucingen, née Goriot : c'est l'autre fille du père Goriot. Même énorme dot que sa sœur (huit cent mille francs). Elle a retenu l'attention d'un banquier alsacien, le baron Frédéric de Nucingen, personnage récurrent de la Comédie humaine, dont Balzac ne cesse de caricaturer l'accent. Un exemple: Fous êtes sir d'être pien ressi  pour Vous êtes sûr d'être bien reçu. Délaissée par son mari qui entretient une maîtresse, abandonnée par son amant (le comte Henri de Marsay, dandy arriviste, un véritable monstre, un libertin jeune), Delphine va  tomber dans les bras de Rastignac .

Quelques autres personnages enfin sont cités, au passage, qui ressurgissent dans les différents récits de la Comédie humaine avec des rôles importants. On retiendra surtout Maître Derville, avoué du père Goriot (un avoué représente son client dans les affaires de justice, engage pour lui des procédures) et l'usurier Gobseck.

Le déroulement des faits, la ligne narrative, l'intrigue:

Présentation de la Maison –Vauquer. Anecdotes. Les visites furtives et intéressées de ses filles au Père Goriot ( elles viennent lui demander un argent destiné à leurs plaisirs (frais de toilette, amants) qu'elles ne peuvent obtenir de leurs maris; fou d'amour paternel, il dilapide progressivement les biens qui lui restent pour accéder à leurs désirs) les font prendre par les pensionnaires pour ses maîtresses .

Premier bal de Rastignac. Il en revient étourdi et décidé à tenter sa chance auprès d'Anastasie de Restaud qu'il y a rencontrée. Rentrant dans la nuit à la pension, il surprend le père Goriot en train de transformer en lingot en la tordant une soupière en vermeil.

Le lendemain matin, Goriot file négocier chez l'usurier Gobseck son lingot et à son retour, il envoie par Christophe à sa fille Anastasie un billet acquitté (une reconnaissance de dette de Maxime de Trailles qu'il prend à son nom pour complaire à Anastasie) dont Vautrin prend au passage connaissance. Sait-il, lui, la vérité sur les visiteuses de Goriot et nous en informe-t-il à moitié avant d'être interrompu : "C'est un imbécile assez bête pour aimer les filles qui …"?

Eugène veut comprendre le fond de l'affaire. Il ira questionner Mme de Restaud.

Il s'y rend, y croise sans être vu le père Goriot qui sort par l'escalier de service. Il y rencontre aussi Maxime de Trailles. D'abord bien reçu par M. de Restaud, il se vante de loger dans la même pension que le père Goriot, et comprend au changement d'atmosphère qu'il a fait une gaffe.

Il se rend de là chez Mme de Beauséant dans l'espoir qu'elle l'éclairera. Il y trouve le marquis d'Ajuda-Pinto, venu préparer sa rupture au terme de trois ans de liaison, qui se hâte de s'esquiver.  Mme de Beauséant apprend à Rastignac la vérité: Anastasie est la fille de Goriot. Puis elle complète: Delphine de Nucingen est son autre fille. Et elle explique la relation finissante de Delphine avec Henri de Marsay, précisant que toute l'ambition de Mme de Nucingen est de pénétrer la haute société en étant présentée à elle, Mme de Beauséant, et poussant Eugène à la courtiser avec cet argument qu'il pourra lui obtenir cette présentation. Voilà pour les visiteuses de la Maison-Vauquer.

Eugène comprend que pour plaire dans Paris, il faut savoir paraître. Echange touchant de lettres avec sa mère et ses sœurs à qui il demande de sacrifier leurs économies pour qu'il puisse se montrer décemment dans le monde, et qui le font. De quoi lui mettre le pied à l'étrier. Mais au-delà …

Vautrin, qui a deviné les ambitions et les difficultés financières d'Eugène lui donne une très longue leçon de vie et de cynisme dans le jardin de la Maison-Vauquer en l'éclairant sur les ressorts cachés de la vie parisienne et de la réussite mondaine par l'argent … avant de lui faire une proposition. Il s'agirait d'épouser Victorine Taillefer, déjà toute séduite, et d'en tirer fortune par l'assassinat concomitant de son frère sous prétexte de duel machiné par un intermédiaire. Perdant son héritier mâle, le père Taillefer serait contraint de rappeler auprès de lui sa fille et de la faire bénéficier de sa fortune . Vautrin prévoit une dot d'un million de francs et demande une commission de 20%. Refus indigné de Rastignac.

Le père Goriot apprend à Eugène, qui veut approcher celle-ci pour suivre les conseils de Mme de Beauséant, que Delphine ira au bal du Maréchal Carigliano le lundi suivant. Il va demander à Mme de Beauséant son appui pour y être. En fait elle mène Rastignac le soir même au théâtre où le marquis d'Ajuda le présente à Mme de Nucingen. Il reste dans la loge de cette dernière et y pousse quelques avantages.

A la Maison-Vauquer et à travers le souci commun d'Anastasie et surtout de Delphine, Eugène va se rapprocher du père Goriot. En même temps, la proposition repoussée de Vautrin le ronge .

Il se rapproche de Mme de Nucingen. Elle l'envoie jouer cent francs à la roulette pour lui en rapporter six mille (il est chanceux! Il en gagne même sept!) afin de s'acquitter d'un dû auprès de M. de Marsay et d'en prendre congé.

Pour mener la vie qu'il mène, Rastignac s'est endetté et Vautrin lui rappelle sa proposition, renouvelle ses offres, et prête trois mille francs en attendant. Rastignac hésite. Il commence à compter vaguement fleurette à Victorine Taillefer. Nous avons donc tué le mandarin? lui dit un jour Brianchon en sortant de table. Pas encore, répondit-il, mais il râle. Allusion à une question qu'ils se sont posée, Brianchon et lui, prise d'après Balzac dans Rousseau et semble-t-il en fait dans Chateaubriand sous la forme suivante (Génie du Christianisme, 1ére partie, livre VI, chapitre II): Si tu pouvais par un seul désir, tuer un homme à la Chine, et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu'on n'en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir?

Apparition d'un soi-disant M. Gondureau, un policier sur les traces du forçat Jacques Collin, qui soudoie Mlle Michonneau pour qu'elle parvienne à droguer Vautrin lors d'un déjeuner à la pension, et à manœuvrer pour lui ôter, endormi, sa chemise et faire apparaître d'une tape, sur son épaule, la marque infamante qui y a été gravée au fer rouge (TP pour les travaux à perpétuité, TF pour désigner les faussaires, T pour les travaux à temps limité) et qui le trahira et permettra son arrestation.

Eugène se fait doucement à l'idée de céder aux offres de Vautrin. Il courtise de plus près Victorine. Vautrin met l'affaire de l'assassinat du jeune Taillefer en route : Nos deux dandies se sont piochés (battus). (…). Notre pigeon a insulté mon faucon. A demain dans la redoute de Clignancourt. A huit heures et demie, Mademoiselle Taillefer héritera de l'amour et de la fortune de son père. (…) Rastignac écoutait d'un air stupide et ne pouvait rien répondre.

Eugène veut prévenir les Taillefer père et fils du guet-apens. Au même moment, le père Goriot lui apprend que Delphine de Nucingen, qui est maintenant sa maîtresse, a loué pour lui un joli appartement qu'elle a meublé, le tout en réalité aux frais de son père, lequel a sacrifié ses dernières cartouches pour répondre à ce désir et supplie qu'on le laisse utiliser une chambre, au-dessus, pour être près de sa fille quand elle viendra et pour qu'Eugène lui parle d'elle et de sa sœur, qu'il voit dans le monde, tous les soirs.

A la pension Vauquer, c'est la fête, on ouvre des bouteilles sous l'impulsion de Vautrin qui sent son coup (20% sur la dot espérée de Victorine, future épouse Rastignac) sur le point de réussir. Il drogue Eugène pour plus de sûreté (pour qu'il ne gêne pas le déroulement de l'affaire par des scrupules tardifs) et s'en va au  théâtre avec Mme Vauquer voir jouer une pièce de boulevard. Pendant ce temps, Mlle Michonneau accompagnée de Poiret va chercher auprès de celui-ci la drogue nécessaire aux manœuvres pilotées par Gondureau. Le lendemain matin, elle opère comme demandé. Les fameuses lettres apparaissent sur l'épaule de Vautrin. C'est bien lui, Trompe-la-mort.  Auparavant, Eugène a appris l'issue fatale pour le jeune Taillefer , au petit matin, du duel arrangé par Vautrin. Crise de conscience. Il décide de ne pas donner aux événements la suite voulue par ledit Vautrin. Avant qu'il ne puisse lui en faire part, ce dernier est arrêté par le faux Gondureau et ses hommes.

Mlle Michonneau, démasquée dans son rôle d'auxiliaire de police, est chassée par les pensionnaires de la maison Vauquer, suivie de Poiret. Et soudain, tout s'accélère: Mme Couture et Victorine partent habiter chez le père Taillefer qui comme l'avait prévu Vautrin, remplace son fils mort par sa fille; Eugène et le père Goriot vont déménager pour l'appartement choisi par Delphine; Vautrin est désormais entre les mains de la police, et Mme Vauquer se retrouve seule avec Sylvie et Christophe, ses appartements vides et les seuls habitués externes du soir.

Là-dessus, Mme de Beauséant organise son grand bal annoncé depuis un mois. Elle comble les attentes de Delphine en l'y invitant avec Eugène. Mme de Restaud y doit aussi paraître.

Trois éléments dramatiques vont alors précipiter la fin du roman, dont deux concernent directement le père Goriot.

