Mémoire-de-la-Littérature

07 février 2016

LE CHIFFONNIER: PHILOSOPHE MYTHIQUE OU MOUCHARD CRAPOTEUX ?

                       Jean-Léon_Gérôme_-_Diogenes_1860

Ôte-toi de mon soleil, avait-il dit à Alexandre (Le Grand) venu s'enquérir de ses besoins. Diogène de Sinope est resté comme la figure éminente du philosophe cynique et voici qu'Antoine Compagnon, dans cette leçon du mardi 2/2/2016, l'évoque pour aborder la figure mythifiée de Liard, taxé par les contemporains de Chiffonnier-Philosophe, comme le désigne ce dessin de Traviès (Charles-Joseph Traviès de Villers, dit).

Liard

On a beaucoup parlé de l'image du chiffonnier tout au long de la leçon, et je me suis, à mon bureau, écouteur à l'oreille, assez copieusement ennuyé. J'ai entendu passer des noms. Walter Benjamin soulignant l'importance du chiffonnier chez Baudelaire (une assez longue citation). Le chiffonnier, son importance économique, sa figure de légende , mais seulement dans la mythologie parisienne, omniprésent dans la vie artistique et culturelle de la capitale où on lui prête une grande sagesse.

J'entends citer Alphonse Signol, auteur d'un roman en  cinq volumes intitulé Le Chiffonnier , publié en 1831, prolongeant une pièce de théâtre. Signol auteur aussi en 1828 d'un drame, Le duel, si j'ose dire prémonitoire au moins par son titre. A trente ans, il a une dispute au Théâtre Italien avec un militaire et un duel s'ensuit, où il trouve la mort.

J'entends citer une pièce de 1826 : Le chiffonnier ou le philosophe nocturne. Les auteurs? Sauf erreur : Marie-Emmanuel- Guillaume-Marguerite Theaulon de Lambert et Etienne Crétu. Evidemment ….

Sur Liard, cette chronique dans Le Paris pittoresque  - http://www.paris-pittoresque.com/perso/16.htm - recoupe largement les propos d'A.C. et est amusante à consulter.

Chodruc-Duclos

On trouve d'ailleurs dans le même Paris pittoresque un très très long billet (http://www.paris-pittoresque.com/perso/5.htm) tout à fait étonnant (comme est passionnant  le romanesque parcours de l'individu) sur Chodruc-Duclos, l'homme à la longue barbe, évoqué par A.C. avec promesse d'y revenir. Lui aussi, dans les années qu'il passa à effrayer les dames dans les jardins du Palais-Royal, était taxé de Diogène. 

J'entends : Etienne de Jouy. A.C. se réfère à son texte , Le Chiffonnier littérateur, qui met en scène un André Vergète dont j'ignore s'il exista ou si Etienne de Jouy l'a créé de toute pièce - dont on trouve l'histoire ici . Un chiffonnier comme Liard féru de grec et de latin, et qui prouve, dit A.C., que ce dernier ne fut pas le premier.

Qu'ai-je encore entendu? Ah, oui. Henri Beraldi (Angelo Ferdinand Henri, s'il vous plaît!), sous-chef de bureau au Ministère de la Marine et des Colonies et Homme de lettres. Grand collectionneur, amateur de gravures, et qui n'a pas de Liard, une opinion très positive, le jugeant plus poseur que chiffonnier et tout compte fait, pseudo-chiffonnier, chiffonnier d'opérette, sans les instruments de sa fonction, sans hotte, sans crochet , sans lanterne et fort probablement sans cette médaille délivrée par la Préfecture de Police qui authentifie comme enregistrés et officiels les hommes de l'art qu'il affirme incarner.  Et Beraldi s'étonne de la bienveillance de Baudelaire à l'égard de Liard, à propos d'un commentaire par ce dernier d'une illustration de Traviès.

Du coup, cherchant à localiser ce commentaire, je tombe sur un long article d'Antoine Compagnon où se rassemblent, sous le titre Fantasque escrime (image semble-t-il du chiffonnier ferraillant avec son crochet),  nombre des éléments évoqués ici, et bien d'autres, autour de Baudelaire et des chiffonniers : http://www.unige.ch/lettres/framo/files/7914/3705/8725/A_Compagnon.pdf / Un article de fond, travaillé, très intéressant. Assurément à  lire.

J'apprends que Privat d'Anglemont est taxé par Alfred Delvau de créole insoucieux (il était effectivement natif de Sainte-Rose, en Guadeloupe).

Janus-Bifrons

Et nous arrivons à la bascule du propos du jour où, de philosophe, le chiffonnier devient, Janus bifrons, un indicateur de police, un mouchard.

Parent du Châtelet note combien sont nombreux, parmi les chiffonniers, les repris de justice et combien on dénombre d'anciennes prostituées chez les chiffonnières.

Gravures de lorettes, de grisettes, devenant / devenues d'affreuses chiffonnières.

Les références se multiplient, de la même veine. Chez Honoré Antoine Frégier , rédacteur à la Préfecture de Police, dans des termes identiques à ceux de Parent du Châtelet; chez Alexandre Dumas qui parle de mohicans de Paris; chez Alfred Delvau  qui évoque les peaux-rouges de la place Maubert.

Les français peints par eux-mêmes

Dans Les français peints par eux-mêmes , vaste entreprise éditoriale (9 volumes) en 1840 de l'éditeur Leon Curmer, à l'article Chiffonniers rédigé par Louis-Auguste Berthaud, on trouve un tableau saisissant de la Chiffonnerie. Mais pas l'accusation de mouchards. 

 Et A.C. redonne diverses informations contenues dans cet article (l'argot; les procédures policières d'enregistrement; …), redisant que pour la police, les chiffonniers sont une classe dangereuse, mais finalement moins réprimée que ne le laisserait supposer l'ordonnance de police de 1828, en raison de leur utilité et – on y revient – de leur rôle possible d'indicateurs.

L'article de Berthaud mérite d'être lu.

Antoine Compagnon se réfère aussi à l'étude de Frédéric Le Play, entré major à l'Ecole Polytechnique en 1825, Le chiffonnier de Paris , référencée (à cette adresse) dans l'ouvrage de Simone Delattre : Les douze heures noires – La nuit à Paris au XIX° siècle. On y trouve un historique de l'évolution de la chiffonnerie à travers le XIX° siècle et une analyse de cette ordonnance du 1er septembre 1828 tant citée, avec ses Instructions sur la surveillance à exercer sur les chiffonniers et nombre d'informations qui ne cessent de recouper celles de la leçon, en les enrichissant de détails.

D'autres références s'accumulent  …

 

Rue de la Bourbe

Jules Janin, derechef, pour un passage de L'âne mort et la femme guillotinée où l'affreux geôlier, ancien chiffonnier, vient enlever son enfant à la maternité  dite La Bourbe avant l'exécution de la mère qui, condamnée à mort, lui a accordé ses faveurs afin de bénéficier du sursis  accordé, le temps de leur gestation, aux femmes enceintes.

Le passage : La porte s'ouvrit au milieu de ma phrase commencée.

" Cet enfant est à moi ", me dit un homme qui entrait. Je retournai la tête. Je reconnus le geôlier de la prison ; il était dans sa nature aussi

laid, mais moins hideux que je ne l'avais vu. "Je viens chercher mon enfant - dit-il -  Je ne veux pas que ce soit l'enfant d'un autre ; si je n'ai plus ma place à lui donner, comme mon père me donna la sienne, il portera ma hotte de chiffonnier. Viens, Henri, dit-il à l'enfant."

En même temps, il tirait de sa hotte une serviette blanche en s'approchant de la mère sans la regarder; il saisit l'enfant délicatement; la pauvre créature dormait suspendue au sein de sa mère; il fallut lui faire violence pour l'arracher de cette place nourricière, la mère se laissait aller; l'enfant fut enveloppé dans la serviette, et placé soigneusement dans la hotte. Le vieux chiffonnier était triomphant : "Viens, mon Henri, disait-il; la mère ne déshonore pas, et tu ne seras pas touché par Charlot ! »

Il sortit; il était temps qu'il sortit. Charlot! A ces mots Henriette leva les yeux : "Charlot ! reprit- elle d'une voix altérée, que veut-il dire, je vous prie?" Et elle avait un tremblement convulsif.

Hélas! lui dis-je. Charlot, c'est ainsi que chez le peuple, et dans la langue des prisons, on appelle l'exécuteur des hautes œuvres.

"Je m'en souviens", me dit-elle.

A.C. revient sur Baudelaire et Le vin des chiffonniers (cf. son article Fantasque escrime donné ci-dessus), disant le poète conscient des diverses facettes de la chiffonnerie, avant de faire un saut temporel pour évoquer le film (1943/44)  Les enfants du Paradis, de Marcel Carné, où passe un marchand d'habit (= chiffonnier) taxé de marchand d'amis (= mouchard).

On bouclera la leçon sur les mouvements ouvriers (1832, 1848) et le peu de participation des chiffonniers au mouvement social, malgré sans doute quelques  exceptions.  Ils ont bougé en 1832, mais ce n'était que parce que les mesures de salubrité publique prises après l'épidémie de choléra génait leur industrie. Le Gavroche des Misérables apparaît, hué quadruplement par une vieille chiffonnière et quelques portières en grande conversation. Les chiffonniers n'ont pas pu travailler en 1848, leur négoce est peu compatible avec les révolutions et ils sont par profession conservateurs, partisans de l'ordre, qui les laisse tranquilles. In fine, un texte de Jules Vallès, ancien communard, qui oppose chiffonniers et ouvriers, et qui soupçonne les premiers d'être du côté de la police.  J'ai un peu escamoté la toute dernière citation, un mot rapporté par Maxime Du Camp, à propos d'une belle fille en voiture venant du Faubourg Saint-Marcel, quartier de chiffonnerie, confrontée à l'hostilité d'un groupe d'ouvriers du Faubourg Saint-Antoine et que finalement, après quelques insultes et jets d'objets divers, on laisse quitte sur cette exclamation d'un jeune participant : "Laissez passer les chiffonnières de l'avenir", jolie formule dont l'interprétation ne me semble guère évidente mais que l'absence de commentaire développé d'Antoine Compagnon remet à notre entière sagacité.

Oui, je n'ai guère été enthousiasmé par la leçon. Mais j'ai été intéressé par les textes auxquels (y compris l'étude, riche, de Compagnon lui-même, Fantasque escrime) elle a, directement ou indirectement, renvoyé. Au niveau du cours, on lambine un peu et l'on se dit: C'est luxueux, mais long ...

longue-limousine

Très documenté, oui, et puis finalement, pesant, et osons le mot, à l'écoute - peut-être par l'excès d'une sorte de ronronnement suave - trop uniforme. Et comme chacun sait et surtout Antoine Houdard de la Motte (1672 – 1731): L'ennui naquit un jour de l'uniformité

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04 février 2016

PARIS PITTORESQUE ? …

La leçon du 26/1/2016 a beaucoup joué – probablement sans intention – sur l'anecdotique. Du coup … comme on parlait de chiens et de chats en termes culinaires, j'ai relevé dans le Dictionnaire d'argot fin de siècle de Virmaître, publié en 1894 : " Il existe des industriels qui, la nuit, vont chasser les chats! Ils les fourrent dans un sac de toile, les dépouillent, puis les vendent aux restaurateurs de bas-étage qui les transforment en lapin sauté ou en lapin chasseur. Ils les préparent plus particulièrement en gibelotte parce que le vin et les épices atténuent un peu l'odeur sauvage du chat-lapin. Dans les portions servies, jamais il n'y a de tête; elle ferait reconnaître facilement la vraie nature du faux lapin." 

