11 décembre 2009
Le cas Bernard Faÿ
Du Collège de France à l’indignité nationale.
Antoine Compagnon – Gallimard – 21 euros.
Couverture du livre Photo d’Antoine Compagnon
Curieux projet – Livre étonnant.
Antoine Compagnon est polytechnicien (1970). Corps des Ponts. Fils de général.
Bernard Faÿ étudie en Sorbonne. Agrégé de lettres (1914). Fils de notaire.
On s’en tient là ? Peu de points communs ! Regardons plus loin.
Bernard Faÿ, jeune et brillant, charmeur, pénètre le milieu littéraire de l’entre-deux-guerres dans la proximité et avec l’appui d’André Gide, pape des lettres du moment.
Antoine Compagnon, jeune et brillant, charmeur, pénètre le milieu littéraire des années 1970 dans la proximité et avec l’appui de Roland Barthes, pape des lettres du moment.
Bernard Faÿ soutient sa thèse, fait carrière : les Etats-Unis, la France, professeur à l’Université Columbia (New-York), nommé au Collège de France. Un fin proustien, haut de gamme.
Antoine Compagnon soutient sa thèse, fait carrière : les Etats-Unis, la France, professeur à l’Université Columbia (New-York), nommé au Collège de France. Un fin proustien, haut de gamme.
Alors ? Faut-il continuer ?
En 1940, il a 47 ans, Bernard Faÿ fait le mauvais choix. Vichy. Des responsabilités importantes. Collaborationniste. Le vent tourne. Après la Libération, procès (1946). Travaux forcés à perpétuité. Quelques péripéties, une amnistie en 1959, il meurt en 1978, toujours arrimé à son pétainisme, sans recul, sans remords, sans regret.
En 2008, il a 58 ans, le hasard tisse sa toile, on recommande à Antoine Compagnon, lors d’un dîner en ville new-yorkais, un petit livre qui vient de sortir, Two lives, Gertrude and Alice, sur Gertrude Stein et sa compagne Alice Toklas. Bernard Faÿ fut le plus proche ami en France de Gertrude Stein, écrivain, historienne, féministe, grande prêtresse de l’avant-garde avec dans ses filets tout ce qui se comptait de Picasso ou de Picabia. Faÿ la fit sans doute bénéficier de sa protection pendant l’occupation. La jonction est faite. L’étonnement se met en place. Compagnon s’interroge : un parcours en copié-collé sur près de trente ans où je pourrais me reconnaître et puis, Vichy. Pourquoi cette bascule, et qui ne m’est plus rien ? Il s’interroge donc, et il enquête… En sort un livre, ce livre.
Deux conditions sont à remplir, pour cette aventure de lecture : Aimer Proust – S’intéresser à Compagnon. Car à le parcourir, s’il y a des moments passionnants, on traverse aussi des chapitres arides, dans un déroulement ininterrompu de noms propres et de références témoins d’une documentation serrée, complète, détaillée, exhaustive, mais épuisante. L’universitaire, alors, tue le conteur et, sauf goût immodéré pour la liste, on perd un peu le fil.
Assez étonnante est, par ailleurs, la densité homosexuelle des milieux dans lesquels on s’immerge à la suite de Bernard Faÿ, du « Gay Paris » de ses débuts, ce « Tout-Paris qu’il fréquentait durant les années 1920, ces fameuses trois cents personnes dont parlait Julien Green, dont beaucoup de comtesses et de pédérastes », jusqu’aux milieux collaborationnistes où Faÿ récupère le sobriquet de Nadette, tandis que Gestapette est le surnom d’Abel Bonnard, ministre de l’Education nationale du gouvernement de Vichy, qui fut son chef, milieux qui ne semblent pas avoir été pauvres de ce côté-là, quand Henry du Moulin de Labarthète, directeur du cabinet civil de Pétain, évoque dans ses souvenirs (Le temps des illusions ; cité par Compagnon) « les pédérastes de la collaboration ». On note d’ailleurs une sorte de progression dans la narration de Compagnon, prudente sur le sujet dans les premières pages de l’essai, et qui n’hésite pas ensuite, comme si l’auteur se lâchait, à laisser l’affaire se déployer et, quittant la circonlocution, à appeler un chat un chat… au point qu’on peut penser à cet étonnant jugement de Jean-Paul Sartre, bien que formulé dans un autre cadre: « La patrie, l’honneur, la liberté, il n’y a rien : l’univers tourne autour d’une paire de fesses, c’est tout. » Et les traits s’enchaînent, dont Compagnon se fait gaiement l’écho, comme ce sobriquet dont sera affublé William Gueydan de Roussel : assistant de Faÿ - et reconnu comme sa « tante » - il se voit désigné dans leur environnement, là où l’efficacité vaut aux meilleurs adjoints l’appellation flatteuse de « bras droit », par la ricanante autant qu’humiliante appellation de « fesse gauche ». Etc.
