Mémoire-de-la-Littérature

23 février 2017

LEÇON N°6 – FAIRE DES PERSONNALITÉS

Mardi 21 /2 / 2017

Faire des personnalités

                                                  Journaliste contemporain surpris à Faire des personnalités

 On y a passé la totalité de la séance. Sur la fin, je me suis endormi et c'est une allusion à Charles Demailly qui m'a réveillé. Un trou d'une dizaine de minutes. Après deux semaines de suspension, Antoine Compagnon a annoncé qu'il avait approfondi sa recherche et il a déroulé une longue litanie d'auteurs de tous ordres et des dictionnaires de tous calibres qui avaient utilisé ce mot de personnalité(s) pour l'énoncer ou le définir. Remarquablement ennuyeux.

La personnalité, entendue comme forme discursive de la caricature, est ainsi déroulée dans tous ses états, en gros depuis son apparition au milieu du XVIII° siècle, jusqu'à sa disparition, probablement entre les deux conflits mondiaux.

Elle est l'arme par excellence de la guerre littéraire.

Et l'on entend Diderot, Voltaire, Marmontel (pas très connu, Jean-François Marmontel, né à Bort-les-Orgues le 11 juillet 1723 et mort à Habloville le 31 décembre 1799  -  encyclopédiste, historien, conteur, romancier, grammairien et poète, dramaturge et philosophe français), Rousseau, Mme de Staël, etc. On finira avec Charles Péguy.

Sont au passage cités, à propos d'anecdotes, Armand Carel, journaliste, essayiste, à qui un duel coûtera la vie en 1836, duel avec Emile Girardin, patron de La Presse qui l'avait  menacé de révéler dans son journal l’irrégularité de sa vie privée avec une femme mariée, Paul-Louis Courier, pamphlétaire émérite qui finira en 1825, assassiné par des domestiques mécontents, Rivarol, autre pamphlétaire aussi royaliste que fameux, Jules Janin, Le Poitevin (1791-1854), peu connu, dramaturge et qui écrivait beaucoup dans les petits journaux, etc.

1819 – Introduction du délit d'outrage à la morale publique .

1827 – Loi "Justice et amour", destinée à définitivement museler la presse française .

1828 -  Loi Portalis (1778-1858) visant à supprimer l'autorisation préalable au profit d'un cautionnement important

Blague : argot militaire; terme lié à la blague à tabac. Le blagueur s'apparente du coup au demi-solde. Le Blagueur raille, là où le Bravo tue.

Passage en revue enfin de divers règlements, de l'assemblée constituante de 1789 au Parlement anglais, proscrivant dans les échanges entre parlementaires de se livrer à des personnalités. Le mot est encore en usage et en ce sens aujourd'hui chez les anglo-saxons (personalityto indulge in personalities, c'est faire des remarques désobligeantes – coup bas). 

Antoine Compagnon, pour terminer, renvoie à Auguste Barbier (1805-1882 – il fut élu contre Théophile Gautier à l'Académie Française, ce qui fit scandale ) et à son poème de 1862, Nos raffinés, plus précisément dans ce poème à la septième strophe (Mieux encore, elle unit la plume à la rapière …)  qui lui paraît rassembler, ramasser, en une synthèse dense, nombre des éléments dont ici il débat. Le poème est long, mais coule bien et je le donne ci-après en entier. A.C. en a lu la strophe indiquée. Après quoi le cours consentit à se clore sur quelques applaudissements dont je me demande toujours quelle est l'automaticité et quelle est l'authenticité.    

NOS RAFFINÉS –

Voulez-vous en voir un ? Tenez, voilà qu’il passe
Le nez haut et d’un air disant : faites-moi place ! -
Ce n’est plus, comme au temps du sombre roi Louis,
Un jeune homme à panache, aux talons enfouis
Dans de larges houzeaux doublés de brocatelle,
En pourpoint de velours, en collet de dentelle,
À rapière dressée en-dessous du manteau ;
Non, c’est moins tapageur, moins élégant, moins beau,
Mais non moins agaçant ; ce grand chercheur de noise
Se présente aujourd’hui d’une façon bourgeoise.
Selon le goût du jour, et souvent très-peu neuf,
Son torse est revêtu d’un simple drap d’Elbeuf.
Sur sa lèvre un cigare énormément s’avance,
Entre ses doigts un jonc de Verdier se balance,
Des gants jaunes aux mains, du vernis noir au pied,
À peu de frais voilà notre homme tout entier.

Quel est-il ? D’où vient-il ? Ah ! C’est là le mystère !
Ne cherchons pas trop haut, car ce n’est d’ordinaire

Que le fils d’un marchand ou d’un courtier marron
Qui n’a jamais rien fait et ne s’est trouvé bon
Qu’à battre le pavé, qu’à mener grasse vie,
Manger chaud, boire frais, en folle compagnie,
Et suivre jusqu’au jour sur un divan fumeux
Les étranges hasards d’un baccarat fiévreux.

Pourtant devant son nom la noble particule
Brille et sur le vélin carrément s’articule.
A-t-il droit d’y prétendre ou bien ne l’a-t-il pas ?
Il n’est point très-aisé de résoudre le cas ;
Le fait est qu’il la prend : elle est si nécessaire !
Par elle il se faufile en la bande légère
Des prodigues titrés, puis c’est un passe-port
Auprès des usuriers, princes du coffre-fort,
Des fournisseurs craintifs, des femmes de théâtre
Autour de qui son cœur gratuitement folâtre.

D’ailleurs qui là-dessus voudrait le chicaner ?
Aucun-faudrait-il pas soudain se voir mener
Sur le pré, comme il dit en style de régence.
Pour lui vertu n’est point ce qu’un vain peuple pense,
Obéissance pure aux préceptes de Dieu.
Payer ce que l’on doit, vivre chaste et de peu
N’est pas son idéal... mais en toute querelle
Ne jamais reculer même d’une semelle,
Ne se point démentir, eût-on tort mille fois,
Et toujours, le ton haut, rendre fève pour pois,
Tel est le fin des fins, ce qui le touche aux larmes.
Le type de l’honneur, c’est l’habile en faits d'armes ;
L’école de l’honneur, c’est la salle du tir,
Où tout brave s’en vient d’adresse se munir.

Qu’il est fier, qu’il est beau lorsqu’une triste histoire
De duel malheureux le conduit au prétoire !
Comme il pose en docteur devant le magistrat !
Il professe l’escrime, il se montre en état
D’en donner des leçons à la cour elle-même ;

Du geste il en décrit plus d’un bon stratagème ;
Et s’il parle d’un maître en ce noble métier,
C’est pour dire qu’il est l’ami du grand Grisier,
De l’illustre Grisier ; il sait page par page
Le code du duel, rare et profond ouvrage
De feu Chateauvillard, ce Portalis charmant
Du bel art d’embrocher son homme galamment.
Il en cite le texte et vivement s’étonne
Qu’on connaisse si peu le livre et la personne.
À ce propos, d’un ton légèrement badin,
Il blague, c’est le mot, le procureur Dupin,
Cet ardent ennemi des manieurs d’épée
Et par qui si souvent leur audace est frappée.
Enfin dans son lyrisme il s’écrie avec feu :
« Le duel ! C’est, messieurs, le jugement de Dieu !
Sans lui que deviendrait la dignité des âmes ?
Sans lui plus de respect des vieillards et des femmes ;
Il est, comme l’a dit un penseur magistral,
Monsieur Guizot, il est le fait le plus moral
De nos âges nouveaux. Ah ! Si, par trop sévère,
Thémis le veut bannir aujourd’hui de la terre,
Il trouvera toujours ouvert à son accès
Un asile assuré - le noble sol français... »

Tout cela ne serait que grotesque et risible,
Si messieurs du plastron et messieurs de la cible
S’éloignaient rarement des cafés et tripots
Où leur aplomb se fait admirer par les sots.
Mais cette race, hélas ! Se répand dans le monde ;
En maint riche salon elle pénètre, abonde,
Et tient là sous l’ampleur de sa fatuité
La place du savoir et de l’honnêteté.

Mieux encore, elle unit la plume à la rapière
Et depuis quelque temps s’est faite littéraire.
Héroïques champions des muses, ces bravos
Emplissent de leur bruit le sous-sol des journaux.

Là passe le torrent de leur littérature
En incroyable histoire, en lubrique aventure ;
Et quand l’invention manque et les laisse à plat,
Aux personnalités leur esprit se rabat.
Que d’éreintés alors ! Tout le monde factice
Qu’ils fréquentent, rivaux de plume et de coulisse.
Est d’abord le sujet de leurs lazzis mordants ;
Puis ils frappent ailleurs, et le fiel de leurs dents
Souvent monte imprimer d’affreuses marques noires
Aux respectables fronts de nos plus chères gloires.
Sans réponse pourtant ces venimeux discours
Et ces méchants brocards ne restent pas toujours :
Il arrive parfois qu’un homme de courage
Se lève et, l’arme en main, réprime leur verbiage
En leur flanquant sans art quelque coup bien planté
Qui remet les rieurs soudain du bon côté.

Mais c’est assez parler de cette aimable engeance,
Finissons... j’ai voulu montrer que la semence
De ces fiers capitans que Callot burina
Et que le bon Régnier dans sa verve oublia,
N’est pas toute perdue, et qu’il nous reste encore
Quelques échantillons du genre matamore.

Auguste_Barbier

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15 février 2017

PROLONGEMENTS - SÉMINAIRE N° 5 .

 

Cyranac de Bergero

Je vais profiter encore un peu de la suspension des activités de la chaire pour revenir brièvement sur le séminaire de Jean-Charles Darmon.

Les lettres de tous ordres de Cyrano, auxquelles  on a abondamment renvoyé, sont, je l'ai dit accessibles sur le net.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58097538/f2.item

On trouve en outre à l'adresse ci-dessus Les entretiens pointus, Le Pédant joué et La mort d'Agrippine.

Je suis allé un peu lire.

Les lettres ne m'ont pas emballé, sorties de leur contexte ou faute d'avoir creusé les conditions de leur rédaction et la qualité des destinataires, elles ne m'ont semblé ni passionnantes ni particulièrement  susceptibles d'admiration.

Par contre, la très copieuse notice Wikipédia consacrée à Cyrano mérite la lecture et éclaire un personnage chez qui, au-delà du plaisir de voir resurgir Rostand dans une redistribution des rôles parfois étonnante, des facettes que tamisaient ou biaisaient l'alexandrin du grand Edmond viennent à la lumière.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Savinien_de_Cyrano_de_Bergerac - On trouve là d'ailleurs quelques éclairages sur quelques lettres. 

AU FIL DE LA LECTURE ….

Lettre XIII (Satirique) – Contre un pédant . On note en passant le décalque du suave mari magno de Lucrèce : … Vous seriez fort aise de contempler sûrement de la rive un naufrage en haute mer.

Polexandre et Alcidiane. Les deux noms, dans les lettres, reviennent plusieurs fois. Polexandre est un roman de Gomberville (Marin Le Roy de; 1600-1674) . Polexandre, roi des Canaries, poursuit à travers le monde Alcidiane, reine de l'Île inaccessible. Lully en a fait un ballet  qui fut dansé en 1658, dans la galerie du Louvre, par le roi et Marie Mancini, nièce de Mazarin, dont il était épris.

On voit passer quelque part Gassion (Jean de; 1609-1647), maréchal de France à 34 ans, que Cyrano d'après Le Bret aurait pu envisager comme protecteur, n'eut été son caractère.

Lettre XVIII (Satirique) – Contre les médecins. C'est une charge virulente et convenue, dans l'esprit de Molière, où le terme équivoque  apparaît, dont a parlé à propos de la pointe des épigrammes J-C.Darmon : Oh ! qu’alors j’eusse été réjoui si j’eusse pu trouver à le battre par équivoque, comme fit une Villageoise à qui l’un de ces Bateleurs demandant si elle avait du pouls, elle lui répondit avec force soufflets et force égratignures, qu’il était un sot, et qu’en toute sa vie elle n’avait jamais eu ni poux ni puces !

Lettre XIX (Satirique) - Cyrano utilise volontiers le terme tricot (les dictionnaires d'argot du XVII° donnent il me semble tricote) pour désigner un gros bâton, qu'il s'apprête bien sûr à appliquer sur quelques épaules, mais dans cette lettre-ci, il prend soin d'ajouter : … ce qu'en français on appelle bâton.

Lettre II (Amoureuse) – Il y a là, de façon amusante, un exemple d'hypotypose, mot fort savant (qu'on applique parfois au songe d'Athalie, chez Racine) et qui désigne une présentation si "parlante" qu'on a le sentiment d'être témoin direct de la chose même, et non d'en entendre la description : … Il est vrai que la personne qui me parla de vous fit de vos charmes un tableau si achevé, que, tant que dura le travail de son chef-d’œuvre, je ne pus m’imaginer qu’elle vous peignait, mais qu’elle vous produisait.

Dans la même lettre, cet alexandrin caché : Moi-même, contre moi, je vous prêtais main-forte, qui me renvoie invinciblement à Corneille , dans Cinna:  Oui, Cinna, contre moi, moi-même je m'irrite. La pièce est de 1648, les Lettres de Cyrano semblent un peu postérieures. Coïncidence? Sans doute …

J'apprends que dans un essai de 2011 de Jean-Luc Hennig, publié chez Fayard (Dassoucy et les garçons) est avancée l'hypothèse de destinataires masculins et non féminins pour les lettres amoureuses : Arrêtons-nous sur les lettres d'amour de Cyrano. On a dit qu'elles étaient fabriquées, artificielles, factices. Pas du tout. Elles sont précieuses dans le ton (farcies de pointes, d'hyperboles et de toute la rhétorique amoureuse du temps), mais très précises pour leur destinataires (si on veut bien croire qu'elles étaient toutes destinées à des garçons). […] Toutes, en tout cas, renferment au moins un indice, un trait concret. Par exemple, cet Alexis (devenu Alexie à la publication) aux cheveux roux, qui paraît visiblement avoir été le grand amour de Cyrano à cette époque

L'hypothèse de l'homosexualité de Cyrano, dont Le Bret dit que sa personnalité était très retenue envers le beau sexe ...  semble plus qu'une hypothèse. De son amitié avec Claude-Emmanuel Luillier (dit Chapelle), aujourd'hui oublié et qui ne doit qu'à ses amitiés (dont celle de Molière) d'avoir encore un nom, Scarron osera :

Cyrano et Chapelle, il ne m’importe guère

Lequel est par devant, et lequel va derrière.

Et Madeleine Alcover, spécialiste de Cyrano, ajoutant Dassoucy à ce dernier et à Chapelle parle de "gay trio" …

DEUX MOTS DES ENTRETIENS POINTUS .

Il s'agit de deux feuillets contenant vingt-deux courtes phrases prétendument drôles, chacune censée être ou contenir une pointe. Cela m'a semblé particulièrement à côté de la plaque et fade, sans consistance. En me forçant, je vais en isoler deux, pour l'exemple :

XI – Phocion, jeune frère de Socrate, parlant d'un autre qui mangeait par les rues continuellement, il dit que c'était dîner en Ville.