Ce dernier a fait intervenir son avoué, Maître Derville, pour mettre le baron de Nucingen en demeure de laisser à Delphine la libre disposition de sa dot. Or il apparaît que les affaires des deux époux sont intriquées au point que libérer la dot, c'est ruiner le baron et en contrecoup, perdre ce qu'on réclame.

De son côté, Mme de Restaud, pour éviter à son amant Maxime de Trailles le déshonneur d'énormes dettes de jeu impayées a porté chez Gobseck, l'usurier, les diamants de famille de M. de Restaud. Il lui fallait cent mille francs. Il en manque malgré la vente des diamants encore douze mille. Et M. de Restaud découvre le pot aux roses.

Les deux sœurs viennent apprendre ces coups du sort au père Goriot à la pension Vauquer, qu'il allait quitter. Il ne dispose plus d'aucune possibilité d'intervention, s'étant déjà dépouillé de tout pour elles. Eugène veut intervenir en maquillant une lettre de change (une sorte de crédit) que lui avait fournie Vautrin. Les sœurs se disputent. Ecrasé, dépassé, incapable d'accepter son impuissance à s'interposer entre ses filles et le malheur, le père Goriot fait un malaise et s'effondre. Apoplexie ( en gros: hémorragie cérébrale; blocage des fonctions essentielles du cerveau).

C'est le début d'une agonie qui va occuper la fin du roman, avec le père Goriot entouré des seuls soins attentifs d'Eugène et de son ami Brianchon tandis qu'en contrepoint le grand bal de Mme de Beauséant requiert toute la disponibilité de Delphine et d'Anastasie, sans oublier  les soins de  la vicomtesse elle-même :

-       pour Mme de Nucingen ce bal est l'opportunité unique de pénétrer enfin des cercles qui lui ont été jusqu'ici toujours fermés, obsession mondaine qui suspend chez elle tout autre jugement et fait passer son père au second plan

-       pour Mme de Restaud, son mari, pour faire taire la rumeur fondée de la vente de ses diamants et laver son honneur, les a rachetés à Gobseck et exige de sa femme qu'elle les porte à ce bal et aux yeux de tous comme le déni de toutes les médisances

-       pour la vicomtesse informée maintenant du secret de polichinelle qu'est le mariage au même moment  du marquis d'Ajuda-Pinto, son amant, ce bal qu'elle ne veut ni ne peut plus annuler, c'est l'occasion de faire face, tête haute, dans un défi hautain, avant de quitter le grand monde (elle va se retirer ensuite définitivement en province), à tout ce que Paris compte de noblesses, lesquelles vont venir à la curée, friandes d'hallali, de ce qu'elles considèrent comme une mise à mort. 

Malgré les supplications de Goriot et, qui relaie celles-ci, les messages d'Eugène, Anastasie et Delphine ne reverront pas leur père vivant. Mort, elles ne paieront pas les obsèques qui resteront à la charge de Rastignac ni n'accompagneront le corbillard.

Rastignac après le constat de ces ingratitudes, dépassera son écœurement, et les dernières lignes du roman le montrent ayant recouvré toute son ambition, dans les hauts du cimetière du Père-Lachaise, regardant Paris  à qui il jette le défi de cette phrase si fameuse : "A nous deux maintenant".

Quelques notes.

Pour l'élève de première d'aujourd'hui (mais probablement pas seulement), le texte présente d'assez nombreuses occasions de marquer l'arrêt, le vocabulaire étant inusuel, l'expression ne faisant plus sens (je cède au jargon à la mode …), la référence n'ayant plus guère cours. Ce peut être l'occasion d'amusants rappels …

Courte liste:

Les atmosphères catharrales et sui generis de chaque pensionnaire: un catarrhe est une sécrétion abondante de mucus dans le nez et dans la gorge apparaissant habituellement au cours d'un rhume; sui generis: terme de droit (latin) signifiant "de son propre genre". On l'utilise abusivement pour désigner  telle caractéristique (fréquemment les odeurs - avec alors une connotation peu engageante) spécifique à un ou certains individus.

Un cartel en écaille : une pendule décorative avec utilisation d'écaille de tortue marine, matériau à la mode en marqueterie, dans l'habillement du mécanisme. 

Des quinquets d'Argand : Aimé Argand (physicien suisse) a fait faire à la lampe à huile un progrès décisif en 1782, renforcé des perfectionnements d'Antoine Quinquet (pharmacien français) en 1784. Le "quinquet d'Argand" est donc la lampe à huile aboutissement des efforts de ces deux inventeurs.

De petits paillassons piteux en sparterie : des paillassons faits de fibres végétales, de sparte (une graminée – la plupart des herbes, des céréales sont des graminées). S'assimile peut-être à des paillassons de corde? Ou pas? Une recherche sur le net souligne la mode actuelle, côté fibres végétales, du coco (fibres de coco), du sisal (plante du Mexique), du jonc de mer (graminée aquatique)…

L'air chaudement fétide : "fétide", qui a une odeur répugnante, nauséabonde.

Escompte; escompteur: l'escompte bancaireest une opération de cession à une banque  d'un effet de commerce (une reconnaissance de somme due)  détenu par un tiers sur un de ses clients en échange d'une avance de trésorerie. Un individu peut pratiquer à son bénéfice l'escompte, comme s'il était une banque, en avançant de l'argent sur un effet non à échéance qui lui reste alors acquis (mais son avance est moindre que la valeur portée sur l'effet, ce qui en fait une sorte d'usurier; il abuse en général d'une situation d'urgence)

Argousin : ici, un surveillant dans un bagne (on dirait aujourd'hui un maton); extensivement, un policier, un gendarme.

Ecus démonétisés : démonétiser, c'est déprécier une monnaie ou un papier-monnaie, en lui ôtant la valeur que la loi lui avait attribuée. Démonétiser des pièces d'argent à telle effigie. Au figuré:  Cet homme fut vite démonétisé, Il perdit vite tout crédit, toute influence.

Marchande à la toilette : femme qui revend des vêtements, des parures, … .

Exécuteur des hautes œuvres: au Moyen-âge et sous l'Ancien Régime,  chaque province, voire chaque ville, disposait d'un exécuteur des basses et des hautes œuvres, le bourreau. Les basses œuvres étaient des tâches d'intérêt général comme l'équarrissage des charognes, le curage des latrines, le nettoyage des égouts, l'abattage des chiens errants…Les hautes œuvres étaient les tâches assurées en tant qu'exécuteur de la haute justice : bannissement, châtiments corporels, torture, mise à mort, exposition au pilori … "selon la coutume, mœurs ou usages du pays, lesquels la loy ordonne pour la crainte des malfaiteurs".

Jeune fille attaquée de chlorose : la chlorose, ou morbus virgineus (maladie des jeunes filles), appelée aussi autrefois  pâles couleurs ou anémie essentielle des jeunes filles, désignait, dans le domaine médical, une forme d'anémie ferriprive (manque de fer) qui doit son nom à la teinte verdâtre de la peau du patient. Les symptômes sont habituellement le manque d'énergie, l'essoufflement, la dyspepsie (ensemble de douleurs, de malaises dans la partie supérieure de l'abdomen, autour de l'estomac),  les maux de tête, le manque d'appétit ou un appétit capricieux et l'aménorrhée (absence de règles, troubles de la menstruation). Cette maladie était depuis l'Antiquité et jusqu'au début du XX° siècle considérée comme liée à des troubles sexuels (à cause de l'aménorrhée) ou nerveux (hystérie), liés à la nature particulière prêtée aux femmes.

Une voix de basse taille : la voix de  basse chantante était jadis appelée voix de basse taille; il s'agit de la sous-catégorie des voix de  basse au timbre le plus clair et à la modulation la plus souple. On l'assimile fréquemment à la voix de baryton-basse.

Le gloria qu'il prenait au dessert : le gloria est un café (éventuellement un thé) additionné d'eau-de-vie (éventuellement d'un autre alcool). Faire gloria, c'est alors ajouter de l'alcool à son café.

Un Pâtiras: (sans doute par glissement de la deuxième personne du singulier du verbe pâtir : tu pâtiras, substantivée) désigne un souffre-douleur.

Superfluité(s): la superfluité est le caractère de ce qui est superflu; par extension, désigne (souvent au pluriel) ce qui est superflu.

Il carottait sur les rentes : il jouait en Bourse, au jour le jour, en spéculant sur la variation des cours entre l'ouverture et la fermeture des marchés. Aujourd'hui, s'emploie plutôt familièrement au sens d'extorquer quelque chose à quelqu'un (souvent en abusant de sa bonne fois): "il m'a carotté cent euros" .

Il souffla le rat-de-cave à la lueur duquel .. : le contexte indique qu'il s'agit ici d' une mèche d'éclairage, décrite dans le TLF (Trésor de la Langue française) comme étant une « bougie mince et longue, enroulée sur elle-même, dont on se sert pour éclairer une cave ».

Des hommes en chaussons de lisière : chaussons fabriqués avec des lisières de draps (avec des bords de drap, d'un tissage plus serré).

Dès le patron-jacquette : ici double déformation de l'expression "dès potron-jacquet". Le "potron" désigne l'arrière-train, le "jacquet" est l'écureuil: dès que l'on voit poindre le derrière de l'écureuil, c'est-à-dire de grand matin. En outre, "jacquet" a aujourd'hui disparu pour être remplacé par "minet" (le chat) : dès potron minet.

Le chat se sauva, puis revint se frotter à ses jambes.[Il lape dans un bol de lait interdit] Oui, oui, fais ton capon, vieux lâche …: ici, capon est pris au sens d'hypocrite, de flatteur, "qui cajole pour mieux tromper". Il me semble qu'on l'entend plus souvent pour poltron, couard, et justement, lâche, comme dans cette citation de Flaubert (Correspondance) : Hier, en allant me faire arracher ma dent, j’ai passé sur la place du Vieux-Marché, où l’on exécutait autrefois, et en analysant l’émotion caponne que j’avais au fond de moi, je me disais que d’autres à la même place en avaient eu de pires, et de même nature pourtant ! l’attente d’un événement qui vous fait peur !

