Mémoire-de-la-Littérature

07 décembre 2016

UNE REMARQUE LIMINAIRE

Scudéry

Accueil - Littérature Française Moderne et Contemporaine ... sur le site du Collège de France, on lit depuis peu  (ou je n'ai remarqué que depuis peu) cette brève introduction à son prochain cours d'Antoine Compagnon:

« D’une plume de fer sur un papier d’acier », c’est ainsi que Ronsard, combattant de la cause catholique et royale, s’adresse à Catherine de Médicis en 1562. « The pen is mightier than the sword », résumera Edward Bulwer-Lytton dans son drame Richelieu en 1839. Gautier disait de Scudéry, le capitaine Fracasse, qu’il « quittait l’épée pour la plume et ne se servait pas moins bien de l’une que de l’autre ». Depuis Homère et Hésiode, la poésie est aussi une agonistique ou une pugilistique. Au XIXe siècle, il est partout question de duel, d’éreintage littéraire. Au XXe, l’image de la boxe a pris le relais chez Hemingway ou Montherlant. La longue histoire de la métaphore de la «plume de fer», puis de l’« escrime », de la « boxe littéraire », sera explorée.

 

singe qui doute

Une phrase attire mon attention : Gautier disait de Scudéry, le capitaine Fracasse, qu’il « quittait l’épée pour la plume et ne se servait pas moins bien de l’une que de l’autre ». Attire mon attention et m'étonne. Telle que formulée, elle me semble fautive, car le capitaine Fracasse  n'est pas Scudéry, dans le roman. Georges de Scudéry, homme de lettres (XVII° siècle) qui existe par ailleurs et que Gautier cite en tant que tel.

Ne manquerait-il point un "dans"? Et n'attendrait-on pas: Gautier disait de Scudéry, dans le capitaine Fracasse, qu’il « quittait l’épée pour la plume et ne se servait pas moins bien de l’une que de l’autre »? 

Car le passage existe, effectivement (chapitre VIII): "Hérode avait choisi pour la représentation du lendemain, annoncée et tambourinée par toute la ville, Lygdamon et Lydias, ou la Ressemblance, tragi-comédie d’un certain Georges de Scudéry, gentilhomme, qui, après avoir servi aux gardes françaises, quittait l’épée pour la plume et ne se servait pas moins bien de l’une que de l’autre, et les Rodomontades du capitaine Fracasse, où Sigognac devait débuter devant un véritable public, n’ayant encore joué que pour les veaux, les bêtes à cornes et les paysans, dans la grange de Bellombre. Tous les comédiens étaient fort affairés à apprendre leurs rôles ; la pièce du sieur de Scudéry étant nouvellement mise en lumière, ils ne la connaissaient point.

Vétille? Certes, mais qui peut prêter à confusion ... car, sauf erreur, même en notant que Scudéry, auteur vantard dont s'est moqué Boileau, a un côté matamore, je n'ai rien vu qui laisse supposer qu'il ait pu servir de modèle à Gautier en tant que personnage. 

Je me suis autorisé un signalement . Rien ne bouge. Wait and see

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06 octobre 2016

BABYLONE, CELLE QUE VOUS CROYEZ, GARGANTUA, LA FILLE DU TRAIN - LECTURES...

Babylone

C'est Yasmina Reza (Babylone) qui remporte la palme du divertissement. Son livre est absolument savoureux, dans un dialogue continu avec le lecteur qui m'a ravi.  La narratrice est très attachante et très amusante, très humaine, un peu inattendue dans des situations et des réactions à la fois crédibles et invraisemblables. L'ironie des mondanités bascule dans un thriller où il y a peut-être des traces de Marcel Aymé – je n'en suis pas sûr. Quoi qu'il en soit, je me suis régalé.

 

Celle que vous croyez

Camille Laurens (Celle que vous croyez) ne m'a qu'à demi séduit. Au sens propre. La première partie emporte l'adhésion (je me serais quand même passé du (fort heureusement court) prologue préchi-précha).  Le long monologue, ensuite, en direction d'un interlocuteur caché rappelle Camus (La chute) et est tout à fait excellent. La seconde moitié du roman m'a moins retenu et peu à peu, je me suis lassé des ratiocinations sur le désir (féminin), puis le désir du désir, etc. Ce n'est pas franchement inintéressant, mais je me suis senti à côté de la plaque. Et les personnages masculins sont navrants de bêtise. Très bon départ mais bilan mitigé.

Gargantua

Alcofribas Nasier (François Rabelais) et son Gargantua, ça relevait du pensum obligé, pour suivre un peu une petite parente embarquée dans le navire 2016-2017 en partance pour l'épreuve anticipée de français au baccalauréat. Les obscénités du début sont plus pénibles que drôles (question d'époque?) et il faut attendre la guerre pricrocholine pour être un peu touché par l'humanité de Grandgousier, père de Gargantua. Pour le reste, j'ai revu passer les épisodes étudiés lors de ma propre scolarité, l'invention du torche-cul idéal, les exploits de frère Jean des Entomeures, l'abbaye de Thélème, avec au moins cette satisfaction de constater que le texte original  est beaucoup plus accessible que je n'en avais gardé le souvenir et qu'aidé par la translation en français moderne fournie en regard, on se débrouille fort bien , cette dernière ne servant que de roue de secours quand l'intuition ne suffit pas. Je ne suis toutefois pas sorti de là avec, inentamée, l'admiration convenue de la prose rabelaisienne. C'est potache et bon enfant, l'humanisme latent est indiscutable et plaisant, les étripements et exploits scatologiques relèvent de la blague de gamins de troisième, oui, bon …  sans plus, en somme.

La fille du train

La fille du train, enfin, premier roman de Paula Hawkins. Le film va sortir prochainement (26 octobre). C'est un bon thriller, un peu trop englué dans l'alcool, jouant un peu trop sur les fausses pistes, mais enfin qui se développe bien et qui accroche. Parfait pour un voyage … en train, par exemple un Paris-Toulouse, de jour. Bon, on a compris un peu avant la fin. Pas trop, disons à la hauteur de Montauban. 

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08 septembre 2016

HAUT LES COEURS !

                     Cassius Clay

 

 

Il va falloir un jour penser à s'y remettre,

Antoine Compagnon. Un chef d'œuvre est à naître.

Je le sens, je le sais, l'été fut fructueux

En réflexions, lectures et travaux vertueux.

 

Là, il faut accoucher du cours enfin sublime

Apte à faire oublier le chiffonnier qui trime

Et boit, et qui nous a récemment ennuyé.

Onze leçons, Monsieur, que l'on s'est appuyées!

