Proust: ejaculatio praecox
REMARQUES.
D’accord, c’est provocateur, mais ...
La plate vérité est que je me suis décidé - sauf erreur fin 2012, octobre ou novembre - à relire linéairement et intégralement la Recherche (les trois tomes de la Pléiade - édition 1954). Ma précédente relecture intégrale devait bien avoir quinze ans d’âge, il était temps de reprendre contact.
Le travail est en cours mais, autant Swann et les Jeunes filles en fleurs n’ont été que le renouvellement d’un enchantement de lecture, autant Guermantes - où j’en suis - manifeste les signes d’une rédaction qui, à côté de joyaux, souffre ponctuellement, ici ou là, soudain, de flottements appelant des révisions que Proust n’aurait certainement pas manqué d’opérer s’il avait perduré.
Ainsi, pour prendre un exemple où se jouent à la fois la forme et le fond, je n’ai pas complètement adhéré, cette fois, à la longue épopée du baiser d’Albertine qui déploie ses complications au début du chapitre II de Du côté de Guermantes, succédant à l’admirable fin du chapitre I sur l’agonie de la grand-mère.
Et au sein de ce manque d’adhésion, il y a, sur le fond, les ambiguïtés d’un dit / non dit qui situe l’accès au plaisir du narrateur dans une agaçante incertitude logique.
On avait eu, dans les Jeunes filles en fleurs, l’épisode érotique «Gilberte / Champs-Elysées » . Dans l’écheveau embrouillé de ses relations avec l‘adolescente, le narrateur a écrit à Swann une lettre à laquelle celui-ci n’a pas donné suite et que sa fille va proposer de rendre:
« Un instant après (…) je quittai [ Françoise] pour retourner auprès de Gilberte. Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le massif de lauriers. C'était pour ne pas être vue de ses amies : on jouait à cache-cache. J'allai m'asseoir à côté d'elle. Elle avait une toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux leur donnant ce même regard «en dessous», rêveur et fourbe que je lui avais vu la première fois à Combray. Je lui demandai s'il n'y avait pas moyen que j'eusse une explication verbale avec son père. Gilberte me dit qu'elle la lui avait proposée, mais qu'il la jugeait inutile. « Tenez, ajouta-t-elle, ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres puisqu'ils ne m'ont pas trouvée. »
Si Swann était arrivé alors avant même que je l'eusse reprise, cette lettre de la sincérité de laquelle je trouvais qu'il avait été si insensé de ne pas s'être laissé persuader, peut-être aurait-il vu que c'était lui qui avait raison. Car m'approchant de Gilberte qui, renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis :
– Voyons, empêchez-moi de l'attraper nous allons voir qui sera le plus fort.
Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de ses cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des cerises ; elle riait comme si je l'eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder le temps d'en connaître le goût ; aussitôt je pris la lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté :
– Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.
Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre objet que celui que j'avais avoué, mais n'avait-elle pas su remarquer que je l'avais atteint. Et moi qui craignais qu'elle s'en fût aperçue (et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée qu'elle eut un instant après, me donna à penser que je n'avais pas eu tort de le craindre), j'acceptai de lutter encore, de peur qu'elle pût croire que je ne m'étais proposé d'autre but que celui après quoi je n'avais plus envie que de rester tranquille auprès d'elle. »
Ejaculatio praecox, c’était net.
Cette fois, il s’agit d’Albertine ………
…….. elle rend visite au narrateur tandis qu’il est au lit! Le souvenir du baiser repoussé de Balbec est encore dans l’esprit de celui-ci; on bavarde, très longuement, avec chez lui un désir de revanche et aussi un désir tout court en arrière-plan. Albertine lui semble disponible, avec, pour base de cette impression, les évolutions langagières de la jeune fille, l’apparition de tournures dans son discours qu’il veut lire en termes de déniaisement:
« … si l'on m'avait demandé sur quoi – au cours de ce bavardage interminable où je taisais à Albertine la seule chose à laquelle je pensasse – se basait mon hypothèse optimiste au sujet des complaisances possibles, j'aurais peut-être répondu que cette hypothèse était due (…) à l'apparition de certains mots qui ne faisaient pas partie de son vocabulaire, au moins dans l'acception qu'elle leur donnait maintenant. (…) [et] m'apparut l'évidence de bouleversements que je ne connaissais pas mais propres à autoriser pour moi toutes les espérances. (…) »
Du coup, on s’enhardit, dans cette manière enfantine et désuète, totalement décalée autant que transparente, propre aux avances immatures: « … et je me hâtai de dire :
– Imaginez-vous que je ne suis pas chatouilleux du tout, vous pourriez me chatouiller pendant une heure que je ne le sentirais même pas.
– Vraiment !
– Je vous assure.
Elle comprit sans doute que c'était l'expression maladroite d'un désir, car comme quelqu'un qui vous offre une recommandation que vous n'osiez pas solliciter, mais dont vos paroles lui ont prouvé qu'elle pouvait vous être utile :
– Voulez-vous que j'essaye ? dit-elle avec l'humilité de la femme.
– Si vous voulez, mais alors ce serait plus commode que vous vous étendiez tout à fait sur mon lit.
– Comme cela ?
– Non, enfoncez-vous.
– Mais je ne suis pas trop lourde ?
Comme elle finissait cette phrase la porte s'ouvrit, et Françoise portant une lampe entra. Albertine n'eut que le temps de se rasseoir sur la chaise. »
Contretemps, donc. On aura remarqué l’argument chatouilleux, qui renvoie à la chatouille élyséenne du passage précédent, avec Gilberte, et qui contribue à l’infantilisation de la pulsion sexuelle. Mais, Françoise partie, on revient à ses moutons …
« Quand Françoise fut sortie de la chambre et Albertine rassise sur mon lit :
– Savez-vous ce dont j'ai peur, lui dis-je, c'est que si nous continuons comme cela, je ne puisse pas m'empêcher de vous embrasser.
– Ce serait un beau malheur. »
On tourne autour du pot : « – Si vraiment vous permettez que je vous embrasse, j'aimerais mieux remettre cela à plus tard et bien choisir mon moment. Seulement il ne faudrait pas que vous oubliiez alors que vous m'avez permis. Il me faut un « bon pour un baiser ».
– Faut-il que je le signe ?
– Mais si je le prenais tout de suite, en aurais-je un tout de même plus tard ?
– Vous m'amusez avec vos bons, je vous en referai de temps en temps. »
Enfin, au terme de diverses digressions, on touche au but : « …tout d'un coup, mes yeux cessèrent de voir, à son tour mon nez s'écrasant ne perçut plus aucune odeur, et sans connaître pour cela davantage le goût du rose désiré, j'appris à ces détestables signes, qu'enfin j'étais en train d'embrasser la joue d'Albertine. »
Et puis, c’est la surprise de lecture.
On en était à un chaste baiser , certes apparemment attendu dans une attitude albertinienne assez étonnante, et assorti de considérations plus larges que le contact de deux lèvres sur une joue, pouvant sous-entendre d‘autres perspectives: « Était-ce parce que nous jouions (figurée par la révolution d'un solide) la scène inverse de celle de Balbec, que j'étais, moi, couché, et elle levée, capable d'esquiver une attaque brutale et de diriger le plaisir à sa guise, qu'elle me laissa prendre avec tant de facilité maintenant ce qu'elle avait refusé jadis avec une mine si sévère ? (Sans doute, de cette mine d'autrefois, l'expression voluptueuse que prenait aujourd'hui son visage à l'approche de mes lèvres ne différait que par une déviation de lignes infinitésimales, mais dans lesquelles peut tenir toute la distance qu'il y a entre le geste d'un homme qui achève un blessé et d'un qui le secourt, entre un portrait sublime ou affreux.) Sans savoir si j'avais à faire honneur et savoir gré de son changement d'attitude à quelque bienfaiteur involontaire qui, un de ces mois derniers, à Paris ou à Balbec, avait travaillé pour moi, je pensai que la façon dont nous étions placés était la principale cause de ce changement. C'en fut pourtant une autre que me fournit Albertine ; exactement celle-ci : « Ah ! c'est qu'à ce moment-là, à Balbec, je ne vous connaissais pas, je pouvais croire que vous aviez de mauvaises intentions. » Cette raison me laissa perplexe. Albertine me la donna sans doute sincèrement. Une femme a tant de peine à reconnaître dans les mouvements de ses membres, dans les sensations éprouvées par son corps, au cours d'un tête-à-tête avec un camarade, la faute inconnue où elle tremblait qu'un étranger préméditât de la faire tomber. »
Certes, mais enfin, pour le redire, au bout du compte, un chaste baiser. Or, immédiatement après ces explications, ceci: « En tout cas, quelles que fussent les modifications survenues depuis quelque temps dans sa vie, et qui eussent peut-être expliqué qu'elle eût accordé aisément à mon désir momentané et purement physique ce qu'à Balbec elle avait avec horreur refusé à mon amour, une bien plus étonnante se produisit en Albertine, ce soir-là même, aussitôt que ses caresses eurent amené chez moi la satisfaction dont elle dut bien s'apercevoir et dont j'avais même craint qu'elle ne lui causât le petit mouvement de répulsion et de pudeur offensée que Gilberte avait eu à un moment semblable, derrière le massif de lauriers, aux Champs-Élysées. »
Avec ces développements:
« Ce fut tout le contraire. Déjà, au moment où je l'avais couchée sur mon lit et où j'avais commencé à la caresser, Albertine avait pris un air que je ne lui connaissais pas, de bonne volonté docile, de simplicité presque puérile. Effaçant d'elle toutes préoccupations, toutes prétentions habituelles, le moment qui précède le plaisir, pareil en cela à celui qui suit la mort, avait rendu à ses traits rajeunis comme l'innocence du premier âge. Et sans doute tout être dont le talent est soudain mis en jeu devient modeste, appliqué et charmant ; surtout si, par ce talent, il sait nous donner un grand plaisir, il en est lui-même heureux, veut nous le donner bien complet. Mais dans cette expression nouvelle du visage d'Albertine il y avait plus que du désintéressement et de la conscience, de la générosité professionnels, une sorte de dévouement conventionnel et subit ; et c'est plus loin qu'à sa propre enfance, mais à la jeunesse de sa race qu'elle était revenue. Bien différente de moi qui n'avais rien souhaité de plus qu'un apaisement physique, enfin obtenu, Albertine semblait trouver qu'il y eût eu de sa part quelque grossièreté à croire que ce plaisir matériel allât sans un sentiment moral et terminât quelque chose. Elle, si pressée tout à l'heure, maintenant sans doute et parce qu'elle trouvait que les baisers impliquent l'amour et que l'amour l'emporte sur tout autre devoir, disait, quand je lui rappelais son dîner :
– Mais ça ne fait rien du tout, voyons, j'ai tout mon temps.
Elle semblait gênée de se lever tout de suite après ce qu'elle venait de faire, gênée par bienséance, comme Françoise, quand elle avait cru, sans avoir soif, devoir accepter avec une gaieté décente le verre de vin que Jupien lui offrait, n'aurait pas osé partir aussitôt la dernière gorgée bue, quelque devoir impérieux qui l'eût appelée. Albertine – et c'était peut-être, avec une autre que l'on verra plus tard, une des raisons qui m'avaient à mon insu fait la désirer – était une des incarnations de la petite paysanne française dont le modèle est en pierre à Saint-André-des-Champs. De Françoise, qui devait pourtant bientôt devenir sa mortelle ennemie, je reconnus en elle la courtoisie envers l'hôte et l'étranger, la décence, le respect de la couche. »
Tout cela est assez curieusement monté. On est passé ainsi sans transition de la longue, très longue mise en place d’un baiser factuellement amical, dont il est justement souligné qu’il est accordé parce qu’aucun soupçon de mauvaises intentions n’est plus à l’ordre du jour, à l’affirmation de caresses partagées aboutissant au plaisir sexuel, caresses délivrées dans le cadre d’un dévouement désintéressé et d’une générosité professionnelle de la partenaire où l’éjaculation du narrateur récompense le comportement attentif, plein de gaieté décente si propre à ce souci de bienséance qui est celui de la petite paysanne française dont le modèle est en pierre à Saint-André-des-Champs.
C’est un peu fort de café, aurait dit ma mère.
Ces pages sont tout à fait ambiguës, et je les ai redécouvertes surprenantes. Le passage se prolonge un moment, dans un post coïtum où Albertine se montre pleine d’attention, tendre et bavarde, s’attarde, questionne, complimente, et manifeste qu’elle souhaite revenir, jusqu’à cette sortie: « Arrivée à la porte, étonnée que je ne l'eusse pas devancée, elle me tendit sa joue, trouvant qu'il n'y avait nul besoin d'un grossier désir physique pour que maintenant nous nous embrassions. Comme les courtes relations que nous avions eues tout à l'heure ensemble étaient de celles auxquelles conduisent parfois une intimité absolue et un choix du coeur, Albertine avait cru devoir improviser et ajouter momentanément aux baisers que nous avions échangés sur mon lit, le sentiment dont ils eussent été le signe pour un chevalier et sa dame tels que pouvait les concevoir un jongleur gothique. »
Miracle du plaisir advenu presque par inadvertance, ou par malentendu? A l’ouverture de ces pages, on avait d’abord lu : « Non seulement je n’avais plus d’amour pour elle (…) [mais il] n’y avait aucun doute que je lui fusse depuis longtemps devenu fort indifférent. »
Bizarre, bizarre. Il y a là, me semble-t-il, de quoi bien plus abondamment que je ne le fais ici s’interroger. Pour aujourd‘hui, ce n’était qu’un survol à chaud, de chic, d’humeur, une lecture naïve en somme …. comme aurait peut-être dit A.C. !
NATALIA GINZBURG - Les mots de la tribu …
Le tombeau d’Edgar Poe - Stéphane Mallarmé (1842-1898)
Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change,
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !
Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.
Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne
Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur,
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
* * * * * * *
C’est dans le cadre du séminaire confié à Carlo Ginzburg qu’Antoine Compagnon a vivement recommandé l’autobiographie de sa mère : Les mots de la tribu ( Les cahiers rouges – Grasset ed. – 9,20 €), en évoquant l’importance ‘‘familiale’’ de Proust (Natalia Ginzburg est traductrice de Du côté de chez Swann) et les références qu’y fait le roman.
De ce point de vue, il y a un peu publicité mensongère. Les références à Proust sont bien là, mais aucun tissu de réflexion ne les entoure et il ne s’agit que d’une information sur les lectures familiales et le statut de la Recherche comme motif de bavardages sans fin avec, en rupture, un jugement lapidaire du père, Carlo Levi (Natalia Ginzburg est née Levi), au terme de quelques paragraphes d’introduction qu’AC a d’ailleurs cités :
« [Messes basses des enfants Mario et Paola et d’un ami, Terni – Le père questionne et :]
Ils doivent parler de Proust, lui disait ma mère.
Ma mère avait lu Proust et, à l’instar de Terni et de Paola, elle l’aimait beaucoup ; elle raconta à mon père que ce Proust était un garçon plein d’affection pour sa mère et sa grand-mère, un asthmatique qui ne pouvait pas dormir et avait fait tapisser de liège les murs de sa chambre.
Mon père lui dit : - Ce devait être un bel empoté !
(…) Mon père jetait sur toute nouveauté inconnue un regard torve et méfiant. Il craignait toujours que les livres introduits à la maison par Terni ne fussent pas ‘‘convenables’’.
C’est assez convenable pour Paola ? demandait-il à ma mère en feuilletant la Recherche et en lisant bau hasard quelques lignes.
Ce doit être un machin ennuyeux, disait-il en jetant le volume au loin ; qu’il eut affaire à un ‘‘machin ennuyeux’’ le rassurait un peu. »
Dans les toutes dernières pages du roman, on trouvera un court paragraphe de reprise :
« Quand sort ta traduction de Proust ? me demandait ma mère. Moi, Proust, je ne l’ai pas relu depuis si longtemps ! Pourtant je m’en souviens encore. C’est si beau ! Je me souviens de Mme Verdurin. Odette ! Swann ! Mme Verdurin devait être un peu comme Drusilla ! »
Drusilla a été évoquée dans les débuts du livre. C’est une tante de Natalia, une sœur de sa mère : « … on répétait souvent à la maison cette phrase d’elle [la grand-mère maternelle] : ‘‘Elle en loupe pas une, elle en loupe pas une. C’te Drusilla, elle a encore cassé ses lunettes’’.
Elle [cette grand-mère] avait eu trois enfants, Silvio, ma mère et Drusilla, qui était myope et passait son temps à casser ses lunettes. » On n’en saura guère plus.
Il pourrait sembler que ce soit dans Mallarmé que Natalia Ginzburg ou son éditeur aient puisé l’idée du titre. D’où ci-dessus le ‘‘Tombeau d’Edgar Poe’’ rappelé. Dominique Fernandez, qui signe une agréable préface , veut situer le livre dans la logique du travail de Natalia Ginzburg autour des mots, du langage : « Le langage n’arrive plus à rendre compte de la réalité. Cette constatation (…) est aussi à la base du travail de Natalia Ginzburg. Mais tandis que la découverte du divorce entre les mots et les choses provoque les écrivains à défier, à tordre et à pulvériser le langage, [elle] se contente (…) de montrer sa déchéance par des histoires, en général courtes, où les phrases que les personnages échangent, oiseuses et stéréotypées, contrastent avec la gravité des événements qu’ils subissent. » Je lui fais confiance pour l’ensemble de l’œuvre. Dans le cas particulier, ici, on est effectivement frappé, plus on avance , par le caractère presque onirique du survol qui nous est offert d’un fourmillement d’événements familiaux et historiques dramatiques réduits à des agitations tout en légèretés superficielles, en mouvements quasi browniens, en réactions qui semblent épidermiques, où l’on naît, meurt, déménage, entre et sort de prison, mange, discute, étudie, professe, conspire, aime, coud, se dispute dans un réseau de formules brèves, répétées quand il s’agit de tournures familiales et in fine mécaniquement désincarnées. On sent pourtant que la vie est là, l’a été, a été vécue, mais en apparence, plus traversée que vécue, tous épisodes ‘‘à plat’’, où aller au cinéma et en prison s’équivalent, où s’agitent des marionnettes à la fois très humaines et réduites à des automatismes de comportement ou d’énonciation . Extrêmement étonnant.
J’ai sans doute eu le tort, événements annexes obligent, de lire le livre en deux brèves périodes distinctes. La première, et à peu près associée à la première moitié du livre, m’a tout à fait enchanté. La famille qui entoure Natalia Ginzburg se met en place, où les réactions des uns et des autres semblent relever du toc (trouble obsessionnel compulsif), et c’est assez extraordinaire de drôlerie. Et puis, j’ai coupé ma lecture et j’ai eu un peu de mal à reprendre le fil, l’incessant renouvellement des intervenants associé à la réapparition de ceux dont j’avais oublié la position m’a gêné, même si on se laisse emporter par le flot continu de micro-anecdotes qui s’entrecroisent avec la légèreté de bulles de savon au sein du tissu historique dramatique des premières années 40, tandis que Natalia Ginzburg trouve et perd un mari dans une narration forcément en porte-à-faux où il apparaît et disparaît comme d’autres et comme sans gravité.
Tout cela forme une nostalgie triste et légère où la vie fuit sans importance et comme sans conséquences sous les roues du temps, dans un tourbillon d’amis qui, figures décisives de l’antifascisme italien et de la vie intellectuelle européenne , ne laissent que la trace d’aimables voisins, de gais visiteurs, de familiers pleins de manies dont l’épaisseur de pensée, la densité des préoccupations rident à peine la surface de la narration, dans une gaîté extraordinairement amère ou une amertume extraordinairement gaie et la certitude non dite qu’on est dans le droit fil de Montaigne : La plupart de – et peut-être ici toutes - nos vacations sont farcesques.
Et malgré tout et pour cela même, toutes ces figures qui irriguent l’espace du roman, où la vie n’est qu’un théâtre, à commencer par celles du père et de la mère sans doute, mais sans qu’on puisse en écarter personne, composent une tragi-comédie formidablement attachante.
Quand c’est fini, n et i ni, ça recommence ?
Leçon du 9/4/2013
La dernière, donc. Et un pari perdu : le mien, formulé dans le compte-rendu précédent. S’arrachant à ses habitudes, Antoine Compagnon n’a pas commencé par son quart d’heure de redites, de rappels, de nouzavonvuques (oui : c’est le pluriel de nouzavonvuque ; un nouzavonvuque, des nouzavonsvuques).
Le désir, assurément, d’aller au bout de quelque chose, même si ce quelque chose ne m’a pas semblé outre mesure maîtrisé. On a parlé de Proust, et d’une façon assez claire, on a relu Combray, en débordant un peu (guère), au sens de Gérard Genette : « Marcel devient écrivain » ; et c’est beaucoup autour de cela qu’AC veut boucler sa session 2013 ; mais je n’ai pas été sensible à son annonce liminaire – et reprise dans sa conclusion – d’une lecture naïve, d’un œil comme neuf, celui des premiers lecteurs, qui m’a paru davantage relever des effets du même nom que d’une structuration effective du regard critique.
On s’est beaucoup attaché tout du long, et beaucoup encore aujourd’hui, à la gestation du texte et au caractère tardif, par corrections sur les placards, sur les épreuves, de ce qui devenait dans une solidification presque de dernière minute, l’état final de Du côté de chez Swann et le premier volet d’une très grande œuvre.
Antoine Compagnon commence sa leçon du jour en renvoyant à une vingtaine de pages, dans Combray, qui traitent de la lecture, d’un dimanche après-midi de lecture, en une longue méditation-description interrompue par la visite de Bloch et dans son prolongement par la narration de la découverte de Bergotte, long passage absent en 1909, intercalé en 1910, dans lequel AC isole immédiatement une notation du ‘‘héros-lisant’’: « Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la rue ce que l'ombre est au rayon, c'est-à-dire aussi lumineuse que lui et offrait à mon imagination le spectacle total de l'été dont mes sens, si j'avais été en promenade, n'auraient pu jouir que par morceaux ; et ainsi elle s'accordait bien à mon repos qui (grâce aux aventures racontées par mes livres et qui venaient l'émouvoir) supportait pareil au repos d'une main immobile au milieu d'une eau courante, le choc et l'animation d'un torrent d'activité … ». Mise en jeu du corps et des sensations physiques dit AC. Il y a là un thème qu’il se serait plu à davantage développer … s’il en avait eu le temps. Toute la leçon va d’ailleurs consister en ce long regret d’un temps toujours trop court et dont on se gardera bien de lui dire qu’il l’a, de-ci de-là, en redites liminaires comme en retours et recours qui m’ont semblé souvent excessifs aux brouillons, peut-être un peu perdu.
La fin de parcours qu’a représenté le « bouclage » de Du côté de chez Swann en 1913, fin de parcours toute provisoire, a correspondu à un travail immense effectué sur les placards Grasset, dont Proust écrivait peu après l’avoir entamé à Jean-Louis Vaudoyer : « Mes corrections jusqu’ici, j’espère que cela ne continuera pas, ne sont pas des corrections ; il ne reste pas une ligne sur vingt du texte primitif (…) ». Mais il y a là des transformations majeures : le regroupement en un seul Vinteuil de deux personnages jusque-là distincts en est une, essentielle. Et puis, le choix de la chute, la coda, est resté vraiment incertain jusqu’au bout. La contrainte paginatoire est dirimante. Proust hésite, écrit à Grasset qu’il lui faut trouver « un point d’orgue où arrêter ce premier volume si tout son contenu réel n’est pas épuisé quand son extrême limite de dimension matérielle sera atteinte. » Il en est à écrire au même correspondant : « … Le volume aurait 700 pages (…) mais vous êtes trop artiste pour ne pas comprendre qu’une fin n’est pas une simple terminaison et que je ne peux pas couper cela aussi facilement qu’une motte de beurre. Cela demande réflexion. »
Grasset répond : « Un livre de 700 pages est de circulation difficile, d’autre part il faut qu’un livre soit un livre, c’est-à-dire une chose complète se suffisant à elle-même. Le problème de la fragmentation ne peut donc être résolu que par vous-même. » Proust laissera de côté un tiers des placards qu’il a revus. Il tente plusieurs fins, il fait des collages (placards 55 et 56) et pense à terminer sur le rayon de soleil sur le balcon, AC lisant une phrase qui ne me semble pas la bonne référence: « … sur le manteau de neige qui couvrait le balcon, le soleil apparu entrelaçait des fils d'or et brodait des reflets noirs (…) » et qui dans le texte définitif précède l’introduction de Mme Blatin ; je suppose qu’il parle d’un autre passage, description célèbre du rayon de soleil, précédant de très peu sa citation et qui effectivement tient de l’acmé stylistique : « Devant la fenêtre, le balcon était gris. Tout d'un coup, sur sa pierre maussade je ne voyais pas une couleur moins terne, mais je sentais comme un effort vers une couleur moins terne, la pulsation d'un rayon hésitant qui voudrait libérer sa lumière. Un instant après, le balcon était pâle et réfléchissant comme une eau matinale, et mille reflets de la ferronnerie de son treillage étaient venus s'y poser. Un souffle de vent les dispersait, la pierre s'était de nouveau assombrie, mais, comme apprivoisés, ils revenaient, elle recommençait imperceptiblement à blanchir et par un de ces crescendos continus comme ceux qui, en musique, à la fin d'une Ouverture, mènent une seule note jusqu'au fortissimo suprême en la faisant passer rapidement par tous les degrés intermédiaires, je la voyais atteindre à cet or inaltérable et fixe des beaux jours, sur lequel l'ombre découpée de l'appui ouvragé de la balustrade se détachait en noir comme une végétation capricieuse, avec une ténuité dans la délinéation des moindres détails qui semblait trahir une conscience appliquée, une satisfaction d'artiste, et avec un tel relief, un tel velours dans le repos de ses masses sombres et heureuses qu'en vérité ces reflets larges et feuillus qui reposaient sur ce lac de soleil semblaient savoir qu'ils étaient des gages de calme et de bonheur. »
Quoi qu’il en soit, Proust va changer d‘avis et opter pour la promenade au bois de Boulogne, située dans un temps postérieur à tout ce qui a précédé dans le volume, un retour dans l’Allée des Acacias . Il l’écrit à Lucien Daudet qui vient de lire les 3ièmes épreuves : « J’ai eu l’idée d’interpoler un peu les dernières pages que vous avez et d’ajouter pour la fin du volume quelques pages qui venaient un peu plus loin et que vous n’avez pas. Je vais tâcher de les trouver et de vous les envoyer et si cela ne vous gêne pas trop vous me direz si cela ne finit pas mieux que la dernière page actuelle. » Et à Louis de Robert : « Je ne laisserai pas la fin telle que vous l’avez lue, je n’allongerai cependant pas le livre, j’ajouterai seulement cinq ou six pages qui se trouvent au milieu du second volume et qui feront un couronnement un peu plus étendu », précisant dans une autre ( ?) lettre au même : « Alors se placerait le morceau sur mes promenades allée des acacias, ce morceau ne venait qu’une centaine de pages plus loin et était rétrospectif. Maintenant ce serait le contraire, il serait prospectif. Il annonce la rencontre de Mme Swann au lieu de revenir sur cette rencontre. Vous jugerez si cela termine mieux que le soleil sur le balcon. » (Ce qui me donne à penser que je ne me trompais pas plus haut dans ma ‘‘lecture’’ de cette histoire de soleil sur le balcon). On est en octobre 1913 et Proust bricole encore un montage (que certains trouveront bancal, problématique, dit AC).