XIX – Et de lui-même [Socrate] qui se plaisoit à l'amour des mâles, il assura qu'il en usoit ainsi pour être honteux au point de se cacher derrière les autres.

J'ai envie de dire "désolé", comme le faux Michel Denisot, dans un gag répétitif  qui fait maintenant partie de l'histoire ancienne, sur Canal +, tirant le bilan de la blague particulièrement mauvaise qu'il venait de raconter.

Dans son intervention, Jean-Charles Darmon s'est référé à la Préface de ces Entretiens pointus où Cyrano précise sa pensée quant au sens de la pointe, écrivant :

La Pointe n'est pas d'accord avec la raison, c'est l'agréable jeu de l'esprit, et merveilleux en ce point qu'il réduit toutes choses sur le pied nécessaire à ses agréments, sans avoir égard à leur propre substance. S'il faut que pour la Pointe l'on fasse d'une belle chose une laide, cette étrange et prompte métamorphose se peut faire sans scrupule, et toujours on a bien fait , pourvu qu'on ait bien dit; on ne pèse pas les choses; pourvu qu'elles brillent, il n'importe; et s'il s'y trouve d'ailleurs quelques défauts, ils sont purifiés par le feu qui les accompagne. C'est pourquoi, Lecteur, ne blâme point ces contrariétés et faussetés manifestes qui se trouveront parfois en ces Entretiens; on n'a voulu que se divertir et tant de beaux Esprits qui tiennent ici leur rang, se traitant ici parfois les uns les autres, et souvent eux-mêmes, de stupides et d'insensés, témoignent assez qu'ils ne veulent pas être crus, mais seulement admirés, et que ce plaisir est leur seul objet. Suis donc leurs intentions, mon cher Lecteur, et sans éplucher les choses, prends part à leurs divertissements, qui te seront agréables ou dégoûtants, selon que tu leur seras semblable ou dissemblable. Au reste, j'ai déguisé leurs noms afin que la liberté qu'ils se sont donnée ne leur puisse être nuisible et que sous le masque, se jouant de tout également, ils puissent descendre du Théâtre parmi le Peuple sans courir les dangers où les pourraient mettre les ressentiments d'un brutal.

Oui, bon, sauf que cela m'a paru singulièrement raté. Mais je ne suis pas un homme du XVII° siècle …

VOILÀ POUR CES PETITS PROLONGEMENTS. Et pour revenir encore à mes déceptions itératives face aux festivités dont l'amphithéâtre Marguerite de Navarre est le cadre,  je redirai mes regrets de n'avoir pas eu par exemple, lors de ce séminaire n° 5, une mise en perspective plus détaillée  des Lettres de Cyrano, dans le contexte des conflits de personnes qui les ont fait naître (Dassoucy ou Scarron et alii …), afin d'éclairer, puisqu'elles sont outils de combat, le champ des batailles concernées. Il me semble qu'on est passé à côté.

Cyrano-Christian

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13 février 2017

SUSPENSION DE SÉANCE - CHARLES DEMAILLY

Goncourt

Charles Demailly

A_Wrona

Adeline Wrona est Professeur des Universités (Paris-Sorbonne).

Son édition annotée de Charles Demailly est tout à fait passionnante.

De fait, Antoine Compagnon a indiqué le livre, dès la première leçon je crois, comme faisant partie des lectures recommandées en marge de son cours. J'avais commandé, reçu, mais en termes de lecture, différé. La suspension des cours pendant deux semaines était l'occasion idéale pour passer de l'intention à l'action.

J'ai eu un peu de mal au début, trouvant confus dans les dialogues et l'excès de personnages et il a fallu franchir le tiers de l'ouvrage pour que l'intérêt cristallise. Mais l'effort est payé de retour. C'est tout à fait intéressant et, à ne lire qu'ensuite (surtout!), la présentation d'Adeline Wrona est très éclairante, qui explique par la conception de l'ouvrage mes problèmes … d'échauffement.

Sans doute, le texte est très daté, plus me semble-t-il que d'autres romans pourtant ses contemporains, mais cela a un petit charme qui agit, à la longue. On reconnaît quand même des formulations descriptives parfois hugoliennes, des contournements d'intrigue qui m'ont fait penser au Maupassant de Bel-Ami et des efforts de stylisation d'une prémonition aussi maladroite que proustienne, on subit un certain nombre de monologues pérorants, de temps en temps, on tombe dans la logorrhée, mais ce faisant, quoi qu'il advienne, on est tout à fait pris.

Et surtout, il y a tant d'adéquation au contenu du cours d'A.C. que je regrette qu'il n'ait pas purement et simplement consacré l'année à l'analyse de ce seul bouquin.

Quelques notes de lecture?

Chapitre XXIV . "Charles sortit du café Riche avec l'impression que son livre serait maltraité par la critique : il ne se trompait pas." Suit une longue présentation des caractéristiques de l'activité critique précise et bien venue.

Chapitre XXVII: Description de la barbe d'un personnage secondaire. Morceau de bravoure : "Mais j'avais à vous dire … Charvin m'a promis un article pour vous dans sa revue … mais, vous savez, on ne sait jamais avec lui … Ce n'est pas un homme, c'est une barbe, et quelle barbe!  Charvin parle dans cette barbe, jure dans cette barbe, pense dans cette barbe! Il se réfugie dans cette barbe, il y remonte! Ses créanciers n'ont jamais pu le trouver dans cette barbe, ses amis ne sont pas toujours sûrs de l'y rencontrer! …C'est une barbe dodonienne, où il se fait souvent du bruit, jamais de réponse! Une barbe supérieure à la parole : elle a été donnée à Charvin pour déguiser la sienne! … Ah! Cette barbe! … elle a tout fait pour lui, son mariage, sa revue, sa position. Sa barbe! Elle a été un instant une opinion politique … Je vous dis que cette barbe est une providence, un paravent, un asile, un mur, un rempart américain en balles de coton! C'est la barbe merveilleuse, le chapeau de Fortunatus, le sourcil de Jupiter, les cheveux de Samson, et le masque de Sieyès! … Dans un moment d'expansion, Charvin m'a avoué qu'il ne changerait pas sa barbe contre des lunettes! – Vous connaissez cette barbe impénétrable?

- Charvin? Oui … l'homme distrait, mélancolique, ennuyé, endormi, envolé, ne visant à rien et grimpant à tout … (…)

- C'est un peu cela et ce n'est pas cela. Mais moi, je sais le faire descendre de sa barbe".

A propos de dodonienne, Adeline W. précise : "qui évoque les oracles énigmatiques délivrés par les chênes de Dodone, dans la Grèce antique". Farce en un acte de 1712, due à un Thomas-Simon Gueulette, Le chapeau de Fortunatus est une parade,  divertissement sur l'avarice et la duperie où joue un rôle un certain chapeau magique.

Chapitre XXXIV. Autre morceau de bravoure à la fin de ce chapitre, sur la province cette fois: "La province, mon cher Chavannes, la province! … Il faut être taillé comme vous pour y rester une intelligence, un homme, une pensée. Et encore vous, vous habitez la campagne. Mais la vraie province, la petite ville! … En y réfléchissant , je crois que j'en mourrais. Je passe des heures à la fenêtre: je vois des gens, jamais un passant, - il n'y a pas de passant en province: un passant est toujours quelqu'un! – jusqu'aux chiens, mon ami, qui sont des chiens de chef-lieu de canton! .. A Paris, ils ne se connaissent pas, ils ont des affaires, vous n'en verrez jamais trois ensemble; - ici il y en a une dizaine qui se réunissent tous les jours sur la place , - et c'est la seule société de la ville … Peut-être y a-t-il deux France, Paris et le reste … Avez-vous remarqué que les murs ont en province des ombres particulières, des ombres qui vous font froid dans le dos comme des ombres de la rue des Postes? – J'ai lu un journal de l'endroit: il annonce les réceptions au baccalauréat des indigènes .. La province est une steppe où on sème des fonctionnaires et où il pousse des impôts. Les femmes y naissent provinciales, c'est tout dire … Un pays impossible, inventé par les sous-préfets, et où il y a des gens qui devinent les rébus de l'Illustration! Je n'exagère rien. – Avez-vous jamais songé à cette chose horrible qui peut être : un receveur des contributions sans vocation? … Mais non, cela n'est pas: il y a un Dieu."

Chapitre XXXVIII . Un sourire: "Il se mit, pendant plusieurs jours, à rendre des visites à des amis qui ne le voyaient pas deux fois par an chez lui, à des parents au vingtième degré qui, ne se rappelant pas trop s'ils l'avaient jamais vu, le trouvaient bien grandi."

"La" femme,  dans ses spécificités génériques, est un standard misogyne d'époque qui inonde le roman. Par exemple:

Chapitre XLVI. "En un mot, les premières investigations de Charles, ou plutôt les premières indulgences de son amour, rencontraient en Marthe tout ce qu'il pouvait exiger d'elle dans le domaine des facultés morales de la femme; au-delà de cela, dans l'ordre des idées supérieures à la nature du sexe de Marthe, dont l'homme entretient la femme un peu de la même façon qu'il parle à un oiseau, et sans réclamer bien officiellement le concours de son intelligence, Charles jugeait Marthe capable de remplir parfaitement ce rôle que l'ironie d'un penseur de ses amis assignait à la femme, le rôle de Jean de la Vigne, ce petit bonhomme de bois auquel l'escamoteur adresse la parole, si bien qu'au bout de quelques instants il semble au public, à l'escamoteur lui-même, et presque au petit bonhomme de bois, que le dialogue existe."  On aura compris qu'un escamoteur, c'est ici un ventriloque.

L'abécédaire de Compagnon s'égrène tout du long: épigramme, guerre du pamphlet, puff, puffiste, etc.  incluant même des retours sur le cours 2016 : "Et Charles marchait, poursuivi par un petit bruit sec, une sorte de claquette : le bruit du crochet des chiffonniers contre leur hotte." (Chap. LXXIV)

Soudain, je m'arrête sur une phrase où me semble résonner un vers de À une passante:

Chapitre LXXXVIII. "… dans le cœur de son lecteur ici, là-haut, au loin, souvent tout près de lui , sans qu'il le sache"

Et il me semble entendre, derrière le crypto-alexandrin : " ici, là-haut, au loin, souvent tout près de lui" , les sonorités de Baudelaire :  "Ailleurs, bien loin d'ici! Trop tard! Jamais peut-être!"

UN BILAN? Typiquement, la mise en évidence d'un des avantages que je trouve à m'imposer les leçons du mardi. Il finit par en sortir des lectures que je n'aurais pas, de moi-même, faites et que j'estime fructueuses.

                                                           Et alors, pourquoi pas, Manette Salomon? 

 Manette-Salomon

Corot

 

 

 

 

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07 février 2017

SÉMINAIRE N° 5

                  JEAN CHARLES DARMON – Professeur d'université, etc.

jcdarmon

On a parlé de Cyrano, ce qui n'est pas pour me déplaire.

Il est posé d'emblée comme cas "hors pair" illustrant une Littérature-Sport de combat.

Et Théophile Gautier souligne son courage, rare chez les poètes.

La référence essentielle a été sauf erreur  ses Lettres diverses, satiriques et amoureuses (publiées en 1654),  dont quelques extraits ici ou là ont été lus, mais qui souvent n'ont été que citées par leur numéro ou leur intitulé.

Le fonds :  24 lettres diverses, 19 lettres satiriques et 12 lettres amoureuses.

On peut en prendre connaissance ici :

http://www.livre-et.fr/livret/fichiers%20pdf/Cyrano_lettres.pdf

Les notes que j'ai prises et le souvenir médiocre que j'ai gardé de la séance découragent un peu le compte-rendu. L'échange final avec Antoine Compagnon (un non-échange, en fait) a été un bide tout à fait remarquable.

Il m'est de plus en plus évident que sauf exception particulièrement exceptionnelle, le commentaire de textes est un exercice dont le résultat essentiel est l'appauvrissement du texte commenté. Je ne refuse pas les éclairages sur tel terme rare ou telle allusion historique, mais sinon, de grâce, point de truchement entre le lecteur et le texte. Les Lettres de Cyrano, il n'est que de les lire.

Ont été citées les lettres suivantes :

Le duelliste  (Diverses – XV)

Contre Soucidas ("verlan" de Dassoucy) (Satiriques – V)

Contre un pilleur de pensées (Satiriques – VIII)

Contre les sorciers (Diverses – XIII)

Description d'un cyprès (Diverses – VIII)

Pour les sorciers (Diverses – XII)

Contre un gros homme (Satiriques – X)

Et, une dernière, dépourvue de titre, dans les Lettres  Amoureuses: n°  VII

Personnalités et allusions que l'on a vues passer (notices très, mais pas exclusivement, wikipédiées):

Le Bret (Henry; 1619-1710) : Ami, dans son enfance et sa jeunesse, de Cyrano, dont il publiera, deux ans après sa mort, Les États et Empires de la lune. Il est soldat dans le régiment des Gardes-Françaises, puis avocat au conseil du roi. Entré dans les ordres après la mort de Cyrano, il devient le bras droit de l'évêque de Montauban dans la reconquête catholique de ce bastion du protestantisme. Il publie, en 1668, une Histoire de Montauban.

Dassoucy (Charles Coypeau, dit; 1605-1677): Il écrit et il compose (luthiste). Vers 1640, il vit chez Cyrano de Bergerac (on les a donnés pour amants (?)). Dix ans plus tard ils sont fâchés et Cyrano le poursuit de sa vindicte. L'homosexualité de Dassoucy semble avérée. Il dira lui-même : "Les femmes m’appelaient hérétique, non pas en fait de religion mais en fait d’amour". Emprisonné pour sodomie en 1652, 1655 et 1673.

Scarron (Paul; 1610-1660): Auteur du Roman comique et inspirateur ainsi de Gautier pour son Capitaine Fracasse. Infirme au dernier degré à partir de 1638, il épouse en 1652 Françoise d'Aubigné, orpheline sans fortune, alors âgée de seize ans et demi, et future Mme de Maintenon. Cyrano écrit un Contre Ronscar (Contre Scarron – Satiriques (XI))

Gerzan (François du Soucy, sieur de - on trouve aussi : François Gerzan, sieur du Soucy; 1567-1625): Il est cité dans Alchimie et Paracelsisme en France à la fin de la Renaissance, ouvrage publié chez Droz en 2007, comme romancier, ami de Descartes et de Guez de Balzac (1597-1654; satiriste et grand prosateur).

Garasse (François; 1585-1631): En 1601, Garasse entre dans la compagnie de Jésus : il solliciteet obtient de ses supérieurs la permission de se livrer à la prédication. Il met toute son énergie à lutter contre l'hérésie et le libertinage. Sa propension à la calomnie effraie, dit-on, l'ordre des Jésuites même, et il est démenti par nombre de ses pairs. Son éloquence virulente sert toutefois l'ordre lors de sa querelle avec l'Université de Paris, opposant l'allégeance romaine des Jésuites au gallicanisme de la Sorbonne. Il s'implique dans la mise en accusation de Théophile de Viau qui manque à mener ce dernier au bûcher. 