 

Mais je vais sur le site et je vois, Ô miracle,

L'intitulé tout neuf, la promesse, l'oracle

Annonciateur d'un cours à la boxe dédié

Qu'on pourrait croire par l'ami Jourde inspiré.

 

Vivent le pugilat, les coups, l'écrabouillage,

Enfin la torpeur fuit! Triomphe l'étripage!

Ça va saigner, Tudieu! Fini de roupiller!

Du neuf! Et que l'ennui périsse, balayé!

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17 juillet 2016

DERAPAGE ESTIVAL

Hommage à Roland Barthes : L'empire des signes ...

 

....  OU LE CHOC DE DEUX CULTURES .

 

Le haïku, c'est très japonais,

Ail

 

C'est très précis, très ordonné,

 

C'est leur obsession, leur névrose,

 

L'art poétique qu'ils proposent.

 

Nous, on est moins sophistiqués,

 

Plus directs et moins compliqués.

 

 

Phonétiquement, ça ressemble,

Nu

 

 

Deux machins qui marchent à l'amble,

 

Deux versants de l'humanité

 

A pratiquer, même pinté,

 

Côté bouffe et côté plumard:

 

Ail-Cul! C'est franchement bonnard!

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24 juin 2016

DERNIERE HEURE ….

ADIEU VEAUX, VACHES, COCHONS, COUVÉE ET CHIFFONNIERS ….

Vienne la nuit sonne l'heure. Les jours s'en vont je demeure.

Vienne le jour, sonne l'heure, de ce cours dernière demeure. 

Allons, il nous faut en finir avec ces comptes-rendus 2016. Je creusais le sillon, mais j'ai dû lâcher la charrue, l'encadrement d'un petit-fils en terminale dans les dernières semaines de l'avant-bac était prioritaire. J'en sors dans un bien triste état, mais j'en sors.

Ainsi, comme disait le Général en parlant de la France et non de son Collège, nous voici de nouveau face à  face. Oui, il faut en finir avec ce cours au long duquel, en d'interminables semaines, je me suis traîné, victime consentante, mais victime quand même.

DERNIÈRE HEURE DONC – Et quoiquidilemonsieur? comme aurait énoncé Zazie. Appuyons sur le bouton.

Compagnon Last

L'affaire démarre avec cette pénible lenteur soporifique dont j'avais oublié la prégnance au cours du dialogue alerte et coloré des révisions du bac en compagnie de mon petit-fils..

Expressions inattendues des Fleurs du mal raccordées "sans sur-interprétation" au système du chiffonnage, équivalence entre crochet, épée, plume … : c'est reparti pour un (dernier) tour.

On reprend ce qui a été déjà dit ou redit … puis il s'agit de s'intéresser aux Petites vieilles (1859). Les trois premières strophes :

 

Dans les plis sinueux des vieilles capitales

Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,

Je guette, obéissant à mes humeurs fatales

Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

*

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,

Eponine ou Laïs! Monstres brisés, bossus

Ou tordus, aimons-les! Ce sont encor des âmes,

Sous des jupons troués et sous de froids tissus.

 *

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,

Frémissant au fracas roulant des omnibus,

Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,

Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus (…)

 *

A.C. repense au poème en prose Les bons chiens, où il est question des ravines sinueuses des immenses villes. Sinon, ce sont les sacs brodés de fleurs ou de rébus qu'il veut, annonce-t-il,  analyser de plus près.

Engouement d'époque pour les rébus qui décorent jusqu'aux emballages de bonbons. Il y a bien sûr une physiologie du rébus (1842) comme il y a une physiologie du poète (due à Edmond Texier, qu'A.C. projette, caricaturé par Daumier à sa table de travail – dessin non retrouvé), illustrée par le même Daumier, dont un chapitre est consacré aux poètes "rébusiens", que Texier traite de "Béranger du diablotin", où le diablotin désigne ici la devise qui accompagnait certains produits de confiserie en même temps que la confiserie elle-même, avec renvoi à Béranger (Pierre Jean de, 1780-1855), chansonnier prolifique à l'immense renommée.

Baudelaire, malgré la mode des rébus, savait qu'il surprendrait en utilisant le terme et il s'en justifie auprès de Hugo à qui il dédie le poème. Il a d'ailleurs ensuite successivement rédigé deux notes d'explications - mais qui n'ont in fine pas été intégrées aux éditions successives du poème – se référant aux gravures de mode et au Journal des dames et des modes, de Pierre Antoine Leboux de La Mésangère (propriétaire), qui fut très important dans la première moitié du XIX° siècle (journal disparu en 1839).  Baudelaire en a été friand, pensant en 1859 se lancer dans un essai sur la mode, alors qu'il s'était replié à Honfleur où il rédigeait ce qui allait faire partie de ses derniers textes et où il se faisait envoyer par Poulet-Malassis des numéros de la revue.

Petit topo sur Pierre de la Mésangère, professeur de Belles lettres et de Philosophie au collège de La Flèche reconverti dans la mode et les mœurs après la Révolution …

A.C. insiste sur le goût pour la mode sous le Directoire – période de liberté retrouvée après la simplicité égalitaire imposée par la Révolution et la Terreur - et disserte sur les petits sacs à main (des sacs à ouvrage) qui fleurissaient au bras des dames: des réticules, vocable plaisamment ensuite transformé en ridicule. Cette mode est contemporaine de celle de l'album, L'Album amicorum ou Le Chiffonnier sentimental. L'apparition du réticule compenserait la suppression des poches des vêtements.

A.C. exhibe un texte d'un correspondant d'Etienne de Jouy : … précisément la même chose. Chaque femme est inséparable de son "ridicule". Bien plus, ces deux objets, loin de s'exclure, se sont liés jusqu'à se confondre. Un Album et un "ridicule" ne font plus qu'un. Renfermé dans le "ridicule", l'Album marche avec nos petites maîtresses, semblable à ces livres d'Heures que nos grand-mères faisaient porter dans des sacs de velours quand elles allaient à la paroisse. Le dirons-nous, enfin? Puisque, pour adapter le ridicule à cet usage, on a été forcé d'en changer la forme et la capacité, en prenant les Album, nos dames n'ont fait que changer de ridicules. L'un dans l'autre, ils se produisent dans toutes les sociétés. "Ne ferez- (…)

Nombreux sont les sacs à ouvrage dans le Journal des dames et des modes dans les numéros duquel A.C. reconnaît s'être plongé, avec de belles planches, dit-il, déplorant qu'elles n'aient pas été signées, planches dont il projette quelques exemplaires, les assortissant de commentaires éventuellement érudits. Visiblement, ce défilé de mode lui plaît beaucoup!