Antoine Compagnon relit le début de cet épilogue : « Cette complexité du bois de Boulogne qui en fait un lieu factice et, dans le sens zoologique ou mythologique du mot, un Jardin, je l'ai retrouvée cette année comme je le traversais pour aller à Trianon, un des premiers matins de ce mois de novembre où, à Paris, dans les maisons, la proximité et la privation du spectacle de l'automne qui s'achève si vite sans qu'on y assiste, donnent une nostalgie (…) » . Cet épilogue avait été ébauché dans un cahier où figurent maints essais de départ : « {Dernièrement ou L’an passé ou Un matin ou Un jour de l’an passé} j’ai traversé le bois en novembre, avant déjeuner, c’est {le moment ou l’heure} où il est le plus multiple … », puis, nouvelle tentative : « Un jour j’ai traversé le bois pour aller à Versailles… », puis « Un jour avant déjeuner de l’an passé, de novembre, à Paris… » et enfin dans la marge, on voit émerger la version quasi définitive : « Cette complexité du bois de Boulogne qui en fait un lieu factice, je l'ai retrouvée un jour de l’an passé comme je le traversais pour aller à Versailles, un matin de ce mois de novembre … ». Indispensable ? Peut-être.
On ne peut s’empêcher (‘‘On’’, c’est moi) de penser aux tâtonnements ridicules du héros camusien, dans ‘‘La Peste’’, aux prises avec la première phrase de son roman idéal : « Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne. » AC n’a pas fait de lien.
Par contre, il insiste sur le caractère troublant , totalement incertain en fait, de la chronologie. Le passage est au présent du narrateur, mais quel présent ? Quel est cet « an passé » ? Le texte a été travaillé en 1911-1912, mais au fond, il se date en bonne logique narrative comme postérieur au Temps retrouvé, publié en 1927, et relève d’un temps fictif où le narrateur a survécu à l’auteur, mort depuis cinq ans … Compliqué. En outre, la conclusion de l’épilogue, méditation sur la fuite de tout, et du temps, est en contradiction formelle avec la conclusion du Temps retrouvé, pourtant à ce moment-là déjà arrêtée sinon rédigée. Proust s’en expliquera en 1914 dans une lettre à Jacques Rivière : « J’ai trouvé plus probe et plus délicat, en vérité c’est trompeur, comme artiste, de ne pas laisser voir, de ne pas annoncer que c’était justement à la recherche de la vérité que je partais, ni en quoi elle consistait pour moi. Je déteste tellement les ouvrages idéologiques, les romans à thèse où le récit n’est tout le temps qu’un fouillis des intentions de l’auteur que j’ai préféré ne rien dire. Ce n’est qu’à la fin du livre et une fois les leçons de la vie comprises que ma pensée se dévoilera. (…) Celle [la conclusion] que j’exprime à la fin du premier volume, dans cette parenthèse du bois de Boulogne que j’ai dressée là comme un simple paravent pour finir et clôturer un livre qui ne pouvait pas pour des raisons matérielles excéder 500 pages, est le contraire de ma conclusion [définitive]. » Cette tromperie dont se rend coupable l’auteur n’est aussi que la marque de l’absence, chez Proust, de rigueur narratologique, affirmation d’Antoine Compagnon qui entre bien en résonance avec mon sentiment que ce qui compte absolument, dans la Recherche, sans rien ôter à la magnifique richesse de sens du texte, c’est le style. Nous y avons beaucoup affaire à un charmeur de serpents ! Et ces dernières pages de Du côté de chez Swann sont un enchantement.
Le lien entre la malice, la perversité du héros et sa vocation d’écrivain ? AC y revient … au prix d’un désagréable : « Et c’est de cela dont je voudrais parler ». Les cuirs journalistiques finissent par nous imprégner, tous, et les puristes n’y feront rien ; le français tel qu’on le parle s’écarte lentement mais hélas sûrement des chemins où nous avaient conduits les instituteurs rigoureux de nos enfances, eux-mêmes je le crains disparus à jamais.
Quoi qu’il en soit : AC voudrait en parler. Mais j’ai du mal à saisir clairement le fil de l’argumentation. Il démarre de fait sur Bergotte, un rappel de son dédoublement, lui qui transpose la langue de ses frères et sœurs dans son style, unique, et la proscrit du coup de sa propre élocution. Dédoublement nécessaire, dit AC. Soit. Mais comment articule-t-il logiquement ce rappel avec l’affirmation d’une rivalité entre le héros et Bergotte comme avec le soulignement du premier expérimentant précocement l’alternance du désir d’écrire et de l’incapacité où il se trouve d’y donner suite ? Il cite, à la fin de Combray, l’abattement de l’écrivain en herbe qui veut écrire mais ne sait quoi : « Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la littérature, malgré les encouragements que m'avait donnés Bloch. Ce sentiment intime, immédiat, que j'avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes les paroles flatteuses qu'on pouvait me prodiguer, comme chez un méchant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa conscience. » Mais il ne lit pas ceci, quelques lignes plus haut, qui justifie la citation qu’il fait : « … puisque je voulais un jour être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon esprit s'arrêtait de fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je n'avais pas de génie (…) » ; il reprendra le passage plus loin. Ici, ce qui intéressait AC, c’est cette référence – troublante, dit-il – à un escroc que l’on prendrait pour un être moral, lorsqu’il s’agit d’élaborer une image de l’écrivain en mal de sujet. Il semble lire là, à travers les termes qu’il emploie pour commenter les lignes qu’il cite, tromperie, mensonge, imposture, fêlure morale, un ressort de l’argumentation dont j’ai dit plus haut que je peinais à l’entrevoir.
En tout cas, dans l’impuissance affirmée, dans l’hypocrisie et l’imposture suggérées qu’un sentiment de culpabilité accompagne sans doute, pense-t-il, avec la nécessité d’y faire face, AC lit la situation de Proust en 1913, année mal commencée par les refus des éditeurs sollicités, refus qui l’éprouvent, même s’il reste discret dans sa correspondance. Avec l’accord de Grasset et la suite, la revanche va venir, mais il y a en parallèle la passion pour Agostinelli, et la fuite et la mort au début de l’année suivante de ce dernier.
Je reste très étonné que Compagnon n’ait pratiquement rien dit dans ce ‘‘Proust en 1913’’ sur ce drame aux proportions intimes probablement formidables, même si – mais dans un constat plat et froid de vingt secondes – il signale ici que le renouvellement de l’œuvre en sera la conséquence. Proust, dont il traque les tâtonnements rédactionnels, a-t-il à ce point effacé les traces ? Peut-être le réinvestissement dans le travail d’écriture masqué a-t-il eu des effets thérapeutiques suffisants. Mais enfin, l’occultation de l’épisode me surprend. Il est vrai qu’avec DSK et Cahuzac, on vient d’avoir des exemples instructifs de fonctionnements duels hermétiquement scindés.
Vieille énigme avec tout ça : A.C. veut examiner la question « Quand Proust a-t-il su qu’il avait écrit un grand roman ? » Et il a son hypothèse et sa réponse: justement là, en 1913. L’année de la déception éditoriale, l’année du drame intime, c’est donc aussi l’année de l’épiphanie littéraire, non plus du je veux devenir, mais bien du je suis devenu écrivain. Il pense même, AC, pouvoir être encore plus précis : printemps 1913, à la relecture des placards, avec la création de Vinteuil, dans la jubilation de la fusion en un de deux personnages ; Proust sent que « ça marche » - on dirait aujourd’hui : « ça va le faire » ( !) ; il ne l’a pas dit - et qu’il est à l’heure de son « Zut, zut, zut, zut », de son « Euréka ».
J’en profite pour dire à quel point ce « Zut, zut, zut, zut » m’indispose.
Le passage d’abord, à rappeler : « Le vent qui soufflait tirait horizontalement les herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer au gré de son souffle jusqu'à l'extrémité de leur longueur, avec l'abandon de choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait de nouveau réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je n'avais encore jamais fait attention. Et voyant sur l'eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel, je m'écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé : « Zut, zut, zut, zut. » Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m'en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement. »
La pauvreté de cette expression ridicule m’a toujours été une atteinte à la force du texte, et combien j’aurais préféré une bonne bordée de jurons ! Hélas, Marcel, là, n’a pas osé « y aller ». Et puis, sans doute n’était-ce pas « son genre ». ‘‘Zut’’, et ‘‘Crotte’’ sont pour moi les archétypes de cette minoration de l’expression qui donne a contrario toute sa force et sa saveur au langage dit vert. Le passage m’a dès la première lecture – et nulle part dans la Recherche aucun autre à ce point - navré ; même si ailleurs un « zut », m’a dépité: « … ce jour où, en passant sur le pont de la Vivonne, l'ombre d'un nuage sur l'eau m'eût fait crier « zut alors!» » ou paru acceptable : « Eh bien ! zut pour le ministère ! Oui, zut pour le ministère ! », mais là c’est Odette. Et je déplore que Compagnon, commentant, n’ait jamais souligné cette verrue quitte à la défendre et la justifier, mais en se montrant au moins sensible à sa mignardise, à sa « culcuterie », à sa « nunucherie », à son manque d’à propos quand il s’agit d’enthousiasme adolescent ou adulte. Merde alors !
Reprenons … Cette fusion de deux personnages antérieurs en un seul Vinteuil, Proust la fait peu après avoir entendu la sonate de Franck, jouée par Georges Enesco, incarnant par ce choix la thèse de son livre, celle de l’incohérence du moi mondain et du moi créateur (où l’on pourrait en tirant le fil retrouver la possibilité d’un développement sur les schizophrénies d’actualité : DSK – Cahuzac ?), Vinteuil à la fois vieille bête et génie. On sent, dit AC, le grand contentement de soi quand Proust, écrivant à Lucien Daudet, évoque cette fusion : « Vous me dites qu’il y a un certain sens social et des répercussions dans ce livre. J’accepte ce double compliment. Souvent, vous le savez, on dit d’un grand artiste, ‘‘à côté de son génie, c’était une vieille bête qui avait les idées les plus étroites’’, mais comme on a par avance l’idée de son génie, on ne se le figure pas en réalité étroit et ridicule ; aussi j’ai trouvé plus frappant de montrer d’abord Vinteuil vieille bête, sans laisser soupçonner qu’il a du génie, et, dans le deuxième chapitre, de parler de sa sublime sonate ».
Retour à Bergotte et à cette histoire de rivalité qui m’a semblé peu évidente. Bergotte a été lui aussi, dit AC, totalement transformé sur les placards. Et, le mot rivalité étant derechef prononcé par AC, on va vers une situation où le héros se lirait en lisant Bergotte. Est-ce bien clair, cela ? Voici au départ ce qu’on trouve dans les cahiers … AC lit : « Dès les premières fois, je fus sensible sans bien le distinguer, comme des notes qui nous charment sans nettement démêler l’air qu’elles composent (…) », ce qui va devenir finalement : « Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera, mais qu'on ne distingue pas encore, ce que je devais tant aimer dans son style ne m'apparut pas. », suivi rapidement de : « Puis je remarquai les expressions rares, presque archaïques qu'il aimait employer à certains moments où un flot caché d'harmonie, un prélude intérieur, soulevait son style ; et c'était aussi à ces moments-là qu'il se mettait à parler du «vain songe de la vie », de « l'inépuisable torrent des belles apparences », du «tourment stérile et délicieux de comprendre et d'aimer », des « émouvantes effigies qui anoblissent à jamais la façade vénérable et charmante des cathédrales », qu'il exprimait toute une philosophie nouvelle pour moi par de merveilleuses images dont on aurait dit que c'était elles qui avaient éveillé ce chant de harpes qui s'élevait alors et à l'accompagnement duquel elles donnaient quelque chose de sublime. » Ces lignes n’ont pas été lues, mais rapidement commentées, AC signalant que c’est dans Anatole France que Proust a pris les expressions citées. Il fait ensuite allusion à cette extase qui viendra de la phrase, avant de venir, plus tard, d’éléments extérieurs, sensoriels, visuels, s’adossant sans le lire à ceci : « Un de ces passages de Bergotte, le troisième ou le quatrième que j'eusse isolé du reste, me donna une joie incomparable à celle que j'avais trouvée au premier, une joie que je me sentis éprouver en une région plus profonde de moi-même, plus unie, plus vaste, d'où les obstacles et les séparations semblaient avoir été enlevés. »
Ce sont ces lectures de Bergotte, dit AC, qui font rêver le héros d’un destin d’écrivain. Mais c’est tout de suite l’échec. Il lit (sauf ce que je mets entre {}): « {Je rêvais que Mme de Guermantes m'y faisait venir, éprise pour moi d'un soudain caprice ; tout le jour elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main, en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait, le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes et rouges et m'apprenait leurs noms.} Elle me faisait lui dire le sujet des poèmes que j'avais l'intention de composer. Et ces rêves m'avertissaient que, puisque je voulais un jour être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon esprit s'arrêtait de fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je n'avais pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale l'empêchait de naître. » J’ai déjà donné plus haut dans un cadre d’explication logique (selon moi) les lignes lues.
Et le marasme ici pointé, dit AC, s’approfondit encore juste après l’apparition de la duchesse dans l’église de Combray: « Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu'auparavant de n'avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre.»
Ce leitmotive du manque de disposition, de talent, joint à l’aspiration à la célébrité est itératif. AC en signale le point de départ dans les cahiers de 1911 dont il lit de larges extraits : « Elle [Mme de Guermantes] me faisait raconter le sujet des {romans, poèmes} que je devais composer et ce m’était un avertissement que puisque je voulais être écrivain, il était temps de penser à ce que je voulais écrire, mais dès que je me le demandais, tâchant de trouver un sujet philosophique d’une profondeur infinie, mon esprit cessait aussitôt de fonctionner, je ne voyais plus que du noir devant moi, je sentais que je n’avais aucun génie, peut-être était-ce une maladie qui l’empêchait de naître. J’étais inquiet, je cherchais à qui je pourrais demander conseil, à notre curé, à notre médecin. Malgré les avis de Bloch, je renoncerais à faire des lettres car ce sentiment intime, immédiat, de mon néant prévalait contre les compliments qu’on pouvait me faire, comme pour {un méchant, un criminel méchant} dont chacun célèbre les bonnes actions qui pendant ce temps connaît la noirceur de sa mauvaise conscience ».
Il fait pourtant état d’extases. Passage célèbre des cahiers, dit AC [célèbre pour qui ? Qui a accès aux cahiers, hormis les chercheurs ? Célèbre dans le milieu de la recherche proustienne ? Est-ce être bien célèbre, cela ?]. Il lit : « C’est de ces promenades solitaires que je fis à l’automne du côté de Méséglise que date une des lois vraiment immuables de ma vie spirituelle. Tout d’un coup, tandis qu’une image passait sous mes yeux ou dans ma pensée, je sentais un plaisir particulier, une sorte de profondeur, qu’il y avait quelque chose sous elle, une réalité plus profonde. » Malgré l’absence de grand sujet, l’intuition de moments poétiques révélateurs est là, dit AC. Il continue à lire les cahiers : « Ce n’est jamais la grandeur, la valeur rationnelle d’une idée, qui m’a depuis donné la sensation de sa beauté, qui m’a dit voilà, il y a du beau, du vrai, il y a quelque chose à creuser, c’est quelque image qui était a priori sans valeur intellectuelle, quelque clocher filant dans une perspective …» ; avec en marge : « Zut, que c’est beau », et puis : « Quelquefois, au lieu de coups de parapluie de droite et de gauche, l’exaltation de ma pensée s’échappait en des mots qui ne la traduisaient pas plus clairement, je criais ‘‘Zut, zut, que c’est beau, etc.’’ en riant de bonheur. En entendant ce ‘‘zut’’, je m’arrêtais malgré la pluie qui commençait à tomber … ». On sait mon sentiment sur ces accès de ‘‘zuttisme’’. AC dit : petite révélation ici de ce qui est le motif de la création, accompagnée en bas de page d’une notation intéressante : « Dans cet ordre d’idées, les petits pastiches qu’on a lus de moi ne sont que la continuation de l’effort qui commence sur le Pont Vieux », dévoilant une confusion entre le héros et l’auteur (Proust) – l’auteur IRL comme disent les geeks (les internet-addicts), où IRL est à comprendre : In Real Life – desdits pastiches.
Toute une réflexion s’élabore là, dit AC, sur l’échec philosophique et la poésie des petites choses, qu’on retrouvera dans le roman achevé. Il pointe alors l’affaire des clochers de Martinville, reprise d’un texte paru en 1907 dans le Figaro : ‘‘Impressions de route en automobile’’. Etrange situation dit-il car ce texte, élaboré à l’âge adulte (Proust a 36 ans en 1907) est attribué au héros tout jeune. En 1918, quand Proust inclura dans ‘‘Pastiches et Mélanges’’ l’article du Figaro, il l’accompagnera d’une note où il dit de cette page « qu’elle n’a été citée que partiellement dans Du côté de chez Swann comme un exemple de ce que j’écrivis dans mon enfance. Et dans le quatrième volume non encore paru d’A la recherche du temps perdu, la publication dans le Figaro de cette page remaniée est le sujet de presque tout un chapitre ».
Cet épisode des clochers apparaît en tout cas dit AC comme reliant pour la première fois l’extase des petites choses et l’écriture , de façon néanmoins encore implicite. Il lit : « Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d'analogue à une jolie phrase, puisque c'était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela m'était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j'ai retrouvé depuis et auquel je n'ai eu à faire subir que peu de changements : ‘‘Seuls, s'élevant du niveau de la plaine ….’’ {c’est l’article du Figaro (allégé); avec cette chute, l’ayant recopié : quand} j'eus fini de l'écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu'elle [cette page] m'avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu'ils cachaient derrière eux, que comme si j'avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête.»
Curieux collage quand même, dit AC, que ce morceau ; et pourquoi une telle joie ? Il avance : … voir là un moment révélateur de la naissance de l’art et l’ouverture de la possibilité d’un triomphe. Et il revient au thème de Proust acquérant la certitude de son statut d’écrivain. Il avait parlé du printemps 1913, de l’invention de Vinteuil, il parle maintenant de la fin de l’année, avec la publication du roman, y évoquant le motif prolongé de l’attente de la publication de l’article du héros dans le Figaro. Le discours d’AC m’a semblé un peu flottant, incertain, déstructuré, confus, débouchant in fine sur un retour au mois de Janvier et à des lettres à Lucien Daudet et Louis de Robert dont il lit des extraits. Ainsi (adressée au second, sauf erreur) : « Quand je lis une phrase où je reconnais une idée ou une image à laquelle j’ai pensé, que j’ai trouvée détestable et bien au-delà de laquelle j’ai la conscience ou le souvenir d’être allé moi qui suis peu de choses, eh bien il me vient de l’accablement ». Traduction d’AC : il lit chez d’autres ce qui l’a privé en particulier de la NRF, il pense probablement à Péguy, il pense à des formulations que lui n’a pas retenues parce que médiocres et que la NRF loue, il en éprouve un malaise devant l’aveuglement des lecteurs. Et cette réaction, mais totalement inversée, elle apparaît dans le roman. AC lit : « Un jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à propos d'une vieille servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de l'écrivain rendait encore plus ironique, mais qui était la même que j'avais si souvent faite à ma grand'mère en parlant de Françoise, une autre fois que je vis qu'il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vérité qu'étaient ses ouvrages une remarque analogue à celle que j'avais eu l'occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur Françoise et M. Legrandin qui étaient certes de celles que j'eusse le plus délibérément sacrifiées à Bergotte, persuadé qu'il les trouverait sans intérêt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai n'étaient pas aussi séparés que j'avais cru, qu'ils coïncidaient même sur certains points, et de confiance et de joie je pleurai sur les pages de l'écrivain comme dans les bras d'un père retrouvé. »
Oui, dit AC, renversement de situation, car dans la lettre à Louis de Robert qu’on vient de citer, où il évoque son accablement, Proust écrivait : « C’est ce qui fait que quelquefois je me demande si j’ai raison de publier ce livre, sentant que je suis sur les autres - par conséquent sur des points où j’ai la chance d’être plus impartial - en si profond désaccord avec les moins bêtes de mes contemporains [comprendre : les gens de la NRF, dit AC] ». On est là dans la période où il a été partout refusé. Au même Louis de Robert, encore : « J’avoue que j’ai un peu le délire de la persécution, mais je n’ai nullement celui des grandeurs » ; à René Blum qu’il contacte en vue d’une publication chez Grasset à compte d’auteur (Blum finalement l’aidera) et qui lui dit : « Vous avez trop de talent pour payer vos éditions comme un amateur », il répond : « Sauf le talent que j’ignore », ce qu’AC traduit par : ‘‘J’ignore si j’ai du talent’’. Au début de 1913 il connaît les mêmes phases de doute que son héros et c’est Louis de Robert qui l’encourage, comme Bloch dans le roman : « Soyez rassuré, vous triompherez au bout du compte et vous goûterez la gloire pure qui vient d’en haut, celle que nous souhaitons tous et que vous méritez l’un des premiers parmi nous », lui rapportant le mot d’une amie, « Ah ! Marcel Proust, celui qui a tant de talent ». En juin, devant les deuxièmes épreuves, Louis de Robert crie son admiration, puis Lucien Daudet (sa mère, Mme Alphonse Daudet les a lues elle aussi et aimées) ; et Proust communique les réactions de l’un à l’autre. A Louis de Robert qui lui a fait la joie de le féliciter : « … cette joie n’a pas été unique. Deux êtres d’élite à qui j’ai cette semaine seulement fait connaître mon livre en ont reçu une impression qui, même en défalquant de leurs termes tout ce qui peut être la part de la tendresse et de l’aveuglement, reste encore infiniment au-dessus de tout ce que j’avais pu supposer ».
Julia Allard, épouse Daudet, peinte par Renoir
Femme de lettres, salon littéraire tous les jeudis (c’est chez elle que François Mauriac rencontre Proust en 1918) , collaboratrice très impliquée d’Alphonse Daudet (celui-ci dira : « Pas une page qu’elle n’ait revue ou retouchée » ; et Jules Lemaître, la présentant dans un ouvrage publié en 1898, renvoie à sa collaboration avec le ‘‘grand homme’’ telle qu’elle l’a elle-même définie : « Notre collaboration, un éventail japonais ; d’un côté, sujet, personnages, atmosphère ; de l’autre, des brindilles, des pétales de fleurs, la mince continuation d’une branchette, ce qui reste de couleur et de piqûre d’or au pinceau du peintre. Et c’est moi qui fais ce travail menu, avec la préoccupation du dessus et que mes cigognes envolées continuent bien le paysage d’hiver ou la pousse verte aux creux bruns des bambous, le printemps étalé sur la feuille principale. »), son jugement est incontestablement précieux.
Lucien et Mme Daudet, de Robert, il y a là un début de récompense, dit AC. Mme Daudet a écrit à Proust. Il répond : « Il n’y avait pas d’épreuve que je puisse estimer plus redoutable et plus probante que celle-là, votre lecture. » Il ajoute : « Comme, dans les pages auxquelles vous faites allusion avec tant de bonté, je me suis rassuré auprès de la pensée si vaste de Bergotte , de même mon admiration pour vous me donnait confiance ». Admiration, dit AC, vaut ici certificat de rencontre, de ressemblance, et Proust s’intéresse aux convergences accidentelles qui rassurent. Lucien Daudet lui signale une phrase qui lui a rappelé sa mère : « Divisant la hauteur d'un arbre incertain, un invisible oiseau s'ingéniait à faire trouver la journée courte, explorait d'une note prolongée la solitude environnante, mais il recevait d'elle une réplique si unanime, un choc en retour si redoublé de silence et d'immobilité qu'on aurait dit qu'il venait d'arrêter pour toujours l'instant qu'il avait cherché à faire passer plus vite» , et c’est une phrase que Proust a beaucoup retravaillée. Celui-ci la rapproche d’un vers de Mme Daudet : « Son vol est un circuit dessiné par la voix », ajoutant : « Mme Daudet peut être certaine que s’il y a rencontre, il n’y a jamais eu plagiat. Eussé-je connu cette pièce avant d’avoir écrit cette page, en réalité écrite depuis des années, que j’aurais été incapable d’y introduire quelque chose qui ne serait pas de moi. »
Et Bergotte ? Il est en abîme dans Combray, dit Antoine Compagnon qui y retourne. Il y a, on le voit à travers les placards, totalement transformés en avril-mai 1913, des pages essentielles sur la reconnaissance de lui-même dans Bergotte, sur le désir du héros de connaître en toutes choses l’opinion de Bergotte : « Malheureusement sur presque toutes choses j'ignorais son opinion. Je ne doutais pas qu'elle ne fût entièrement différente des miennes, puisqu'elle descendait d'un monde inconnu vers lequel je cherchais à m'élever : persuadé que mes pensées eussent paru pure ineptie à cet esprit parfait, j'avais tellement fait table rase de toutes, que quand par hasard il m'arriva d'en rencontrer, dans tel de ses livres, une que j'avais déjà eue moi-même, mon cœur se gonflait comme si un Dieu dans sa bonté me l'avait rendue, l'avait déclarée légitime et belle. » AC veut préciser : cette idée de rencontre légitimante est une addition du début de 1913 sur la dactylographie. Il lit la suite : « Il arrivait parfois qu'une page de lui disait les mêmes choses que j'écrivais souvent la nuit à ma grand'mère et à ma mère quand je ne pouvais pas dormir, si bien que cette page de Bergotte avait l'air d'un recueil d'épigraphes pour être placées en tête de mes lettres. Même plus tard, quand je commençai de composer un livre, certaines phrases dont la qualité ne suffit pas pour décider à le continuer, j'en retrouvai l'équivalent dans Bergotte. Mais ce n'était qu'alors, quand je les lisais dans son œuvre, que je pouvais en jouir ; quand c'était moi qui les composais, préoccupé qu'elles reflétassent exactement ce que j'apercevais dans ma pensée, craignant de ne pas « faire ressemblant », j'avais bien le temps de me demander si ce que j'écrivais était agréable ! Mais en réalité il n'y avait que ce genre de phrases, ce genre d'idées que j'aimais vraiment. Mes efforts inquiets et mécontents étaient eux-mêmes une marque d'amour, d'amour sans plaisir mais profond. Aussi quand tout d'un coup je trouvais de telles phrases dans l'œuvre d'un autre, c'est-à-dire sans plus avoir de scrupules, de sévérité, sans avoir à me tourmenter, je me laissais enfin aller avec délices au goût que j'avais pour elles, comme un cuisinier qui pour une fois où il n'a pas à faire la cuisine trouve enfin le temps d'être gourmand. »
Ajout là aussi, dit AC, mais cette fois sur les placards. Passage important, dont on voit une amorce au verso d’une première dactylographie , datable de mars ou avril 1913 : « Je pourrais dire quand je lis l’article que je le lis comme du Bergotte, c’est-à-dire sans avoir plus de scrupules, etc. »
Ce motif, la rencontre de phrases de lui chez Bergotte, est de 1913. Mais AC veut regarder en amont, dans les manuscrits, l’origine de ces phénomènes de ‘‘reconnaissance’’. Quelques mots ainsi, lus dans les cahiers : « Bergotte parlait de sa cuisinière ou de ses pantoufles avec les mêmes belles expressions que l’on n’emploie d’habitude que pour le langage cérémonieux des vérités philosophiques. » C’est cela qu’il retrouve chez lui, Bergotte comparant ainsi le plumeau de sa cuisinière au sceptre du roi Agamemnon. Curieuse cette analyse de Compagnon, qui s’installe en quelque sorte à l’intérieur du roman s’élaborant comme à l’intérieur d’un monde en cours d’évolution, mais autonome, un monde parallèle mais de même réalité que le nôtre, où évoluent un écrivain confirmé et un écrivain en gestation, totalement indépendants l’un de l’autre, le second examinant les résonances du premier dans sa sensibilité littéraire sans aucune allusion au fait que c’est lui-même qui le créant les crée. Certes, Bergotte émane en partie d’Anatole France, nous dit-on, et Proust peut être conscient de son goût au moins initial pour certaines des pratiques langagières de ce dernier, mais quand même, cette façon de commenter la fiction en oubliant qu’elle en est une me semble, pour emprunter à AC son propre vocabulaire du jour, troublante.