On pense à Flaubert. Dans son Dictionnaire des idées reçues, l'on peut lire: Gibelotte: Toujours faite avec du chat.

Antoine Compagnon était passé par Restif de la Bretonne (Les nuits de Paris ou Le spectateur nocturne) :

Je m'en revenais en rêvant, suivant mon usage. Dans la rue Pavée, presque vis-à-vis l'hôtel de Lamoignon, j'aperçus à terre quelque chose de noir, qui se mouvait. Cela ressemblait à un gros chien. Je redoute cet animal depuis que j'en ai été mordu dans mon enfance. Je tressaillis. Un cri plaintif et profond, mais moins effrayant pour moi que l'aboiement d'un chien, me fit présumer que c'était une créature humaine. Je m'approchai, les cheveux hérissés de terreur. C'était une vieille chiffonnière ivre d'eau de vie, couchée par terre, la tête appuyée sur un sac où étaient enfermés quelques chiens et quelques chats qu'elle avait assommés pour en avoir la chair et la peau. Je l'éveillai. – Allons la mère, levez-vous! Votre sommeil doit vous avoir rafraîchie. Où demeurez-vous? Elle s'éveilla un peu … - Pas moins de douze sous le gros matou! Je le guette depuis trois soirs. Il appartient à une dévote; il est gras à lard; la peau est belle. – Et elle le tira du sac; il remuait encore! – Levez-vous! – Les deux petits chiens? Ils n'ont que six mois, c'est tendre comme rosée! On m'en a fait manger dimanche à la Maison-Blanche, pour du lapin de garenne. Le pâtissier du faubourg en fait son hachis. Le charcutier de la Barrière en bonifie ses cervelas. – Elle les étala. – Ma bonne! Je ne suis ni guinguettier, ni pâtissier, ni marchand de cochon. – Qu'es-tu donc, pour me tirer les vers du nez? Passe ton chemin! – Et elle voulut m'allonger un coup de crochet. Je fus obligé de me retirer.

Champfleury, ami de Baudelaire et qu'il défendit quand ce poète des chats fut accusé de cruauté envers eux, détaille, dans La mascarade de la vie parisienne, redressant au passage les informations précédentes, le recyclage tous azimuts des chats, sorte de condensé de l'économie du réemploi qui fut un trait saillant de l'époque, avec le personnage d'un certain Couturier qui se disait [en 1841] apprêteur de pelleteries mais dont la réelle industrie , si elle avait été connue des portières de Paris, l'eût conduit à entendre son nom entouré d'un concert de malédictions sans cesse renaissantes.

A toute heure de la journée des plaintes, des larmes, des sanglots, des imprécations, des menaces de vengeance, des accusations partaient des loges de concierges, des appartements de célibataires, des logements de vieilles filles, qui étaient dues à l'industrie de Couturier et qui ne troublaient jamais son sommeil.

Couturier était un bourreau et ses aides demeuraient rue Mouffetard, au numéro 23. Ni ce bourreau, ni ses aides n'avaient de remords des immenses douleurs qu'ils accumulaient au sein de la capitale.

A la tombée de la nuit arrivaient mystérieusement à la Maison Rouge [où demeurait Couturier] des hommes seuls, le plus souvent un sac sur l'épaule, d'où sortaient quelquefois certains gémissements étouffés, et ils entraient avec précaution, dans la crainte d'être surpris.

Ces meurtriers effrontés (il faut dire tout de suite leur profession) n'étaient autres que des chiffonniers dressés à l'assassinat des chiens et des chats de Paris, que Couturier apprêtait ensuite.

Il n'entrait pas moins de dix-sept à dix-neuf cents chats par an à la Maison Rouge et le nombre de chiens, sans être aussi élevé, n'en était pas moins regrettable.

Les parisiens, qui croient depuis longtemps aux vieilles plaisanteries des "lapins de gouttières", prétendant que les restaurateurs au dehors des barrières ne donnent à leurs consommateurs que du chat à la place du lapin, se trompent en ceci comme en beaucoup d'autres matières.

Les chats disparus ont peu de rapport avec la marmite, et reparaissent dans la civilisation rarement sous forme de gibelottes. L'industrie de Couturier va le démontrer.

Les modernes alchimistes de nos jours qui ont découvert mieux que l'or, c'est-à-dire la transformation de tout produit, inutile en apparence, ont fait jouer au chat mort, un rôle immense dans la pelleterie.

Tout chat mort, maigre ou gras (qu'il ait fréquenté les gouttières, en y dépensant la majeure partie de ses forces, ou qu'il ait amassé une lourde graisse sous le lit de plume d'une vieille fille), rend d'immenses services à l'industrie.

Sa peau, apprêtée convenablement, est revendue plus de six fois qu'elle n'a coûté aux fabricants de joujoux, aux fourreurs qui en font des manchons, et aux chapeliers qui en couvrent des casquettes.

Ainsi, il peut arriver qu'une portière qui a perdu son chat, le rachète sous forme d'un petit lapin, sorti des ateliers des fabricants de jouets. Une femme de la bourgeoisie, qui ne se connaît pas absolument en martres, a peut-être réchauffé ses mains dans le manchon-chat dont elle a longtemps pleuré la perte. En lisant ces lignes, plus d'un célibataire jettera un coup d'œil sur sa casquette en poil de lapin, craignant de porter sur la tête la dépouille d'un matou égaré par ses soins.

Qu'il soit joujou, manchon ou casquette, le chat mort n'a pas encore terminé ses métamorphoses. Ses os servent à faire du noir animal. Sa graisse est employée par les émailleurs et fabricants d'yeux d'émail. Enfin la chair est enterrée dans un trou où elle se corrompt et donne naissance à des asticots qui se vendent aux pêcheurs à la ligne.

Telle était l'industrie entreprise par Couturier qui (l'historien rougit de l'avouer) ne payait ces animaux utiles que trois sous.

Une dizaine de chiffonniers avaient été détournés de leur pacifique métier pour tremper dans l'assassinat des chats de Paris et en tirer un mince salaire; mais Couturier ne reculait pas devant le sacrifice d'une bouteille de vin cachetée, quand le commerce allait son gré. Et les étrangleurs du faubourg Saint-Marceau qui rôdent dans tous les quartiers de Paris, une lanterne à la main, un crochet dans l'autre, assénant avec adresse un coup de ce dernier sur le crâne des chats vagabonds pour terminer par le coup de pouce de la fin, ces étrangleurs à trois sous par tête, parlent encore de la générosité de Couturier.

Pour revenir un peu sur cette histoire de cruauté animalière de Baudelaire, accusation dont Champfleury s'indignait, en cherchant un peu à travers le net, on trouve un texte de Judith Gautier, fille de Théophile, dans Le second rang du collier. Souvenirs littéraires, ouvrage publié en 1903 (Félix Juven, éditeur). Voici le passage : D'une fenêtre du premier, je regarde dans la rue. (…)  Quelqu'un marche, au loin, venant de l'avenue de Neuilly : un homme, qui s'avance lentement et d'une allure singulière. (…) Un chien marche devant l'homme, un assez grand chien à longs poils et horriblement crotté. (…)  Tout à coup, la distance diminuant, je reconnus le promeneur : c'était Charles Baudelaire. Il venait chez nous, certainement, mais quelle idée avait-il ? Que lui avait fait ce vulgaire toutou, qui ne le voyait même pas ? (…)  Le promeneur ayant réussi à presser, du bout de son pied, la pointe de la queue du chien, celui-ci poussa un hurlement de peur, mais aussitôt il se retourna et se jeta sur l'homme, qui tomba en pleine boue jaune ! Par bonheur, les représailles ne furent pas poussées plus loin : le chien détala, retournant vers l'avenue. [Arrivée chez les Gautier et questionnement de Théophile ] "Mais quelles raisons ce chien avait-il de t'en vouloir ? (…) – Cet animal était dans son droit : je l'avais offensé, en lui marchant sur la queue, exprès. Mais je suis très humilié, parlons d'autre chose."

On trouve également un témoignage du journaliste Adrien Marx : Je dînais avec [Baudelaire] régulièrement dans une taverne de la rue Bréda, habitée par un chat noir. (…) Il n’était pas rare qu’après la régalade il ne saisît l’animal par la queue et l’élevant en l’air ne lui arrachât les poils de ses moustaches avec une joie qui tenait du délire. (« Une figure étrange », paru dans L’Événement, 14 juin 1866, article recueilli dans Indiscrétions parisiennes, Faure, 1866, p. 215).

Maxime Rude, raconte que Baudelaire se plaisait à réveiller les chats en les caressant à rebrousse-poil :  J’ai été obligé de m’interposer, certain jour, pour le tirer d’une lutte très animée avec un gros chat rouge de l’avenue de Clichy  que le poète avait agacé à l’étalage d’un fruitier  (Confidences d’un journaliste, Sagnier, 1876, p. 168-169). 

Ceci (Judith Gautier, Adrien Marx, Maxime Rude) référencé dans un blog fort érudit et déclinologue (?) dont je signale (il faut rendre à César) la localisation : http://dernieregerbe.hautetfort.com/archive/2011/02/09/intituler-un-blogue.html

Mais revenons à nos moutons … A.C. ainsi parlait de chats et de chiens. En termes culinaires, comme ci-dessus, ou en termes de vivisection. De rats, aussi. Et ceci ayant un rapport avec cela, de Claude Bernard, entre autres.  Georges Chapouthier, neurobiologiste émérite et coreligionnaire  rue d'Ulm d'Alain Juppé, rapporte ceci à propos de l'évolution de l'expérimentation animale :  C’est avec François Magendie (1783-1855) et son élève, Claude Bernard (1813-1878), au XIXe siècle, que l’expérimentation animale devient une pratique systématique de la recherche biologique, fondée sur un appareil épistémologique rigoureux, que ces deux auteurs, et particulièrement le second, ont analysé. On peut dire que c’est avec Claude Bernard que naît vraiment l’expérimentation animale au sens moderne du terme, avec des conséquences étincelantes sur le plan de la connaissance biologique et, dans le même temps, des conséquences beaucoup plus sombres sur le plan de la morale à l’égard des animaux.  Il semble en effet que la souffrance animale soit resté le cadet des soucis du grand savant qu'était Claude Bernard, même si – dit encore Chapouthier -  déjà à son époque, beaucoup de ses contemporains étaient choqués par des expériences effectuées  sans anesthésie sur des chiens et souvent en public. Ce qui d'ailleurs n'était pas sans conséquences domestiques. Exemple (toujours Chapouthier) : La femme et les filles de Claude Bernard avaient développé́ un tel dégoût pour les expériences de leur père qu’à la mort de ce dernier, elles affectèrent une partie de son héritage à un cimetière pour chiens, ce qui, concernant le « pape » de la vivisection, ne manque pas d’originalité ! Antoine Compagnon a évoqué cette affaire. Dans une communication présentée à la séance du 25 novembre 1978 de la Société francaise d'histoire de la médecine, le docteur François-Joachim Beer dressait le tableau suivant : Après son échec à l'agrégation, Claude Bernard voulut, dans son découragement, abandonner ses travaux d'expérimentation et s'installer á la campagne pour y exercer le métier de médecin praticien. Sous l'influence de son maître Pierre Rayer, qui avait deviné sa grande valeur scientifique, Claude Bernard accepta de persister dans son orientation. Par ailleurs, un de ses amis, le chimiste Théophile-Jules Pelouze, cherchant un moyen pour l'aider sur le plan matériel, le présenta amicalement á la famille d'un médecin praticien, le docteur Henri Martin. (…)  L'enfer est pavé de bonnes intentions, et l'ami de Claude Bernard, Pelouze, s'est souvent repenti de son intervention, voyant que la femme de Claude Bernard, Marie-Francoise Martin, nommée «Fanny », qui avait 26 ans au moment du mariage, alors que Claude Bernard était ágé de 32 ans, s'est vite montrée bigote, tracassière, avare, méchante et absolument insensible aux qualités de son mari, absorbé par ses recherches physiologiques. (…) Comme Claude Bernard avait besoin de chiens pour ses travaux de recherche, « Fanny », comme pour narguer son mari, se mit à les « adorer » et elle inculqua cet attachement à ses deux filles en même temps qu'elle les éleva dans la haine de leur père. De même, comme son mari était agnostique, «Fanny» s'abîmait dans la foi religieuse. Les longues années d'existence commune que Claude Bernard vécut auprès de cette femme furent pour lui un vrai calvaire. [Quant à] ses filles, elles se liguèrent avec leur mère contre leur père et elles allèrent jusqu'á fonder un asile pour les chiens et les chats abandonnés, en expiation des péchés de leur père. Tout pacifique qu'il était, il se sentit un jour au bout de toute patience. II demanda la séparation et il s'installa au 40, rue des Ecoles, face au Collége de France. Dans son petit appartement, il vécut triste mais soulagé.