Être de la manique : être de la partie.Une manique, est actuellement un gant de ménage doublé de tissu épais utilisé en cuisine pour protéger la main de la chaleur. Plus généralement et antérieurement, gant de protection pour certains travaux. En gymnastique, on nomme maniques des sortes de paumes en cuir qui s'enfilent au niveau de l'index, du majeur, de l'annulaire et se fixent au niveau du poignet, protégeant la paume de la main lors des exercices aux agrès (barre fixe, barres parallèles, anneaux)

L'odeur du roux : en cuisine, mélange de farine et de matière grasse, coloré à feu moyen. Mouillé par du vin, de l'eau, un bouillon ou du lait, ce liant permet d'obtenir une sauce.

Système de Gall: Franz Joseph Gall (1758-1828) est un médecin allemand, considéré comme le père fondateur de la phrénologie qui visait à déceler les facultés et les penchants des hommes par la palpation des reliefs du crâne. Cela permettra à Brianchon de déceler chez Mlle Michonneau des bosses de Judas.

Couple morganatique : Un mariage morganatique est l'union  d'un souverain, un prince ou comte d'une maison régnante, avec une personne de rang inférieur. Par extension, une union morganatique est une union entre personnes de statut inégal. Ce serait ici assez le cas du Comte de Restaud avec Anastasie Goriot, même si c'est à propos de cette dernière et de Maxime de Trailles que Balzac l'emploie.

Des gens … ejusdem farinæ : des gens … de la même farine . On peut rapprocher l'expression latine d'une autre, un peu similaire, énonçant: asinus asinum fricat (l'âne à l'âne s'allie). Dans les deux cas, surtout le second, raillerie sur le rapprochement de deux personnes sur la base de caractéristiques communes peu valorisantes. Dans le même ordre d'idée : des gens …  du même tonneau.

Vous serez son Benjamin : allusion biblique. Jacob, petit-fils d'Abraham, n'a eu que deux fils de sa chère épouse Rachel (et dix autres enfants d'autres épouses), Joseph et le petit dernier, Benjamin. Et il a une particulière affection pour celui-ci.

Ses offres captieuses : … est captieux ce qui cherche à tromper par des apparences de raison, de vérité ; on parle d'argument captieux.

Cette grâce melliflue : étymologiquement, est melliflu€ ce qui a la douceur du miel. Mais le vocable peut devenir péjoratif : fade, doucereux, voire mielleux (?).

Branler dans le manche : expression associée au jeu excessif du fer d'un outil mal emmanché. Extensivement, n'être pas ferme dans les résolutions prises ou, variante, être menacé dans ses fonctions, dans sa fortune, dans la faveur dont on jouit.

L'œil américain: avoir le coup d'œil américain. Mon père adorait l'expression. Elle proviendrait du succès des romans de Fenimore Cooper (James; 1789-1851. Qui ne connaît Le dernier des Mohicans?) et souligne usuellement l'acuité ou la justesse du regard. Ici, où Vautrin reproche à Mlle Michonneau de lui faire l'œil américain, c'est plutôt le caractère scrutateur, inquisiteur du coup d'œil qui est en jeu.

Des plats achetés chez les regrattiers : le regrattier fait, sous l'ancien régime, le commerce du sel au détail. Mais extensivement, c'est quelqu'un qui fait commerce de produits de seconde main, en petites quantités.

Comme Marius sur les ruines de Carthage : allusion à une anecdote rapportée par Plutarque dans sa Vie de Marius. Né en 157 avant J.C., mort en 86, général couvert de gloire et sept fois consul, époux d'une tante de Jules César, Marius dans les dernières années de sa vie et dans le cadre de son opposition à Sylla se retrouve condamné à mort et se réfugie en Afrique, comptant sur les bonnes grâces du gouverneur  romain, Sextilius, qui n'avait pas eu à souffrir de lui du temps de sa splendeur. Il débarque à Carthage, détruite depuis près de soixante ans.  Sextilius, hostile, lui envoie un licteur avec ordre de lui signifier la défense de rester sur le territoire et que la loi de Rome, sinon, lui serait appliquée dans toute sa rigueur . La suite , telle que rapportée par Plutarque : Cette défense accabla Marius d'une tristesse et d'une douleur si profondes, qu'il n'eut pas la force de répondre, et qu'il garda longtemps le silence, en jetant sur l'officier des regards terribles. Le licteur lui ayant enfin demandé ce qu'il le chargeait de dire au gouverneur : « Dis-lui, répondit Marius en poussant un profond soupir, que tu as vu Marius assis sur les ruines de Carthage » : paroles d'un grand sens, qui mettaient sous les yeux de Sextilius la fortune de cette ville et la sienne, comme deux grands exemples des vicissitudes humaines.

Les souliers rouges d'Oriane de Guermantes.

L'agonie du père Goriot contient une scène qui renvoie à celle, célèbre, des souliers rouges de Mme de Guermantes dans A la recherche du temps perdu.

Ici, Delphine de Nucingen se prépare pour le bal de Mme de Beauséant qui constitue tout l'horizon de son ambition mondaine. Elle attend Rastignac qui y sera son cavalier. Celui-ci est au chevet du père Goriot, au plus mal. Il a envoyé ce message : J'attends un médecin pour savoir si votre père doit vivre encore. Il est mourant. J'irai vous porter l'arrêt, et j'ai peur que ce ne soit un arrêt de mort. Vous verrez si vous pouvez aller au bal. Mille tendresses.

Voici la suite :

Le médecin vint à huit heures et demie, et, sans donner un avis favorable, il ne pensa pas que la mort dût être imminente. Il annonça des mieux et des rechutes alternatives d'où dépendraient la vie et la raison du bonhomme.

- Il vaudrait mieux qu'il mourût promptement, fut le dernier mot du docteur.

Eugène confia le père Goriot aux soins de Bianchon et partit pour aller porter à Madame de Nucingen les tristes nouvelles qui, dans son esprit encore imbu des devoirs de famille, devaient suspendre toute joie. (…)

[Il] se présenta navré de douleur à Delphine, et la trouva coiffée, chaussée, n'ayant plus que sa robe de bal à mettre.(…) – Eh quoi, vous n'êtes pas habillé, dit-elle?

- Mais Madame, votre père …

- Encore mon   père, s'écria-t-elle en l'interrompant. Mais vous ne m'apprendrez pas ce que je dois à mon père. Je connais mon père depuis longtemps. Pas un mot, Eugène        . Je ne vous écouterai que quand vous aurez fait votre toilette. Thérèse a tout préparé chez vous; ma voiture est prête, prenez-là; revenez. Nous causerons de mon père en allant au bal. Il faut partir de bonne heure; si nous sommes pris dans la file des voitures, nous serons bien heureux de faire notre entrée à onze heures.

- Madame!

- Allez! Pas un mot, dit-elle courant dans son boudoir pour y prendre un collier.

Dans A la recherche du temps perdu, Proust rend le narrateur témoin d'une scène qu'on peut rapprocher de celle-là . Swann, très malade, vient rendre ce qu'il pense être une de ses dernières visites à la duchesse de Guermantes, sa vieille amie.

Il y a soirée chez Mme de Sainte-Euverte, et les Guermantes sont invités  … On est sur le point de partir; au moment de le quitter, la duchesse questionne Swann:

Eh bien ! vous ne dites pas si vous viendrez en Italie avec nous ?

– Madame, je crois bien que ce ne sera pas possible.

(…)

- Je voudrais tout de même savoir, lui demanda Mme de Guermantes, comment, dix mois d'avance, vous pouvez savoir que ce sera impossible.

(…)

– Mais, ma chère amie, c'est que je serai mort depuis plusieurs mois. D'après les médecins que j'ai consultés, à la fin de l'année le mal que j'ai, et qui peut du reste m'emporter de suite, ne me laissera pas en tous les cas plus de trois ou quatre mois à vivre, et encore c'est un grand maximum, répondit Swann en souriant, tandis que le valet de pied ouvrait la porte vitrée du vestibule pour laisser passer la duchesse.

– Qu'est-ce que vous me dites là ? s'écria la duchesse en s'arrêtant une seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux bleus et mélancoliques, mais pleins d'incertitude. Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d'efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier. "Vous voulez plaisanter ?" dit-elle à Swann.

– Ce serait une plaisanterie d'un goût charmant, répondit ironiquement Swann. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas parlé de ma maladie jusqu'ici. Mais comme vous me l'avez demandé et que maintenant je peux mourir d'un jour à l'autre... Mais surtout je ne veux pas que vous vous retardiez, vous dînez en ville, ajouta-t-il parce qu'il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines priment la mort d'un ami, et qu'il se mettait à leur place, grâce à sa politesse. Mais celle de la duchesse lui permettait aussi d'apercevoir confusément que le dîner où elle allait devait moins compter pour Swann que sa propre mort. Aussi, tout en continuant son chemin vers la voiture, baissa-t-elle les épaules en disant : "Ne vous occupez pas de ce dîner. Il n'a aucune importance !" Mais ces mots mirent de mauvaise humeur le duc qui s'écria : "Voyons, Oriane, ne restez pas à bavarder comme cela et à échanger vos jérémiades avec Swann, vous savez bien pourtant que Mme de Saint-Euverte tient à ce qu'on se mette à table à huit heures tapant. Il faut savoir ce que vous voulez, voilà bien cinq minutes que vos chevaux attendent. Je vous demande pardon, Charles, dit-il en se tournant vers Swann, mais il est huit heures moins dix, Oriane est toujours en retard, il nous faut plus de cinq minutes pour aller chez la mère Saint-Euverte."