Quoi qu’il en soit, l’ouvrage est riche, très riche et l’on sent, sous l’information, courir sans cesse la question : Comment Faÿ en est-il arrivé là, quand la première moitié de son parcours à ce point me ressemble ? Préoccupation lancinante. À l’évidence, Compagnon se sent très concerné.
On lit des pages attachantes autour des débuts proustiens de Faÿ, à commencer par la visite initiatique, à 3h30 du matin, dans la chambre de l’écrivain, « avec l’aile de poulet froid et le champagne rituellement servis à l’invité » et, c’est Faÿ lui-même qui le dira, « une studieuse causerie ». On note une belle réflexion de Proust à Paul Morand lors du départ de celui-ci pour Rome en décembre 1917 : « Je suis triste , non parce que vous partez, mais parce que je vais vous oublier. » On note une anecdote instructive à propos de Jean-Louis Vaudoyer, qui sera sous l’occupation administrateur général de la Comédie-Française : « …il accompagna [Proust] à l’exposition des peintres hollandais au musée du Jeu de Paume en mai 1921, après que [celui-ci] eut remarqué son article sur la Vue de Delft de Vermeer dans l’Opinion : sans [cela], nous n’aurions sans doute pas de ‘‘petit pan de mur jaune’’ dans la Recherche du temps perdu. »
On glane avec plaisir des informations marginales comme des jugements inattendus, ainsi, que Faÿ, dans une étymologie à la Brichot que Compagnon s’amuse à fournir, vient du latin fagus, le hêtre, arbre qui pousse partout, ou bien que Marguerite Duras, alors plus discrète Madame Robert Antelme, était en 1942 secrétaire de la Commission de contrôle du papier d’édition constituée par Vichy et où siégeait Faÿ, commission chargée de choisir les œuvres qui méritaient du papier pour leur impression, ou encore que le même Faÿ ne voyait en Paul Valery qu’un « disciple attardé de Mallarmé, enfariné de mathématique et barbouillé de philosophie ».
Deux points d’Histoire retiennent l’attention.
L’un est d’évidence. C’est le problème Franc-maçon qui court tout au long de la participation de Faÿ aux activités antimaçonniques de Vichy, dans un combat où il prend une place éminente, chargé d’affaires du gouvernement français pour les questions franc-maçonniques. Compagnon, qui y consacre un long chapitre avant d’y revenir plusieurs fois, à défaut sans doute de l’épuiser présente l’affaire dans les détails.
L’autre relève dans l’essai davantage de l’allusion – quelques lignes – mais, puisque Compagnon est lui-même polytechnicien, mérite un coup de projecteur. On lit d’abord ceci : « On associait aussi Faÿ à la synarchie, cette mystérieuse organisation que la presse et la police situaient dans la nébuleuse de la Cagoule et du groupe X-Crise » puis, un peu plus loin : «Décrivant (…) dans les coulisses de l’hôtel du Parc, les ministres technocrates ‘‘jeunes actifs, fort efficaces’’, pour la plupart polytechniciens, (…) Faÿ évoque [dans ses Mémoires] la solidarité de cette jeune garde industrialiste en termes quasi codés, puisque ‘‘le lien qui les unissait était leur commune amitié avec un homme de valeur, Jacques Barnaud, l’un des directeurs de la banque Worms’’ (…) Barnaud, polytechnicien, inspecteur des Finances, passé chez Worms en 1927 et haute autorité de la finance française avant et après juin 1940 (…) ».
