Mémoire-de-la-Littérature

22 juillet 2014

RELIRE MADAME BOVARY

Vieillir a quelques avantages. Parmi eux, l'obligation de relire - afin de soutenir l'effort scolaire de ses petits-enfants - des textes qu'on avait un peu laissés de côté. Ainsi de Mme Bovary, négligée la malheureuse depuis quelques décennies, et qu'un court séjour au sud de Toulouse en ce début de juillet m'a donné le loisir de reprendre.

 

John BostockBovary-Huppert

Heureuse opportunité et grand plaisir de (re, mais si lointaine)-lecture. Je ne jouerai pas au commentateur éclairé. Seulement dire la joie que procure la reprise de contact avec un texte à la fois vieilli (un peu) et succulent. On a bien sûr quelques impressions d'invraisemblances psychologiques, mais aujourd'hui n'est pas hier et ce qui nous paraît maintenant peu crédible pouvait l'être en 1850. Et puis le style, tellement maîtrisé. Maîtrisé, mais où l'on remarque des tics, que je n'avais pas en mémoire. Cette prédilection de Flaubert pour la construction: "Alors + passé simple". On connaît le célèbre "Alors, il voyagea", qui ouvre un chapitre de l'Education sentimentale, mais je n'avais pas précédemment remarqué que la chose  fût à ce point systématique.  C'en est presque un clin d'œil complice au lecteur. Itératif également le:  "C'était un de ces …".

L'incipit du roman est une sorte de curiosité. Dans un jeu radiophonique fort célèbre (Jeu des mille euros, ex-Jeu des mille francs), on le lisait l'autre jour en demandant de le resituer : "Nous étions à l'étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. " Il y a là une atmosphère qui fait invinciblement penser au début du Grand-Meaulnes, quand à tout prendre, il ne pourrait chronologiquement s'agir que de l'inverse. Et l'on peut être d'autant plus facilement induit en erreur que cette apparition du narrateur, ce Nous étions, qui l'implique, sera sans aucun lendemain. Ce Nous lâché, plus rien, jamais, ne laissera supposer que l'histoire qu'on nous raconte est racontée par un témoin direct. Il y a là comme un mystère. Pourquoi Flaubert a-t-il voulu ce "Nous"?

Un grand roman navré sur la bêtise, bête noire de Flaubert. Bêtise, bien sûr des attentes paroxystiques et nécessairement déçues d'Emma, mais aussi, constamment, bêtise de toutes les attitudes humaines qui constituent son environnement, où nul caractère ne se dégage qui porterait quelque espoir de non-médiocrité. L'esprit Bouvard et Pécuchet est constamment présent . Le drame se met méticuleusement en place, dont périra, victime collatérale, le pur mais sot Bovary et qui ne freinera pas l'ascension sociale de l'imbécile Homais. On atteint au grandiose par le gâchis.

Quelques traits au crayon que l'on avait tracés, en marge, et que l'on retrouve en feuilletant l'exemplaire, après l'avoir terminé. Tel passage, morceau d'anthologie, trop long à reproduire, comme le discours d'ouverture des Comices agricoles, par le conseiller Lieuvain. La première période, quand même :

"Messieurs,

Qu'il me soit permis d'abord (avant de vous entretenir de l'objet de cette réunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sûr, sera partagé par vous tous), qu'il me soit  permis , dis-je, de rendre justice à l'administration supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière n'est indifférente, et qui dirige à la fois d'une main si ferme et si sage le char de l'Etat parmi les périls incessants d'une mer orageuse, sachant d'ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts (…)"

Il y a là, bien entendu, entre autres, l'écho de la célèbre réplique de Monsieur Prud'homme dans la comédie de Henry Monnier (1851, quand Flaubert commence la rédaction du roman) : "Le char de l'Etat navigue sur un volcan". Et pendant ce temps-là, en contrepoint des envolées du conseiller Lieuvain, dans une salle vide au premier étage de la Mairie, Rodolphe pousse auprès de Mme Bovary ses premiers avantages. Savoureux .

Des annotations plus courtes, ici ou là. Ainsi, plus loin, à propos des réserves du même Rodolphe devant toute déclaration enflammée, cet avertissement du narrateur, qui lui donne tort : "… comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles."

Quelques lignes après, je me vois contraint d'aller aux renseignements, suite à cette allusion pour moi sibylline :"… son âme s'enfonçait en cette ivresse et s'y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence dans son tonneau de malvoisie." Il s'agit là de Georges Plantagenêt, duc de Clarence, né en 1449, à l'époque où débuta la guerre des Deux-Roses qui divisa la famille Plantagenêt en deux camps rivaux convoitant la Couronne d'Angleterre, les Lancastre et les York. Georges fut emprisonné à la Tour de Londres pour complot contre son frère, le roi Édouard IV, un York, et exécuté en février 1478… soi-disant par noyade  dans une barrique de malvoisie (un cépage méditerranéen), ce qui peut relever du ragot populaire, étant donnée sa réputation de grand buveur. Néanmoins, lorsque le corps que l'on reconnut pour être le sien fut exhumé, on ne le retrouva pas décapité, moyen d'exécution pourtant usuellement pratiqué pour les nobles et les personnes de sang royal. (source wikipédia)

Une remarque qui m'a plu : "Binet souriait, le menton baissé, les narines ouvertes et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs complets , n'appartenant sans doute qu'aux occupations médiocres, qui amusent l'intelligence par des difficultés faciles, et l'assouvissent en une réalisation au-delà de laquelle il n'y a pas à rêver."

Dans l'agonie d'Emma, dont on sait que Flaubert a dit à Taine : "Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais le goût de l'arsenic dans la bouche", cette notation terrible, mais de pure observation, comme je l'ai tristement constaté au chevet de mon père: "Emma, le menton contre sa poitrine, ouvrait démesurément les paupières et ses pauvres mains se traînaient sur les draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants qui semblent vouloir déjà se recouvrir du suaire."

Oui, anciens élèves des classes de première des lycées, mes frères, vous qui  peinâtes sur Flaubert sous la férule de maîtres plus rigides qu'aujourd'hui, en des temps assez éloignés, n'hésitez pas à relire Madame Bovary. Cela vous posera mieux, sur la plage, que le dernier Guillaume Musso ou le dernier Marc Levy, et vous y gagnerez!

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12 juillet 2014

ANTOINE ET FERDINAND

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Ainsi, Eurydice nous en informe, l’année 2015 sera une année «sans». Antoine Compagnon, tout en nous promettant que sa chaire n’entre pas en hibernation, sursoit pour un an à la poursuite de ses investigations dans le cadre prestigieux de l’amphithéâtre Marguerite de Navarre, qui va se sentir bien vide.

Pas d’explications. Un coup de mou?

Je suis un peu, par le hasard de mes propres centres d’intérêt, certaines de ses activités annexes. Il a totalement laissé tomber son blog du Huffington Post, après un dernier billet (Le choc Swann) du 10 novembre 2013, blog qu’il nourrissait de toute façon peu, sans enthousiasme me semblait-il, et où quelques commentaires peu amènes n’ont pas dû l’encourager à poursuivre. Dans le Monde des livres de ce vendredi 11/07 - depuis un an Jean Birnbaum lui avait confié une chronique sauf erreur mensuelle où il s’est attaché à parler de quelques «premiers romans» - il produit un billet qui sent son adieu. Je peux me tromper, mais enfin, comme on dit, «je ne le sens pas».

Antoine Compagnon, être de fuite? Oui, peut-être un coup de mou … Je me demande aussi, car les intellectuels médiatisés ont nécessairement des problèmes d’ego, si l’élection de Finkielkraut à l’Académie française n’a pas été de nature à instiller un peu d’aigreur dans son univers mental. Il avait occupé la chaire de l’Ecole Polytechnique avant que Finkielkraut n’y prenne place et je me rappelle la critique, dans mon souvenir un peu mordante (de mémoire, il lui reprochait de méconnaître Baudelaire), qu’il avait écrite dans Le Monde lors de la sortie en librairie d’un cours que Finkielkraut y professait, Nous autres modernes, cours formidable au demeurant. Or voilà qu’en 2013, sa candidature à l’Académie française est fraîchement retoquée et qu’en 2014, fût-ce au prix d’une polémique, Finkielkraut, lui, est élu avec le score de Victor Hugo! Dur, dur de chercher les honneurs. Cela peut avoir encore fait un caillou dans la chaussure et bout à bout … le coup de mou.

Mais bon, il ne faut pas se laisser abattre, et puis là, franchement, je vaticine. En attendant, de cours 2015 sur lequel se faire les dents (et s’enrichir de lectures connexes), point!

Pour quelle suite?

Les ouvertures ne manquent pas, mais si j’avais une proposition à faire, une piste que j’aimerais voir empruntée, ce serait Céline. Je sais, c’est un poncif, Proust et Céline, les deux géants du XX° siècle, etc. Mais quand même, après l’un, et avant qui sait d’y revenir, pourquoi pas l’autre?