Une seule de ces gravures en réalité, annonce-t-il, montre un rébus: un  nombre 100 suivi de la lettre D et du dessin d'une tour, un phonétique "Sans détour" qui pourrait bien être – commentaire de Baudelaire lui-même -  de nature galante.

Je note au passage que Compagnon a parlé fautivement du chiffre 100. J'avais déjà fait les années précédentes la remarque. Les seuls chiffres sont {0,1,2,3,4,5,6,7,8,9}, tout le reste est nombre. Mais nul ne s'en soucie et la mauvaise habitude est acquise.

Adolphe Granier de Cassagnac, à qui Hugo fera obtenir la légion d'honneur, par ailleurs auteur d'une importante Histoire du Directoire (1851), apparaît, qui consacre un chapitre à la révolution dans le costume, et y décrit "la déplorable bigarrure de quelques robes d'après les gravures exactes et authentiques du Journal des dames et des modes", jouant sur les mots pour dire que les coquettes ajoutent leur ridicule (le sac) au ridicule (dans la tenue) de leurs rivales. Granier de Cassagnac décrit longuement quelques robes, et A.C. lit avec gourmandise une description: Robe de linon, à longues manches. Sur le côté extérieur des manches, et sur le bas de la robe, garniture de grecques pourpres; énorme sac à ouvrage, nommé Balantine (A.C. signale que, semblable à la sabretache (la sacoche) du hussard, la Balantine pend à la ceinture et du coup "balle", d'où son nom), carré-long, bordé de franges d'or, avec des peintures étrusques, figures rouges sur fond noir. Jambes et pieds nus, sandales de pourpre. Des bagues aux doigts des pieds. Collier de camées. Cheveux courts à bouillons ou à coques, dits à la Caracalla.

La coiffure à la Caracalla, c'est la coiffure de Mme Tallien, de Joséphine de Beauharnais, de Mme Visconti, les trois grâces du Directoire, … et de Caracalla,  éponyme et cruel, qui régnait sur l'Empire romain au début du III° siècle (de l'ère chrétienne).

Pendant ce temps, A.C., charmé, nous en ressert une autre : Robe de linon, sur transparent rose. Mantelet en mousseline claire, garni de dentelles. Souliers en maroquin vert. Voile blanc, à l'Iphigénie, soutenu par deux bandeaux en feuilles de laurier. Ridicule énorme, à rébus, brodé en soie, ainsi formulé : le chiffre 100, un D majuscule, une tour, lisez: Sans détour. Nous y voilà. En tout cas, le nombre-chiffre, eût-il dû s'en démarquer, n'était pas ici de lui!

Arsène Houssaye décrit à l'identique Mme Tallien en un quasi plagiat de Granier de Cassagnac : Celle-ci, c'est Madame Tallien, c'est Térézia Cabarrus, devenue la femme d'un Alcibiade d'occasion. L'Espagnole s'est faite Grecque à travers la Révolution française. Sa robe est de linon blanc sur transparent rose; le mantelet en mousseline claire. Combien de Walter Rayleigh jetteraient leur manteau dans le ruisseau pour épargner une tache aux souliers de maroquin bleu outremer! Incessu patuit dea! [Sa démarche la désigne comme déesse – citation de Virgile] Combien, pour épargner une injure à ces bas blancs à coins cramoisis, qui moulent un  chef-d'œuvre à la Praxitèle! Où l'artiste l'a-t-il donc vue? Elle porte un voile blanc, comme Iphigénie, elle qui joue dans son salon les reines de Sophocle et les amantes d'Euripide. Deux bandeaux en feuilles de laurier soutiennent le voile d'Iphigénie, et je ne sais trop si l'on n'évoque pas la fille d'Agamemnon  et la fiancée d'Achille; il suffirait de quelques vers de Racine pour y faire croire. Mais Houssaye passe sous silence le sac à rébus, qu'il devait trouver vulgaire.

Ce  "100 D  images"   d'ailleurs, souligne Compagnon, est et demeure le rébus archétypique, celui qu'on trouve dans tous les dictionnaires, le rébus idéal, renvoyant par ailleurs à l'expression latine nudis rebus agere, qu'A.C. rend par, justement, agir sans détour, en profitant pour rappeler que Pierre de la Mésangère fut dans une existence antérieure à ses activités de directeur d'un journal de mode, professeur de rhétorique et par ailleurs l'auteur d'un Dictionnaire des proverbes français dont il projette l'article Rébus., où se lit : Il fut un temps où les écrans étaient chargés de rébus: on en a mis, il y a quelques années, sur les sacs à ouvrage de nos dames. Celui que les brodeuses se plaisaient davantage à reproduire, offrait le nombre 100 [le nombre ! Ah, le brave homme!], la lettre D, et une tour; ce qui voulait dire, sans détour.

Mais A.C., pourtant tout fier de sa trouvaille, et se vantant de cette pierre (l'exploration du réticule à rébus) apportée aux futures éditions des Fleurs du mal, ne veut pas en rester là. Il souhaite encore creuser le sillon et se demande si en fait, les petites vieilles de Baudelaire, accoutrées de leur sac à rébus, ne seraient pas des chiffonnières. Comme disait ma regrettée belle-mère à la moindre de mes saillies, Mais où va-t-il chercher tout ça?

Avouant dans sa quête maintes pérégrinations internétisées, il nous propose parmi ses découvertes sherlockholmesques un article (non signé) du Figaro (un numéro de l'année 1835) avec ce paragraphe : La chambre d'artiste doit s'enfouir sous la crasse comme une ruine des vieux temps; elle recueille les ordures des autres, va quelquefois les chercher loin, et en fait les plus doux ornemens. Ce sont ça et là des tessons de vaisselle, des ustensiles inaccoutumés, des débris de friperie, des rebus jetés à la borne, un lambeau de damas, une trompette, un briquet rouillé, et, par exemple, autant de charogne que possible; des tibias, des fémurs, des crânes, des fœtus sans eau-de-vie, de petits squelettes d'enfants en bas âge, et si l'on peut aussi, une tête de cheval; cela est du meilleur effet. On a là tout le système du chiffonnage …. Il y sera plus loin question (non projeté) d'immondice, de cloaque, de rats, de vermine .

 

Chambre de Baudelaire

 

Hôtel Pimodan

Cela fait penser, dit A.C., à la chambre de Baudelaire, à l'hôtel Pimodan, sur l'île Saint-Louis et à la caricature d'Emile Durandeau, Les nuits de monsieur Baudelaire, qui n'avait guère plu au poète et était accompagnée d'un texte de Banville décrivant le grabat, la guenille, la tête de mort, la cornue, l'ibis, le chiffon, le bouquin, la malle, le rat, le balais, le chat, le diable en ombre de chat, description proche de celle du Figaro, tandis que le tout était qualifié de taudis de chiffonnier alchimiste.