L’amalgame non commenté Cagoule / X-Crise / Vichy / Banque Worms et la récurrence, il est vrai factuelle, « pour la plupart polytechniciens » , « Barnaud, polytechnicien », m’ont semblé à la lecture un peu gênants. L’extrémisme de droite de la Cagoule cohabite mal avec la philosophie de départ d’X-Crise, ‘‘groupe de discussion sans passion, tolérant et ouvert à tous les courants, toutes les idées, pour hausser le débat au-delà des querelles partisanes et parvenir à une rigueur de raisonnement et d’analyse qui placent ses participants au plus haut niveau de compréhension et de résolution des problèmes de leur temps’’ (CNRS – Colloque septembre 2006 – Etat et Régulation sociale. De X-Crise (1931-1939) à X-Sursaut (2005 - …)- Marianne Fischman et Emeric Lendjel). Il faut reconnaître que la période est pour le moins confuse et que Jean Coutrot, entré en 1913 à l’Ecole Polytechnique et infatigable animateur d’X-Crise a vu (ou plutôt n’a pas vu, car l’affaire semble postérieure à son suicide en mai 1941 et basée sur un document découvert peu après à son domicile) son nom associé à l’existence supposée d’un groupe secret, la Synarchie, soupçonné de complot organisé par le capitalisme international pour ‘‘assujettir les économies des différents pays à un contrôle unique exercé par certains groupes de la haute banque’’ … mais cette dernière citation est tirée d’un rapport d’Henri Chavin, chef de la sûreté générale de Vichy, qui ne fait pas l’unanimité. Etc. Tout cela est des plus compliqués. Compagnon glisse. Peut-être aurait-il pu (voire dû), comme il le fait ensuite pour une autre confrérie dont il est aussi membre, marquer une réserve et ici souligner le caractère non générique de l’activité polytechnicienne à Vichy. En effet, il tient, dans les dernières pages et parmi ses étonnements relatifs à l’attitude de Faÿ, à souligner qu’« on trouve autant de sales types parmi les docteurs d’Etat qu’ailleurs », façon de marquer aussi qu’on ne manque pas d’y trouver des gens ‘‘bien’’ .
Antoine Compagnon termine sa réflexion sur une coquetterie de vocabulaire: « Au terme de ce portrait, ou de ce simple ana (…) ». Le mot est peu fréquent. Ana est une terminaison latine qui s’ajoute à un nom propre pour indiquer un recueil de pensées détachées, de bons mots, d’anecdotes attribuées au personnage. Ainsi trouve-t-on à propos de Voltaire dans le Larousse du XIX° siècle un Voltairiana ou dans Littré un Segraisiana (le poète Jean Segrais (1624-1701) servit de prête-nom à Mme de La Fayette pour ses premières œuvres).
Mais comme substantif masculin, invariable au pluriel, on trouve aussi ana isolé du nom, pour un ensemble d’anecdotes et de traits d’un auteur (voire de plusieurs). Ainsi : « Le comte de Montesquiou (…) fut sans doute le grand collecteur qui fit ruisseler jusqu’au jeune romancier [ il s’agit de Proust] des millions de traits, de potins, et d’ana dont s’enrichit sa connaissance du monde. » (François Mauriac – Ecrits intimes).
Quant au fond, au mystère du « Cas Bernard Faÿ », Compagnon, après immersion, n’a de fait rien éclairci. Jusques et y compris quand il en reste à une interrogation sur un hiatus qui l’intrigue, d’une condamnation aux travaux forcés à perpétuité après avoir frôlé la peine de mort, à des traces d’une culpabilité de Faÿ qu’il ne parvient pas à trouver à cette hauteur, même s’il veut bien, une fois, le classer parmi les « salauds », en s’abritant de Jean-Paul Sartre. On dirait presque qu’il se soupçonne, et avec lui d’autres chercheurs penchés sur le même cas et dont il a examiné les conclusions, de n’avoir pas eu (ou pas su ou pas pu avoir) accès aux pièces décisives du dossier.
Comment peut-on passer du Collège de France à l’indignité nationale ?
Ben, oui : Comment ?
To be or not to be ? Ben, oui : That is the question.
Tout ça pour ça ? Ben, oui.
A se demander s’il n’y a pas, dans l’impuissance inquiète et l’impossibilité de répondre, cet implicite « ouf ! » de soulagement :
To be … Bernard Faÿ ? Ben, non : Not to be Bernard Faÿ ! Better to be Antoine Compagnon.