Il cite encore, à l’appui de sa présentation, au sens – il ne l’a pas explicité ainsi - d’un plaidoyer pro domo de Proust : « Je remarquai aussi dans la façon dont Swann me parla de Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui était pas particulier, mais au contraire était dans ce temps-là commun à tous les admirateurs de l'écrivain, à l'amie de ma mère, au docteur du Boulbon. Comme Swann, ils disaient de Bergotte : « C'est un charmant esprit, si particulier, il a une façon à lui de dire les choses un peu cherchée, mais si agréable. On n'a pas besoin de voir la signature, on reconnaît tout de suite que c'est de lui. » Mais aucun n'aurait été jusqu'à dire : « C'est un grand écrivain, il a un grand talent.» Ils ne disaient même pas qu'il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce qu'ils ne le savaient pas. Nous sommes très longs à reconnaître dans la physionomie particulière d'un nouvel écrivain le modèle qui porte le nom de « grand talent » dans notre musée des idées générales. Justement parce que cette physionomie est nouvelle, nous ne la trouvons pas tout à fait ressemblante à ce que nous appelons talent. Nous disons plutôt originalité, charme, délicatesse, force ; et puis un jour nous nous rendons compte que c'est justement tout cela le talent. »
Cette appréciation du talent de Bergotte, collage absent du manuscrit, absent de la dactylographie, elle est d’avril-mai 1913, et signe la prise de conscience par un grand écrivain de son talent. Le passage a été très remarqué, par Mme Daudet, mais aussi par Lucio d’Ambra (1880-1939 ; de son vrai nom Renato Eduardo Manganella ; scénariste et réalisateur italien, également journaliste, critique littéraire, dramaturge, directeur artistique de compagnies théâtrales et directeur de théâtre) qui affirme dans la Scena contemporanea que Proust sera, à l’horizon du demi-siècle, égalé à Stendhal, tous deux, Mme Daudet et lui, clairement conscients de la mise en abîme.
Après tant de rebuffades, dans le courant de 1913 - et Antoine Compagnon veut conclure là-dessus - en relisant et remaniant son texte sur épreuves, Proust comprend ce qui se passe, et la grandeur de ce qu’il est en train d’élaborer. AC en lit la trace au terme des dialogues implicites du héros avec Bergotte, entre « se lire comme si on était un autre » et « lire un autre comme soi-même », dans ce retour (in Albertine disparue) sur l’article dans le Figaro : « Le surlendemain matin je me réjouis que Bergotte fût un grand admirateur de mon article, qu’il n’avait pu lire sans envie. Pourtant au bout d’un moment ma joie tomba. En effet Bergotte ne m’avait absolument rien écrit. Je m’étais seulement demandé s’il eût aimé cet article, en craignant que non. A cette question que je me posais, Mme de Forcheville m’avait répondu qu’il l’admirait infiniment, le trouvait d’un grand écrivain. Mais elle ne m’avait pas dit que je dormais : c’était un rêve. Presque tous répondent aux questions que nous nous posons par des affirmations complexes, mises en scène à plusieurs personnages, mais qui n’ont pas de lendemain. »
On va s’arrêter là, sur une fin qu’Antoine Compagnon veut ouverte puisqu’il dit de ce chantier 2013 qui m’a paru riche en même temps qu’alourdi de bien des choses et constamment incertain : « Peut-être le reprendrons-nous un jour ? ». Never say never ….
Alain Connes, Alexandre Grothendieck, Marcel Proust… et Isabelle Serça - Séminaire du 9/4/2013
'‘Intelligence proustienne et imaginaire mathématique’’....... ou l’inverse ?
Alain Connes. Né en 1947. Mathématicien éminent, multi récompensé (médaille Fields en 1982 ; prix Crafoord en 2001 ; médaille d’argent (1977), puis d’or (2004) du CNRS, j’en passe ; professeur au Collège de France depuis 1984).
Oui, mathématicien éminent mais aussi penseur multicartes puisqu’on le trouve débattant à l’Ircam (janvier 2012 ?) avec Pierre Boulez autour de la musique et ici, au séminaire d’Antoine Compagnon pour parler de Proust.
Impressionnant, bien sûr.
Voyons l’affaire. Je me suis contenté d’une écoute linéaire, quelques notations prises à la volée, sans plus, de l’enregistrement audio de son intervention. Deux noms reviennent :
Alexandre Grothendieck, mathématicien prodigieux, probablement génial, et individu parfaitement marginal qui termine une longue existence (il est né en 1928) en ermite quelque part dans les Pyrénées, ayant renoncé aux mathématiques depuis près de quarante ans tout en interdisant qu’on prenne connaissance des milliers de pages de calcul qu’il a laissées derrière lui, avouant avoir eu trois passions dans sa vie, les femmes (à qui il a fait au passage un certain nombre d’enfants), les mathématiques (qu’il a également et magnifiquement ensemencées) et la méditation. Apatride, brièvement professeur au Collège de France avant d’être débarqué par ses collègues, il a fait le tour de sa démarche intellectuelle dans un volumineux ouvrage : Récoltes et Semailles, dont Alain Connes a curieusement affirmé qu’il était introuvable et surtout, dorénavant non consultable sur internet ( ?). On le téléchargera pourtant sans difficulté à l’adresse suivante : http://www.math.jussieu.fr/~leila/grothendieckcircle/RetS.pdf
Isabelle Serça est sa seconde référence, plus inattendue. Professeur de littérature à l’Université de Toulouse-Le Mirail, elle a assuré chez Antoine Compagnon le 27/02/2007 un séminaire présenté ici-même . J’ai relu par acquit de conscience mon compte-rendu. Il contient quelques rosseries accessoires que j’avais oubliées (il me semble que je rédige moins « potache » six ans après ; on vieillit …). Alain Connes, lui, avait apprécié la présentation et, si j’ose dire, réciproquement, car il nous lit (trop) longuement un courrier de demande d’éclaircissements fort respectueux que lui a adressé Isabelle Serça, sensible, sur le thème du temps (proustien ; son séminaire s’intitulait d’ailleurs « Proust, littérature et mémoire : Ecrire le temps »), au chapitre qu’il a pris en charge (Réflexion sur le temps) dans l’ouvrage à trois rédigé avec André Lichnérowicz et Marcel-Paul Schutzenberger : Triangle de pensées (chez Odile Jacob). Il en profitera, en toute fin d’exposé pour faire la brève promotion du livre dont la sortie est prévue en mai prochain chez le même éditeur , toujours si j’ai bien compris sur le thème du temps, cosigné cette fois avec son épouse et celui qui fut son directeur de thèse, Jacques Dixmier, né en 1924, dont j’ai dû, au temps de ma jeunesse folle, utiliser les Eléments de mathématiques.
L’exposé d’Alain Connes ? Ampleur wagnérienne de l’œuvre, vie et travail de recherche (mathématique / littéraire) fusionnant dans l’effort de construction d’une œuvre d’art où ils finissent par ne plus se distinguer, Alain Connes a rapproché, dès le début, Alexandre Grothendieck et Marcel Proust, faisant du Récoltes et Semailles du premier, sa Recherche du Temps Perdu. Après une brève remarque sur la pulsion de recherche du mathématicien qui serait du même ordre que la pulsion sexuelle, d’après Grothendieck - on va rejoindre le plaisir textuel chez Barthes – , il lit quelques lignes de la Recherche et un extrait de Récoltes et Semailles relatif à la quête de la vérité, qu’il apparente aux efforts de Proust pour démêler son confus sentiment d’un quelque chose à déchiffrer et qui lui échappe (la petite madeleine, les arbres d’Hudimesnil, les clochers de Martinville). Rien noté du texte de Grothendieck. Pour Proust, il a lu :
« Quand j'essaye de faire le compte de ce que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fût le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que c'est cet automne-là, dans une de ces promenades, près du talus broussailleux qui protège Montjouvain, que je fus frappé pour la première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression habituelle. Après une heure de pluie et de vent contre lesquels j'avais lutté avec allégresse, comme j'arrivais au bord de la mare de Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles où le jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l'averse reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer au gré de son souffle jusqu'à l'extrémité de leur longueur, avec l'abandon de choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait de nouveau réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je n'avais encore jamais fait attention. Et voyant sur l'eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel, je m'écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé : « Zut, zut, zut, zut. » Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m'en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement. »
Et :
« Je résolus de laisser provisoirement de côté les objections qu'avaient pu faire naître en moi contre la littérature ces pages des Goncourt. Même en mettant de côté l'indice individuel de naïveté qui est frappant chez le mémorialiste, je pouvais d'ailleurs me rassurer à divers points de vue. D'abord, en ce qui me concernait personnellement, mon incapacité de regarder et d'écouter, que le journal cité avait si péniblement illustrée pour moi, n'était pourtant pas totale. Il y avait en moi un personnage qui savait plus ou moins bien regarder, mais c'était un personnage intermittent, ne reprenant vie que quand se manifestait quelque essence générale, commune à plusieurs choses, qui faisait sa nourriture et sa joie. Alors le personnage regardait et écoutait, mais à une certaine profondeur seulement, de sorte que l'observation n'en profitait pas. Comme un géomètre qui, dépouillant les choses de leurs qualités sensibles, ne voit que leur substratum linéaire, ce que racontaient les gens m'échappait, car ce qui m'intéressait, c'était non ce qu'ils voulaient dire, mais la manière dont ils le disaient, en tant qu'elle était révélatrice de leur caractère ou de leurs ridicules ; ou plutôt c'était un objet qui avait toujours été plus particulièrement le but de ma recherche parce qu'il me donnait un plaisir spécifique, le point qui était commun à un être et à un autre. Ce n'était que quand je l'apercevais que mon esprit – jusque-là sommeillant, même derrière l'activité apparente de ma conversation, dont l'animation masquait pour les autres un total engourdissement spirituel – se mettait tout à coup joyeusement en chasse, mais ce qu'il poursuivait alors – par exemple l'identité du salon Verdurin dans divers lieux et divers temps – était situé à mi-profondeur, au delà de l'apparence elle-même, dans une zone un peu plus en retrait. Aussi le charme apparent, copiable, des êtres m'échappait parce que je n'avais plus la faculté de m'arrêter à lui, comme le chirurgien qui, sous le poli d'un ventre de femme, verrait le mal interne qui le ronge. J'avais beau dîner en ville, je ne voyais pas les convives, parce que quand je croyais les regarder je les radiographiais. »
Alain Connes évoque ensuite la délectation particulière qu’est, pour le mathématicien, la lecture de Proust, une lecture qui peut se faire en ouvrant le texte au hasard, pour meubler richement un moment de désœuvrement, délassement d’une trop grande tension dans la rigueur, mais aussi éblouissement de voir l’intuition se réconcilier avec la liberté poétique. Il passe de là - et il s’adosse pour cela explicitement au point de vue de Grothendieck - voulant faire aussi un lien avec le thème général du cours mis en avant par Antoine Compagnon (je m’aperçois qu’ils ont tous deux les mêmes initiales : AC, ce qui dissuade pour cette fois d’y recourir …) à l’importance de l’innocence, de l’approche candide , de l’oubli provisoire de tout fatras pédantesque pour s’ouvrir à la possibilité d’une découverte. En quelque sorte : Pavés inégaux de la cour de l’hôtel de Guermantes et Géométrie non commutative (une sinon la spécialité d’Alain Connes), même combat !
Temps proustien et Orbite du flot de Kronecker. Alain Connes, en deuxième partie d’exposé, se recentre plus particulièrement sur le temps en commençant par le mail évoqué ci-dessus d’Isabelle Serça. Il a préparé un petit film qu’il projette (qu’évidemment, enregistrement audio oblige, je n’ai pas vu, mais qu’il a tenu à s’efforcer de décrire), destiné à éclairer ‘‘géométriquement’’ le phénomène central de la mémoire involontaire qui fait du passé un morceau extatique de présent. Dans ce phénomène, des temps très éloignés en termes physiques (où le temps se déploie linéairement, sans réversibilité possible) deviennent des expériences intimes simultanées où l’on vit maintenant et autrefois dans une identité profonde qui excède la juxtaposition par la création d’une spatialité extratemporelle. Alain Connes a recours à la métaphore de l’orbite d’un flot de Kronecker enroulé sur un tore. Evidemment, dit comme cela …. Le vocabulaire a sa poésie mais le concept sous-jacent est compliqué et s’adresse uniquement à de « vrais » mathématiciens de niveau universitaire. Dans les faits, c’est d’un flot du temps, au sens le plus commun, qu’il est bien question, et d’une représentation de ce flot susceptible d’amener proches l’un de l’autre deux instants linéairement séparés (dans la version physique du temps comme flux linéaire, de l’instant comme point sur une droite). Et si ce flux / flot linéaire est représenté par une ficelle que l’on laisse progressivement remplir une boîte dans laquelle elle s’emmêle, il ne me semble pas difficile de concevoir que des mouvements imprimés à la boîte en la secouant puissent en démêlant/ré-emmêlant aléatoirement ladite ficelle conduire à des croisements qui font se toucher deux points qui seraient très éloignés l’un de l’autre si on la dépliait. On pourrait assimiler la boîte à notre mémoire, remplie progressivement de façon linéaire (la ficelle des instants de la physique élémentaire) par l’enregistrement du fil/flux/flot des événements successifs mais dans laquelle le choc de sensations extérieures crée l’analogue de mouvements de convection dans un liquide, au gré desquels, des empreintes passées viennent se superposer aux enregistrements en cours, c’est-à-dire au présent. Etc.
Quand la vidéo sera accessible, je regarderai le petit film d’Alain Connes. Il est sans doute « parlant » .
Il évoque le début ‘‘hallucinatoire’’ de Combray où se montre, dit-il, que la topologie (la structure continue) du temps ordinaire, dans les phases de réveil ou d’endormissement, s’affaiblit et avoue qu’il lui est arrivé de rêver de l’espace de Hilbert en tant que chaise, aveu assez abscons en soi, mais qui me rappelle, et il ne les faisait pas dans un état second, que dans ses cours d’analyse à l’Ecole Polytechnique, années 1960, Laurent Schwartz avait une fois pris le bureau qui trônait sur l’estrade comme exemple de la notion qu’il était en train d’introduire, qui sait, pourquoi pas justement celle d’espace de Hilbert ?
Alain Connes lit un passage du Temps retrouvé significatif d’une interrogation qui pourrait être aussi, éventuellement, celle du mathématicien sur le point d’entrevoir un nouvel espace. On est tout près de la découverte et le temps se suspend. Voici: « Je glissais rapidement sur tout cela, plus impérieusement sollicité que j'étais de chercher la cause de cette félicité, du caractère de certitude avec lequel elle s'imposait, recherche ajournée autrefois. Or, cette cause, je la devinais en comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné où le bruit de la cuiller sur l'assiette, l'inégalité des dalles, le goût de la madeleine allaient jusqu'à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai, l'être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu'elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu'elle avait d'extra-temporel, un être qui n'apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l'essence des choses, c'est-à-dire en dehors du temps. Cela expliquait que mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j'avais reconnu, inconsciemment, le goût de la petite madeleine, puisqu'à ce moment-là l'être que j'avais été était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l'avenir. Cet être-là n'était jamais venu à moi, ne s'était jamais manifesté qu'en dehors de l'action, de la jouissance immédiate, chaque fois que le miracle d'une analogie m'avait fait échapper au présent. Seul il avait le pouvoir de me faire retrouver les jours anciens, le Temps Perdu, devant quoi les efforts de ma mémoire et de mon intelligence échouaient toujours. »
Alain Connes, dans les dernières minutes, tient à dire l’émotion ressentie à l’écoute de l’émissiion de Roger Stéphane, plusieurs fois citée dans ce cours ou dans des séminaires, consacrée en 1962 par Roger Stéphane à Marcel Proust, en lisant une réflexion de ce dernier dictée à Céleste Albaret peu avant de s’éteindre : « Et puis un jour tout est changé, ce qui était détestable pour nous, qu’on nous avait toujours défendu, on nous le permet, et par exemple : « Mais je ne pourrais pas prendre du champagne ? », et là, on entend Céleste qui répond : « Mais parfaitement, si cela vous est agréable ». On n’en croit pas ses oreilles. On fait venir les marques qu’on s’était le plus défendues, et c’est ce qui donne quelque chose d’un peu vil à cette incroyable frivolité des mourants. » Lucide et dur, effectivement. Et Alain Connes de souligner combien jusqu’au bout, « l’intelligence proustienne a gardé son incandescence ».
Que dire en conclusion de ce compte-rendu ? Trois choses peut-être. Qu’il n’a pas été désagréable à suivre – Qu’il me semble toujours aussi impossible de donner un sens au mot vulgarisation et que, comme il fut un temps où « les français parlaient aux français », les mathématiciens, éternellement, ne peuvent parler qu’aux mathématiciens – Que je ne vois pas, sauf à se payer de mots (et j’ai eu le même sentiment lors du débat Alain Connes – Pierre Boulez à l’Ircam), la possibilité de sentir ‘‘de l’extérieur’’ ce pourtant poncif qu’est une analogie entre l’imaginaire mathématique et les intuitions poétiques. Mais je ne suis ni poète, ni un vrai mathématicien. Or, souci proustien, il faudrait ‘‘en être’’.
Post-scriptum. En marge de l’annonce de son bouquin à paraître, Alain Connes n’a pas manqué d’évoquer La classe de rhéto, d’Antoine Compagnon (compte-rendu ici-même) . Alors, puisque c’est la foire aux livres, j’en rappelle aussi un autre, Ednat, pour lequel je plaide coupable .
La Pénultième – Leçon du 02-04-2013
Antoine Compagnon reconnaît lui-même qu’il aime les débuts et pas les fins. Du coup, ses débuts n’en finissent pas. Là, on passe un gros quart d’heure à redire ce qui a déjà été dit lors de la leçon précédente. Je souris, puis je me demande de quel symptôme procrastinateur il est atteint, puis je m’énerve. Ce qui m’étonne le plus dans l’affaire, c’est qu’aucun murmure ne s’élève de l’enregistrement audio de la séance. C’est filtré ? Ou ….
..... ils se sont tous immédiatement endormis ?
SOUDAIN …
Ah ? Peut-être pour lui, mais pas pour nous ! Ça y est, on va s’y mettre ! Il est temps de se réveiller . Voyons un peu ça …..
Antoine Compagnon, donc, essaie de se relancer sur ce fantasme : voir encore le monde après qu’on l’a quitté, évoquant l’anecdote (jolie, mais tirée d’où ? il ne sait plus) de la petite fille qui se retourne ‘‘pour voir comment c’est quand elle n’est pas là’’. Il le connaît lui même d’ailleurs, ce désir, lorsqu’il est en coulisses, avant le début de son cours et qu’il entend la rumeur de l’assistance, sa convivialité en action, ce babil, ces menus propos échangés, cette aimable volière, mais de quoi parlent-ils, de moi peut-être, et que disent-ils, et qu’en disent-ils ? Et puis il entre et le bruit cesse. Le professeur s’installe, the audience is listening. Dommage ?
Il se demande si dans la scène du baiser, au début de Combray, au-delà ou en marge du besoin de cette hostie qu’est ‘‘le baiser de maman’’, il n’y aurait pas, peut-être même surtout, l’envie de rester dans l’espace des adultes auquel l’arrache la cruauté du grand-père : « Mais voici qu'avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut la férocité inconsciente de dire : « Le petit a l'air fatigué, il devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir. » Et mon père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand'mère et que ma mère la foi des traités, dit : « Oui, allons, va te coucher. » Je voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner. « Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte ! » Et il me fallut partir sans viatique (…) » On a quand même l’impression que l’interprétation proposée par AC viole quelque peu le texte. Impression personnelle.
En tout cas, s’interrogeant sur les moyens à disposition pour réaliser ce fantasme de la traversée du miroir, AC n’en voit guère qu’un, l’acte manqué, la gaffe de l’autre, d’un autre. Ainsi du faux pas d’Albertine en forme d’aveu échappé : « … j'aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j'aille me faire casser... » Aussitôt dit sa figure s'empourpra etc. »
Il n’y a pas d’expédient qui réussisse pour ‘‘assister à sa propre absence’’ dans la Recherche, et AC pense à Swann, revenant sur ses pas pour, croit-il, surprendre Odette avec Forcheville, et qui se trompe de fenêtre ! Je donne un montage du passage, bien qu’il ne l’ait pas fourni : « Parmi l'obscurité de toutes les fenêtres éteintes depuis longtemps dans la rue, il en vit une seule d'où débordait – entre les volets qui en pressaient la pulpe mystérieuse et dorée – la lumière qui remplissait la chambre (…). Il voulait savoir (…) Il se haussa sur la pointe des pieds. Il frappa. On n'avait pas entendu, il refrappa plus fort (…) On ouvrit la fenêtre, puis les volets. Maintenant, il n'y avait plus moyen de reculer et, puisqu'elle allait tout savoir, pour ne pas avoir l'air trop malheureux, trop jaloux et curieux, il se contenta de crier d'un air négligent et gai :
– Ne vous dérangez pas, je passais par là, j'ai vu de la lumière, j'ai voulu savoir si vous n'étiez plus souffrante.
Il regarda. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre, l'un tenant une lampe, et alors, il vit la chambre, une chambre inconnue. Ayant l'habitude, quand il venait chez Odette très tard, de reconnaître sa fenêtre à ce que c'était la seule éclairée entre les fenêtres toutes pareilles, il s'était trompé et avait frappé à la fenêtre suivante qui appartenait à la maison voisine ». L’épisode, dit AC, est déjà dans Jean Santeuil.
L’article dans le Figaro - la découverte de sa publication - le retient, dans Albertine disparue. Expérience de soi comme un autre, mais à travers une de ses propres productions.
Avertissement : Je mets entre accolades {} ce qu’Antoine Compagnon n’a pas lu, mais que j’intègre à la citation … Le principe est valable pour tout ce billet.
« J'ouvris le Figaro. Quel ennui ! Justement le premier article avait le même titre que celui que j'avais envoyé et qui n'avait pas paru, mais pas seulement le même titre, ... voici quelques mots absolument pareils. Cela, c'était trop fort. J'enverrais une protestation. Mais ce n'étaient pas que quelques mots, c'était tout, c'était ma signature. C'était mon article qui avait enfin paru ! Mais ma pensée qui, déjà à cette époque, avait commencé à vieillir et à se fatiguer un peu, continua un instant encore à raisonner comme si elle n'avait pas compris que c'était mon article {comme ces vieillards qui sont obligés de terminer jusqu'au bout un mouvement commencé, même s'il est devenu inutile, même si un obstacle imprévu devant lequel il faudrait se retirer immédiatement, le rend dangereux. Puis je considérai le pain spirituel qu'est un journal encore chaud et humide de la presse récente dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l'aurore, aux bonnes qui l'apportent à leur maître avec le café au lait, pain miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste le même pour chacun tout en pénétrant innombrable, à la fois dans toutes les maisons}.»
On trouve déjà l’épisode dans les cahiers 2 et 3 de 1908-1909; il devait servir d’ouverture au Contre Sainte-Beuve. Mais en version initiale, l’incertitude quant à l’auteur de l’article n’est pas là : « Bientôt, maman entra déposer près de moi d’un air de distraction complète le Figaro, mais très près de moi pour que je ne puisse pas ne pas le voir et elle disparut si vite, repoussant avec une vivacité qui la surprit la vieille bonne qui voulait entrer, que je compris immédiatement que l’article avait paru et que maman avait voulu m’en laisser la surprise et ne pas troubler ma joie en m’obligeant à la dissimuler par respect humain ». Et un peu plus bas, dans une de ces réécritures d’un même passage dont Proust est coutumier : « Bientôt maman entra aussi , il n’y avait jamais besoin d’hésiter quand on voulait comprendre ce qu’elle faisait ». Il y a une autre version dans le cahier 2 : « J’ouvris le journal. Tiens, justement, un article sur le même sujet que moi, mais c’est trop fort, juste les mêmes mots, je protesterai, mais encore les mêmes mots, ma signature, c’est mon article. Mais pendant une seconde, ma pensée, entraînée par la vitesse acquise et peut-être déjà un peu fatiguée à cette époque, continue à croire que ce n’est pas lui, comme les vieux qui continuent un mouvement commencé ; mais vite, je reviens à cette idée, c’est mon article ».