Mme de Guermantes s'avança décidément vers la voiture et redit un dernier adieu à Swann. "Vous savez, nous reparlerons de cela, je ne crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble. On vous aura bêtement effrayé, venez déjeuner, le jour que vous voudrez (pour Mme de Guermantes tout se résolvait toujours en déjeuners), vous me direz votre jour et votre heure", et relevant sa jupe rouge elle posa son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, voyant ce pied, le duc s'écria d'une voix terrible : "Oriane, qu'est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs! Avec une toilette rouge ! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre des souliers rouges."

– Mais, mon ami, répondit doucement la duchesse, gênée de voir que Swann, qui sortait avec moi mais avait voulu laisser passer la voiture devant nous, avait entendu... puisque nous sommes en retard...

– Mais non, nous avons tout le temps. Il n'est que moins dix, nous ne mettrons pas dix minutes pour aller au parc Monceau. (…)

Adieu, mes petits enfants, dit [le duc] en nous repoussant doucement, allez-vous-en avant qu'Oriane ne redescende. Ce n'est pas qu'elle n'aime vous voir tous les deux. Au contraire c'est qu'elle aime trop vous voir. Si elle vous trouve encore là, elle va se remettre à parler, elle est déjà très fatiguée, elle arrivera au dîner morte. Et puis je vous avouerai franchement que moi je meurs de faim. (…) [Et] après nous avoir éconduits gentiment, il cria à la cantonade et d'une voix de stentor, de la porte, à Swann qui était déjà dans la cour:

Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des médecins, que diable ! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous !

Swann, bien sûr, ne tardera pas à mourir. Dans cette puissance de la mondanité, ce trou noir,  qui laisse au second plan tout sentiment, la scène de Balzac m'a renvoyé à celle de Proust, écrite soixante ans plus tard et , à travers l'admiration de Proust pour Balzac, je me suis posé la question du phénomène d'influence.

Rastignac et … Bel-Ami (Maupassant).

Je l'ai dit, l'enseignant proposait comme choix de lecture à la classe soit Le père Goriot, soit Bel-Ami. On peut voir là une option délibérément centrée sur l'idée d'un rapprochement entre deux tentatives de réussite mondaine par les femmes, incarnées par Eugène de Rastignac chez Balzac, par Georges Duroy (Bel-ami) chez Maupassant. Avec en termes psychologiques ceci qu'Eugène  - c'est son parcours initiatique – reste soumis à quelques scrupules de conscience, encore que ce soit surtout  le destin, aidé de Mlle Michonneau, qui le sauve du mariage, arrangé sur un cadavre, avec Victorine Taillefer, là où Georges Duroy semble nettement plus installé dans l'amoralité, même si, in fine, le sentiment qui le lie à Mme de Marelle à travers les vicissitudes de leur relation chaotique, éclaire un peu, pour le lecteur, la noirceur de sa philosophie de la vie.

Le parallèle, passionnant, serait à creuser ….

Trois clins d'œil .

Un passage m'a fait sourire . Vautrin, tentateur , amorce son plan de bataille : Tâtez-vous! Voyez si vous pourrez vous lever tous les matins avec plus de volonté que vous n'en aviez la veille. Dans ces conjectures, je vais vous faire une proposition que personne ne refuserait. Ah! Cette dernière phrase! Comment ne pas y reconnaître, dans Le Parrain, de Francis Ford Coppola, le leitmotiv des démarches de racket de Don Vito Corleone : "Je vais vous faire une proposition que vous ne pourrez pas refuser". Certes, chez Coppola, l'alternative, c'est en gros la mort. Vautrin n'en est pas là, mais plutôt amoureux de sa victime. Toutefois, dans la simplicité de l'énoncé, la similitude est si forte que Vautrin m'a renvoyé à Marlon Brando!

L'actualité immédiate en était à Thomas Thévenoud lorsque j'ai lu ceci, qui concerne Rastignac et son ambition de réussite : Une nécessité vulgaire, des dettes contractées pour des besoins satisfaits, ne l'inspiraient plus. (…) il attendait au dernier moment pour solder des créances sacrées aux yeux des bourgeois, comme faisait Mirabeau qui ne payait son pain que quand il se présentait sous la forme dragonnante [allusion aux dragonnades, aux exactions à l'égard des protestants de la cavalerie de Louis XIV, ses dragons] d'une lettre de change. Ou comme Thomas Thévenoud attendant un commandement d'huissier pour honorer - si l'on en croit la presse - ses dettes à l'égard du kinésithérapeute de ses petites filles? Cela dit, Balzac pourrait permettre ainsi au député insoucieux d'abriter ses incivilités derrière la grande figure de Mirabeau. C'est une référence que je citerais en défense si j'étais son avocat!

Mademoiselle Michonneau, enfin, est l'occasion d'un petit exercice de mathématiques pour classes de seconde! On lui a proposé pour démasquer Vautrin 2000 francs. 

Dialogue:

Eh bien, consentez-vous? Dit Gondureau à la vieille fille.

Mais, mon cher Monsieur, dit Mademoiselle Michonneau, au cas où il n'y aurait point de lettres, aurais-je les deux mille francs?

Non

Quelle sera donc l'indemnité?

Cinq cents francs

Faire une chose pareille pour si peu. Le mal est le même dans la conscience, et j'ai ma conscience à calmer, Monsieur.

(…)

Eh bien! reprit Mademoiselle Michonneau, donnez-moi trois mille francs si c'est Trompe-la-mort, et rien si c'est un bourgeois.

On est là devant un calcul d'espérance de gain. Si la probabilité que Vautrin soit Trompe-la-mort vaut "p" (et donc la probabilité qu'il soit un bourgeois, "1-p"), le gain proposé par Gondureau est probabilistement :

g=2000p + 500(1-p), soit, g=1500p+500.

Dans la contre-proposition de Mademoiselle Michonneau, le gain espéré est :

G=3000p + 0(1-p) = 3000p.

Faire cette contre-proposition, c'est donc estimer que G>g:

3000p > 1500p + 500, soit , 1500p > 500, soit, p> 1/3.  

On peut ainsi affirmer que mademoiselle Michonneau, si ses notions de calcul des probabilités sont celles d'une classe de seconde, a donc estimé, au vu des arguments de Gondureau, qu'il y avait  plus d'une chance sur trois pour que Vautrin fût le bagnard que l'on présumait.

Amusant, non? 

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08 septembre 2014

AUTRE GENRE : LE LYS DANS LA VALLEE

Le Bez

St Etienne de Lugdarès       

Le Bez

Tant pis pour la Touraine. C'est en Ardèche, du côté de Saint-Etienne de Lugdarès, à Masméjean, que j'ai relu Le lys dans la Vallée. Belles maisons anciennes, sentiers parfois (mais si!) bordés de cèpes … on peut monter au col du Bez, manger des glaces. Fin août. Assez beau temps. Tranquillité.

Henriette de Mortsauf a illuminé mes seize ans. Je n'avais jamais repris le roman. Mais son emprise a été si forte que trentenaire, une sémillante Henriette m'allait séduire, plus encore comme Henriette que comme sémillante. Lointaines amours, mais dont la relecture a ramené un peu des souvenirs.

Balzac a mis beaucoup de lui dans ce roman, que je pensais, adolescent, mineur, tant je le sentais éloigné des autres éléments de la Comédie Humaine vers lesquels on nous dirigeait. Félix de Vandenesse, Henriette de Mortsauf, Lady Dudley, d'un côté, Honoré, Laure de Berny, la duchesse d'Abrantès, de l'autre, il y a des correspondances. Jamais exclusives, certes, le romancier, le grand romancier, multiplie les modèles et les collages, mais enfin, il reste des dominantes.

Un adolescent d'aujourd'hui peut-il s'investir dans cette histoire d'amour éperdument éthéré, baigné de religiosité et de transports de l'âme? Assurément non. Outre le style. Mais enfin, j'ai voulu le relire, en quelque sorte inutilement, un peu par dévotion (!). Et puis je le raconterai à mon petit-fils qui entre en première. Cela le dispensera du pensum et lui permettra quand-même de briller en classe: Qui a lu du Balzac pendant les vacances? Moi, M'sieur! Moi, M'sieur!

Le folio classique Gallimard est très bien fait et riche de documentation et d'éclairages. Détail oublié: quand Balzac entame sa liaison avec Laure de Berny, modèle prégnant d'Henriette de Mortsauf, il a vingt-deux ans et elle en a quarante quatre, plus dix enfants! A en rester sur son séant, non? Rousseau et Mme de Warens ne sont pas loin. 

Laure de Berny   balzac

Laure de Berny ….                                           ........ et Honoré de Balzac

Soit, à l'écran …

Seyrig_lys_vallee     Depardieu

Delphine Seyrig .....                                           ..  et  Gérard Depardieu

Cette femme qui aime et qui se refuse … on pense bien sûr à la Princesse de Clèves, et c'est par quoi Paul Morand commence la préface qu'il rédige: "Le Lys dans la Vallée, c'est la Princesse de Clèves du romantisme, c'est l'attachement au devoir dans les ruines d'une courte existence (…)", pour souligner ensuite les différences.

Curieusement, en termes d'intérêt de lecture, du roman bref de 1678 au texte épais de 1845, toujours préoccupation scolaire, c'est j'en suis assuré l'écriture du XVII° siècle qui paraîtra la plus attachante à l'adolescent d'aujourd'hui. Balzac pèse sur l'estomac. La Princesse est plus digeste que la Comtesse (car Henriette est Comtesse).