02 décembre 2009
Bilan fikielkraltien
J'ai mis en ligne hier sur AutreMonde un bilan de mes lectures de /et associées à / l'essai de Finkielkraut. Comme je l'y indique, il va rester à examiner ce qui devait être son dixième choix ... Mais auparavant, je pense que je vais tenter l'examen du dernier travail de Compagnon: Le cas Bernard Faÿ.
Je suis passé prendre le livre à la librairie Compagnie. Semble assez rébarbatif. Mais probablement instructif. Ce qui me semble également évident sur cette affaire, c'est qu'elle va m'obliger en parallèle à la lecture du Ramon de Dominique Fernandez précédée ou suivie du Proust dudit Ramon. Bref ... je ne suis pas sorti de l'auberge.
On en reparlera.
En attendant, Compagnon pilotait le week-end dernier une demi-journée au Collège de France sur le thème: La république des lettres. J'ai découvert ça l'avant-veille! Ah? Y aller voir (écouter)? Après hésitation ... finalement, non, j'avais autre chose à faire.
25 novembre 2009
Lectures finkielkraltiennes (IX).
Dernier volet de la compilation des titres retenus par Finkielkraut (Un coeur intelligent) : Les Carnets du sous-sol (Dostoïevski). La lecture de sa lecture est en ligne sur AutreMonde à compter d'aujourd'hui.
Il va rester deux choses pour épuiser l'affaire. Réfléchir à ce que, collectivement, ces neuf livres révèlent de Finkielkraut et ... dans le prolongement d'une confidence (publique!) lors de sa séance de signatures à la librairie La Procure, derrière le jardin du Luxembourg, aller regarder du côté de ce dixième titre qu'il avait envisagé avant de considérer que 9, finalement, c'était un bon chiffre: Les meilleures intentions, roman-projet de scénario d'Ingmar Bergman, publié sauf erreur chez Gallimard.
20 novembre 2009
Lectures finkielkraltiennes (VIII)
Philip Roth: La Tache
L'examen et du livre (relu) et de la lecture de Finkielkraut est mis en ligne sur le site AutreMonde. On peut sy reporter. Grand roman, que j'avais injustement méjugé lors de sa sortie. Comme quoi, relire peut modifier en profondeur un point de vue. Quant à l'approche de Finkielkraut, elle m'a semblé trop négliger cette dimension essentielle de nombre de romans de Roth, sinon tous: Le sexe. Les quelques pages consacrées aux frasques de Bill Clinton et de Monica Lewinski sont décapantes et hilarantes ... Finkielkraut est davantage sensible aux angoisses métaphysiques. Enfin, il me semble, ici. Cela dit, le sexe et les angoisses métaphysiques, au fond, c'est peut-être bien la même chose.
06 novembre 2009
Lectures finkielkraltiennes (VII)
Le septième volet des lectures entreprises et poursuivies sous l'égide (?) de Finkielkraut (Un coeur intelligent) est en ligne sur le site AutreMonde.
Il s'agit cette fois du roman de Vassili Grossman: Tout passe.
Roman magnifiquement émouvant et lecture très fine, précise, ample aussi, adossée à une réflexion particulièrement riche de Finkielkraut. Ses éclairages me semblent, même s'il y a décalage sur un épisode du texte, une extrême réussite.
03 novembre 2009
Leçons finkielkraltiennes (VI)
La lecture de Finkielkraut relative au premier roman de Kundera, La Plaisanterie (Zert, paraît-il, en tchèque), est mise en ligne sur AutreMonde.
La besogne avance, pas à pas, sur ce Coeur intelligent. Mais ma foi, le pensum n'en est pas vraiment un.
Et force est par ailleurs de constater que c'est, au delà des lectures-relectures imposées, un auto-portrait de Finkielkraut qui se dessine, au fil de ses commentaires critiques. Très meurtri par l'époque à travers , qui sait, son propre parcours, qui affleure ici, à propos de Kundera, dans ses prémices. Il faudra, quand les neuf lectures-relectures seront bouclées, tâcher de ne pas oublier, pour le bilan, cette dimension.
Autre chose: Antoine Compagnon publie un essai sur (?), une biographie de (?) - je n'ai pas encore vu le livre - Bernard Faÿ (1920-1978), professeur de littérature à Columbia, puis au Collège de France . Tiens, tiens ... (?)
"Le cas Bernard Faÿ. Du Collège de France à l'indignité nationale". Gallimard. 21 euros. Aller lire, peut-être et puis, en parler? Nous verrons.