L'hôtel Pimodan était au 17 Quai d'Anjou et Baudelaire  y loua entre 1843 et 1845, au second étage, un petit appartement donnant sur le quai et dont le loyer annuel était de 350F. C'est dans ce lieu, face à la Seine, que lui vint le poème Invitation au voyage. Le Club des Haschischins  se réunissait dans l'hôtel Pimodan: Baudelaire, Nerval, Gautier, Delacroix, Daumier, Balzac y dégustaient le "dawamesc". Le peintre Ferdinand Boissart et Meissonnier fréquentèrent aussi l'endroit. Dans ce club très spécial, on goûtait à une sorte de confiture, mélasse faite d’un mélange de chanvre indien, de miel et de pistaches et Théophile Gautier écrivait que "sa digestion vous plongeait dans une hébétude délicieuse mais fatale "… L'auteur anonyme de l'article du Figaro était de fait Théophile Gautier. Notant que dans l'article, Gautier - ou le typographe - orthographie encore au pluriel rebuts en rebus (comme d'ailleurs ornements en ornemens) installant là le rapprochement rebut-rébus, A.C. va vite à des remarques que, dans mes propres et si minimes pérégrinations enquêtrices, j'ai retrouvées dans son Été avec Baudelaire:

Gautier  […] parlait de "rebus jetés à la borne", toujours la borne du chiffonnier. Les petits sacs des petites vieilles n'auraient-ils pas eux aussi été ramassés au coin de la borne?

Gautier était lui aussi sensible au jeu de la boue et de l'or, de l'auréole et de l'ordure, par exemple dans la description d'une "Vanité" baroque, l'un des Deux tableaux de Valdes Léal, poème recueilli dans España en 1845 et admiré par Baudelaire:

{La main de l'inconnu, la main que Balthazar

Vit écrire à son mur des mots compris trop tard,

Apparaît soutenant des balances égales:}

Un des plateaux chargé de tiares papales,

De couronnes de rois, de sceptres, d'écussons;

L'autre, de vils rebuts, d'ordure et de tessons.          

Tout a le même poids aux balances suprêmes.

{Voilà donc votre sens, mystérieux emblèmes!

Et vous nous promettez pour consolation,

La triste égalité de la corruption!}

Là, A.C. a coupé, en gros, mais dans l'Été avec Baudelaire, il allait plus loin, continuant :

"Rebut ou rébus? Ces deux mots qui se suivent dans le dictionnaire me trottaient dans la tête, avec leur énervante homophonie et leur équivalence virtuelle. D'autant que l'on ne sait jamais si l'on doit prononcer le s de "rébus" ou s'il faut le laisser muet comme dans "ananas". N'est-il pas mieux, plus correct, de dire "rébu" comme "zébu", en tout cas au singulier (un "rébu", des "rébus"), comme dans certaines régions et même si le mot vient d'un ablatif latin? Dans Les Petites Vieilles, "rébus" rime toutefois avec "omnibus". Baudelaire s'amuse à introduire un néologisme, issu lui d'un datif, dans la poésie lyrique, mais je ne crois pas qu'on ait jamais prononcé "omnibu", même chez la duchesse de  Guermantes où le snobisme voulait qu'on tût les consonnes finales.

J'en étais là de mes hésitations lorsque je consultai le Dictionnaire universel de la langue française de Pierre-Claude-Victoire Boiste (1823) revu en 1834 par Charles Nodier, fameux chiffonnier littéraire, et tombai sur ceci:

***  --- Rébus, s.m. Rebus. Jeu de mots; allusions équivoques; calembourgs; représentation des objets substitués aux       mots, à l'aide de l'équivoque; (figuré, familier) mauvaises plaisanteries. Mettez les rébus au rebut.

   --- Rebut, s.m. Contemptio. Action de rebuter; ce qui a été rebuté (mettre au rebut; choses de rebut)  ***

Cet usuel contient d'ailleurs un dictionnaire des rimes, qui fait rimailler "rébus" et "omnibus".

Ainsi, le rébus est un calembour, une mauvaise plaisanterie, et il existait un calembour sur le rébus qui le mettait au rebut. Pas de doute: sous le rébus il y a le rebut; Les Petites Vieilles étaient des chiffonnières, ou bien elles avaient trouvé au rebut leurs sacs brodés de rébus."

Il puise là-dedans et, au passage, s'autorise une plaisanterie sur les bons latinistes, qui ne prononceraient jamais "rébus" le datif/ablatif de "res", sauf à vouloir passer pour des … "ignoramus" ou "ignoranus" (je n'ai pas su distinguer à l'oreille). Ignoranus, ignoramus, vraiment? Molière s'amusait d'ignorantus, ignoranta, ignorantum dans son Malade imaginaire. Mais "ignoranus/ignoramus"? Quelle référence? Les dictionnaires donnent ignoramus (de fait première personne du pluriel, au présent, du verbe ignorare) pour désigner un(e) ignorant(e) dans la langue de Shakespeare et le rappeur sulfureux Eminem, utilise ignoranus dans une au moins de ses chansons, avec le même sens. Curieux.

Puis on en appelle à Prarond, poète ami de Baudelaire, pour une pièce d'un recueil collectif – intitulé fort précisément Vers, pièce que Jules Mouquet attribuait à Baudelaire, et qui met en scène un poète romantique dont tous les mots, comme il se doit pour un poète romantique, souligne A.C., mentent. Le terme de "rébus" y figure déjà pour y  rimer avec "abus":

Ses yeux pleurent à sec; romantiques et froids,

Ses vers sur le papier tombent de tout leur poids;

Son cerveau sonne creux, mais, à défaut d'idées,

Sa verve dans les mots prend de larges coudées;

Il altère leur titre en d'étranges abus:

Chaque vers qu'il enfante est un sombre rebus,

Chaque phrase une énigme, un jeu de patience,

A damner Despréaux et sa haute science.

Il s'agit, je suppose, de Nicolas Boileau-Despréaux, c'est-à-dire, Boileau. Du même recueil, et de Levavasseur, A.C. extrait ensuite ceci, dont il trouve les rimes baudelairiennes :

Du sonnet, moi j'ai la manie,

J'aime calembourgs et rébus,

J'aime la royauté bannie,

J'invoque Pégase et Phœbus.

*

Je dis au soir ma litanie,

Et mon feutre insulte Gibus;

Je compterais pour avanie

De m'encaisser en omnibus.