Sa première surprise passée, le héros voudrait assister à la lecture des autres, et, toujours dans ce cahier 2 : « Ce que je tiens dans ma main, ce n’est pas seulement ma pensée nue, c’est recevant cette pensée des milliers d’attentions éveillées, et pour me rendre compte du phénomène qui se passe, il faut que je sorte de moi, que je sois un instant un quelconque des dix mille lecteurs dont on vient d’ouvrir les rideaux et dans l’esprit fraîchement éveillé de qui va se lever ma pensée en une aurore innombrable, etc. Alors je prends le journal comme si je ne savais pas qu’il y a un article de moi, je sens sur ma figure la moue de mon indifférence de lecteur non averti, puis mes yeux tombent sur mon article etc. »
Simulation de l’autre, ambivalence, fêlure dit AC, division d’Ulysse pendant le récit de Démodocos … Cela va donner dans le texte définitif : « Pour apprécier exactement le phénomène qui se produit en ce moment dans les autres maisons, il faut que je lise cet article non en auteur, mais comme un des autres lecteurs du journal. Car ce que je tenais en main n'était pas seulement ce que j'avais écrit, mais était le symbole de l'incarnation dans tant d'esprits. Aussi pour le lire, fallait-il que je cessasse un moment d'en être l'auteur, que je fusse l'un quelconque des lecteurs du Figaro. »
Incidemment, en le recopiant, le membre de phrase ‘‘mais était le symbole de l'incarnation dans tant d'esprits’’ me semble bien boiteux. L’incarnation de quoi ? On attend ‘‘de son incarnation’’, non ? Enfin, après cette projection, quelle chute ! Car le héros, ici, va pouvoir traverser le miroir … et constater qu’il n’y a rien derrière ! Il se rend chez le duc et la duchesse de Guermantes, entre en conversation, s’engouffre dans la possibilité d’une allusion, car on parle d’Elstir et … : « À propos d'Elstir je l'ai nommé hier dans un article du Figaro. Est-ce que vous l'avez lu ? – Vous avez écrit un article dans le Figaro ? s'écria M. de Guermantes avec la même violence que s'il s'était écrié : « Mais c'est ma cousine. » – Oui, hier. – Dans le Figaro, vous êtes sûr ? Cela m'étonnerait bien. Car nous avons chacun notre Figaro, et s'il avait échappé à l'un de nous l'autre l'aurait vu. N'est-ce pas, Oriane, il n'y avait rien. » L’occasion est manquée et la frustration … immanquable. Le héros recevra en tout et pour tout et en termes d’accusé de réception spontané deux lettres, l’une de Mme Goupil, obscure voisine de Combray, l’autre d’un inconnu. M. de Guermantes viendra malgré tout à résipiscence, après s’être fait apporter le journal : « Quand M. de Guermantes eut terminé la lecture de mon article, il m'adressa des compliments, d'ailleurs mitigés. Il regrettait la forme un peu poncive de ce style où il y avait «de l'emphase, des métaphores comme dans la prose démodée de Chateaubriand» ; par contre il me félicita sans réserve de « m'occuper » : «J'aime qu'on fasse quelque chose de ses dix doigts. Je n'aime pas les inutiles qui sont toujours des importants ou des agités. Sotte engeance ! » ; bien maigre satisfaction d’amour propre. Quant à Bloch, jaloux, il ne concédera avoir eu connaissance de l’article que plus tard, lorsqu’il aura lui-même pu se faire publier dans le même journal.
Toujours à propos de cette hypothétique traversée du miroir, Antoine Compagnon revient à une référence de la leçon précédente et à M. de Charlus, moqué chez les Verdurin après son départ : «….nous manquons du sens de la visibilité, comme nous manquons de celui des distances, nous imaginant toute proche l'attention intéressée des gens qui, au contraire, ne pensent jamais à nous et ne soupçonnant pas que nous sommes, pendant ce temps-là, pour d'autres leur seul souci. Ainsi M. de Charlus vivait dupé comme le poisson qui croit que l'eau où il nage s'étend au delà du verre de son aquarium qui lui en présente le reflet, tandis qu'il ne voit pas à côté de lui, dans l'ombre, le promeneur amusé qui suit ses ébats ou le pisciculteur tout-puissant qui, au moment imprévu et fatal, différé en ce moment à l'égard du baron (pour qui le pisciculteur, à Paris, sera Mme Verdurin), le tirera sans pitié du milieu où il aimait vivre pour le rejeter dans un autre », où se lit aussi par avance le bannissement, qui reste encore à venir du baron.
Antoine Compagnon va ensuite dévier vers la perversité qui irrigue le roman et dont le héros de Combray a plus que sa part, mais en commençant par une anecdote à son bénéfice . Celle-ci d’une part s’inscrit dans une logique de voyeurisme ‘‘soft’’ (dira-t-on : ‘‘mou’’, par souci de francophonie ?) au sens où le voyeurisme de la scène de Montjouvain sera réputé ‘‘hard’’ (et là : ‘‘dur’’ ?), et d’autre part donne au dit héros l’occasion, l’exception confirmant la règle, de savoir garder pour lui ce dont il a été le témoin ou l’involontaire confident, contrairement aux épisodes ‘‘dame en rose’’ et ‘‘Bloch-grand’tante’’. Un bon point! Concernée, Tante Léonie. : «Monte donc voir si ta tante n'a besoin de rien. » J'entrai dans la première pièce et, par la porte ouverte, vis ma tante, couchée sur le côté, qui dormait ; je l'entendis ronfler légèrement. J'allais m'en aller doucement, mais sans doute le bruit que j'avais fait était intervenu dans son sommeil et en avait « changé la vitesse », comme on dit pour les automobiles, car la musique du ronflement s'interrompit une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle s'éveilla et tourna à demi son visage que je pus voir alors ; il exprimait une sorte de terreur ; elle venait évidemment d'avoir un rêve affreux ; elle ne pouvait me voir de la façon dont elle était placée, et je restais là ne sachant si je devais m'avancer ou me retirer ; mais déjà elle semblait revenue au sentiment de la réalité et avait reconnu le mensonge des visions qui l'avaient effrayée ; un sourire de joie, de pieuse reconnaissance envers Dieu qui permet que la vie soit moins cruelle que les rêves, éclaira faiblement son visage, et avec cette habitude qu'elle avait prise de se parler à mi-voix à elle-même quand elle se croyait seule, elle murmura : « Dieu soit loué ! nous n'avons comme tracas que la fille de cuisine qui accouche. Voilà-t-il pas que je rêvais que mon pauvre Octave était ressuscité et qu'il voulait me faire faire une promenade tous les jours ! » Sa main se tendit vers son chapelet qui était sur la petite table, mais le sommeil recommençant ne lui laissa pas la force de l'atteindre : elle se rendormit, tranquillisée, et je sortis à pas de loup de la chambre sans qu'elle ni personne eût jamais appris ce que j'avais entendu. »
Un bon point disais-je, car dans la citation suivante d’Antoine Compagnon, on retrouve une tendance au vice plus ou moins inconscient, et là - peut-on le lui compter à décharge ? - plutôt conscient. Le héros va se montrer odieux avec Françoise et prêter le flanc aux critiques d’Annie Ernaux qui trouvait là des raisons de prendre toutes ses distances avec le narrateur. Le passage concerne l’automne ‘‘où nous dûmes venir à Combray pour la succession de ma tante Léonie car elle était enfin morte’’ :
« {Cet automne-là, tout occupés des formalités à remplir, des entretiens avec les notaires et avec les fermiers, mes parents, n'ayant guère de loisir pour faire des sorties que le temps d'ailleurs contrariait, prirent l'habitude de me laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise, enveloppé dans un grand plaid qui me protégeait contre la pluie et que je jetais d'autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais que ses rayures écossaises scandalisaient Françoise, dans l'esprit de qui on n'aurait pu faire entrer l'idée que la couleur des vêtements n'a rien à faire avec le deuil et à qui d'ailleurs le chagrin que nous avions de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n'avions pas donné de grand repas funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix spécial pour parler d'elle, que même parfois je chantonnais. Je suis sûr que dans un livre – et en cela j'étais bien moi-même comme Françoise – cette conception du deuil d'après la Chanson de Roland et le portail de Saint-André-des-Champs m'eût été sympathique.} Mais dès que Françoise était auprès de moi, un démon me poussait à souhaiter qu'elle fût en colère, je saisissais le moindre prétexte pour lui dire que je regrettais ma tante parce que c'était une bonne femme, malgré ses ridicules, mais nullement parce que c'était ma tante, qu'elle eût pu être ma tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune peine, propos qui m'eussent semblé ineptes dans un livre.»
Démon … de la perversité, dit AC, qui en profite pour en appeler à Edgar Poe et Baudelaire. C’est, dit-il, un ajout tardif, sur les placards, développant un brouillon où la malice était moindre et qu’il nous lit : « Enveloppé dans une grande houppelande grise, contemplé avec une muette réprobation par Françoise, quand je causais avec elle, le démon me poussait à la contredire afin qu’elle fût en colère etc. »
Le narrateur, malgré tout, dans le texte définitif, exprimera un jugement critique sur le peu sympathique comportement de jeunesse qu’il décrit: « Si alors Françoise, remplie comme un poète d'un flot de pensées confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s'excusait de ne pas savoir répondre à mes théories et disait : « Je ne sais pas m'esprimer », je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et brutal digne du docteur Percepied ; et si elle ajoutait : « Elle était tout de même de la parentèse, il reste toujours le respect qu'on doit à la parentèse », je haussais les épaules et je me disais : « Je suis bien bon de discuter avec une illettrée qui fait des cuirs pareils », adoptant ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin d'hommes dont ceux qui les méprisent le plus dans l'impartialité de la méditation, sont fort capables de tenir le rôle, quand ils jouent une des scènes vulgaires de la vie. » Antoine Compagnon glisse, mais la syntaxe de la réserve critique n’est absolument pas claire, ou alors si elle l’est, c’est que la phrase est à étages, introduisant : ceux qui font des cuirs, ceux qui méprisent ceux qui font des cuirs, enfin ceux qui méprisent ceux qui méprisent ceux qui font des cuirs et pourtant, le cas échéant, dans d’autres circonstances, pourraient bien se rendre eux aussi coupables du même type de jugement mesquin. A débattre …
Ensuite, petite séquence ‘‘Shocking’’, car, dit AC, deux mots quand même du voyeurisme version Montjouvain, moins sur le fond de la scène que parce que c’est un des rares moments du livre où l’on dispose effectivement de réactions des premiers lecteurs. Et ces premiers lecteurs ont été choqués, ont plaidé le retrait du passage : Louis de Robert, l’ami qui suivait Proust dans ses démarches éditoriales en 1913, et Francis Jammes. Mais Proust tient bon, se justifie, explique et théorise par courrier : « J’obéis à une vérité générale qui me défend de songer autant aux sympathiques qu’aux antipathiques. La faveur des sadiques m’affligera comme homme, mon livre paru, elle ne saurait modifier les conditions où j’expérimente la vérité ». On insiste, il récidive : « Je ne peux pas en faveur de l’amitié qui me serait la plus précieuse ou pour déplaire à un public qui m’est antipathique modifier le résultat d’expériences morales où je suis obligé de donner communication avec une bonne foi de chimiste … ».
Cette scène de Montjouvain est déjà ébauchée sur un état du texte où Vinteuil n’est encore que Vinton, un naturaliste ; mais l’idée à faire passer est en place : « Le sadisme n’est pas, au moins primitivement, le signe d’une nature entièrement mauvaise. Une nature entièrement mauvaise ne pourrait pas être sadique parce que le mal lui paraît une chose trop naturelle pour qu’elle puisse éprouver une volupté à l’affecter à un instant. Profaner une hostie ne peut causer aucun plaisir à un incroyant pour qui l’hostie n’est rien. Profaner le respect des morts, la vertu, l’amour des siens implique la pratique habituelle de ce respect, le culte des morts, la religion de la famille, de la vertu ». Pour Proust, les sadiques sont des sentimentaux, naturellement vertueux.
Allez, on passe à Legrandin, mais c’est, on le verra, sans renoncer au sadisme, dont le parangon sera cette fois le père du narrateur. Enfin, quand je dis qu’on passe à Legrandin …. Antoine Compagnon - le changement de pied est sa marque de fabrique, il ne pratique pas la voie directe et bifurque à peine est-elle indiquée - commence donc … par le grand-père, soumis à une sollicitation de Swann, comme toujours pour une histoire de femme : « … quand il écrivait à mon grand-père {(qui ne l'était pas encore, car c'est vers l'époque de ma naissance que commença la grande liaison de Swann et elle interrompit longtemps ces pratiques)} celui-ci, en reconnaissant sur l'enveloppe l'écriture de son ami, s'écriait : « Voilà Swann qui va demander quelque chose : à la garde!» Et soit méfiance, soit par le sentiment inconsciemment diabolique qui nous pousse à n'offrir une chose qu'aux gens qui n'en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une fin de non-recevoir absolue aux prières les plus faciles à satisfaire qu'il leur adressait, comme de le présenter à une jeune fille qui dînait tous les dimanches à la maison, et qu'ils étaient obligés, chaque fois que Swann leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir, alors que pendant toute la semaine on se demandait qui on pourrait bien inviter avec elle, finissant souvent par ne trouver personne, faute de faire signe à celui qui en eût été si heureux. » Pointe de sadisme, donc, pointe de perversité, dit AC, chez le grand-père. Eh bien, le père marchera, avec Legrandin pour victime, sur ces brisées. Legrandin intervient tardivement dans la rédaction du texte - et au départ seulement comme une cheville permettant d’éviter la solution de continuité entre Combray et les Jeunes filles en fleurs, via sa sœur, Mme de Cambremer. Il est d’abord apprécié : « {Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté, d'une politesse raffinée, causeur comme nous n'en avions jamais entendu,} il était aux yeux de ma famille, qui le citait toujours en exemple, le type de l'homme d'élite, prenant la vie de la façon la plus noble et la plus délicate. Ma grand'mère lui reprochait seulement de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas avoir dans son langage le naturel qu'il y avait dans ses cravates lavallière toujours flottantes, dans son veston droit presque d'écolier. Elle s'étonnait aussi des tirades enflammées qu'il entamait souvent contre l'aristocratie, la vie mondaine, le snobisme, « certainement le péché auquel pense saint Paul quand il parle du péché pour lequel il n'y a pas de rémission. » (Combray ; texte définitif)
Dans les brouillons préparatoires, AC veut souligner d’autres notations intéressantes autour de Legrandin : « Si M. Legrandin parlait de toute chose avec une sorte de désenchantement aimable, de scepticisme mélancolique, son ton devenait rude et sa voix âpre, sifflante, quand il parlait des gens du monde, de la vie factice des salons, des préjugés stupides de l’aristocratie et surtout des snobs », indications suivies, plus loin, de réserves de la grand-mère : « Ma grand-mère revenait à son idée de folie ; pour elle, c’est un fou – Je vous dis que cet homme-là a quelque chose de dérangé dans le cerveau. Il perdrait la tête un jour que cela ne m’étonnerait pas autrement ». Quant à cette référence à la non-rémission dans le texte définitif de Combray, AC rappelle que pour Saint-Paul, le péché sans rémission c’est l’apostasie, le reniement, et que cela peut peut s’appliquer aussi au snobisme qui quand nécessaire et au gré des modes, se renie ; et il fait le lien avec les sautes de comportement de Legrandin lui-même dans des attitudes qui se contredisent, reconnaissant ou semblant ne pas reconnaître la famille du narrateur, qui le constate, puis s’interroge, et en tirera finalement les évidentes conséquences (« Hélas ! nous devions définitivement changer d'opinion sur Legrandin. … »). Mais il y faut quelques étapes. Les zigzags de ‘‘l’homme d’élite’’ ne sont pas immédiatement déchiffrés. D’abord on prend acte des situations de ‘‘non reconnaissance’’ : « Comme M. Legrandin avait passé près de nous en sortant de l'église, marchant à côté d'une châtelaine du voisinage que nous ne connaissions que de vue, mon père avait fait un salut à la fois amical et réservé, sans que nous nous arrêtions ; M. Legrandin avait à peine répondu, d'un air étonné, comme s'il ne nous reconnaissait pas, et avec cette perspective du regard particulière aux personnes qui ne veulent pas être aimables et qui, du fond subitement prolongé de leurs yeux, ont l'air de vous apercevoir comme au bout d'une route interminable et à une si grande distance qu'elles se contentent de vous adresser un signe de tête minuscule pour le proportionner à vos dimensions de marionnette. » Une scène, dit AC au passage, qui répète le schéma d’évitement du héros avec l’oncle Adolphe ou de Saint-Loup à Doncières.
Mais il y a, concernant Legrandin, récidive {: « Au moment où nous arrivions à la maison, maman s'aperçut qu'on avait oublié le saint-honoré et demanda à mon père de retourner avec moi sur nos pas dire qu'on l'apportât tout de suite. Nous croisâmes près de l'église Legrandin qui venait en sens inverse conduisant la même dame à sa voiture. Il passa contre nous, ne s'interrompit pas de parler à sa voisine, et nous fit du coin de son œil bleu un petit signe en quelque sorte intérieur aux paupières et qui, n'intéressant pas les muscles de son visage, put passer parfaitement inaperçu de son interlocutrice ; mais, cherchant à compenser par l'intensité du sentiment le champ un peu étroit où il en circonscrivait l'expression, dans ce coin d'azur qui nous était affecté il fit pétiller tout l'entrain de la bonne grâce qui dépassa l'enjouement, frisa la malice ; il subtilisa les finesses de l'amabilité jusqu'aux clignements de la connivence, aux demi-mots, aux sous-entendus, aux mystères de la complicité ; et finalement exalta les assurances d'amitié jusqu'aux protestations de tendresse, jusqu'à la déclaration d'amour, illuminant alors pour nous seuls, d'une langueur secrète et invisible à la châtelaine, une prunelle énamourée dans un visage de glace. »}
Je l’ai dit, on s’interroge, d’autant qu’ « {il avait précisément demandé la veille à mes parents de m'envoyer dîner ce soir-là avec lui : « Venez tenir compagnie à votre vieil ami, m'avait-il dit. (…)»
On se demandait à la maison si on devait m'envoyer tout de même dîner avec M. Legrandin.} Mais ma grand'mère refusa de croire qu'il eût été impoli. « Vous reconnaissez vous-même qu'il vient là avec sa tenue toute simple qui n'est guère celle d'un mondain. » Elle déclarait qu'en tous cas, et à tout mettre au pis, s'il l'avait été, mieux valait ne pas avoir l'air de s'en être aperçu. À vrai dire mon père lui-même, qui était pourtant le plus irrité contre l'attitude qu'avait eue Legrandin, gardait peut-être un dernier doute sur le sens qu'elle comportait. Elle était comme toute attitude ou action où se révèle le caractère profond et caché de quelqu'un : elle ne se relie pas à ses paroles antérieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer par le témoignage du coupable qui n'avouera pas ; nous en sommes réduits à celui de nos sens dont nous nous demandons, devant ce souvenir isolé et incohérent, s'ils n'ont pas été le jouet d'une illusion ; {de sorte que de telles attitudes, les seules qui aient de l'importance, nous laissent souvent quelques doutes.} »
Mais le héros, qui ira au dîner proposé, en sera dessillé. Il discute, à table, avec son hôte et « {ce que je comprenais, c'est que Legrandin n'était pas tout à fait véridique quand il disait n'aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d'une si grande peur de leur déplaire qu'il n'osait pas leur laisser voir qu'il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d'agents de change, préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut»; il était snob. Sans doute il ne disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et moi-même nous aimions tant.} Et si je demandais : «Connaissez-vous les Guermantes ? », Legrandin le causeur répondait : « Non, je n'ai jamais voulu les connaître. » Malheureusement il ne le répondait qu'en second, car un autre Legrandin qu'il cachait soigneusement au fond de lui, qu'il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-là savait sur le nôtre, sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin avait déjà répondu par la blessure du regard, par le rictus de la bouche, par la gravité excessive du ton de la réponse, par les mille flèches dont notre Legrandin s'était trouvé en un instant lardé et alangui, comme un saint Sébastien du snobisme {: « Hélas ! que vous me faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la grande douleur de ma vie. » Et comme ce Legrandin enfant terrible, ce Legrandin maître chanteur, s'il n'avait pas le joli langage de l'autre, avait le verbe infiniment plus prompt, composé de ce qu'on appelle « réflexes », quand Legrandin le causeur voulait lui imposer silence, l'autre avait déjà parlé et notre ami avait beau se désoler de la mauvaise impression que les révélations de son alter ego avaient dû produire, il ne pouvait qu'entreprendre de la pallier.} »
Quand la famille a compris, le père entre dans la logique de ce thème sur lequel s’est installé Compagnon des traces de sadisme, de cruauté dont il a déjà donné quelques exemples (dont, immédiatement avant, le héros avec Françoise ou le grand-père avec Swann). L’occasion va en être la mise à la question de Legrandin sur sa connaissance de Balbec, dont il a commencé à faire imprudemment état et où le héros et sa grand-mère projettent d’aller :
« Il faut absolument que j'annonce à Legrandin que vous irez à Balbec, pour voir s'il vous offrira de vous mettre en rapport avec sa sœur. {Il ne doit pas se souvenir nous avoir dit qu'elle demeurait à deux kilomètres de là. » (…) Or, sans qu'on eût besoin de lui parler de Balbec, ce fut lui-même, Legrandin, qui, ne se doutant pas que nous eussions jamais l'intention d'aller de ce côté, vint se mettre dans le piège un soir où nous le rencontrâmes au bord de la Vivonne.
– Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux, n'est-ce pas, mon compagnon, dit-il à mon père (…) Il n'y [en] a guère [ainsi] que dans la Manche (…) près de Balbec, (…) sous ses brouillards éternels, comme [au] véritable pays des Cimmériens, dans l'Odyssée.} (…)
– Ah ! est-ce que vous connaissez quelqu'un à Balbec ? dit mon père. Justement ce petit-là doit y aller passer deux mois avec sa grand'mère et peut-être avec ma femme.
{Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détourner, mais les attachant de seconde en seconde avec plus d'intensité [il se créa la physionomie d’] un alibi mental et qui lui permettrait d'établir qu'au moment où on lui avait demandé s'il connaissait quelqu'un à Balbec, il pensait à autre chose et n'avait pas entendu la question.} (…) Mais mon père curieux, irrité et cruel, reprit :
– Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez si bien Balbec ?
{Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité et de distraction, mais, pensant sans doute qu'il n'y avait plus qu'à répondre, il nous dit :
– J'ai des amis partout où il y a des groupes d'arbres blessés, mais non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une obstination pathétique un ciel inclément qui n'a pas pitié d'eux.
– Ce n'est pas cela que je voulais dire, interrompit mon père, aussi obstiné que les arbres et aussi impitoyable que le ciel. Je demandais pour le cas où il arriverait n'importe quoi à ma belle-mère et où elle aurait besoin de ne pas se sentir là-bas en pays perdu, si vous y connaissez du monde ?}
– Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais personne, répondit Legrandin {qui ne se rendait pas si vite ; beaucoup les choses et fort peu les personnes. (…) Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec une délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction est d'une mauvaise lecture pour un enfant} (…)
Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures, le tortura de questions, ce fut peine inutile {: comme cet escroc érudit qui employait à fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la centième partie eût suffi à lui assurer une situation plus lucrative, mais honorable, M. Legrandin, si nous avions insisté encore, aurait fini par édifier toute une éthique de paysage et une géographie céleste de la basse Normandie, plutôt que de nous avouer qu'à deux kilomètres de Balbec habitait sa propre sœur, et d'être obligé à nous offrir une lettre d'introduction} (…) »
AC souligne en conclusion que si le héros est parfois touché par le démon de la perversité, on peut voir qu’il a de qui tenir …
Encore deux mots, pour finir, dit AC, qui veut amorcer la prochaine et dernière séance, deux mots sur la corrélation qui lui semble s’imposer entre ces quelques éléments : sortir de soi, traverser le miroir, exister en sa propre absence, céder à la perversité… et la création littéraire. Et il revient à Bergotte qui a transformé en littérature l’idiolecte familial jusqu’à en faire un style, son style, mais qui, y étant parvenu, a cessé de parler comme ses frères et sœurs et qui bannit de sa vie privée une voix devenue publique dont ne subsiste alors, chez lui, presque rien: « Certaines particularités d'élocution qui existaient à l'état de faibles traces dans la conversation de Bergotte ne lui appartenaient pas en propre, car quand j'ai connu plus tard ses frères et ses sœurs, je les ai retrouvées chez eux bien plus accentuées. (…) Mais pour lui, à partir du moment où il les transporta dans ses livres, il cessa inconsciemment d'en user dans son discours. Du jour où il avait commencé d'écrire et, à plus forte raison, plus tard, quand je le connus, sa voix s'en était désorchestrée pour toujours. »
Dissimulation inconsciente, dit Antoine Compagnon et puis ... il renvoie la suite, et l’inévitable quart d’heure de redites par quoi je prends le pari qu’elle commencera ...
Séminaire Pierre Boulez – 2/4/2013.
A 24 heures près, c’eût pu être une mauvaise blague. Mais ce fut, finalement, plutôt intéressant. Pierre Boulez est né à Montbrison (Loire) en 1925. Le 26 mars. Il vient donc de fêter ses 88 ans.
Antoine Compagnon s’est de nouveau attaché à un forme dialoguée pour cette séance. Interview ; questions-réponses. Petit préambule, Boulez et la littérature : côté poésie de préférence, pour les influences ( ?), René Char ... Mais enfin, il s’est souvent réclamé de Proust. Alors ? Rencontre ?
De fait, tout au long du dialogue, PB (pour Pierre Boulez) ne manifestera pas un enthousiasme délirant pour la RTP (Recherche du Temps Perdu). Understatement à l’anglo-saxonne ? Il a commencé par être médiocrement intéressé, jeune, par Proust parce qu’il était fasciné par Joyce et Kafka … et qu’il l’est visiblement encore. Se replonge-t-il régulièrement dans Proust ? Ben … oui mais guère, il semble préférer aujourd’hui lire ou relire Thomas Mann ou Musil … ou toujours Kafka. Et puis la société que décrit Proust ne l’intéressait pas. Personne n’a de problèmes d’argent là-dedans. Tandis que les gens de Dublin de Joyce, c’est autre chose comme enracinement qans le réel.
