Mémoire-de-la-Littérature

08 septembre 2014

AUTRE GENRE : LE LYS DANS LA VALLEE

Le Bez

St Etienne de Lugdarès       

Le Bez

Tant pis pour la Touraine. C'est en Ardèche, du côté de Saint-Etienne de Lugdarès, à Masméjean, que j'ai relu Le lys dans la Vallée. Belles maisons anciennes, sentiers parfois (mais si!) bordés de cèpes … on peut monter au col du Bez, manger des glaces. Fin août. Assez beau temps. Tranquillité.

Henriette de Mortsauf a illuminé mes seize ans. Je n'avais jamais repris le roman. Mais son emprise a été si forte que trentenaire, une sémillante Henriette m'allait séduire, plus encore comme Henriette que comme sémillante. Lointaines amours, mais dont la relecture a ramené un peu des souvenirs.

Balzac a mis beaucoup de lui dans ce roman, que je pensais, adolescent, mineur, tant je le sentais éloigné des autres éléments de la Comédie Humaine vers lesquels on nous dirigeait. Félix de Vandenesse, Henriette de Mortsauf, Lady Dudley, d'un côté, Honoré, Laure de Berny, la duchesse d'Abrantès, de l'autre, il y a des correspondances. Jamais exclusives, certes, le romancier, le grand romancier, multiplie les modèles et les collages, mais enfin, il reste des dominantes.

Un adolescent d'aujourd'hui peut-il s'investir dans cette histoire d'amour éperdument éthéré, baigné de religiosité et de transports de l'âme? Assurément non. Outre le style. Mais enfin, j'ai voulu le relire, en quelque sorte inutilement, un peu par dévotion (!). Et puis je le raconterai à mon petit-fils qui entre en première. Cela le dispensera du pensum et lui permettra quand-même de briller en classe: Qui a lu du Balzac pendant les vacances? Moi, M'sieur! Moi, M'sieur!

Le folio classique Gallimard est très bien fait et riche de documentation et d'éclairages. Détail oublié: quand Balzac entame sa liaison avec Laure de Berny, modèle prégnant d'Henriette de Mortsauf, il a vingt-deux ans et elle en a quarante quatre, plus dix enfants! A en rester sur son séant, non? Rousseau et Mme de Warens ne sont pas loin. 

Laure de Berny   balzac

Laure de Berny ….                                           ........ et Honoré de Balzac

Soit, à l'écran …

Seyrig_lys_vallee     Depardieu

Delphine Seyrig .....                                           ..  et  Gérard Depardieu

Cette femme qui aime et qui se refuse … on pense bien sûr à la Princesse de Clèves, et c'est par quoi Paul Morand commence la préface qu'il rédige: "Le Lys dans la Vallée, c'est la Princesse de Clèves du romantisme, c'est l'attachement au devoir dans les ruines d'une courte existence (…)", pour souligner ensuite les différences.

Curieusement, en termes d'intérêt de lecture, du roman bref de 1678 au texte épais de 1845, toujours préoccupation scolaire, c'est j'en suis assuré l'écriture du XVII° siècle qui paraîtra la plus attachante à l'adolescent d'aujourd'hui. Balzac pèse sur l'estomac. La Princesse est plus digeste que la Comtesse (car Henriette est Comtesse).

Sur le fond, à y mieux réfléchir, bien sûr, de Mme de Clèves à Mme de Mortsauf, ce qui sépare est essentiel et la seconde meurt désespérée, où la première se retire, non sans raison, du jeu, se contentant de mort dans l'âme. Nemours, au bout du compte, ne suivait que son désir, où le vicomte de Vandenesse a cru à l'amour des âmes, et total. Mais un parallèle serré des deux romans sur leur convergence-divergence serait tout à fait passionnant, en classe, si on avait le temps, si les élèves avaient lu les deux …  si on avait mis Paris en bouteille.

Bilan de lecture ? Oh, rien que de très personnel. Des moments de sérénité ardéchoise, quelques ressouvenances, l'accompagnement parfois un peu somnolent des discours de Félix-Honoré, des rêveries songeuses sur le comportement de Mme de Mortsauf, compréhension versus incompréhension, des rapprochements avec Mme de Lafayette, l'envie vague de voir Delphine Seyrig dans le film de 1970 (on doit bien pouvoir se procurer le DVD … s'il existe*), des souvenirs de lycée, une jolie gamine blonde jamais totalement oubliée, et puis au bout, une envie d'en parler, rejoignant ce qu'énonçait Louise Labé au XVI° siècle: : "Le plus grand plaisir qu'il soit après l'amour, c'est d'en parler ". Oui, ben là,  c'est après la lecture!

* Mieux! Les archives de l'Ina : http://www.ina.fr/video/CPF86609649

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04 septembre 2014

UNE LECTURE D'ETE: SALAMMBÔ

VillaPaulette2    Salammbô

On s'émerveille parfois des lieux où tel ouvrage s'est écrit.

Pourquoi ne pas signaler ceux où il s'est lu?

C'est à Saint-Jean-de-Luz, Villa Paulette, que j'ai lu Salammbô début août.

Front de mer ….

plage

Un cadre assez peu en résonance avec l'incipit fameux: C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar. Et puis pourquoi Flaubert? Et pourquoi Salammbô? Bah, en gros, parce que Mme Bovary conduit, au moins dans la production et la chronologie de Gustave, à  Hamilcar (Barca), le père d'Hannibal. Et que je venais de quitter, si j'ose dire, Mme Bovary.

Voilà! Ai-je été clair?

J'ai dit "lu", c'était exactement "relu", mais les souvenirs du mois d'août  d'après ma classe de première sont si loin …

Le schéma narratif, copieusement modifié par hypertrophie du personnage de la fille d'Hamilcar, au prénom inventé, Salammbô, se trouve assez fidèlement dans Polybe, homme de guerre et historien grec qui a  participé, aux côtés de Scipion l'Africain  (le second) à la destruction définitive de Carthage en 146 avant JC.      Sicca  carthage_antique

L'intrigue, si l'on peut dire, se situe au lendemain de la victoire navale de Rome sur Carthage aux îles Aegates, en 241 avant JC. qui met fin à la première guerre punique. Hamilcar reçoit les pleins pouvoirs pour traiter. Il faut laisser la Sicile à Rome, abandonner les îles Aegates et Lipari, payer de lourdes indemnités …. et puis il faut évacuer  les quelque 20 000 mercenaires que Carthage, qui s'appuyait militairement sur ce seul système de forces armées, a regroupés en Sicile. Leur solde est impayée, la grogne couve. L'évacuation se passe à peu près bien mais on concentre malheureusement les troupes démobilisées à Sicca, au sud-est de Carthage; des contestations s'élèvent lors du règlement des indemnités réclamées par cette soldatesque disparate, remarquable par la diversité de ses langues qui ne facilite pas la communication, traversée de peurs diverses et qui, après s'être donné pour chefs un ancien esclave romain qui craint d'être rendu à son maître et un lybien persuadé que l'ancien employeur nourrit à l'égard de ceux qui ne lui servent plus de sombres desseins, se saisit des représentants que  Carthage lui a envoyés pour régler les problèmes et retourne ses armes contre la ville. Les deux chefs évoqués se nomment (chez Polybe) Spendios et Mathos. Ils vont devenir chez Flaubert Spendius et Mâtho.

Ce sera la guerre des mercenaires, qui durera trois ans et dont Gustave va faire la geste flamboyante, lui insufflant par surcroît la dimension romantique d'une passion irrépressible du lybien Mâtho, aidé de l'esclave Spendius, pour l'inaccessible, improbable et splendide Salammbô. Bien sûr, tout ça finira fort mal.

J'avais gardé le souvenir d'un vocabulaire exubérant, d'une prolifération ahurissante de termes et de désignations exotiques. C'est bien en gros cela. Une plongée dans l'excessif, où l'on franchit parfois les frontières du ridicule. La dominante des descriptions est le délire verbal, où le sang coule à flots, où les chairs éclatent, où l'on crucifie pour un oui pour un non, où l'on tranche à tout va, où les tripes se répandent, où les yeux sortent des orbites tandis que les crânes sont défoncés, les poitrails concassés, où furie et folie ne cessent de se faire concurrence. C'est sans doute aujourd'hui à peu près illisible.

On ne peut que rester coi devant l'étonnant travail de documentation auquel s'est livré Flaubert pour nourrir (pour truffer) son récit de tant de termes spécifiques et de références que l'édition Folio classique  Gallimard dont je disposais a annexé au texte un indispensable glossaire à plus de 150 entrées. On n'en retiendra probablement hélas pas le vingtième.