 *

Que l'on me fronde ou qu'on me loue,

Devant notre siècle de boue,

Je me couvre d'un air hautain,

 *

Et si j'étais moine, ou bien prêtre,

Je sais ce que je voudrais être:

Abélard ou l'abbé Cotin.

Gabriel Gibus (Limoges, 14 octobre 1800 – Poissy, 6 octobre 1879), inventeur du chapeau du même nom ! Charles Cotin, dit l'abbé Cotin (1604-1682), qui fit une traduction - tirant sur la galanterie d'époque - du Cantique des cantiques et qu'on donne pour modèle du Trissotin des Femmes savantes.

Donc, dit A.C., dans le même recueil, "rébus" peut aussi bien rimer avec "abus" qu'avec "omnibus".

Il veut conclure, sur le fond de son cours, revenant sur ce qui l'a mu dans la définition de son étude. A relire Baudelaire, il a pris de plus en plus ses distances avec Walter Benjamin, qui met tant d'idéologie dans ses approches, puis, au-delà, il pense, au terme de son cours, avoir davantage donné de sens à de nombreuses expressions baudelairiennes, les avoir éclairées.

Au-delà encore, il se demande si le chiffonnier, à l'étudier, ne lui apparaîtrait pas comme une sorte d'idéal type du XIX° siècle, avec un âge d'or qui démarre en 1822, et il rappelle diverses caricatures du début des années 1820 construisant un mythe qui prendra fin avec la commune, les années 1870, le siège de Paris et la nécessité de nettoyer la capitale, dans une durée de vie qui coïncide en gros avec celle de Baudelaire.

Evoquant les Halles de Baltard, hélas dit-il détruites, il parle de l'inauguration "de ce qu'on appelle je crois un Canopée", masculinisation absurde (par confusion - à psychanalyser! - avec un canapé?) et pseudo-coquetterie qui tombe à plat et le fait apparaître hors-sol quand les médias ne bruissent que de la Canopée des Halles (d'ailleurs fort réussie). 

Etc. Il déroule sur ses vingt dernières minutes de parole une sorte d'éloge funèbre du chiffonnier, point d'orgue d'un cours dont je continue à me demander ce qu'il avait de réellement littéraire, en un exposé de sociologie entrelardé de références iconographiques. On voit passer quelques gravures, supplémentaires ou déjà projetées, et un texte de Huysmans à propos de La rentrée des chiffonniers de Raffaëlli – Raffaëlli que Degas surnommait le Raphaël des chiffonniers - incarnant, au moment même de la disparition de ceux-ci, l'acmé de leur apparition en peinture:

rafaelli

Un autre peintre, vraiment moderne celui-là, et qui est de plus un artiste puissant, c'est M. Raffaëlli. Ses deux toiles de cette année sont absolument excellentes. La première représente un retour de chiffonniers. Le crépuscule est venu. Dans l'un de ces mélancoliques paysages qui s'étendent autour du Paris pauvre, des cheminées d'usine crachent sur un ciel livide des bouillons de suie. Trois chiffonniers retournent au gîte, accompagnés de leurs chiens. Deux se traînent péniblement, le cachemire d'osier sur le dos et le 7 en main; le troisième les précède, courbé sous la charge d'un sac.

J'ai vu au Salon peu de tableaux qui m'aient aussi douloureusement et aussi délicieusement poigné. M. Raffaëlli a évoqué en moi le charme attristé des cabanes branlantes, des grêles peupliers en vedette sur ces interminables routes qui se perdent, au sortir des remparts, dans le ciel. En face de ces malheureux qui cheminent, éreintés, dans ce merveilleux et terrible paysage, toute la détresse des anciennes banlieues s'est levée devant moi. Voilà donc enfin une œuvre qui est vraiment belle et vraiment grande.

Le chiffonnier est mort? Il renaît un peu dans les romans de cette fin du XIX° siècle, mais en homme du passé. Des titres à succès : La hotte du chiffonnier, cinq éditions entre 1885 et 1910, Les rois du ruisseau, de Georges Renault.   Il subsiste en poésie, allégorie du poète, on le retrouve chez le jeune Mallarmé :

Dans un de ces faubourgs où vont des caravanes

De chiffonniers se battre et baiser galamment

Un vieux linge sentant la peau des courtisanes

Et lapider les chats dans l'amour s'abîmant,

J'allais comme eux.

Ou chez Tristan Corbières :

C'est le Styx asséché: le chiffonnier Diogène,

Sa lanterne à la main, s'en vient errer sans gêne.

Le long du ruisseau noir, les poètes pervers

Pêchent: leur crâne creux leur sert de boîte à vers.

Sans oublier, bien sûr, Lautréamont, Les chants de Maldoror :

Voyez ce chiffonnier qui passe, courbé sur sa lanterne pâlotte; il y a en lui plus de cœur que dans tous ses pareils de l'omnibus. Il vient de ramasser l'enfant; soyez sûr qu'il le guérira, et ne l'abandonnera pas, comme ont fait ses parents. Il s'enfuit !... Il s'enfuit !... Mais de l'endroit où il se trouve, le regard perçant du chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussière !... (il s'agit d'un enfant, tombé d'un omnibus)

Quelques années plus tard, l'expression au coin de la borne ne dit plus rien à personne.

En fait, il repasse en revue les axes de son cours dans ce qui ressemble à un plaidoyer pro domo. Aurait-il eu des critiques de fond qui l'auraient touché? Pas sûr. Il détaille sur les spécificités du métier de chiffonnier, dans ce qu'il a d'étroit, à ne pas confondre avec celui de fripier, de marchand d'habits, va chercher Les Météores de Michel Tournier (1975)  le personnage de l'oncle Alexandre, le dandy des gadoues, puis un souvenir de la semaine précédente où il était en Russie et où on lui a cité Anna Akhmatova (1889-1966) disant : Si vous saviez seulement sur quelles balayures poussent les vers, toute honte mise à bas, ce qui lui donne l'occasion de dire que le chiffon n'a pas à Saint-Pétersbourg la même généalogie qu'à Paris ou à Londres, et que le terme de chiffonnier ne connaît pas de traduction littérale en russe .  

A.C. évoque alors les photographies célèbres d'Atget, dont on lui parle chaque fois qu'il avoue faire un cours sur la chiffonnerie, mais qui dit-il ne l'intéressent pas, car ne concernant pas la période qu'il a voulu analyser. Il en projette néanmoins quelques unes ...

Atget Chiffonniers 1Atget-Chiffonnier 2

.... tandis qu'une recherche rapide sur le Net rend évident le fait qu'Atget n'avait pas que cette source d'inspiration. Mais pas de projection, là. 