Et puis d’une certaine façon, Proust, c’est trop limpide. PB n’aime que modérément le début de la RTP, Combray, etc., trop lisible, trop digeste, trop compréhensible, Joyce au moins, c’est ardu, et puis Finnegan’s Wake, là, c’est carrément incompréhensible. Je viens de reprendre la début de l’Amérique de Kafka, dit PB, en quelques pages, on ne sait plus où on est, on est perdu, on ne suit pas la progression, comment nous a-t-il conduits là ?
A l’écouter parler ainsi, je commence à mieux comprendre l’œuvre – pour moi hermétique - de Pierre Boulez …. par exemple son ‘‘Marteau sans maître’’ (écoute possible Ici), inspiré par un poème de René Char (qu’on peut lire Là ).
Antoine Compagnon intervient d’ailleurs pour marquer son intérêt : il a assisté à un concert aux USA (New York ; à l’automne dernier) où s’entrecroisaient des exécutions de pièces de Boulez et de John Cage (1912-1992). Il a apprécié. PB, qui s’est éloigné de Cage pour des raisons théoriques après un temps de proximité dans les années 1950 n’est pas contre un tel principe de confrontation. On trouve une présentation de ce concert Ici .
Retour à Proust. PB s’arrache quelques éloges, mais c’est sur l’œuvre en tant que « grande forme ». La madeleine ne l’intéresse pas, d’ailleurs il préfère les biscottes. La sonate de Vinteuil, ce n’est pas de la musique, ou plutôt, elle ‘‘n’a pas été écrite’’.
PB profère ici une contre-vérité : il existe bel et bien une « Sonate de Vinteuil », non seulement écrite, mais enregistrée et disponible ; composée, en hommage à Marcel Proust, par Claude Pascal, compositeur français né en 1921 à Paris, 1er Grand prix de Rome de Composition musicale : Sonate de Vinteuil pour violon et piano, Yuri Kuroda et Simon Zaoui (2010, CD POL210579) .
Quoi qu’il en soit, dit PB, on voit bien que Proust n’est pas musicien, ce qu’il dit de Vinteuil ne vaut pas sur ce plan-là grand-chose, et cette idée de passer de la sonate au septuor est une idée vide de sens. Si c’est pour dire qu’avec davantage d’instruments on fait davantage de bruit (bon, je caricature ; disons : on obtient davantage de couleur) … D’ailleurs, quelqu’un qui met au même niveau Reynaldo Hahn et Claude Debussy ne mérite guère de considération artistique … Pour juger un peu Hahn, tenez, prenez Hahn et Fauré. Tous les deux ont composé sur Verlaine, ‘‘Le ciel est par dessus le toit, etc.’’. Fauré, très bien (Interprétation de Colette Magny, Ici ). Mais Hahn, irrécupérable, vulgaire, ça ne peut pas se corriger (Interprétation de Tino Rossi en 1935 - A écouter Là ).
Proust a compris Wagner, bon, ça, oui, ses pages sur Wagner dans ‘‘La Prisonnière’’ sont remarquables, il a vu le système. Seul Baudelaire est au même niveau, après la lettre qu’il a écrite à Wagner en 1860, suite aux trois concerts que celui-ci avait donné à Paris, Salle Ventadour (Ici ), dans la critique qu’il a faite de Thannhaüser où il a même anticipé sur des œuvres non encore composées -Wagner s’en déclarera ‘‘enivré’’ (critique qu’on peut lire Ici )
Mais sinon… Les quatuors de Beethoven ? Non, Proust se les faisait jouer jusqu’à plus soif et épuisement des interprètes parce qu’il était snobinard. Il n’a réellement rien vu des musiciens de son temps, tout raté, Stravinsky, Strauss. Etc.
PB revient sans cesse à la ‘‘forme’’, la ‘‘grande forme’’ (on pourrait en sourire ; cela fait très ‘‘commentateur sportif’’). C’est cela qu’il retient de la RTP : la longueur et la grande forme. C’est la force de Proust. C’est cela qui peut l’avoir influencé (lui, PB). Les musiciens français ne se révèlent pas dans la grande forme. Voyez Vincent d’Indy … Il leur faut la forme courte. Le romantisme allemand, ce n’est pas pour eux. Les allemands, eux, savent faire dans la longueur … voyez Mahler et Debussy. Debussy, dans son opus le plus long, ‘‘La Mer’’ (à écouter Ici, si l’on veut), rien à voir avec ce que développe Mahler, je viens de reprendre la 2ième symphonie, là, récemment (Ecoute possible Ici ) … Enfin, bref. Proust musicien, oui, bon, peut-être s’il n’était pas mort y serait-il venu . Mais pour Wagner, non, là, rien à dire.
Donc, la ‘‘grande forme’’. C’est le ‘‘work in progress’’ (mais quel ‘‘work’’, et quel ‘‘progress’’ !) qui l’intéresse. L’œuvre en train de se faire et qui se regarde se faire et qui sait qu’elle se fait. Quand le texte est ‘‘métalinguistique’’, avance AC ? Façon sans doute de dire que le texte parle du texte et non de ce qu’il signifie. PB approuve. Je n’ai pas l’impression qu’on soit là dans une relation très affectueuse ou attendrie avec le narrateur, avec Oriane, avec Odette, avec les Verdurin, avec Swann, avec la chair du roman, mais plutôt dans l’observation captivée d’un entomologiste qui admire les prouesses d’une fourmi en train de faire franchir à une brindille l’obstacle d’un bord de trottoir.
Enfin, quand même … PB voit la RTP comme une hyper-auto-biographie, un effort extrême de transposition de la vie de l’auteur, de toutes les rencontres, de toutes les expériences de la vie de l’auteur, dans un roman, mais en saisissant le matériau brut, puis en le malaxant, modifiant, mixant, jusqu’à obtenir des modules transportables, des éléments déplaçables destinés à construire le livre comme un gigantesque Lego, installant d’abord les différents éléments dans des brouillons, des avant-texte plus ou moins informes, à partir desquels par déplacement, troncature, réécriture, réinsertion, suture, on va vers la ‘‘forme’’, vers la ‘‘grande forme’’ finale, qui surgit parfois au dernier moment, presque sans préavis, ça y est, elle émerge, elle se dévoile, on la tient. L’inachèvement plaît à PB. Le sentiment que s’il avait vécu, contrairement à Joyce qui, ayant atteint une sorte de blocage à la fin d’Ulysse est parti ailleurs, vers Finnegan’s Wake, Proust aurait continué, gonflant toujours son texte, dans une expansion sans fin, il n’aurait pas écrit ‘‘autre chose’’ mais la RTP, encore et toujours, éternellement.
Dans cette méthode de construction, PB voit au fond l’analogue des leitmotives wagnériens (on peut aller voir/écouter Ici ), mais Wagner ne déplace pas ses éléments, il les utilise en rappels, tandis que Proust manipule, l’anecdote de X affectée à Y, Vinteuil bâti au dernier moment à partir de deux personnages des brouillons. L’introduction du Crépuscule des dieux, dit PB, c’est une rétrospective totale du Ring, la scène des Nornes, reprise de tous les leitmotives, tantôt explicites, tantôt volatils, et après lui, les autres ont utilisé ça, Strauss (Richard), Berg, Schönberg. Proust est allé là aussi, musicalement en ce sens, en inventant une ‘‘forme’’ continue.
Arrivé là, Antoine Compagnon lui pose une question – en fait lui rappelle un de ses propos dans une quelconque et lointaine interview – qui le laisse interdit (il ne sait plus trop ce qu’il a voulu dire, disant que « la phrase proustienne, comme la phrase musicale est ambiguë ») mais va le conduire à deux digressions sur lesquelles on terminera la séance.
Digression sur le temps musical, à propos de quoi il avait à l’IRCAM tenté une rencontre avec Barthes, Deleuze et Foucault, en 1978 (AC, alors auditeur, s’en souvient) , estimant que le concept était aussi philosophique. Barthes avait introduit un texte de sagesse chinoise, sans s’impliquer vraiment, Foucault avait plaidé l’incompétence et refusé de disserter, seul Deleuze, qui avait un peu préparé, avait parlé librement et ‘‘de façon intéressante’’. PB parle de ‘‘temps musicaux de niveaux différents’’, avec des nécessités d’unification ‘‘comme chez Proust’’ sans aboutir à quoi que ce soit de clair – pour moi. Ou alors ce sont des banalités (temps long, temps mi-long, temps court) qui m’ont abusé parce qu’on ne prête qu’aux riches. Mais ça me semblait plus complexe.
J’ai eu la curiosité de chercher un peu sur le net et au lieu de cela, je suis tombé sur un débat Mathématiques/Musique - Pierre Boulez/Alain Connes qui doit dater de 2011 (Ici), sans doute du même tonneau en termes de limpidité : je n’en ai écouté qu’un quart d’heure, remettant la suite à plus tard. Il y a sur ce bref intervalle des discours caractéristiques de l’impossibilité pour un spécialiste de rendre palpable son travail d’élaboration. Ils sont exactement dans la situation de ma mère, qui avait son certificat d’études et comme on dit, ‘‘l’intelligence du cœur’’, et qui, devant des difficultés conceptuelles rompait en disant : « Je me comprends ». Ils parlent et ‘‘ils se comprennent’’, c’est-à-dire qu’ils ne parviennent en rien à rendre visualisables ou intelligibles les phénomènes qu’ils décrivent.
Seconde digression hypothétiquement absconse elle aussi, un détour de PB par un festival qui aura lieu à Lucerne et dont il prépare la programmation. Il métaphorise autour d’un échiquier musical et de morceaux ou de partitions ( ?) comme des pièces que l’on déplace sur ledit échiquier. A l’écrire, là aussi, où c’est d’une banalité résolue, ou je n’ai rien compris.
Voilà, voilà, voilà … Une conversation à bâtons rompus, dont quelques-uns sur le dos de Marcel ! Mais je l’ai dit : pas désagréable à suivre, du tout.
Le nez, le nom, la rougeur, la gêne … et la présence de l’absence !
Quel programme ! Leçons (I et II) du 26/3/2013.
Suite au faux bond de Marc Fumaroli, la leçon du jour est bissée, malgré la légère indisposition d’Antoine Compagnon qui s’annonce un peu enrhumé (cela ne s’entend pas).
On va tourner, longuement, autour bien entendu de différentes versions du texte de la Recherche, préparatoires et définitive, mais qui toutes vont successivement se rapporter au nez de Swann, puis d’autres, nez toujours busqué, mais tantôt - sous ce vocable - crochu, et dès lors péjorativement juif, ou aquilin, et alors laudativement aristocratique. Suivra brièvement le nom, le monosyllabe Swann, connoté d’autres monosyllabes juifs ou renvoyé à des marques commerciales « d’époque », de lampes, de stylos, ce qui n’est pas incompatible.
Le fredonnement « Tilalam, talam, talim » resurgit, s’explore et s’explique, avant qu’on ne bascule vers d’autres préoccupations, cette fois relatives au héros raconté par le narrateur, à son innocence amorale et perverse, à ses faux pas, puis à ses rougeurs, puis aux rougeurs d’autres personnages, puis enfin, comme pour mettre dans une perspective longue des scènes d’observation de sa propre absence sociale dans le miroir sans tain d’un témoin, la copieuse reprise de l’épisode homérique des larmes d’Ulysse chez Alcinoos.
Cahier 9, à propos de Swann : « … on distinguait mal son curieux visage en bec d’aigle sous un haut front entouré de soyeux cheveux blonds, presque roux », notations qui donneront finalement, dans la version définitive : « … on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant ». Brève digression étymologique d’AC sur « busqué », apparenté à busc (cf. Wikipedia) : «Dans les corsets du XVIe au XVIII° siècle, le busc était une lame épaisse de bois, de métal ou d’ivoire, arrondie aux deux extrémités, de quelques centimètres de large et de la hauteur du corset, destinée à ce que le devant soit bien droit et à aider à faire pigeonner la poitrine. Etc. »).
Une digression suivie d’un renvoi à deux ou trois citations complémentaires :
- « Swann généreux et courtois qui [m’avait fait une gentillesse] , ou [ l’avait faite à mes parents] , sans avoir plus l'air de s'apercevoir de sa valeur que ne fait dans la fresque de Luini [Bernardino ; 1481-1532 ; élève de Léonard de Vinci ( ?)], le charmant roi mage, au nez busqué, aux cheveux blonds, et avec lequel on lui avait trouvé autrefois – paraît-il – une grande ressemblance. » [in A l’ombre des..]
- « Il était extrêmement Guermantes par la blondeur des cheveux, le profil busqué, les points où la peau de la joue s'altère, tout ce qui se voit déjà dans les portraits de cette famille que nous ont laissés le XVIe et le XVIIe siècle. (…). Je lisais le crochet que faisait le nez du duc de Châtellerault comme la signature d'un peintre que j'aurais longtemps étudié, mais qui ne m'intéressait plus du tout. » (in Le côté de Guermantes)
- « … la duchesse n'avait dans les cheveux qu'une simple aigrette qui dominant son nez busqué et ses yeux à fleur de tête avait l'air de l'aigrette d'un oiseau. » (ibid)
Antoine Compagnon souligne que le ‘‘nez busqué’’ est un euphémisme stéréotypé du nez juif dans la littérature contemporaine (de la Recherche), et il fournit à l’appui une citation d’Anatole Leroy-Beaulieu dans un texte relatif au centenaire de 1789 dont l’extrait cité se désigne comme ‘‘le discours de l’israélite’’ : « Je demande la parole, s’écria au milieu du bruit un petit homme au nez busqué. On ne savait trop à quelle nation il appartenait, ni à quel titre il assistait au banquet. Je suis juif, commença-t-il, et quand tous les peuples maudiraient la Révolution française, nous, juifs, nous lui dirions ‘‘Hosannah !’’. C’est elle qui nous a tirés de la servitude, elle qui nous a rendu une patrie. Aussi, tant qu’Israël durera, le nom de la France sera béni. Du vermisseau de Jacob, foulé aux pieds par les nations , elle a refait un homme. »
On rencontre là la thèse déjà évoquée du franco-judaïsme, dit AC avant de passer à un autre littérateur, Romain Rolland, dans ‘‘Jean-Christophe’’, où le ‘‘nez busqué’’, souligne-t-il, sert de marqueur euphémistique dans un climat d’antisémitisme discret , après quoi il revient à Proust : « Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus dérangé par Swann qui venait voir mes parents. – Qu'est-ce que vous lisez, on peut regarder ? Tiens, du Bergotte ? Qui donc vous a indiqué ses ouvrages ? - Je lui dis que c'était Bloch. – Ah ! oui, ce garçon que j'ai vu une fois ici, qui ressemble tellement au portrait de Mahomet II par Bellini. Oh ! c'est frappant, il a les mêmes sourcils circonflexes, le même nez recourbé, les mêmes pommettes saillantes. Quand il aura une barbiche ce sera la même personne. » (in Du côté de chez Swann)
Ce nez ici ‘‘recourbé’’ de Bloch sera plus loin qualifié de ‘‘busqué’’ et même de ‘‘très busqué’’ quand Albertine dira trouver Bloch beau, compliment assorti de plus que des réserves : « – Je reconnais qu'il est assez joli garçon, me dit Albertine, mais ce qu'il me dégoûte ! - Je n'avais jamais songé que Bloch pût être joli garçon ; il l'était, en effet. Avec une tête un peu proéminente, un nez très busqué, un air d'extrême finesse et d'être persuadé de sa finesse, il avait un visage agréable. », avec plus loin ce cri du cœur: « Je l'aurais parié que c'était un youpin. C'est bien leur genre de faire les punaises. » (in A l’ombre des …)
Après le nez, le nom. Un nom, celui de Swann, porteur d’ambiguïté. Car il est dit d’origine anglaise lorsque Gilberte le prononce ‘‘Svann’’ : « C'est que Gilberte était devenue très snob. C'est ainsi qu'une jeune fille ayant un jour, soit méchamment, soit maladroitement, demandé quel était le nom de son père, non pas adoptif mais véritable, dans son trouble et pour dénaturer un peu ce qu'elle avait à dire, elle avait prononcé au lieu de Souann, Svann, changement qu'elle s'aperçut un peu après être péjoratif, puisque cela faisait de ce nom d'origine anglaise un nom allemand» (in Albertine disparue), quand nombre d’interlocuteurs de Swann le comprennent de travers parce que par proximité phonétique, ils l’intègrent à une famille de patronymes juifs monosyllabiques : Scharf, Schatz, Schœn, Schorr, Schwab, Schwartz. On pourra noter au passage que par exemple tel site qui fournit les noms de famille juifs précédents, ne signale pas ‘‘Swann’’.
Quoi qu’il en soit, dans Sodome et Gomorrhe, Swann sollicité par Bloch au moment de l’affaire Dreyfus se récuse, refusant de signer une pétition en faveur du colonel Picquart – celle-là même que Proust portera à Anatole France - son nom lui paraissant trop « hébraïque ».
Voici le long passage, qui éclaire d’ailleurs la complexité de sa position : « Swann trouvait maintenant indistinctement intelligents ceux qui étaient de son opinion, son vieil ami le prince de Guermantes, et mon camarade Bloch qu'il avait tenu à l'écart jusque-là, et qu'il invita à déjeuner. Swann intéressa beaucoup Bloch en lui disant que le prince de Guermantes était dreyfusard. « Il faudrait lui demander de signer nos listes pour Picquart ; avec un nom comme le sien, cela ferait un effet formidable. » Mais Swann, mêlant à son ardente conviction d'Israélite la modération diplomatique du mondain, dont il avait trop pris les habitudes pour pouvoir si tardivement s'en défaire, refusa d'autoriser Bloch à envoyer au Prince, même comme spontanément, une circulaire à signer. « Il ne peut pas faire cela, il ne faut pas demander l'impossible, répétait Swann. Voilà un homme charmant qui a fait des milliers de lieues pour venir jusqu'à nous. Il peut nous être très utile. S'il signait votre liste, il se compromettrait simplement auprès des siens, serait châtié à cause de nous, peut-être se repentirait-il de ses confidences et n'en ferait-il plus. » Bien plus, Swann refusa son propre nom. Il le trouvait trop hébraïque pour ne pas faire mauvais effet. Et puis, s'il approuvait tout ce qui touchait à la révision, il ne voulait être mêlé en rien à la campagne antimilitariste. Il portait, ce qu'il n'avait jamais fait jusque-là, la décoration qu'il avait gagnée comme tout jeune mobile, en 70, et ajouta à son testament un codicille pour demander que, contrairement à ses dispositions précédentes, des honneurs militaires fussent rendus à son grade de chevalier de la Légion d'honneur. Ce qui assembla, autour de l'église de Combray tout un escadron de ces cavaliers sur l'avenir desquels pleurait autrefois Françoise, quand elle envisageait la perspective d'une guerre. Bref Swann refusa de signer la circulaire de Bloch, de sorte que, s'il passait pour un dreyfusard enragé aux yeux de beaucoup, mon camarade le trouva tiède, infecté de nationalisme, et cocardier. »
Autre notation à propos de la relation de Swann à son propre nom, ceci, dans le cahier 8 cette fois, donc en ‘‘avant-texte’’ : « [Swann] était un ami intime du comte de Chambord pour qui celui-ci, si Swann ne s’y était pas absolument opposé, voulant garder le nom de ses parents tel qu’il était, aurait relevé un grand titre français éteint », complété ailleurs par cette remarque : « Il était porteur d’un nom en soi-même obscur, en tout cas, non représentatif d’une race, comme eût été Rotschild ».
Antoine Compagnon estime tout cela assez contradictoire, ou incohérent, et du nom anglais au nom juif, à rassembler les indices égrenés, il estime bien difficile de construire un tout logique. Et il rajoute une réflexion de Mme Cottard qui se greffe sur un échange avec le baron de Charlus : « Mme Cottard, au bout d'un instant, prit un sujet qu'elle trouvait plus personnel au baron. « Je ne sais pas si vous êtes de mon avis, Monsieur, lui dit-elle (…), mais je suis très large d'idées et, selon moi, pourvu qu'on les pratique sincèrement, toutes les religions sont bonnes(…) – On m'a appris que la mienne était la vraie, répondit M. de Charlus. - C'est un fanatique, pensa Mme Cottard ; Swann, sauf sur la fin [elle pense à l’affaire Dreyfus], était plus tolérant, il est vrai qu'il était converti. »
Continuant sa navigation qui est elle-même fort éloignée de la ligne droite, AC évoque une remarque troublante de la mère du narrateur, dans Albertine disparue, au sujet du mariage de Robert de Saint-Loup et de Gilberte : « Et pourtant, crois-tu tout de même, me dit ma mère, si le père Swann – que tu n'as pas connu, il est vrai – avait pu penser qu'il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait : « Ponchour Mezieurs » et le sang du duc de Guise ! ». Une réflexion teintée d’antisémitisme qui marque bien, dit AC, que l’assimilation ne s’est pas faite vite. Cette mère Moser d’ailleurs est en quelque sorte un hapax en termes de personnage, elle ne réinterviendra pas, on ne sait rien d’elle ; Moser comme Moïse ? Il y a, dit AC, plusieurs Moïse dans la famille de Jeanne Weil. Quant à la réflexion elle-même, elle ‘‘colore’’, dit AC, la rencontre du narrateur et de Mlle de Saint-Loup, fille de Gilberte et de Robert, chez la princesse de Guermantes (Le temps retrouvé), comme la réunion incarnée des deux ‘‘Côtés’’ : « Comme la plupart des êtres, d'ailleurs, n'était-elle pas [Mlle de Saint-Loup] comme sont dans les forêts les « étoiles » des carrefours où viennent converger des routes venues, pour notre vie aussi, des points les plus différents. Elles étaient nombreuses pour moi, celles qui aboutissaient à Mlle de Saint-Loup et qui rayonnaient autour d'elle. Et avant tout venaient aboutir à elle les deux grands «côtés» où j'avais fait tant de promenades et de rêves – par son père Robert de Saint-Loup le côté de Guermantes, par Gilberte sa mère le côté de Méséglise qui était le côté de chez Swann. »
Et tout de suite après réapparaît … le nez : « Cependant Mlle de Saint-Loup était devant moi. Elle avait les yeux profonds, nets, forés et perçants. Je fus frappé que son nez, fait comme sur le patron de celui de sa mère et de sa grand'mère, s'arrêtât juste par cette ligne tout à fait horizontale sous le nez, sublime quoique pas assez courte. Un trait aussi particulier eût fait reconnaître une statue entre des milliers, n'eût-on vu que ce trait-là, et j'admirais que la nature fût revenue à point nommé pour la petite fille, comme pour la mère, comme pour la grand'mère, donner, en grand et original sculpteur, ce puissant et décisif coup de ciseau. Ce nez charmant, légèrement avancé en forme de bec, avait la courbe, non point de celui de Swann mais de celui de Saint-Loup. »
Antoine Compagnon juge la description équivoque, se demande ‘‘quoi est à qui’’ dans ce physique et de quelle grand-mère il peut s’agir : Odette ? Mme de Marsantes ? … outre la réserve du ‘‘pas assez courte’’. J’y ajouterai – simple détail de forme – ce que je perçois comme une répétition maladroite de ‘‘nez’’ : « … son nez, fait comme sur le patron de celui de sa mère et de sa grand'mère, s'arrêtât juste par cette ligne tout à fait horizontale sous le nez … ». Le Temps Retrouvé n’a pas été relu, retravaillé comme Combray. Il y reste des scories, comme celle-ci.
Mais Antoine Compagnon a déjà bifurqué. Son changement de pied se fait sans transition, sans lien réel avec ce nez qui vient de resurgir, sinon peut-être le souci de terminer le balayage des allusions relevant du dossier juif ? Car on se retrouve avec la scène du baiser du soir à Combray et une remarque sur les codes de Françoise, issue du glissement d’un passage plus long du Cahier 9 incluant quelques allusions bibliques, passage auquel il me semble qu’il s’est déjà reporté précédemment ( ?). Un peu curieux, tout ça.
AC lit : « Elle possédait à l'égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l'apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse). »
Voilà pour le texte définitif.
Et il paraît intéressant à AC de remonter à la source, au Cahier 9 donc, biffures comprises : « … cette singularité de Françoise, dialectique, sophistique et oiseuse de ces codes antiques qui disent tu peux tuer de la vieille loi juive telle que l’édicte la Bible ou Dieu qui montrent à côté de prescriptions inouïes des délicatesses excessives comme de préconiser de massacrer des enfants à la mamelle et les femmes enceintes mais interdit pour la préparation culinaire du chevreau de le faire cuire dans le lait de sa mère en considération de Jacob de ne jamais manger dans un animal le nerf de la cuisse… », occasion de prendre acte de la connaissance, par Proust, du texte de la Genèse avec, finalement, cette reprise ‘‘au propre’’ un peu plus loin : « … apparence singulière , sophistique et oiseuse de la vieille loi juive, par exemple, qui à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle et les femmes enceintes, fait voir des scrupules d’une délicatesse exagérée quand elle défend, pour la préparation culinaire du chevreau, de le faire bouillir dans le lait de sa mère, ou entièrement stupides quand elle recommande, pour honorer la mémoire de Jacob, de ne jamais manger dans un animal le nerf de la cuisse. » Cette version sera entièrement réécrite dans les placards etc. La version ‘Combray’’ définitive étant celle qu’on a lue plus haut. Le gain stylistique est évident, mais nous, qu’y avons nous gagné ? De le constater ?