Hamilcar, malgré nombre de déboires intermédiaires, viendra à bout de la rébellion. Flaubert, entre-temps, aura permis à Mâtho de soumettre Salammbô à un viol semi-consenti. J'avais par ailleurs été frappé, adolescent, par le massacre terminal du défilé de la Hache dont Flaubert fait un chapitre (la dénomination semble contestée, bien qu'elle soit chez Polybe; le Que sais-je sur les Guerres puniques de Bernard Combet-Farnoux, ancien membre de l'Ecole française de Rome,  relu à l'occasion, lui préfère Défilé de la scie, qui sonne moins bien). Hamilcar a réussi, bon manœuvrier, à cerner dans ce défilé le gros de l'armée des mercenaires, armée renforcée de tous ceux qui au fil de la guerre s'y sont agglomérés, et l'a fait piétiner par ses éléphants (il y aurait eu là, affirme Polybe, près de 40 000 hommes).

Spendius crucifié, Mâtho, prisonnier, subira chez Flaubert une sorte de chemin de croix, à travers Carthage, lapidé par la foule surexcitée, avant de périr, poitrine ouverte et cœur arraché (la pulsion gore est partout présente) sous le couteau du grand prêtre Schahabarim, eunuque consacré, mentor  de Salammbô, animé par la rage de l'impuissant devant le fort qui a réalisé son rêve secret de possession profanatoire. 

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On peut relever, sur la fin, un long passage étonnant, que je donne ci-après et qui rejoint le mythe du Bataillon sacré de Thèbes, formé de 150 couples d'amants pédérastiques, qui fut détruit par Alexandre le Grand à la bataille de Chéronée, en 338 avant J.C. et dont a parlé, après d'autres, Plutarque. Voici ici le cadre, le contexte: le massacre du défilé de la Hache a laissé debout – on est chez Flaubert – quatre cents guerriers qui, grimpés sur les rochers, ont échappé aux éléphants. Et voici le texte:

Le niveau de la plaine redevint immobile. La nuit tomba. Hamilcar se délectait devant le spectacle de sa vengeance; mais soudain il tressaillit. Il voyait, et tous voyaient à six cents pas de là, sur la gauche, au sommet d'un mamelon, des Barbares encore! En effet, quatre cents des plus solides, des Mercenaires Etrusques, Libyens et Spartiates, dès le commencement avaient gagné les hauteurs et jusque-là s'y étaient tenus incertains. Après ce massacre de leurs compagnons ils résolurent de traverser les Carthaginois; déjà ils descendaient en colonnes serrées, d'une façon merveilleuse et formidable.

Un héraut leur fut immédiatement expédié. {Hamilcar} avait besoin de soldats; il les recevait sans condition, tant il admirait leur bravoure. Ils pouvaient  même, ajouta l'homme de Carthage, se rapprocher quelque peu,  dans un endroit qu'il leur désigna, et où ils trouveraient des vivres.

Les Barbares y coururent et passèrent la nuit à manger. Alors, les Carthaginois éclatèrent en rumeurs contre la partialité {d'Hamilcar} pour les Mercenaires.

Céda-t-il à ces expansions d'une haine irrassasiable, ou  bien était-ce un raffinement de perfidie ? Le lendemain, il vint lui-même sans épée, tête nue, dans une escorte de Clinabares {soldats assyriens}, et il leur déclara qu'ayant trop de monde à nourrir, son intention n'était pas de les conserver. Cependant, comme il lui fallait des hommes et qu'il ne savait par quel moyen choisir les bons, ils allaient se combattre à outrance; puis il admettrait les vainqueurs dans sa garde particulière.

Cette mort-là en valait bien une autre; - et alors, écartant ses soldats (car les étendards puniques cachaient aux Mercenaires l'horizon) il leur montra les cent quatre-vingt-douze éléphants (…) formant une seule ligne droite et dont les trompes brandissaient de larges fers, pareils à des bras de géant qui auraient tenu des haches sur leurs têtes.

Les Barbares s'entre-regardèrent silencieusement. Ce n'était pas la mort qui les faisait pâlir, mais l'horrible contrainte où ils se trouvaient réduits.

La communauté de leur existence avait établi entre ces hommes des amitiés profondes. Le camp, pour la plupart, remplaçait la patrie; vivant sans famille, ils reportaient sur un compagnon leur besoin de tendresse, et l'on s'endormait côte à côte, sous le même manteau, à la clarté des étoiles. Puis, dans ce vagabondage perpétuel à travers toutes sortes de pays, de meurtres et d'aventures, il s'était formé d'étranges amours, - unions obscènes aussi sérieuses que des mariages, où le plus fort défendait le plus jeune au milieu des batailles, l'aidait à franchir les précipices, épongeait sur son front la sueur des fièvres, volait pour lui de la nourriture; et l'autre, enfant ramassé au bord d'une route, puis devenu Mercenaire, payait ce dévouement par mille soins délicats et des complaisances d'épouse.

Ils échangèrent leurs colliers et leurs pendants d'oreilles, cadeaux qu'ils s'étaient faits autrefois, après un grand péril, dans des heures d'ivresse. Tous demandaient à mourir, et aucun ne voulait frapper. On en voyait un jeune, çà et là, qui disait à un autre dont la barbe était grise : "Non ! non, tu es le plus robuste I Tu nous vengeras, tue-moi ! ", et l'homme répondait : " J'ai moins d'années à vivre ! Frappe au cœur, et n'y pense plus ! ". Les frères se contemplaient, les deux mains serrées, et l'amant faisait à son amant des adieux éternels, debout, en pleurant sur son épaule.

Ils retirèrent leurs cuirasses pour que la pointe des glaives s'enfonçât plus vite. Alors, parurent les marques des grands coups qu'ils avaient reçus pour Carthage; on aurait dit des inscriptions sur des colonnes.

Ils se mirent sur quatre rangs égaux à la façon des gladiateurs, et ils commencèrent par des engagements timides. Quelques-uns s'étaient bandé les yeux, et leurs glaives ramaient dans l'air, doucement, comme des bâtons d'aveugle. Les Carthaginois poussèrent des huées en leur criant qu'ils étaient des lâches. Les Barbares s'animèrent, et bientôt le combat fut général, précipité, terrible.

Parfois deux hommes s'arrêtaient tout sanglants, tombaient dans les bras l'un de l'autre et mouraient en se donnant des baisers. Aucun ne reculait. Ils se ruaient contre les lames tendues. Leur délire était si furieux que les Carthaginois, de loin, avaient peur.

Enfin, ils s'arrêtèrent. Leurs poitrines faisaient un grand bruit rauque, et l'on apercevait leurs prunelles, entre leurs longs cheveux qui pendaient comme s'ils fussent sortis d'un bain de pourpre. Plusieurs tournaient sur eux-mêmes, rapidement, tels que des panthères blessées au front. D'autres se tenaient immobiles en considérant un cadavre à leurs pieds; puis, tout à coup, ils s'arrachaient le visage avec les ongles, prenaient leur glaive à deux mains et se l'enfonçaient dans le ventre.

Il en restait soixante encore. Ils demandèrent à boire. On leur cria de jeter leurs glaives; et, quand ils les eurent jetés, on leur apporta de l'eau.

Pendant qu'ils buvaient, la figure enfoncée dans les vases, soixante Carthaginois, sautant sur eux, les tuèrent avec des stylets, dans le dos.

Hamilcar avait fait cela pour complaire aux instincts de son armée, et, par cette trahison, l'attacher à sa personne.

Inattendu et terrifiant.

Et, malgré les excès, comment nier qu'il naisse là une émotion?

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22 juillet 2014

RELIRE MADAME BOVARY

Vieillir a quelques avantages. Parmi eux, l'obligation de relire - afin de soutenir l'effort scolaire de ses petits-enfants - des textes qu'on avait un peu laissés de côté. Ainsi de Mme Bovary, négligée la malheureuse depuis quelques décennies, et qu'un court séjour au sud de Toulouse en ce début de juillet m'a donné le loisir de reprendre.