20 octobre 2009
Leçons finkielkraltiennes (V)
L'examen de la critique, par Finkielkraut, du livre de Sebastian Haffner , "Histoire d'un Allemand" (toujours dans le cadre de la lecture de son essai: Un coeur intelligent) est mis en ligne sur AutreMonde.
On peut s'y reporter.
C'est derechef un "Ecrire la vie", mais cette fois, au temps de la République de Weimar et de son agonie.
Bis repetita.......: Bien qu'indiqué dans AutreMonde, je souligne ici la très intéressante analyse du livre d'Haffner faite antérieurement sur son blog par Mme de Véhesse. On s'y reportera utilement.
15 octobre 2009
Leçons finkielkraltiennes (IV)
Le quatrième volet de ces lectures des lectures d'Alain Finkielkraut est en ligne sur AutreMonde.
Mais je redonne la chronique ici in extenso tant le récit autobiographiquement fictionnel de Camus est inscrit dans le thème de nouveau retenu par Antoine Compagnon cette année: "Ecrire la vie".
****************
Lecture d’Albert Camus : Le premier homme.
Le titre intrigue un peu, au premier abord, pour un projet largement autobiographique. Au deuxième rabord, comme disait Frédéric Dard, on se rallie volontiers à la clé fournie par Alain Finkielkraut : « La langue lui a ouvert les yeux : descendant d’une longue lignée de taciturnes, il est sorti de l’opacité, il est le premier homme à voir tout à fait clair. Avec le pouvoir de nommer précisément les choses, il a acquis la faculté de discernement. »
Quand Albert Camus meurt dans un accident de la route, en janvier 1960, il a dans sa sacoche un manuscrit de 144 pages « tracées au fil de la plume, parfois sans points ni virgules, d’une écriture rapide, difficile à déchiffrer, jamais retravaillée… » (Note de l’éditeur). Aménagé (ponctuation ; quelques variantes ; quelques notes) c’est ce texte qu’on trouve dans l’édition Folio Gallimard de 1994 dont je dispose. Les imperfections évidentes du chapitre deux, après un premier chapitre ‘‘soigné’’, gênent un peu l’entrée dans l’écriture. Mais cela ne dure pas et on est ensuite pris par le fil d’une narration profondément touchante, où abondent les belles pages.
Alain Finkielkraut a choisi de titrer sa lecture : « Voici les miens, mes maîtres, ma lignée … ». Il est assurément, ce faisant, dans le vrai… d’autant que c’est Camus lui-même qui l’énonce. Mais j’aurais plus sûrement été tenté par : « Éloge des frustes » tant domine ce sentiment du caractère superflu de la culture pour atteindre à la profonde vérité de la vie. Paradoxal, bien sûr, tant éclate aussi la reconnaissance de Camus à l’égard de son instituteur de la classe du certificat d’études et de son rôle décisif dans son accès au monde de la parole et de l’intelligence. Néanmoins …
Alain Finkielkraut a composé, du livre, un très beau commentaire global. Je ne chercherai pas à le paraphraser. Son sens de la formule s’y déploie à plusieurs reprises, comme, lorsque le double littéraire du père de Camus, face à des cruautés barbares qu’un camarade veut sinon absoudre du moins contextualiser, énonce, « Un homme, ça s’empêche… », ce développement : ‘‘… rien ne le révoltait davantage que l’escamotage de l’horreur par l’intelligence de son interprétation.’’
Une remarque et une réflexion, simplement.
Finkielkraut – et c’est la remarque – revient sur la phrase célèbre du discours de Stockholm (Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère) pour en dénoncer la citation déformée et, rétablissant la formulation exacte, en modifier totalement la portée : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. »
L’hymne récurrent à la mère – et c’est là la réflexion – qu’on trouve tout au long du texte peut donner l’idée d’un travail à faire, qui serait le rapprochement de cet éblouissement filial (et néanmoins lucide) dans toute la complexité de l’inaptitude à la communication d’un des partenaires (sa mère était totalement inculte, sans accès à l’écrit, une maladie d’enfance l’ayant laissée sourde et de parole embarrassée) avec le tombeau dressé par Barthes en sa douleur extrême dans le Journal de Deuil publié l’an passé qu’il a tenu dans les mois qui ont suivi la mort de ‘‘mam.’’ …
Il me semble que la blessure narcissique de Barthes n’atteint pas à la dignité du sentiment à la fois de plénitude et d’échec amoureux de Camus, qui me touche autrement.