Bah ! Fredonnons … car on revient aux fredonnements du grand-père, à ce « Tilalam, talam, talim » cité huit jours avant. Il est en fait apparu, beaucoup plus longuement, dans le Cahier 8, sous la forme : « Tam talam talam talam talam talim talilalam timtalam ». Cette psalmodie a beaucoup intrigué AC. Il a cberché et, pense-t-il, trouvé. Il y aurait là des références hébraïques, des renvois précis à des psaumes. Le psaume 10-1 : « Pourquoi, Yahvé, te tiens-tu éloigné ? Pourquoi te caches-tu au temps de la détresse ? ». Or « talim » voudrait dire « se cacher, être caché, se dérober ». Il y a aussi les Lamentations (3-56) : « Tu as entendu ma voix. Ne ferme point / Ne cache point ton oreille à mes soupirs, à mes cris », où « talem » interviendrait comme impératif. Ou encore le psaume 55-2 : « Ô Dieu, prête l’oreille à ma prière, ne te dérobe pas à mes supplications », ou Esaie (58-7) : «Veille, si tu vois un homme nu à le couvrir, à ne pas te détourner de ta propre chair », toujours avec du « talam », du « talim » possible …
Cela reste hypothétique. Proust, dit AC, n’est pas un familier de la liturgie juive ; un vernis sans doute, lors de la mort des grands-parents, la grand-mère en 1890, le grand-oncle puis le grand-père en 1896, côté Weil. Il a dû entendre réciter le Kaddish. Il a écrit à Laure Hayman, proche amie de son grand-oncle à cette occasion (accessoirement : à l’origine de la ‘‘dame en rose’’) : « … dans sa religion, il n’y a pas de service ». C’est la période où Philip Kolb pense pouvoir situer une lettre à Montesquiou déjà citée : « Si je suis catholique comme mon père et mon frère, par contre, ma mère est juive ». Dans ses dernières années, Proust a écrit à un correspondant non identifié : « Il n’y a plus personne, pas même moi, puisque je ne puis plus me lever, qui aille visiter, le long de la rue du Repos, le petit cimetière juif où mon grand-père, suivant le rite qu’il n’avait jamais compris, allait tous les ans poser un caillou sur la tombe de ses parents ». C’est Georges Cattaui qui cite ce courrier dans un article ancien, de 1928, ‘‘Proust et les juifs’’. Le cimetière évoqué est une parcelle du Père Lachaise mise en 1910 à la disposition du Consistoire juif (institution créée par Napoléon 1er pour administrer le culte israélite en France) et où l’un des premiers enterrés est la femme de Baruch Weil, l’arrière-grand-père maternel de Proust, qui sera suivie d’autres, dont la seconde femme dudit Baruch et arrière-grand-mère de Marcel. A noter que l’incompréhension ‘‘rituelle’’ du grand-père est d’autant plus étonnante que l’explication est simple : la coutume juive interdisant les fleurs sur les tombes (ainsi d’ailleurs que les visites trop fréquentes !), il est d’usage de déposer un petit caillou sur la stèle ou la dalle pour marquer son passage.
Sur quoi AC décide que l’on peut clore le dossier juif. Et passer à autre chose. Bien. A ceci, par exemple : l’absence d’innocence du héros, présenté et premièrement perçu sans tache et puis, à la relecture … pervers polymorphe ? Non, là, je galèje. AC n’a pas dit ça. Mais quand même, pervers, un peu, et même d’une perversité où pourraient se lire les prolégomènes de sa vocation d’écrivain. Diable !
On va laisser de côté Montjouvain, la scène de voyeurisme trop rebattue, archi-commentée et prendre deux perversions mineures (enfin, pas tant que cela) et néanmoins (‘‘nez en moins’’, puisqu’on a laissé le thème ? Je manque de sérieux !) significatives.
L’épisode de la dame en rose. On le connaît. L’oncle Adolphe introduit à contrecœur son petit visiteur inattendu auprès de la belle de passage et : « Éperdu d'amour pour la dame en rose, je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil oncle, et tandis qu'avec assez d'embarras il me laissait entendre sans oser me le dire ouvertement qu'il aimerait autant que je ne parlasse pas de cette visite à mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux, que le souvenir de sa bonté était en moi si fort que je trouverais bien un jour le moyen de lui témoigner ma reconnaissance. Il était si fort en effet que deux heures plus tard, après quelques phrases mystérieuses et qui ne me parurent pas donner à mes parents une idée assez nette de la nouvelle importance dont j'étais doué, je trouvai plus explicite de leur raconter dans les moindres détails la visite que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi causer d'ennuis à mon oncle. Comment l'aurais-je cru, puisque je ne le désirais pas. Et je ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une visite où je n'en trouvais pas. N'arrive-t-il pas tous les jours qu'un ami nous demande de ne pas manquer de l'excuser auprès d'une femme à qui il a été empêché d'écrire, et que nous négligions de le faire, jugeant que cette personne ne peut pas attacher d'importance à un silence qui n'en a pas pour nous. Je m'imaginais, comme tout le monde, que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction spécifique sur ce qu'on y introduisait ; et je ne doutais pas qu'en déposant dans celui de mes parents la nouvelle de la connaissance que mon oncle m'avait fait faire, je ne leur transmisse en même temps comme je le souhaitais le jugement bienveillant que je portais sur cette présentation. Mes parents malheureusement s'en remirent à des principes entièrement différents de ceux que je leur suggérais d'adopter, quand ils voulurent apprécier l'action de mon oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications violentes ; j'en fus indirectement informé. Quelques jours après, croisant dehors mon oncle qui passait en voiture découverte, je ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que j'aurais voulu lui exprimer. À côté de leur immensité, je trouvai qu'un coup de chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que je ne me croyais pas tenu envers lui à plus qu'à une banale politesse. Je résolus de m'abstenir de ce geste insuffisant et je détournai la tête. Mon oncle pensa que je suivais en cela des ordres de mes parents, il ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des années après sans qu'aucun de nous l'ait jamais revu. »
Antoine Compagnon a fractionné le texte pour y intercaler des commentaires rapides sur l’attitude embarrassée de l’oncle, la gratitude excessive et superficielle du héros, son recours à la vieille casuistique de l’intention / action qui lui permet de s’absoudre à bon compte, sa longue ‘‘excusatio’’ (AC dit : excusatio non petita, accusatio manifesta, locution latine d’origine médiévale qui au fond et en gros signifie ‘‘Qui trop s’excuse, s’accuse’’), son incapacité à se mettre ‘‘à la place de l’autre’’. On est dans le jeu même de la dénégation, du refus de responsabilité . Le bilan ‘‘humain’’ est au fond catastrophique, qui découle de ce « je détournai la tête » , de ce reniement que le narrateur ne commente pas vraiment et qui fait dire à Antoine Compagnon que ‘‘comme le dit de Bloch la grand-tante, le héros est à claquer’’…. expression que je ne suis pas parvenu à repérer dans le texte. Dans les brouillons?
L’épisode, précise AC, est assez tardif, absent du manuscrit, il constitue un ajout sur la dactylographie de 1911, avec une première ébauche en 1910, dans le Cahier 13, et rien ne nous permet d’y penser que la dame en rose est Odette. Il tient à lire cette version préparatoire : « La joie de connaître la dame en rose avait eu un premier effet qui avait été d’embrasser mon oncle presque les larmes aux yeux en lui disant que je ne savais comment je pourrais, jusqu’à ma mort, lui prouver ma reconnaissance. Elle en eut deux heures après un second qui fut qu’après beaucoup de paroles mystérieuses et de sous-entendus, je racontais à mes parents la connaissance que je venais de faire , lequel récit eut à son tour un troisième effet qui fut qu’on ne me ramena jamais chez mon oncle et que la scène que lui fit mon père ayant amené des propos qu’à son tour mon père n’oublia pas, mon grand-oncle est mort bien des années après sans que jamais aucun de nous l’ait revu. » Pas de casuistique à ce niveau de l’ébauche, relève AC. Mais le passage est réécrit et la casuistique introduite un peu plus loin dans le même Cahier 13: « Eperdu d’amour pour la dame en rose, je couvris de baisers fous et de caresses passionnées les joues couvertes de tabac de mon vieil oncle tandis qu’il me laissait entendre avec assez de gêne, sans oser me le dire ouvertement, qu’il aimerait autant que je ne parle pas chez moi de cette visite. Je lui dis les larmes aux yeux que le souvenir que je gardais de sa bonté était si fort que je trouverais bien d’une manière ou l’autre de le reconnaître [sic ?]. Il était si fort en effet que moins de deux heures plus tard, après quelques paroles mystérieuses auxquelles mes parents ne me semblaient pas prêter assez d’attention et [qui ?] ne suffisaient pas à leur donner l’idée de l’importance nouvelle dont j’étais doué, je ne pus résister à leur raconter dans tous ses détails ma visite à mon oncle. Je ne croyais pas causer d’ennuis à mon oncle, ce qu’il avait fait n’excitait nullement ma colère, mais comment aurais-je cru que cela pouvait exciter celle de mes parents ? » On retrouve là cette psychologie dénégative à laquelle va s’adosser désormais le texte. Il existe encore une autre version, d’un copiste, dont AC , l’ayant signalée, veut bien nous dispenser.
Cuisse légère (cf. Grand-tante (ci-après) !)
La même situation va se reproduire un peu plus loin dans Combray, cette fois avec Bloch. Voici, en prolongement d’une première invitation où l’ami au parler ‘‘homérique’’ avait fait fort mauvaise impression aussi bien au père qu’à la grand-mère du narrateur : « Mais j'aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir (…) on l'aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de m'apprendre – nouvelle qui plus tard eut beaucoup d'influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse – que toutes les femmes ne pensaient qu'à l'amour et qu'il n'y en a pas dont on ne pût vaincre les résistances, il ne m'avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grand'tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue. Je ne pus me tenir de répéter ces propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint, et quand je l'abordai ensuite dans la rue, il fut extrêmement froid pour moi ». AC ne disserte pas, la similitude est claire. Il commente plutôt le personnage et son introduction dans le roman. Bloch est lui aussi arrivé assez tardivement dans le texte, par interpolation, déplaçant l’intérêt du récit vers le héros. Sa première occurrence est ténue : c’est un ami de Montargis, personnage qui deviendra plus tard Robert de Saint-Loup ; il est présenté comme « un fils de coulissier avec qui ma grand-mère me prie de ne pas me lier . ‘‘[Tu es] ami de Montargis, dis-lui donc de ne pas fréquenter Bloch, [ce] que je n’approuve pas’’». Coulissier, dit AC, est ici négatif, péjoratif, désignant un négociant en valeurs mobilières non cotées en bourse. Le père de Swann était coulissier, également. Retour à Bloch : « .. sa sympathie [la sympathie de Montargis] empressée pour Bloch dont elle avait eu tant de peine à me détacher fut pour elle [la grand-mère] une consternation. Le mot que Montargis disait de lui d’un air fin, ‘‘Ah ! Il a une veulerie très intéressante !’’, la désolait ». C’est seulement plus tard que Bloch deviendra un condisciple du lycée (dans le Cahier 14), et cette fois, la désapprobation viendra du grand-père, tandis qu’apparaîtra Bergotte : « Parmi les camarades israélites dont mon grand-père déplorait l’intimité avec moi, un jeune Bloch, de quelques années plus âgé, le fils d’un caissier d’un ami de mon père, était certainement le plus intelligent. Il m’avait donné une fois un ouvrage d’un auteur peu connu qui s’appelait Bergotte ». Dans le même Cahier 14, autre version, se met en place ce qui deviendra l’après-midi du dimanche à Combray : « C’est l’après-midi de lecture, mais à ce livre [que lit le héros] s’en était cette année-là ajouté un autre, prêté par le plus intelligent de ces camarades que mon grand-père n’aimait pas, un jeune Bloch, de quelques années plus âgé que moi et que l’on ne me laissait pas voir en dehors du collège, à cause de certains renseignements défavorables que ma mère avait reçus d’une de ses amies sans jamais avoir voulu me les communiquer , se contentant de me dire ‘‘Sois très poli avec lui au collège puisqu’il est aimable avec toi, mais je ne veux pas que tu le voies en dehors’’ ». Un Bloch suspect, donc, dit AC. C’est dans le Cahier 28 que Bloch se comporte mal et est jugé « à claquer » (et j’ai donc la réponse à ma vaine recherche évoquée ci-dessus). Se met là en ordre le scénario qui deviendra définitif des vraies raisons de l’hostilité des parents. Et AC insiste sur ce que dans ces ébauches, c’est la mère même du narrateur qui se montre, cas exceptionnel, cruelle et qui chasse Bloch quand il se représente. Ainsi : « … quelques jours après avoir insinué que la grand-tante avait eu la cuisse légère et que le grand-père avait fait des affaires fort louches (…) et que beaucoup de gens le blâmaient [lui, Bloch] d’être venu chez nous (…) il venait de Paris faire une visite à mes parents, apportant une splendide gerbe de roses, ma mère, à ma grande épouvante, me dit : ‘‘Reste là, je vais le recevoir’’. Elle revint au bout d’un moment, elle lui avait dit que j’étais très fatigué, que le médecin voulait que je me repose et recommandait surtout que je ne visse plus d’amis au-dessus de mon âge. Quand, l’année suivante, je retrouvais Bloch et que je lui dis bonjour, il eut à peine l’air de me reconnaître et me dit d’un ton fort digne : ‘‘Bonjour Monsieur’’. Je devins extrêmement rouge et je sentis l’impossibilité de lui parler de Théophile Gautier ».
On est là proche du texte définitif, dit AC … via une nouvelle version dans le Cahier 68 ! Il lit : « Il serait malgré tout revenu à Combray s’il ne m’avait assuré après le dîner avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grand-tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été notoirement entretenue. Je ne pus me tenir de le répéter à mes parents. On le mit à la porte quand il revint, etc. »
Il y a à travers ces deux épisodes (Dame en rose ; Bloch et grand-tante) une constance de la « scène de mépris », qu’elle soit le fait du héros, fût-ce par le biais d’une hésitation, d’un malentendu potentiel, comme dans le ‘‘non-salut’’ à l’oncle Adolphe (post dame en rose), ou le fait de ‘‘l’autre’’, comme la ‘‘non-reconnaissance’’ de Bloch. Une autre grande scène d’ailleurs, dit AC, reprend ce schéma, lorsque le héros est ignoré par Saint-Loup, à Doncières: « Le lendemain matin, je me mis en retard, je ne trouvai pas Saint-Loup déjà parti pour déjeuner dans ce château voisin. Vers une heure et demie, je me préparais à aller à tout hasard au quartier pour y être dès son arrivée, quand, en traversant une des avenues qui y conduisait, je vis, dans la direction même où j'allais, un tilbury qui, en passant près de moi, m'obligea à me garer ; un sous-officier le conduisait le monocle à l'œil, c'était Saint-Loup. À côté de lui était l'ami chez qui il avait déjeuné et que j'avais déjà rencontré une fois à l'hôtel où Robert dînait. Je n'osais pas appeler Robert comme il n'était pas seul, mais voulant qu'il s'arrêtât pour me prendre avec lui, j'attirai son attention par un grand salut qui était censé motivé par la présence d'un inconnu. Je savais Robert myope, j'aurais pourtant cru que, si seulement il me voyait, il ne manquerait pas de me reconnaître ; or, il vit bien le salut et le rendit, mais sans s'arrêter ; et, s'éloignant à toute vitesse, sans un sourire, sans qu'un muscle de sa physionomie bougeât, il se contenta de tenir pendant deux minutes sa main levée au bord de son képi, comme il eût répondu à un soldat qu'il n'eût pas connu. »
Mais AC veut revenir à une notation de la citation antérieure, à ce « je devins extrêmement rouge » qui se situe dans une version de la rencontre avec Bloch. Cette rougeur … Confrontation avec une image dégradée de soi-même, indice usuel d’une situation vécue désagréable, manifestation d’un ‘‘pris-en-faute’’,… AC veut dire deux mots de ces nombreux ‘‘impairs’’ qui se rencontrent dans la Recherche, renvoyant à ce concept de paradigme indiciaire introduit par Carlo Ginzburg , ce signifié vers lequel convergent de petits indices, des signes parfois infimes et qu’il faut déchiffrer. Françoise n’est pas dépourvue de talent dans l’exercice. Le narrateur veut faire parvenir une lettre à sa mère par son canal (scène du baiser) : « {… pour mettre une chance de mon côté, je n'hésitai pas à mentir et à lui [Françoise] dire que ce n'était pas du tout moi qui avais voulu écrire à maman, mais que c'était maman qui, en me quittant, m'avait recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à un objet qu'elle m'avait prié de chercher ; et elle serait certainement très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot.} Je pense que Françoise ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement, à des signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui cacher (…) ». Françoise, dit AC a le 6ième sens (curieusement, il a dit: le 5ième) ‘‘indiciaire’’, un talent ‘‘freudien’’.
AC met ‘‘dans le même panier’’ - car il y a « rougeur » - l’anecdote de la tante Léonie, qui refuse qu’il puisse être dit qu’elle dormait. J’aime beaucoup ce trait de caractère car j’avais un oncle, et qui m’était cher, attaché à la même coquetterie : « … ayant pris l'habitude de penser tout haut, elle ne faisait pas toujours attention à ce qu'il n'y eût personne dans la chambre voisine, et je l'entendais souvent se dire à elle-même : « Il faut que je me rappelle bien que je n'ai pas dormi » (car ne jamais dormir était sa grande prétention dont notre langage à tous gardait le respect et la trace : le matin Françoise ne venait pas « l'éveiller », mais « entrait » chez elle ; quand ma tante voulait faire un somme dans la journée, on disait qu'elle voulait « réfléchir » ou « reposer » ; et quand il lui arrivait de s'oublier en causant jusqu'à dire : « ce qui m'a réveillée » ou « j'ai rêvé que », elle rougissait et se reprenait au plus vite). »
Il y avait d’ailleurs eu rougeur devant la dame en rose : « L'incertitude où j'étais s'il fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir et, n'osant pas trop tourner les yeux de son côté de peur d'avoir à lui parler, j'allai embrasser mon oncle (…) », comme il y en a chez la fille de Vineuil à la sortie de l’église : « Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait été contente de nous voir, aussitôt il semblait qu'en elle-même une sœur plus sensible rougissait de ce propos de bon garçon étourdi qui avait pu nous faire croire qu'elle sollicitait d'être invitée chez nous.» Crainte du ‘‘pataquès’’, dit AC. Et puis encore Mme Blatin, la vieille lectrice du Journal des débats, aux Champs-Elysées: « {Je reprenais l'éloge de la vieille dame qui lisait les Débats (j'avais insinué à mes parents que c'était une ambassadrice ou peut-être une altesse) et je continuais à célébrer sa beauté, sa magnificence, sa noblesse, jusqu'au jour où je dis que d'après le nom qu'avait prononcé Gilberte, elle devait s'appeler Mme Blatin.}
Oh ! mais je vois ce que c'est, s'écria ma mère, tandis que je me sentais rougir de honte. À la garde ! À la garde ! comme aurait dit ton pauvre grand-père. Et c'est elle que tu trouves belle ! Mais elle est horrible et elle l'a toujours été. C'est la veuve d'un huissier. »
On arrive, évidemment, à M. de Norpois et au baise-main esquissé du narrateur, lorsque l’ambassadeur évoque la possibilité de parler de lui à Mme et Mlle Swann:
« – Ah ! mais je vais leur dire cela, elles seront très flattées (…) Cet homme important qui allait user en ma faveur du grand prestige qu'il devait avoir aux yeux de Mme Swann, m'inspira subitement une tendresse si grande que j'eus peine à me retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui avaient l'air d'être restées trop longtemps dans l'eau. J'en ébauchai presque le geste que je me crus seul à avoir remarqué. » Soit une ‘‘gaffe’’ qui ne restera pas sans suites, contrairement à l’appréciation du narrateur, puisque : « … quelques années plus tard, dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il était l'ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la discrétion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il avait fait allusion à une soirée d'autrefois dans laquelle il avait «vu le moment où j'allais lui baiser les mains», je ne rougis pas seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la façon dont M. de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses souvenirs ; ce « potin » m'éclaira sur les proportions inattendues de distraction et de présence d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est fait l'esprit humain ; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu'on savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait à ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ. »
AC dit deux mots sur le fait que cette anecdote sert de départ à un assez long développement sur la question des potins et puis prolonge par une autre citation, lorsque Mme Swann, chez Mme de Villeparisis, reviendra sur l’incident: « – Comme M. de Norpois est sympathique, dis-je à Mme Swann en le lui montrant. Il est vrai que Robert de Saint-Loup me dit que c'est une peste, mais...
– Il a raison, répondit-elle.
Et voyant que son regard se reportait à quelque chose qu'elle me cachait, je la pressai de questions. Peut-être contente d'avoir l'air d'être très occupée par quelqu'un dans ce salon, où elle ne connaissait presque personne, elle m'emmena dans un coin.
– Voilà sûrement ce que M. de Saint-Loup a voulu vous dire, me répondit-elle, mais ne le lui répétez pas, car il me trouverait indiscrète et je tiens beaucoup à son estime, je suis très « honnête homme », vous savez. Dernièrement Charlus a dîné chez la princesse de Guermantes ; je ne sais pas comment on a parlé de vous. M. de Norpois leur aurait dit – c'est inepte, n'allez pas vous mettre martel en tête pour cela, personne n'y a attaché d'importance, on savait trop de quelle bouche cela tombait – que vous étiez un flatteur à moitié hystérique. »
Partant de là, Antoine Compagnon va se laisser entraîner vers un thème un peu différent, même s’il l’expliquera comme connexe, celui de ‘‘l’image de soi’’ et de ce qu’il désignera comme ‘‘la présence de l’absence’’. En effet, de sa réflexion (et de celle de Proust) sur le ‘‘potin’’, il passe à la question de l’image que se font de nous les autres, dans la logique de l’intérêt assez constant qui se manifeste dans la Recherche pour ‘‘ce qu’on dit de nous quand nous sommes absents’’, ce qui ouvre au thème de notre existence dans la conscience des autres et de la fascination qu’en peut exercer sur nous la prise de conscience, la connaissance, quand, rarement, elle nous est donnée. Ainsi de ce qu’on dit de Charlus dans son dos, chez les Verdurin, à la Raspelière: «Quelle stupeur pour M. de Charlus, s'il avait pénétré dans un de ces pavillons adverses, grâce à quelque potin, comme par un de ces escaliers de service où des graffiti obscènes sont charbonnés à la porte des appartements par des fournisseurs mécontents ou des domestiques renvoyés ! », exclamation qui est la conclusion de ceci: « … pour les Verdurin, sur l'affection et la bonté desquels il [Charlus] n'avait aucun droit de compter, les propos qu'ils disaient loin de lui (…) fussent si différents de ce qu'il les imaginait être, c'est-à-dire du simple reflet de ceux qu'il entendait quand il était là ? Ceux-là seuls ornaient d'inscriptions affectueuses le petit pavillon idéal où M. de Charlus venait parfois rêver seul, quand il introduisait un instant son imagination dans l'idée que les Verdurin avaient de lui. L'atmosphère y était si sympathique, si cordiale, le repos si réconfortant, que, quand M. de Charlus, avant de s'endormir, était venu s'y délasser un instant de ses soucis, il n'en sortait jamais sans un sourire. Mais, pour chacun de nous, ce genre de pavillon est double : en face de celui que nous croyons être l'unique, il y a l'autre, qui nous est habituellement invisible, le vrai, symétrique avec celui que nous connaissons, mais bien différent et dont l'ornementation, où nous ne reconnaîtrions rien de ce que nous nous attendions à voir, nous épouvanterait comme faite avec les symboles odieux d'une hostilité insoupçonnée. »
Dès le début de Combray, dit Antoine Compagnon, ce thème du hiatus présence/absence est introduit, à propos de Swann, grand mondain du Faubourg Saint-Germain et peu de chose pour la grand-tante : « Sans doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était bien différent de celui que créait ma grand'tante, quand le soir, dans le petit jardin de Combray, après qu'avaient retenti les deux coups hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce qu'elle savait sur la famille Swann l'obscur et incertain personnage qui se détachait, suivi de ma grand'mère, sur un fond de ténèbres, et qu'on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n'a qu'à aller prendre connaissance comme d'un cahier des charges ou d'un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. Même l'acte si simple que nous appelons « voir une personne que nous connaissons » est en partie un acte intellectuel. Nous remplissons l'apparence physique de l'être que nous voyons de toutes les notions que nous avons sur lui, et dans l'aspect total que nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n'était qu'une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que nous écoutons. »
Cela dit, poursuit AC, Swann se soucie fort peu de ce qu’on pense de lui à Combray! Mais en d’autres circonstances … Il pense à l’échange entre Swann et de Mme Cottard, à la fin d’Un amour de Swann:
« – Les oreilles ont dû vous tinter, monsieur, lui dit-elle, pendant le voyage que nous avons fait avec Mme Verdurin. On ne parlait que de vous.
Swann fut bien étonné, il supposait que son nom n'était jamais proféré devant les Verdurin.
– D'ailleurs, ajouta Mme Cottard, Mme de Crécy était là et c'est tout dire. Quand Odette est quelque part, elle ne peut jamais rester bien longtemps sans parler de vous. Et vous pensez que ce n'est pas en mal. Comment ! vous en doutez ? dit-elle, en voyant un geste sceptique de Swann.
Et emportée par la sincérité de sa conviction, ne mettant d'ailleurs aucune mauvaise pensée sous ce mot qu'elle prenait seulement dans le sens où on l'emploie pour parler de l'affection qui unit des amis :
– Mais elle vous adore ! Ah ! je crois qu'il ne faudrait pas dire ça de vous devant elle ! On serait bien arrangé ! À propos de tout, si on voyait un tableau par exemple elle disait : « Ah ! s'il était là, c'est lui qui saurait vous dire si c'est authentique ou non. Il n'y a personne comme lui pour ça. » Et à tout moment elle demandait : « Qu'est-ce qu'il peut faire en ce moment ? Si seulement il travaillait un peu ! C'est malheureux, un garçon si doué, qu'il soit si paresseux. (Vous me pardonnez, n'est-ce pas ?) En ce moment je le vois, il pense à nous, il se demande où nous sommes. » Elle a même eu un mot que j'ai trouvé bien joli ; M. Verdurin lui disait : « Mais comment pouvez-vous voir ce qu'il fait en ce moment puisque vous êtes à huit cents lieues de lui ? » Alors Odette lui a répondu : « Rien n'est impossible à l'œil d'une amie. » Non je vous jure, je ne vous dis pas cela pour vous flatter, vous avez là une vraie amie comme on n'en a pas beaucoup. Je vous dirai du reste que si vous ne le savez pas, vous êtes le seul. Mme Verdurin me le disait encore le dernier jour (vous savez les veilles de départ on cause mieux) : « Je ne dis pas qu'Odette ne nous aime pas, mais tout ce que nous lui disons ne pèserait pas lourd auprès de ce que lui dirait M. Swann. » Oh ! mon Dieu, voilà que le conducteur m'arrête, en bavardant avec vous j'allais laisser passer la rue Bonaparte... me rendriez-vous le service de me dire si mon aigrette est droite ? »
Et Mme Cottard sortit de son manchon pour la tendre à Swann sa main gantée de blanc d'où s'échappa, avec une correspondance, une vision de haute vie qui remplit l'omnibus, mêlée à l'odeur du teinturier. Et Swann se sentit déborder de tendresse pour elle, autant que pour Mme Verdurin (et presque autant que pour Odette, car le sentiment qu'il éprouvait pour cette dernière n'étant plus mêlé de douleur, n'était plus guère de l'amour), tandis que de la plate-forme il la suivait de ses yeux attendris, qui enfilait courageusement la rue Bonaparte, l'aigrette haute, d'une main relevant sa jupe, de l'autre tenant son en-tout-cas et son porte-cartes dont elle laissait voir le chiffre, laissant baller devant elle son manchon. »
Pour autant, commente AC, est-on mieux renseigné dans le hasard de tels ‘‘rapports circonstanciés’’? Pour proférer de tels propos, Mme Cottard, nous a dit le narrateur, dans « l'embarras de parler à Swann des Verdurin [et] voyant qu'on était encore loin du coin de la rue Bonaparte où le conducteur devait l'arrêter, (…) écouta son cœur qui lui conseillait d'autres paroles. » Un mensonge par bienveillance est-il absolument exclu? L’épisode, précise AC, prend place à un moment crucial où l’amour de Swann se meurt et - si j’ose dire- va s’enterrer dans le mariage …
Revenant au fond, Antoine Compagnon souligne le trouble que nous cause la découverte du monde quand nous n’y existons que comme personnages pour les autres.