 

John BostockBovary-Huppert

Heureuse opportunité et grand plaisir de (re, mais si lointaine)-lecture. Je ne jouerai pas au commentateur éclairé. Seulement dire la joie que procure la reprise de contact avec un texte à la fois vieilli (un peu) et succulent. On a bien sûr quelques impressions d'invraisemblances psychologiques, mais aujourd'hui n'est pas hier et ce qui nous paraît maintenant peu crédible pouvait l'être en 1850. Et puis le style, tellement maîtrisé. Maîtrisé, mais où l'on remarque des tics, que je n'avais pas en mémoire. Cette prédilection de Flaubert pour la construction: "Alors + passé simple". On connaît le célèbre "Alors, il voyagea", qui ouvre un chapitre de l'Education sentimentale, mais je n'avais pas précédemment remarqué que la chose  fût à ce point systématique.  C'en est presque un clin d'œil complice au lecteur. Itératif également le:  "C'était un de ces …".

L'incipit du roman est une sorte de curiosité. Dans un jeu radiophonique fort célèbre (Jeu des mille euros, ex-Jeu des mille francs), on le lisait l'autre jour en demandant de le resituer : "Nous étions à l'étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. " Il y a là une atmosphère qui fait invinciblement penser au début du Grand-Meaulnes, quand à tout prendre, il ne pourrait chronologiquement s'agir que de l'inverse. Et l'on peut être d'autant plus facilement induit en erreur que cette apparition du narrateur, ce Nous étions, qui l'implique, sera sans aucun lendemain. Ce Nous lâché, plus rien, jamais, ne laissera supposer que l'histoire qu'on nous raconte est racontée par un témoin direct. Il y a là comme un mystère. Pourquoi Flaubert a-t-il voulu ce "Nous"?

Un grand roman navré sur la bêtise, bête noire de Flaubert. Bêtise, bien sûr des attentes paroxystiques et nécessairement déçues d'Emma, mais aussi, constamment, bêtise de toutes les attitudes humaines qui constituent son environnement, où nul caractère ne se dégage qui porterait quelque espoir de non-médiocrité. L'esprit Bouvard et Pécuchet est constamment présent . Le drame se met méticuleusement en place, dont périra, victime collatérale, le pur mais sot Bovary et qui ne freinera pas l'ascension sociale de l'imbécile Homais. On atteint au grandiose par le gâchis.

Quelques traits au crayon que l'on avait tracés, en marge, et que l'on retrouve en feuilletant l'exemplaire, après l'avoir terminé. Tel passage, morceau d'anthologie, trop long à reproduire, comme le discours d'ouverture des Comices agricoles, par le conseiller Lieuvain. La première période, quand même :

"Messieurs,

Qu'il me soit permis d'abord (avant de vous entretenir de l'objet de cette réunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sûr, sera partagé par vous tous), qu'il me soit  permis , dis-je, de rendre justice à l'administration supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière n'est indifférente, et qui dirige à la fois d'une main si ferme et si sage le char de l'Etat parmi les périls incessants d'une mer orageuse, sachant d'ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts (…)"

Il y a là, bien entendu, entre autres, l'écho de la célèbre réplique de Monsieur Prud'homme dans la comédie de Henry Monnier (1851, quand Flaubert commence la rédaction du roman) : "Le char de l'Etat navigue sur un volcan". Et pendant ce temps-là, en contrepoint des envolées du conseiller Lieuvain, dans une salle vide au premier étage de la Mairie, Rodolphe pousse auprès de Mme Bovary ses premiers avantages. Savoureux .

Des annotations plus courtes, ici ou là. Ainsi, plus loin, à propos des réserves du même Rodolphe devant toute déclaration enflammée, cet avertissement du narrateur, qui lui donne tort : "… comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles."

Quelques lignes après, je me vois contraint d'aller aux renseignements, suite à cette allusion pour moi sibylline :"… son âme s'enfonçait en cette ivresse et s'y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence dans son tonneau de malvoisie." Il s'agit là de Georges Plantagenêt, duc de Clarence, né en 1449, à l'époque où débuta la guerre des Deux-Roses qui divisa la famille Plantagenêt en deux camps rivaux convoitant la Couronne d'Angleterre, les Lancastre et les York. Georges fut emprisonné à la Tour de Londres pour complot contre son frère, le roi Édouard IV, un York, et exécuté en février 1478… soi-disant par noyade  dans une barrique de malvoisie (un cépage méditerranéen), ce qui peut relever du ragot populaire, étant donnée sa réputation de grand buveur. Néanmoins, lorsque le corps que l'on reconnut pour être le sien fut exhumé, on ne le retrouva pas décapité, moyen d'exécution pourtant usuellement pratiqué pour les nobles et les personnes de sang royal. (source wikipédia)

Une remarque qui m'a plu : "Binet souriait, le menton baissé, les narines ouvertes et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs complets , n'appartenant sans doute qu'aux occupations médiocres, qui amusent l'intelligence par des difficultés faciles, et l'assouvissent en une réalisation au-delà de laquelle il n'y a pas à rêver."

Dans l'agonie d'Emma, dont on sait que Flaubert a dit à Taine : "Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais le goût de l'arsenic dans la bouche", cette notation terrible, mais de pure observation, comme je l'ai tristement constaté au chevet de mon père: "Emma, le menton contre sa poitrine, ouvrait démesurément les paupières et ses pauvres mains se traînaient sur les draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants qui semblent vouloir déjà se recouvrir du suaire."

Oui, anciens élèves des classes de première des lycées, mes frères, vous qui  peinâtes sur Flaubert sous la férule de maîtres plus rigides qu'aujourd'hui, en des temps assez éloignés, n'hésitez pas à relire Madame Bovary. Cela vous posera mieux, sur la plage, que le dernier Guillaume Musso ou le dernier Marc Levy, et vous y gagnerez!

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12 juillet 2014

ANTOINE ET FERDINAND

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Ainsi, Eurydice nous en informe, l’année 2015 sera une année «sans». Antoine Compagnon, tout en nous promettant que sa chaire n’entre pas en hibernation, sursoit pour un an à la poursuite de ses investigations dans le cadre prestigieux de l’amphithéâtre Marguerite de Navarre, qui va se sentir bien vide.

Pas d’explications. Un coup de mou?

Je suis un peu, par le hasard de mes propres centres d’intérêt, certaines de ses activités annexes. Il a totalement laissé tomber son blog du Huffington Post, après un dernier billet (Le choc Swann) du 10 novembre 2013, blog qu’il nourrissait de toute façon peu, sans enthousiasme me semblait-il, et où quelques commentaires peu amènes n’ont pas dû l’encourager à poursuivre. Dans le Monde des livres de ce vendredi 11/07 - depuis un an Jean Birnbaum lui avait confié une chronique sauf erreur mensuelle où il s’est attaché à parler de quelques «premiers romans» - il produit un billet qui sent son adieu. Je peux me tromper, mais enfin, comme on dit, «je ne le sens pas».

Antoine Compagnon, être de fuite? Oui, peut-être un coup de mou … Je me demande aussi, car les intellectuels médiatisés ont nécessairement des problèmes d’ego, si l’élection de Finkielkraut à l’Académie française n’a pas été de nature à instiller un peu d’aigreur dans son univers mental. Il avait occupé la chaire de l’Ecole Polytechnique avant que Finkielkraut n’y prenne place et je me rappelle la critique, dans mon souvenir un peu mordante (de mémoire, il lui reprochait de méconnaître Baudelaire), qu’il avait écrite dans Le Monde lors de la sortie en librairie d’un cours que Finkielkraut y professait, Nous autres modernes, cours formidable au demeurant. Or voilà qu’en 2013, sa candidature à l’Académie française est fraîchement retoquée et qu’en 2014, fût-ce au prix d’une polémique, Finkielkraut, lui, est élu avec le score de Victor Hugo! Dur, dur de chercher les honneurs. Cela peut avoir encore fait un caillou dans la chaussure et bout à bout … le coup de mou.

Mais bon, il ne faut pas se laisser abattre, et puis là, franchement, je vaticine. En attendant, de cours 2015 sur lequel se faire les dents (et s’enrichir de lectures connexes), point!

Pour quelle suite?

Les ouvertures ne manquent pas, mais si j’avais une proposition à faire, une piste que j’aimerais voir empruntée, ce serait Céline. Je sais, c’est un poncif, Proust et Céline, les deux géants du XX° siècle, etc. Mais quand même, après l’un, et avant qui sait d’y revenir, pourquoi pas l’autre?

Si Compagnon a intitulé son dernier billet du Huffington post, Le choc Swann, indiscutablement, pour ses lecteurs, dont je fus à 20 ans, il y a eu un choc Céline. Lire Le voyage au bout de la nuit est une expérience de jeunesse qui marque. J’ai repris en ce début juillet mon exemplaire de la Pléiade de 1963, Le Voyage et Mort à crédit, sous l’égide d’Henri Mondor (dont la préface, soit dit en passant, m’a semblé vraiment d’un autre temps!). Je n’y étais pas revenu depuis cinquante ans. J’ai lu les autres Céline, mais le Voyage, j’en étais resté à mon impression de 1963, autrement dit, une suffocation enthousiaste et … aucun souvenir de détail.