Si Compagnon a intitulé son dernier billet du Huffington post, Le choc Swann, indiscutablement, pour ses lecteurs, dont je fus à 20 ans, il y a eu un choc Céline. Lire Le voyage au bout de la nuit est une expérience de jeunesse qui marque. J’ai repris en ce début juillet mon exemplaire de la Pléiade de 1963, Le Voyage et Mort à crédit, sous l’égide d’Henri Mondor (dont la préface, soit dit en passant, m’a semblé vraiment d’un autre temps!). Je n’y étais pas revenu depuis cinquante ans. J’ai lu les autres Céline, mais le Voyage, j’en étais resté à mon impression de 1963, autrement dit, une suffocation enthousiaste et … aucun souvenir de détail.

Les premières dizaines de pages, souvenirs de 14-18, s’inscrivent naturellement dans le cours 2014 de Compagnon et j’étais coupable de ne pas les avoir reprises dans ce cadre. Etonné aussi, l’ayant fait, qu’il ne les ait, sauf erreur, pas davantage sollicitées dans ledit cours. Peu importe. Il y a comme toujours chez Céline quelques tunnels, peu, mais sinon, quelle extraordinaire machine! Proust et lui sont deux grands auteurs comiques, lui plus explicitement, mais tous les deux jouant sur une intelligence d’observation distanciée qui fait le régal du lecteur. On va de morceau d’anthologie en morceau d’anthologie. Il sait être - quel autre qualificatif ? - génial dans l’abjection autodérisoire et la description putréfiante. Citer? Il faudrait recopier la quasi-totalité du bouquin.

Quand même, comme cela, pour le plaisir, un epsilon, une pincée :

Une race française? La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France, et puis c’est ça les français.

Visite de l’Institut Joseph Bioduret, à la recherche d’un docteur Parapine estimable savant: Pendant mon stage dans les écoles pratiques de la Faculté, Parapine m’avait donné quelques leçons de microscope et témoigné en diverses occasions de quelque réelle bienveillance […] On lui accordait, à ce Parapine, dans son milieu spécialisé, la plus haute compétence. Tout ce qui concernait les maladies typhoïdes lui était familier, soit animales, soit humaines. Sa notoriété datait de vingt ans déjà, de l’époque où certains auteurs allemands prétendirent un beau jour avoir isolé des vibrions Eberthiens vivants dans l’excrétat vaginal d’une petite fille de dix-huit mois. Ce fut un beau tapage dans le domaine de la vérité. Heureux, Parapine riposta dans le moindre délai au nom de l’Institut National et surpassa d’emblée ces fanfarons teutons en cultivant, lui, Parapine, le même germe mais à l’état pur et dans le sperme d’un invalide de soixante et douze ans. Célèbre d’emblée, il ne lui restait plus jusqu’à sa mort, qu’à noircir régulièrement quelques colonnes illisibles dans divers périodiques spécialisés pour se maintenir en vedette. Ce qu’il fit sans mal d’ailleurs depuis ce jour d’audace et de chance. Le public scientifique sérieux lui faisait à présent crédit et confiance. Cela dispensait le public sérieux de le lire. S’il se mettait à critiquer, ce public, il n’y aurait plus de progrès possible. On resterait un an sur chaque page.

Sur Montaigne, dont un bouquiniste lui a vendu un exemplaire. En l’ouvrant, je suis juste tombé sur une page d’une lettre qu’il écrivait à sa femme le Montaigne, justement pour l’occasion d’un fils à eux qui venait de mourir. […] «Ah! Qu’il lui disait le Montaigne, à peu près comme ça à son épouse. T’en fais pas va, ma chère femme! Il faut bien te consoler ! … Ca s’arrangera! … Tout s’arrange dans la vie … Et puis d’ailleurs, qu’il lui disait encore, j’ai justement retrouvé hier dans des vieux papiers d’un ami à moi une certaine lettre que Plutarque envoyait lui aussi à sa femme dans des circonstances tout à fait pareilles aux nôtres … Et que je l’ai trouvée si joliment bien tapée sa lettre ma chère femme que je te l’envoie sa lettre … C’est une belle lettre! D’ailleurs, je ne veux pas t’en priver plus longtemps, tu m’en diras des nouvelles pour ce qui est de guérir ton chagrin! … Ma chère épouse! Je te l’envoie la belle lettre! Elle est un peu là comme lettre celle de Plutarque! … On peut le dire! Elle a pas fini de t’intéresser! … Ah! Non! Prenez-en connaissance ma chère femme! Lisez-la bien! Montrez-la aux amis. Et relisez-la encore! Je suis bien tranquille à présent! Je suis certain qu’elle va vous remettre d’aplomb! … Votre bon mari, Michel.» Voilà que je me dis moi, ce qu’on peut appeler du beau travail. Sa femme devait être fière d’avoir un bon mari qui s’en fasse pas comme son Michel. Enfin, c’était leur affaire à ces gens. On se trompe peut-être toujours quand il s’agit de juger le cœur des autres. Peut-être qu’ils avaient vraiment du chagrin? Du chagrin de l’époque?» Merveilleux passage, et merveilleuse chute, profonde.

Autre chose: une épopée de la parole ? Il avait des dents bien mauvaises, l’Abbé, rancies, brunies et haut cerclées de tartre verdâtre, une belle pyorrhée alvéolaire en somme. J’allais lui en parler de sa pyorrhée mais il était trop occupé à me raconter des choses. Elles n’arrêtaient pas de venir juter les choses qu’il me racontait contre ses chicots sous les poussées d’une langue dont j’épiais tous les mouvements. A maints minuscules endroits écorchée sa langue sur ses rebords saignants.

J’avais l’habitude et même le goût de ces méticuleuses observations intimes. Quand on s’arrête à la façon par exemple dont sont formés et proférés les mots, elles ne résistent guère nos phrases au désastre de leur décor baveux. C’est plus compliqué et plus pénible que la défécation notre effort mécanique de la conversation. Cette corolle de chair bouffie, la bouche, qui se convulse à siffler, aspire et se démène, pousse toutes espèces de sons visqueux à travers le barrage puant de la carie dentaire quelle punition! Voilà pourtant ce qu’on nous adjure de transposer en idéal. C’est difficile. Puisque nous sommes que des enclos de tripes tièdes et mal pourries nous aurons toujours du mal avec le sentiment.

Docteur, songerait-il à changer d’horizon? Quant aux malades, aux clients, je n’avais point d’illusions sur leur compte …Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinéma, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques.

Philosophe amer. La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.

Etc.

J’ai peut-être tort d’isoler ainsi quelques lignes. C’est l’ensemble qu’il faut lire et qui a sa vraie cohérence, avec ceci en filigrane que derrière le tombereau d’excès de langage et de dégoût qu’il explicite, on sent souvent Céline comme un grand sentimental déçu. Mais ceci est une autre histoire …

Alors, rentrée 2016, si on s’attaquait à Louis-Ferdinand Destouches?

On a le temps d'ici-là d’en reparler. Et d’autres choses, encore.

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02 juin 2014

ED NAT

Ed Nat

 

Je suis très pris par une fin d'année scolaire difficile dans laquelle je me suis particulièrement et familialement investi. Le challenge? Passer en 1ère ES... Non?? Si !! Du coup, mes blogs sont plus ou moins en déshérence. Je parviens à lire (un peu) et plus à écrire. Le bouquin d'A.C. sur la littérature de guerre est quand même commandé. J'espère qu'il ne sera pas décevant. Je dirai mon sentiment. 

Quoi qu'il en soit de ma distance conjoncturelle, il faut reconnaître que le système éducatif  qui m'est cher et sur lequel est assez largement centré par ailleurs AutreMonde, n'en sera pas bouleversé.

En attendant de me remettre à mes menus travaux de commentateur, je signale (c'est le prix du livre de France-Inter, ce matin, qui m'y fait penser) que le bouquin dont je parlais à l'ouverture de l'année civile 2013  connaît une relance et est maintenant disponible sur Amazon .

Qui sait ... Il n'y a pas que Celine Minard et Faillir être flingué à lire. Cela dit, ce n'est pas sans rapport, et le prof qui se raconte dans Ed Nat l'a au fond copieusement été, flingué.

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24 avril 2014

LE SONGE - H. de MONTHERLANT

 

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Alban de Bricoule et Dominique Soubrier ?

Le Songe est finalement un bon roman, un très bon roman. Je m’y suis mis sans enthousiasme et surtout pour remplir in extenso le contrat. Au bouquin près de Jean-Norton Cru que je gardais pour la fin (j‘y arrive), il ne me manquait que Montherlant pour venir à bout de la petite bibliographie liminaire d’Antoine Compagnon.

Le thème, l’auteur - je n’ai aucune sympathie particulière pour Montherlant - tout me freinait.

Les débuts d’ailleurs m’ont été un peu pénibles. La phraséologie des premières pages, les théories d’Alban sur sa relation avec la sculpturale et sportive Dominique, cet idéalisation d’une amitié féminine à la fois virilisée et désexualisée, bon … Et puis la mayonnaise prend, on s’intéresse.

L’idéologie manifestée a ses ridicules? Soit, mais peu à peu l’écrivain s’impose et on s’aperçoit qu’on est « en littérature ». Je n‘ai pas vraiment pris de notes, sauf tout à fait à la fin, et encore, lapidaires, subjectives, pour me souvenir que tel passage m‘avait retenu, sans plus de précision..