Mais s'ensuit une assez jolie histoire (toujours contée par François-Joachim Beer) . Car l'année même (1869), où Claude Bernard est légalement séparé de sa femme  il fait la connaissance de Sarah-Marie Raffalovitch qui, née en 1833, devait alors avoir 36 ans. Il en a 56. Jolie, cultivée, un peu fantasque, elle s'intéressait  aux travaux du physiologiste, assistant à ses cours. Celui-ci a lui-même raconté la leçon où elle lui apparut :  « A ma droite se tenait une (…) jeune femme brune, d'une éblouissante beauté. Située á quelques gradins au-dessus, cette dame laissait voir un pied charmant, artistiquement chaussé et orné, du côté gauche, côté du cœur, d'un bracelet orné de magnifiques pierres précieuses et serré au-dessus de la malléole. J'avoue que ce bracelet, que je voyais pour la première fois dans ce lieu, m'a suffoqué. » Profondément troublé, il confond l'aorte avec la carotide. II perd le fil de ses idées et de son cours, en oubliant la moitié de ce qu'il avait à dire. Or, quelques jours plus tard, il reçoit une lettre de cette auditrice  dans laquelle elle lui demandait un rendez-vous pour une consultation médí­cale. Etc.

Sarah-Marie Raffalovitch était la femme d'un banquier d'Odessa installé á Paris, elle était à la fois mondaine gracieuse et intellectuelle raffinée. Correspondante bénévole d'un journal de Saint-Pétersbourg, elle avait ouvert un salon, comme c'était alors la mode, où se rencontraient savants et hommes politiques et où Edgar Quinet, sous l'Empire, défendait l'esprit républicain. Riche et belle, elle menait une vie heureuse auprés de son époux et de ses trois enfants. Et mon  "Etc." ci-dessus  ne doit pas prêter à confusion. Leurs relations seront semble-t-il de pure amitié. Claude Bernard a vingt ans de plus qu'elle, il est de santé fragile, elle essayait de se rendre utile en traduisant pour lui des Mémoires étrangers et en dépouillant des ouvrages philosophiques; elle l'invitait à passer parfois quelques jours dans sa villa de Trouville ou à des soirées dans sa loge á l'Opéra. Elle lui faisait cadeau, par exemple, d'une cafetière turque, ou d'une robe de chambre bordée de petit-gris. Claude Bernard, ayant été peu gâté en fait d'attentions féminines, se montrait fort sensible à tout cela. II lui envoyait des fruits de Saint-Julien, ou des violettes d'automne. II la tenait en grande estime.  Il avait horreur d'écrire, mais elle reçut de lui 488 lettres pendant les années allant de 1869 à sa mort en 1878, la dernière datant de janvier (il meurt le 10 février). Le ton des lettres est celui de la reconnaissance, de l'affection et aussi du respect. Sans doute ressentait-il pour elle un amour platonique, mais il ne lui en dit jamais rien. Oui, inattendu et joli.

Antoine Compagnon a aussi évoqué Magendie, prédécesseur de Claude Bernard au Collège de France dont il a rapporté cette auto-analyse que j'ai retrouvée dans la réponse de Paul Bourget au discours de réception à l'Académie française d'Emile Boutroux, le 22 janvier 1914 : Le vieux Magendie exprimait cela d’une façon bien pittoresque : « Chacun, » disait-il à Claude Bernard, « se compare, dans sa sphère à quelque chose de plus ou moins grandiose, à Archimède, à Newton, à Descartes. Louis XIV se comparaît au Soleil. Moi, je suis plus humble, je me compare à un chiffonnier. Je me promène avec ma hotte dans le dos et mon croc à la main. Je cherche des faits : quand j’en ai trouvé un, je le pique avec mon croc et je le jette dans ma hotte. » Une attitude qui fait dire à Bourget "Voilà le savant", mais sur laquelle Claude Bernard avait on s'en doute, davantage soucieux de rigueur et de méthode, les plus expresses réserves.

Quoi qu'il en soit, Magendie avait, lui, pour ses expérimentations, non pas des problèmes de chiens ou de chats mais de rats. Théophile Gautier a rapporté l'anecdote dans un texte un peu long mais assez fascinant sur les rats de Paris (en fait, de Montfaucon, à l'emplacement actuel des Buttes-Chaumont) . Il y parle de ces rats  qui se nourrissaient des déchets accumulés dans la voirie de Montfaucon, dépotoir de tout ce que la ville engendrait d'immondices et qui a fait le plat de résistance de la leçon du jour : Les rats de Montfaucon ne sont point des rats ordinaires; l'abondance et la qualité de la nourriture les a développés prodigieusement; ce sont des rats herculéens, énormes, gros comme des éléphants, féroces comme des tigres, avec des dents d'acier et des griffes de fer; des rats qui ne font qu'une bouchée d'un chat (…)

Antoine Compagnon a parlé d'un ivrogne qui, endormi dans la décharge, y a laissé ses yeux, son nez et ses oreilles. Vérité ou démarquage de Gautier, qui écrit: Si par malheur, un ivrogne attardé s'endormait près d'une de ces [colonies] de rats, le lendemain, il ne resterait de lui que ses dents et les clous de ses souliers: aussi, les habitants de l'endroit se veillent-ils les uns les autres et ne dorment-ils que chacun à son tour (…)

Certains amateurs, semble-t-il se plaisaient à parier lors de combats organisés entre des chiens et des rats, mais – je redonne la parole à Gautier – ce qu'il y a de plus extraordinaire dans tout ceci, c'est que les domestiques chargés d'apporter les rats de Montfaucon à Paris sont obligés de mettre dans leurs caisses deux ou trois douzaines supplémentaires pour avoir leur compte en arrivant chez leur maître car ils se mangent en route et l'on ne trouverait plus que les queues à l'ouverture de la boîte. Ceci paraît peu croyable; rien n'est pourtant plus vrai. 

Et l'on arrive à notre affaire, lorsque j'ai dit plus haut que nous avions parlé de rats, aussi : Monsieur Magendie ayant été prendre lui-même douze rats à la voirie [de Montfaucon] pour faire quelques expériences, n'en rapporta chez lui que trois vivants, prodigieusement gonflés et distendus. Il ne restait des autres que les griffes, les dents et quelques débris.

Deux mots encore des chats?  Privat d'Anglemont a été cité, et son Paris anecdote de 1854, évoquant un certain père Matagatos, homme grand, fort et : … bien nommé, qui aime la vie libre, les longues flâneries et les clairs de lune, [et qui ] s'est fait chiffonnier, mais uniquement pour se donner une position sociale et pour avoir le droit de porter la hotte: il dédaigne le chiffon. Sa véritable industrie consiste à exterminer les chats, comme le dit son surnom, qui est composé de deux mots catalans.

chien attelage

Les chiens? Antoine Compagnon évoque une note de police de 1826 enjoignant d'assommer les chiens attelés aux carrioles de fruits et de légumes et que les chiffonniers, plus ou moins dans cette perspective auxiliaires de police de fait, auraient appliquée avec une brutalité révoltante. Je n'ai pas trouvé grand-chose là-dessus. Une thèse pour l'obtention du grade de Docteur Vétérinaire soutenue à Lyon en 2013 sur Le chien de trait, d'hier à aujourd'hui, indique en deux lignes: Les attelages de chiens et leurs aboiements effrayaient les chevaux montés ou eux-mêmes attelés, causant des accidents graves. Ils furent donc interdits de circulation à Paris en 1824  .  La source d'A.C. est ailleurs.

Photo - Marville

Cela dit, c'est plutôt aux cadavres de tous ces animaux, jonchant la voie publique que s'attache A.C. Il parle des photographies de Charles Marville, de son vrai nom Charles François Bossu, qui a beaucoup photographié Paris avant les grands travaux d'Haussman, mais un Paris, dit A.C., impeccable, aux rues débarrassées de ce qui pourtant était leur ornement le plus usuel, les charognes. Sans doute, pour les carcasses notables, les ânes, les chevaux, il est rare que leur dépouille demeure, dit-il, plus d'une dizaine d'heures ainsi exposée, mais les chiens et les chats ont tout le temps de pourrir sur place.  Et le mot charogne étant lâché, c'est à celle mise en poème par Baudelaire qu'il accorde quelques minutes. Un âne ou un cheval, justement, pense-t-il, car nécessairement une grosse bête. Les commentateurs, d'après lui, ont peu travaillé la question. 

Du coup, il a cherché des poèmes portant sur un cheval mort. Et il n'en a trouvé que deux. Le poème en prose d'Aloysius Bertrand, pertinemment titré Le Cheval Mort et par ailleurs fort court . Extrait : Celui-là, tué d’hier, les loups lui ont déchiqueté la chair sur le col en si longues aiguillettes qu’on le dirait paré encore pour la cavalcade d’une touffe de rubans rouges.

Et un sonnet de même titre et de Marie Huot , poétesse oubliée (1846-1930), qu'heureux de sa couverte et bien que réservé sur sa qualité, A.C. décide de nous lire in extenso:

Il venait de tomber. Saignant de coups atroces,

Ce carcan s'étalait dans un tas de crottin.

Rosse, il était crevé comme crèvent les rosses,

Devant son cocher saoul qui jura," Cré matin!"

 

Les voyous s'arrêtaient et se faisaient des bosses,

De rire avec ce corps. Une dame en satin

Se mit à rire aussi de leurs lazzis féroces.

Vient une vieille qui voyant ça dit "Catin!

 

Fais donc ta mijorée avec tes gants de perles

Si ça ne fait pas suer, cette grue et ces merles

Qui jettent leur mépris à ce pauvre cheval!"

 

Et la vieille, sa hotte et son croc sur l'échine,

Soulevant doucement le fond de l'animal,

"T'es maigre, pauvre ami! C'que c'est que la débine!"

Il est quand même à noter – ce qu'Antoine Compagnon s'est gardé de faire – combien le troisième vers fait penser à Malherbe dans sa Consolation à Monsieur Du Périer : Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses. Etonnant rapprochement, non?