 Nu 0 d'Atget Nu d'Atget

Pour terminer, A.C. défend l'idée selon laquelle, c'est en accord avec l'air du temps qu'il se retrouve parler de chiffonniers, car après un siècle de plongée dans l'oubli, nous sommes revenus, affirme-t-il, au temps des déchets, avec l'émergence d'une économie du recyclage, d'une économie circulaire. Il évoque le film d'Agnès Varda, Les glaneurs et la glaneuse, sorti en 2000, nous montrant le recyclage contemporain. Et dit-il, en l'occurrence, c'est Varda, la glaneuse, recyclant, justement à son usage, l'assimilation du chiffonnier au poète. Il rappelle que le préfet Poubelle en son temps en voulait trois (je parle bien sûr … des poubelles) pour un tri de qualité, qu'il a fallu un siècle pour y parvenir et qu'à Genève, ce n'est pas moins de neuf récipients qui accueillent aujourd'hui les résultats d'un tri aussi pointilleux qu'helvétique.

Ainsi, dit-il, le retour du glanage renouvelle notre lecture de la poésie de Baudelaire . Tout ça me semble bien tiré par les cheveux.  Il fait décidément feu de tout bois!

                             Rue Sourdis

Mais conclut-il, il faut se dépêcher (cette hâte me reste un peu obscure, se dépêcher de faire quoi ?) car, souvenez-vous d'une image montrée lors de mon premier cours, la ruelle Sourdis – et il projette deux photographies de type avant-après (je ne peux en mettre qu'une, la seconde lui est sans doute personnelle) - cette belle ruelle Sourdis, entre la rue Charlot et la rue Pastourelle, du côté des Archives … où il est retourné ces derniers jours, pour la trouver défigurée.

Finalement, il faut se dépêcher de cultiver la nostalgie. Réponse à ma question. Tout fout le camp, ma bonne dame ….

Applaudissements.

Ite! Missa est.

Tout au long de l'année j'ai suivi cette affaire

Et puis, j'ai plus ou moins résumé le discours.

Ah! Qu'il m'a semblé long et filandreux, ce cours,

Et combien m'a coûté le souci de bien faire!

Mais nous sommes rendus! Le chiffon a vécu!

La patience a payé et a l'ennui vaincu.

 *

Que va pour l'an prochain nous concocter A.C.?

Vais-je sottement suivre? Ou bien dirai-je: Assez!

Collège de France

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18 mai 2016

AVANT DERNIERE HEURE …..

Il est passé chez le coiffeur! C'est un autre homme!

Antoine Compagnon aborde donc ses deux dernières heures.

De cours, s'entend. On ne lui souhaite, au-delà des quelques critiques qui lui ont été faites, aucun malheur! Il commence d'ailleurs par se défendre, argumentant qu'il va, dans cette ultime ligne droite, mettre en évidence les  résurgences du système du chiffonnage dans les Fleurs du mal, pour réduire à un silence penaud ses contempteurs aigris et montrer que tout cela (c'est-à-dire la dizaine de cours qui précèdent) a été efficace et servait à quelque chose.

Et il attaque aussi sec à coups de vidéoprojecteur.

Texte 1 – (Du vin et du Haschich)

… tagne Sainte-Geneviève. Il est revêtu de son châle d'osier avec son numéro sept. Il arrive hochant la tête et buttant sur les pavés, comme les jeunes poètes qui passent toutes leurs journées à errer et à chercher des rimes. Il parle tout seul; il verse son âme dans l'air froid et ténébreux de la nuit. C'est un monologue (…)

Cette métaphore, déjà commentée dans un cours précédent, du chiffonnier en poète, on la retrouve à l'identique, dit A.C. , dans le poème Le vin des chiffonniers - les deux premières strophes :

Texte 2

Au cœur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux

Où l'humanité grouille en ferments orageux;

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,

Buttant, et se cognant aux murs comme un poète,

Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,

Épanche tout son cœur en glorieux projets.

Un assez copieux paragraphe suit,  qui ne fait que reprendre et redire (sur Walter Benjamin et sa vision erronée d'un Baudelaire socialiste, ancrée dans ce Vin des chiffonniers qu'il juge décisif) ce qui a déjà été dit auparavant, et débouche sur la projection d'une version très antérieure du poème, découverte dans les papiers de Daumier et qui, méconnue de Benjamin, lui vaut excuse pour sa mésinterprétation.

Texte 3

Au fond de ces quartiers sombres et tortueux,

Où vivent par milliers des ménages frileux,

Parfois, à la clarté sombre des réverbères,

Que le vent de la nuit tourmente dans leurs verres,

On voit un chiffonnier qui revient de travers,

Se cognant, se heurtant, comme un faiseur de vers,

Et libre, sans souci des patrouilles funèbres,

Seul, épanche son âme au milieu des ténèbres.

Profitant de l'occurrence des termes du champ lexical de l'errance brownienne (cogner, butter, heurter, se heurter , …) qu'on trouve chez Baudelaire, A.C. refait deux minutes d'un cours précédent, Nadar se moquant de Champfleury qui avait métaphoriquement enfilé les pantoufles de Balzac et s'en trouvait dans un déséquilibre constant.

A.C. veut rapprocher ce poème du vin des chiffonniers d'un autre, ancien, des Fleurs du mal, qui en est selon lui le pendant et s'intitule Le Soleil. Cette fois, il s'agit du poète, et c'est lui qui se promène dans les vieux faubourgs.

Texte 4

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures


Les persiennes, abri des secrètes luxures,


Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés


Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,


Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime,


Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,


Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,


Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.


 

{Ce père nourricier, ennemi des chloroses,


Eveille dans les champs les vers comme les roses ;


Il fait s'évaporer les soucis vers le ciel,


Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.


C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles


Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,


Et commande aux moissons de croître et de mûrir


Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !


 

Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes,


Il ennoblit le sort des choses les plus viles,


Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets,


Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.}

Le poème est d'abord projeté in extenso mais seuls sont lus les huit premiers vers, le premier octain (?) bénéficiant d'un zoom séparateur. Cette fois-ci, c'est le poète qui trébuche, heurtant les vers comme le chiffonnier les pavés. Se souvenir que heurter, c'est aussi le verbe de la rencontre, de l'aubaine, de l'occasion, de la trouvaille. Déjà vu la semaine dernière, dit A.C., dans la Physiologie des physiologies, où les chiffonniers littéraires remplissaient leurs livres comme une hotte de tout ce qu'ils heurtaient (trouvaient) dans la boue. Et ceci lui rappelle aussi la dédicace du Spleen de Paris à Arsène Houssaye, l'ancien camarade de la bohème devenu notable du régime impérial et directeur de La Presse, journal à grand tirage :  Quel est celui de nous qui n'a pas, dans ses jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? C'est surtout de la fréquentation des villes énormes, c'est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant.