Les premières dizaines de pages, souvenirs de 14-18, s’inscrivent naturellement dans le cours 2014 de Compagnon et j’étais coupable de ne pas les avoir reprises dans ce cadre. Etonné aussi, l’ayant fait, qu’il ne les ait, sauf erreur, pas davantage sollicitées dans ledit cours. Peu importe. Il y a comme toujours chez Céline quelques tunnels, peu, mais sinon, quelle extraordinaire machine! Proust et lui sont deux grands auteurs comiques, lui plus explicitement, mais tous les deux jouant sur une intelligence d’observation distanciée qui fait le régal du lecteur. On va de morceau d’anthologie en morceau d’anthologie. Il sait être - quel autre qualificatif ? - génial dans l’abjection autodérisoire et la description putréfiante. Citer? Il faudrait recopier la quasi-totalité du bouquin.

Quand même, comme cela, pour le plaisir, un epsilon, une pincée :

Une race française? La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France, et puis c’est ça les français.

Visite de l’Institut Joseph Bioduret, à la recherche d’un docteur Parapine estimable savant: Pendant mon stage dans les écoles pratiques de la Faculté, Parapine m’avait donné quelques leçons de microscope et témoigné en diverses occasions de quelque réelle bienveillance […] On lui accordait, à ce Parapine, dans son milieu spécialisé, la plus haute compétence. Tout ce qui concernait les maladies typhoïdes lui était familier, soit animales, soit humaines. Sa notoriété datait de vingt ans déjà, de l’époque où certains auteurs allemands prétendirent un beau jour avoir isolé des vibrions Eberthiens vivants dans l’excrétat vaginal d’une petite fille de dix-huit mois. Ce fut un beau tapage dans le domaine de la vérité. Heureux, Parapine riposta dans le moindre délai au nom de l’Institut National et surpassa d’emblée ces fanfarons teutons en cultivant, lui, Parapine, le même germe mais à l’état pur et dans le sperme d’un invalide de soixante et douze ans. Célèbre d’emblée, il ne lui restait plus jusqu’à sa mort, qu’à noircir régulièrement quelques colonnes illisibles dans divers périodiques spécialisés pour se maintenir en vedette. Ce qu’il fit sans mal d’ailleurs depuis ce jour d’audace et de chance. Le public scientifique sérieux lui faisait à présent crédit et confiance. Cela dispensait le public sérieux de le lire. S’il se mettait à critiquer, ce public, il n’y aurait plus de progrès possible. On resterait un an sur chaque page.

Sur Montaigne, dont un bouquiniste lui a vendu un exemplaire. En l’ouvrant, je suis juste tombé sur une page d’une lettre qu’il écrivait à sa femme le Montaigne, justement pour l’occasion d’un fils à eux qui venait de mourir. […] «Ah! Qu’il lui disait le Montaigne, à peu près comme ça à son épouse. T’en fais pas va, ma chère femme! Il faut bien te consoler ! … Ca s’arrangera! … Tout s’arrange dans la vie … Et puis d’ailleurs, qu’il lui disait encore, j’ai justement retrouvé hier dans des vieux papiers d’un ami à moi une certaine lettre que Plutarque envoyait lui aussi à sa femme dans des circonstances tout à fait pareilles aux nôtres … Et que je l’ai trouvée si joliment bien tapée sa lettre ma chère femme que je te l’envoie sa lettre … C’est une belle lettre! D’ailleurs, je ne veux pas t’en priver plus longtemps, tu m’en diras des nouvelles pour ce qui est de guérir ton chagrin! … Ma chère épouse! Je te l’envoie la belle lettre! Elle est un peu là comme lettre celle de Plutarque! … On peut le dire! Elle a pas fini de t’intéresser! … Ah! Non! Prenez-en connaissance ma chère femme! Lisez-la bien! Montrez-la aux amis. Et relisez-la encore! Je suis bien tranquille à présent! Je suis certain qu’elle va vous remettre d’aplomb! … Votre bon mari, Michel.» Voilà que je me dis moi, ce qu’on peut appeler du beau travail. Sa femme devait être fière d’avoir un bon mari qui s’en fasse pas comme son Michel. Enfin, c’était leur affaire à ces gens. On se trompe peut-être toujours quand il s’agit de juger le cœur des autres. Peut-être qu’ils avaient vraiment du chagrin? Du chagrin de l’époque?» Merveilleux passage, et merveilleuse chute, profonde.

Autre chose: une épopée de la parole ? Il avait des dents bien mauvaises, l’Abbé, rancies, brunies et haut cerclées de tartre verdâtre, une belle pyorrhée alvéolaire en somme. J’allais lui en parler de sa pyorrhée mais il était trop occupé à me raconter des choses. Elles n’arrêtaient pas de venir juter les choses qu’il me racontait contre ses chicots sous les poussées d’une langue dont j’épiais tous les mouvements. A maints minuscules endroits écorchée sa langue sur ses rebords saignants.

J’avais l’habitude et même le goût de ces méticuleuses observations intimes. Quand on s’arrête à la façon par exemple dont sont formés et proférés les mots, elles ne résistent guère nos phrases au désastre de leur décor baveux. C’est plus compliqué et plus pénible que la défécation notre effort mécanique de la conversation. Cette corolle de chair bouffie, la bouche, qui se convulse à siffler, aspire et se démène, pousse toutes espèces de sons visqueux à travers le barrage puant de la carie dentaire quelle punition! Voilà pourtant ce qu’on nous adjure de transposer en idéal. C’est difficile. Puisque nous sommes que des enclos de tripes tièdes et mal pourries nous aurons toujours du mal avec le sentiment.

Docteur, songerait-il à changer d’horizon? Quant aux malades, aux clients, je n’avais point d’illusions sur leur compte …Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinéma, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques.

Philosophe amer. La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.

Etc.

J’ai peut-être tort d’isoler ainsi quelques lignes. C’est l’ensemble qu’il faut lire et qui a sa vraie cohérence, avec ceci en filigrane que derrière le tombereau d’excès de langage et de dégoût qu’il explicite, on sent souvent Céline comme un grand sentimental déçu. Mais ceci est une autre histoire …

Alors, rentrée 2016, si on s’attaquait à Louis-Ferdinand Destouches?

On a le temps d'ici-là d’en reparler. Et d’autres choses, encore.

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02 juin 2014

ED NAT

Ed Nat

 

Je suis très pris par une fin d'année scolaire difficile dans laquelle je me suis particulièrement et familialement investi. Le challenge? Passer en 1ère ES... Non?? Si !! Du coup, mes blogs sont plus ou moins en déshérence. Je parviens à lire (un peu) et plus à écrire. Le bouquin d'A.C. sur la littérature de guerre est quand même commandé. J'espère qu'il ne sera pas décevant. Je dirai mon sentiment. 

Quoi qu'il en soit de ma distance conjoncturelle, il faut reconnaître que le système éducatif  qui m'est cher et sur lequel est assez largement centré par ailleurs AutreMonde, n'en sera pas bouleversé.

En attendant de me remettre à mes menus travaux de commentateur, je signale (c'est le prix du livre de France-Inter, ce matin, qui m'y fait penser) que le bouquin dont je parlais à l'ouverture de l'année civile 2013  connaît une relance et est maintenant disponible sur Amazon .

Qui sait ... Il n'y a pas que Celine Minard et Faillir être flingué à lire. Cela dit, ce n'est pas sans rapport, et le prof qui se raconte dans Ed Nat l'a au fond copieusement été, flingué.

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24 avril 2014

LE SONGE - H. de MONTHERLANT

 

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Alban de Bricoule et Dominique Soubrier ?

Le Songe est finalement un bon roman, un très bon roman. Je m’y suis mis sans enthousiasme et surtout pour remplir in extenso le contrat. Au bouquin près de Jean-Norton Cru que je gardais pour la fin (j‘y arrive), il ne me manquait que Montherlant pour venir à bout de la petite bibliographie liminaire d’Antoine Compagnon.

Le thème, l’auteur - je n’ai aucune sympathie particulière pour Montherlant - tout me freinait.

Les débuts d’ailleurs m’ont été un peu pénibles. La phraséologie des premières pages, les théories d’Alban sur sa relation avec la sculpturale et sportive Dominique, cet idéalisation d’une amitié féminine à la fois virilisée et désexualisée, bon … Et puis la mayonnaise prend, on s’intéresse.