Sinon, au fil du livre de Camus et des notes spontanément prises sous le coup d’une émotion de lecture (la pagination indiquée est celle de l’édition Folio citée plus haut), ceci :
Beau passage, pages 83-84, sur l’annonce de la mort du père au champ d’honneur.
« … la grand-mère s’était dressée, la main sur la bouche, et répétait ‘‘mon dieu’’ en espagnol. Le monsieur avait gardé la main de [la mère] dans sa main (…) puis lui avait donné son pli, s’était retourné et avait descendu les escaliers d’un pas lourd. ‘‘Qu’est-ce qu’il a dit ?’’ avait demandé [la mère] – ‘‘Henri est mort. Il a été tué.’’ [Elle] regardait le pli qu’elle n’ouvrait pas, ni elle ni sa mère ne savaient lire, elle le retournait sans mot dire, sans une larme, incapable d’imaginer cette mort si lointaine, au fond d’une nuit inconnue (…) »
Belles pages aussi (autour le la page 95) à propos de l’exécution de Pirette.
« Pirette était ouvrier agricole dans une ferme du Sahel, assez près d’Alger. Il avait tué à coups de marteau ses maîtres et les trois enfants de la maison. ‘‘Pour voler ?’’ avait demandé Jacques [le double littéraire de l’auteur] enfant. ‘‘Oui’’ avait dit l’oncle Etienne. ‘‘Non’’ avait dit la grand-mère, mais sans donner d’autres explications. (… )… l’exécution se déroula à Alger devant la prison de Barberousse, en présence d’une foule considérable. Le père de Jacques s’était levé dans la nuit et était parti pour assister à la punition exemplaire d’un crime qui, d’après la grand-mère, l’avait indigné. Mais on ne sut jamais ce qui s’était passé. L’exécution avait eu lieu sans incident, apparemment. Mais le père de Jacques était revenu livide, s’était couché, puis levé pour aller vomir plusieurs fois, puis recouché. Il n’avait plus jamais voulu parler ensuite de ce qu’il avait vu. (…)’’
Orthographe, page 103 : on lit : « pain béni » là où il faut orthographier « pain bénit » (comme eau bénite ; un pain qui a été consacré). Confusion usuelle entre le « béni, bénie » anodin : il est béni des dieux ou sois bénie ma fille, etc. … et le « bénit, bénite » relevant d’un rite religieux, de la messe. Le correcteur a mal relu, là.
Une jolie formule, page 131 au sujet de l’oncle Ernest (il a changé de prénom depuis la page 95 où il était Etienne ( !)) :
« Et il comprit alors que la grand-mère aimait physiquement son fils, était amoureuse comme tout le monde de la grâce et de la force d’Ernest, et que sa faiblesse exceptionnelle devant lui était après tout fort commune, qu’elle nous amollit tous plus ou moins, et délicieusement d’ailleurs, et qu’elle contribue à rendre le monde supportable, c’est la faiblesse devant la beauté. »
Hymne plein d’émotion scolaire page 164 et qui culmine en page 167 avec les Croix de bois de Roland Dorgelès - qui fut battu en son temps sur le fil du Goncourt par À l’ombre des jeunes filles en fleurs (Marcel Proust).
« [L’instituteur] avait pris l’habitude de leur lire de longs extraits des ‘‘Croix de bois’’ de Dorgelès. (…) Lui et Pierre attendaient chaque lecture avec une impatience chaque fois plus grande. (…) Et le jour, à la fin de l’année, où, parvenu à la fin du livre, [le maître] lut d’une voix plus sourde la mort de D., lorsqu’il referma le livre en silence, confronté avec son émotion et ses souvenirs, pour lever ensuite les yeux sur sa classe plongée dans la stupeur et le silence, il vit Jacques au premier rang qui le regardait fixement, le visage couvert de larmes, secoué de sanglots interminables, qui semblaient ne devoir jamais s’arrêter. ‘‘Allons petit, allons petit,’’ [dit-il] d’une voix à peine perceptible, et il se leva pour aller ranger ce livre dans l’armoire, le dos à la classe. »
Ces émotions ont-elle encore un sens pour le pédagogue d’aujourd’hui ? Il me semble éternellement que oui, et que nous nous battons pour les conserver. Et pourtant, tant d’échecs, tant de lazzis et de ricanements, au fond des collèges, dans l’effondrement triste de nos illusions éducatives … Comment lutter ? Comment ne pas se décourager ?