C'est "heurtée" qui plaît surtout, ici, à A.C.

Retour au poème Le Soleil, où il s'agit un peu réfléchir à la fantasque escrime du poète, expression qui, dit A.C., l'a longtemps ou toujours déconcerté. Lutte, combat, assaut? Cette image, pour Walter Benjamin, était le synonyme de la modernité de Baudelaire, "définie par le choc", et il y est souvent revenu, parlant de la lecture, ici, de l'aspect artistique des caractères martiaux - ce que Compagnon dirait plutôt l'aspect martial des caractères artistiques - et affirmant qu'on voit là - et exceptionnellement - Baudelaire en plein travail poétique. Benjamin qui par ailleurs affirme : Chiffonnier ou poète, le rebut leur importe à tous les deux, l'attitude, la démarche même sont identiques chez eux , et il en tire cette leçon: Bien des détails indiquent que Baudelaire a voulu , secrètement, mettre en valeur cette parenté. Dans la fantasque escrime, Benjamin voyait le choc du poète avec la foule - et c'est en cela qu'elle lui paraissait modernité – où les coups qu'il assène sont ses efforts pour se frayer un chemin.

Etc. semble-t-il, en ce sens que Compagnon poursuit encore un moment une lecture des commentaires de Walter Benjamin dont on s'aperçoit qu'elle n'est destinée qu'à en souligner le manque – à ses yeux – de pertinence, W.B. se laissant emporter par son délire d'interprétation et, devant l'évidence de rues désertées de fait par les passants auxquels le poème Le Soleil ne fait aucune place, se rabat sur une foule spirituelle, dématérialisée, une foule de mots contre laquelle il faut se battre.

Non, c'est "heurtée" dit Compagnon, qui seul compte. Il est capital pour désigner l'activité du poète dans Le Soleil, et même, pour décrire son art poétique., avec ce double sens de choc et de chance, qui peut aussi caractériser le geste du chiffonnier, ce qui apparente parfaitement  alors le chiffonnage et l'escrime et rend cohérente la double métaphore. Interprétation qu'il trouve moins hasardeuse – d'autant plus que c'est la sienne! – que la référence au chemin à tracer au milieu d'une hypothétique foule abstraite … de mots. Bon. A.C. tient à avoir raison, au risque de la diptérosodomie ou plus directement, de l'enculage de mouches.

Emporté par l'enthousiasme de sa découverte du système du chiffonnage comme cadre conceptuel au fond essentiel de la démarche créatrice de Baudelaire et sûr de sa victoire sans appel sur Walter Benjamin, il s'intéresse ensuite à la seconde strophe du Soleil, qu'il re-projette, accompagnée du dernier quatrain provisoirement dédaigné.

Texte 5.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,


Eveille dans les champs les vers comme les roses ;


Il fait s'évaporer les soucis vers le ciel,


Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.


C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles


Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,


Et commande aux moissons de croître et de mûrir


Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !


 

{ Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes,


Il ennoblit le sort des choses les plus viles,


Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets,


Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.}

"Béquilles" lui inspire quelques réflexions chiffonnières, renvoyant au crochet ou – la chiffonnerie étant une activité de survie parfois pour quelques rescapés des guerres impériales ou coloniales – à la séquelle ambulatoire. Il montre un dessin de Jean Gigoux déjà projeté (leçon du 15 mars) … et auquel je n'avais su renvoyer que par un lien internet .

Bis repetita ?

 

Pierre Dupont

Le discours s'étire un peu … sur la présence discutable d'un chiffonnier en plein Soleil (allusions crypto-chiffonnières dans le poème), quand il est bien plutôt un personnage de la nuit … oui, mais le poète aussi sort la nuit, alors pourquoi pas le chiffonnier-poète? Tout cela me semble passablement oiseux.

Enfin, argument supplémentaire (?), le crochet du chiffonnier est souvent assimilé à une arme blanche et le jeu du crochet et de l'épée est un cliché d'époque. Disant cela, apparaît à l'écran un portrait qui semble presque le surprendre – Ah! Oui, ça, c'est le portrait de Jean Gigoux représentant Pierre Dupont dans la livraison de Baudelaire sur Pierre Dupont – et hop! le portrait s'efface. Pour information complémentaire, ICI et .

Pierre Dupont a cédé la place à une gravure double parue dans le Tableau de Paris d'Edmond Texier de 1852 – A.C. se demande s'il l'a ou non déjà montrée, je pense que c'est non – une gravure d'Henri Valentin pour illustrer la description du marché aux fleurs de l'Île de la Cité, Le bouquet de la veille, le bouquet du lendemain. Schéma habituel, avant, après dit-il, et il décrit dans le détail. A gauche, une jeune femme s'habille en homme pour le carnaval ou pour un rôle de travesti au théâtre. A droite, une malheureuse chiffonnière de Paris, au coin d'une borne, crochet en main. Or, à gauche, la femme de chambre qui aide la jeune femme à s'habiller lui apporte un sabre. Et dans les deux cas, frais et offert, ou au sol et souillé, un bouquet de fleurs. Mais du sabre au crochet, voilà A.C. conforté dans ses chiffonneries baudelairiennes et  voilà sa fantasque escrime ensoleillée …

(Je n'ai pas trouvé le dessin de Valentin) A.C. souligne, dans le raccourci du dessin, la trajectoire de vie d'une grisette, de la galanterie à la chiffonnerie et rappelle le mot que Maxime Du Camp avait entendu partir d'une foule boulevardière de jeunes gens en direction d'une coquette (d'une courtisane) en voiture attelée: Laissez passer les chiffonnières de l'avenir, soulignant plus explicitement que la première fois qu'il fallait entendre par là, "Celles dont l'avenir est de devenir des chiffonnières".