Sur le fond, à y mieux réfléchir, bien sûr, de Mme de Clèves à Mme de Mortsauf, ce qui sépare est essentiel et la seconde meurt désespérée, où la première se retire, non sans raison, du jeu, se contentant de mort dans l'âme. Nemours, au bout du compte, ne suivait que son désir, où le vicomte de Vandenesse a cru à l'amour des âmes, et total. Mais un parallèle serré des deux romans sur leur convergence-divergence serait tout à fait passionnant, en classe, si on avait le temps, si les élèves avaient lu les deux …  si on avait mis Paris en bouteille.

Bilan de lecture ? Oh, rien que de très personnel. Des moments de sérénité ardéchoise, quelques ressouvenances, l'accompagnement parfois un peu somnolent des discours de Félix-Honoré, des rêveries songeuses sur le comportement de Mme de Mortsauf, compréhension versus incompréhension, des rapprochements avec Mme de Lafayette, l'envie vague de voir Delphine Seyrig dans le film de 1970 (on doit bien pouvoir se procurer le DVD … s'il existe*), des souvenirs de lycée, une jolie gamine blonde jamais totalement oubliée, et puis au bout, une envie d'en parler, rejoignant ce qu'énonçait Louise Labé au XVI° siècle: : "Le plus grand plaisir qu'il soit après l'amour, c'est d'en parler ". Oui, ben là,  c'est après la lecture!

* Mieux! Les archives de l'Ina : http://www.ina.fr/video/CPF86609649

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04 septembre 2014

UNE LECTURE D'ETE: SALAMMBÔ

VillaPaulette2    Salammbô

On s'émerveille parfois des lieux où tel ouvrage s'est écrit.

Pourquoi ne pas signaler ceux où il s'est lu?

C'est à Saint-Jean-de-Luz, Villa Paulette, que j'ai lu Salammbô début août.

Front de mer ….

plage

Un cadre assez peu en résonance avec l'incipit fameux: C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar. Et puis pourquoi Flaubert? Et pourquoi Salammbô? Bah, en gros, parce que Mme Bovary conduit, au moins dans la production et la chronologie de Gustave, à  Hamilcar (Barca), le père d'Hannibal. Et que je venais de quitter, si j'ose dire, Mme Bovary.

Voilà! Ai-je été clair?

J'ai dit "lu", c'était exactement "relu", mais les souvenirs du mois d'août  d'après ma classe de première sont si loin …

Le schéma narratif, copieusement modifié par hypertrophie du personnage de la fille d'Hamilcar, au prénom inventé, Salammbô, se trouve assez fidèlement dans Polybe, homme de guerre et historien grec qui a  participé, aux côtés de Scipion l'Africain  (le second) à la destruction définitive de Carthage en 146 avant JC.      Sicca  carthage_antique

L'intrigue, si l'on peut dire, se situe au lendemain de la victoire navale de Rome sur Carthage aux îles Aegates, en 241 avant JC. qui met fin à la première guerre punique. Hamilcar reçoit les pleins pouvoirs pour traiter. Il faut laisser la Sicile à Rome, abandonner les îles Aegates et Lipari, payer de lourdes indemnités …. et puis il faut évacuer  les quelque 20 000 mercenaires que Carthage, qui s'appuyait militairement sur ce seul système de forces armées, a regroupés en Sicile. Leur solde est impayée, la grogne couve. L'évacuation se passe à peu près bien mais on concentre malheureusement les troupes démobilisées à Sicca, au sud-est de Carthage; des contestations s'élèvent lors du règlement des indemnités réclamées par cette soldatesque disparate, remarquable par la diversité de ses langues qui ne facilite pas la communication, traversée de peurs diverses et qui, après s'être donné pour chefs un ancien esclave romain qui craint d'être rendu à son maître et un lybien persuadé que l'ancien employeur nourrit à l'égard de ceux qui ne lui servent plus de sombres desseins, se saisit des représentants que  Carthage lui a envoyés pour régler les problèmes et retourne ses armes contre la ville. Les deux chefs évoqués se nomment (chez Polybe) Spendios et Mathos. Ils vont devenir chez Flaubert Spendius et Mâtho.

Ce sera la guerre des mercenaires, qui durera trois ans et dont Gustave va faire la geste flamboyante, lui insufflant par surcroît la dimension romantique d'une passion irrépressible du lybien Mâtho, aidé de l'esclave Spendius, pour l'inaccessible, improbable et splendide Salammbô. Bien sûr, tout ça finira fort mal.

J'avais gardé le souvenir d'un vocabulaire exubérant, d'une prolifération ahurissante de termes et de désignations exotiques. C'est bien en gros cela. Une plongée dans l'excessif, où l'on franchit parfois les frontières du ridicule. La dominante des descriptions est le délire verbal, où le sang coule à flots, où les chairs éclatent, où l'on crucifie pour un oui pour un non, où l'on tranche à tout va, où les tripes se répandent, où les yeux sortent des orbites tandis que les crânes sont défoncés, les poitrails concassés, où furie et folie ne cessent de se faire concurrence. C'est sans doute aujourd'hui à peu près illisible.

On ne peut que rester coi devant l'étonnant travail de documentation auquel s'est livré Flaubert pour nourrir (pour truffer) son récit de tant de termes spécifiques et de références que l'édition Folio classique  Gallimard dont je disposais a annexé au texte un indispensable glossaire à plus de 150 entrées. On n'en retiendra probablement hélas pas le vingtième.

Hamilcar, malgré nombre de déboires intermédiaires, viendra à bout de la rébellion. Flaubert, entre-temps, aura permis à Mâtho de soumettre Salammbô à un viol semi-consenti. J'avais par ailleurs été frappé, adolescent, par le massacre terminal du défilé de la Hache dont Flaubert fait un chapitre (la dénomination semble contestée, bien qu'elle soit chez Polybe; le Que sais-je sur les Guerres puniques de Bernard Combet-Farnoux, ancien membre de l'Ecole française de Rome,  relu à l'occasion, lui préfère Défilé de la scie, qui sonne moins bien). Hamilcar a réussi, bon manœuvrier, à cerner dans ce défilé le gros de l'armée des mercenaires, armée renforcée de tous ceux qui au fil de la guerre s'y sont agglomérés, et l'a fait piétiner par ses éléphants (il y aurait eu là, affirme Polybe, près de 40 000 hommes).

Spendius crucifié, Mâtho, prisonnier, subira chez Flaubert une sorte de chemin de croix, à travers Carthage, lapidé par la foule surexcitée, avant de périr, poitrine ouverte et cœur arraché (la pulsion gore est partout présente) sous le couteau du grand prêtre Schahabarim, eunuque consacré, mentor  de Salammbô, animé par la rage de l'impuissant devant le fort qui a réalisé son rêve secret de possession profanatoire. 

TRCARTH30_copy

On peut relever, sur la fin, un long passage étonnant, que je donne ci-après et qui rejoint le mythe du Bataillon sacré de Thèbes, formé de 150 couples d'amants pédérastiques, qui fut détruit par Alexandre le Grand à la bataille de Chéronée, en 338 avant J.C. et dont a parlé, après d'autres, Plutarque. Voici ici le cadre, le contexte: le massacre du défilé de la Hache a laissé debout – on est chez Flaubert – quatre cents guerriers qui, grimpés sur les rochers, ont échappé aux éléphants. Et voici le texte:

Le niveau de la plaine redevint immobile. La nuit tomba. Hamilcar se délectait devant le spectacle de sa vengeance; mais soudain il tressaillit. Il voyait, et tous voyaient à six cents pas de là, sur la gauche, au sommet d'un mamelon, des Barbares encore! En effet, quatre cents des plus solides, des Mercenaires Etrusques, Libyens et Spartiates, dès le commencement avaient gagné les hauteurs et jusque-là s'y étaient tenus incertains. Après ce massacre de leurs compagnons ils résolurent de traverser les Carthaginois; déjà ils descendaient en colonnes serrées, d'une façon merveilleuse et formidable.

Un héraut leur fut immédiatement expédié. {Hamilcar} avait besoin de soldats; il les recevait sans condition, tant il admirait leur bravoure. Ils pouvaient  même, ajouta l'homme de Carthage, se rapprocher quelque peu,  dans un endroit qu'il leur désigna, et où ils trouveraient des vivres.

Les Barbares y coururent et passèrent la nuit à manger. Alors, les Carthaginois éclatèrent en rumeurs contre la partialité {d'Hamilcar} pour les Mercenaires.

Céda-t-il à ces expansions d'une haine irrassasiable, ou  bien était-ce un raffinement de perfidie ? Le lendemain, il vint lui-même sans épée, tête nue, dans une escorte de Clinabares {soldats assyriens}, et il leur déclara qu'ayant trop de monde à nourrir, son intention n'était pas de les conserver. Cependant, comme il lui fallait des hommes et qu'il ne savait par quel moyen choisir les bons, ils allaient se combattre à outrance; puis il admettrait les vainqueurs dans sa garde particulière.

Cette mort-là en valait bien une autre; - et alors, écartant ses soldats (car les étendards puniques cachaient aux Mercenaires l'horizon) il leur montra les cent quatre-vingt-douze éléphants (…) formant une seule ligne droite et dont les trompes brandissaient de larges fers, pareils à des bras de géant qui auraient tenu des haches sur leurs têtes.

Les Barbares s'entre-regardèrent silencieusement. Ce n'était pas la mort qui les faisait pâlir, mais l'horrible contrainte où ils se trouvaient réduits.