L’idéologie manifestée a ses ridicules? Soit, mais peu à peu l’écrivain s’impose et on s’aperçoit qu’on est « en littérature ». Je n‘ai pas vraiment pris de notes, sauf tout à fait à la fin, et encore, lapidaires, subjectives, pour me souvenir que tel passage m‘avait retenu, sans plus de précision..

Drôle de type cet Alban mais enfin, certains aspects renvoient à sa propre jeunesse, à cette fin d’adolescence où, nourri par des lectures classiques, on baigne encore au sein d’idéaux chevaleresques où l’amitié l’emporte sur l’amour , où la camaraderie semble élargir l’âme et l’amour en restreindre les horizons. Ensuite, on vieillit.

Le personnage n’est pas sympathique, trop en représentation de lui-même, mais le front l’humanise et dans son amitié avec l’aspirant Prinet, sans guère d’autre fondement qu’une sorte d’attendrissement protecteur du fort au faible, ou qui croient l’être, il y a d’indiscutables passages forts, jusqu’au morceau de bravoure de l’obus qui dévaste la cagna et sonne Prinet sans le blesser, occasion d’une mise en scène de mort faussement annoncée qui est un beau morceau d’écriture.

La seconde moitié du roman est plus riche que la première de ces moments d’une émotion qu’on partage ou qui indigne (la mort du chien qu’a recueilli Prinet et qu’Alban abat sans état d’âme). La pitié aux effets négatifs du dialogue d’Alban avec un prisonnier allemand grièvement blessé, la recherche de Prinet dans le danger de la première ligne, on est loin des agaçantes rodomontades du début, des discours psychorigides ou convenus sur Dominique et l’idéalisation de leur relation exceptionnelle et non pareille, sur Douce et les autres corps d’occasion servant à l’indispensable et nécessaire élan vital du plaisir des sens, on est loin de la théorie, on est dans le vrai.

La mort du gentil Bellerey est un morceau touchant. La confirmation de la mort de Prinet et le choc émotif, derrière, belles pages aussi. Les affres amoureuses de Dominique après le rejet d’Alban qui refuse de rentrer dans le rang des tendresses dégradantes et veut repartir vers les cimes, temps fort.

Un vrai roman. Comme cela, sans davantage réfléchir, à chaud (je l’ai terminé hier), Le Songe rejoint les livres de Drieu et de Giono sur le podium des romans conseillés et non précédemment lus qui m’ont donné l’impression d’être écrits par des écrivains..

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15 avril 2014

SEMINAIRE DU 18 MARS 2014 – JEAN HATZFELD

"L'AIR DE LA GUERRE"

UnknownPrésentation filandreuse par Antoine Compagnon, as usual …

Jean Hatzfeld patiente.

On apprend malgré tout des choses. Ainsi, que le grand-père de Jean Hatzfeld, lui-même Jean de son prénom et de patronyme identiquement Hatzfeld, fut helléniste distingué et professeur en la maison (i.e. au Collège de France).

On l'apprend mais on n'en trouve pas trace dans la liste officielle des professeurs depuis 1530.

De fait, il semble qu'il y ait eu un flottement dans l'information et que la suivante soit plus précise, donnée par internet : "Jean Hatzfeld (29/11/1880-30/5/1947) est un archéologue et helléniste français. Il fut membre de l'Ecole française d'Athènes, professeur à la Sorbonne (1928-1930) et à l'Ecole pratique des hautes études (1937)".

J'y venais à reculons . Eh bien, j'avais tort.

Jean Hatzfeld préfère le questionnement à l'exposé et si je craignais le pire d'un questions-réponses piloté par A.C., l'humanité tranquille et extrêmement sympathique de l'invité, son aisance d'homme de média, ont fait de la séance un très agréable moment d'écoute audio. Journaliste sportif puis correspondant de guerre et homme de livres, qu'il lit, qu'il écrit, beaucoup sur le Rwanda.

Je n'ai rien noté et j'ai déjà presque tout oublié, mais la séquence était assez plaisante pour que je n'aie rien regretté.

Dans l'angle du bloc-notes qui traîne sur mon bureau, restent malgré tout griffonnées ces lignes :

-       L'effacement du rescapé. Primo Levi.

-       Le Rwanda, préoccupation centrale du témoin Jean Hatzfeld

-       Vassili Grossman. Son passage comme correspondant de guerre à Stalingrad et l'estime qu'il y a gagnée de quelque(s) colonel(s) devenu(s) dignitaire(s) du régime l'a protégé, malgré la publication de Vie et Destin, du goulag.

-       "La guerre nous montre toujours ce que nous allons cesser d'être". Jean Hatzfeld est troublé par cette affirmation, dont il ignore l'origine et dont le sens lui semble à la fois profond, formidable et incertain. Il tente malgré tout : "La guerre comme rupture?". Cela paraît probable. Google ne sait pas éclairer plus avant sa lanterne (ni la mienne). A.C. qui reste coi doit partager cette modeste lacune.

Voilà.  Fermez le ban. Fin de session. Un bilan reste à faire de l'année. Mais pas ce soir …

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10 avril 2014

ALAIN FINKIELKRAUT IMMORTEL!

"Il n'y a pas de montagne sans vallée" (V.Hugo)

L'habit vert

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                                                         Voilà qui me rend assez triste

Ainsi donc, le goût des honneurs ….  Je l'avais mieux compris lors de l'échec d'Antoine Compagnon contre Xavier Darcos. L'absence même de flamboyance chez les candidats me paraissait une excuse à la petitesse de cette ambition : L'habit vert! J'étais prêt à pardonner ou du moins à essayer de comprendre Compagnon; pour Darcos, je n'avais pas d'illusion. L'affrontement, obscur, n'a pas été médiatisé; Darcos, médiocre ministre de l'Education nationale,  a obtenu son droit d'entrée. J'aurais pensé que le Collège de France dispensait Compagnon de courir après une médaille en chocolat.

Mais Finkielkraut, non! Je le mettais plus haut.

J'avais sur ce point tort.

Je vais reprendre ici ce que j'ai déjà largement rappelé ailleurs; Stendhal (dans La vie de Henry Brulard) moquant qui? Lavoisier? Lagrange? Non, c'est Legendre, je viens d'y retourner. Voici le passage :

"Le célèbre Legendre, géomètre de premier ordre, recevant la croix de la Légion d'Honneur, l'attacha à son habit, se regarda dans le miroir et sauta de joie. L'appartement était bas, sa tête heurta le plafond, il tomba à moitié assommé. Digne mort c'eût été pour ce successeur d'Archimède!

Que de bassesses n'ont-ils pas faites à l'Académie des Sciences , de 1815 à 1830 et depuis, pour s'escamoter de croix. Cela est incroyable, etc."

Je n'irai pas jusqu'à bassesses, ici, encore que faire sa tournée de candidature ne me semble pas très haut, mais tout de même…. quel ridicule! Un médiocre peut s'en grandir. Mais Finkielkraut ?

Enfin, bon, Le Monde me le dit : " Alain Finkielkraut a été élu à l'Académie française dès le premier tour, jeudi 10 avril, par 16 voix sur 28. L'auteur de "L'Identité malheureuse" prend le fauteuil de Félicien Marceau.

L'écrivain et philosophe de 64 ans a été élu, alors qu'une polémique avait précédé le scrutin. Huit académiciens ont apposé des croix sur leurs bulletins de vote."

Il n'y a plus rien à faire, sinon pleurer, tant tout cela est dérisoire. Oui, je sais bien, Hugo lui même fut candidat. Et élu, le 7 janvier 1841 par 17 voix sur 32 votants, en remplacement de Népomucène Lemercier, auteur de théâtre prolifique et oublié. Mais Hugo n'était pas dupe, qui énonça : "Il n'y a pas de montagne sans vallée". Il faut probablement s'y faire. Dommage.

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22 mars 2014

LEÇON N° 9 - audio

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Ainsi donc, cette leçon n° 9 est la dernière. Je n'ai pas dû suivre avec assez de soin l'affichage sur le site du Collège. Annoncé, certainement, mais dès le départ?

Je suis un peu choqué par ce qui me semble une désinvolture : l'intégration des trois leçons externalisées au Togo dans le décompte de la prestation "Collège-de-France" 2013-2014. Simple effet de surprise peut-être. Je m'attendais à une douzaine de leçons.