Et il voit une scène inaugurale de ce phénomène dans l’épisode homérique des larmes d’Ulysse, au chant VIII de l’Odyssée.
Wikipedia donne de ce chant le résumé suivant :
*** [Chants V, VI et VII : Ayant quitté l’île de Calypso sur un radeau, Ulysse après une vingtaine de jours de navigation aborde sur la côte de la Phéacie où il rencontre Nausicaa qui le conduit au palais de son père, le roi Alcinoos. Puis :] : Le jour suivant, Alcinoos invite Ulysse à un banquet en son honneur. L’aède Démodocos chante la querelle d'Ulysse et d’Achille au temps de la Guerre de Troie ; Ulysse ne peut retenir ses larmes à ce souvenir, mais il les dissimule et seul Alcinoos s'en rend compte. Pour changer les idées de son hôte, Alcinoos ordonne des jeux improvisés, comprenant des épreuves de course, de lutte, de saut, de disque et de boxe. Invité à participer à l'une des épreuves, Ulysse commence par refuser, puis se décide lorsqu'un nommé Euryale se moque de lui. Il s'essaie alors au lancer de disque, et surpasse de loin tous les autres concurrents. Fier de sa performance, Ulysse défie les Phéaciens et évoque son talent pour le tir à l'arc. Personne n'ose plus se mesurer à lui : Alcinoos met alors fin aux jeux et fait de nouveau venir Démodocos. L'aède reprend ses chants, et évoque un épisode cocasse de la vie des dieux (…). [Puis] pendant le repas, Démodocos chante pour la troisième fois et raconte l'épisode du Cheval de Troie. Encore une fois, Ulysse ne peut retenir ses larmes devant cette évocation de la Guerre de Troie, mais dissimule son chagrin à tous, sauf à Alcinoos. Intrigué, le roi demande enfin à son hôte de révéler son nom. ***
Antoine Compagnon se réfère à la traduction de Leconte de Lisle .
Il lit les premiers pleurs: « Après qu'ils eurent assouvi leur faim et leur soif, la Muse excita l'Aède à célébrer la gloire des hommes par un chant dont la renommée était parvenue jusqu'au large Ouranos. Et c'était la querelle d'Odysseus et du Pèléide Achilleus, quand ils se querellèrent autrefois en paroles violentes dans un repas offert aux Dieux. (…) . Et l'illustre Aède chantait ces choses, mais Odysseus ayant saisi de ses mains robustes son grand manteau pourpré, l'attira sur sa tête et en couvrit sa belle face, et il avait honte de verser des larmes devant les Phéaciens. Mais quand le divin Aède cessait de chanter, lui-même cessait de pleurer, et il écartait son manteau, et, prenant une coupe ronde, il faisait des libations aux Dieux. Puis, quand les princes des Phéaciens excitaient l'Aède à chanter de nouveau, car ils étaient charmés de ses paroles, de nouveau Odysseus pleurait, la tête cachée. »
Puis, AC, reprend au passage où Ulysse pleure une deuxième fois : « L'illustre Aède chantait ces choses, et Odysseus défaillait, et, sous ses paupières, il arrosait ses joues de larmes. De même qu'une femme entoure de ses bras et pleure son mari bien aimé tombé devant sa ville et son peuple, laissant une mauvaise destinée à sa ville et à ses enfants ; et de même que, le voyant mort et encore palpitant, elle se jette sur lui en hurlant, tandis que les ennemis, lui frappant le dos et les épaules du bois de leurs lances, l'emmènent en servitude afin de subir le travail et la douleur, et que ses jours sont flétris par un très-misérable désespoir ; de même Odysseus versait des larmes amères sous ses paupières, en les cachant à tous les autres convives. »
Scène prototypique, dit Antoine Compagnon, où l’on entend et voit, comme si on était absent, le spectacle même dont on est acteur, le spectacle de sa propre présence, comme s’il ne s’agissait pas de soi ; on entend ce que l’on ne saurait entendre, on voit ce qu’on ne saurait voir et Ulysse, qui vit cette situation, éprouve, au lieu du plaisir qui pourrait naître de la reconnaissance de ses hauts faits, le choc, la peine, l’impossibilité de faire, de ce qu’il vit encore comme un présent, une histoire . Et AC cite l’historien contemporain François Hartog (né en 1946), analysant cette scène : « C’est comme s’il [Ulysse] rêvait de lui-même tout en sachant qu’il ne dort pas ».
Moment capital que le moment de ce chant VIII, insiste AC. Au chant suivant, Ulysse prend la parole pour se raconter (pour narrer ses aventures depuis le départ de Troie) et au chant XI, il y a la scène mémorable et que Proust connaît bien de la nékuia (nekuia) , de l’invocation des morts, lorsqu’il convoque, au pays des Cimmériens, les ombres des défunts, dont l’ombre de sa mère Anticlée, son fantôme, sa mère morte depuis qu’il a quitté Ithaque, qui lui donne des nouvelles du pays, et qu’il tente en vain d’embrasser : « Elle parla ainsi, et je voulus, agité dans mon esprit, embrasser l'âme de ma mère morte. Et je m'élançai trois fois, et mon cœur me poussait à l'embrasser, et trois fois elle se dissipa comme une ombre, semblable à un songe. » Oui, insiste AC, Proust est familier de ce texte, et Legrandin décrit Balbec comme ‘‘le véritable pays des Cimmériens dans l’Odyssée’’. Il redit : la scène des larmes d’Ulysse est ‘‘prototypique’’, elle illustre la distance qui existe entre identité et altérité, entre passé et présent, elle modélise une situation finalement fréquente dans la Recherche, même si Démodocos n’est jamais cité.
Par exemple, cette rencontre que l’on vient de rappeler entre Swann et Mme Cottard, dans l’autobus, qui provoquera le rêve de Swann dévoilant la fin de son amour : « Il devait la revoir une fois encore, quelques semaines plus tard. Ce fut en dormant, dans le crépuscule d'un rêve. Il se promenait avec Mme Verdurin, le docteur Cottard, un jeune homme en fez qu'il ne pouvait identifier, le peintre, Odette, Napoléon III et mon grand-père, sur un chemin qui suivait la mer et la surplombait à pic tantôt de très haut, tantôt de quelques mètres seulement, de sorte qu'on montait et redescendait constamment ; ceux des promeneurs qui redescendaient déjà n'étaient plus visibles à ceux qui montaient encore, le peu de jour qui restât faiblissait et il semblait alors qu'une nuit noire allait s'étendre immédiatement. Par moment les vagues sautaient jusqu'au bord, et Swann, sentait sur sa joue des éclaboussures glacées. Odette lui disait de les essuyer, il ne pouvait pas et en était confus vis-à-vis d'elle, ainsi que d'être en chemise de nuit. Il espérait qu'à cause de l'obscurité on ne s'en rendait pas compte, mais cependant Mme Verdurin le fixa d'un regard étonné durant un long moment pendant lequel il vit sa figure se déformer, son nez s'allonger et qu'elle avait de grandes moustaches. Il se détourna pour regarder Odette, ses joues étaient pâles, avec des petits points rouges, ses traits tirés, cernés, mais elle le regardait avec des yeux pleins de tendresse prêts à se détacher comme des larmes pour tomber sur lui, et il se sentait l'aimer tellement qu'il aurait voulu l'emmener tout de suite. Tout d'un coup Odette tourna son poignet, regarda une petite montre et dit : « Il faut que je m'en aille », elle prenait congé de tout le monde, de la même façon, sans prendre à part Swann, sans lui dire où elle le reverrait le soir ou un autre jour. Il n'osa pas le lui demander, il aurait voulu la suivre et était obligé, sans se retourner vers elle, de répondre en souriant à une question de Mme Verdurin, mais son cœur battait horriblement, il éprouvait de la haine pour Odette, il aurait voulu crever ses yeux qu'il aimait tant tout à l'heure, écraser ses joues sans fraîcheur. Il continuait à monter avec Mme Verdurin, c'est-à-dire à s'éloigner à chaque pas d'Odette, qui descendait en sens inverse. Au bout d'une seconde il y eut beaucoup d'heures qu'elle était partie. Le peintre fit remarquer à Swann que Napoléon III s'était éclipsé un instant après elle. «C'était certainement entendu entre eux, ajouta-t-il, ils ont dû se rejoindre en bas de la côte, mais n'ont pas voulu dire adieu ensemble à cause des convenances. Elle est sa maîtresse. » Le jeune homme inconnu se mit à pleurer. Swann essaya de le consoler. « Après tout elle a raison, lui dit-il en lui essuyant les yeux et en lui ôtant son fez pour qu'il fût plus à son aise. Je le lui ai conseillé dix fois. Pourquoi en être triste ? C'était bien l'homme qui pouvait la comprendre. » Ainsi Swann se parlait-il à lui-même, car le jeune homme qu'il n'avait pu identifier d'abord était aussi lui ; comme certains romanciers, il avait distribué sa personnalité à deux personnages, celui qui faisait le rêve, et un qu'il voyait devant lui coiffé d'un fez. »
Les larmes du jeune homme au fez, comme celles d’Ulysse, ce sont les larmes de la reconnaissance, de la prise de conscience, du recul factuel et impossible, du ‘‘C’était mon histoire’’ … c’était mon présent et c’est du passé, et en même temps, ce sont deux présents.
Et le fez ? On ne sait pas trop. Il apparaît au Cahier 19. A rattacher à la croisière que viennent d’effectuer les Verdurin? Au réveil, Swann se rend compte que le temps où il était heureux, où il était aimé, est fini, passé. Tous ces moments, dit AC en se ressaisissant au passage de la dame en rose comme de Bloch, sont des moments situés entre la présence et l’absence.
Comme cet autre aussi, lors de l’arrivée de Swann, quand il arrive sans être encore là : « Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait que c'était Swann ; néanmoins tout le monde se regarda d'un air interrogateur et on envoya ma grand'mère en reconnaissance. « Pensez à le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu'il est délicieux et la caisse est énorme», recommanda mon grand-père à ses deux belles-sœurs. «Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand'tante. Comme c'est confortable d'arriver dans une maison où tout le monde parle bas. » – « Ah ! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s'il croit qu'il fera beau demain », dit mon père. Ma mère pensait qu'un mot d'elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu faire à Swann depuis son mariage. »
Comme encore les fredonnements du grand-père, parfait indice entre la présence et l’absence, fredonnement qui porte la présence de ce qu’il évoque au sein de son absence mais aussi qui abstrait quelque chose de celui qui est présent pour le signifier comme s’il n’était pas là.
Antoine Compagnon conclut …
… en quelques mots, sur ces actes manqués du héros (dame en rose, Bloch) qui ont poussé son commentaire vers la digression, des rougeurs aux larmes d’Ulysse, et qui sont pense-t-il les témoins d’une absence d’innocence qui jouera un rôle dans sa vocation d’écrivain, ce dont on parlera … la prochaine fois.
Je ne voudrais toutefois pas conclure moi-même sans évoquer, au chant XVII, d’autres larmes d’Ulysse et qui ont inspiré à Roger Grenier le titre d’un livre, celles que le héros grec verse en l’honneur de son vieux chien, Argos, qui l’a reconnu : « … et un chien, qui était couché là, leva la tête et dressa les oreilles. C'était Argos, le chien du malheureux Odysseus qui l'avait nourri lui-même autrefois, et qui n'en jouit pas, étant parti pour la sainte Ilios. Les jeunes hommes l'avaient autrefois conduit à la chasse des chèvres sauvages, des cerfs et des lièvres ; et, maintenant, en l'absence de son maître, il gisait, délaissé, sur l'amas de fumier de mulets et de boeufs qui était devant les portes, et y restait jusqu'à ce que les serviteurs d'Odysseus l'eussent emporté pour engraisser son grand verger. Et le chien Argos gisait là, rongé de vermine. Et, aussitôt, il reconnut Odysseus qui approchait, et il remua la queue et dressa les oreilles ; mais il ne put pas aller au-devant de son maître, qui, l'ayant vu, essuya une larme, en se cachant (…). »
Carlo Ginzburg chez Antoine Compagnon. 19/3/2013
« L’étranger qui n’est pas de la maison. »
Grand historien italien, inventeur et pape de la microhistoire, etc.
Respect ! comme disent les djeunes ...
Malheureusement, je n’ai pas tenu le coup. Entre hier au soir et ce matin, j’avais écouté la leçon en deux parties de Compagnon du 26/3, bissée dans le cadre du « faux bond » de Marc Fumaroli, en prenant des notes. C’est un travail toujours très lent. Fatigant.
Et j’ai cru ouvrir une fenêtre en rattrapant mon retard d’une semaine et en me calant dans la foulée sur l’enregistrement audio du séminaire de Carlo Ginzburg. Mauvaise idée. Je l’ai traversé dans un demi-sommeil et sauf la chaleur de l’accent italien du conférencier, je n’ai rien noté et rien retenu.
Recommencer ? Lassitude. Je crois que ce sera : « Tant pis ».
Lire quelques articles (Le Point, Libération, via Google) sur Ginzburg, ce que j’ai fait en émergeant de l’écoute, est intéressant. On voit un peu l’affaire du « paradigme indiciaire » qui relève beaucoup de l’enquête à la Sherlock Holmes.
Avant de perdre pied, j’avais quand même retenu de l’introduction d’AC une recommandation : la lecture du livre de Natalia Ginzburg, « Les mots de la tribu ». Cela semble proustiennement valoir le détour.
Il [Ginzburg] définit son contexte d’origine comme antifasciste, juif, intellectuel, turinois, je ne sais plus dans quel ordre. Il est né en 1939 et il a lu Proust pour la première fois en 1959, à 20 ans. Il a beaucoup cité la préface de la Bible d’Amiens, Auerbach, Kracauer, Curtius, d’autres, italiens et qui m’ont traversé sans laisser de trace ; il a terminé sur le rapprochement de deux passages, (1) de Saint-Simon ( une entrevue improvisée avec le duc d'Orléans) et (2) de Proust (quand il ne reconnaît pas sa grand-mère):
(1) « Il y était sur sa chaise-percée, parmi ses valets. Et deux ou trois de ses premiers officiers. J’en fus effrayé. Je vis un homme la tête basse, d’un rouge pourpre, avec un air hébété, qui ne me vit seulement pas approcher. »
(2) « De moi – par ce privilège qui ne dure pas et où nous avons, pendant le court instant du retour, la faculté d’assister brusquement à notre propre absence – il n’y avait que le témoin, l’observateur, en chapeau et manteau de voyage, l’étranger qui n’est pas de la maison, le photographe qui vient prendre un cliché des lieux qu’on ne reverra plus (…) pour la première fois et seulement pour un instant, car elle disparut bien vite, j’aperçus sur le canapé, sous la lampe, rouge, lourde et vulgaire, malade, rêvassant, promenant au dessus d’un livre des yeux un peu fous, une vieille femme accablée que je ne connaissais pas. »
Carlo Ginzburg a beaucoup coupé dans Proust.
Le passage est long et je vais, il est profond, le redonner en entier :
« Hélas, ce fantôme-là, ce fut lui que j'aperçus quand, entré au salon sans que ma grand'mère fût avertie de mon retour, je la trouvai en train de lire. J'étais là, ou plutôt je n'étais pas encore là puisqu'elle ne le savait pas, et, comme une femme qu'on surprend en train de faire un ouvrage qu'elle cachera si on entre, elle était livrée à des pensées qu'elle n'avait jamais montrées devant moi. De moi – par ce privilège qui ne dure pas et où nous avons, pendant le court instant du retour, la faculté d'assister brusquement à notre propre absence – il n'y avait là que le témoin, l'observateur, en chapeau et manteau de voyage, l'étranger qui n'est pas de la maison, le photographe qui vient prendre un cliché des lieux qu'on ne reverra plus. Ce qui, mécaniquement, se fit à ce moment dans mes yeux quand j'aperçus ma grand'mère, ce fut bien une photographie. Nous ne voyons jamais les êtres chéris que dans le système animé, le mouvement perpétuel de notre incessante tendresse, laquelle, avant de laisser les images que nous présente leur visage arriver jusqu'à nous, les prend dans son tourbillon, les rejette sur l'idée que nous nous faisons d'eux depuis toujours, les fait adhérer à elle, coïncider avec elle. Comment, puisque le front, les joues de ma grand'mère, je leur faisais signifier ce qu'il y avait de plus délicat et de plus permanent dans son esprit, comment, puisque tout regard habituel est une nécromancie et chaque visage qu'on aime le miroir du passé, comment n'en eussé-je pas omis ce qui en elle avait pu s'alourdir et changer, alors que, même dans les spectacles les plus indifférents de la vie, notre œil, chargé de pensée, néglige, comme ferait une tragédie classique, toutes les images qui ne concourent pas à l'action et ne retient que celles qui peuvent en rendre intelligible le but ? Mais qu'au lieu de notre œil ce soit un objectif purement matériel, une plaque photographique, qui ait regardé, alors ce que nous verrons, par exemple dans la cour de l'Institut, au lieu de la sortie d'un académicien qui veut appeler un fiacre, ce sera sa titubation, ses précautions pour ne pas tomber en arrière, la parabole de sa chute, comme s'il était ivre ou que le sol fût couvert de verglas. Il en est de même quand quelque cruelle ruse du hasard empêche notre intelligente et pieuse tendresse d'accourir à temps pour cacher à nos regards ce qu'ils ne doivent jamais contempler, quand elle est devancée par eux qui, arrivés les premiers sur place et laissés à eux-mêmes, fonctionnent mécaniquement à la façon de pellicules, et nous montrent, au lieu de l'être aimé qui n'existe plus depuis longtemps mais dont elle n'avait jamais voulu que la mort nous fût révélée, l'être nouveau que cent fois par jour elle revêtait d'une chère et menteuse ressemblance. Et, comme un malade qui ne s'était pas regardé depuis longtemps, et composant à tout moment le visage qu'il ne voit pas d'après l'image idéale qu'il porte de soi-même dans sa pensée, recule en apercevant dans une glace, au milieu d'une figure aride et déserte, l'exhaussement oblique et rose d'un nez gigantesque comme une pyramide d'Égypte, moi pour qui ma grand'mère c'était encore moi-même, moi qui ne l'avais jamais vue que dans mon âme, toujours à la même place du passé, à travers la transparence des souvenirs contigus et superposés, tout d'un coup, dans notre salon qui faisait partie d'un monde nouveau, celui du temps, celui où vivent les étrangers dont on dit « il vieillit bien », pour la première fois et seulement pour un instant, car elle disparut bien vite, j'aperçus sur le canapé, sous la lampe, rouge, lourde et vulgaire, malade, rêvassant, promenant au-dessus d'un livre des yeux un peu fous, une vieille femme accablée que je ne connaissais pas. »
Je viens quand même de reprendre la fin de l’enregistrement de Ginzburg où il donne ces deux citations. Elle est intéressante. La voici : « Je vis une vieille femme, écrit Proust, Je vis un homme, avait écrit Saint-Simon. La décadence physique, soulignée par la notation de couleur, rouge, rouge pourpre, efface l’individualité pour faire affleurer l’appartenance à une espèce, à l’espèce humaine. Dans le cas de Proust, le fait qu’il ne reconnaisse pas sa grand-mère lui fait voir, même s’il ne s’agit que d’un instant, avec les yeux de l’étranger, de ‘‘l’étranger qui n’est pas de la maison’’, ce que l’amour lui avait interdit de voir et d’accepter, que sa grand-mère est sur le point de mourir. Il me semble inutile de souligner la parenté entre ces deux textes. De façon étrange, elle a échappé aussi bien à Erich Auerbach [philologue et critique littéraire allemand ;1892-1957] qui construisit Mimésis sur le modèle de la Recherche et des romans de Virginia Woolf, qu’à Leo Spitzer [philologue et théoricien de la littérature autrichien; 1887-1960] qui avait consacré un essai aux échos des Mémoires de Saint-Simon dans la Recherche. Mais il n’y a là rien que de très normal. Chez chaque chercheur, même les plus grands, comme Spitzer et Auerbach, il y a un point aveugle ; c’est pourquoi la recherche est sans fin. » Applaudissements. Je n’aurais pas dû tant m’assoupir !
Dans cette coda, l’amusant, entre autres, est qu’on peut aussi lire le dernier membre de phrase : « … la Recherche [du temps perdu] est sans fin. »
L’expérience fait espérer un échange post-exposé entre Compagnon et Ginzburg lorsque la vidéo aura pris le relais de l’enregistrement audio. J’y reviendrai peut-être alors.
Une dernière remarque : Ginzburg, ici, a beaucoup – je l’ai dit – coupé Proust, et puis a rajouté deux mots de commentaire. Or qu’apparaît-il à l’évidence sur la citation intégrale ? Que son commentaire est une paraphrase affaiblie des coupures. Et c’est une remarque constamment valable. Proust est un auteur qu’il est un peu dérisoire d’expliquer pour cette bonne raison qu’il fournit et le texte, et l’explication de texte. Antoine Compagnon veut tourner la difficulté en exhumant l’avant-texte, les brouillons. C’est un peu se défausser et – selon moi – faiblement convaincant. Reste la curiosité des prémices … pour les curieux.
J’avais dit dernière remarque, mais non, une encore. Dans la citation intégrale, on retrouve ce qui pourrait passer pour une fascination de Proust : les nez ! Compagnon s’en préoccupe (cf. compte-rendu à suivre) et le voici qui apparaît ici dans la face amaigrie du malade : ‘‘un nez gigantesque comme une pyramide d'Égypte’’. Et pas n’importe quel nez, un nez ‘‘racialement’’ connoté, un nez qui resurgit comme une trahison. AC y reviendra, pour Swann, et nous, derrière.
Antoine Compagnon ‘‘à la recherche de la question juive’’.
Leçon du 19/3/2013.
Quelques rappels liminaires d’éléments de la leçon précédente et puis, une plongée dans les avant-textes de la Recherche, pour y déployer un passage écarté de la version définitive, une « variante C de la page 17 » qu’on pourra retrouver « dans les pages 1099-1100 du tome I de la nouvelle Pléiade » ( !), qui va servir d’épine dorsale à la leçon, au fil de citations morcelées. Un passage qu’on pourrait dire : « Swann expliqué par sa mère ».
Voici (membres de phrases biffés et cités inclus):
« En réalité, Swann n’était pas, au point de vue mondain, aussi complétement fils de ses œuvres que j’ai l’air de le dire, et Mme Swann, sa mère, une femme délicieuse créature d’élite, avait eu de son vivant quelques brillantes amitiés féminines. Certes, ces amitiés, Mme Swann ne les avait pas recherchées, elle céda seulement à la sollicitation de femmes élégantes qui, séduites par son intelligence et par son charme l’attirèrent de toutes leurs forces. Mais ce commencement d’ascension que son fils devait si brillamment parfaire dans un monde différent de son milieu bourgeois, si Mme Swann ne le prémédita pas, encore faut-il dire qu’elle eût, peut-être, été incapable de l’accomplir si elle n’eût pas été juive, c’est-à-dire plus récemment bourgeoise que les autres femmes de son milieu, que les femmes des collègues de son mari, pas lestée encore d’un poids mort de préjugés et de routines séculaires qui ne lui auraient plus laissé l’élasticité, la mobilité qu’exige un changement de milieu. Elle s’éleva comme à la façon de d’une bulle plus légère et plus brillante qui monte silencieusement au milieu des molécules d’un liquide que leur cohésion voue à plus d’immobilité.
Fraîchement débarquée d’Orient (sa famille n’habitait la France que depuis huit ou dix cinq ou six générations) elle avait encore cette instabilité, ce goût du nouveau, cette souplesse de l’organisme qui peut se prêter à ce qu’il désire grâce auxquels un voyageur à peine arrivé dans un pays nouveau entreprend une excursion comme il n’aurait ni la force, ni le goût, ni même l’idée d’en faire dans le lieu de sa résidence et de ses habitudes. Ces quelques amitiés où elle fut attirée, et à l’appel desquelles les femmes des confrères de son mari eussent sans doute opposé une raideur articulaire, un non possumus physiologique, etc. ces quelques amitiés brillantes qui l’élevèrent, aux signaux appeleurs de qui les autres femmes du même milieu bourgeois eussent sans doute opposé, aussi bien que s’ils lui avaient été adressés du fond de la planète Mars, une raideur articulaire, un non possumus physiologique statique, astronomique, tiré de leur soumission aux lois de la gravitation qui ne leur permettaient de ressentir les attractions qu’en raison inverse du carré des distances et à condition qu’elles parvinssent ‘‘de leur monde’’, ces amitiés brillantes, Mme Swann, qui n’avait aucune vanité, les dissimulait facilement, grâce au jeu innocent et naturel de sa distinction et de sa délicatesse, à tout son entourage de femmes de notaires et d’agents de change.
Si ma grand-tante, venue chez Mme Swann, trouvait une femme inconnue du monde de la finance [une aristocrate], Mme Swann, par amabilité pour ma tante laissait un peu de côté l’autre dame qui ne pouvait prendre cet abandon pour du dédain et s’occupait absolument exclusivement de ma tante qui, interprétant l’attitude de Mme Swann avec sa nature moins noble et sa conception moins raffinée de la politesse, se disait que si celle-ci délaissait l’autre dame, c’était probablement de l’obscur fretin, la dame délaissée n’était certainement , probablement du moment que Mme Swann délaissait cette dame pour elle, c’est que ce devait être de l’obscur fretin sémite.
Et si maintenant, plusieurs années après la mort de M. et Mme Swann, on avait dit à ma grand-tante que leur fils, qu’elle considérait plutôt comme imperceptiblement déchu par bizarrerie de goût et excessive simplicité de mœurs de la grande situation dite de belle bourgeoisie qui était celle de ses parents, que ce fils Swann qui en tant que fils Swann était parfaitement qualifié pour frayer avec les notaires et les avoués les plus estimés de Paris, privilège qu’il semblait laisser tomber un peu en quenouille, si on avait dit à ma grand-tante, etc. »
Antoine Compagnon voit là une « thèse passionnante » sur la mobilité sociale des juifs au XIX° siècle, sous ce régime de l’orléanisme qui leur fut si favorable, passionnante mais assez commune et lue/lisible au gré des goûts idéologiques aussi bien positivement (leurs qualités, etc.) que négativement (France enjuivée etc.).