Charles Nègre

A.C. a projeté sur le thème un cliché de Charles Nègre, peintre passé au début des années 1850 à la photographie (la photo projetée daterait de 1855-1860),  montrant un cheval allongé. Je n'ai pas retrouvé ce cliché, mais dans une attitude voisine (?), Nègre a photographié ceci, qui ne m'a pas semblé désagréable à montrer:

Sur cette affaire de cheval mort en poésie, la recherche d'A.C. est passée semble-t-il à côté d'une troisième occurrence, due à Jean Arbousset, mort au front en 14-18, auquel un certain colonel Eggenspieler - qui l'eut sous ses ordres – tint, dans l'historique qu'il fit ensuite de son séjour dans la Somme et dans l'Aisne, à rendre hommage: Je dois une mention à un brave petit sapeur qui vivait près de nous et qui avait une affection toute particulière pour le régiment. On l'appelait Quinze-Grammes en raison de son petit corps menu et fluet. Quand la guerre éclata, il n'hésita pas et s'engagea dans l'arme du Génie. Il avait dix-neuf ans. (…) Quinze-Grammes rimait avec ardeur jusque sous les obus. Il a composé d'innombrables poèmes de tous les genres... Je reproduis ci-après le texte du «Cheval mort» qu'il m'a dédié en reconnaissance de sa nomination à titre honoraire au 290e... Le pauvre Arbousset fut tué le 9 juin 1918 à la tête de sa section à Saint-Maur dans l'Oise. C'était un jeune talent de plus qui disparaissait .

A la suite de quoi, on peut lire ce poème, rédigé en Novembre 1916 au Cimetière de Combles où sans doute, le régiment stationnait:

Dans la boue et dans le sang

Sur la terre grise,

Un vieux cheval agonise

Et lance à chaque passant

L'appel désespéré d'un regard impuissant,

Dans la boue et dans le sang,

Sur la terre grise.

 

Il se raidit, mais aussi

Par instants frissonne.

Comme des feuilles d'automne

Au vol triste et imprécis.

Il pleut des souvenirs sur son cœur endurci.

Il se raidit, mais aussi

Par instants frissonne.

 

C'est le pays, l'ancien temps

Et c'est la lumière,

Les rêves sur la litière

Chaude, et le hennissement

Tout de joie et d'amour, des lointaines juments

C'est le pays, l'ancien temps,

Et c'est la lumière.

 

Le pauvre cheval est mort

Dans sa mare rouge.

Voici. la nuit. Rien ne bouge

Ainsi, quand fuit l'astre d'or

Plus d'un soldat appelle et puis rêve et s'endort,

Comme le vieux cheval, mort

Dans sa mare rouge.

J'ai trouvé ça tout à fait émouvant dans sa touchante naïveté.

Restant pendant ce temps dans les équidés, voici A.C. en train de revenir sur l'ouverture du roman de Jules Janin, L'âne mort et la femme défigurée, pour souligner qu'il considère comme une scène d'horreur et l'une des plus atroces de la littérature française la fin du pauvre âne Charlot, surnom par ailleurs usuel des bourreaux. Sans prétendre , tant s'en faut, aux lectures étendues d'A.C., le jugement me paraît malgré tout excessif. Voici le texte :

(…) J’étais donc à la Barrière du Combat, à l’entrée du théâtre, un jour de relâche, pour mon malheur. Les aboiements des chiens avaient attiré le directeur du chenil (…) Je ne puis vous montrer aujourd’hui toute la compagnie, me dit-il (…)  mais, cependant, je puis vous faire dévorer un âne si le cœur vous en dit — Va donc pour l’âne à dévorer, dis-je à l’imprésario, et du même pas j’entrai dans l’enceinte silencieuse, moi tout seul, tout comme si on eût joué Athalie ou Rodogune.

Je pris donc place dans cette enceinte muette, sans que même un honnête boucher se trouvât derrière moi, escorté de quelque bonne exclamation admirative. J’étais dans une atmosphère d’égoïsme difficile à décrire. Cependant une porte s’ouvrit lentement, et je vis entrer.....

Un pauvre âne !

Il avait été fier et robuste ; il était triste, infirme, et ne se tenait plus que sur trois pieds ; le pied gauche de devant avait été cassé par un tilbury de louage ; c’était tout au plus si l’animal avait pu se traîner jusqu’à cette arène.

Je vous assure que c’était un lamentable spectacle. Le malheureux âne commença d’abord par chercher l’équilibre ; il fit un pas, puis un autre pas, puis il avança autant que possible sa jambe droite de devant, puis il baissa la tête, prêt à tout. Au même instant quatre dogues affreux s’élancent ; ils s’approchent, ils reculent et enfin ils hésitent ; ils s’enhardissent, ils se jettent sur le pauvre animal. La résistance était impossible, l’âne ne pouvait que mourir. Ils déchirent son corps en lambeaux ; ils le percent de leurs dents aiguës ; l’honorable athlète reste calme et tranquille : pas une ruade, car il serait tombé, et, comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout. Bientôt le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons s’entre-choquent avec un bruit sourd ; et j’étais seul ! Enfin l’âne tombe sous leurs dents (…)

Ce pauvre âne, de fait, a été central dans l'existence passée du narrateur qui le reconnaît soudain avec effroi et va nous embarquer dans la remémoration de son histoire. Peut-être y a-t-il là un ressort psychologique de l'horreur éprouvée par A.C. …

Dans tous les cas, est introduite ici cette Barrière du combat dont il a été, dans la leçon, plusieurs fois question. Il y eut, place actuelle du Colonel Fabien, un cirque de combats d'animaux. Des combats qui impliquaient des ours, des loups, des cerfs, des bouledogues, des taureaux … et des ânes. L'entrée était à 75 centimes. Les ânes ont souvent, pour leurs ruades dévastatrices, la faveur du public, qui rit beaucoup. Jules Janin décrit :

(…) nous n’avons pas encore le cirque où les hommes se dévorent entre eux, comme dans le cirque des Romains, mais nous avons déjà la Barrière du Combat :

Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes grossières et une vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, les yeux rouges, la bouche écumante, de cette écume blanchâtre qui descend lentement à travers les lèvres livides. (…). Dans un coin de ces coulisses infectes, de vieux morceaux de cheval, des crânes à demi rongés, des cuisses saignantes, des entrailles déchirées, des morceaux de foie réservés aux chiennes en gésine. Ces affreux débris arrivaient en droite ligne de Montfaucon : c’est à Montfaucon que se rendent, pour y mourir, tous les coursiers de Paris. Ils arrivent attachés à la queue l’un de l’autre, tristes, maigres, vieux, faibles, épuisés de travail et de coups. Quand ils ont dépassé la porte et la cabane de la vieille châtelaine, qui, l’œil fixé sur les victimes, les voit défiler avec ce sourire ridé de vieille femme qui épouvanterait un mort, ils se placent au milieu de la cour, vis-à-vis d’une mare violette dans laquelle nage un sang coagulé ; alors le massacre commence : un homme armé d’un couteau, les bras nus, les frappe l’un après l’autre : ils tombent en silence, ils meurent ; et, quand tout est fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, le sabot, les vers pour les faisans du roi, et la chair pour les comédiens dévorants de la Barrière du Combat.

On est, là, insiste Compagnon, dans le dernier cercle de la chiffonnerie, avec la grande voirie de Montfaucon, ses clos d'équarrissage, et sa Barrière de combats, donc. Et il s'interroge : Baudelaire se rendit-il jamais à Montfaucon et aux clos d'équarrissage? Pour répondre : On ne sait. Et formuler ensuite quelques remarques. Il signale qu'à la parution des Fleurs du Mal, Montfaucon venait de fermer. En fait, la publication du recueil est de 1857 et Montfaucon a fermé en 1849. Autre remarque: il renvoie à un article d'Alcide Dusolier, écrivain et journaliste qui fut quelque temps secrétaire de Léon Gambetta. A se renseigner sur Dusolier, on note qu'il a précédé René Magritte, référence usuelle de l'expression,  dans la série des "Ceci n'est pas …", en publiant dans les années 1860 par les bons soins de Poulet-Malassis un recueil de ses critiques littéraires sous le titre : Ceci n'est pas un livre. Pour revenir à l'allusion de Compagnon, précisons qu'il s'agit d'un billet autour de Baudelaire du recueil  Nos Gens de lettres, leur caractère et leurs œuvres, Paris : Librairie de Achille Faure, 1864, titré : Un Boileau hystérique . Le billet est tout à fait intéressant. A.C. y a relevé ce jugement sur les vers du poète dans Une Charogne :   … galantes strophes , vraiment dignes d’un équarrisseur qui charmerait Montfaucon par des madrigaux exquis.

Comme il tient Montfaucon, il ne le lâche pas et il nous sert Hugo (Les Châtiments) :

Oui, Décembre à jamais vous tient, hordes trompées !


Oui, vous êtes ses vils troupeaux !


Oui, gardez sur vos mains, gardez sur vos épées,


Hélas ! gardez sur vos drapeaux


Ces souillures qui font horreur à vos familles


Et qui font sourire Dracon,


Et que ne voudrait pas avoir sur ses guenilles


L’équarrisseur de Montfaucon !


Gardez le deuil, gardez le sang, gardez la boue !

Rappellera-t-on Dracon, législateur athénien du VII° siècle (avant J.C.)  célèbre par la sévérité de ses lois (d'où l'adjectif draconien)?

Suit, après l'affirmation que les chevaux de Montfaucon reviennent eux aussi dans les assiettes  du Quartier latin, un petit bout d'Eugène Sue, dont il cite, dans les Mystères de Paris, les personnages : Rodolphe, le Chourineur, la Goualeuse … indiquant que la Chourineur a été un temps équarrisseur.

Puis on passe à Flaubert qui, dans une lettre à Louis Bouilhet , en 1850, évoque le spectacle  qu'a partagé avec lui Maxime Du Camp dans Jérusalem et raconte : La première chose que nous ayons remarquée dans les rues, c’est la boucherie. Au milieu des maisons se trouve par hasard une place ; sur cette place un trou, et dans ce trou du sang, des boyaux, de l’urine, un arsenal de tons chauds à l’usage des coloristes. Tout à l’entour ça pue à crever ; près de là deux bâtons croisés d’où pend un croc. Voilà l’endroit où l’on tue les animaux et où l’on débite la viande. Le jeune Du Camp a fait comme à Montfaucon, il a pensé se trouver mal. Oui, monsieur, il n’y a pas plus d’abattoirs que ça. Les journaux de l’endroit devraient bien tancer un peu les édiles. 

En fait, j'ai travaillé dans le plus grand désordre de mes notes, assez fidèle en cela à la "méthode Compagnon". Car c'est en gros avec le cloître Saint-Jean de Latran et ses environs qu'a commencé la leçon.

saint-jean-de-latran-2

Il semble que la commanderie de Saint-Jean-de-Jérusalem ait été fondée avant 1130, rive gauche, mais ce n’est qu’en 1158 que son existence devient officielle. À la fin du XIIe siècle, à en juger par les témoignages graphiques, on lui adjoint une tour. Au XIV° siècle, la commanderie est augmentée d’une chapelle dédiée à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle. Enfin, au XVI° siècle, l’abside aurait été refaite. Les bâtiments sont vendus comme biens nationaux en 1792. Xavier Bichat aurait utilisé à cette époque la tour comme cadre pour ses leçons d’anatomie, ce qui lui valait le surnom de «Tour Bichat». Au XIX° siècle, l’édifice est progressivement détruit : l’abside disparait en 1823, la tour en 1854, au moment du percement de la rue des Écoles, la chapelle Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle en 1860 et, enfin, l’église en 1864.