Au fond dans le prolongement de la remarque précédente et navrée, en page 170 – comme quoi, in fine, nihil novi sub sole (finalement, rien de nouveau sous le soleil), l’insulte rituelle et suprême .
« À la sortie, Jacques demanda qui l’avait appelé ‘‘chouchou’’. Accepter en effet une telle insulte sans réagir revenait à perdre l’honneur. ‘‘Moi’’ dit Munoz (…) ‘‘Bon, dit Jacques. Alors, la putain de ta mère.’’ C’était là une injure rituelle qui entraînait immédiatement la bataille (…) »
La putain de ta mère / La puta su madre … En gros, toujours d’actualité… Et combien de temps perdu à essayer d’expliquer aux gamins que celui qui est déconsidéré, la plupart du temps, c’est l’insulteur ; et que la réponse digne, c’est le mépris. Mais ce sont là des codes adultes. Eux se jettent l’un sur l’autre. Le temps, ici, ne semble guère avoir changé les mœurs.
Jolie formule, de nouveau, page 173 (la bagarre a eu lieu, Jacques a eu le dessus).
« Il voulait être content, il l’était quelque part dans sa vanité, et cependant, au moment de sortir du champ (…) se retournant sur Munoz, une morne tristesse lui serra soudain le cœur en voyant le visage déconfit de celui qu’il avait frappé. Et il connut ainsi que la guerre n’est pas bonne, puisque vaincre un homme est aussi amer que d’en être vaincu. »
Étonnant récit, page 169, des châtiments corporels en usage chez un maître par ailleurs uniformément admiré et aimé, un récit qui sans être apologétique se dispense néanmoins de tout recul critique. Avec en outre cette impression qu’il y a une contradiction d’importance avec le respect de l’enfant dans son individualité apprenante dont on a fait l’éloge chez ce maître-là.
« Dans les cas graves, M. Bernard [l’instituteur de cette réalité fictionnelle] opérait lui-même suivant un rite immuable. ‘‘Mon pauvre Robert’’ (ou Joseph, ou …) disait-il avec calme et en gardant sa bonne humeur, ‘‘il va falloir passer au sucre d’orge’’ (…) Le sucre d’orge était une grosse et courte règle de bois rouge, tachée d’encre, déformée par des encoches et des entailles que M.Bernard avait confisquée longtemps auparavant à un élève oublié ; l’élève [puni] la remettait à M. Bernard qui la recevait d’un air généralement goguenard et qui écartait alors les jambes. L’enfant devait placer sa tête entre les genoux du maître qui, resserrant les cuisses, la maintenait fortement. Et sur les fesses ainsi offertes, M.Bernard plaçait selon l’offense un nombre variable de bons coups de règle répartis également (…) »
Narration sans doute encore plus gênante aujourd’hui, dans la dimension trop aisément transposable en pratique pédophile que comporte la lettre même du discours, tant au premier degré que dans ce qui pourrait être, pire encore, un second degré métaphorisé, sur lequel il n’est guère utile d’insister : {sucre d’orge, grosse et courte, [de couleur] rouge, écartait les jambes, tête entre les genoux du maître, resserrant les cuisses, fesses offertes} , tout y est pour décaler le récit dans l’ignoble, avec cette notation finale, un peu plus loin, sur « la posture ignominieuse du supplice ». Oui, un passage que j’ai perçu comme étrangement dérangeant, étrangement choquant, dans une rédaction que, du coup, et pour en atténuer la portée, on n’oserait plus dire ‘‘de premier jet’’ ! Passons.
Un clin d’œil rustique en page 181.
« Quand on disait de quelqu’un, devant la grand-mère, qu’il était mort : ‘‘Bon, disait-elle, il ne pétera plus’’ ».
Il y a bien entendu le renvoi obligé au mot prêté par Jean-Jacques Rousseau à la Comtesse de Vercellis en ses derniers instants, qu’il narre ainsi dans ses Confessions: « Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s’entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l’agonie, elle fit un gros pet. ‘‘Bon, dit-elle en se retournant, femme qui pète n’est pas morte’’. Ce furent les derniers mots qu’elle prononça. »
On peut aussi, dans ce registre de la trivialité comme paravent à l’angoisse de la mort, penser à la pirouette de Georges Brassens dans une de ses chansons (sauf erreur : Le testament) : « J’ai quitté la vie sans rancune / J’aurai plus jamais mal aux dents ».