Je suis toujours, de toute façon, un peu étonné par ce que je prends pour une forme de légèreté et qui est la coquetterie avec laquelle Antoine Compagnon déplore le caractère inachevé ou lacunaire de sa propre progression. Se plaindre de n'avoir pas même le temps d'indiquer les thèmes … qu'on n'aura pas le temps d'aborder me semble une afféterie. 

Il y a de la velléité quoi qu'il en soit, chez A.C. On lance des pistes, mais on bifurque vite. Il y a moins traitement du thème que papillonnement autour, butinement impressionniste, et me semble-t-il souvent, navigation à vue. Enfin, il reste les textes … Voyons ceux d'aujourd'hui.

Deux axes sont fournis, pour ce dernier regard sur la littérature et les réflexions littéraires engendrées par 14-18: Le silence du permissionnaire (la paternité de l'expression est attribuée à Jean Paulhan, dans Les fleurs de Tarbes - 1941)  et La nostalgie du front (là, ce serait Teilhard de Chardin – un article dans la revue des Jésuites, en 1917). Et derrière au fond, peu de choses qui surprennent (sauf le texte de Teilhard) tant , à avoir un peu vécu, chacun peut cerner les motifs. Simplement, à noter, la densité  des citations et quelques intéressantes références.

Premier axe ….

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Automne 2013 (Octobre): parution d'un livre d'Emmanuelle Cronier , chez Belin, Permissionnaires dans la grande guerre. La difficulté, l'ambiguité et l'ambivalence des (courtes) retrouvailles. Les permissionnaires qui passent tous par Paris (arrêt picolage et prostitution), la crainte des "revoyures", le malaise (souvent), le "ratage" (majoritaire), le décalage entre la ligne et le pays (avec pour seule transition le voyage en train), les malentendus, l'angoisse de repartir (Huit jours de perme, dira Alain, c'est comme un homme qui serait pendu deux fois). Le plus souvent, une épreuve … Il faut être vantard (et menteur) comme Blaise Cendrars pour proclamer sa satisfaction d'une semaine passée tout entière au Chabanais (bordel célèbre sis au n°12 de la rue Chabanais, dans le 2ième arrondissement de Paris, non loin du Palais Royal, où officiait une trentaine de pensionnaires triées sur le volet ).

L'article de Teilhard de Chardin est accessible ici : http://www.cairn.info/revue-etudes-2001-10-page-331.htm . Etrange état de manque, dit Compagnon, que celui qu'éprouve le soldat lorsqu'il s'éloigne de l'atrocité de la ligne, des obus, des barbelés, des mitrailleuses, comme si c'était là désormais son élément naturel, détesté et irremplaçable. Il cite : "Qui n'a pas éprouvé, en permission, en se retrouvant au milieu des gens et des choses qui l'accueillaient comme autrefois, cette impression mélancolique d'être un étranger ou un disproportionné, comme si entre [lui et] les autres se fut creusé un abîme, visible d'un seul côté, pas du leur, justement." Il y reviendra, en fin de leçon.

A.C. évoque Lucien Descaves et son livre de 1889, déjà signalé : Les sous-offs. Ce malaise, c'est un topos de tous les retours, quand ils font suite à une existence partagée de groupe un peu forte; c'est l'exacerbation classique d'un sentiment qui vaut pour toute vie communautaire rompue : on revient et c'est au pays, chez les siens, qu'on est dépaysé. Au passage, A.C. caractérise la perme comme apocope. On rappellera que l'apocope est une troncature (un abandon) de la fin d'un mot (métro, pour métropolitain; ici perm pour permission, que beaucoup orthographient perme). On complétera en disant que, plus rare, l'abandon inverse du début d'un mot est une aphérèse (pitaine, pour capitaine).

Il y a chez Barbusse (Le feu) un épisode tout à fait émouvant de perm empêchée dont A.C. a dit deux mots et qui mérite peut-être d'être rappelé . Il s'agit du chapitre VIII, "La permission". Des retards administratifs privent la femme du permissionnaire Eudore de l'autorisation lui permettant de rejoindre son mari qui l'attend chez ses vieux parents. C'est lui qui obtient, le dernier jour, la possibilité de faire le déplacement. Mais arrivé au village, il rencontre sous une pluie battante quatre vieux camarades, en permission comme lui, mais bloqués par le mauvais temps et sans toit pour la nuit. Avec l'accord de sa femme, Eudore n'aura pas le cœur de leur refuser un abri et la seule nuit d'intimité qui lui restait, il la sacrifie à l'amitié et les entasse dans sa petite chambre " qu'est tout ce que contient la maison, vu qu'c'est pas un palais. (…) On est resté comme ça, bien sagement, toute la nuit. Assis, calés dans des coins, à bailler, comme ceux qui veillent un mort. On a parloché un peu, d'abord. De temps en temps, l'un disait: "Est-ce qu'il pleut encore?" et il allait voir, et disait: "I'pleut". Du reste, on l'entendait. (…) Mariette et moi, on a pas dormi. On s'est regardé, mais on regardait aussi les autres, qui nous regardaient, et voilà. (…) [J'étais] pas content – dame, y'avait de quoi – mais content tout de même que Mariette n'ait pas voulu fiche dehors les camarades comme des chiens. Et j'sentais aussi qu'elle me trouvait brave de ne l'avoir point fait. (…) Pauv'Mariette (…) Y avait quinze mois que je ne l'avais vue. Et quand est-ce que je la reverrai? Et est-ce que je la reverrai?"

Antoine Compagnon rapproche un texte de Barbusse ( dans Le feu) d'un passage célèbre de la Recherche (Le temps retrouvé), tous deux contextualisant une même facette du blues du permissionnaire.

Barbusse : "C’est l’heure où, dans les théâtres de Paris, constellés de lustres et fleuris de lampes, emplis de fièvre luxueuse, de frémissements de toilettes, de la chaleur des fêtes, une multitude encensée, rayonnante, parle, rit, sourit, applaudit, s’épanouit, se sent doucement remuée par les émotions ingénieusement graduées que lui a présentées la comédie, ou s’étale, satisfaite de la splendeur et de la richesse des apothéoses militaires qui bondent la scène du music-hall."

Proust : " À l'heure du dîner les restaurants étaient pleins et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l'hôtel de Balbec quand les pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu'elle est plus résignée, plus noble, et que c'est d'un hochement de tête philosophe, sans haine, que, prêt à repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : « On ne dirait pas que c'est la guerre ici. » Puis à 9 h. ½, alors que personne n'avait encore eu le temps de finir de dîner, à cause des ordonnances de police on éteignait brusquement toutes les lumières et la nouvelle bousculade des embusqués arrachant leurs pardessus aux chasseurs du restaurant où j'avais dîné avec Saint-Loup un soir de perme avait lieu à 9 h. 35 dans une mystérieuse pénombre de chambre où l'on montre la lanterne magique, ou de salle de spectacle servant à exhiber les films d'un de ces cinémas vers lesquels allaient se précipiter dîneurs et dîneuses."

On passe ensuite à Jules Romains (dans Verdun, très documenté, souci d'un auteur qui n'a pas connu le front) où est mis en scène en scène un peu de ce silence général du permissionnaire souvent souligné. Le héros, Jerphagnon, ne peut pas tout dire à sa femme et se confie à un ami à qui il a donné rendez-vous, un planqué pourtant. Illustration ici, dit A.C., de la coupure que la guerre a créée avec les mères, les sœurs, les épouses car, en l'absence des hommes, elles se sont émancipées et on ne les  reconnaît pas dans l'habitude des relations antérieures: «"Elle voulait m'accompagner à notre rendez-vous. Je me doutais bien que nous parlerions de toutes ces choses à cœur ouvert, dans un tête à tête entre hommes que la présence d'une [de ma] femme aurait interdit. Elle est fort intelligente , tu le sais, elle est capable de tout comprendre et en somme je ne lui cache rien, mais il y a certaines duretés de jugement, certaines amertumes, certaines extrémités de souffrance que j'atténue un peu devant elle parce qu'elle en serait désespérée et qu'elle me crierait tout à coup : "Je te défends de repartir"». On pourra noter que s'il est intéressant, l'extrait lu n'est pas en bonne adéquation avec le souci d'éclairer l'émancipation des femmes ... Passons.