La décennie 1854-1864 a été celle de la disparition de nombre des endroits insalubres de Paris et spécifiquement de tout ce quartier de la rive gauche qui fait face ou s'accote au Collège de France et fut, dans la première moitié du XIX° siècle, un cloaque innommable et l'endroit le plus infect de Paris, relevant de l'adjectif immonditiel qu'introduisit Hugo parlant, dans les Misérables, de voirie immonditielle, adjectif qui est resté  un hapax (une occurrence unique, jamais renouvelée). Les témoignages abondent, sur la puanteur de ce secteur, ses odeurs épouvantables, repaire en même temps de la bohème vagabonde et Cour des miracles du Paris moderne du XIX° siècle. L'épidémie de choléra de 1832 a trouvé là des conditions idéales de développement et ce quartier de la rue Saint-Jacques, étendu vers les quartiers Maubert et Mouffetard pouvait se prévaloir de la mortalité la plus élevée de la capitale. Il était le foyer même de la misère parisienne. La leçon du jour a ainsi démarré sur ces bases, et dans les évocations des vidanges  que charriaient les affreux tonneaux de la voirie (Hugo: Ces tas d’ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides écoulements de fange …) . Antoine Compagnon, renvoie au Dictionnaire de Police de MM. Elouin, Trébuchet et Labat,  Paris, 1835, in-8°, 2 vol. Article Vidange, qu'il précise très développé.

Il évoque dans la foulée la Petite Pologne, en gros l'actuel VIII° arrondissement, quartier au bâti intermittent, miséreux, turpide et crasseux, peuplé d’indigents et d’insolvables, de chiffonniers, de ferrailleurs  (Balzac), un repère pour la pègre (Eugène Sue, dans Les Mystères de Paris), au sujet duquel (source : wikipédia) on trouve ce pittoresque passage, tiré des Tableaux de Paris, d'Edmond Auguste Texier qui fut rédacteur en chef de l'illustration en 1860 et chroniqueur au Siècle :  Il reste à dire un mot de la Petite-Pologne. On désigne sous ce nom un certain nombre de ruelles mal bâties et à peine alignées qui serpentent entre des maisons de piètre apparence autour de la place Delaborde, entre la rue du Rocher et la barrière de Courcelles. Ce quartier, qui n’est peut-être désigné nominalement par aucun plan de Paris, a pour plus nombreux habitants des ouvriers et des hommes de peine, venus de tous les points de l’Europe, et employés, pour un faible salaire, dans les grandes usines qui se trouvent aux Thernes ou à Chaillot, à l’avenue de Neuilly, etc. Une certaine quantité de natifs de l’Auvergne, exerçant les professions de marchands de vieux fers ou de porteurs d’eau à la brasse, tel est l’élément honnête de cette population.

Les mœurs de ce coin ignoré de Paris n’ont rien de fort étrange; seulement, à cause de la multiplicité de rues et de ruelles qui forment la Petite-Pologne, et surtout de la variété d’origine de ceux qui l’habitent il est aisé, plus que partout ailleurs, de s’y cacher. Sans doute Balzac songeait à cet avantage, lorsqu’il plaça le théâtre des dernières turpitudes du baron Hulot dans le passage du Soleil, sur les limites de ce labyrinthe. Peut-être que ce grand observateur aurait trouvé le sujet d’une étude morale intéressante dans les « garnis » de la Petite-Pologne. Chacun a le droit de coucher dans ces garnis pour la somme de cinq centimes, le seul mobilier consiste en une corde tendue, parallèlement au mur et à quatre-vingts centimètres au-dessus du sol. Les dormeurs, assis et adossés à la muraille, croisent leurs bras sur cette corde, qui leur sert à la fois d’appui-main et d’oreiller.

Même source (wikipédia) et non moins éclairant, ce passage d'Eugène Sue, dans Les Mystères de Paris : L’honorable société sait ou ne sait pas ce que c’était que la Petite-Pologne ? ( …. ) quelle turne ! mais, du reste, fameux repaire pour la pègre ; il n’y avait pas de rues, mais des ruelles ; pas de maisons, mais des masures, pas de pavé, mais un petit tapis de boue et de fumier, ce qui faisait que le bruit des voitures ne vous aurait pas incommodé s’il en avait passé mais il n’en passait pas. Du matin jusqu’au soir, et surtout du soir jusqu’au matin, ce qu’on ne cessait pas d’entendre, c’était des cris : À la garde ! au secours ! au meurtre ! mais la garde ne se dérangeait pas. Tant plus il y avait d’assommés dans la Petite-Pologne, tant moins il y avait de gens à arrêter. Ça grouillait donc de monde là-dedans, fallait voir : il y logeait peu de bijoutiers, d’orfèvres et de banquiers ; mais, en revanche, il y avait des tas de joueurs d’orgue, de paillasses, de polichinelles ou de montreurs de bêtes curieuses.

Voilà, ce fut, dès le début du cours un festival de pestilences, de matières fécales, de sanies, d'odeurs méphitiques, de remugles indescriptibles et de haut-le-cœur, de cadavres en décomposition, de putréfactions diverses, et de fermentations variées. Quelques minutes, l'asticot régna, attesté par Alexandre Jean-Baptiste Parent du Châtelet, grand médecin hygiéniste de la première moitié du XIX° siècle, l'asticot soigneusement élevé sur les charognes par les ouvriers à des fins commerciales et qu'on vendait "à la mesure".

Dans ce panégyrique de la grande ville, j'ai oublié d'indiquer un détail qui m'a fort intéressé. C'est Privat d'Anglemont qui signale dans Paris anecdote la dure tâche de ces réveilleuses qui passent toutes les nuits  à parcourir en tous sens les quartiers de Paris pour aller réveiller les marchands, les forts, les porteurs et les acheteurs de la halle, [et]  n’ont que dix centimes par personne et par nuit. Mais il y en a qui ont jusqu'à trente ou quarante pratiques.

 

Club Méd

Pas tellement "Club Méd" en fin de compte, cette leçon du 26/1/2016 !!

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30 janvier 2016

CODICILLE FINKELKRALTIEN ...

epee-finkielkraut

On trouvera sur AutreMonde (ednat.canalblog.com) un prolongement personnalisé à l'entrée de Finkielkraut à l'Académie et à son discours de réception. Pour ceux que cela intéresse ....

 

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29 janvier 2016

Alain Finkielkraut à l'Académie française ……….

 

Finkie_Acad_mie

Le discours de réception d'Alain Finkielkraut est sur AutreMonde .

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25 janvier 2016

BOUE! BOUH?

A

Sans doute, sans doute, mais enfin, venant d'écouter la leçon sur la boue de ce mardi 19 janvier, je repensais à Boileau, et à son distique frondeur suite aux dernières productions du vieux Corneille :

J'ai vu Agésilas, hélas!

Mais après l'Attila, holà!

Et j'avais, inspiré par l'exemple, envie de scander à mon tour:

J'avais subi la borne, morne!

Je suis après la boue, à bout!

                                                      J'avoue mal dégager l'intérêt de l'entreprise. Quel but poursuit Antoine Compagnon? On entend bien quelques noms attendus, Baudelaire, Hugo, et beaucoup d'autres, à la postérité plus discrète, assurément néanmoins bon chroniqueurs de leur temps, mais avec le sentiment d'une étude effectuée grâce à la fonction recherche d'un logiciel agissant sur un corpus de textes du XIX° via un mot clé. Chiffonnier l'autre jour, puis borne, puis aujourd'hui boue. Des bribes s'accumulent, qui sont destinées semble-t-il à construire le portrait d'une ville (Paris) dans la spécificité dix-neuvième de sa voirie fangeuse et des métiers que son ordure a générés: chiffonniers, bien sûr, mais aussi, ce mardi, décrotteurs. Ma foi, oui, ce doit être de cet ordre. Mais alors, l'intitulé du cours aurait gagné à mieux marquer la voie.

Par exemple: L'immondice parisien de la Monarchie de Juillet au Second Empire.Témoignages. Ou bien: Grandeur et décadence de la fange : Paris au XIX° siècle par ses contemporains.

On parle apologie de la conversion des ordures.

On rappelle ce qu'est un tombereau.

On caractérise comme miscellanée de déjections diverses une boue d'époque sans rapport réel avec notre boue moderne, et par comparaison, hygiénique.

Paris: Lutèce, dérivé de Lutetia, dérivé de lutum, terme latin désignant la boue, le limon, la fange, la vase (Gaffiot), appellation qui daterait du 1er siècle de l'ère chrétienne "à cause des boues pestilentielles dont la ville était remplie" (d'après un chroniqueur du XII° siècle auquel se réfère wikipédia).

Décrotteur

Les meilleurs décrotteurs officient au Pont Neuf (et A.C. montre une estampe de Carle Vernet). Le décrotteur traîne après lui un petit pont à roulettes permettant de sauter le ruisseau et crie : "Passez! Payez!". Aujourd'hui, dans les autobus qui nous font franchir les distances urbaines, le slogan est devenu : "Je monte, je valide!"

Louis-Sébastien Mercier (in Tableau de Paris) évoque le franchissement acrobatique des ruisseaux où la boue est reine: Un large ruisseau coupe quelquefois les rues en deux, et de manière à interrompre les communications entre les deux côtés des maisons. A la moindre averse, il faut dresser des ponts tremblants… Des tas de boue, un pavé glissant, des essieux gras, que d’écueils à éviter ! [Le piéton] aborde néanmoins ; à chaque coin de rue un décrotteur ; il en est quitte pour quelques mouches à ses bas. Par quel miracle a-t-il traversé la ville du monde la plus sale ? Aussi, pour pallier le manque de trottoirs, un passeur offre parfois ses services.

L'averse, tableau de Louis Léopold Boilly:

L'averse_Boilly

On révise la catégorisation hiérarchisée des chiffonniers : piqueur, gadouilleur, ravageur, ramasseur. Ainsi : (…) Au sommet le piqueur, ou chiffonnier de nuit, trie avec son crochet les tas d'ordures avant le passage des tombereaux ramasseurs des ultimes rebuts; le gadouilleur repasse derrière et récupère ce qui n'a pas été vu, les bouts de verre; le ravageur fouille le ruisseau central de la rue à l'aide d'un bout de bois pour en retirer les clous des sabots, les morceaux de fer ou de cuivre , revendus à la livre aux ferrailleurs; le ramasseur vagabonde dans les lieux fréquentés, boulevards, marchés, mariages, pour y récupérer faux chignons tombés, mouchoirs, bouts de cigare (repris ici d'André Guillerme, La naissance de l'industrie à Paris: Entre sueurs et vapeurs : 1780-1930).

L'extrême de la boue, c'est la bourbe. Ainsi chez Hugo, Les misérables. Jean Valjean porte Marius dans les égouts de Paris : Il enfonçait de plus en plus. Cette vase, assez dense pour le poids d’un homme, ne pouvait évidemment en porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s’en tirer isolément. Jean Valjean continua d’avancer, soutenant ce mourant qui était un cadavre peut-être. L’eau lui venait aux aisselles ; il se sentait sombrer ; c’est à peine s’il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe où il était.