La communauté de leur existence avait établi entre ces hommes des amitiés profondes. Le camp, pour la plupart, remplaçait la patrie; vivant sans famille, ils reportaient sur un compagnon leur besoin de tendresse, et l'on s'endormait côte à côte, sous le même manteau, à la clarté des étoiles. Puis, dans ce vagabondage perpétuel à travers toutes sortes de pays, de meurtres et d'aventures, il s'était formé d'étranges amours, - unions obscènes aussi sérieuses que des mariages, où le plus fort défendait le plus jeune au milieu des batailles, l'aidait à franchir les précipices, épongeait sur son front la sueur des fièvres, volait pour lui de la nourriture; et l'autre, enfant ramassé au bord d'une route, puis devenu Mercenaire, payait ce dévouement par mille soins délicats et des complaisances d'épouse.

Ils échangèrent leurs colliers et leurs pendants d'oreilles, cadeaux qu'ils s'étaient faits autrefois, après un grand péril, dans des heures d'ivresse. Tous demandaient à mourir, et aucun ne voulait frapper. On en voyait un jeune, çà et là, qui disait à un autre dont la barbe était grise : "Non ! non, tu es le plus robuste I Tu nous vengeras, tue-moi ! ", et l'homme répondait : " J'ai moins d'années à vivre ! Frappe au cœur, et n'y pense plus ! ". Les frères se contemplaient, les deux mains serrées, et l'amant faisait à son amant des adieux éternels, debout, en pleurant sur son épaule.

Ils retirèrent leurs cuirasses pour que la pointe des glaives s'enfonçât plus vite. Alors, parurent les marques des grands coups qu'ils avaient reçus pour Carthage; on aurait dit des inscriptions sur des colonnes.

Ils se mirent sur quatre rangs égaux à la façon des gladiateurs, et ils commencèrent par des engagements timides. Quelques-uns s'étaient bandé les yeux, et leurs glaives ramaient dans l'air, doucement, comme des bâtons d'aveugle. Les Carthaginois poussèrent des huées en leur criant qu'ils étaient des lâches. Les Barbares s'animèrent, et bientôt le combat fut général, précipité, terrible.

Parfois deux hommes s'arrêtaient tout sanglants, tombaient dans les bras l'un de l'autre et mouraient en se donnant des baisers. Aucun ne reculait. Ils se ruaient contre les lames tendues. Leur délire était si furieux que les Carthaginois, de loin, avaient peur.

Enfin, ils s'arrêtèrent. Leurs poitrines faisaient un grand bruit rauque, et l'on apercevait leurs prunelles, entre leurs longs cheveux qui pendaient comme s'ils fussent sortis d'un bain de pourpre. Plusieurs tournaient sur eux-mêmes, rapidement, tels que des panthères blessées au front. D'autres se tenaient immobiles en considérant un cadavre à leurs pieds; puis, tout à coup, ils s'arrachaient le visage avec les ongles, prenaient leur glaive à deux mains et se l'enfonçaient dans le ventre.

Il en restait soixante encore. Ils demandèrent à boire. On leur cria de jeter leurs glaives; et, quand ils les eurent jetés, on leur apporta de l'eau.

Pendant qu'ils buvaient, la figure enfoncée dans les vases, soixante Carthaginois, sautant sur eux, les tuèrent avec des stylets, dans le dos.

Hamilcar avait fait cela pour complaire aux instincts de son armée, et, par cette trahison, l'attacher à sa personne.

Inattendu et terrifiant.

Et, malgré les excès, comment nier qu'il naisse là une émotion?

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22 juillet 2014

RELIRE MADAME BOVARY

Vieillir a quelques avantages. Parmi eux, l'obligation de relire - afin de soutenir l'effort scolaire de ses petits-enfants - des textes qu'on avait un peu laissés de côté. Ainsi de Mme Bovary, négligée la malheureuse depuis quelques décennies, et qu'un court séjour au sud de Toulouse en ce début de juillet m'a donné le loisir de reprendre.

 

John BostockBovary-Huppert

Heureuse opportunité et grand plaisir de (re, mais si lointaine)-lecture. Je ne jouerai pas au commentateur éclairé. Seulement dire la joie que procure la reprise de contact avec un texte à la fois vieilli (un peu) et succulent. On a bien sûr quelques impressions d'invraisemblances psychologiques, mais aujourd'hui n'est pas hier et ce qui nous paraît maintenant peu crédible pouvait l'être en 1850. Et puis le style, tellement maîtrisé. Maîtrisé, mais où l'on remarque des tics, que je n'avais pas en mémoire. Cette prédilection de Flaubert pour la construction: "Alors + passé simple". On connaît le célèbre "Alors, il voyagea", qui ouvre un chapitre de l'Education sentimentale, mais je n'avais pas précédemment remarqué que la chose  fût à ce point systématique.  C'en est presque un clin d'œil complice au lecteur. Itératif également le:  "C'était un de ces …".

L'incipit du roman est une sorte de curiosité. Dans un jeu radiophonique fort célèbre (Jeu des mille euros, ex-Jeu des mille francs), on le lisait l'autre jour en demandant de le resituer : "Nous étions à l'étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. " Il y a là une atmosphère qui fait invinciblement penser au début du Grand-Meaulnes, quand à tout prendre, il ne pourrait chronologiquement s'agir que de l'inverse. Et l'on peut être d'autant plus facilement induit en erreur que cette apparition du narrateur, ce Nous étions, qui l'implique, sera sans aucun lendemain. Ce Nous lâché, plus rien, jamais, ne laissera supposer que l'histoire qu'on nous raconte est racontée par un témoin direct. Il y a là comme un mystère. Pourquoi Flaubert a-t-il voulu ce "Nous"?

Un grand roman navré sur la bêtise, bête noire de Flaubert. Bêtise, bien sûr des attentes paroxystiques et nécessairement déçues d'Emma, mais aussi, constamment, bêtise de toutes les attitudes humaines qui constituent son environnement, où nul caractère ne se dégage qui porterait quelque espoir de non-médiocrité. L'esprit Bouvard et Pécuchet est constamment présent . Le drame se met méticuleusement en place, dont périra, victime collatérale, le pur mais sot Bovary et qui ne freinera pas l'ascension sociale de l'imbécile Homais. On atteint au grandiose par le gâchis.

Quelques traits au crayon que l'on avait tracés, en marge, et que l'on retrouve en feuilletant l'exemplaire, après l'avoir terminé. Tel passage, morceau d'anthologie, trop long à reproduire, comme le discours d'ouverture des Comices agricoles, par le conseiller Lieuvain. La première période, quand même :

"Messieurs,

Qu'il me soit permis d'abord (avant de vous entretenir de l'objet de cette réunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sûr, sera partagé par vous tous), qu'il me soit  permis , dis-je, de rendre justice à l'administration supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière n'est indifférente, et qui dirige à la fois d'une main si ferme et si sage le char de l'Etat parmi les périls incessants d'une mer orageuse, sachant d'ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts (…)"

Il y a là, bien entendu, entre autres, l'écho de la célèbre réplique de Monsieur Prud'homme dans la comédie de Henry Monnier (1851, quand Flaubert commence la rédaction du roman) : "Le char de l'Etat navigue sur un volcan". Et pendant ce temps-là, en contrepoint des envolées du conseiller Lieuvain, dans une salle vide au premier étage de la Mairie, Rodolphe pousse auprès de Mme Bovary ses premiers avantages. Savoureux .

Des annotations plus courtes, ici ou là. Ainsi, plus loin, à propos des réserves du même Rodolphe devant toute déclaration enflammée, cet avertissement du narrateur, qui lui donne tort : "… comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles."

Quelques lignes après, je me vois contraint d'aller aux renseignements, suite à cette allusion pour moi sibylline :"… son âme s'enfonçait en cette ivresse et s'y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence dans son tonneau de malvoisie." Il s'agit là de Georges Plantagenêt, duc de Clarence, né en 1449, à l'époque où débuta la guerre des Deux-Roses qui divisa la famille Plantagenêt en deux camps rivaux convoitant la Couronne d'Angleterre, les Lancastre et les York. Georges fut emprisonné à la Tour de Londres pour complot contre son frère, le roi Édouard IV, un York, et exécuté en février 1478… soi-disant par noyade  dans une barrique de malvoisie (un cépage méditerranéen), ce qui peut relever du ragot populaire, étant donnée sa réputation de grand buveur. Néanmoins, lorsque le corps que l'on reconnut pour être le sien fut exhumé, on ne le retrouva pas décapité, moyen d'exécution pourtant usuellement pratiqué pour les nobles et les personnes de sang royal. (source wikipédia)

Une remarque qui m'a plu : "Binet souriait, le menton baissé, les narines ouvertes et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs complets , n'appartenant sans doute qu'aux occupations médiocres, qui amusent l'intelligence par des difficultés faciles, et l'assouvissent en une réalisation au-delà de laquelle il n'y a pas à rêver."

Dans l'agonie d'Emma, dont on sait que Flaubert a dit à Taine : "Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais le goût de l'arsenic dans la bouche", cette notation terrible, mais de pure observation, comme je l'ai tristement constaté au chevet de mon père: "Emma, le menton contre sa poitrine, ouvrait démesurément les paupières et ses pauvres mains se traînaient sur les draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants qui semblent vouloir déjà se recouvrir du suaire."

Oui, anciens élèves des classes de première des lycées, mes frères, vous qui  peinâtes sur Flaubert sous la férule de maîtres plus rigides qu'aujourd'hui, en des temps assez éloignés, n'hésitez pas à relire Madame Bovary. Cela vous posera mieux, sur la plage, que le dernier Guillaume Musso ou le dernier Marc Levy, et vous y gagnerez!