Théophile de Viau (1590-1626): Poète le plus lu au XVIIe siècle, il sera oublié à la suite des critiques des Classiques, avant d'être redécouvert par Théophile Gautier. Depuis, Théophile de Viau est défini comme un auteur baroque et libertin. Il était entré en contact avec les idées épicuriennes du philosophe italien Giulio Cesare Vanini  qui remettait en cause l'immortalité de l'âme. Banni de France en 1619, accusé d'irréligion et d'avoir des mœurs indignes, il revient en 1620 à la cour. À la publication sous son nom de poèmes licencieux dans le recueil le Parnasse satyrique en 1622, il est, sur dénonciation des jésuites, condamné en 1623 à apparaître nus pieds devant N.D. de Paris  pour y être brûlé vif. La sentence est exécutée en effigie tandis qu'il se cache. Arrêté alors qu'il tentait de passer en Angleterre, il est emprisonné à la Conciergerie pendant près de deux années tandis que le père Garasse se livre à une véritable analyse de texte de ses poèmes pour obtenir sa condamnation à mort en y lisant un éloge de la sodomie. 

Baltasar Gracian (1601-1658): auteur de l'Homme de Cour, souvent rapproché du Prince, de Machiavel. Ici, c'est un traité de 1648, La pointe ou l'Art du Génie (Agudeza y arte de ingenio) , consacré à l'éclair de génie que peut être aussi bien la pointe d'une épigramme que la réaction instantanée à un événement (Alexandre tranchant le nœud gordien), qui est référencé.

Vanini (Giulio Cesare; 1585-1619): ce philosophe et libertin italien poursuit une carrière à religion variable, abjurant le catholicisme puis y revenant. Accusé d'athéisme et de corruption de mœurs par l'Inquisition, il fera partie des victimes du zèle du Père Garasse et sera condamné à avoir la langue coupée, puis à être étranglé et enfin brûlé en place publique (à Toulouse). Les hurlements de Vanini furent, dit-on, de mémoire de Toulousain, les plus horribles jamais entendus.

Il y a eu, bien sûr des présentations théoriques sur l'art et le sens de la pointe, des rapprochements avec l'escrime, des contextualisations et des mises en perspective, des assertions ou citations annexes (La plupart des pointes reposent sur des équivoques / Toujours on a bien fait, pourvu qu'on ait bien dit / La pointe, dans ses excès, qui veulent afficher un manque de sérieux,  peut viser à tourner la censure /  Sous la pointe peut pointer la philosophie / …), et puis, après le constat qu'on n'aurait pas le temps de dire tout ce qu'on avait préparé, une conclusion articulée autour de trois aspects: l'équivoque, la grimace, la souplesse. J'avais décroché. Il y a été question du Dictionnaire Historique et Critique de Pierre Bayle (1647-1706), article Garasse, du démon (daïmôn) de Socrate, de Campanella (Tommaso; 1568-1639), dominicain et philosophe qui n'aimait guère Aristote, de Samuel Sorbière (1615-1670), médecin, philosophe, traducteur de Hobbes et de Gassendi, et j'en ai peut-être oublié.

Quelques applaudissements qui m'ont semblé de politesse et puis, je l'ai dit en commençant, la parodie d'amorce d'un débat avec AC qui a heureusement, inexistant, tourné court.

Je sors une fois de plus de là, enchanté d'avoir découvert les Lettres de Cyrano, dont je ne savais au fond rien et que je vais tranquillement lire, et étonné de constater combien ces "savants universitaires" peuvent distiller d'ennui.  Il y a trop de blancs, la parole hésite, le dynamisme est absent, les exemples fournis ne semblent pas toujours pertinents au regard de leur introduction …

Au moment de déchirer mes notes, je redécouvre que Jean-Charles Darmon a évoqué en passant "le souhait de Caligula", comme si cet énoncé était auto-suffisant. Quel souhait? Abandonner Rome pour aller s'installer à Alexandrie? Nommer son cheval Incitatus sénateur ou consul? Encore un trou dans le tissu de mon suivi …

Incitatus

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04 février 2017

LEÇON N° 5 – Mardi 31/1/2017

EN PROGRÈS !!

Petit préalable.

Décidément, ces derniers jours, nul n'échappe aux incorrections typiquement journalistiques.

Confusion entre se colleter avec quelqu'un  (s'attraper par le collet, se battre) et se coltiner quelque chose (porter) ou quelqu'un (supporter). Fautif: Alain Finkielkraut à la radio, dimanche.

Confusion grammaticale entre se rappeler quelque chose et se souvenir de quelque chose. Fautif : Antoine Compagnon, dans les premières minutes du cours (énonçant : Vous vous en rappelez).

Grrr !!!

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A PART ÇA?

Eh bien, j'ai trouvé le cours nettement plus agréable à suivre qu'à l'accoutumée, au-delà des premières minutes. Il faut dire que le thème du jour (Éreintage, puis Épigramme)  se prêtait nécessairement à quelques citations drôles.

Ainsi, ces quelques notes préparatoires de Baudelaire, datant de février 1862, pour une revue, Le Hibou philosophe, qui en restera au stade du projet, des notes en forme de programme rédactionnel, envoyées à Champfleury :

Articles à faire :

Appréciation générale des ouvrages de Théophile Gautier, de Sainte-Beuve

Appréciation de la direction et des tendances de la Revue des Deux Mondes

Balzac, auteur dramatique (pas le meilleur Balzac, commente A.C.)

Gustave Planche : éreintage radical, nullité et cruauté de l'impuissance, style imbécile et de magistrat ( Planche est critique à la Revue des Deux Mondes – A.C. obtient des rires complices en se demandant, dans le droit fil de l'actualité, s'il était bien payé …)

Jules Janin : éreintage absolu, ni savoir, ni style, ni bons sentiments

Alexandre Dumas : nature de farceur; relever tous les démentis donnés par lui à l'Histoire et à la Nature; style de boniment

Eugène Sue : talent bête et contrefait

Paul Féval : Idiot

J'essuie une larme pour Paul Féval, qui a enchanté mes douze ou treize ans avec Le Bossu avant de passer la main à son fils pour les Lagardère.

Autre prévision d'article, ailleurs, de Baudelaire sur La religieuse de Toulouse, roman de Jules Janin : À tuer. Contre le même, dans un autre projet, Baudelaire affirmera la nécessité de s'en prendre à:  … son trémoussement infatigable d'ancienne danseuse.

Au passage, de Champfleury, A.C. par ses allusions donne envie de lire Les aventures de mademoiselle Mariette. Amazon le propose à 17,70 €. J'hésite …

 

Daumier-Un article louangeur

Projection d'une caricature de Daumier de 1835: "Un article louangeur". A.C. détaille la légende :

- Lisez l'article que j'ai rédigé de votre ouvrage … je crois que vous serez satisfaite.

La dame, lisant : Nous venons de prendre connaissance du volume publié par Mme Eulalie de Boisfleury .. Nous pouvons annoncer hautement que la France compte une buse de plus …

- Comment? Une buse? Mais j'avais écrit muse … Brigand d'imprimeur!

En 1844, Baudelaire collabore aux Mystères galants des théâtres de Paris, une revue véritablement de chantage à laquelle Rachel fera un procès. La méthode est décrite en 1857 dans un petit journal (A.C. n'a pas précisé davantage) qui la reprend à son compte: Tout acteur qui ne veut pas être éreinté doit s'abonner. Chaque abonné obtient trois lignes de louanges par trimestre d'abonnement; tout supplément louangeux doit être payé à raison de un ou deux francs la ligne. Les insultes sont toutes gratuites pour les artistes non abonnés. Voilà - dit A.C. - l'économie des petits journaux.

Sur Rachel, AC précise que l'article des Mystères galants qui l'avait attaquée était très violent, avec des relents d'antisémitisme, et titré : "L'Histoire d'Hère-Mignonne", allusion au rôle d'Hermione qui avait valu à la tragédienne des succès, et qu'on avait attribué, sans certitude,  cet article à Baudelaire car on y reconnaissait plusieurs de ses traits habituels.  

On a fait, en gros, la première partie de la séance avec ce qui précède. Il y avait eu auparavant quelques prolongements ou retours à propos de la Bataille d'Isly d'Horace Vernet, éreintage de Baudelaire dans le Salon de 1846, et critiques du même tonneau sur le même sujet dont celles de Gustave Planche.

Une notation sur l'emploi figuré de masturbation (au sens d'effort vain) tant par Baudelaire lui-même à propos de Vernet que par les Goncourt, ou Vigny, sur d'autres sujets.

Sur la violence de la critique, de l'attaque, AC lit le passage du Salon de 1846 où Baudelaire défend la méthode : … Bien des gens, partisans de la ligne courbe en matière d’éreintage, et qui n’aiment pas mieux que moi M. Horace Vernet, me reprocheront d’être maladroit. Cependant il n’est pas imprudent d’être brutal et d’aller droit au fait, quand à chaque phrase le je couvre un nous , nous immense, nous silencieux et invisible, — nous, toute une génération nouvelle, ennemie de la guerre et des sottises nationales ; une génération pleine de santé, parce qu’elle est jeune, et qui pousse déjà à la queue, coudoie et fait ses trous, — sérieuse, railleuse et menaçante ! AC commente un peu en soulevant des difficultés de vocabulaire qui me semblent gratuites. On comprend fort bien.

On va passer à la seconde partie du jour (Épigramme) après avoir joué l'effet d'annonce sur des propos plus détaillés à venir à propos de Jules Janin et Granier de Cassagnac, déjà souvent cités mais dont AC voudrait un peu creuser le profil. Il distille simplement :

Tous deux se sont fait un nom avec un seul article paru dans la Revue des Deux Mondes du 1/11/1830 pour Janin, du 1/11/1833 pour Granier, tous deux "girouettes opportunistes stipendiées", l'un spécialiste, dans la critique, de la ligne courbe (Janin), à propos de qui Sainte-Beuve parle de Turlupinage de vénalité, l'autre de la ligne droite (Granier), que Barbey d'Aurevilly traite de Bravo à tout faire (au sens de spadassin). 

Épigramme, donc  …

 

epigramme

1- n.m.BOUCH. Haut de côtelettes d'agneau

2. n.f. LITTÉR. Petit poème satirique.

3. n.f. litt. Mot satirique, raillerie mordante.

Voilà pour le Petit Larousse Illustré.

AC parle de petit poème satirique qui se clôt sur un trait d'esprit, sa pointe. Le terme ne nécessite plus la versification à partir de la fin du XVIII° siècle. AC risque l'équivalence :

                                                                                             Épigramme ≈ Estocade

Antoine Compagnon commence par aller chercher chez Emile Colombey, auteur d'une Histoire anecdotique du Duel dans tous les temps, un fait d'armes de Cyrano de Bergerac qu'Edmond Rostand reprendra dans sa pièce. Il lit  (j'en recopie un peu plus):

Cyrano de Bergerac n'était pas un chercheur de querelles; car selon Bret, il n'en eut jamais de son chef; mais, lorsqu'elles venaient le trouver, il était toujours prêt à leur faire face. Il avait créé, à son bénéfice, une charge de second en permanence: il était à la disposition de quiconque avait besoin d'un compagnon pour une partie au Pré-aux-Clercs. Il était très adroit, mais, à force d'aller au feu, son pauvre nez, qui était d'une longueur démesurée, avait reçu un si grand nombre d'entailles qu'il était devenu une sorte de curiosité. – Il ne fallait pas le regarder de trop près: plus de dix hommes ont payé de leur vie un simple regard sur ce monstrueux cartilage. Cyrano ne plaisantait qu'à ses heures. Il n'aurait pas craint une armée. N'eut-il pas l'incroyable audace de s'aventurer contre cent hommes? Un de ses amis, le satiriste Linière, avait égratigné de la pointe d'une épigramme un grand seigneur d'humeur peu endurante et qui avait juré de lui faire couper les oreilles. Il s'était réfugié chez Cyrano. Le soir, on vint l'avertir qu'une bande de gens armés l'attendaient près des fossés de la porte de Nesle, qu'il devait franchir pour rentrer dans son domicile au faubourg Saint-Germain. Linière suait la peur.

- Prends une lanterne, lui dit tranquillement Cyrano, et marche devant moi: je veux t'aider moi-même à faire la couverture de ton lit.

Linière obéit à regret. Cyrano invita les amis qui avaient soupé avec eux à le suivre pour jouir du spectacle: c'étaient, entre autres, MM. de Bourgogne et de Cuigy, officiers au régiment de Conti, lesquels se promettaient bien de prêter main-forte, si besoin était. Cyrano se jeta résolument au milieu des assassins et ferrailla de telle sorte qu'il en tua deux, en blessa sept et mit le reste en fuite.

Et voilà, pour mémoire et pour le plaisir, ce qu'en fait Rostand, à la fin du premier acte de Cyrano:

LIGNIÈRE, d’une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné.

Ce billet m’avertit… cent hommes contre moi…

À cause de… chanson… grand danger me menace…

Porte de Nesle… Il faut, pour rentrer, que j’y passe…

Permets-moi donc d’aller coucher sous… sous ton toit !

CYRANO.

Cent hommes, m’as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !

LIGNIÈRE, épouvanté.

Mais…

CYRANO, d’une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le portier balance en écoutant curieusement cette scène.

Prends cette lanterne !…

(Lignière saisit précipitamment la lanterne.)

Et marche ! – Je te jure

Que c’est moi qui ferai ce soir ta couverture !…

(Aux officiers)

Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !

CUIGY.

Mais cent hommes !…

CYRANO.

Ce soir, il ne m’en faut pas moins !

(Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans leurs divers costumes.)

LE BRET.

Mais pourquoi protéger…

CYRANO.

Voilà Le Bret qui grogne !

LE BRET.

Cet ivrogne banal ?…

CYRANO, frappant sur l’épaule de Lignière.

Parce que cet ivrogne,

Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,

Fit quelque chose un jour de tout à fait joli.

Au sortir d’une messe ayant, selon le rite,

Vu celle qu’il aimait prendre de l’eau bénite,

Lui que l’eau fait sauver, courut au bénitier,

Se pencha sur sa conque et le but tout entier !…

UNE COMÉDIENNE, en costume de soubrette.

Tiens, c’est gentil, cela !

CYRANO.

N’est-ce pas, la soubrette ?

LA COMÉDIENNE, aux autres.

Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?

CYRANO.

Marchons !

(Aux officiers.)

Et vous, messieurs, en me voyant charger,

Ne me secondez pas, quel que soit le danger !

UNE AUTRE COMÉDIENNE, sautant de la scène.

Oh ! mais, moi, je vais voir !

CYRANO.

 Venez !…

UNE AUTRE, sautant aussi, à un vieux comédien.

Viens-tu, Cassandre ?…

CYRANO.

Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,

Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,

La farce italienne à ce drame espagnol,

Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,

L’entourer de grelots comme un tambour de basque !…

TOUTES LES FEMMES, sautant de joie.

Bravo ! – Vite, une mante ! – Un capuchon !

JODELET.

Allons !

CYRANO, aux violons.

Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !

(Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s’empare des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux flambeaux.)

Bravo ! des officiers, des femmes en costume,

Et, vingt pas en avant…

(Il se place comme il dit.)

Moi, tout seul, sous la plume

Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,

Fier comme un Scipion triplement Nasica !…

C’est compris ? Défendu de me prêter main-forte !

On y est ?… Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !

(Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque et lunaire paraît.)

Ah !… Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ;

Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ;

Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ;

Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,

Comme un mystérieux et magique miroir,

Tremble… Et vous allez voir ce que vous allez voir !

TOUS.

À la porte de Nesle !

CYRANO, debout sur le seuil.

À la porte de Nesle !

(Se retournant avant de sortir, à la soubrette.)

Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,

Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?

(Il tire l’épée et, tranquillement.)

C’est parce qu’on savait qu’il est de mes amis !

(Il sort. Le cortège, – Lignière zigzaguant en tête, – puis les comédiennes aux bras des officiers, – puis les comédiens gambadant, – se met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.)

RIDEAU.

Après avoir dit, plaisir d'un vocabulaire à dérouler, sans doute, que l'épigramme se doit d'être pointue, aiguisée, acérée, caustique, piquante, mordante, AC cite assez largement les Illusions perdues et l'apologue du mandarin chinois. Dans les Illusions, Vautrin vient de proposer à Rastignac d'arranger son avenir moyennant un crime à commettre dont il se chargerait. Rastignac hésite. Il rencontre son ami Bianchon dans le jardin du Luxembourg et lui avoue être "tourmenté par de mauvaises idées. […] As-tu lu Rousseau ? […] Te souviens-tu de ce passage où il demande à son lecteur ce qu’il ferait au cas où il pourrait s’enrichir en tuant à la Chine par sa seule volonté un vieux mandarin, sans bouger de Paris". Bianchon répond par une leçon de modestie et de bon sens, énonçant pour finir: "Je conclus à la vie du Chinois".

Balzac, rappelle AC, a confondu ici Rousseau, chez qui rien de tel ne se trouve, et Diderot , qui serait la bonne référence.

Balzac, de nouveau : "L'épigramme est l'esprit de la haine".

Et puis, à propos de l'expression guerre d'épigrammes, courante (dit AC) dans la presse et les milieux littéraires, il va chercher quelques lignes d'Auguste Jal (1795-1873), auteur de Souvenirs d'un homme de lettres. Transition tout involontaire, je découvre en regardant une notice sur Jal que pour son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, il a effectué des recherches qui lui ont permis de retrouver l'acte de naissance de Cyrano de Bergerac (!). Sur Auguste Jal, recoupant les quelques mots que Compagnon lui consacre, Wikipédia affirme : il se destine d'abord à la carrière des armes. Admis en 1811 comme élève officier à Brest sur le navire-école Tourville, il ne navigue pas. Sa seule campagne terrestre sera sa participation à la défense de Paris en 1815. Placé en non-activité en 1817 pour "propos subversifs", il se tourne bientôt vers le journalisme et la critique d'art. Il publie notamment dans la Revue des deux Mondes.  Entré en juillet 1831 à la section historique de la Marine, il y devient historiographe  officiel , puis, en décembre 1852, conservateur des Archives.

 

Souvenirs_d'un_homme_de_lettres_[

Voici l'extrait lu par AC, où Jal parle de ses début dans le monde du journalisme, après un épisode malheureux au service d'une feuille qui mit rapidement la clé sous la porte, "me faisant – dit-il -  banqueroute  de cent francs":

Cependant, j'avais gagné quelque chose à travailler pour rien: je m'étais fait un peu la main et je m'étais introduit dans le monde des gens de lettres, où quelques hommes distingués des littérateurs de l'Empire, m'accueillirent non point à cause des dispositions que j'avais, mais à cause de mes disgrâces politiques. J'étais une "victime de la réaction", un adversaire naturel du gouvernement royal, je pourrais être utile un jour dans les tirailleurs de l'armée de l'opposition, et si je n'avais rien du publiciste, de l'homme politique, j'étais assez bien armé pour la guerre d'épigrammes qui commençait, piquante, gaie, assez souriante d'abord, mais qui à la fin – ce fut la honte de quelques uns d'entre nous – devint cruelle, violente et peu française. Un petit journal littéraire m'ouvrit ses colonnes (…).

Antoine Compagnon déniche encore un exemple d'épigramme (rimée) dans un numéro de 1827 du Figaro :

Lui, se vendre? Et quel prix voulez-vous qu'on l'achète

Sans craindre d'avoir fait la plus mauvaise emplette?

- Alors il s'est donné. – Donné pour rien, pardon;

Mais qui même à ce prix pourrait vouloir du don?

J'ai retrouvé trace de ceci, avec détails instructifs sur la victime visée, citée par AC, un certain M. Dudon (d'où la pointe de l'épigramme), dans les œuvres complètes d'Emile Gaboriau (1832-1873) dont on dit qu'il est le père du roman policier.  D'après Gaboriau, Monsieur Dudon était l'une des bêtes noires du Figaro (c'était – dit AC - baron d'empire devenu député ultra, une girouette honnie par le journal).

Gaboriau: Monsieur Dudon était un de ces hommes trop compromis pour pouvoir l'être davantage, comme tous les partis en traînent à la remorque; hommes de tous les dévouements dangereux et bien payés, compères de tous les tours de passe-passe politiques. Serviteur à tout faire du ministère, on le mettait en avant dans toutes les questions scabreuses. Réussissait-on, tant mieux; échouait-on, on le désavouait. (…)

Les derniers mots de la leçon sont pour "personnalités".

Balzac (Illusions perdues): "L'article était un tissu de personnalités comme on les faisait à cette époque, assez sottes car ce genre fut étrangement perfectionné depuis, notamment par Le Figaro."

Faire des personnalités, c'est procéder à des attaques , des critiques, des accusations ad hominem, ad personam. Les personnalités, ce sont les attaques aristophanesques, l'équivalent écrit de caricatures.

On s'en est tenu là, avec renvoi à quinzaine, pour la suite et pour cause de congés d'hiver.

Mais au moins, on se quitte sur une leçon bien plus enlevée que les précédentes, plus amusante et intéressante grâce au choix des sujets et des textes. Pourvu que ça dure !” comme disait, mais avec l'accent corse, Letizia Bonaparte, mère de Napoléon Ier, à propos des victoires de son fils. Tiens, c'est une idée, ce pourrait être, pourquoi pas, la pointe d'une épigramme:

Ainsi donc, fin janvier, juste avant la césure,

Antoine Compagnon, s'arrachant à l'ennui,

En éveil a tenu ses auditeurs ravis,

Se disant in petto "Dieu! Pourvu que ça dure!"

 

                                                                                             En Attendant : …

 

SKI

 

 

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30 janvier 2017

SEMINAIRE N° 4 – Mardi 24/1/2017

Frank Lestringant

Frank Lestringant , Professeur de littérature française de la Renaissance à l’Université de Paris-Sorbonne.

Communication : Agrippa d'Aubigné, fils de Ronsard, des Discours aux Tragiques.

En 1562, les guerres de religion éclatent en France. Le massacre par le Duc de Guise des protestants de Vassy (Haute-Marne) en marque le début. Ronsard (1524-1585; catholique) écrit ses Discours des misères de ce temps pour déplorer les troubles et attaquer la Réforme.

Les Tragiques, poème épique écrit dans le dernier quart du XVI° siècle par Agrippa d'Aubigné (1552-1630; protestant), mais publié seulement en 1616 et remanié jusqu'à sa mort, raconte les malheurs de la France pendant les guerres de religion, et en appelle au jugement de Dieu pour trancher entre les Justes et les Méchants.

Ronsard      Agrippa_d'Aubigné

Le lancement de la séance par Antoine Compagnon a été particulièrement filandreux.

Ensuite, je me suis laissé porter dans mon assoupissement continu par le discours, lu, du séminariste, qui n'a pas appliqué le principe de base seriné par leurs conseillers pédagogiques à tous les enseignants en formation: ne pas s'accrocher à ses notes. Préparer, et ensuite, savoir se détacher de sa préparation.

Il s'est agi, si j'ai moins mal suivi que je ne le crois, de discuter de la filiation de Ronsard à d'Aubigné, réinventée par le second, principal intéressé.

Je me suis contenté, réveillé par des termes ou des noms familiers ou inquiété par d'autres qui ne l'étaient pas, de les noter.

Que restituer dans ces déplorables conditions?

Des bribes incoordonnées?

Apologue de Prodicos : Prodicos de Céos, sophiste grec du V° siècle avant JC, donné pour avoir eu comme élève Socrate, a développé, selon Xénophon, un apologue mettant en scène le jeune Héraclès. Celui-ci, à la croisée des chemins par lesquels il pouvait entrer dans la vie, se voit abordé par deux opulentes femmes. L'une tente de l'attirer en lui vantant les plaisirs faciles de la vie, l'autre lui fait entendre qu'il n'est pas d'existence digne d'être vécue si ce n'est dans l'ordre et le devoir. L'une est le Vice et l'autre la Vertu. Héraclès fera le choix de la Vertu et prendra le chemin de ses douze travaux, entre autres …

Agrippa d'Aubigné tombe amoureux de Diane Salviati et lui consacre les sonnets de l'Hécatombe à Diane :

Accourez au secours à ma mort violente,

Amants, nochers experts en la peine où je suis,

Vous qui avez suivi la route que je suis

Et d'amour éprouvé les flots et la tourmente. (…)

Elle est catholique, il est protestant. Ils n'iront pas plus loin.

Ronsard est follement amoureux de Cassandre Salviati, rencontrée lors d'un bal alors qu'il a  vingt ans et qu'elle en a quatorze. L'amour sera impossible. Il restera, entre autres, et dédié "à Cassandre", ceci  :

Mignonne allons voir si la rose

Qui se matin avait éclose

Sa robe de pourpre au Soleil (…)

Agrippa d'Aubigné a ainsi aimé la nièce de celle qui fut l'impossible amour de Ronsard.

La Cassandre mythologique, fille de Priam et d'Hécube, passait son temps en sinistres prédictions. Dans les Tragiques, c'est l'Apocalypse, la fin du monde, que d'Aubigné prédit pour 1666.

Philippe Desportes est cité. Poète facile, à la mode, officiel, dans les années 1570. Ainsi:

Icare est chu ici, le jeune audacieux,

Qui pour voler au ciel eut assez de courage:

Ici tomba son corps dégarni de plumage,

Laissant tous braves cœurs de sa chute envieux. (…)

Un mot savant : Hypotypose. Procédé relevant de la figure de style défini dès Quintilien, rhéteur latin (rhétorique) du 1er siècle après Jésus-Christ, l'hypotypose est "l'image des choses, si bien représentée par la parole que l'auditeur croit plutôt la voir que l'entendre". On cite souvent Racine et le songe d'Athalie:

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit.

Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,

Comme au jour de sa mort pompeusement parée. (…)

Empyrée céleste: l'empyrée est le séjour des divinités célestes de la mythologie et le qualifier de céleste peut sembler redondant, sauf à s'abriter de ce que son utilisation peut être extensive, décalée. Ainsi, Simone de Beauvoir : Il y avait un mot [de ma mère] (...) qui nous paralysait ma sœur et moi : "C'est ridicule!" (...); dirigé contre nous, il nous précipitait de l'empyrée familial dans les bas-fonds où croupissait le reste du genre humain.

Il me semble que Frank Lestringant a utilisé proème, terme que Littré dit didactique, et synonyme de préface, entrée en matière, exorde.

Il utilise aussi conatif, ve. La conation, c'est l'effort, pour parvenir à une action. La fonction conative, en termes de fonctions du langage (Roman Jakobson), c'est la visée d'un résultat à obtenir (action, parole) de celui à qui on s'adresse.

Je ne savais rien d'Adrien de Rocquigny (1571-1634), auteur d'une Muse chrétienne, une suite de pièces satiriques en stances de 4 à 6 vers, en trois parties : Triomphe de la charité – Chant pastoral – Misères. C'est semble-t-il un démarquage besogneux des Tragiques.  

La Pharsale,  de Lucain : le 9 août 48 avant JC, César bat Pompée à Pharsale, en Thessalie, nord de la Grèce. Bataille célèbre qui marque un tournant décisif de la Guerre civile que se livrent les deux chefs, où César dont les troupes sont inférieures en nombre montre son génie militaire, avec ce détail complémentaire: il aurait ordonné à ses soldats d'utiliser leurs lances pour frapper leurs adversaires au visage, car ceux-ci, beaux jeunes aristocrates inexpérimentés, craignaient, selon lui, d'être défigurés et rompraient le combat. Lucain (39-65) a composé sous le titre Bellum Civile (Guerre Civile) une épopée lyrique baptisée ensuite Pharsale de façon apocryphe et qui avait l'ambition (elle est restée inachevée après le suicide de son auteur sur ordre de Néron) de narrer la totalité des événements de la Guerre civile, depuis leurs débuts en 49 avant JC jusqu'à l'assassinat de César aux ides de mars 45. L'ouvrage aurait inspiré d'Aubigné.

Pharsale

Applaudissements, suivis de quelques minutes d'échange avec A.C. .....

                                                                                                                     Longs blancs. Ô le filandreux de ces échanges terminaux ! Des mots surnagent: agonistique, d'Aubigné versus Ronsard, ambivalence, admiration, détestation, téléologie, eschatologie, Hercule chrétien …

Mais encore …

Téléologie : notion philosophique en rapport avec la finalité , les fins humaines (bonheur, justice, …), qui peut se comparer au finalisme (tout être a une fin), avec l'idée de but et aussi de finalité de l'Univers .

Eschatologie: doctrine relative au jugement dernier, aux  fins dernières de l'homme, de l'Univers.

Hercule chrétien: hymne composé en 1553 par Ronsard, pour s'attirer les bonnes grâces d'Odet de Coligny.

J'ai, mon Odet, en ta faveur chanté

Ce vers chrétien pour être présenté

Devant tes yeux, afin de te complaire;

Non je ne puis, ni ne veux plus rien faire,

S'il ne te plaît, d'autant que j'ai voulu

Sur tous Seigneurs te choisir pour élu:

Et ce faisant, les autres je n'offense,

Car tu es bien l'un des Seigneurs de France,

Qui plus chéris à mon gré la Vertu,

Comme Prélat d'elle tout revêtu:

C'est la raison, Odet, que je te voue

Ce chant que Dieu dessus ma lyre joue.

Ce prélat catholique est un  grand mécène qui se convertira au calvinisme en 1562 (Ronsard rompra alors) et sera pour cela excommunié par le Pape. Il était le frère de l'Amiral de Coligny, figure protestante éminente des guerres de religion.

Dans cet Hymne de l'Hercule chrétien qu'il lui consacre, Ronsard rapproche la figure du Christ en ses épreuves de l'Héraclès de l'antiquité grecque en ses travaux. Ainsi :

Hé, qu'est-ce après d'Hercule qui alla

Sur le mont d'Oete, et par feu s'immola

À Jupiter, sinon Christ à son Père,

Qui s'immola sur le mont du calvaire?