Rappel anecdotique et goût des digressions, A.C. à la manœuvre, car chez Hugo, même chapitre, il a rencontré le vicomte d'Escoubleau: D'Escoubleau, surpris une nuit chez sa cousine, la duchesse de Sourdis, se noya dans une fondrière de l'égout Beautreillis où il s'était réfugié pour échapper au duc.

Une noyade, un égout, une association d'idées, et A.C. d'évoquer Georges Plantagenet, premier duc de Clarence, buveur impénitent, aîné du duc de Gloucester (le futur Richard III), et cadet d'Edouard IV (monté sur le trône) qui se retrouve emprisonné dans la Tour de Londres et puis exécuté, le 14 février 1478, noyé, rapporte la légende, dans un tonneau d'ambroisie (source wikipedia)

Il y eut une rue de la Bourbe, aujourd'hui Boulevard de Port-Royal, et une maison d'accouchement dans ladite rue, dont parle Jules Janin dans le déjà cité L'âne mort et la femme guillotinée.

La bourbe nous revient dans Les mystères de Paris (Eugène Sue), et dans des vers d'Auguste Barbier (La cuve -1830), qu'aimait Baudelaire … vers où on ne la trouve pas, mais bon,  l'esprit y est :

Il est, il est sur terre une infernale cuve / On la nomme Paris ; c'est une large étuve / Une fosse de pierre aux immenses contours / Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours /
C'est un volcan fumeux et toujours en haleine /
Qui remue à longs flots de la matière humaine; /
Un précipice ouvert à la corruption, /
Où la fange descend de toute nation, /
Et qui de temps en temps, plein d'une vase immonde,
/ Soulevant ses bouillons, déborde sur le monde.

Ah! Mais revoilà Ernest Prarond! On nous avait dit deux mots l'autre fois de cet historien régional, attaché à sa Picardie et auteur d'un poème apocryphe de Baudelaire, d'ailleurs toujours à lui faussement attribué sur internet: Un jour de pluie (1841):

(…) Le ruisseau, lit funèbre où s'en vont les dégoûts,/
Charrie en bouillonnant les secrets des égouts,/
Il bat chaque maison de son flot délétère,/
Court, jaunit de limon la Seine qu'il altère,/
Et présente sa vague aux genoux du passant./
Chacun, nous coudoyant sur le trottoir glissant,/
Égoïste et brutal, passe et nous éclabousse,
/Ou, pour courir plus vite, en s'éloignant nous pousse./
Partout fange, déluge, obscurité du ciel ;/
Noir tableau qu'eût rêvé le noir Ezéchiel ! (…)

Une remarque : rien à dire, Antoine Compagnon, lecteur, est en progrès et la rythmique est plus fidèle que lors des prestations précédentes. Lui aurait-on fait des réflexions?

Pour revenir au passage lu, A.C. nous dit: champ sémantique de la boue urbaine, et proximité avec un (bref) passage, lui absolument baudelairien, de La Fanfarlo: (…) le ruisseau, lit funèbre où s'en vont les billets doux et les orgies de la veille, charriait en bouillonnant ses mille secrets aux égouts . On ne peut qu'opiner. Et on continue …

Cette boue de Paris, qui finira par reculer devant les travaux d'amélioration de la voirie d'Haussmann, elle est donc, verte ou noire, ignoble. Et la rencontre  se prolonge à travers Baudelaire (Crépuscule du soir) : La Prostitution s'allume dans les rues / (…) / Elle remue au sein de la cité de fange
/ Comme un ver qui dérobe à l'homme ce qu'il mange. On cite le médecin hygiéniste Alexandre Parent du Châtelet qui se fait connaître en 1824 par la publication d'un ouvrage consacré aux égouts de Paris, Essai sur les cloaques ou égouts de la ville de Paris, ouvrage qui fait grand bruit notamment à cause des expérimentations concrètes que son auteur fait dans les lieux de décharge des déchets parisiens et dans le but notamment de définir à quel point les émanations de ces décharges à ciel ouvert peuvent être nocives pour la santé. De nouveau Baudelaire (Abel et Caïn) : Race de Caïn, dans la fange
/ Rampe et meurs misérablement. Et toujours Baudelaire (Tableaux parisiens Le Cygne) : Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique / Piétinant dans la boue, et cherchant, l'œil hagard (…) . Un poème où sont quelques trouvailles émouvantes et magnifiques (Andromaque, je pense à vous! …. merveilleux incipit!), sauf la chute, je l'avoue  assez faible.

Et puis encore Les sept vieillards : (…) Le faubourg secoué par les lourds tombereaux / (…) / Lui donnait la tournure et le pas maladroit / D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes. / Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant / (…) ou bien Le voyage : Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
/ Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis. Et aussi  Perte d'auréole, où l'on retrouve et boue et fange, deux pour le prix d'un:  Tout à l’heure, comme je traversais le boulevard, en grande hâte, et que je sautillais dans la boue, à travers ce chaos mouvant où la mort arrive au galop de tous les côtés à la fois, mon auréole, dans un mouvement brusque, a glissé de ma tête dans la fange du macadam.  Etc.

Topos littéraire.

Ah, mais c'est qu'il n'y a pas que les détritus, au sol, il y a aussi des affiches aux murs, placardées au-dessus des bornes, des affiches de tous ordres, des avis de recherche, des objets perdus; Louis-Sébastien Mercier signale leur abondance autant que leur précarité, arrachées presqu'aussitôt que placardées, et tout aussitôt revendues pour (re)faire du papier, rarement lues, et posées d'ailleurs de façon illégalement acrobatique par un gamin caché dans la hotte du chiffonnier. Immense nausée de ces affiches chez Baudelaire, qui n'en est pas à un paradoxe près car il en réclame à son bénéfice et à Poulet-Malassis lorsqu'il s'agit de publicité pour ses Fleurs du mal! Sacré Charles! 

Mythe littéraire du trésor enfoui au coin de la borne, au cœur des immondices. Edmond de Goncourt rapporte sa conversation avec un chiffonnier, un piqueur: Quand nous attaquons un tas, nous croyons notre fortune faite. C'est le dialogue de la boue et de la couronne. Dans Le chiffonnier de Paris, pièce de Félix Pyat et de 1847  qui se joue au théâtre de la Porte Saint-Martin le samedi 26 Février 1848, au lendemain de la Révolution qui vient de voir la chute de Louis Philippe et la fin de la Monarchie de Juillet, on ajoute une couronne aux épaves de la hotte que l'acteur Frédérick Lemaître doit renverser sur scène. Applaudissements du public devant la force de l'image. 

Frédérick Lemaître

Question subsidiaire (ci-contre), côté casting: une tête de chiffonnier, vraiment? Le Talma des Boulevards, disait-on de lui. Victor Hugo qui l'appréciait beaucoup n'est pas parvenu à le faire entrer à la Comédie Française.

L'association de l'or et de la boue. Nos villes de boue et d'or, écrit Hugo dans Han d'Islande. Et ce vers isolé ( ce monostique) de Baudelaire : J'ai pétri de la boue et j'en ai fait de l'or.

Petite discussion: et s'il s'agissait d'alchimie? A.C. ne le croit pas, il en tient pour le chiffonnier. Mais il nous narre toutefois la découverte du phosphore, de l'ordre au fond de la sérendipité (comme la tarte Tatin! On poursuit un but et on obtient un résultat que l'on ne visait pas): En1669, en cherchant la pierre philosophale, Hennig Brandt, alchimiste allemand de Hambourg, calcine des sels issus de l'évaporation d'urine en présence de charbon et obtient un matériau blanc qui luit dans l'obscurité et brûle en produisant une lumière éclatante : c'est du phosphore. Ci-dessous, la version peinte de Joseph Wright of Derby – 1771.

JosephWright-Alchimiste et phosphore

Pour mémoire et en fin de parcours, Hugo dans Les travailleurs de la mer : (…) Il y a quarante ans, Saint-Malo possédait une ruelle dite la ruelle Coutanchez. Cette ruelle n’existe plus, ayant été comprise dans les embellissements. (…) Une des maisons de la ruelle Coutanchez, la plus grande, la plus fameuse ou la plus famée, se nommait la Jacressarde. (…) Une femme était la maîtresse du logis, jeune, assez jolie, coiffée d’un bonnet à rubans, débarbouillée quelquefois avec l’eau du puits, ayant une jambe de bois.  (…) Outre sa population flottante, cantonnée dans la cour, la Jacressarde avait trois locataires, un charbonnier, un chiffonnier et un faiseur d’or. Le charbonnier et le chiffonnier occupaient deux des paillasses du premier ; le faiseur d’or, chimiste, logeait au grenier, qu’on appelait, on ne sait pourquoi, le galetas. Nous y voilà! Le chiffonnier (la boue) et l'alchimiste (l'or)!

Egalement: Dans une première version de La mort des artistes, Baudelaire associait fange impure et idéale figure, et Hugo en 1857 dans une lettre à Paul Meurice: Rien ne se perd, l'or se retrouve dans la boue, avant un ultime retour à Baudelaire, un projet d'épilogue aux Fleurs du mal de 1861, y revenant : Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or (résurgence du monostique cité plus haut).

Je me félicite (c'est, on le sait, le meilleur moyen d'être félicité) et m'étonne d'avoir fait si long. Il ne me semblait pas avoir tant noté, au fil d'une écoute un peu bougonne. Finalement, c'est plus amusant à raconter qu'à écouter!

Cela dit, comment procéder au premier sans passer au prélable par le second? Au prochain épisode, donc?

Je tâcherai d'être tout ouïe.

Ouïe

 

 

 

 

 

 

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15 janvier 2016

CHIFFONNERIE ET CHIFFONNAGE EN 2016 …..

Le site du Collège ayant un peu de retard à l'allumage, l'audio de la séance du 5/1 n'a été accessible que mardi matin, 12/1. D'ailleurs, dans la foulée, le séminaire du 5/1 a disparu en 48 heures et puis la leçon. Couplage qui a refait son apparition ce matin. Aléatoire …. Bien.

J'ai écouté les deux leçons.

Je ne me sens pas, cette année, une motivation suffisante pour me relancer dans des comptes-rendus détaillés. Ecoute et courts billets d'humeur: pratique prévisible. La parenthèse 2015 a peut-être un peu cassé le ressort. Nous verrons bien, il ne faut jurer de rien.

Je me suis en tout cas complétement trompé, semble-t-il, dans mon billet du 7/9/2015 et dans mes projections à chaud, quand l'intitulé du cours de l'année a été énoncé. J'ai cru à une métaphore et à un recyclage baudelairien de matériaux littéraires antérieurs et disparates. Que nenni! Il semble bien que le goût d'A.C. (ou le hasard) l'ait porté vers le préfet Poubelle, co-fossoyeur d'une profession et de pratiques dont la demande de papier produit à partir de vieux chiffons avait engendré l'acmé et l'exploitation du bois le déclin.  

Antoine Compagnon s'est de fait lancé dans une étude de la chiffonnerie (parisienne) au XIX° siècle, et de ses répercussions, occurrences référencées et apparitions explicites ou allusives, chez Baudelaire et ses contemporains.

Ce qui me passionne modérément.

Il semble d'ailleurs, il s'en est ouvert à son public au début de sa deuxième leçon, que certains aient été choqués - avec plus de virulence que ma molle remarque - par cette approche, dont il s'est contenté d'assumer le choix en garantissant qu'il comptait bien persévérer dans cette direction.

Chiffonnier

A.C. a donc entrepris de nous chanter ce temps, celui de Baudelaire, où l'on récupérait tout et où l'on appliquait, il y a fait maintes fois référence, l'assertion de Lavoisier qui l'avait empruntée à un présocratique, Anaxagore de Clazomènes: "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme".