Drôle de type cet Alban mais enfin, certains aspects renvoient à sa propre jeunesse, à cette fin d’adolescence où, nourri par des lectures classiques, on baigne encore au sein d’idéaux chevaleresques où l’amitié l’emporte sur l’amour , où la camaraderie semble élargir l’âme et l’amour en restreindre les horizons. Ensuite, on vieillit.

Le personnage n’est pas sympathique, trop en représentation de lui-même, mais le front l’humanise et dans son amitié avec l’aspirant Prinet, sans guère d’autre fondement qu’une sorte d’attendrissement protecteur du fort au faible, ou qui croient l’être, il y a d’indiscutables passages forts, jusqu’au morceau de bravoure de l’obus qui dévaste la cagna et sonne Prinet sans le blesser, occasion d’une mise en scène de mort faussement annoncée qui est un beau morceau d’écriture.

La seconde moitié du roman est plus riche que la première de ces moments d’une émotion qu’on partage ou qui indigne (la mort du chien qu’a recueilli Prinet et qu’Alban abat sans état d’âme). La pitié aux effets négatifs du dialogue d’Alban avec un prisonnier allemand grièvement blessé, la recherche de Prinet dans le danger de la première ligne, on est loin des agaçantes rodomontades du début, des discours psychorigides ou convenus sur Dominique et l’idéalisation de leur relation exceptionnelle et non pareille, sur Douce et les autres corps d’occasion servant à l’indispensable et nécessaire élan vital du plaisir des sens, on est loin de la théorie, on est dans le vrai.

La mort du gentil Bellerey est un morceau touchant. La confirmation de la mort de Prinet et le choc émotif, derrière, belles pages aussi. Les affres amoureuses de Dominique après le rejet d’Alban qui refuse de rentrer dans le rang des tendresses dégradantes et veut repartir vers les cimes, temps fort.

Un vrai roman. Comme cela, sans davantage réfléchir, à chaud (je l’ai terminé hier), Le Songe rejoint les livres de Drieu et de Giono sur le podium des romans conseillés et non précédemment lus qui m’ont donné l’impression d’être écrits par des écrivains..

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15 avril 2014

SEMINAIRE DU 18 MARS 2014 – JEAN HATZFELD

"L'AIR DE LA GUERRE"

UnknownPrésentation filandreuse par Antoine Compagnon, as usual …

Jean Hatzfeld patiente.

On apprend malgré tout des choses. Ainsi, que le grand-père de Jean Hatzfeld, lui-même Jean de son prénom et de patronyme identiquement Hatzfeld, fut helléniste distingué et professeur en la maison (i.e. au Collège de France).

On l'apprend mais on n'en trouve pas trace dans la liste officielle des professeurs depuis 1530.

De fait, il semble qu'il y ait eu un flottement dans l'information et que la suivante soit plus précise, donnée par internet : "Jean Hatzfeld (29/11/1880-30/5/1947) est un archéologue et helléniste français. Il fut membre de l'Ecole française d'Athènes, professeur à la Sorbonne (1928-1930) et à l'Ecole pratique des hautes études (1937)".

J'y venais à reculons . Eh bien, j'avais tort.

Jean Hatzfeld préfère le questionnement à l'exposé et si je craignais le pire d'un questions-réponses piloté par A.C., l'humanité tranquille et extrêmement sympathique de l'invité, son aisance d'homme de média, ont fait de la séance un très agréable moment d'écoute audio. Journaliste sportif puis correspondant de guerre et homme de livres, qu'il lit, qu'il écrit, beaucoup sur le Rwanda.

Je n'ai rien noté et j'ai déjà presque tout oublié, mais la séquence était assez plaisante pour que je n'aie rien regretté.

Dans l'angle du bloc-notes qui traîne sur mon bureau, restent malgré tout griffonnées ces lignes :

-       L'effacement du rescapé. Primo Levi.

-       Le Rwanda, préoccupation centrale du témoin Jean Hatzfeld

-       Vassili Grossman. Son passage comme correspondant de guerre à Stalingrad et l'estime qu'il y a gagnée de quelque(s) colonel(s) devenu(s) dignitaire(s) du régime l'a protégé, malgré la publication de Vie et Destin, du goulag.

-       "La guerre nous montre toujours ce que nous allons cesser d'être". Jean Hatzfeld est troublé par cette affirmation, dont il ignore l'origine et dont le sens lui semble à la fois profond, formidable et incertain. Il tente malgré tout : "La guerre comme rupture?". Cela paraît probable. Google ne sait pas éclairer plus avant sa lanterne (ni la mienne). A.C. qui reste coi doit partager cette modeste lacune.

Voilà.  Fermez le ban. Fin de session. Un bilan reste à faire de l'année. Mais pas ce soir …

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10 avril 2014

ALAIN FINKIELKRAUT IMMORTEL!

"Il n'y a pas de montagne sans vallée" (V.Hugo)

L'habit vert

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                                                         Voilà qui me rend assez triste

Ainsi donc, le goût des honneurs ….  Je l'avais mieux compris lors de l'échec d'Antoine Compagnon contre Xavier Darcos. L'absence même de flamboyance chez les candidats me paraissait une excuse à la petitesse de cette ambition : L'habit vert! J'étais prêt à pardonner ou du moins à essayer de comprendre Compagnon; pour Darcos, je n'avais pas d'illusion. L'affrontement, obscur, n'a pas été médiatisé; Darcos, médiocre ministre de l'Education nationale,  a obtenu son droit d'entrée. J'aurais pensé que le Collège de France dispensait Compagnon de courir après une médaille en chocolat.

Mais Finkielkraut, non! Je le mettais plus haut.

J'avais sur ce point tort.

Je vais reprendre ici ce que j'ai déjà largement rappelé ailleurs; Stendhal (dans La vie de Henry Brulard) moquant qui? Lavoisier? Lagrange? Non, c'est Legendre, je viens d'y retourner. Voici le passage :

"Le célèbre Legendre, géomètre de premier ordre, recevant la croix de la Légion d'Honneur, l'attacha à son habit, se regarda dans le miroir et sauta de joie. L'appartement était bas, sa tête heurta le plafond, il tomba à moitié assommé. Digne mort c'eût été pour ce successeur d'Archimède!

Que de bassesses n'ont-ils pas faites à l'Académie des Sciences , de 1815 à 1830 et depuis, pour s'escamoter de croix. Cela est incroyable, etc."

Je n'irai pas jusqu'à bassesses, ici, encore que faire sa tournée de candidature ne me semble pas très haut, mais tout de même…. quel ridicule! Un médiocre peut s'en grandir. Mais Finkielkraut ?

Enfin, bon, Le Monde me le dit : " Alain Finkielkraut a été élu à l'Académie française dès le premier tour, jeudi 10 avril, par 16 voix sur 28. L'auteur de "L'Identité malheureuse" prend le fauteuil de Félicien Marceau.

L'écrivain et philosophe de 64 ans a été élu, alors qu'une polémique avait précédé le scrutin. Huit académiciens ont apposé des croix sur leurs bulletins de vote."

Il n'y a plus rien à faire, sinon pleurer, tant tout cela est dérisoire. Oui, je sais bien, Hugo lui même fut candidat. Et élu, le 7 janvier 1841 par 17 voix sur 32 votants, en remplacement de Népomucène Lemercier, auteur de théâtre prolifique et oublié. Mais Hugo n'était pas dupe, qui énonça : "Il n'y a pas de montagne sans vallée". Il faut probablement s'y faire. Dommage.

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22 mars 2014

LEÇON N° 9 - audio

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Ainsi donc, cette leçon n° 9 est la dernière. Je n'ai pas dû suivre avec assez de soin l'affichage sur le site du Collège. Annoncé, certainement, mais dès le départ?

Je suis un peu choqué par ce qui me semble une désinvolture : l'intégration des trois leçons externalisées au Togo dans le décompte de la prestation "Collège-de-France" 2013-2014. Simple effet de surprise peut-être. Je m'attendais à une douzaine de leçons.

Je suis toujours, de toute façon, un peu étonné par ce que je prends pour une forme de légèreté et qui est la coquetterie avec laquelle Antoine Compagnon déplore le caractère inachevé ou lacunaire de sa propre progression. Se plaindre de n'avoir pas même le temps d'indiquer les thèmes … qu'on n'aura pas le temps d'aborder me semble une afféterie. 

Il y a de la velléité quoi qu'il en soit, chez A.C. On lance des pistes, mais on bifurque vite. Il y a moins traitement du thème que papillonnement autour, butinement impressionniste, et me semble-t-il souvent, navigation à vue. Enfin, il reste les textes … Voyons ceux d'aujourd'hui.

Deux axes sont fournis, pour ce dernier regard sur la littérature et les réflexions littéraires engendrées par 14-18: Le silence du permissionnaire (la paternité de l'expression est attribuée à Jean Paulhan, dans Les fleurs de Tarbes - 1941)  et La nostalgie du front (là, ce serait Teilhard de Chardin – un article dans la revue des Jésuites, en 1917). Et derrière au fond, peu de choses qui surprennent (sauf le texte de Teilhard) tant , à avoir un peu vécu, chacun peut cerner les motifs. Simplement, à noter, la densité  des citations et quelques intéressantes références.

Premier axe ….