Autre extrait un peu plus loin dans le même ouvrage, pour illustrer cette fois la position en porte-à-faux du permissionnaire ( extrait qui me paraît par ailleurs plus en accord avec les attendus précédents): «"Je vais vous dire une chose. La plupart des gens de l'arrière, hommes et femmes, ne désirent pas que ça finisse. Ils font semblant de nous plaindre, de nous admirer, les journaux nous traitent de héros long comme le bras, mais ils n'ont pas envie que nous revenions, on les gênerait». Jerphagnon pensa à sa femme. Il osa se demander dans quelle mesure, même imperceptible, il existait chez elle une trace de ce sentiment dont parlait Griolet. Il se rappela qu'à sa dernière permission, il l'avait trouvée , malgré la grande joie sûrement sincère qu'elle avait de le revoir, un peu installée dans le veuvage, un peu reprise par ses parents.» La discussion (même texte de Jules Romains) se poursuit : «Bon, tu vois, ce type là-bas, à notre terrasse, c'est aussi un permissionnaire et un type des tranchées, je reconnais ça. Qui sait, il revient peut-être de Verdun. Eh bien, si nous nous rencontrions quelque part sur le front, je ne serais rien pour lui et lui ne serait rien pour moi, mais ici, nous nous sentons reliés, nous avons subi les mêmes épreuves au sens rituel du mot. Il existe une franc-maçonnerie des hommes du front, un ordre

Paulhan aussi, dit A.C., souligne cette difficulté de communiquer l'expérience vécue, d'être cru : «Si j'en reviens, j'en aurai des choses à raconter. Je mettrai tous les gosses autour  et puis allez-y. S'il y en a un qui vient : "C'est pas vrai", bang! Cette mornifle!» (Le guerrier appliqué).

En fait, dit A.C., le silence est recommandé par les autorités; on repéte des slogans : «Méfiez-vous, taisez-vous, des oreilles ennemies vous écoutent!». Une lassitude s'installe aussi, devant ces difficultés du "raconter", car les permissionnaires de 1914/15 se sont laissés un peu aller, mais à partir de 1916, ils en ont eu assez de ces narrations ayant surtout pour résultat de gâcher les retrouvailles et plus tard, de rencontrer l'incompréhension. Ainsi Bardamu, chez Céline qui écrit cela en 1932 (Voyage au bout de la nuit) : «On est retournés chacun dans la guerre et puis il s'est passé des choses et encore des choses qu'il est pas facile de raconter à présent à cause que ceux d'aujourd'hui ne les comprendraient déjà plus

De Gaulle

Antoine Compagnon développe un paragraphe sur l'expression qu'il a précédemment relevée chez Barbusse : "On est des machines à oublier". Elle est présente chez d'autres. Ainsi chez Jünger: "Demain, on l'aura oublié. Nous sommes des machines à oublier." Ainsi chez Romain Rolland … et dans un discours du 30 mars 1947 du général de Gaulle, prononcé pour les débuts du RPF, avec réutilisation de la formule en la "sourçant" lorsqu'il répond à Claude Mauriac pour le remercier de l'envoi de son livre "L'oubli" en 1966. A.C. se demande si c'est pendant sa captivité que de Gaulle a lu Barbusse. Fait prisonnier en mars 1916, il est d'abord incarcéré Osnabrück. Il tente de s'évader et est alors transféré à Ingolstadt où il demeure jusqu'à l'armistice de 1918, malgré cinq nouvelles tentatives d'évasion. Dure inactivité. Lectures?

 

Reprise assez longue ensuite par A.C. (moins longue malgré tout que ce que je retranscris) du passage de Barbusse qui introduit son "On est des machines à oublier" :  « L’un de nous qui parlait tristement, comme une cloche, dit :

— T’auras beau raconter, s’pas, on t’croira pas. Pas par méchanceté ou par amour de s’ficher d’toi, mais pa’ce qu’on n’pourra pas. Quand tu diras plus tard, si t’es encore vivant pour placer ton mot : « "On a fait des travaux d’nuit, on a été sonnés, pis on a manqué s’enliser ", on répondra : " Ah " ; p’têt’ qu’on dira : " Vous n’avez pas dû rigoler lourd pendant l’affaire. " C’est tout. Personne ne saura. I’ n’y aura qu’toi.

— Non, pas même nous, pas même nous ! s’écria quelqu’un.

— J’dis comme toi, moi : nous oublierons, nous… Nous oublions déjà, mon pauv’vieux !

— Nous en avons trop vu !

— Et chaque chose qu’on a vue était trop. On n’est pas fabriqué pour contenir ça. Ça fout l’camp d’tous les côtés ; on est trop p’tit.

— Un peu, qu’on oublie ! Non seulement la durée de la grande misère qui est, comme tu dis, incalculable, depuis l’temps qu’elle dure : les marches qui labourent et r’labourent les terres, talent les pieds, usent les os, sous le poids de la charge qui a l’air de grandir dans le ciel, l’éreintement jusqu’à ne plus savoir son nom, les piétinements et les immobilités qui vous broient, les travaux qui dépassent les forces, les veilles, sans bornes, à guetter l’ennemi qui est partout dans la nuit, et à lutter contre le sommeil – et l’oreiller de fumier et de poux. Mais même les sales coups où s’y mettent les marmites et les mitrailleuses, les mines, les gaz asphyxiants, les contre-attaques. On est plein de l’émotion de la réalité au moment, et on a raison. Mais tout ça s’use dans vous et s’en va, on ne sait comment, on ne sait où, et i’ n’reste plus qu’les noms, qu’les mots de la chose, comme dans un communiqué.

C’est vrai, c’qu’i’ dit, fit un homme sans remuer la tête dans sa cangue. Quand j’sui’ été en permission, j’ai vu qu’j’avais oublié bien des choses de ma vie d’avant. Y a des lettres de moi que j’ai relues comme si c’était un livre que j’ouvrais. Et pourtant, malgré ça j’ai oublié aussi ma souffrance de la guerre. On est des machines à oublier. Les hommes, c’est des choses qui pensent un peu, et qui, surtout, oublient. Voilà ce qu’on est.»

Pour compléter, A.C. renvoie à un livre publié chez Flammarion en 1917: "La mémoire et l'oubli" par le philosophe et psychiatre Ludovic Dugas - par ailleurs défenseur dès la fin du XIX° siècle de la mixité scolaire et qui plaidait que "les sociétés exclusivement masculines ou féminines sont moralement inférieures à celles d'hommes et de femmes".

Autre idée qui intéresse Antoine Compagnon : … les moments à raconter, on ne les a pas vraiment vécus.Cette idée, il la trouve d'abord chez Drieu la Rochelle qui affirme que dans le feu de l'action, au moment de l'assaut ou de la retraite, "c'est un autre moi qui agit, qui se met en mouvement. (…) Quand j'ai fait des mouvements pour tour à tour sauver ou perdre ma peau, ce n'était pas moi dont il s'agissait, je n'étais que réflexe. Un réflexe, c'est un des grands principes de la vie, et qui s'impose. Il ne s'agissait pas de ma petite personne, mais de principes." A partir de là, dit A.C., comment témoigner de ce qu'on n'a vécu que dans un état second? Paulhan fait la même remarque : "Il y avait dans tous les événements que je viens de dire et dès l'instant où ils arrivèrent, une part de souvenir par quoi je les ai gardés et je les tiens fermement comme ils me tiennent. Pour ce qui suit, il en est bien autrement. Il est sûr que j'ai dû m'échapper à moi-même dans le moment où nous avons franchi pour l'attaque le parapet de la tranchée." Moment de perte de soi, dit A.C.. Il n'y a alors plus de témoignage fiable. Et ce n'est que sur son lit d'hôpital que, se réveillant, le héros de Paulhan reprend peu à peu possession de lui-même: "Nous avions dû éprouver un plaisir très grand en prenant la tranchée allemande, mais je ne puis me le rappeler, et plus certainement, il n'y avait en nous dans ce moment d'autre conscience que celle, immédiate  et sans mémoire de nos actes". On retrouverait là, selon A.C., l'immédiateté bergsonienne, vécue par un autre moi et dès lors intranscriptible.

Voici, pour précision,  ce que dit Jankélévitch de cette immédiateté : «On a interprété de bien des façons "l’immédiat" bergsonien. Il nous sera peut-être permis de dire que l’immédiat est avant tout le pur. Est immédiate toute pensée qui pour se mouvoir dans un plan donné, n’emprunte rien aux autres plans ; immédiate la pensée qui pense l’esprit seulement avec l’esprit, la matière seulement avec la matière. La pensée immédiate est par là même directe puisque entre son objet et elle nous n’intercalons aucun moyen terme puisé à des échelons différents.» Je ne suis pas certain que ce soit si éclairant. On comprend par contre fort bien ce choc psycho-affectif qu'évoquent Drieu et Paulhan et qui aboutit à un phénomène de trou noir.