Lorsqu'on se contente, les pieds sur son bureau, calé dans son fauteuil, de se laisser bercer par l'enchaînement des phrases – en cédant, il faut l'avouer, à quelques (brefs!) épisodes de somnolence – on ne retient que des fragments éparpillés. La méthode a son charme, à défaut d'avoir son efficacité. On est sensible à telle remarque, parfois sans rapport direct avec le sujet.

Ainsi de l'introduction du premier cours, qui m'a … chiffonné. Antoine Compagnon s'est offert une minute sentimentale sur le mode "Vous ai-je manqué? Je ne sais, mais vous si!". Je me suis demandé comment on pouvait oser ce genre de coquetterie. Il a dans la foulée souligné que cette année d'interruption relevait des avantages acquis dont bénéficient les professeurs du Collège, un an de congé, semble-t-il, tous les six ans, et qu'il n'avait donc fait qu'exercer un droit. Je suppose qu'il répondait par là à quelque critique acide sur la surcharge de travail de ces heureux enseignants. Il est vrai qu'après les 540 heures annuelles de l'agrégé en lycée, les 384 heures annuelles du même quand il est détaché dans le supérieur,  les 192 heures annuelles auxquelles se plient les maîtres de Conférences des universités, les quelque 32 heures annuelles in situ du professeur au Collège de France peuvent susciter certains propos mal informés désobligeants.

On entend passer des nombres, et des noms. Ainsi, selon Maxime Du Camp, il y avait à Paris en 1853, 5952 chiffonniers "médaillés", c'est-à-dire officialisés par la préfecture de police, et donc bien davantage si on pense aux officieux.

On entend :

-       Il y a les chiffonniers coureurs et les chiffonniers trieurs

-       Les conditions du métier ont changé avec la révolution industrielle

-       La chiffonnerie devient un commerce lucratif, il y a des chiffonniers patrons

-       Pendant quelques générations (en gros le XIX° siècle jusqu'en 1880), les chiffonniers sont essentiels pour l'industrie

-       On entend aussi les premiers vers du 2ième spleen des fleurs du mal : J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
/
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
/ De vers, de billets doux, de procès, de romances,
/ Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
/ Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
/ C'est une pyramide, un immense caveau,
/ Qui contient plus de morts que la fosse commune.
/ - Je suis un cimetière abhorré de la lune,
/ Où comme des remords se traînent de longs vers
/ Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
/ Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
/ Où gît tout un fouillis de modes surannées,
/ Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
/ Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché. A.C. n'est pas un très bon diseur. Son débit, lent, ne souligne pas vraiment la musique des vers et "prosifie" (si j'ose) à l'excès la chanson de la rime. Quant à faire de ce poème une référence majeure de la chiffonnerie, je lui en laisse très volontiers la responsabilité.

-       On entend parler de Walter Benjamin (prononcé: ben-ya-mïn), référence donnée comme majeure et ici lecteur du poème précédent

-       Apparaît au titre de sa somme sur les objets désuets dans la littérature, Francesco Orlando (Les objets désuets dans l'imagination littéraire), critique italien du XX° siècle, récemment décédé (2010).

-       L'attention se fixe sur des mots: occasion, qui quitte les rives de l'opportunité pour gagner son sens actuel de seconde main, avec le succès du cachemire d'occasion proposé dans les meilleures boutiques de ces années de la troisième République où nul objet ne savait devenir obsolète, ces années où triomphait l'économie du déchet, un conseil appuyé  de lecture à la clé : L'âne mort et la femme guillotinée, de Jules Janin.

-       D'autres noms encore, qui passent : Etienne de Jouy (L'Hermite de la Chaussée d'Antin, ou observations sur les mœurs et les usages français au commencement du XIX° siècle), ou Privat d'Anglemont, ami de Baudelaire ou Louis-Sébastien Mercier, il me semble pour l'article Chiffonnier de son Dictionnaire de 1798 (sous réserve de vérification)

Et puis voilà que vient le Coin des bornes ou le Coin de la borne, expression dont A.C. va s'enchanter pendant une bonne partie de sa deuxième leçon, ce coin de la borne où se déposent les immondices avant que ne sévisse le préfet Poubelle, suite à une épidémie de choléra dans la capitale, ce coin de la borne oreiller des miséreux, marqueur - car près de lui elles racolent - du degré le plus bas de la prostitution, où peut-être on abandonne les enfants non désirés lesquels parfois, devenus grands et hommes de lettres s'en vantent, ce coin d'une borne à l'origine seulement destinée à isoler des roues des charrettes les angles saillants des maisons, bornes en nombre considérable du temps de Baudelaire et dont il ne demeure que peu d'exemplaires qu'A.C. traque aujourd'hui, en flâneur parisien habité d'une compulsion photographique.  

On évoque des gravures, de Carle Vernet, de Philibert-Louis Debucourt, des remarques de Champfleury, journaliste, écrivain et grand amateur de faïences dont une au moins, ramassée brisée au coin d'une borne , etc.

Péguy serait le dernier à l'avoir évoqué, ce Coin de la borne, en 1911, après quoi, l'expression disparaît.

liard

Enfin, voilà, on parle un peu de tout – soyons justes, en un propos tout à fait plaisant et richement  documenté - et ayant évoqué le chiffonnier philosophe Liard - célèbre en ces temps où l'on savait dans la misère aussi le grec et le latin - qui se plaisait aux citations antiques, Antoine Compagnon nous annonce que la prochaine fois, après la borne, on parlera de la boue.

Va-t-on entendre Birkin chanter La Gadoue? A tout hasard, je fournis le lien : https://www.youtube.com/watch?v=yN2z_V-CmuY

 

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04 janvier 2016

EN GUISE DE VŒUX (comme disait le Duc)

Sisyphe Heureuse

Albert Camus concluait superbement et paradoxalement : Il faut imaginer Sisyphe heureux. Il est vrai que les années qui se suivent sont difficiles à rouler et que, quand c'est fini, on est néanmoins content de recommencer.  Mais semble-t-il, il avait tort de trop viriliser l'assertion. Apparemment, il faut aussi imaginer Sisyphe heureuse!

Bonne année 2016 à la foule très dénombrable de mes lecteurs occasionnels.

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21 décembre 2015

THE SKYLINE OF SPRUCE

Edison Marshall est un auteur américain né en 1894 . Il a servi dans l'armée US  avec le rang de Second Lieutenant pendant le premier conflit mondial.  Son roman, Les Vikings est passé à l'écran en 1958, avec Kirk Douglas dans le rôle principal. J'avais d'ailleurs, gamin à l'époque, été très intéressé par une anecdote de tournage.

Mon père était en poste dans un Centre Régional d'Education Physique et Sportive (CREPS), spécialiste des agrès (barre fixe, barres parallèles) et un groupe d'élèves avait décroché des rôles de figuration dans le film que tournait Richard Fleischer (été 1957). Plusieurs scènes se déroulaient à bord de drakkars, et j'avais été frappé d'apprendre que ne montaient dans le drakkar de Kirk Douglas que les figurants d'au plus 1m72, afin de laisser à la vedette, qui n'était pas de taille excessive, le prestige d'une stature malgré tout notable.

Edison Marshall se spécialisait dans le roman d'aventures. Parmi ceux de la Bibliothèque Verte, que je fréquentais assidument, j'en ai au moins lu deux, Le tigre du Bengale et La loi de la Forêt. Le premier m'a laissé un très bon souvenir, mais imprécis. Peut-être Marshall, à vingt ans de distance, y a-t-il rassemblé des anecdotes glanées lors d'un séjour en Indochine d'où il avait ramené la déplorable mais néanmoins impressionnante photographie ci-dessous.

                 Marshall_Edison_bb006359

La loi de la forêt est resté un des romans de mon enfance qui m'ont le plus envoûté. Le grand loup Fenris, qui y occupe une place importante, enchantait mon imagination. La traduction était due à Louis Postif. Je pense que c'est également lui qui avait traduit Le tigre du Bengale.

La loi de la forêt

Louis Postif, mort en 1942, a été un traducteur émérite. Né dans le Doubs en 1887, orphelin de bonne heure, il avait été liftier, sténo, et avait appris l'anglais en décrochant une bourse pour aller en Grande-Bretagne. Il avait aussi appris l'espagnol tout seul, puis l'allemand et le russe dans un camp de prisonniers en 1914. C'est là  qu'il avait découvert « Croc blanc », qu'il proposa à Pierre Mac Orlan après la guerre. Plus tard, il devait traduire plus de quarante auteurs différents - en livrant une dizaine de livres par an! - aussi bien James Olivier Curwood qu'Agatha Christie. C'est Louis Postif qui, grâce à un travail acharné, a fait connaître Jack London en France.

A l'été 2014, en me demandant ce que j'allais faire de tous ces livres de jeunesse, entassés sur les rayonnages d'une petite maison de village du sud de Toulouse,  et que mes petits enfants n'avaient pas la moindre envie de lire, j'ai machinalement repris La loi de la Forêt. Et je l'ai relu en deux jours, avec un vrai plaisir, retrouvant entre autres les deux passages qui m'avaient le plus enthousiasmé, la soumission du loup au héros, et leur combat commun contre le grizzly.

Mais il m'a semblé, avec mes yeux et ma sensibilité de retraité, qu'il manquait quelque chose à la traduction, à moins que ce ne fût dû aux coupes probables de l'éditeur dans le texte soumis par Postif, qui traduisait l'original.

Et j'ai été séduit par l'idée de tenter une  nouvelle traduction.

Quelques essais de commande aux USA du livre dans sa version de 1922, date de sa parution, n'ont rien donné. Mais – et j'aurais pu commencer par là – j'ai trouvé sur internet sans vraie difficulté et via Google Books le fichier d'origine.

Je suis en ce moment dans la relecture d'une première épreuve. Je pense que le bouquin sera disponible avant fin janvier. Je me suis autorisé des écarts par rapport au texte d'Edison Marshall (peu), mais j'ai modifié la fin sur un point de détail qui me chagrinait. Elle avait été bien acceptée par le pré-adolescent, mais elle agaçait trop le senior. Il s'agit donc d'une traduction tirant sur la transcription, mais bon, la trahison (Traduttore, traditore , dit-on …) n'excède pas, je pense, les 5%.

Epicéas

 

Le titre original d'E.Marshall était : The skyline of spruce. J'ai remplacé la version L. Postif (La loi de la forêt) par un plus fidèle (?) Au-delà des Epicéas. Comme mes trois bouquins précédents ("Ed Nat" , "Scolarité obligatoire?", et "Roman-Roman") ce sera chez {Thebookedition.com} .

 

 

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01 décembre 2015

SUR L'AFFAIRE HARRY QUEBERT

Joël Dicker

..... Je n'avais pas lu à sa sortie le best-seller de Joël Dicker.  C'est fait, et rapidement chroniqué là:  AutreMonde (www.ednat.canalblog.com) 

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23 novembre 2015

BREF RETOUR SUR "MYTHOLOGIES"

 

Catch1

 

Catch2

Le monde où l'on catche est le premier article de Mythologies et probablement l'un des tout meilleurs. Finalement, à le relire au prétexte du Colloque sur Barthes du Collège de France dont j'ai dit deux mots dans le billet précédent, je reste sur des impressions mélangées.