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12 juillet 2014

ANTOINE ET FERDINAND

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Ainsi, Eurydice nous en informe, l’année 2015 sera une année «sans». Antoine Compagnon, tout en nous promettant que sa chaire n’entre pas en hibernation, sursoit pour un an à la poursuite de ses investigations dans le cadre prestigieux de l’amphithéâtre Marguerite de Navarre, qui va se sentir bien vide.

Pas d’explications. Un coup de mou?

Je suis un peu, par le hasard de mes propres centres d’intérêt, certaines de ses activités annexes. Il a totalement laissé tomber son blog du Huffington Post, après un dernier billet (Le choc Swann) du 10 novembre 2013, blog qu’il nourrissait de toute façon peu, sans enthousiasme me semblait-il, et où quelques commentaires peu amènes n’ont pas dû l’encourager à poursuivre. Dans le Monde des livres de ce vendredi 11/07 - depuis un an Jean Birnbaum lui avait confié une chronique sauf erreur mensuelle où il s’est attaché à parler de quelques «premiers romans» - il produit un billet qui sent son adieu. Je peux me tromper, mais enfin, comme on dit, «je ne le sens pas».

Antoine Compagnon, être de fuite? Oui, peut-être un coup de mou … Je me demande aussi, car les intellectuels médiatisés ont nécessairement des problèmes d’ego, si l’élection de Finkielkraut à l’Académie française n’a pas été de nature à instiller un peu d’aigreur dans son univers mental. Il avait occupé la chaire de l’Ecole Polytechnique avant que Finkielkraut n’y prenne place et je me rappelle la critique, dans mon souvenir un peu mordante (de mémoire, il lui reprochait de méconnaître Baudelaire), qu’il avait écrite dans Le Monde lors de la sortie en librairie d’un cours que Finkielkraut y professait, Nous autres modernes, cours formidable au demeurant. Or voilà qu’en 2013, sa candidature à l’Académie française est fraîchement retoquée et qu’en 2014, fût-ce au prix d’une polémique, Finkielkraut, lui, est élu avec le score de Victor Hugo! Dur, dur de chercher les honneurs. Cela peut avoir encore fait un caillou dans la chaussure et bout à bout … le coup de mou.

Mais bon, il ne faut pas se laisser abattre, et puis là, franchement, je vaticine. En attendant, de cours 2015 sur lequel se faire les dents (et s’enrichir de lectures connexes), point!

Pour quelle suite?

Les ouvertures ne manquent pas, mais si j’avais une proposition à faire, une piste que j’aimerais voir empruntée, ce serait Céline. Je sais, c’est un poncif, Proust et Céline, les deux géants du XX° siècle, etc. Mais quand même, après l’un, et avant qui sait d’y revenir, pourquoi pas l’autre?

Si Compagnon a intitulé son dernier billet du Huffington post, Le choc Swann, indiscutablement, pour ses lecteurs, dont je fus à 20 ans, il y a eu un choc Céline. Lire Le voyage au bout de la nuit est une expérience de jeunesse qui marque. J’ai repris en ce début juillet mon exemplaire de la Pléiade de 1963, Le Voyage et Mort à crédit, sous l’égide d’Henri Mondor (dont la préface, soit dit en passant, m’a semblé vraiment d’un autre temps!). Je n’y étais pas revenu depuis cinquante ans. J’ai lu les autres Céline, mais le Voyage, j’en étais resté à mon impression de 1963, autrement dit, une suffocation enthousiaste et … aucun souvenir de détail.

Les premières dizaines de pages, souvenirs de 14-18, s’inscrivent naturellement dans le cours 2014 de Compagnon et j’étais coupable de ne pas les avoir reprises dans ce cadre. Etonné aussi, l’ayant fait, qu’il ne les ait, sauf erreur, pas davantage sollicitées dans ledit cours. Peu importe. Il y a comme toujours chez Céline quelques tunnels, peu, mais sinon, quelle extraordinaire machine! Proust et lui sont deux grands auteurs comiques, lui plus explicitement, mais tous les deux jouant sur une intelligence d’observation distanciée qui fait le régal du lecteur. On va de morceau d’anthologie en morceau d’anthologie. Il sait être - quel autre qualificatif ? - génial dans l’abjection autodérisoire et la description putréfiante. Citer? Il faudrait recopier la quasi-totalité du bouquin.

Quand même, comme cela, pour le plaisir, un epsilon, une pincée :

Une race française? La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France, et puis c’est ça les français.

Visite de l’Institut Joseph Bioduret, à la recherche d’un docteur Parapine estimable savant: Pendant mon stage dans les écoles pratiques de la Faculté, Parapine m’avait donné quelques leçons de microscope et témoigné en diverses occasions de quelque réelle bienveillance […] On lui accordait, à ce Parapine, dans son milieu spécialisé, la plus haute compétence. Tout ce qui concernait les maladies typhoïdes lui était familier, soit animales, soit humaines. Sa notoriété datait de vingt ans déjà, de l’époque où certains auteurs allemands prétendirent un beau jour avoir isolé des vibrions Eberthiens vivants dans l’excrétat vaginal d’une petite fille de dix-huit mois. Ce fut un beau tapage dans le domaine de la vérité. Heureux, Parapine riposta dans le moindre délai au nom de l’Institut National et surpassa d’emblée ces fanfarons teutons en cultivant, lui, Parapine, le même germe mais à l’état pur et dans le sperme d’un invalide de soixante et douze ans. Célèbre d’emblée, il ne lui restait plus jusqu’à sa mort, qu’à noircir régulièrement quelques colonnes illisibles dans divers périodiques spécialisés pour se maintenir en vedette. Ce qu’il fit sans mal d’ailleurs depuis ce jour d’audace et de chance. Le public scientifique sérieux lui faisait à présent crédit et confiance. Cela dispensait le public sérieux de le lire. S’il se mettait à critiquer, ce public, il n’y aurait plus de progrès possible. On resterait un an sur chaque page.

Sur Montaigne, dont un bouquiniste lui a vendu un exemplaire. En l’ouvrant, je suis juste tombé sur une page d’une lettre qu’il écrivait à sa femme le Montaigne, justement pour l’occasion d’un fils à eux qui venait de mourir. […] «Ah! Qu’il lui disait le Montaigne, à peu près comme ça à son épouse. T’en fais pas va, ma chère femme! Il faut bien te consoler ! … Ca s’arrangera! … Tout s’arrange dans la vie … Et puis d’ailleurs, qu’il lui disait encore, j’ai justement retrouvé hier dans des vieux papiers d’un ami à moi une certaine lettre que Plutarque envoyait lui aussi à sa femme dans des circonstances tout à fait pareilles aux nôtres … Et que je l’ai trouvée si joliment bien tapée sa lettre ma chère femme que je te l’envoie sa lettre … C’est une belle lettre! D’ailleurs, je ne veux pas t’en priver plus longtemps, tu m’en diras des nouvelles pour ce qui est de guérir ton chagrin! … Ma chère épouse! Je te l’envoie la belle lettre! Elle est un peu là comme lettre celle de Plutarque! … On peut le dire! Elle a pas fini de t’intéresser! … Ah! Non! Prenez-en connaissance ma chère femme! Lisez-la bien! Montrez-la aux amis. Et relisez-la encore! Je suis bien tranquille à présent! Je suis certain qu’elle va vous remettre d’aplomb! … Votre bon mari, Michel.» Voilà que je me dis moi, ce qu’on peut appeler du beau travail. Sa femme devait être fière d’avoir un bon mari qui s’en fasse pas comme son Michel. Enfin, c’était leur affaire à ces gens. On se trompe peut-être toujours quand il s’agit de juger le cœur des autres. Peut-être qu’ils avaient vraiment du chagrin? Du chagrin de l’époque?» Merveilleux passage, et merveilleuse chute, profonde.

Autre chose: une épopée de la parole ? Il avait des dents bien mauvaises, l’Abbé, rancies, brunies et haut cerclées de tartre verdâtre, une belle pyorrhée alvéolaire en somme. J’allais lui en parler de sa pyorrhée mais il était trop occupé à me raconter des choses. Elles n’arrêtaient pas de venir juter les choses qu’il me racontait contre ses chicots sous les poussées d’une langue dont j’épiais tous les mouvements. A maints minuscules endroits écorchée sa langue sur ses rebords saignants.

J’avais l’habitude et même le goût de ces méticuleuses observations intimes. Quand on s’arrête à la façon par exemple dont sont formés et proférés les mots, elles ne résistent guère nos phrases au désastre de leur décor baveux. C’est plus compliqué et plus pénible que la défécation notre effort mécanique de la conversation. Cette corolle de chair bouffie, la bouche, qui se convulse à siffler, aspire et se démène, pousse toutes espèces de sons visqueux à travers le barrage puant de la carie dentaire quelle punition! Voilà pourtant ce qu’on nous adjure de transposer en idéal. C’est difficile. Puisque nous sommes que des enclos de tripes tièdes et mal pourries nous aurons toujours du mal avec le sentiment.

Docteur, songerait-il à changer d’horizon? Quant aux malades, aux clients, je n’avais point d’illusions sur leur compte …Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinéma, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques.

Philosophe amer. La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.

Etc.

J’ai peut-être tort d’isoler ainsi quelques lignes. C’est l’ensemble qu’il faut lire et qui a sa vraie cohérence, avec ceci en filigrane que derrière le tombereau d’excès de langage et de dégoût qu’il explicite, on sent souvent Céline comme un grand sentimental déçu. Mais ceci est une autre histoire …

Alors, rentrée 2016, si on s’attaquait à Louis-Ferdinand Destouches?

On a le temps d'ici-là d’en reparler. Et d’autres choses, encore.