Dans les Tragiques …  "il n'existe pas de héros qui occupe le devant de la scène, à l'instar d'un Ulysse ou d'un Enée. On est plutôt en présence de masses, de troupes. Les antagonistes sont le plus souvent des foules, dont émerge sporadiquement une figure exemplaire, qui sert, en retour, à dessiner les caractéristiques de l'ensemble dont elle est extraite. Le véritable héros des Tragiques est l'énonciateur et  c'est d'Aubigné lui-même qui peut-être taxé d'Hercule chrétien, mais ici protestant, porte-étendard du calvinisme  (…)". Ces affirmations sont extraites d'une thèse de Ph.D. de Samuel Junod, soutenue en 1999 à l'université Johns Hopkins de Baltimore.

Naissance dramatique de d'Aubigné. Lorsque sa mère accouche, en

1552, le médecin qui l'assiste demande au père de choisir. Il ne pourra sauver ensemble la mère et l'enfant. Le juge Jean d'Aubigné choisit l'enfant. Agrippa d'Aubigné aura pour petite fille Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, maîtresse puis épouse de Louis XIV.

BILAN?

Dans le journal Le Monde du 29/07/2013, on lit ceci : "Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger ? s'est demandé le pape François à son retour des Journées mondiales de la jeunesse."

Qui suis-je pour juger? C'est effectivement une question qui se pose à tout propos. Et à moi, qui n'ai que trop tendance à juger, le premier. Pourtant, comment faire autrement?

J'ai réécouté quelques extraits du séminaire de Frank Lestringant. Tout cela est fort savant. Alors pourquoi geindre sur mon ennui d'auditeur, et sur mon incapacité à rendre compte, à quel titre? Justement, au titre d'auditeur.

Le problème récurrent de ces séminaires, c'est souvent presque la surcompétence des intervenants, l'inflation des contenus qu'on cherche à délivrer dans un temps limité, puis soudain, le presque puits sans fond d'un soi-disant dialogue terminal avec Compagnon où la pensée ne sait ou ne peut pas avancer. 

De quoi s'agissait-il cette fois? D'aller de Ronsard à d'Aubigné dans le cadre d'une thématique imposée: La littérature comme sport de combat. Il faut, je crois, moins dire et moins vouloir dire que ce qui a été tenté. Choisir un axe de progression et en poser plus simplement le début et la fin. Le cadre aussi: sauf erreur, les Guerres de religion. Les deux héros. Leur rôle dans chaque camp. Les frères ennemis, malgré le fossé chronologique. Les Discours (Il dit et déracine un chêne) et les Tragiques (Sire Olivier arrache un Orme dans la plaine). Schématiser, peut-être, pour mieux conter. On n'attend pas ici une leçon d'agrégation, mais l'illustration enlevée d'une idée par un conteur.

Plus d'épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes,

Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,

A grands coups de tronc d'arbre, ainsi que des géants.

Hugoliser, en somme!

ma_CombatRoland

Agrippa d'Aubigné, fils de Ronsard?

Beaucoup dit, difficilement suivi, au sein d'un brouillard érudit.

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27 janvier 2017

LEÇON N° 4 – Mardi 24/1/2017

UN PEU DE BOXE LITTÉRAIRE?

Hemingway

David Haye

Pierre Jourde

 

 

     

HEMINGWAY                                  DAVID HAYE                                      JOURDE

 

J'exagère avec mes illustrations.

Le terme a été employé, mais assez marginalement.

De fait, Antoine Compagnon chemine lentement sur le chemin qui va le conduire, au printemps, à la fin de son cours 2017. On vient de commencer, mais on sent le déroulé à suivre. On parcourt l'abécédaire qu'il a concocté et dont les éléments successifs sont censés scander ce qu'il y a de l'ordre du combat dans la pratique ou la gloire littéraires.

Il en était resté au binômage "amis-ennemis", il redémarre là-dessus. Cette idée, la sienne, d'un parcours de la période 1820-1870 - avec les nécessaires débordements – à la recherche de références frictionnelles me passionne modérément, à moins que ce ne soit sa componction qui plombe mon attention. Je pense toujours à La Fontaine:

Dans un chemin montant, sablonneux, mal aisé / ... / Six forts chevaux tiraient un coche.

Là, chaque semaine, ils sont deux.

Le cours, puis, le séminaire.

Les séminaristes semble-t-il, assistent au cours, c'est du moins ce que quelques réflexions croisées lors des séminaires laissent entendre (Antoine vous a dit que ….).

Je me demande ce qu'ils en pensent. Officiellement, le plus grand bien. Mais encore?

Sont-ils, en accord avec cette dualité ami-ennemi qui fait le fond des premières minutes, la vivent-ils même, dans l'hypocrisie universitaire, la révérence et l'acrimonie, quels titres a-t-il de plus que moi pour être où il est et pas moi?

Car ils sont tous dans la littérature, la poésie … Des regards extérieurs, oui, sans doute, mais quand même. Il y a eu des postes à pourvoir, des candidatures, des échecs, des ambitions déçues. Des livres, aussi.

A.C. cite d'entrée Ossip Mandelstam: "En poésie, c'est toujours la guerre". Et ailleurs? Deux universitaires peuvent-ils se côtoyer sans se haïr? Voilà une question dans le droit fil du cours.

On est restés essentiellement dans le journalisme pendant les deux premiers tiers de la séance. Journalisme, charlatanisme (Charlatanisme est le titre d'une pièce, une comédie-vaudeville de 1825, de Scribe et Mazères) … La camaraderie comme illusion de l'amitié (Illusions perdues - Balzac)

On détaille un peu les pratiques. Les clans, les coteries, les manœuvres, les articles que l'on écrit "pour", puis "contre" au gré des commandes, des nécessités, des objectifs, pour se ménager des appuis, soutenir des camarades, prudemment : On est anonyme dans l'attaque, mais on signe très bien dans l'éloge (Illusions perdues – Balzac). On parle de fraternité d'armes, de trahir parfois ses amis, de respecter parfois ses ennemis, comme un code de l'honneur, un ordre de chevalerie …

Quelques termes surnagent : puff, qui vient d'Angleterre et revient, synonyme de mousse, au sens de "faire mousser", que Stendhal emploie; tympaniser, ou être tympanisé: décrier ou être décrié publiquement; sodalité; zoïle.

Pas évident, sodalité, peu couru. C'est en fait un terme de la Rome antique, sodalitas, désignant toutes sortes d'associations mais en fait essentiellement des regroupements d'entraide orientés vers la conquête des honneurs. Sainte-Beuve, (dit A.C.) l'utilise au sens d'esprit de corps, permettant de dépasser les divergences d'orientation politique par exemple, par le biais de beuveries (il dit même orgies) œcuméniques, entre amis et ennemis, toutes frontières entre partis transcendées, avec parfois des réveils difficiles, le lendemain, et des conclusions sur le pré (en duel).

Pour zoïle, enfin, c'est un nom propre devenu commun. Zoïle est un grammairien grec, du IV° siècle avant JC, qui a violemment critiqué Homère. Son nom est devenu synonyme de "critique envieux et passionné".

Compagnon insiste beaucoup sur ce qui continue aujourd'hui à être une évidence, l'idée d'une connivence généralisée du milieu médiatique; on développe des affrontements et des polémiques qui font vendre et puis entre soi, par derrière, on se tape sur le ventre et on boit des coups. Et cela vaut pour le milieu politique. Nihil novi sub sole. Rien de nouveau sous le Soleil.

Jules Janin n'est pas content de l'image du milieu journalistique que Balzac installe dans Illusions perdues. Il est dans le déni des vraies et fausses haines, des affrontements et des complicités. Antoine Compagnon reste un moment là-dessus, avec quelques rappels biographiques, Janin et Balzac s'étant, peut-être bien, connus jeunes clercs débutants, dans l'étude de maître Guillonnet-Merville, où ils côtoyaient aussi Scribe. Il cite Eugène de Mirecourt, qui détestait Janin autant qu'il admirait Balzac et qui, à propos de leurs dissensions, et des critiques constantes du premier dirigées vers le second, écrivait : " … vous prétendiez démolir Balzac (nous n'inventons pas l'expression); vous grattiez le piédestal du bout de votre plume; vous vous dressiez aussi haut que possible pour atteindre à la cheville du géant et vous lui enfonciez dans le talon votre lance de pygmée.

Balzac se retourna, vous prit pour une mouche, et continua d'écrire.

Il ne daigna pas même vous administrer la correction pittoresque des anciens clercs de l'étude. Que lui importait votre sentiment? Pouviez-vous abaisser sa taille à la vôtre et mettre la Peau de Chagrin au niveau de l'Ane mort? Non, certes. Il vous imposa silence, à vous et à la tourbe des Zoïles, en prononçant ce Fiat lux! sublime de sa création:

                                                       COMÉDIE HUMAINE!

Un seul mot a suffi pour vous terrasser, ô critique imberbe et pansu! Que diable aussi alliez-vous faire près de ce foyer lumineux, grosse phalène imprudente?"

Janin

Janin, pourtant coutumier du fait devant l'insulte diffamatoire, n'a pas cette fois porté plainte, dit A.C.

Il y a, reprend-il, comme deux niveaux dans ce milieu du journalisme et des gens-de-lettres. On est ennemis et complices. Comme une double vie. Ici règne une guerre fratricide et le public enchanté applaudit. Il n'en est pas un qui n'ait été blessé par son voisin. On se complaît dans une sorte de  Chevalerie des hommes de plume, une aristocratie du XIX° Siècle.

Il termine ce paragraphe amis-ennemis avec Baudelaire. Il relève au passage une remarque de celui-ci sur les dessinateurs et que, selon ce dernier, il n'y a que deux noms qui peuvent relever le défi de Delacroix, Daumier et Ingres. Enfin A.C. rapporte un jugement d'Asselineau, disant que le journalisme n'était pas l'affaire de Baudelaire, dont la nature aristocratique était peu compatible avec ce qui relevait du pugilat banal, qu'il lui manquait la pugnacité du spadassin et qu'il n'était pas doué pour la "camaraderie".

                                                             Éreinter/Éreintage/Éreintement

Ces néologismes (éreintage, que Baudelaire est pratiquement le seul à utiliser, et éreintement) sont le thème du dernier quart ou tiers de la leçon. C'est assez ennuyeux et appliqué.

Rappels convenus : échiner, c'est rompre l'échine, on rencontre aussi échigner, et du coup, on trouvera échignement; éreinter, c'est rompre les reins. On relève quelques occurrences dans les correspondances ou de Flaubert, au sujet de Madame Bovary, ou de Baudelaire, au sujet des Fleurs du mal.

J'apprends que le père de Georges Feydeau se prénommait Ernest.

Éreinter et surtout ses dérivés font florès dès que mis sur le marché des néologismes. A.C. égrène les références et occurrences chez Veuillot, sarcastique et ultramontain, Granier de Cassagnac, sarcastique et bonapartiste, Proudhon, sarcastique et anarchiste.

Le roman Charles de Mailly, qui avait failli s'appeler La guerre littéraire, se fait éreinter par Jules Janin, ce dont se plaignent les Goncourt dans leur journal. Mais, pour citer Proudhon, "l'honneur de l'éreintement est préférable à la conspiration du silence".

Deux grands types d'éreintage: selon la ligne courbe (manière Jules Janin), selon la ligne droite, que recommandent Baudelaire, mais aussi Sainte-Beuve, lequel donne l'exemple d'Henri de Latouche "qui n'osait pas attaquer de face". Le vocabulaire est celui de l'escrime. Attaque selon la ligne droite : Baudelaire dans le Salon de 1846, éreintant Horace Vernet, ce "militaire qui fait de la peinture" (à/s La Bataille d'Isly). Extrait:  "M. Horace Vernet est un militaire qui fait de la peinture. — Je hais cet art improvisé au roulement du tambour, ces toiles badigeonnées au galop, cette peinture fabriquée à coups de pistolet, comme je hais l’armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique. (…) Je hais cet homme parce que ses tableaux ne sont point de la peinture, mais une masturbation agile et fréquente, une irritation de l’épiderme français (…)"

Bataille d'Isly- Horace Vernet

Rappels : À la suite des débuts de la conquête d'Algérie en 1830, Abd el-Kader avait, en 1832, pris la tête des tribus de la région de Mascara pour s'opposer aux Français. Par le traité de la Tafna (1837) il devait reconnaître la souveraineté de la France en Afrique du Nord, en échange de quoi la France reconnaissait son autorité sur une grande partie de l’Algérie (environ les deux tiers) . En dépit de ce traité, Abd el-Kader demande et obtient l'appui du sultan du Maroc en 1839, et lève une véritable armée, déclarant  en novembre 1839 la guerre à la France.

En réaction, les Français, sous la conduite du maréchal Bugeaud,  entreprennent alors véritablement la conquête systématique du pays, dont la monarchie de Juillet  fit un motif de fierté nationale et d’héroïsme militaire. Abd el-Kader, en 1843,  après la bataille de la Smala, est refoulé dans le désert. Il se réfugie alors au Maroc, mais, au même moment, l’armée du sultan est vaincue à Isly. Ne pouvant plus être protégé par ce dernier, qui craint les bombardements français sur les villes marocaines, Abd el-Kader, après trois années de guérilla, se rend au général Lamoricière en 1847.

La Tafna et l'Isly sont deux rivières (oueds) du Maroc, la seconde sous-affluent de la première, proches de la frontière orientale avec l'Algérie, dans la région d'Oujda.

FIN et Applaudissements dans l'amphithéâtre.

Qu'applaudit-on, d'ailleurs? Je m'interroge en bâillant mais, compte tenu des informations glanées, en bâillant plus savant à la fin qu'au milieu, au milieu qu'au début. Antoine Compagnon est un homme à l'érudition indiscutable et lancinante.

 

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25 janvier 2017

SÉMINAIRE N° 3 – SPICILÈGE ET COMPAGNIE .

 

Philippe-Roger

Philippe Roger est aux manettes . Dir. EHESS etc.

Sur Internet : Spicilège (à propos du "Spicilège de Montesquieu", une référence de l'exposé).