Antoine Compagnon revient sans transition - et en évoquant la fuite du temps dont il dispose – sur la nostalgie du front. Il cite Philippe Barrès, fils de Maurice, qui s'est engagé en 1914, à 18 ans, au 12ième régiment de cuirassiers avant d'incorporer le 1er bataillon de chasseurs à pied et a publié chez Plon, en 1924, La guerre à vingt ans, dont le dernier chapitre s'intitule "Nostalgie du large", confondant le front et la haute mer  : "Un jour d'allégresse sans doute que ce 11 novembre [1918] mais aussi le début que quelle nostalgie!". La guerre est au fil du conflit devenue la vie et la paix apparaît comme une permission sans fin (A.C. en profite pour rappeler qu'en termes d'argot des tranchées, la mitrailleuse est qualifiée de "machine à signer des permissions" - il va de soi, éternelles). Cette nostalgie du large, Montherlant, qui fera la critique du livre, la désignera comme une nostalgie de la générosité (celle du compagnonnage des tranchées), celle qui dévastera Chéri (Colette) incapable de retrouver sa place aux côtés de sa femme et de sa mère et le conduira au suicide. A.C. rapproche ce comportement de celui de Septimus [Warren Smith] dans Mrs. Dalloway, jeune ex-militaire qui souffre depuis son retour du Front d'hallucinations et de schizophrénie et se défenestre au moment où le médecin qui le soigne cherche à l'interner. Cendrars lui aussi, après son amputation, évoque sa nostalgie du feu. 

Teilhard de Chardin

Et Teilhard de Chardin surtout, qui développe le thème dans l'article cité plus haut de la revue des Jésuites, parlant d'un sentiment de plénitude, dans cette expérience mystique qu'ont été ses années de brancardier en première ligne, expérience spirituelle qui ôte ensuite à la vie sa saveur, sauf à parvenir à lui substituer une autre transcendance. Il parle de passion de l'inconnu, du nouveau, de l'aventure (comme l'a écrit Jünger, intérieure), d'accès à une inoubliable et immense liberté (métaphysique, ontologique), exprimant "qu'aller en ligne, c'est monter dans la paix", soulignant cette désindividuation spéciale qui sort le combattant de lui-même  pour le projeter dans une vie supérieure.

Recommandation: se reporter au texte, qui choqua.

Voilà. On termine sur quelques coquetteries - j'ai dit ce que j'en pensais - et, ayant souligné en guise de conclusion générale que la guerre n'avait pas été, en la circonstance, littérairement productive [de chef d'œuvres; ce qui est partiellement faux, puisqu'il y a au moins Céline], sur deux citations :

Georges Duhamel, dans une conférence de 1920 déjà référencée : «Qu'est-ce qu'un livre en face de 10 000 000 d'âmes qui s'affrontent dans des campagnes tragiques? Que peuvent les mots pour traduire la détresse d'un moribond expirant face contre terre? Certes les témoins ont fait ce qu'ils ont pu, mais ils n'étaient que des hommes

Primo Levi ( post Shoah): «Nous, les survivants, nous ne sommes pas les vrais témoins [qui sont les morts, ceux qui n'en sont pas revenus]»

Post-scriptum : La série Apocalypse 14-18 (cinq épisodes diffusés en trois mardis sur Arte dont j'ai regardé les deux premiers (le 18/3)) s'est révélée pour ce qui me concerne à la fois intéressante et décevante. On voit beaucoup de défilés. Et puis rien ne remplace l'écrit pour la dimension intérieure. On est très loin du vécu de Genevoix, de Barbusse, de Dorgelès, de Drieu, de Jünger et des autres. Verdun peut-être, mardi prochain…

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15 mars 2014

SEMINAIRE N° 8 - audio

Laurence Bertrand-Dorleac

Elle semble un peu triste, comme cela, Laurence Bertrand-Dorleac, du Centre d'Histoire de Sciences-Po, mais elle m'a – en écoute audio – beaucoup séduit. Tranchée, compétente, sûre d'elle, réfléchie, calme et vive dans l'échange post exposé avec A.C. , elle a emporté mon adhésion.

Bon, elle a discrètement flagorné en trouvant à la leçon qu'elle venait d'écouter des qualités d'organisation chronologique des données que je n'ai pas relevées, mais je ne l'inscrit pas à son débit. Il faut vivre.

En outre, bien que ne disposer que d'un enregistrement audio d'un exposé visiblement adossé pour l'essentiel à la projection de nombreuses reproductions soit a priori un handicap, je me suis intéressé de bout en bout à ce que j'entendais.

Dire que cette fois encore le thème traité m'ait semblé dans le droit fil de l'intitulé du cours serait mentir. Mais on s'habitue. Finalement, toute intervention dans laquelle figure le mot "guerre" sera désormais considérée par moi comme dans la logique même des recherches de l'année.  Un exposé sur les SDF de la capitale et le système D qui leur permet de survivre, pourvu qu'il soit intitulé "A la guerre comme à la guerre", me paraîtrait ainsi particulièrement bien venu.          

Antoine Compagnon, en chapeau, évoque les retours dont il dispose, émanant de son fidèle auditoire, qui se plaindrait du manque d'images. Il soupçonne l'amphi de trouver que les textes, toujours des textes, bon, ça va un peu, mais qu'il faut aérer l'attention, n'est-ce pas? Le sexagénaire attentif qui fait son fond de commerce souffrirait-il du syndrôme Des racines et des ailes?  Ou alors y aurait-il une attente Stephane Bern dans le public? Diable … Inquiétant.

                P2Carolis   AC    Stéphane_Bern

Quoi qu'il en soit, A.C. se dit, face à ces inquiétudes exprimées, doublement ravi d'accueillir sa séminariste du jour car, porteuse non seulement de savoir mais aussi de beaucoup d'images, il sait qu'elle va combler la fièvre iconographique de ses fidèles.    

De fait, Laurence B-D présente quelques éléments d'une exposition (rapidement) à venir qui se tiendra au Louvre-Lens sur le thème des Désastres de la Guerre (1810-2014) en leurs résonances picturales et photographiques.

        David  LOUVRE-LENS

Des noms s'entendent, qui font musique et se suivent, dans le désordre, Jacques Callot, Watteau, Géricault, David, Goya, Picasso, Alphonse de Neuville, Constantin Guys, Boissard de Boisdenier, Swebach-Desfontaines, Jouanneau-Irriera, Vernet, Bosch, Bernard Naudin, Dix, Jean Veber, Hartung, Degas, Masson, Maurice, Edouard Detaille, Chapman (les frères, Jake et Dinos), Yan Pei-Ming. Et assurément, des images défilent, que je ne vois pas, mais qui me sont un peu racontées, dont, au fond je n'éprouve pas le besoin, et qui sans nul doute ne sont pas celles-ci:

Jacques_CallotAntoine-WatteauGéricault

DavidGoyaPicasso

A-de-NeuvilleConstantin-Guysboissard-de-bosidenier

Swebach-DesfontainesJouanneau-IrrieraVernet

BoschOtto_Dixjean-veber

HartungdegasMasson

MauriceDetailleChapman

                                                                   Ming

On entend énoncer quelques assertions :

Dominant tout, parce que son après ne sera pas comme son avant, il y a Goya.

De Benjamin Constant en 1819 : Chez les modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu'elle ne rapporte.

Stendhal, qui plaçait si haut Napoléon, interdira néanmoins littérairement toute initiation héroïque à Fabrice.

De Chateaubriand : Napoléon a tué la guerre en l'exagérant.

Des  tournants dans la représentation des Désatres de la guerre sont précisés, sans oublier que tout fait ventre (pour Ming, Tian'anmen): les guerres napoléoniennes, les guerres coloniales, la guerre de Crimée, la guerre des Boers,  la première guerre mondiale, la guerre d'Espagne, etc. (aura-t-on quelques massacres Hutus, c'est-à-dire de Tutsis?), sans oublier non plus la photographie, et l'on entend Roger Fenton, et Jean-Charles Langlois, polytechnicien, colonel et par ailleurs aussi peintre.

FentonLangloisLanglois2

On n'a fait qu'un bout du parcours 1810-2014. Mais on l'a fait fort plaisamment.

Mon billet ne rend pas justice à la précision de l'historienne, nageant qu'il est dans l'à-peu-près, mais l'exigeant(e) s'en retournera au site du Collège. Pour ma part, cet agréable survol connoté par d'indiscutables horreurs guerrières me suffira pour aujourd'hui.

 

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