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02 juin 2014

ED NAT

Ed Nat

 

Je suis très pris par une fin d'année scolaire difficile dans laquelle je me suis particulièrement et familialement investi. Le challenge? Passer en 1ère ES... Non?? Si !! Du coup, mes blogs sont plus ou moins en déshérence. Je parviens à lire (un peu) et plus à écrire. Le bouquin d'A.C. sur la littérature de guerre est quand même commandé. J'espère qu'il ne sera pas décevant. Je dirai mon sentiment. 

Quoi qu'il en soit de ma distance conjoncturelle, il faut reconnaître que le système éducatif  qui m'est cher et sur lequel est assez largement centré par ailleurs AutreMonde, n'en sera pas bouleversé.

En attendant de me remettre à mes menus travaux de commentateur, je signale (c'est le prix du livre de France-Inter, ce matin, qui m'y fait penser) que le bouquin dont je parlais à l'ouverture de l'année civile 2013  connaît une relance et est maintenant disponible sur Amazon .

Qui sait ... Il n'y a pas que Celine Minard et Faillir être flingué à lire. Cela dit, ce n'est pas sans rapport, et le prof qui se raconte dans Ed Nat l'a au fond copieusement été, flingué.

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24 avril 2014

LE SONGE - H. de MONTHERLANT

 

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Alban de Bricoule et Dominique Soubrier ?

Le Songe est finalement un bon roman, un très bon roman. Je m’y suis mis sans enthousiasme et surtout pour remplir in extenso le contrat. Au bouquin près de Jean-Norton Cru que je gardais pour la fin (j‘y arrive), il ne me manquait que Montherlant pour venir à bout de la petite bibliographie liminaire d’Antoine Compagnon.

Le thème, l’auteur - je n’ai aucune sympathie particulière pour Montherlant - tout me freinait.

Les débuts d’ailleurs m’ont été un peu pénibles. La phraséologie des premières pages, les théories d’Alban sur sa relation avec la sculpturale et sportive Dominique, cet idéalisation d’une amitié féminine à la fois virilisée et désexualisée, bon … Et puis la mayonnaise prend, on s’intéresse.

L’idéologie manifestée a ses ridicules? Soit, mais peu à peu l’écrivain s’impose et on s’aperçoit qu’on est « en littérature ». Je n‘ai pas vraiment pris de notes, sauf tout à fait à la fin, et encore, lapidaires, subjectives, pour me souvenir que tel passage m‘avait retenu, sans plus de précision..

Drôle de type cet Alban mais enfin, certains aspects renvoient à sa propre jeunesse, à cette fin d’adolescence où, nourri par des lectures classiques, on baigne encore au sein d’idéaux chevaleresques où l’amitié l’emporte sur l’amour , où la camaraderie semble élargir l’âme et l’amour en restreindre les horizons. Ensuite, on vieillit.

Le personnage n’est pas sympathique, trop en représentation de lui-même, mais le front l’humanise et dans son amitié avec l’aspirant Prinet, sans guère d’autre fondement qu’une sorte d’attendrissement protecteur du fort au faible, ou qui croient l’être, il y a d’indiscutables passages forts, jusqu’au morceau de bravoure de l’obus qui dévaste la cagna et sonne Prinet sans le blesser, occasion d’une mise en scène de mort faussement annoncée qui est un beau morceau d’écriture.

La seconde moitié du roman est plus riche que la première de ces moments d’une émotion qu’on partage ou qui indigne (la mort du chien qu’a recueilli Prinet et qu’Alban abat sans état d’âme). La pitié aux effets négatifs du dialogue d’Alban avec un prisonnier allemand grièvement blessé, la recherche de Prinet dans le danger de la première ligne, on est loin des agaçantes rodomontades du début, des discours psychorigides ou convenus sur Dominique et l’idéalisation de leur relation exceptionnelle et non pareille, sur Douce et les autres corps d’occasion servant à l’indispensable et nécessaire élan vital du plaisir des sens, on est loin de la théorie, on est dans le vrai.

La mort du gentil Bellerey est un morceau touchant. La confirmation de la mort de Prinet et le choc émotif, derrière, belles pages aussi. Les affres amoureuses de Dominique après le rejet d’Alban qui refuse de rentrer dans le rang des tendresses dégradantes et veut repartir vers les cimes, temps fort.

Un vrai roman. Comme cela, sans davantage réfléchir, à chaud (je l’ai terminé hier), Le Songe rejoint les livres de Drieu et de Giono sur le podium des romans conseillés et non précédemment lus qui m’ont donné l’impression d’être écrits par des écrivains..

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15 avril 2014

SEMINAIRE DU 18 MARS 2014 – JEAN HATZFELD

"L'AIR DE LA GUERRE"

UnknownPrésentation filandreuse par Antoine Compagnon, as usual …

Jean Hatzfeld patiente.

On apprend malgré tout des choses. Ainsi, que le grand-père de Jean Hatzfeld, lui-même Jean de son prénom et de patronyme identiquement Hatzfeld, fut helléniste distingué et professeur en la maison (i.e. au Collège de France).

On l'apprend mais on n'en trouve pas trace dans la liste officielle des professeurs depuis 1530.

De fait, il semble qu'il y ait eu un flottement dans l'information et que la suivante soit plus précise, donnée par internet : "Jean Hatzfeld (29/11/1880-30/5/1947) est un archéologue et helléniste français. Il fut membre de l'Ecole française d'Athènes, professeur à la Sorbonne (1928-1930) et à l'Ecole pratique des hautes études (1937)".

J'y venais à reculons . Eh bien, j'avais tort.

Jean Hatzfeld préfère le questionnement à l'exposé et si je craignais le pire d'un questions-réponses piloté par A.C., l'humanité tranquille et extrêmement sympathique de l'invité, son aisance d'homme de média, ont fait de la séance un très agréable moment d'écoute audio. Journaliste sportif puis correspondant de guerre et homme de livres, qu'il lit, qu'il écrit, beaucoup sur le Rwanda.

Je n'ai rien noté et j'ai déjà presque tout oublié, mais la séquence était assez plaisante pour que je n'aie rien regretté.

Dans l'angle du bloc-notes qui traîne sur mon bureau, restent malgré tout griffonnées ces lignes :

-       L'effacement du rescapé. Primo Levi.

-       Le Rwanda, préoccupation centrale du témoin Jean Hatzfeld

-       Vassili Grossman. Son passage comme correspondant de guerre à Stalingrad et l'estime qu'il y a gagnée de quelque(s) colonel(s) devenu(s) dignitaire(s) du régime l'a protégé, malgré la publication de Vie et Destin, du goulag.

-       "La guerre nous montre toujours ce que nous allons cesser d'être". Jean Hatzfeld est troublé par cette affirmation, dont il ignore l'origine et dont le sens lui semble à la fois profond, formidable et incertain. Il tente malgré tout : "La guerre comme rupture?". Cela paraît probable. Google ne sait pas éclairer plus avant sa lanterne (ni la mienne). A.C. qui reste coi doit partager cette modeste lacune.

Voilà.  Fermez le ban. Fin de session. Un bilan reste à faire de l'année. Mais pas ce soir …

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10 avril 2014

ALAIN FINKIELKRAUT IMMORTEL!

"Il n'y a pas de montagne sans vallée" (V.Hugo)

L'habit vert

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                                                         Voilà qui me rend assez triste

Ainsi donc, le goût des honneurs ….  Je l'avais mieux compris lors de l'échec d'Antoine Compagnon contre Xavier Darcos. L'absence même de flamboyance chez les candidats me paraissait une excuse à la petitesse de cette ambition : L'habit vert! J'étais prêt à pardonner ou du moins à essayer de comprendre Compagnon; pour Darcos, je n'avais pas d'illusion. L'affrontement, obscur, n'a pas été médiatisé; Darcos, médiocre ministre de l'Education nationale,  a obtenu son droit d'entrée. J'aurais pensé que le Collège de France dispensait Compagnon de courir après une médaille en chocolat.

Mais Finkielkraut, non! Je le mettais plus haut.

J'avais sur ce point tort.

Je vais reprendre ici ce que j'ai déjà largement rappelé ailleurs; Stendhal (dans La vie de Henry Brulard) moquant qui? Lavoisier? Lagrange? Non, c'est Legendre, je viens d'y retourner. Voici le passage :

"Le célèbre Legendre, géomètre de premier ordre, recevant la croix de la Légion d'Honneur, l'attacha à son habit, se regarda dans le miroir et sauta de joie. L'appartement était bas, sa tête heurta le plafond, il tomba à moitié assommé. Digne mort c'eût été pour ce successeur d'Archimède!

Que de bassesses n'ont-ils pas faites à l'Académie des Sciences , de 1815 à 1830 et depuis, pour s'escamoter de croix. Cela est incroyable, etc."

Je n'irai pas jusqu'à bassesses, ici, encore que faire sa tournée de candidature ne me semble pas très haut, mais tout de même…. quel ridicule! Un médiocre peut s'en grandir. Mais Finkielkraut ?

Enfin, bon, Le Monde me le dit : " Alain Finkielkraut a été élu à l'Académie française dès le premier tour, jeudi 10 avril, par 16 voix sur 28. L'auteur de "L'Identité malheureuse" prend le fauteuil de Félicien Marceau.

L'écrivain et philosophe de 64 ans a été élu, alors qu'une polémique avait précédé le scrutin. Huit académiciens ont apposé des croix sur leurs bulletins de vote."

Il n'y a plus rien à faire, sinon pleurer, tant tout cela est dérisoire. Oui, je sais bien, Hugo lui même fut candidat. Et élu, le 7 janvier 1841 par 17 voix sur 32 votants, en remplacement de Népomucène Lemercier, auteur de théâtre prolifique et oublié. Mais Hugo n'était pas dupe, qui énonça : "Il n'y a pas de montagne sans vallée". Il faut probablement s'y faire. Dommage.

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