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Automne 2013 (Octobre): parution d'un livre d'Emmanuelle Cronier , chez Belin, Permissionnaires dans la grande guerre. La difficulté, l'ambiguité et l'ambivalence des (courtes) retrouvailles. Les permissionnaires qui passent tous par Paris (arrêt picolage et prostitution), la crainte des "revoyures", le malaise (souvent), le "ratage" (majoritaire), le décalage entre la ligne et le pays (avec pour seule transition le voyage en train), les malentendus, l'angoisse de repartir (Huit jours de perme, dira Alain, c'est comme un homme qui serait pendu deux fois). Le plus souvent, une épreuve … Il faut être vantard (et menteur) comme Blaise Cendrars pour proclamer sa satisfaction d'une semaine passée tout entière au Chabanais (bordel célèbre sis au n°12 de la rue Chabanais, dans le 2ième arrondissement de Paris, non loin du Palais Royal, où officiait une trentaine de pensionnaires triées sur le volet ).

L'article de Teilhard de Chardin est accessible ici : http://www.cairn.info/revue-etudes-2001-10-page-331.htm . Etrange état de manque, dit Compagnon, que celui qu'éprouve le soldat lorsqu'il s'éloigne de l'atrocité de la ligne, des obus, des barbelés, des mitrailleuses, comme si c'était là désormais son élément naturel, détesté et irremplaçable. Il cite : "Qui n'a pas éprouvé, en permission, en se retrouvant au milieu des gens et des choses qui l'accueillaient comme autrefois, cette impression mélancolique d'être un étranger ou un disproportionné, comme si entre [lui et] les autres se fut creusé un abîme, visible d'un seul côté, pas du leur, justement." Il y reviendra, en fin de leçon.

A.C. évoque Lucien Descaves et son livre de 1889, déjà signalé : Les sous-offs. Ce malaise, c'est un topos de tous les retours, quand ils font suite à une existence partagée de groupe un peu forte; c'est l'exacerbation classique d'un sentiment qui vaut pour toute vie communautaire rompue : on revient et c'est au pays, chez les siens, qu'on est dépaysé. Au passage, A.C. caractérise la perme comme apocope. On rappellera que l'apocope est une troncature (un abandon) de la fin d'un mot (métro, pour métropolitain; ici perm pour permission, que beaucoup orthographient perme). On complétera en disant que, plus rare, l'abandon inverse du début d'un mot est une aphérèse (pitaine, pour capitaine).

Il y a chez Barbusse (Le feu) un épisode tout à fait émouvant de perm empêchée dont A.C. a dit deux mots et qui mérite peut-être d'être rappelé . Il s'agit du chapitre VIII, "La permission". Des retards administratifs privent la femme du permissionnaire Eudore de l'autorisation lui permettant de rejoindre son mari qui l'attend chez ses vieux parents. C'est lui qui obtient, le dernier jour, la possibilité de faire le déplacement. Mais arrivé au village, il rencontre sous une pluie battante quatre vieux camarades, en permission comme lui, mais bloqués par le mauvais temps et sans toit pour la nuit. Avec l'accord de sa femme, Eudore n'aura pas le cœur de leur refuser un abri et la seule nuit d'intimité qui lui restait, il la sacrifie à l'amitié et les entasse dans sa petite chambre " qu'est tout ce que contient la maison, vu qu'c'est pas un palais. (…) On est resté comme ça, bien sagement, toute la nuit. Assis, calés dans des coins, à bailler, comme ceux qui veillent un mort. On a parloché un peu, d'abord. De temps en temps, l'un disait: "Est-ce qu'il pleut encore?" et il allait voir, et disait: "I'pleut". Du reste, on l'entendait. (…) Mariette et moi, on a pas dormi. On s'est regardé, mais on regardait aussi les autres, qui nous regardaient, et voilà. (…) [J'étais] pas content – dame, y'avait de quoi – mais content tout de même que Mariette n'ait pas voulu fiche dehors les camarades comme des chiens. Et j'sentais aussi qu'elle me trouvait brave de ne l'avoir point fait. (…) Pauv'Mariette (…) Y avait quinze mois que je ne l'avais vue. Et quand est-ce que je la reverrai? Et est-ce que je la reverrai?"

Antoine Compagnon rapproche un texte de Barbusse ( dans Le feu) d'un passage célèbre de la Recherche (Le temps retrouvé), tous deux contextualisant une même facette du blues du permissionnaire.

Barbusse : "C’est l’heure où, dans les théâtres de Paris, constellés de lustres et fleuris de lampes, emplis de fièvre luxueuse, de frémissements de toilettes, de la chaleur des fêtes, une multitude encensée, rayonnante, parle, rit, sourit, applaudit, s’épanouit, se sent doucement remuée par les émotions ingénieusement graduées que lui a présentées la comédie, ou s’étale, satisfaite de la splendeur et de la richesse des apothéoses militaires qui bondent la scène du music-hall."

Proust : " À l'heure du dîner les restaurants étaient pleins et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l'hôtel de Balbec quand les pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu'elle est plus résignée, plus noble, et que c'est d'un hochement de tête philosophe, sans haine, que, prêt à repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : « On ne dirait pas que c'est la guerre ici. » Puis à 9 h. ½, alors que personne n'avait encore eu le temps de finir de dîner, à cause des ordonnances de police on éteignait brusquement toutes les lumières et la nouvelle bousculade des embusqués arrachant leurs pardessus aux chasseurs du restaurant où j'avais dîné avec Saint-Loup un soir de perme avait lieu à 9 h. 35 dans une mystérieuse pénombre de chambre où l'on montre la lanterne magique, ou de salle de spectacle servant à exhiber les films d'un de ces cinémas vers lesquels allaient se précipiter dîneurs et dîneuses."

On passe ensuite à Jules Romains (dans Verdun, très documenté, souci d'un auteur qui n'a pas connu le front) où est mis en scène en scène un peu de ce silence général du permissionnaire souvent souligné. Le héros, Jerphagnon, ne peut pas tout dire à sa femme et se confie à un ami à qui il a donné rendez-vous, un planqué pourtant. Illustration ici, dit A.C., de la coupure que la guerre a créée avec les mères, les sœurs, les épouses car, en l'absence des hommes, elles se sont émancipées et on ne les  reconnaît pas dans l'habitude des relations antérieures: «"Elle voulait m'accompagner à notre rendez-vous. Je me doutais bien que nous parlerions de toutes ces choses à cœur ouvert, dans un tête à tête entre hommes que la présence d'une [de ma] femme aurait interdit. Elle est fort intelligente , tu le sais, elle est capable de tout comprendre et en somme je ne lui cache rien, mais il y a certaines duretés de jugement, certaines amertumes, certaines extrémités de souffrance que j'atténue un peu devant elle parce qu'elle en serait désespérée et qu'elle me crierait tout à coup : "Je te défends de repartir"». On pourra noter que s'il est intéressant, l'extrait lu n'est pas en bonne adéquation avec le souci d'éclairer l'émancipation des femmes ... Passons.

Autre extrait un peu plus loin dans le même ouvrage, pour illustrer cette fois la position en porte-à-faux du permissionnaire ( extrait qui me paraît par ailleurs plus en accord avec les attendus précédents): «"Je vais vous dire une chose. La plupart des gens de l'arrière, hommes et femmes, ne désirent pas que ça finisse. Ils font semblant de nous plaindre, de nous admirer, les journaux nous traitent de héros long comme le bras, mais ils n'ont pas envie que nous revenions, on les gênerait». Jerphagnon pensa à sa femme. Il osa se demander dans quelle mesure, même imperceptible, il existait chez elle une trace de ce sentiment dont parlait Griolet. Il se rappela qu'à sa dernière permission, il l'avait trouvée , malgré la grande joie sûrement sincère qu'elle avait de le revoir, un peu installée dans le veuvage, un peu reprise par ses parents.» La discussion (même texte de Jules Romains) se poursuit : «Bon, tu vois, ce type là-bas, à notre terrasse, c'est aussi un permissionnaire et un type des tranchées, je reconnais ça. Qui sait, il revient peut-être de Verdun. Eh bien, si nous nous rencontrions quelque part sur le front, je ne serais rien pour lui et lui ne serait rien pour moi, mais ici, nous nous sentons reliés, nous avons subi les mêmes épreuves au sens rituel du mot. Il existe une franc-maçonnerie des hommes du front, un ordre

Paulhan aussi, dit A.C., souligne cette difficulté de communiquer l'expérience vécue, d'être cru : «Si j'en reviens, j'en aurai des choses à raconter. Je mettrai tous les gosses autour  et puis allez-y. S'il y en a un qui vient : "C'est pas vrai", bang! Cette mornifle!» (Le guerrier appliqué).