Terme tech­ni­que d’agri­culture dési­gnant en latin l’action de gla­ner, de recueillir dans les champs les épis échappés aux mois­son­neurs, « spi­ci­le­gium » - spi­ci­lège - s’entend méta­pho­ri­que­ment comme recueil de docu­ments iné­dits, « col­lec­tion de piè­ces, d’actes et de docu­ments qui n’avaient jamais été impri­més » (Journal des savants, 1978). Dès le début du XVIIIe siè­cle, le terme signi­fie également, comme en témoi­gne le Dictionnaire de Trévoux (1752), « recueil de mor­ceaux, de pen­sées, d’obser­va­tions ». Troisième volume publié de la nou­velle édition des Œuvres com­plè­tes, cette édition du Spicilège met l’accent sur la par­ti­cu­la­rité de l’œuvre : le Spicilège attri­bué à Montesquieu a une exis­tence avant Montesquieu, et s’il est pos­si­ble d’en dater la com­po­si­tion entre les années 1703 ou 1704 et la pre­mière moi­tié de 1705, son auteur demeure à nos yeux inconnu. En effet, de ce pre­mier rédac­teur ano­nyme, nous ne savons pour ainsi dire rien, sinon qu’il fré­quen­tait la mai­son mère de l’Oratoire et par consé­quent le Père Desmolets qui, une fois en pos­ses­sion de l’ouvrage, le confia à Montesquieu (pro­ba­ble­ment à son départ de Paris fin 1713). Ce qui fut long­temps dési­gné comme le « Recueil Desmolets » est donc com­posé des 202 frag­ments choi­sis au sein du cahier de notes pri­mi­tif par Montesquieu, qui en donna, de retour à Bordeaux, la trans­crip­tion à deux secré­tai­res. Cette trans­crip­tion n’est pas dénuée d’inté­rêt : non seu­le­ment Montesquieu en a revu le texte, cor­ri­geant voire cen­su­rant quel­ques pas­sa­ges auda­cieux, mais il y a ajouté (en les signa­lant comme tel­les) des obser­va­tions per­son­nel­les. L’intro­duc­tion de la nou­velle édition, à ce titre, fait bien la part des cho­ses : le recueil ini­tial est com­posé d’extraits, voire de repro­duc­tions de pas­sa­ges entiers de livres ou de jour­naux, essen­tiel­le­ment le Journal des savants et les Mémoires de Trévoux. Tout en res­tant fidèle au pro­jet ini­tial, le Spicilège de Montesquieu intro­duit plu­sieurs nou­veau­tés : outre les nom­breu­ses cita­tions de pas­sa­ges contes­tés de l’Ancien Testament, Montesquieu y mani­feste son inté­rêt pour le com­merce, le change, la démo­gra­phie, la situa­tion des finan­ces et la dette publi­que anglaise… Les jour­naux consul­tés (Gazette d’Amsterdam, Gazette d’Utrecht, Gazette de France, Craftsman, etc.) témoi­gnent eux aussi d’un inté­rêt réel pour l’actua­lité poli­ti­que et géo­po­li­ti­que récente. Enfin, les échos de conver­sa­tions entre Montesquieu et d’impor­tants esprits de son temps tra­his­sent des curio­si­tés plus variées que son pré­dé­ces­seur.

De fait, quand Philippe Roger le cite, c'est pour s'attacher, dans le fil de sa présentation, à une note infrapaginale de Montesquieu à laquelle il se dit particulièrement sensible : "Les premiers héros étaient bienfaisants, ils protégeaient les voyageurs, purgeaient la terre de monstres, entreprenaient des ouvrages utiles, tels furent Hercule et Thésée. Dans la suite, ils furent seulement courageux, comme Achille, Ajax, Diomède. Après cela, ils furent de grands conquérants comme Philippe et Alexandre. Enfin, ils devinrent amoureux comme ceux des romans. À présent, je ne sais ce qu'ils sont."

Sur un principe compagnonnesque, beaucoup de choses défilent, ainsi, que je suis avec une application aléatoire et une concentration hasardeuse, mais qui me sont l'occasion de remémorations inattendues ou de curiosités digressives.

La victoire de Fontenoy. 11 mai 1745 . Guerre de succession d'Autriche. Charles III de Habsbourg, empereur des romains sous le titre de Charles VI craint, faute de descendant mâle disponible que l'Autriche n'échappe à sa maison. Il a pris en 1713 une décision et fait signer la Pragmatique Sanction, autorisant la dévolution de sa succession à une femme. A sa mort en 1740, ces dispositions sont contestées par divers prétendants au trône et Frédéric II, récemment roi de Prusse, déclenche les hostilités. Louis XV va décider de soutenir un autre prétendant, l'électeur de Bavière, qui par ailleurs va trouver un arrangement avec la Prusse, et il fait campagne au sein d'une coalition qui contient aussi l'Espagne et quelques satellites, contre l'Autriche, la Grande-Bretagne et les Provinces-Unies. La guerre va durer huit années. A Fontenoy (Belgique actuelle, sommet principal (et Nord-Est) d'un triangle grossièrement isocèle dont la base serait le segment Lille-Valencienne), Maurice de Saxe, à la tête des troupes françaises, dispose de 47 000 soldats et de 60 pièces d'artillerie. En face, le duc William de Cumberland  peut s'appuyer sur 51 000 soldats et 80 pièces d'artillerie. La bataille débute à 5 heures du matin. Avant midi, la tradition populaire fera dire au comte Joseph-Charles-Alexandre d'Anterroches: "Messieurs les anglais, tirez les premiers". À 14 heures, l'affaire est pliée. Fontenoy est une victoire française.

Il restait sur le terrain quelque 2500 morts de chaque côté et, sans distinction, on comptait environ dix mille blessés. En gros, 95% de chances d'en sortir vivant, 85% de chances d'en sortir indemne. Il y a pire.

Philippe Robert a évoqué très marginalement l'affaire : … malgré l'enthousiasme pour la victoire de Fontenoy, l'héroïsme, en ce milieu du XVIII° siècle, n'est plus au goût du jour (en substance).

De fait, on a un peu tourné d'abord autour de la notion d'engagement physique, dans l'exercice (ce qui n'est pas encore le sport)  ou l'affrontement (le duel).

A propos de sport, d'ailleurs, Philippe Roger précise :

- que le mot s'introduit en 1828 et va être assez longtemps mal compris, associé (Littré en 1868) à tout exercice de plein air, confondu avec ou limité à l'équitation, au turf (comme ensemble des activités en rapport avec les chevaux). Il affirme que le terme d'ailleurs nous revient, parti en Angleterre sous la forme "desport", qui signifiait en ancien français amusement, tronqué là-bas comme par aphérèse (chute du début du mot, ainsi "pitaine" pour capitaine) et rentré sans vergogne, allégé en "sport", au bercail.

- que les joutes à cheval ont été interdites en France après l'accident qui coûta la vie à Henri II en 1559

 

Sam_McVey

- que la boxe n'a été introduite en France qu'à l'aube du XX° siècle, avec un premier combat, salle Wagram, en 1903. Il semble que  le plus long match jamais disputé à Paris ait eu  lieu le 17 avril 1909 et duré 49 rounds entre les deux boxeurs noirs américains Joe Jeanette (1m78, 86 kg) qui dut plusieurs fois être réveillé à l'aide d'un masque à oxygène et Sam McVey (1m79, 89 kg) qui finalement abandonna après 2h30 de combat (indications de la Fédération Française de boxe).

pancrace1

Je me demande si Philippe Roger n'a pas fait un lapsus en évoquant "l'exercice grec" , dont a-t-il dit, rien ne subsiste au XVIII° siècle, ni la lutte, ni la course, ni la palestre … La palestre, c'est le lieu de l'exercice, l'espace réservé où se déploient les affrontements. Parlait-il de l'absence de lieux réservés ou y a-t-il eu confusion avec le pancrace, sport de combat qui aux jeux olympiques de l'antiquité autorisait tous les coups, y compris mortels, et dans lequel excella Milon de Crotone?

Lucien de Samosate (120 – 180 (?)). De l'auteur du Dialogue des morts dont tant de versions grecques de nos humanités adolescentes ont été tirées, Philippe Roger a retenu quelques lignes, mais prises dans son Histoire véritable, pour illustrer si l'on peut dire anachroniquement le déclin du héros au long du XVIII° siècle et sa réincarnation en grand homme au XIX°, réalisant la victoire de l'esprit sur la force, une évolution dit-il perceptible dès la Renaissance. Lucien évoque l'Hercule gaulois, qui enchaîne les hommes par son éloquence. Il affirme que sous le nom d'Ogmius (ou Ogmios), on trouve un dieu gaulois qui terrasse ses ennemis par la parole, où il voit des traces du passage d'Héraclès en Gaule lors de sa quête des bœufs de Geryon, car cet Ogmius est muni dans les représentations des attributs d'Hercule (la massue, la peau du lion de Némée, l'arc et le carquois … ). Mais c'est un vieillard chétif, chauve, la peau tannée et ridée. Lucien se dit qu'il y a là dérision et vengeance mesquine tournée contre le colossal envahisseur, puis il note que le vieillard traîne derrière lui des colonnes d'hommes entravés d'or et d'ambre et qui semblent suivre sans chercher à fuir, au contraire, celui qui les tient au bout de chaînes qui pendent d'un trou pratiqué dans sa langue. Il comprend alors, aidé par un gaulois qui passait par là et savait fort bien le grec,  que ces chaînes sont les paroles et que toute la puissance d'Ogmius s'y exprime, et non dans les attributs de la force physique du fils de Zeus et d'Alcmène. Quant à l'âge, si Ogmius semble vieux, c'est que l'éloquence croît avec la pratique et les années. Etc.

Madame_Dacier

Madame Dacier. Au XVIII°, avait souligné Philippe Roger, les écrivains ne se battent pas en duel. Selon lui, d'ailleurs, dans cette sorte d'édulcoration de l'affrontement littéraire, il faut voir l'influence des femmes de lettres. Il évoque Anne Dacier (1654-1720) et la "Querelle d'Homère". La parution en 1681 d’une fort mauvaise traduction en prose de l’Iliade et de l’Odyssée, réalisée par le Père de La Valterie à partir d’une traduction latine, provoque son indignation. Philologue, elle décide de mettre au point, à partir du texte grec dont on dispose, une version qui soit fidèle. Fruit d’au moins quinze années de travail, son Iliade paraît en 1711. L’Odyssée suit en 1716. Chaque ouvrage est précédé d’une substantielle préface et contient d’abondantes remarques sur la mythologie, l’histoire et la géographie, la traduction littérale et de nombreuses références à la littérature grecque et latine et à la Bible. Le texte grec est absent, mais l’illustration est soignée. Pour les frontispices, Anne Dacier a fait appel à son ami Antoine Coypel et pour les planches intérieures au graveur Bernard Picart. Saluée comme un chef-d’œuvre, l’Iliade vaut à la traductrice un concert de louanges, mais va la projeter dans une flamboyante polémique qu’elle déclenche sans l’avoir voulu : la Querelle d’Homère, ultime rebondissement de la Querelle des Anciens et des Modernes

Pour résumer (?) – (source : wikipédia, surtout):  La Querelle des Anciens et des Modernes oppose deux courants distincts: - les Anciens, menés par Boileau,  soutiennent une conception de la création littéraire qui repose sur l'imitation des auteurs de l'Antiquité. Racine, ainsi, traite dans ses tragédies des sujets antiques déjà abordés par les tragédiens grecs. Des règles sont à respecter et on se réfère à la Poétique d'Aristote - les Modernes, représentés par Charles Perrault, soutiennent le mérite des auteurs du siècle de Louis XIV, et affirment au contraire que les auteurs de l’Antiquité ne sont pas indépassables, et que la création littéraire consiste à innover. Ils militent donc pour une littérature adaptée à l’époque contemporaine et à des formes artistiques nouvelles.

Perrault déclenche les hostilités le 27 janvier 1687, lorsqu’il présente, à l’occasion d’une guérison de Louis XIV, à l'Académie Française, son poème Le siècle de Louis le Grand, dans lequel il fait l’éloge de l’époque, qu'il présente comme idéale, tout en remettant en cause la fonction de modèle de l'Antiquité. Ensuite, on s'étripe, par écrit! La Fontaine, La Bruyère sont avec Boileau, Thomas Corneille, frère de Pierre, soutient Perrault; Saint Evremond, Fénelon, Fontenelle sont pour les compromis. Finalement, Port-Royal (Antoine Arnauld) s’entremet pour réconcilier les parties et, le 30 août 1694, Perrault et Boileau s’embrassent en public à l’Académie française. Il n’y a pas de victoire nette : la querelle s’est en quelque sorte épuisée lorsque le compromis se fait. Le siècle brille par les œuvres de ceux qui ont dépassé les anciens en s’appuyant sur le génie propre de la langue et du siècle. Blaise Pascal souligne avec bon sens que ceux que nous appelons les anciens, étaient des modernes de leur temps.

Homère (1812) Philippe-Laurent Roland

Le débat rebondit dans la deuxième décennie du XVIIIe siècle avec la mise en vers, en 1714, par Houdar de la Motte – à une époque où Perrault et Boileau sont décédés – de la traduction de l’Iliade publiée par Mme Dacier, corrigée et raccourcie, avec une préface contenant un Discours sur Homère où est exposée une défense des Modernes. Anne Dacier réplique avec Des causes de la corruption du goût, où elle débat la question de la priorité de l’original ou d’une traduction. Elle prolonge ainsi un engagement de Charles Perrault (Parallèle des anciens et des modernes - 1688). La polémique se développe et mobilise le microcosme littéraire, dont Fénelon, pour s’achever en 1716 par une réconciliation personnelle des principaux acteurs où a mis largement la main Fontenelle. C'est là la  Querelle d’Homère.

Pour en revenir au littérateur comme athlète, c'est, dit Philippe Roger, le XIX° siècle qui a voulu lire le XVIII° à travers cette formule,  imposant  anachroniquement à ses aînés un état d'esprit qui n'était pas le leur . Et, après s'être consenti la petite facilité d'intégrer au dit XIX° siècle un écrit de Ferdinand Gohin de 1905, il cite ce dernier (in Transformation de la langue française pendant la deuxième moitié du XVIII° siècle): " L'esprit domine au XVIII° siècle dans tous les écrits. Voltaire fait de l'esprit une arme légère et fine comme l'acier, Rousseau le manie avec la vigueur d'un athlète, Beaumarchais avec l'audace insolente du ferrailleur qui est sûr de vaincre et se réjouit tout le premier de ses beaux coups d'épée".

Charles–Marie de Feletz (1767-1850) est convoqué. D'abord prêtre réfractaire à la constitution civile du clergé de 1791, arrêté en 1793, condamné à la déportation, il survit à 11 mois de réclusion sur l'un des pontons de Rochefort (*). Réfugié ensuite à Périgueux, c'est le coup d'État du 18 brumaire qui lui rendra sa liberté de mouvement et le verra entamer à Paris une carrière de critique littéraire à l'ironie mordante et au traditionnalisme rigoureux. Philippe Roger évoque ses Jugements historiques et littéraires sur quelques écrivains et quelques écrits du temps et son interprétation d'un pseudo-conflit entre Voltaire et Palissot (Charles Palissot de Montenoy; 1730-1814), présentant Palissot comme un "jeune athlète plein d'ardeur, de vivacité de malice, et avide de combats", et peignant Voltaire en "vieux soldat de la philosophie". Ceci à propos de deux pièces de Palissot, Le Cercle, où celui-ci avait campé un philosophe dans lequel on pouvait reconnaître Jean-Jacques Rousseau (marchant à quatre pattes et mangeant de la salade), puis Les Philosophes, grand succès, où il s'en était pris cette fois à Diderot. D'après Philippe Roger, Feletz exagère une friction qui s'inscrit dans une relation de maître à élève (de Voltaire à Palissot) et dans le contexte sédatif que créent les attentes de Voltaire vis-à-vis du puissant duc de Choiseul, protecteur de Palissot. A ce propos, il rapporte cette curiosité qu'est, dans sa correspondance avec Voltaire, l'habitude qu'à le duc de Choiseul de s'adresser à celui-ci en l'appelant sa "chère Marmotte".