Le monde où l'on catche est absolument savoureux, rien à dire. Et prolonger en affirmant que c'est l'arbre qui cache la forêt serait tout à fait excessif. Mais l'intérêt des quelque  cinquante-trois billets rassemblés reste inégal. Il y a beaucoup d'intelligence, nombre de bonheurs d'expression, oui, oui, bien sûr, le style, mais on n'adhère pas à tout. Quelques paroles de M.Poujade, est un régal!... quand La nouvelle Citroën, c'est-à-dire la DS 19, qui fait pourtant la couverture du bouquin, (me) déçoit. J'ai bien aimé Le cerveau d'Einstein. Etc.

Poujade

DS19

Einstein

Quelques notes, ici ou là, sans aucune prétention à l'étude sérieuse, et quelques termes, vérifiés. La précision du vocabulaire, recommandable en soi, n'exclut pas ici une technicité qui peut nuire à la lecture en créant un effet superflu de chapelle. Il est vrai que le lectorat visé – en dépit du catch – pratique sans doute davantage le champagne qu'accoudé au zinc, le petit blanc.

Je mettrai un lexique subjectif à la fin.

Ici, quelques remarques.

In Le bifteck et les frites, cette envolée –"La vogue du steak tartare, par exemple, est une opération d'exorcisme contre l'association romantique de la sensibilité et de la maladivité: il y a dans cette préparation tous les états germinants de la matière : la purée sanguine et le glaireux de l'œuf, tout un concert de substances molles et vives, une sorte de compendium significatif des images de la préparturition." Cela vous ouvre-t-il vraiment l'appétit?

In Nautilus et Bateau ivre, une belle péroraison : "Dans cette mythologie de la navigation, il n'y a qu'un moyen d'exorciser la nature possessive de l'homme sur le navire, c'est de supprimer l'homme et de laisser le navire seul: alors, le bateau cesse d'être boîte, habitat, objet possédé; il devient œil voyageur, frôleur d'infinis; il produit sans cesse des départs. L'objet véritablement contraire au Nautilus de Jules Verne, c'est le Bateau ivre de Rimbaud, le bateau qui dit "je" et, libéré de sa concavité, peut faire passer l'homme d'une psychanalyse de la caverne à une poétique véritable de l'exploration."

Mais parfois, la formule semble n'être que le trou noir du style, aspirant un sens qui a du coup disparu, à la fois réussie et a-signifiante, ce qui d'un autre côté, me direz-vous, permet la glose à l'infini. Un exemple?  In Le visage de Garbo: "Comme langage, la singularité de Garbo était d'ordre conceptuel, celle d'Audrey Hepburn est d'ordre substantiel. Le visage de Garbo est Idée, celui de Hepburn est Evénement." A relire l'article ainsi conclu, en tant que femme, Greta Garbo serait générique et Audrey Hepburn, irréductiblement singulière. La formule magnifie cette énonciation plate, mais aussi l'obscurcit.

Pour revenir à Einstein (Le cerveau d'Einstein), Barthes manifeste quand même, dans ce billet tout à fait excellent, une aptitude étonnante à donner le sentiment de réfléchir très au-delà de l'objet de sa réflexion. Le sentiment aussi de se laisser entraîner dans la vaticination en oubliant un peu le raisonnement.  Souvent, et plus encore ailleurs, l'emballement de l'expression tient à l'ivresse du scripteur qui progressivement se saoule de sa propre logorrhée et bâtit une cathédrale de mots déconnectée de la banalité de ce qu'il dit. Dans ces moments-là, Roland Barthes incarne assez bien la magie du verbe … mais il enchante avec du creux, ou du rien.

Le procès Dupriez . Le commentaire par Barthes du procès de Gérard Dupriez (en 1955), assassin de ses deux parents sans mobile connu, renvoie invinciblement au texte de Proust (1907) - l'affaire van Blarenberghe), Sentiments filiaux d'un parricide, où est développée une sorte de défense qui rencontre les critiques de Barthes quant à la position des psychiatres. (Lecture du texte de Proust : https://fr.wikisource.org/wiki/Sentiments_filiaux_d’un_parricide)

L'usager de la grève . J'ai trouvé l'article intéressant mais inutilement compliqué, pensant qu'on pouvait probablement dire la même chose plus clairement et en moins de mots, et puis … je me suis amusé de trouver , dans Poujade et les intellectuels, quelques lignes qui, finalement, pourraient bien s'appliquer à mes propres réserves , m'ouvrant ainsi la porte de la catégorie des sots : " … on voit ici apparaître le fondement inévitable de tout anti-intellectualisme: la suspicion du langage, la réduction de toute parole adverse à un bruit, conformément au procédé constant des polémiques petites-bourgeoises, qui consiste à démasquer chez autrui une infirmité complémentaire à celle que l'on ne voit pas en soi, à charger l'adversaire des effets de ses propres causes, à appeler obscurité son propre aveuglement et dérèglement verbal sa propre surdité." Aïe !

Un billet sans afféterie, sincère? On en trouve. La grande famille humaine. Très bien. Rien à redire. Mais sinon, quand même, ce qui démange la plume du preneur de notes, au fil de sa lecture, c'est d'affirmer souvent ceci qu'on assiste à un work in progress, à l'élaboration en marche d'un charabia. L'exercice de style domine, dont la profondeur ne s'impose pas, l'exercice gratuit, où la forme, la formule, l'emporte beaucoup sur l'idée, que d'ailleurs elle ne parvient pas toujours à traduire. Comme un art de créer du rien (déjà dit, mais ''bis repetita placent''). Des réussites, finalement minoritaires, et puis du vent. Du Je-vais-parler-pour-ne-rien-dire-mais-vous-allez-être-épatés. Ce qu'on pourrait appeler savamment, voire en pastichant Barthes dans ses égarements pédants, un langage réduit à sa seule dimension phatique, mais qui se pousserait du col.

Démon de la théorie

Je ne dirai pas grand chose de la présentation complémentaire que, sous l'intitulé Le mythe, aujourd'hui, Barthes fait du substrat théorique de ses billets. Son démon de la théorie, qui le saisit ici, laisse coi . On y frôle, me semble-t-il, à moins qu'on n'y pratique, l'enculage de mouches, cultivant cette forme irritante d'imposture qui consiste à "savantiser" des notions simples, directement accessibles.

Ainsi du mythe qui n'est au fond approché que comme un langage porteur d'un message, dont la forme, le support, sera dit le signifiant et dont le sens, le contenu, se verra dit le signifié. Le poujadisme, un mythe qui a pour signifiant Poujade et pour signifié ce qu'on appelle plus familièrement une mentalité d'épicier ?

Au passage, quand même, une défense et illustration du néologisme à laquelle Ségolène Royal, auteur de cette trouvaille flamboyante que fut son inattendue bravitude, aurait pu s'adosser : "… je voudrais dire un mot [de ce qui] est souvent source d'ironie: il s'agit du néologisme. Le concept est un élément constituant du mythe: si je veux déchiffrer des mythes, il me faut bien pouvoir nommer des concepts. Le dictionnaire m'en fournit quelques-uns: la Bonté, la Charité, la Santé, l'Humanité, etc. Mais par définition, puisque c'est le dictionnaire qui me les donne, ces concepts-là ne sont pas historiques. Or ce dont j'ai le plus souvent besoin, c'est de concepts éphémères, liés à des contingences limitées: le néologisme est ici inévitable. La Chine est une chose, l'idée que pouvait s'en faire , il n'y a pas longtemps encore, un petit-bourgeois français en est une autre: pour ce mélange spécial de clochettes, de pousse-pousse et de fumeries d'opium, pas d'autre mot possible que celui de "sinité". Ce n'est pas beau? Que l'on se console en reconnaissant que le néologisme conceptuel n'est jamais arbitraire: il est construit sur une règle proportionnelle fort sensée. Latin/latinité = basque/basquité ."

Et donc, brave/bravitude? Ouf! Ségolène peut dire : Merci, Roland!, même si, visiblement, elle eut mieux collé au raisonnement en choisissant bravité.

Quelques éléments de lexicographie barthésienne, pour l’exemple et pour finir:

Cénesthésie - impression globale résultant de l’ensemble des sensations internes - fait partie des termes affectionnés et peut être mis, chez Barthes, à quelques sauces différentes de la stricte définition.

Gestuaire : me semble curieux. Néologisme? Mis pour gestuelle? Le contexte y pousse. C’est dans Puissance et désinvolture:  « Dans les films de Série noire, on est arrivé maintenant à un bon gestuaire de la désinvolture: pépées à la bouche molle lançant leurs ronds de fumée sous l’assaut des hommes (…) »

Numen : plus classique; c’est le signe de tête associé dans l’antiquité à la puissance agissante des dieux; utilisé comme synonyme de puissance divine.

Hypostase: assez classique aussi malgré tout, même si rare. Placé en dessous (hypostase de …), soubassement, voire, principe premier.

Sopitif, ve : désigne un effet calmant. Du latin sopitus, participe passé du verbe sopio, endormir, apaiser, calmer.

Hypotypose: plutôt rare, il me semble, mais connu. Désigne une image d’une chose si bien présentée par la parole que l’auditeur croit plus encore voir la chose que l’entendre décrire (daterait de Quintilien - 1er siècle après J.C.)

Onomastique : classique - étude des noms propres.

Proscenium : un peu savant pour désigner le devant de la scène (théâtre).

Crase: vocabulaire grammatical et technique - désigne la contraction de la fin d’un mot avec le début du suivant. Spécifiquement, les contractions suivantes : des pour de les, du pour de le . Comme presque chaque fois, Roland Barthes prend le mot et le détourne de son sens strict pour « savantiser » un énoncé . Ainsi, ici : Car selon une crase bien connue, la plénitude physique fonde une clarté morale: seul l’être fort peut être franc (in Poujade et les intellectuels) . Il est clair qu’idée reçue, qui traduirait ici la même chose, a dû lui paraître trop ordinaire (et trop directement compréhensible par tous!). Il commentait la phrase : … grand, costaud, taillé dans la masse, a le regard droit, la poignée de main virile et franche.

Prédicat : simple, mais j’en oublie constamment le sens! En linguistique, désigne la partie de la phrase ou de la proposition qui porte l’information verbale ou le commentaire à propos du sujet. Exemple: Socrate est ivre. Dans cette phrase, est ivre est le prédicat. Selon Aristote: … le sujet est ce dont il s’agit, le prédicat est ce qu’on dit du sujet.

Gnomique : qui contient des sentences, qui procède par sentences.

Lexis : On connaît praxis, employé souvent au sens d‘action: une praxis, une pratique. Eh bien, lexis lui est opposable. On est dans l’abstrait. Peut désigner une entité abstraite , un énoncé, susceptible d’être vrai ou faux (la question n’est pas là) qu’on examine sans jugement de valeur. Barthes, lui, utilise le terme dans la phrase suivante : L’image devient une écriture, dès l’instant qu’elle est significative: comme l’écriture, elle exige une lexis. Il est probable qu’il voulait seulement dire: une lecture interprétative. C’eut été trop simple. Et il prend un terme savant, phonétiquement proche (lexis / lecture), dont le sens strict est relativement autre! Que dire, sinon ceci : pensée boursouflée?

photo Mytho

 

 

Oui, c’est peut-être cela, Mythologies, un déploiement brillant, amusant, chatoyant, paradoxal, inattendu, mais qui, lorsqu’il veut se théoriser lui-même, se boursoufle.

 

 

Avec cette question pour terminer: Roland Barthes ne serait-il pas tout simplement un mythe, dont le signifiant serait, mais aussi le signifié, Roland Barthes?

 

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