En fait, dit A.C., le silence est recommandé par les autorités; on repéte des slogans : «Méfiez-vous, taisez-vous, des oreilles ennemies vous écoutent!». Une lassitude s'installe aussi, devant ces difficultés du "raconter", car les permissionnaires de 1914/15 se sont laissés un peu aller, mais à partir de 1916, ils en ont eu assez de ces narrations ayant surtout pour résultat de gâcher les retrouvailles et plus tard, de rencontrer l'incompréhension. Ainsi Bardamu, chez Céline qui écrit cela en 1932 (Voyage au bout de la nuit) : «On est retournés chacun dans la guerre et puis il s'est passé des choses et encore des choses qu'il est pas facile de raconter à présent à cause que ceux d'aujourd'hui ne les comprendraient déjà plus

De Gaulle

Antoine Compagnon développe un paragraphe sur l'expression qu'il a précédemment relevée chez Barbusse : "On est des machines à oublier". Elle est présente chez d'autres. Ainsi chez Jünger: "Demain, on l'aura oublié. Nous sommes des machines à oublier." Ainsi chez Romain Rolland … et dans un discours du 30 mars 1947 du général de Gaulle, prononcé pour les débuts du RPF, avec réutilisation de la formule en la "sourçant" lorsqu'il répond à Claude Mauriac pour le remercier de l'envoi de son livre "L'oubli" en 1966. A.C. se demande si c'est pendant sa captivité que de Gaulle a lu Barbusse. Fait prisonnier en mars 1916, il est d'abord incarcéré Osnabrück. Il tente de s'évader et est alors transféré à Ingolstadt où il demeure jusqu'à l'armistice de 1918, malgré cinq nouvelles tentatives d'évasion. Dure inactivité. Lectures?

 

Reprise assez longue ensuite par A.C. (moins longue malgré tout que ce que je retranscris) du passage de Barbusse qui introduit son "On est des machines à oublier" :  « L’un de nous qui parlait tristement, comme une cloche, dit :

— T’auras beau raconter, s’pas, on t’croira pas. Pas par méchanceté ou par amour de s’ficher d’toi, mais pa’ce qu’on n’pourra pas. Quand tu diras plus tard, si t’es encore vivant pour placer ton mot : « "On a fait des travaux d’nuit, on a été sonnés, pis on a manqué s’enliser ", on répondra : " Ah " ; p’têt’ qu’on dira : " Vous n’avez pas dû rigoler lourd pendant l’affaire. " C’est tout. Personne ne saura. I’ n’y aura qu’toi.

— Non, pas même nous, pas même nous ! s’écria quelqu’un.

— J’dis comme toi, moi : nous oublierons, nous… Nous oublions déjà, mon pauv’vieux !

— Nous en avons trop vu !

— Et chaque chose qu’on a vue était trop. On n’est pas fabriqué pour contenir ça. Ça fout l’camp d’tous les côtés ; on est trop p’tit.

— Un peu, qu’on oublie ! Non seulement la durée de la grande misère qui est, comme tu dis, incalculable, depuis l’temps qu’elle dure : les marches qui labourent et r’labourent les terres, talent les pieds, usent les os, sous le poids de la charge qui a l’air de grandir dans le ciel, l’éreintement jusqu’à ne plus savoir son nom, les piétinements et les immobilités qui vous broient, les travaux qui dépassent les forces, les veilles, sans bornes, à guetter l’ennemi qui est partout dans la nuit, et à lutter contre le sommeil – et l’oreiller de fumier et de poux. Mais même les sales coups où s’y mettent les marmites et les mitrailleuses, les mines, les gaz asphyxiants, les contre-attaques. On est plein de l’émotion de la réalité au moment, et on a raison. Mais tout ça s’use dans vous et s’en va, on ne sait comment, on ne sait où, et i’ n’reste plus qu’les noms, qu’les mots de la chose, comme dans un communiqué.

C’est vrai, c’qu’i’ dit, fit un homme sans remuer la tête dans sa cangue. Quand j’sui’ été en permission, j’ai vu qu’j’avais oublié bien des choses de ma vie d’avant. Y a des lettres de moi que j’ai relues comme si c’était un livre que j’ouvrais. Et pourtant, malgré ça j’ai oublié aussi ma souffrance de la guerre. On est des machines à oublier. Les hommes, c’est des choses qui pensent un peu, et qui, surtout, oublient. Voilà ce qu’on est.»

Pour compléter, A.C. renvoie à un livre publié chez Flammarion en 1917: "La mémoire et l'oubli" par le philosophe et psychiatre Ludovic Dugas - par ailleurs défenseur dès la fin du XIX° siècle de la mixité scolaire et qui plaidait que "les sociétés exclusivement masculines ou féminines sont moralement inférieures à celles d'hommes et de femmes".

Autre idée qui intéresse Antoine Compagnon : … les moments à raconter, on ne les a pas vraiment vécus.Cette idée, il la trouve d'abord chez Drieu la Rochelle qui affirme que dans le feu de l'action, au moment de l'assaut ou de la retraite, "c'est un autre moi qui agit, qui se met en mouvement. (…) Quand j'ai fait des mouvements pour tour à tour sauver ou perdre ma peau, ce n'était pas moi dont il s'agissait, je n'étais que réflexe. Un réflexe, c'est un des grands principes de la vie, et qui s'impose. Il ne s'agissait pas de ma petite personne, mais de principes." A partir de là, dit A.C., comment témoigner de ce qu'on n'a vécu que dans un état second? Paulhan fait la même remarque : "Il y avait dans tous les événements que je viens de dire et dès l'instant où ils arrivèrent, une part de souvenir par quoi je les ai gardés et je les tiens fermement comme ils me tiennent. Pour ce qui suit, il en est bien autrement. Il est sûr que j'ai dû m'échapper à moi-même dans le moment où nous avons franchi pour l'attaque le parapet de la tranchée." Moment de perte de soi, dit A.C.. Il n'y a alors plus de témoignage fiable. Et ce n'est que sur son lit d'hôpital que, se réveillant, le héros de Paulhan reprend peu à peu possession de lui-même: "Nous avions dû éprouver un plaisir très grand en prenant la tranchée allemande, mais je ne puis me le rappeler, et plus certainement, il n'y avait en nous dans ce moment d'autre conscience que celle, immédiate  et sans mémoire de nos actes". On retrouverait là, selon A.C., l'immédiateté bergsonienne, vécue par un autre moi et dès lors intranscriptible.

Voici, pour précision,  ce que dit Jankélévitch de cette immédiateté : «On a interprété de bien des façons "l’immédiat" bergsonien. Il nous sera peut-être permis de dire que l’immédiat est avant tout le pur. Est immédiate toute pensée qui pour se mouvoir dans un plan donné, n’emprunte rien aux autres plans ; immédiate la pensée qui pense l’esprit seulement avec l’esprit, la matière seulement avec la matière. La pensée immédiate est par là même directe puisque entre son objet et elle nous n’intercalons aucun moyen terme puisé à des échelons différents.» Je ne suis pas certain que ce soit si éclairant. On comprend par contre fort bien ce choc psycho-affectif qu'évoquent Drieu et Paulhan et qui aboutit à un phénomène de trou noir.

Antoine Compagnon revient sans transition - et en évoquant la fuite du temps dont il dispose – sur la nostalgie du front. Il cite Philippe Barrès, fils de Maurice, qui s'est engagé en 1914, à 18 ans, au 12ième régiment de cuirassiers avant d'incorporer le 1er bataillon de chasseurs à pied et a publié chez Plon, en 1924, La guerre à vingt ans, dont le dernier chapitre s'intitule "Nostalgie du large", confondant le front et la haute mer  : "Un jour d'allégresse sans doute que ce 11 novembre [1918] mais aussi le début que quelle nostalgie!". La guerre est au fil du conflit devenue la vie et la paix apparaît comme une permission sans fin (A.C. en profite pour rappeler qu'en termes d'argot des tranchées, la mitrailleuse est qualifiée de "machine à signer des permissions" - il va de soi, éternelles). Cette nostalgie du large, Montherlant, qui fera la critique du livre, la désignera comme une nostalgie de la générosité (celle du compagnonnage des tranchées), celle qui dévastera Chéri (Colette) incapable de retrouver sa place aux côtés de sa femme et de sa mère et le conduira au suicide. A.C. rapproche ce comportement de celui de Septimus [Warren Smith] dans Mrs. Dalloway, jeune ex-militaire qui souffre depuis son retour du Front d'hallucinations et de schizophrénie et se défenestre au moment où le médecin qui le soigne cherche à l'interner. Cendrars lui aussi, après son amputation, évoque sa nostalgie du feu. 

Teilhard de Chardin

Et Teilhard de Chardin surtout, qui développe le thème dans l'article cité plus haut de la revue des Jésuites, parlant d'un sentiment de plénitude, dans cette expérience mystique qu'ont été ses années de brancardier en première ligne, expérience spirituelle qui ôte ensuite à la vie sa saveur, sauf à parvenir à lui substituer une autre transcendance. Il parle de passion de l'inconnu, du nouveau, de l'aventure (comme l'a écrit Jünger, intérieure), d'accès à une inoubliable et immense liberté (métaphysique, ontologique), exprimant "qu'aller en ligne, c'est monter dans la paix", soulignant cette désindividuation spéciale qui sort le combattant de lui-même  pour le projeter dans une vie supérieure.

Recommandation: se reporter au texte, qui choqua.