Voltaire - Pigalle

Prolongeant sur Voltaire, est évoquée la statue de Jean-Baptiste Pigalle des années 1770 qui fit scandale, pour souligner que loin de l'athlète, c'est le squelette querellant - "J'ai passé ma vie à escarmoucher", c'est Voltaire lui-même qui l'affirme - qui est ici représenté. Ce dernier, rappelle Philippe Roger, ne manquait non plus aucune occasion de se plaindre.

Il cite une correspondance: "J'ai apporté à Berlin une vingtaine de dents; il m'en reste six". Voltaire, dit-il, est un valétudinaire guerroyant, qui s'affirme chétif , mais ajoute: "Je reçois cent estocades? J'en rend deux cents et je ris!".

Rivarol

Et Rivarol? Avec tout ça, il ne reste guère de temps pour l'évoquer, lui qui, avant un changement de dernière minute, trônait dans l'intitulé de la communication : "Antoine de Rivarol, de la satire littéraire à la violence politique". Il est d'ailleurs encore tel quel sur le site de la Chaire. Néanmoins, à la trappe! Ou presque. Tout juste l'évocation de deux publications :

En 1788, le Petit almanach de nos grands hommes, dont le ressort ironique tient à ce qu'il attaque de parfaits inconnus. En 1790, le Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution où cette fois, frontalement (et avec moins de drôlerie),  il attaque les grandes figures révolutionnaires, en parlant d'imposture politique.

Antoine de Rivarol (1753-1801), anti-révolutionnaire, qui va avec ces livres - il faut bien un mot de la fin – "modifier l'imaginaire combattant de l'homme de lettres".   

DÉBAT – L'exercice est toujours, me semble-t-il, approximatif, tâtonnant. Je comprends régulièrement assez mal, ou pas,  les questions d'Antoine Compagnon.

On entend affirmer qu'au XIX°, les haines politiques ne sont pas essentielles, que les haines littéraires clivent bien davantage, et que finalement la camaraderie (le copinage…)  surmonte tout .

Sur le duel, il est précisé ou re-précisé que, réservé aux nobles au XVIII° siècle, il s'ouvre à tous après la Révolution française (sacré progrès de gauche!) et devient au XIX° siècle un instrument de résolution des conflits inter-personnels avant de disparaître après 1914.

Par ailleurs, le rôle des prisons est évoqué, la Bastille au XVIII° siècle, et Sainte Pélagie, au XIX°, avec incarcération valant titre de gloire et qualification comme écrivain (à Sainte Pélagie, il y a un pavillon, qu'on surnommera le  "pavillon des princes", qui leur est réservé).

Dernier détail : Philippe Roger s'est aperçu, en examinant les caricatures de Daumier visant des écrivains que ses cibles favorites et majoritaires étaient les femmes de lettres, et d'un bond en arrière, il affirme qu'après la fermeture des clubs de femmes (le 30 octobre 1793), la Révolution française a été un grand moment de virilisation…

(*)

Pontons

Wikipédia (extrait) : Les pontons de Rochefort   

(…)  Le clergé réfractaire refusant de signer la Constitution civile du clergé et de prêter le serment est si nombreux qu'on ne peut le condamner à la guillotine dans son ensemble : en 1792 il est donc décidé par l'Assemblée Constituante de les déporter en Guyane ou à Madagascar via les ports de Nantes, Bordeaux et Rochefort De longs convois s'acheminent vers l'océan. À Rochefort, où ils stationnent longuement, le transfert des prisonniers s'effectue sur des navires négriers (réduits à l'état de pontons) qui ne partiront jamais en Guyane : le Deux-Associés (Capitaine Laly), le Washington (Capitaine Gibert) ainsi que sur un navire ancien, le Bonhomme Richard.

La plupart des prêtres déportés décéderont du typhus dû à l'insalubrité extrême, à l'absence totale d'hygiène, à la nourriture rare et très malsaine et aux mauvais traitements. Malades du typhus, ils sont transférés sur deux chaloupes-hôpital, puis sous des tentes, ils meurent peu à peu et sont enterrés sur l'île Madame (alors île Citoyenne), et sur l'île d'Aix (Ossuaire des prêtres déportés). (…)

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21 janvier 2017

SUR LEÇON N° 3 – LETTRE C …. Mardi 17/1/2016

Un certain nombre de noms. Du coup, on va aux nouvelles. Certaines sont amusantes.

L'Arétin

L'Arétin (1492-1557) par exemple, très vite cité. Poète satirique et licencieux, inventeur, dit A.C. du chantage littéraire. Surnommé le fléau des princes pour son aptitude à obtenir des Grands des gratifications en contrepartie de son silence de satiriste … Ses Sonetti lussuriosi (Sonnets luxurieux), écrits pour accompagner seize dessins érotiques l'ont contraint à fuir Rome et il finira ses jours à Venise, dans un palais du Grand Canal   où il reçoit poètes, comédiens, artistes et surtout courtisanes. On lui a fait une réputation peut-être outrée. Rémy de Gourmont  a écrit que l'Arétin méritait "d'être scruté attentivement et sans préjugés." 

Et Guy de Maupassant (Chroniques . 1885): "Les gens qui ne savent pas grand-chose, c'est-à-dire les neuf dixièmes de la société dite intelligente, rougissent d'indignation quand on prononce ce seul mot, l'Arétin. Pour eux l'Arétin est une espèce de marquis italien qui a rédigé, en trente-deux articles, le code de la luxure. On prononce son nom tout bas; on dit: " Vous savez, le Traité de l'Arétin. " Et on s'imagine que ce fameux traité traîne sur les cheminées des maisons de débauche, qu'il est consulté par les vicieux comme le code Napoléon par les magistrats et qu'il révèle de ces choses abominables qui font juger à huis clos certains procès de mœurs. Détrompons quelques-uns de ces naïfs. Pierre l'Arétin fut tout simplement un journaliste, un journaliste italien du XVIe siècle, un grand homme, un admirable sceptique, un prodigieux contempteur de rois, le plus surprenant des aventuriers, qui sut jouer, en maître artiste, de toutes les faiblesses, de tous les vices, de tous les ridicules de l'humanité, un parvenu de génie doué de toutes les qualités natives qui permettent à un être de faire son chemin par tous les moyens, d'obtenir tous les succès, et d'être redouté, loué et respecté à l'égal d'un Dieu, malgré les audaces les plus éhontées. Ce compatriote de Machiavel et des Borgia semble être le type vivant de Panurge qui réunit en lui toutes les bassesses et toutes les ruses, mais qui possède à un tel point l'art d'utiliser ces défauts répugnants qu'il impose le respect et commande l'admiration. (…)"

Edmond Rostand ( discours de réception à l'Académie française, le 4 juin 1903) n'est pas convaincu : "[L'Arétin] glorieux et obscène, pourri de débauche et de talent, bravant et bavant, polygraphe et pornographe, ruffian de tableaux et courtier de filles." 

Il était d'Arezzo, au cœur de l'Italie, en Toscane, d'où son nom : L'Arétin, qui ne fait que dire cela.

 

Granier de Cassagnac

Bernard-Adolphe Granier de Cassagnac (1806-1880). A.C. le donne, avec Louis Veuillot, comme l'un de plus redoutables polémistes de son époque, et l'affirme très violent. Il est bonapartiste, et approbateur enthousiaste du coup d'Etat du 2 décembre 1851. Mais ce que je découvre  à travers le Net, et qui m'étonne et m'amuse, c'est qu'il est le grand-père de Saint-Granier, dont j'ignorais qu'il s'appelait Jean Granier de Cassagnac. Car Saint-Granier, et même plus précisément La minute de Saint Granier, c'est une madeleine de mon enfance, chronique brève tenue dès 1935 sur Radio-Cité et passée après guerre sur Paris-Inter (devenu France-Inter) où Saint-Granier a officié, vers 13h15, jusque dans les années 1960. J'étais monté en marche dans les années 1950 où mes parents appréciaient son bon sens conservateur sur les sujets d'actualité qu'il abordait. Un souvenir qui rejoint celui de la chronique caritative de Clara Candiani (Les Français donnent au Français), laquelle chronique, qui me semblait larmoyante, a duré, je le découvre, jusqu'en 1981; mais cela faisait 20 ans que je ne l'entendais plus  …

Cette affaire de minute radiophonique quotidienne me renvoie automatiquement à ce must télévisuel du début des années 1980 qui fit mes délices: La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, où s'exprimait l'absurde extravagant de Pierre Desproges. La seule consultation des intitulés de la petite centaine de chroniques produites est déjà jubilatoire. J'avoue beaucoup aimer, en termes d'accroche : Evaluons le quotient intellectuel de Beethoven. On peut revoir semble-t-il le tout ici.

Émile_Deschanel

Emile Deschanel (1819-1904). Il est titulaire au Collège de France, de 1881 à 1903,  de la Chaire de "Langue et Littérature françaises modernes". A.C. s'y réfère comme à un prédécesseur dans sa Chaire, devenue de "Littérature française moderne et contemporaine : Histoire, critique, théorie".  Début 1901, s'apprêtant à commencer son cours, il est revolvérisé par une jeune russe. A.C. commente : "Il faut toujours se méfier des jeunes russes". La saillie ne provoque pas l'hilarité peut-être attendue. Le Petit Journal du 10 Mars 1901 raconte : "On se souvient du drame du Collège France. Au moment où le père du président de la Chambre, le vénérable M. Emile Deschanel, se dirigeait vers sa chaire pour faire son cours, une jeune fille russe, Mlle Vera Gelo, armée d'un revolver, se précipita sur lui et fit feu. Sa compagne, Mlle Zélénine, avait vu le mouvement ; elle s'élança entre Mlle Vera Gelo et le professeur.  Ce fut elle qui fut blessée et si grièvement que l'on n'a pas encore l'assurance de la sauver. Tandis qu'on la transportait à l'Hôtel-Dieu, la meurtrière était emmenée au dépôt. Interrogée, elle déclara avoir voulu se venger d'une grave insulte. Mise en présence de M. E. Deschanel, elle déclara ne point le reconnaître, elle avait été trompée par une ressemblance. Et ce fut tout ; il a été jusqu'à présent impossible, en dépit des sollicitations les plus pressantes, d'obtenir d'elle le moindre détail, soit sur l'attentat antérieur dont elle dit avoir été victime, soit sur celui qui s'en est rendu réellement coupable. Quand à Mlle Zélénine, elle a été l'objet des attentions les plus délicates de la part de M . et de Mme Deschanel, ainsi que de celle de M . Paul Deschanel (…); quand elle peut parler elle s'affirme très heureuse d'avoir pu, en se sacrifiant elle-même, éviter un grand malheur ; elle n'a que des paroles affectueuse pour son amie, dont elle ne cesse de réclamer la présence. Autant pour lui donner satisfaction que pour éclaircir le mystère dont s'entoure Mlle Vera Gelo, le juge d'instruction a ordonné dernièrement que les deux jeunes filles fussent confrontées. Sortie sous la conduite de deux agents de la prison de Saint-Lazare, Mlle Vera Gelo a été conduite à l'Hôtel-Dieu. M . de Valles, juge d'instruction, l'y attendait avec Me Albert Salmon, son avocat, et le docteur Socquet. Ils assistèrent à l'entrevue qui fut des plus touchantes. Mlle Vera Gelo demanda pardon à sa victime qui ne lui répondit qu'en lui jetant les bras autour du cou et en l'embrassant longuement. On eut beaucoup de peine à les séparer ; toutes deux pleuraient, étroitement enlacées. (…)"

Il ne semble pas que l'on ait pu éclaircir l'affaire. L'instruction n'a rien apporté au-delà du refus de Vera Gelo de livrer des détails sur l'épisode moteur de son geste. Les témoignages de moralité sont en sa faveur: " … jeune fille très honnête, laborieuse et incapable d'un acte de méchanceté, et, à plus forte raison, d'un crime, etc."

La blessée n'a finalement pas survécu. Il y a eu un procès en assises et, à la surprise désapprobatrice du Petit Journal du 5 mai 1901, un acquittement : "Nous ne reviendrons pas sur les détails de ce procès que nos lecteurs connaissent à merveille, ils savent aussi que Mlle Vera Gelo, qui tua son amie en tirant sur M. Emile Deschanel qui ne lui avait rien fait, a été acquittée. Elle est partie maintenant pour son pays sous la conduite de M. Zélénine qui, sur la prière de sa sœur, s'apprêterait, assure-t-on, à l'épouser. Qu'elle ait été acquittée, nul ne s'en étonnera. Le jury ne pouvait résister aux prières de cet ange que fut Mlle Zélénine, il a pardonné. Soit, mais que cet acquittement ait été transformé en une sorte de triomphe, voilà qui me semble plus que déplacé. On a fait à Mlle Gelo une ovation après le prononcé du jugement, c'est presque monstrueux. Qui pense à honorer pendant ce temps, par un souvenir quelconque, Mlle Zélénine, cette douce, pure et miraculeusement bonne jeune fille, qui, après avoir donné courageusement sa vie en se jetant au-devant du revolver armé par la névrose de son amie, n'a songé durant sa douloureuse et longue agonie qu'à obtenir la grâce de celle qui l'a frappée? Où sont les souscripteurs pour élever un monument sur sa tombe, pour y déposer seulement quelques fleurs? Non, on réserve se forces pour acclamer Mlle Vera Gelo. Je ne veux point prononcer contre elle de paroles malveillantes, je crois que le remords de son acte lui  sera un rude châtiment, mais il me semble qu'un rappel au bon sens, à la mesure, n'est point superflu, et je m'associe aux sages paroles du président qui, après avoir appris à la meurtrière qu'elle était libre, lui a conseillé de retourner au plus tôt dans son pays, de s'y enfermer dans ses devoirs de famille et … de se faire oublier."

On a en fait démarré la leçon sur le mot Condottiere. Avec ses significations d'époque et en littérature, essentiellement journalistique, prolongeant l'introduction de Bravo en fin de leçon précédente, les deux termes étant au fond, ici, synonymes. Homme de main, exécuteur, signataire d'éditoriaux d'autant plus choquants qu'anonymes, parangon des lâchetés de la pensée, etc. Compagnon cite le personnage d'Andoche Finot, dans Balzac (La maison Nucingen) taxé de brillant condottiere de plume, proxénète littéraire, spadassin des lettres. Et le Titien, son fidèle ami, parlant de l'Arétin comme d'un condottiere de la piuma (condottiere de plume), on est parti sur ce dernier.

On a évoqué Sainte-Beuve parlant de gladiateurs en littérature au milieu de la querelle romantisme-classicisme des années 1830-1840, et Emile Deschanel, chronologiquement un peu décentré, s'est retrouvé sur le tapis, sans que j'aie retenu le lien.