Il y a là, dit AC, une théorie de l’ascension sociale par les femmes et l’esquisse d’un roman social juif adossé à l’alliance de la nouvelle bourgeoisie libérale qu’ils représentent et de l’aristocratie, contre la petite bourgeoisie catholique, traditionnaliste, routinière, aveugle, clanique, rigide, avec tout son vocabulaire de caste, dont on lit la trace dans la famille de Combray, une théorie qui pointe une supériorité tirée de leur non enracinement, de leur souplesse sans conscience de classe, et partant, de leur plus grande adaptabilité au monde moderne. AC signale au passage un « petit livre », une brochure de 1881 - Coup d’œil sur l’histoire du peuple juif, de James Darmesteter, linguiste érudit qui fut professeur au Collège de France - qui a joué un rôle capital dans la diffusion de ce qu’on a appelé le « franco-judaïsme », alliance du judaïsme et de la France moderne, où l’auteur insiste sur les qualités juives, ceci sachant, et AC l’a rappelé et le rappellera à plusieurs reprises, le point de vue d’un Anatole Leroy-Beaulieu qui soulignait dans sa thèse de 1883 que l’apologie d’un mieux-disant juif , l’exaltation du judaïsme, contribuaient à faire le lit de l’antisémitisme.
Antoine Compagnon, dans le deuxième paragraphe cité ci-dessus, retient le goût de Proust pour les références scientifiques, cryptées ou explicites, vocabulaire darwiniste (milieu, élasticité), vocabulaire de la Physique (molécules, bulles), théories mécaniques (gravitation de Newton). La gravitation plaît à Proust d’ailleurs, dans sa vision d’une société hiérarchisée avec pluralité de mondes isolés, planètes bourgeoises, planètes aristocratiques, qui s’attirent ou se repoussent et entre lesquelles Mme Swann et autres dames juives peuvent se trouver en situation de truchement, de go between. Il cite Legrandin voulant échapper aux lois de la gravitation pour sortir de son monde, et ce bref passage comparatiste concernant la duchesse et la princesse de Guermantes : « D'ailleurs entre elles l'harmonie, l'universelle gravitation préétablie de leur éducation, neutralisaient les contrastes non seulement d'ajustement mais d'attitude. À ces lignes invisibles et aimantées que l'élégance des manières tendait entre elles, le naturel expansif de la princesse venait expirer, tandis que vers elles, la rectitude de la duchesse se laissait attirer, infléchir, se faisait douceur et charme.
Il revient sur le « Fraîchement débarquée d’Orient » du début du deuxième paragraphe. Mme Swann mère est ainsi signalée d’origine sépharade, rattachée à l’empire Ottoman. En outre dit AC, il y a à l’époque un usage d’identification où « oriental » se confond avec « hébraïque ». Il en veut pour trace chez Proust un passage concernant M. Nissim Bernard (j’ai souligné les deux occurrences significatives le qualifiant dans le texte qui suit), oncle de Bloch aux goûts homosexuels qui entretient un lift du Grand-Hôtel : « Mais jamais [M. Nissim Bernard] ne déjeunait chez lui. Tous les jours il était à midi au Grand-Hôtel. C'est qu'il entretenait, comme d'autres, un rat d'opéra, un « commis », assez pareil à ces chasseurs dont nous avons parlé, et qui nous faisaient penser aux jeunes israélites d'Esther et d'Athalie.(…) C'était le plaisir de M. Nissim Bernard de suivre dans la salle à manger, et jusque dans les perspectives lointaines où, sous son palmier, trônait la caissière, les évolutions de l'adolescent empressé au service, au service de tous, et moins de M. Nissim Bernard depuis que celui-ci l'entretenait, soit que le jeune enfant de chœur ne crût pas nécessaire de témoigner la même amabilité à quelqu'un de qui il se croyait suffisamment aimé, soit que cet amour l'irritât ou qu'il craignît que, découvert, il lui fît manquer d'autres occasions. Mais cette froideur même plaisait à M. Nissim Bernard par tout ce qu'elle dissimulait ; que ce fût par atavisme hébraïque ou par profanation du sentiment chrétien, il se plaisait singulièrement, qu'elle fût juive ou catholique, à la cérémonie racinienne. (…)
Il aimait d'ailleurs tout le labyrinthe de couloirs, de cabinets secrets, de salons, de vestiaires, de garde-manger, de galeries qu'était l'hôtel de Balbec. Par atavisme d'Oriental il aimait les sérails et, quand il sortait le soir, on le voyait en explorer furtivement les détours. »
Comme à son habitude, Compagnon, à propos de ce recours à M. Nissim Bernard, digresse un peu. Il évoque, sans réellement « cadrer » son propos, Nissim de Camondo - sans doute l’attraction Nissim / Nissim, que relèvera également Pierre Assouline dans son séminaire – fils d’un riche banquier parisien, de 20 ans le cadet de Marcel Proust qui l’a rencontré lors d’un dîner, engagé dans l’aviation lors du premier conflit mondial et abattu en combat aérien en septembre 1917 au-dessus de la Lorraine, avec lettre de condoléances à suivre de Proust à la famille. AC évoque aussi le patronyme de l’oncle de Bloch, pour préciser que Bernard est au même titre que Bernhardt un nom qu’on peut prétendre juif alsacien, qui serait dérivé de Baer ou Bär , l’ours, en allemand, ce qui lui est (je parle d’AC) une occasion supplémentaire de glisser de là à l’occurrence unique d’un terme yiddish dans la Recherche en se reportant au passage suivant, toujours avec M. Nissim Bernard : « Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par Bergotte et revenant à lui (…) la cadette demanda à son frère du ton le plus sérieux du monde car elle croyait qu'il n'existait pas au monde pour désigner les gens de talent d'autres expressions que celles qu'il employait : « Est-ce un coco vraiment étonnant, ce Bergotte ? Est-il de la catégorie des grands bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle ? – Je l'ai rencontré à plusieurs générales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c'est une espèce de Schlemihl. » Cette allusion au conte de Chamisso n'avait rien de bien grave, mais l'épithète de Schlemihl faisait partie de ce dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l'emploi ravissait M. Bloch dans l'intimité, mais qu'il trouvait vulgaire et déplacé devant des étrangers. Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle. »
Antoine Compagnon en profite pour ajouter une autre incidente, relative à un renversement opéré ici par Proust tant il est clair que ce n’est pas M. Nissim Bernard qui fait allusion au conte de Chamisso, mais bien le narrateur, qui se réfère au roman de Louis Charles Adélaïde de Chamissot de Boncourt (né en 1781, mort en 1838, fils du comte Louis-Marie de Chamissot qui a fui en 1790 la révolution française) devenu Adelbert von Chamisso et écrivain franco-allemand de langue allemande, auteur de « L’étrange histoire de Peter Schlemihl » (l’homme qui a vendu son ombre) . A son frère travaillant à traduire en français le roman, Chamisso explique : « Schlemihl est un mot hébraïque qui signifie gottlieb, théophile, aimé de Dieu. Dans le jargon juif, on appelle ainsi des gens malheureux ou maladroits auxquels rien ne réussit. Un schlemihl se casse le doigt dans la poche de sa veste, tombe sur le dos et se fracture le nez, et arrive toujours mal à propos. »
AC, qui reprend de fait « par ordre d’apparition » différents éléments de l’avant-texte sur lequel il bâtit le cours du jour, précise à propos de la biffure « … (sa famille n’habitait la France que depuis huit ou dix cinq ou six générations)… » que la famille Weil de Mme Jeanne Proust n’est en France que depuis trois générations, ce qui insère Swann dans le tissu français , même après repentir, avec une indiscutable ancienneté.
A la fin du troisième paragraphe, « l’obscur fretin sémite » mérite aussi l’attention d’Antoine Compagnon. La haute finance juive et le menu fretin juif sont dit-il deux clichés de la fin du XIX° siècle. Cela dit, le terme de « fretin » vaut aussi, à l’écart de tout antisémitisme, pour la condescendance aristocratique. Il cite « les Guermantes (pour qui, au-dessous des familles royales et de quelques autres comme les de Ligne, les La Trémoille, etc., tout le reste se confondait dans un vague fretin) … ». Ayant dit, il va chercher, fretin toujours en tête, un texte de Drumont, un extrait de La France juive, où Drumont s’en prend à Gambetta, à la « nouvelle France de Gambetta », une attaque contre un discours de ce dernier en 1872, prononcé à Grenoble, où il se référait à de nouvelles couches sociales appelées à prendre la place des privilégiés de l’Empire, suscitant ce commentaire de Drumont : « La nouvelle couche se composait de beaucoup de juifs avec un appoint de francs-maçons ; c’était, avec l’élément sémitique en plus, l’éternelle tourbe avide et sans pudeur dont parle le poète grec [AC précise : Aristophane dans ‘‘Les grenouilles’’], le menu fretin d’étrangers qui n’aurait eu qu’à invoquer Jupiter, fouetté d’esclaves, de gens mal nés et ne valant guère mieux, arrivés d’hier, dont Athènes n’aurait pas même voulu jadis pour victimes expiatoires. Le pacte fut signé définitivement avec les juifs quand Gambetta eut formellement promis la persécution dans ce mot qui fit de lui presque un roi : ‘‘Le cléricalisme, c’est l’ennemi’’ [une phrase prononcée par Gambetta lors des obsèques d’un de ses amis] .»
Ce mot de fretin mis dans la bouche de la grand-tante, prolonge AC, montre l’aveuglement de l’antisémitisme qui ne voit pas la progression mondaine de la mère de Swann, avec transposition au fils dans le texte définitif où la même grand-tante jugera une politesse raffinée et un empressement délicat comme une obséquiosité caractéristique d’une médiocre condition sociale. Cet antisémitisme bourgeois, traditionnaliste, moins explicite dans le roman publié, restera au fond présent mais sans être décisif. Bloch fait l’unanimité contre lui, mais ne sera pas écarté pour cela et si Swann demeure un étranger, hors du cercle de lumière de la famille de Combray, comme ces « pièces rapportées » qui ne sont jamais vraiment assimilées, la familiarité de proximité dans laquelle on le reçoit est chaleureuse et réelle. AC redonne deux passages.
« Il [Bloch] serait malgré tout revenu à Combray. Il n'était pas pourtant l'ami que mes parents eussent souhaité pour moi ; ils avaient fini par penser que les larmes que lui avait fait verser l'indisposition de ma grand'mère n'étaient pas feintes ; mais ils savaient d'instinct ou par expérience que les élans de notre sensibilité ont peu d'empire sur la suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des obligations morales, la fidélité aux amis, l'exécution d'une œuvre, l'observance d'un régime, ont un fondement plus sûr dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentanés, ardents et stériles. Ils auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas plus qu'il n'est convenu d'accorder à ses amis, selon les règles de la morale bourgeoise (…) Mais j'aimais Bloch, (…) on l'aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner, (…) il ne m'avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grand'tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue. Je ne pus me tenir de répéter ces propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint, et quand je l'abordai ensuite dans la rue, il fut extrêmement froid pour moi. »
Et, en pointant le vocabulaire (étrangers, nuance grelot / clochette, assimilation à un assaillant) :
« Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu'il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l'improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant « sans sonner », mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait : « Une visite, qui cela peut-il être ? » mais on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann ; ma grand'tante parlant à haute voix, pour prêcher d'exemple, sur un ton qu'elle s'efforçait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter ainsi ; que rien n'est plus désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu'on est en train de dire des choses qu'elle ne doit pas entendre ; et on envoyait en éclaireur ma grand'mère, toujours heureuse d'avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis.
Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand'mère allait nous apporter de l'ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand nombre possible d'assaillants, et bientôt après mon grand-père disait : ‘‘Je reconnais la voix de Swann’’. »
Avec ce codicille , qui plaît beaucoup à AC, lequel parle de renversement de la charge de la preuve ( ?) et du rapport honnêteté / brigandage :
« Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M. Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand'tante et mes grands-parents ne soupçonnèrent pas qu'il ne vivait plus du tout dans la société qu'avait fréquentée sa famille et que sous l'espèce d'incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils hébergeaient – avec la parfaite innocence d'honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand – un des membres les plus élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg Saint-Germain. »
Retour final au sens et à la place de cet avant-texte longuement commenté aujourd’hui. Rien n’en a été retenu dans Combray. Et Compagnon va seulement noter quelques traces glissées.
Le salon d’Odette, qui reprendra en quelque sorte la réussite sociale de Mme Swann mère, avec l’ajout, essentiel, du tremplin antidreyfusiste mais toujours quelques-uns des ressorts de cette réussite (la délicatesse, la discrétion):
« Mme Swann, voyant les proportions que prenait l'affaire Dreyfus et craignant que les origines de son mari ne se tournassent contre elle, l'avait supplié de ne plus jamais parler de l'innocence du condamné. Quand il n'était pas là, elle allait plus loin et faisait profession du nationalisme le plus ardent ; elle ne faisait que suivre en cela d'ailleurs Mme Verdurin chez qui un antisémitisme bourgeois et latent s'était réveillé et avait atteint une véritable exaspération. Mme Swann avait gagné à cette attitude d'entrer dans quelques-unes des ligues de femmes du monde antisémite qui commençaient à se former et avait noué des relations avec plusieurs personnes de l'aristocratie.
(…)
Néanmoins les personnes qui n'étaient jamais allées chez elle s'imaginaient qu'elle recevait seulement quelques Israélites obscurs et des élèves de Bergotte. (…) Ce changement de la situation d'Odette s'accomplissait de sa part avec une discrétion qui la rendait plus sûre et plus rapide, mais ne la laissait nullement soupçonner du public enclin à s'en remettre aux chroniques du Gaulois, des progrès ou de la décadence d'un salon, de sorte qu'un jour, à une répétition générale d'une pièce de Bergotte donnée dans une salle des plus élégantes au bénéfice d'une œuvre de charité, ce fut un vrai coup de théâtre quand on vit dans la loge de face, qui était celle de l'auteur, venir s'asseoir à côté de Mme Swann, Mme de Marsantes (…) »
L’héritage de Mme Swann mère n’est plus mondain et elle ne lègue à son fils dans le texte définitif qu’une maladie mortelle : « La maladie de Swann était celle qui avait emporté sa mère et dont elle avait été atteinte précisément à l'âge qu'il avait. Nos existences sont en réalité, par l'hérédité, aussi pleines de chiffres cabalistiques, de sorts jetés, que s'il y avait vraiment des sorcières. Et comme il y a une certaine durée de la vie pour l'humanité en général, il y en a une pour les familles en particulier, c'est-à-dire, dans les familles, pour les membres qui se ressemblent. »
D’avant-textes discutés lors de la précédente séance, relatifs aux rumeurs de crimes rituels, il réapparaîtra bien quelque chose, mais dans ‘‘A l’ombre des jeunes filles en fleurs’’, et c’est Albertine qui s’en chargera : « Souvent nous rencontrions les sœurs de Bloch que j'étais obligé de saluer depuis que j'avais dîné chez leur père. Mes amies ne les connaissaient pas. « On ne me permet pas de jouer avec des Israélites », disait Albertine. La façon dont elle prononçait « issraêlite » au lieu d'« izraëlite » aurait suffi à indiquer, même si on n'avait pas entendu le commencement de la phrase, que ce n'était pas de sentiments de sympathie envers le peuple élu qu'étaient animées ces jeunes bourgeoises, de familles dévotes, et qui devaient croire aisément que les Juifs égorgeaient les enfants chrétiens. »
Antoine Compagnon précise à ce sujet que c’est au moment de la dernière rédaction de Combray, dans les années 1911-1913, qu’a eu lieu le dernier procès pour meurtre rituel en Russie, l’affaire Menahem Mendel Beilis, un ouvrier juif de Kiev accusé de meurtre d’enfant en 1911, procès qui se conclura fin octobre 1913 par un acquittement.
Antoine Compagnon, au moment de conclure la séance pose la question de la date et des motifs de la disparition de Mme Swann mère du texte. Outre l’ évocation d’un trop grand parallélisme des qualités de cette femme délicieuse avec la figure de la mère du narrateur, il fait de cette disparition la contemporaine de l’apparition dans le texte des rumeurs sur une filiation naturelle de Swann remontant au duc de Berri, crues par le prince Gilbert de Guermantes, le cousin du duc, qui en dit : « Gilbert l'aime beaucoup [il s’agit de Swann] , parce qu'il le croit petit-fils naturel du duc de Berri, c'est toute une histoire. (Sans ça, vous pensez ! mon cousin qui tombe en attaque quand il voit un Juif à cent mètres). » Avec ce commentaire plus loin : « Son antisémitisme [il s’agit du prince], étant aussi de principe, ne fléchissait devant aucune élégance, si accréditée fût-elle, et s'il recevait Swann dont il était l'ami de tout temps, étant d'ailleurs le seul des Guermantes qui l'appelât Swann et non Charles, c'est que, sachant que la grand'mère de Swann, protestante mariée à un juif, avait été la maîtresse du duc de Berri, il essayait, de temps en temps, de croire à la légende qui faisait du père de Swann un fils naturel du prince. Dans cette hypothèse, laquelle était d'ailleurs fausse, Swann, fils d'un catholique, fils lui-même d'un Bourbon et d'une catholique, n'avait rien que de chrétien. » Remarque annexe d’AC : protestante au début de la phrase, la grand-mère de Swann est catholique à la fin, une de ces micro-incohérences dont est riche la Recherche.
Et la suite (et fin ?) sur le thème annoncée pour le 26/3.
Remarque personnelle et incongrue. On a soulevé aujourd’hui pas mal de questions et je ne m’en plains pas. Mais cet intérêt porté à des textes totalement évacués de la Recherche me fait penser aux bonus des DVD, à cette compilation de chutes et de scènes plus ou moins réussies et non retenues, qu’on nous offre en marge des films « final cut » (« montage définitif ») que nous avons souhaité voir ou revoir. J’en suis moyennement amateur. Sauf à opter pour la démarche du très bon petit film de Judd Apatow qui vient de sortir, « Quarante ans, mode d’emploi », où une version longue de travail (peut-être elle-même retravaillée ?), d’une scène parfaitement désopilante, nous est offerte en post-générique, nous permettant d’assister à une improvisation d’engueulade époustouflante qui finit par déstabiliser les acteurs impliqués et où l’on repère bien comment, pour n’avoir pas à la refaire, elle a dû et pu être coupée au montage.
Pierre Assouline – Séminaire survolé du 12/03/2013
(Avec bref et dernier retour sur Serge Sur)
On ne présente pas Pierre Assouline. J’en dirai donc deux mots. Et d’abord que le blog qu’il tient (http://larepubliquedeslivres.com), auquel je me suis reporté, m’a semblé fort intéressant et qu’on y trouve, en date du 28/2/2013, un très bon billet (« Après Sainte-Beuve », vous permettez, Proust ? ) dont il a repris plusieurs passages dans son intervention .
Antoine Compagnon a donné quelques éléments bibliographiques, pointant deux ou trois biographies – Pierre Assouline se plaindra de l’étiquette « biographe » dont on l’affuble (et du coup à laquelle on le réduit) trop aisément . Naissance à Casablanca en 1953 et puis, Paris, Lycée Janson-de-Sailly, Université de Nanterre, Langues Orientales, Journalisme, riches activités culturelles, académicien Goncourt depuis 2012, pas de cravate et un rasoir électrique réglé pour une barbe de six jours.
J’ai d’abord été un peu agacé par ses premiers ronds de jambe et de le voir inféodé à son Mac portable sur lequel il lit le texte de son intervention. Et puis, j’ai suivi avec intérêt sa présentation, assez fluide malgré les lourdeurs d’une lecture à l’écran, avec quelques anecdotes personnelles, quelques citations, quelques coquetteries, quelques jugements agréablement sans détours, l’aveu d’un projet ou avant projet d’écriture, une possible fiction autour d’un personnage sorti de la Recherche à travers lequel balayer la vérité du monde qu’a traversé Proust, un livre qu’il veut entreprendre en écrivain libéré, lui qui se dit, concernant Proust, biographe frustré.
J’ai pris très peu de notes.
Une remarque du Temps retrouvé : « … cette fuite loin de notre propre vie que nous n'avons pas le courage de regarder, et qui s'appelle l'érudition » le retient.
Une évocation de Bernard de Fallois passe, « découvreur » et d’une certaine façon inventeur du Contre Sainte-Beuve, montage de documents qui n’avaient pas l’homogénéité de ce titre, ce Contre Sainte-Beuve (voir le billet de son blog indiqué plus haut) dont il dit qu’il est un traité d’hostilité viscérale à toute biographie.
Pierre Assouline produit comme décisive pour lui dans son regard sur les autres une phrase de Proust à la syntaxe curieuse que je n’ai pu localiser : « Nous vivons auprès de gens que nous croyons connaître mais qu’il nous manque l’événement qui nous les révélera autres que nous les savons ». Le fond me semble d’évidence, tant l’événement peut faire l’homme.
J’adhère tout à fait à une incidente sur la lecture, supérieure à la conversation, qui ne permet pas le recul, le retour sur soi et j’entends Pierre Assouline parler de déshinibation de l’écrivain via la lecture de Proust et, avant lui, de Cervantès.
Je note une remarque comparatiste sur Céline et Proust, le premier, grand « bouleverseur » de la langue, et le second nous conduisant à une nouvelle perception du monde, dans une âpre lutte entre le secret des sentiments et les vérités de l’intelligence estime Assouline. L’un et l’autre, géants de la littérature, les deux plus grands du XX° siècle français, et il rappelle le mot de Céline : « Il y aura eu deux grands écrivains au XX° siècle, et l’autre s’appelait Marcel Proust ».
Un hommage de Duras à Proust est cité, et une mystérieuse lettre torride de Marcel à Lucien Daudet dont parle Julien Green, que personne n’a lue, qui dort quelque part dans une cachette italienne et que tout le monde attend ( ?).
L’affaire est prestement bouclée en 38 minutes. Pas désagréables.
Suit un échange, à ma surprise renouvelée eu égard au peu d’aisance d’Antoine Compagnon dans l’exercice – mais, je l’ai déjà souligné, cette année, c’est « la-nuit-le-jour » - assez vif (tout est relatif de la part d’AC) et intéressant. Pierre Assouline y entame un éloge de la (phonétiquement) googuelisation des réflexions/recherches biographiques, vantant les divines surprises du clic et n’enlevant visiblement ( ?) pas ses réticences à Antoine Compagnon, dont on n’est jamais certain d’interpréter correctement les silencieux embarras. Au passage, un désaccord sur un accord, l’accord allant au regret de ne pas disposer d’enregistrement de la voix de Proust, le désaccord s’installant sur la disharmonie dissuasive du phrasé d’Apollinaire, enregistré, lui, disant l’un de ses poèmes (sauf erreur, La chanson du mal aimé). A la répulsion franche et massive de Pierre Assouline répond l’approbation toute en demi-teinte de Compagnon.
Ils évoquent aussi l’émission-souvenir de Roger Stéphane consacrée à Proust et, dit Pierre Assouline, accessible sur INA.fr . AC en a déjà parlé, et de la « plisse » (pour pelisse) de Proust évoquée par Paul Morand. J’ai fait un essai pour le moment très largement infructueux, n’ayant eu accès qu’aux huit premières minutes, dont néanmoins une émouvante intervention de François Mauriac. Je n’ai pas pu télécharger la suite. Partie remise. Mais puisque j’y étais, j’ai tapé « Apollinaire » et obtenu sa voix lisant « Sous le pont Mirabeau » (http://www.ina.fr/audio/P12027213/guillaume-apollinaire-le-pont-mirabeau-marie-audio.html) . Ce n’est pas terrible, c’est vrai, déclamatoire, sinusoïdal et impersonnel, mais cela reste un témoignage auquel on ne peut être indifférent, dans une certaine tradition ajourd’hui obsolète et dont une sorte d’acmé reste pour moi, j’étais en classe de première, les accents de Malraux accueillant les cendres de Jean Moulin au Panthéon.
Un petit retour, pour finir, sur ces séminaires « Proust et vous » et sur Serge Sur.
Je constate que j’écoute les invités avec un intérêt dégressif. Cela ne tient pas qu’à eux je crois. J’ai d’ailleurs plutôt rebondi, aujourd’hui. Mais enfin, le principe de l’exercice imposé par Antoine Compagnon a ses limites, qui tiennent à ce qu’on peut être intéressé par la Recherche, et moyennement par les anecdotes personnelles de X ou Y. Nous aimons tous nous raconter, il est moins assuré d’y retenir l’attention des autres. On vient ici pour Proust et toutes les analyses ne le rencontrent pas.
Probablement - et je le comprends - irrité de ce que je l’avais mal traité en « court-circuitant » son intervention, on a vu et je l’ai signalé que Serge Sur avait en commentaires fourni le texte de son exposé. Je l’ai relu. Je ne le commenterai pas davantage. Deux précisions supplémentaires par rapport à mes quelques lignes de l’autre jour. Je soupçonne toujours de coquetterie les intervenants qui affirment n’avoir ou pas préparé, ou pas relu et disent citer « de mémoire ». Serge Sur l’a fait deux fois et, ayant eu la curiosité d’aller à la source, je dois lui concéder la vraisemblance et, même, la véracité certaine de son affirmation, les citations fautives – une spécialité proustienne, ce qui malgré tout atténue voire valorise l’approximation – valant me semble-t-il acte de mémoire.
Dans Albertine disparue, il a énoncé : « Du monde et de la vie il ne me restait, sans qu’au fond je les connusse, qu’une impression ou la fatigue le disputait à la tristesse » . La citation exacte était : « La vérité et la vie sont bien ardues, et il me restait d'elles, sans qu'en somme je les connusse, une impression où la tristesse était peut-être encore dominée par la fatigue. »
De Saint-Simon, il a rappelé : « Déjà il ne voyait plus le monde et la vie qu’à la lueur de ce terrible flambeau qu’on allume aux mourants », pour : « {Alors il tint le roi d'Espagne par le for de la conscience, qui eut sur lui d'autant plus de pouvoir} qu'il commençait à ne regarder plus les choses de ce monde qu'à la lueur de ce terrible flambeau qu'on allume aux mourants. »
Ce n’est pas si mal … pour pratiquer l’understatement, façon snob de dire euphémisme.