Belles pages du côté de la 195 et suivantes. La visite au lieu de naissance et la narration terrible du départ du vieux colon à qui on a imposé l’évacuation et qui pratique la technique de la terre brûlée. La page vaut d’être recopiée, car elle est caractéristique aussi de ce qui se ressentait, jusques en métropole, dans les milieux de droite.
« Quand l’ordre d’évacuation est arrivé, il n’a rien dit. Ses vendanges étaient terminées et le vin en cuve. Il a ouvert les cuves , puis il est allé vers une source d’eau saumâtre qu’il avait lui-même détournée dans le temps et il l’a remise dans le droit chemin sur ses terres, et il a équipé un tracteur en défonceuse. Pendant trois jours, au volant, tête nue, sans rien dire, il a arraché les vignes sur toute l’étendue de la propriété. Imaginez cela, le vieux tout sec tressautant sur son tracteur, poussant le levier d’accélération quand le soc ne venait pas à bout d’un cep plus gros que d’autres, ne s’arrêtant même pas pour manger, [sa femme] lui apportant pain, fromage et soubressade qu’il avalait posément, comme il avait fait toute chose, jetant le dernier quignon pour accélérer encore, tout cela du lever au coucher du soleil, et sans un regard pour les montagnes à l’horizon, ni pour les Arabes vite prévenus et qui se tenaient à distance le regardant faire, sans rien dire eux non plus. Et quand un jeune capitaine, prévenu par on ne sait qui, est arrivé et a demandé des explications, l’autre lui a dit : ‘‘Jeune homme, puisque ce que nous avons fait ici est un crime, il faut l’effacer.’’ Quand tout a été fini, il est revenu vers la ferme et a traversé la cour trempée du vin qui avait fui des cuves, et il a commencé ses bagages. Les ouvriers arabes l’attendaient dans la cour. (Il y avait aussi une patrouille que le capitaine avait envoyée, on ne savait trop pourquoi, avec un gentil lieutenant qui attendait des ordres.) ‘‘Patron, qu’est-ce qu’on va faire ? – Si j’étais à votre place, a dit le vieux, j’irais au maquis. Ils vont gagner. Il n’y a plus d’hommes en France.’’ »
Etc., etc. Il y a encore d’autres pages, mais j’abrège.
Tout du long flotte, surnage, l’amour pour la mère, l’amour pour les humbles (tout le chapitre sur la partie de chasse avec l’oncle Ernest et ses copains, baigné de chaleur humaine), le respect de la pauvreté, du dénuement, qui peut conduire au vrai (Finkielkraut en parle très bien), une formidable et émouvante nostalgie – la description de la rue Bab-Azoun avec le départ des hirondelles ou la cérémonie angoissante de l’égorgement des poules de la grand-mère (et par la grand-mère) ….
La longue prière finale, dans le chapitre Obscur à soi-même, ne manque pas de souffle. Mais l’ultime vœu, la force demandée de vieillir avant de mourir pour n’en mourir que mieux et apaisé, n’a pas été exaucé. Quand la Facel-Vega de Gallimard s’est écrasée contre un platane, Camus avait 47 ans.
C’est peu de dire que, malgré les imperfections épisodiques et très largement minoritaires d’un texte à retravailler, encadrées par de longues et belles pages, on sort de là ébloui par le soleil de l’Algérie et ému de tout ce que, par nécessité pour les uns, par maladresse et manque de lucidité comme de générosité pour les autres, nous avons laissé et perdu dans ce pays-là.
07 octobre 2009
Leçons finkielkraltiennes (III)
Je signale donc la troisième livraison sur AutreMonde des commentaires adossés à l'essai d'Alain Finkielkraut, Un coeur intelligent .
Thème du billet: Washington Square d'Henry James.
30 septembre 2009
Leçons finkielkraltiennes (II)
On peut trouver sur AutreMonde (http://ednat.canalblog.com/archives/2009/09/30/15258302.html) un commentaire développé autour d'une relecture du Festin de Babette de Karen Blixen et de sa lecture par Alain Finkielkraut dans son essai Un coeur intelligent.