Et puis, Compagnon s'est mis à chercher d'autres termes, d'autres synonymes, disant guerillero, puis matador. Le premier, guerillero, est à la mode, dit-il, depuis l'expédition d'Espagne de 1823, décidée par Louis XVIII pour rétablir sur son trône Ferdinand VII, dont était si fier Chateaubriand: "Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir là où Bonaparte avait échoué, triompher sur ce même sol où les armes de l'homme fantastique avaient eu des revers, faire en six mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, c'était un véritable prodige ! " (Mémoires d'Outre-Tombe).

Alphonse Karr

Au passage, un autre nom surgit … Alphonse Karr ( 1808 – 1890). Revue satirique Les Guêpes, dont il est l'unique rédacteur. Ami de Victor Hugo. L'outing (pour oser l'anachronisme) auquel il se livre en soulignant en public la liaison de Louise Colet (future confidente et maîtresse de Flaubert) et de Victor Cousin, qui régna sur la philosophie universitaire de son siècle, lui vaut un couteau de cuisine que celle-ci lui plante (heureusement sans gravité réelle) dans le dos et qu'il conservera en souvenir, après avoir refusé de porter plainte. Journaliste efficace, ironiste, il a été rédacteur en chef de 1836 à 1838 au Figaro. C'est un spécialiste des bons mots et un grand amateur d'horticulture, les deux se rejoignant dans le titre d'un traité de jardinage qu'il publie : Comment insulter les plantes en latin.

J'entends passer un distinguo: l'ennemi particulier, c'est l'inimicus latin, quand l'ennemi public (collectif) c'est l'hostis. A distinguer aussi: l'ennemi de l'adversaire. Augustin Grisier, maître d'armes qui nous a occupés la dernière fois : "… avec l'épée on tue son adversaire, avec la baïonnette, son ennemi" (rapporté par Alexandre Dumas).

L'ennemi, c'est souvent l'ex-ami.

Baudelaire : "La sympathie littéraire déçue, c'est ce qui fait les ennemis" . A.C. évoque les Conseils aux jeunes littérateurs (le texte ici). On n'y trouve pas cette citation-là, mais un "deux en un" qui renvoie A.C. à Saint Paul: "ambos in uno" (Lettre aux éphésiens) dans le paragraphe Des sympathies et des antipathies, dont il lit le début : " En amour, comme en littérature, les sympathies sont involontaires ; néanmoins elles ont besoin d'être vérifiées et la raison y a sa part ultérieure. Les vraies sympathies sont excellentes, car elles sont : deux en un - les fausses sont détestables, car elles ne font qu'un, moins l'indifférence primitive, qui vaut mieux que la haine, suite nécessaire de la duperie et du désillusionnement".

Recours à Balzac (Illusions perdues) : "Il n'a pas encore d'ennemi qui puisse faire sa fortune en l'attaquant".

On reste un moment sur Camaraderie. C'est un néologisme apparu dans les années 1840 et avec un sens aujourd'hui disparu. Péjoratif alors, camaraderie signifiant favoritisme, népotisme, prenant la place de compérage. Stendhal : "On connaît le compérage des journaux" (dans Racine et Shakespeare – 1823). Balzac fait d'Henri de Latouche, auteur en 1829 d'un article contre les romantiques dans la Revue de Paris intitulé De la camaraderie littéraire,  l'inventeur du mot. Henri de Latouche est donné (Wikipédia) pour l'amant intermittent, pendant trente ans, de Marceline Desbordes-Valmore qui l’appelle « Olivier » dans sa poésie et aura de lui une fille. Balzac , dit Compagnon, se fera reprendre par Jules Janin  qui affirme que camaraderie a été mis en évidence par Louis-Sébastien Mercier qui a publié en 1801 Néologie, ouvrage sous-titré Vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler, ou pris dans des acceptions nouvelles.

Eugène Scribe est cité pour sa comédie en 5 actes de 1837, La camaraderie ou la courte échelle. Puis, parce qu'il a énoncé de longtemps les principes de cette camaraderie-compérage littéraire, Molière : "Nous serons de nos lois les juges des ouvrages / Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis / Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis" (Les femmes savantes). Proust enfin, par la bouche de M. Verdurin, s'écriant : "Tout pour les amis! Vive les camarades!" Stendhal vient encore à notre secours, parlant de "canaille écrivante" par reprise d'une formule de Voltaire dans Candide: On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France, monsieur Martin ? dit Candide. (…) Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris ? -- Oui, j'ai vu Paris (…) c'est un chaos, c'est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve (…) j'y fus volé, en arrivant, de tout ce que j'avais, par des filous à la foire Saint-Germain (…) après quoi je me fis correcteur d'imprimerie (…) Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire.  Flaubert cite cette dernière phrase dans sa correspondance et pour lui, la "canaille convulsionnaire", ce sont les illuminés qui croient aux tables tournantes . Etc.

En passant, j'entends A.C. parler du terme puffer, tiré de l'anglais, qu'il indique comme synonyme de prôner et oppose à éreinter. Les dictionnaires effectivement donnent comme traduction de puff up : vanter exagérément.

J'entends aussi: sigisbée. Un sigisbée, c'est un chevalier servant, un jeune homme qui, dans la noblesse italienne du XVII° siècle, accompagnait officiellement et au grand jour, en l'absence de son époux, une dame mariée; c'était un amant de cœur et bien souvent un amant tout court.

Etc.

Pour conclure sur le sujet, la camaraderie de ce milieu du XIX° siècle s'appelle aujourd'hui le copinage.

Copinage

Enfin, comment Compagnon aurait-il pu ne pas parler du compagnonnage? Un bien beau nom, souligne-t-il, gourmand, provoquant une petite onde rieuse dans l'amphithéâtre. Et, face à une camaraderie péjorativement connotée, c'est, dit-il d'abord, un terme très positif à l'époque dont nous parlons. Le compagnonnage est généreux, désintéressé, et Barbey d'Aurevilly souligne sa différence, évoquant cette dégradation du compagnonnage que peut être la camaraderie.

Sans unanimité. Sainte-Beuve professe une opinion contraire, estimant le compagnonnage encore pire que la camaraderie, car il voit poindre à travers lui n'utilisât-il pas le mot, les prémices du syndicalisme, des coalitions d'ouvriers.

Bien. J'ai dû sauter pas mal de choses et ajouter quelques détails glanés sur le net. Je n'ai rien dit de Louis Veuillot, dont la vigueur polémique fut citée, aux côtés de Granier-Cassagnac, ni guère gratté du côté d'Eugène Scribe et de Victor Cousin. Je n'ai pas trouvé de poème emblématique de Marceline Desbordes-Valmore, avec pourtant le sentiment qu'il y avait dans un coin de ma mémoire deux ou trois vers d'elle qu'on trouve partout …

Louis_Veuillot

Eugène Scribe

Victor Cousin

Marceline Desbordes Valmore

 

 

 

 

 

 

 

On saura s'en contenter ….

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14 janvier 2017

AGONAL, AGONISTIQUE …. IL VOIT DE L'AGÔN PARTOUT!

              Agon          Claude Calame

Je n'ai pas trouvé de photographie plus récente de Claude Calame, invité du séminaire de ce mardi 10 janvier 2017. Son érudition relative aux Dionysies m'a épuisé. Et malgré quelques notes, ma pulsion compte-rendesque a trouvé ici ses limites. Je n'ai jeté sur ma feuille que quelques noms épars, sans vraiment parvenir à suivre, sous l'avalanche des précisions de tous ordres.

Au demeurant, qu'aurais-je gagné à mieux faire? Il n'y a là rien qu'on puisse espérer réellement retenir et au fond, pour s'en tenir au thème général du cours, dont les séminaires sont censés être des appendices, l'apport est dans des détails non littéraires, le littéraire se résumant à cette banalité que tout concours est une compétition et toute compétition un combat, dans l'Athènes du Vième siècle (av. JC) comme partout ailleurs!

Car Claude Calame n'a fait, mais d'abondance, que des circonvolutions savantes autour de cette idée que depuis la nuit des temps théâtraux, le poète, le dramaturge, l'auteur dramatique est dans le fracas des batailles, soit qu'il les mette en scène, soit qu'il s'y implique pour lutter contre d'autres poètes, d'autres dramaturges, d'autres auteurs dramatiques.

Des références de tous ordres volent. Sans lien forcément logique avec le discours du conférencier, j'ai griffonné successivement:

Chronique du "marmor parium". Elle est référencée comme "Chronique de Paros" sur Wikipédia, que je pille : … c'est une inscription chronologique grecque composée de trois fragments en marbre  trouvés dans l'île de Paros ; datée de 264-263 avant JC, elle a pour ambition de fournir une liste de tous les événements marquants du passé jusqu'à cette date, (…) des événements de toute nature, politique, littéraire aussi bien que religieuse. (…) La chronique couvre la période qui va de l'ascension sur le trône du roi mythique Cécrops, qu'elle date de 1581-1580 av. J.-C., jusqu'au moment de la compilation, datée de 264-263 av. J.-C. (…) Bien qu’elle se prétende universelle, l'inscription utilise exclusivement le cadre athénien pour dater les événements.

Tyrannie de Pisistrate : VIième siècle avant J.C.  Une tyrannie assez peu tyrannique, semble-t-il, dont on trouvera une version intéressante à lire ici: http://www.philisto.fr/doc-52-la-tyrannie-de-pisistrate-a-athenes-561-528.html . Les Dionysies s'installent sous Pisistrate, avec des concours de dithyrambe ( hymne religieux chanté par un chœur d’hommes accompagné d'un aulos (précurseur du hautbois) et d'une danse représentant à l'origine l'emprise de Dionysos  sur les hommes). Le dithyrambe mobilisait dix groupes de cinquante adolescents et dix groupes de cinquante hommes (un pour chaque tribu (subdivision administrativo-démographique) d'Athènes).

Thespis, poète : … vers – 550. Plus ou moins aux origines de la tragédie. On dit qu'il passait de ville en ville, sur un chariot, jouant des pièces de sa composition.  Monter sur le chariot de Thespis = devenir acteur. Claude Calame évoque une victoire de Thespis dans un concours (des Dionysies, je pense) dont le prix était un bouc (tragos), pour aboutir à tragôidia (chant du bouc) et expliquer ainsi le vocable "tragédie".

Simonide de Céos: … vainqueur d'un concours des Dionysies après Marathon (-490) , bataille à laquelle Claude Calame souligne qu'aurait pris part, comme soldat, Eschyle.

Aristophane (vers -445 / vers -370) : … dans Les Grenouilles, on trouve un agôn (dit-il) entre Eschyle et Euripide, arbitré par Dionysos.

Archonte éponyme : … éponyme est depuis quelques années "tendance". Signifie "qui donne son nom à". Ici, l'archonte éponyme est le magistrat (désigné pour une année) chargé de l'administration civile et de la juridiction publique à Athènes. Il est le tuteur des veuves et des orphelins et surveille les litiges familiaux. Il s'occupe aussi du théâtre en nommant les mécènes et les vainqueurs des tétralogies (réunions de quatre pièces dramatiques représentées dans la même séance théâtrale, et généralement liées entre elles par l'analogie plus ou moins étroite des sujets). L'archonte éponyme donne son nom à l'année de son archontat.

Thucydide (vers -460 / vers -400): … je ne sais plus pourquoi l'auteur de La Guerre du Péloponnèse (le conflit entre Athènes et Sparte qui s'est déroulé entre - 431  et - 404 et s'est achevé sur la défaite d'Athènes) est cité ici.

Réformes de Clisthène : réformes politiques introduites par Clisthène en -508.  Elles ont pour but de transformer le système politique afin d’empêcher le retour de la tyrannie (exercice du pouvoir absolu dans le cadre d'une prise dudit pouvoir en dehors de tout cadre légal). Toutefois, ces réformes n’aboutissent pas immédiatement à la démocratie. En effet, les réformes de Clisthène visent l’implantation (intermédiaire) de l'isonomie, c’est-à-dire de l’égalité de tous devant la loi, qui n'est qu'un premier pas vers la démocratie. Les réformes portent essentiellement sur une nouvelle division de l’Attique en tribus ainsi que sur l’implantation de nouvelles mesures toujours dans le but d’empêcher le retour d'un tyran. Des fonctions nouvelles, notamment celle de stratège, entrent en vigueur et marquent profondément les institutions. Cette révision du système politique touche l’Attique entière et transforme le mode de participation aux affaires publiques.

Pausanias : … sans doute "Pausanias le Périégète", géographe, grand voyageur, IIième siècle de notre ère, auteur d'une Description de la Grèce (une Périégèse; d'où son nom) en dix livres.

Rapt d'Ariane : … légende. Abandonnée à Naxos, après qu'il a tué le Minotaure, par Thésée, roi mythique et grand réformateur d'Athènes, elle aurait été enlevée par Dionysos et conduite à Lemnos.

Démosthène (-384 / -322): … le grand orateur est ici évoqué pour une agression aux Dionysies (en -349) alors qu'il y était  chorège (animateur-organisateur-chargé (à ses frais) d'un chœur), que Claude Calame attribue à un Bravo (tiens, tiens, voilà le mot !!) payé par Midias, homme politique et orateur avec qui Démosthène était depuis longtemps en conflit.

On trouve ici (http://ugo.bratelli.free.fr/Demosthene/Discours_Judiciaires/Demosthene-Discours_contre_Midias.htm), en chapeau d'un discours contre Midias (préparé en vue d'un procès qui n'eut pas lieu),  des éléments détaillés d'information qui ne reprennent pas cette histoire de Bravo et sont intéressants à consulter.

Mode étiologique : En médecine, l'étiologie (ou étiopathogénie) est l'étude des causes et des facteurs d'une maladie. Ce terme est aussi utilisé dans le domaine de la psychiatrie et de la psychologie pour l'étude des causes des maladies mentales. L'étiologie définit l'origine d'une pathologie en fonction des manifestations sémiologiques (Wikipédia). Je ne me souviens pas du contexte d'emploi par Claude Calame.

Ensuite, en vrac, j'ai encore noté, un peu somnolant, l'assemblée extraordinaire, l'ecclésia, qui se tenait dans le théâtre de Dionysos à l'issue des Dionysies et au cours de laquelle s'examinaient les conflits non réglés surgis pendant les fêtes (comme celui opposant Démosthène à Midias). J'ai retenu ces deux piliers de l'éducation athénienne qu'étaient les concours athlétiques et les concours musicaux (musicaux en un sens large, athénien, celui du domaine des muses), et entendu Claude Calame affirmer que l'agôn était inscrit dans le rituel de la poésie mélique (c'est à l'évidence fort savant, mais on peut envisager de commencer à se pré-informer là, via Claude Calame himself : http://www.fabula.org/actualites/la-poesie-melique-entre-genres-rituels-et-institutions-civiques_9310.php)   …

Ensuite encore, mais l'affaire touchait à sa fin, j'ai vraiment décroché.

Il y a eu semble-t-il un échange avec A.C.

Ce dernier m'a paru peu certain de la pertinence de ses propres questions et en être vaguement ennuyé, comme j'ai cru deviner que Claude Calame ne cernait pas bien ce qu'on lui demandait et remettait une petite couche de ce qu'il avait déjà dit. Mais je n'étais plus en mesure de m'affirmer auditeur concentré et réceptif.

Dormeur

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