Voilà. On termine sur quelques coquetteries - j'ai dit ce que j'en pensais - et, ayant souligné en guise de conclusion générale que la guerre n'avait pas été, en la circonstance, littérairement productive [de chef d'œuvres; ce qui est partiellement faux, puisqu'il y a au moins Céline], sur deux citations :

Georges Duhamel, dans une conférence de 1920 déjà référencée : «Qu'est-ce qu'un livre en face de 10 000 000 d'âmes qui s'affrontent dans des campagnes tragiques? Que peuvent les mots pour traduire la détresse d'un moribond expirant face contre terre? Certes les témoins ont fait ce qu'ils ont pu, mais ils n'étaient que des hommes

Primo Levi ( post Shoah): «Nous, les survivants, nous ne sommes pas les vrais témoins [qui sont les morts, ceux qui n'en sont pas revenus]»

Post-scriptum : La série Apocalypse 14-18 (cinq épisodes diffusés en trois mardis sur Arte dont j'ai regardé les deux premiers (le 18/3)) s'est révélée pour ce qui me concerne à la fois intéressante et décevante. On voit beaucoup de défilés. Et puis rien ne remplace l'écrit pour la dimension intérieure. On est très loin du vécu de Genevoix, de Barbusse, de Dorgelès, de Drieu, de Jünger et des autres. Verdun peut-être, mardi prochain…

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15 mars 2014

SEMINAIRE N° 8 - audio

Laurence Bertrand-Dorleac

Elle semble un peu triste, comme cela, Laurence Bertrand-Dorleac, du Centre d'Histoire de Sciences-Po, mais elle m'a – en écoute audio – beaucoup séduit. Tranchée, compétente, sûre d'elle, réfléchie, calme et vive dans l'échange post exposé avec A.C. , elle a emporté mon adhésion.

Bon, elle a discrètement flagorné en trouvant à la leçon qu'elle venait d'écouter des qualités d'organisation chronologique des données que je n'ai pas relevées, mais je ne l'inscrit pas à son débit. Il faut vivre.

En outre, bien que ne disposer que d'un enregistrement audio d'un exposé visiblement adossé pour l'essentiel à la projection de nombreuses reproductions soit a priori un handicap, je me suis intéressé de bout en bout à ce que j'entendais.

Dire que cette fois encore le thème traité m'ait semblé dans le droit fil de l'intitulé du cours serait mentir. Mais on s'habitue. Finalement, toute intervention dans laquelle figure le mot "guerre" sera désormais considérée par moi comme dans la logique même des recherches de l'année.  Un exposé sur les SDF de la capitale et le système D qui leur permet de survivre, pourvu qu'il soit intitulé "A la guerre comme à la guerre", me paraîtrait ainsi particulièrement bien venu.          

Antoine Compagnon, en chapeau, évoque les retours dont il dispose, émanant de son fidèle auditoire, qui se plaindrait du manque d'images. Il soupçonne l'amphi de trouver que les textes, toujours des textes, bon, ça va un peu, mais qu'il faut aérer l'attention, n'est-ce pas? Le sexagénaire attentif qui fait son fond de commerce souffrirait-il du syndrôme Des racines et des ailes?  Ou alors y aurait-il une attente Stephane Bern dans le public? Diable … Inquiétant.

                P2Carolis   AC    Stéphane_Bern

Quoi qu'il en soit, A.C. se dit, face à ces inquiétudes exprimées, doublement ravi d'accueillir sa séminariste du jour car, porteuse non seulement de savoir mais aussi de beaucoup d'images, il sait qu'elle va combler la fièvre iconographique de ses fidèles.    

De fait, Laurence B-D présente quelques éléments d'une exposition (rapidement) à venir qui se tiendra au Louvre-Lens sur le thème des Désastres de la Guerre (1810-2014) en leurs résonances picturales et photographiques.

        David  LOUVRE-LENS

Des noms s'entendent, qui font musique et se suivent, dans le désordre, Jacques Callot, Watteau, Géricault, David, Goya, Picasso, Alphonse de Neuville, Constantin Guys, Boissard de Boisdenier, Swebach-Desfontaines, Jouanneau-Irriera, Vernet, Bosch, Bernard Naudin, Dix, Jean Veber, Hartung, Degas, Masson, Maurice, Edouard Detaille, Chapman (les frères, Jake et Dinos), Yan Pei-Ming. Et assurément, des images défilent, que je ne vois pas, mais qui me sont un peu racontées, dont, au fond je n'éprouve pas le besoin, et qui sans nul doute ne sont pas celles-ci:

Jacques_CallotAntoine-WatteauGéricault

DavidGoyaPicasso

A-de-NeuvilleConstantin-Guysboissard-de-bosidenier

Swebach-DesfontainesJouanneau-IrrieraVernet

BoschOtto_Dixjean-veber

HartungdegasMasson

MauriceDetailleChapman

                                                                   Ming

On entend énoncer quelques assertions :

Dominant tout, parce que son après ne sera pas comme son avant, il y a Goya.

De Benjamin Constant en 1819 : Chez les modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu'elle ne rapporte.

Stendhal, qui plaçait si haut Napoléon, interdira néanmoins littérairement toute initiation héroïque à Fabrice.

De Chateaubriand : Napoléon a tué la guerre en l'exagérant.

Des  tournants dans la représentation des Désatres de la guerre sont précisés, sans oublier que tout fait ventre (pour Ming, Tian'anmen): les guerres napoléoniennes, les guerres coloniales, la guerre de Crimée, la guerre des Boers,  la première guerre mondiale, la guerre d'Espagne, etc. (aura-t-on quelques massacres Hutus, c'est-à-dire de Tutsis?), sans oublier non plus la photographie, et l'on entend Roger Fenton, et Jean-Charles Langlois, polytechnicien, colonel et par ailleurs aussi peintre.

FentonLangloisLanglois2

On n'a fait qu'un bout du parcours 1810-2014. Mais on l'a fait fort plaisamment.

Mon billet ne rend pas justice à la précision de l'historienne, nageant qu'il est dans l'à-peu-près, mais l'exigeant(e) s'en retournera au site du Collège. Pour ma part, cet agréable survol connoté par d'indiscutables horreurs guerrières me suffira pour aujourd'hui.

 

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14 mars 2014

LEÇON N° 8 - audio.

                   baïonette1      baïonnette 2

                              Attaque à la baïonette

Beaucoup de citations, prises chez Drieu la Rochelle, tournent autour de cette évolution de la guerre moderne qui, mécanisée, industrielle, s'éloigne de l'héroïque corps à corps des affrontements antiques:

La guerre aujourd’hui, c’est d’être couché, vautré, aplati. Autrefois, la guerre c’était des hommes debout . (…) Cette guerre moderne, cette guerre de fer et non de muscles. Cette guerre de science et non d’art. Cette guerre d’industrie et de commerce. Cette guerre de bureaux. Cette guerre de journaux. Cette guerre de généraux et non de chefs. Cette guerre de ministres, de chefs syndicalistes, d’empereurs, de socialistes et de démocrates, de royalistes, d’industriels et de banquiers, de vieillards et de femmes et de garçonnets. Cette guerre de fer et de gaz. Cette guerre faite par tout le monde, sauf par ceux qui la faisaient. Cette guerre de civilisation avancée (…) La guerre moderne est une révolte maléfique de la matière asservie par l’homme (…) Trop de ferraille (…) un supplice inventé par des ingénieurs sadiques pour des bureaucrates tristes. Mais ça n’est pas une guerre pour guerriers .

Culte de la force, ivresse du chef, nostalgie du combat d'homme à homme et puis, aussi, peur, jusqu'à la colique, cette colique de la peur dont la révélation est pour lui un choc, peut-être le plus capital, lui arrachant à Verdun, devant Thiaumont, un cri qui a illuminé un abîme en  lui et qu'il entend encore longtemps après. Rappelle-toi, écrit-il dans un texte de 1918, la colique de Verdun.

Et dans Interrogation (1917 – le texte intégral du cycle est ici ): 

Et quand l'obus arrivait sur moi (ô mes camarades qui savez, je vous prends à témoin), plus rapide dans une avalanche de souffles que la locomotive qui fond sur le rail prosterné

De l'âme de ma chair, de mes plus vives fibres, quel ressac d'horreur, de révolte, de haine.

Quel cri arraché de ma gorge par un poing qui y aurait fouillé et tordu.

Vérité qui poussera son hurlement hors de moi jusqu'à ma mort où elle rebondira d'une sonorité suprême.

Ce cri qui perce mes os jusqu'à la moelle. (…)

Sur la nostalgie du combat d'homme à homme, on entend le contrepoint des certitudes de Jean Norton Cru, affirmant que ni la baïonnette des attaques du même nom, ni le couteau des nettoyeurs de tranchées, ne furent des outils effectifs . Assurément des outils littéraires, la distribution des couteaux se trouve chez Dorgelès, chez Barbusse, Cendrars (qui parle argotiquement de son Eustache (du nom d'Eustache Dubois, créateur vers 1785 d'un modèle prisé des mauvais garçons) et dit en faire bon usage) et le planté de baïonnette est chez Paulhan.

Mais au cours des rééditions, viennent des repentirs d'amoindrissement.

Le doute, in fine, demeure sur le témoignage à retenir, celui, à chaud, de la sauvagerie barbare du premier jet ou celui, à tête reposée, de la relecture édulcorante? Car on gomme, beaucoup. Disparu l'allemand colossal de Paulhan transpercé d'un coup de baïonnette; estompé le feldgrau qui se rend et qu'Alban, chez Montherlant, abat d'une balle dans la tête, dans une mort donnée qui procure une jouissance; passés de quatre à trois, ces soldats ennemis rattrapés à la course et abattus par Genevoix d'une balle dans le dos; ou devenu cadavre refroidi, ce guetteur embusqué et figé dans la mort que Cendrars avait  d'abord décapité vivant … Tribut dû à la vérité ou déni, pour se protéger?

La crainte par ailleurs d'un après-guerre affadi, nette chez Drieu, craignant la démocratie molle (cette démocratie qui s'appuie sur des paysans alcooliques, dégénérés, maladifs, sur des ouvriers tous sournoisement embourgeoisés, et qui transforme les officiers en ronds-de-cuir qui [attendent] leur retraite) et la paix sans vergogne des pacifistes bêlants. Dans Interrogation, encore:

Pacifistes, avez-vous vu votre paix?

L'homme finira-t-il comme un boutiquier retiré des affaires?

Si toute chose est enfin à sa place, il n'est plus besoin de translation, le mouvement s'arrête, le drame finit.

Je ne vois pas la paix.

Que sera le monde sans le mal? (…)

Voici mon cri profond: j'ai peur de votre paix

Je ne vois pas. J'ai peur

Mais je veux bien vous jeter cet aveu

Cette guerre démocratique est morne et sa monotonie s'allonge comme une paix sans vergogne.

Où sont les magnificences du premier temps?

Pourtant ça et là quelques moments inénarrables

Alors l'homme est en proie à l'hallucination sacrée et toujours je reviendrai à ces moments

Rédemption de l'inertie du monde.

 

Tous unis

Chez Drieu toujours, le sentiment d'une différence aristocratique ( la démocratie comme une décadence), assez loin du "Tous unis dans la tranchée : 1914-1918, les intellectuels  rencontrent le peuple"  que retient pour titre un essai récent (2013 – Le Seuil) de Nicolas Mariot, chercheur au CNRS.

L'emportement de l'action est chez lui comme un éréthisme sexuel dit A.C., et présent au moins comme une exaltation chez d'autres, chez presque tous les autres qui, même pacifistes dans l'âme, ont connu des instants de bonheur guerrier; Genevoix ou Alain ou, dépassant la modestie usuelle de sa pratique, le guerrier appliqué de Paulhan.

 Drieu, dans La comédie de Charleroi :

Nous étions des bêtes. Qui sentait et criait? La bête qui est dans l'homme, la bête dont vit l'homme. La bête qui fait l'amour et la guerre et la révolution.

Le combat renvoie aux pulsions vitales, primitives, essentielles, à la violence qui fait avancer, bouleverse  et transforme. Et puis sublime et fait surgir :

Alors, tout d’un coup, il s’est produit quelque chose d’extraordinaire. Je m’étais levé, levé entre les morts, entre les larves. J’ai su ce que veulent dire grâce et miracle. Il y a quelque chose d’humain dans ces mots. Ils veulent dire exubérance, exultation, épanouissement – avant de dire extravasement, extravagance, ivresse. (…) C’était donc moi ce fort, ce libre, ce héros. (…) Qu’est-ce qui soudain jaillissait ? Un chef. (…) l’homme qui donne et qui prend dans la même éjaculation (…)

La guerre nous révèle, la guerre nous ouvre. Car c'est chez Drieu toujours la même idée. Dans Interrogation, de nouveau :

La guerre pour nous, nés dans un temps de longue paix, parut une nouveauté merveilleuse, l'accomplissement qui n'était pas espéré de notre jeunesse.

Nous voulions épuiser la vie dans un irréparable élan.

Or, doute que la paix nous eût assouvis aussi magnifiquement.

A nous autres, jeunes hommes éduqués par le verbe orgueilleux de Nietzsche et de Barrès, Paul Adam, Maurras, d'Annunzio, Kipling, excitateurs du monde occidental, la guerre offrit une fraîche tentation.

La séduction persiste après l'épreuve, aussi forte nourriture de notre souvenir que de notre attente.

Voici le bloc de pierre unique, sur qui il nous faudra maçonner nos pensées après la guerre.

Nous ne pouvons pas regretter la guerre. La guerre a introduit une solennité dans notre vie que nous n'espérions plus des événements humains et dont l'absence nous faisait sentir dans l'homme une perte.

Non, une vulgaire hallucination de foule ne nous a pas égarés en août 1914.

Soudain, nous fondâmes à nouveau dans la vie de grandes espérances.

La guerre nous fit recroire non pas au progrès mais au noble effort libre d'espoir. (…)

Dans la tranchée se révèle le revers insoupçonné de la vie: Tu es de l'autre côté et tu envisages l'effarant soleil des mystiques.

Descente aux enfers, voyage au pays de la quatrième dimension.

Nous ne pouvons pas renier des minutes inoubliables. (…)

O guerre, hallucination comme l'amour (…)

Et le grand élan des attaques tremblantes et ferventes

Et le désir qui épouvante l'armée d'embrasser l'ennemi. (…)

Par la guerre je connus un grand amour.

Si tu vénères l'Amour, n'insulte pas la Guerre.

Fidélité aux amis morts, enfin, qu'Antoine Compagnon a aussi évoquée en passant, renvoyant à Métempsychose, pièce publiée en 1920 dans le recueil Fond de cantine . Voici :

Je me vois seul debout parmi l'écroulement

Des corps de mes amis abattus à vingt ans

Je regonfle mon souffle avec une âpre gêne

Ne leur ai-je arraché leur expirante haleine?

Mon corps a survécu

Je vais l'air entendu

Dans l'escorte douce et sévère

De mes amis morts à la guerre

Mon compagnon de marche et de médita-

tion

Invaincu sous le sac à la haute station

Je l'ai vu transpercé par plus d'un coup

mortel

Sur le parapet nu, notre modeste autel

Métempsychose ardente, il m'a dédié son âme

Le regard immortel, la contagieuse flamme

Il vit. J'ai recueilli la prompte migration

De son éternelle passion.

 

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        Et puis, à voir cela, la dérision de tant de phrases, non?

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12 mars 2014

LEÇON N° 7 - audio

L'objectif annoncé sera comme d'habitude différé de 20 minutes par la reprise des éléments sur lesquels s'achevait la leçon précédente. Il s'agissait aujourd'hui de passer, en termes de littérature (de guerre, mais la notion est extensible), des romans de la destinée (le héros comme victime, et A.C. dit: Zola) aux romans de la volonté, de l'aventure (le héros comme héros, et A.C. dit : Stendhal).

Mais A.C. est l'homme des repentirs et on commence par reprendre une pincée de rire en première ligne.        

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Un rire très particulier, puisque quand Jules Romains en parle, avec jeux et boutades entre tranchées ennemies que ne séparent au plus que deux ou trois décamètres, rire d'une jeunesse "féroce en rigolant", qui fait des grimaces et échange des coups de feu comme on casse des pipes en terre à la foire, cela finit quand même par des morts.

Ce rire du guerrier, on le trouve chez Genevoix, et A.C. lit :  Les artilleurs se démènent, courent, sautent, gesticulent autour de leurs pièces. Beaucoup ont jeté bas leurs vestes et relevé au-dessus des coudes leurs manches de chemise. Tous s'amusent, blaguent, rient bruyamment. Avec des vêtements boueux, ma face lugubre, je me fais l'effet d'un hibou qui tomberait dans une bande de moineaux francs. Mais cette allégresse de tous peu à peu s'insinue en moi comme une contagion bienfaisante. J'ai l'impression qu'en ce moment même quelque chose se passe de très heureux, de très exaltant. Et je demande à un lieutenant, qui observe à la jumelle en frémissant de tout son corps:

"Ça va?"

Il se tourne vers moi. La joie qui lui remplit la poitrine éclaire son visage. Il a un rire de bonheur exubérant:

"Si ça va! Mais ils ne tiennent plus! Ils foutent le camp comme des lapins!"

Il rit encore:

"Ecoutez-les, nos 75! Pas redoublé! Baoum! Baoum! C'est la conduite, ça! De grands coups de botte dans les fesses!"

Un capitaine d'état-major, à pied, regarde les artilleurs endiablés, et il rit aussi, et répète plusieurs fois, à voix très haute:

"Bon! Bon!"

C'est là le rire du vainqueur, mais dans les tranchées, c'est bien plus souvent un rire de défense ou de soulagement. Le rire du survivant, la fête de survivre dont parle Henri Barbusse, un rire qui ne veut pas regarder en arrière, et qui va jusqu'à prononcer avec Blaise Cendrars qu'un copain de moins, c'est bien vite oublié.

Un rire amer aussi, et qui se moque d'un destin déjà écrit et que l'on tourne en dérision faute de pouvoir l'écarter, comme Jerphagnon et Fabre, chez Jules Romains, pastichant pour s'en moquer les envolées de Foch, partisan de l'attaque à tout va et énonçant : C'est là, à la pointe des baïonnettes ennemies, qu'il faut aller conquérir les lauriers par une lutte corps à corps, si l'on veut se jeter dans les rangs de l'adversaire et trancher la discussion à l'arme froide (on a vu, en août 14 l'efficacité de ces consignes face aux mitrailleuses allemandes). Un rire de condamné.

Même si, aux pires moments, des rires de contentement, de  minutes entre parenthèses, secouent la lassitude épuisée du soldat, tel ce coucher de Genevoix et de Porchon, par la bonne volonté active de paysans du cantonnement : Notre coucher, ce soir-là, fut une belle chose. Dévêtus en un tour de main, nous avons plongé aux profondeurs de notre lit. (…) nos corps à présent ne pouvaient s'habituer assez vite à tant de volupté reconquise en une fois. Et nous riions aux éclats; nous disions notre enthousiasme en phrases burlesques, en plaisanteries énormes, dont chacune provoquait à nouveau des rires qui n'avaient pas de fin.

Cette gaieté polymorphe des escouades, quoi qu'il en soit, dépérit au fil du conflit, et en 18, le rire est nettement moins joyeux qu'en 14, il n'en reste pour l'essentiel que le ricanement du mort en sursis.

Mais le sujet est clos et A.C. déclare ouverte la session du jour: plongée dans la volupté de l'action, à la recherche du roman de volonté et d'aventures .

En avant

Cette volupté de l'action, dit A.C., tous les intellectuels l'ont goûtée, dans et par la guerre, qui en fera, affirme-t-il, la paix revenue, des aristocrates du risque. Belle formule mais …

Il parle de ce climat particulier dû à la levée de tous les interdits dans l'extra-normalité du combat avec deux termes peu usités:

Anomie : désintégration des normes, situation caractérisée par la perte ou l'effacement des valeurs morales, religieuses, civiques …

Eréthisme : augmentation morbide de l'activité d'un organe; au figuré: passion à l'état d'exaltation maladive …

La guerre, par exemple dans le roman de Roger Vercel , Capitaine Conan, Goncourt 1934 (que Bertrand Tavernier a transposé à l'écran), ce sont les héros dont l'héroïsme justifie les débordements. Bardamu, chez Céline : Il n'y avait plus personne pour nous surveiller, plus que nous, comme des mariés qui font des cochonneries, quand tout le monde est parti. Des perspectives de potaches débridés avec tir à balles réelles. Montherlant, dans L'exil, d'un ami à un ami, rêvant de partir au combat côte à côte : « Songe donc, ça va être du collège en grand, et c’est juste ce qui nous manquait »

On n'a pas de bois de chauffage? On brûle un violon, des fauteuils en acajou, les officiers ferment les yeux, ou participent (Barbusse). On pille et quelquefois, la patrouille  censée faire régner l'ordre dissipe les pillards, et puis prend sa part de butin. Il y a un élan, qui porte et vers la gloire et vers la banalisation de comportements honteux. La guerre comme le carnaval antique: toute licence.

Mais toujours au départ, l'emportement guerrier.

Ernst Jünger : L'haleine du combat nous frôlait et faisait courir en nous un étrange frisson (…) Nous avions quitté les salles de cours, les bancs de l'école, les établis, et les brèves semaines d'instruction nous avaient fondus en un grand corps brûlant d'enthousiasme. Elevés dans une ère de sécurité, nous avions tous la nostalgie de l'inhabituel, des grands périls. La guerre nous avait donc saisis comme une ivresse. C'est sous une pluie de fleurs que nous étions partis, grisés de roses et de sang. Nul doute que la guerre ne nous offrît la grandeur, la force, la gravité. Elle nous apparaissait comme l'action virile: de joyeux combats de tirailleurs, dans les prés où le sang tombait en rosée sur les fleurs. Pas de plus belle mort au monde [premier vers en fait d'une chanson de soldats] … Ah! Surtout, ne pas rester chez soi, être admis à cette communion!

Et Montherlant, la prose réglée sur une guerre magnifiée, idéale, Montherlant jaloux de la mort héroïque des autres, dans son rêve de surhomme nietzschéen, d'homme libre barrésien, dans l'éréthisme (cf. ci-dessus) du danger, dans la poursuite de la gloire et du sang versé: Je reviendrai de la guerre un vrai requin, un vampire, un épervier formidable d'égoïsme, sans plus un seul scrupule. Mon grand regret sera de ne pas avoir démoli quelqu'un, boche ou français, peu importe. Montherlant par ailleurs longtemps réformé (hypertrophie cardiaque), venu tard au front, très vite blessé sans panache et écarté des combats. La gloire de mourir sied surtout aux vivants! Mieux vaudrait poser la question à ceux dont les noms sont gravés aux monuments aux morts. 

Dans "Guerre et révolution dans le roman français de 1919 à 1939" (Maurice Rieuneau – Slatkine éd.), que très probablement A.C. a utilisé,  on relève, à propos de l'éthique de Montherlant, ceci, qui recoupe exactement un passage du cours :

«Son livre (Le songe) est un hymne à la vertu de la guerre, règne de la violence et du courage. Le grand exemple qu'invoque à plusieurs reprises Alban [le héros] est César, "le Divin Jules", le héros parfait, homme de guerre avant tout, incarnation de la vertu romaine. Sa maxime : "Le temps des armes n'est pas celui des lois" rejoint dans l'esprit d'Alban celle de Paul III [Alexandre Farnese, Pape de 1534 à sa mort en 1549 – créateur de la Compagnie de Jésus (jésuites)]: "Les hommes de valeur … il ne faut en rien les contraindre".

La guerre seule fournit l'occasion de cette superbe liberté, émancipe des morales mesquines et permet à l'homme de valeur, affranchi des règles qui ne sont pas pour lui, de se complaire au culte de la force. Morale de Raskolnikov, mais dans le monde de la guerre. Nietzsche est tout près. La philosophie du livre, on la trouvera dans des formules conquérantes telles: "La guerre existera toujours, parce qu'il y aura toujours des garçons de vingt ans pour la faire naître, à force d'amour"

Egalement, le culte de la force, chez Drieu la Rochelle.

A.C. lit (in Interrogation. Premier poème; Paroles au départ):

Et le rêve et l'action.

Je me payerai avec la monnaie royale frappée à croix et à pile du signe souverain.

La totale puissance de l'homme il me la faut.

Point seulement l'évocation par l'esprit mais l'accomplissement du triomphe par l'œil et l'oreille et la main.

Je ne puis me situer parmi les faibles. Je dois mesurer ma force.

Si je renonce mon cerveau meurt. Je tuerai ou je serai tué.

La force est devant moi, pierre de fondation. Il faut de je sente sa résistance, il faut qu'elle heurte mes os.

-       Que je sois brisé.

-       Je serai brisé ou je briserai.

Nécessité nourricière : là-bas je trouve la vie de ma pensée. (…)

 

… ou encore (A vous allemands) :

A vous Allemands – par ma bouche longtemps taciturne d’ordre militaire – je parle.

Je ne vous ai jamais haïs.

Je vous ai combattus avec le vouloir roidement dégainé de vous tuer. Ma joie a jailli dans votre sang

Mais vous êtes forts. Je n’ai pu haïr en vous la force, mère des choses.

Je me suis réjoui de votre force.

(…)

Je ne renierai pas Charleroi et que là, grâce à vous, grâce à votre défi, je connus

l’indéniable minute.

Quand je chargeais contre vous à huit cents mètres avec mes Français farauds vos mitrailleuses nous donnèrent une sévère leçon. (…)

A.C. cite ici le présocratique Héraclite dans les termes exacts de Philippe Moreau Defarges (in La géopolitique pour les nuls) : Le combat est père et roi suprême de toutes les choses. (il s'agit du fragment 53 - Πόλεμος πάντων μὲν πατήρ ἐστι (…) que Simone Weil traduisait : La guerre est mère de toutes choses, reine de toutes choses, et elle fait apparaître les uns comme dieux, les autres comme hommes, et elle fait les uns libres et les autres esclaves.).

Drieu la Rochelle, toujours, et A.C. dénonce la misogynie qui sous-tend sa pulsion de fraternité guerrière (in Triptyque de la mort):

… mort, ton appel trouble comme celui de la volupté.

(…)

Parmi ces prestiges de la force militaire dont s'enivre un adolescent, tu m'es apparue, ô mort : bouche sombre d'où s'épanouit le cri lumineux de la trompette.

Dès lors, j'ai été celui qui sait. J'ai marché ignoré parmi les hommes.

J'ai mesuré la faiblesse de tout amour car nul ne m'a deviné et ils s'étonneront quand tout sera consommé.

(…)

Quand je passe dans la ville je goûte amèrement le rire des femmes qui ne songent jamais à la mort.

Appel du royaume lointain où sont d'autres joies.

Je m'enfoncerai vers les provinces dévorées par les horreurs du feu.

Pourtant ces femmes qui me regardent curieusement, tendrement !

Mais aucune ne souffre de ne pas comprendre ma secrète destinée.

Leur sourire me serait très cruel si j'étais encore de ce monde.

Mais mes tendresses sont ailleurs, hors de toute vue, où sont mes amis.

 

Je note qu'Antoine Compagnon se réfère incidemment au récent livre de Bernard Maris (cf. mon billet du 8 février dernier), L'homme dans la guerre, qu'il est en train de lire et qu'il trouve très beau, pour en extraire ce mot de Jünger : "Le désir de tuer me mettait des ailes aux pieds". Autre notation: le renvoi, pour l'analyse du Songe de Montherlant par les critiques du moment, à Jean Paulhan : Les fleurs de Tarbes. Un livre non lu que je me promets toujours de lire … ce pourrait être l'occasion.

Voilà. Ces notes sont un peu en vrac, mais enfin, cela donne une idée …

Posté par Sejan à 11:39 - Commentaires [0] - Permalien [#]



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