Sans transition, on se retrouve en mars 1832, dans Paris gagné par une terrible épidémie de choléra, la pire du XIX° siècle et A.C. projette "une fameuse gravure de Daumier, qui a été commentée par Baudelaire":

 

Daumier-Choléra

Texte 6Daumier a éparpillé son talent  en mille endroits différents. Chargé d'illustrer une assez mauvaise publication médico-poétique, la Némésis médicale, il fit des dessins merveilleux. L'un d'eux, qui a trait au choléra, représente une place publique inondée, criblée de lumière et de chaleur. Le ciel parisien, fidèle à son habitude ironique dans les grands fléaux et les grands remue-ménages politiques, le ciel est splendide; il est blanc, incandescent d'ardeur. Les ombres sont noires et nettes. Un cadavre est posé en travers d'une porte. Une femme rentre précipitamment en se bouchant le nez et la bouche. La place est déserte et brûlante, plus désolée qu'une place populeuse dont l'émeute a fait une solitude. Dans le fond se profilent deux ou trois petits corbillards attelés de haridelles comiques, et au milieu de ce forum de désolation, un pauvre chien désorienté, sans but et sans pensée, maigre jusqu'aux os, flaire le pavé desséché, la queue serrée entre les jambes.

Compagnon digresse un peu autour des conséquences de l'épidémie (qu'il a déjà antérieurement pour l'essentiel racontées) : arrêté préfectoral interdisant aux chiffonniers leur pratique - on ne doit plus fouiller les immondices que dans les dépôts hors les murs -, mouvement de protestation des chiffonniers, violent (la Conspiration des tombereaux) et reculade de l'administration. Par ailleurs, dit-il, ce mouvement social prépare à sa façon les émeutes de l'été 1832 contre Louis-Philippe, à l'occasion des funérailles du général Lamarque – émeutes centrales dans Les Misérables avec la barricade de la rue Saint-Denis et la rencontre de Gavroche et d'une chiffonnière réactionnaire (objet déjà d'un détour lors d'une précédente leçon). Cette émeute des chiffonniers a eu droit à un témoignage d'Heinrich Heine qui résidait depuis quelques mois à Paris, sous forme d'un article pour la revue d'Augsbourg à laquelle il collaborait, dans lequel Heine est d'abord obligé d'expliquer à ses lecteurs germaniques ce qu'est un chiffonnier parisien, tant il n'y en a pas ailleurs!

Texte 7 : /organisés. Il se forma une commission sanitaire; on institua de toutes parts des bureaux de secours, et l'ordonnance relative à la salubrité publique fut mise promptement en vigueur. Ce fut alors qu'on se heurta d'abord contre les intérêts de quelques milliers d'hommes qui regardent comme leur propriété la saleté publique. Ce sont les chiffonniers , qui cherchent toute la journée leur vie dans les ordures qu'on jette en tas au coin des bornes des maisons. Munis de grands paniers pointus sur le dos, un bâton crochu à la main, ces hommes à figures pâles et malpropres errent dans les rues et savent découvrir dans les ordures et revendre beaucoup de choses qu'on peut encore utiliser. Mais quand la police,  ne voulant plus que la boue s'amassât dans les rues, en eût donné le nettoiement à l'entreprise, et que les ordures chargées dans des charrettes durent être emportées immédiatement hors de la ville et déposées en pleine campagne, où il était libre aux chiffonniers d'y pêcher tout à leur aise, ceux-ci se plaignirent, non pas tout à fait de ce qu'on leur enlevait leur pain, mais de ce qu'on paralysait leur industrie; que cette industrie était un droit sanctionné par la prescription, et comme une propriété que l'on ne pouvait leur ravir arbitrairement. Il est curieux que les preuves qu'ils /?/ nent pas notre vie d'aujourd'hui. Comme leurs protestations ne servirent à rien, les chiffonniers cherchèrent à faire tomber par la violence la réforme du nettoiement; ils tentèrent une petite contre-révolution, soutenus par leurs alliées les revendeuses, vieilles femmes qui étalent et brocantent le long des quais les puantes guenilles qu'elles achètent aux chiffonniers. Alors nous vîmes la plus repoussante de toutes les émeutes: les nouvelles voitures de nettoiement furent brisées et jetées à la Seine : les chiffonniers se barricadèrent à la Porte Saint-Denis, et les vieilles marchandes de loques combattirent avec leurs grands parapluies sur la place du Châtelet. La générale battit. Casimir Périer /

Heine perçoit donc les chiffonniers comme des contre-révolutionnaires, attachés à l'ancien régime, et non comme des révolutionnaires. Les chiffonniers étaient d'ailleurs encouragés par les légitimistes, qui voyaient en eux des défenseurs des vieilles coutumes. La presse en rendit abondamment compte.

Compte rendu dans la revue légitimiste La mode :

Texte 8 : - Celle-ci est une émeute à propos de boues et d'ordures, une émeute à coups de pelles et de balais. L'émeute est descendue au coin de la borne, et là, elle a pris le gouvernement, ou si vous aimez mieux, MM. Périer, d'Argout et Gisquet, corps à corps, ils se sont battus dans le ruisseau, comme autant de boueurs qui se disputent un tas d'immondices; à moi, à toi, non; et le crochet du chiffonnier s'est croisé avec le sabre du garde municipal, avec l'épée du sergent de ville. Ignoble! C'est l'émeute des chiffonniers, la dernière en rang, descendue qu'elle est au plus bas degré de l'échelle sociale. Toutes les professions en ont //

Crochet, sabre, épée, sont donc des armes équivalentes et on retrouve l'escrime du texte plus haut cité de Baudelaire avec sa  fantasque escrime. Et, souhaite rajouter Compagnon, il n'est pas indifférent que, dérivé du bas latin badelaris ou badarellus, un baudelaire désigne  une épée courte, large, tranchante des deux côtés et recourbée à la pointe, ou bien un petit "coutel" portatif … et on sait qu'il arrivait à Baudelaire de substituer à sa signature un cimeterre sous la forme d'un rebus,  sans  oublier le Je suis la plaie et le couteau de l'Héautontimorouménos.  Oui, bon, enfin, tout ça me semble bien "capillotracté" (tiré par les cheveux, of course). Pour Compagnon, l'ensemble suggère de reprendre, de relire  d'autres  poèmes des Fleurs du mal pour y relever et analyser des résurgences du système du chiffonnage comme dans ce crochet / sept / cimeterre / coutel .

Et il se ressaisit du poème Les sept vieillards. Celui-ci est un peu long, mais enfin je vais le redonner en entier, au titre de texte 9, car A.C. en a projeté divers extraits qui convenaient à son argumentation. On notera - et le style en fait une évidence - que le poème est dédicacé A Victor Hugo :

Texte 9 :

Fourmillante cité, cité pleine de rêves,


Où le spectre en plein jour raccroche le passant !


Les mystères partout coulent comme des sèves


Dans les canaux étroits du colosse puissant.


 

Un matin, cependant que dans la triste rue


Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,


Simulaient les deux quais d'une rivière accrue,


Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,


 

Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,


Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros


Et discutant avec mon âme déjà lasse,


Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.


 

Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,


Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,


Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,


Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,


 

M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée


Dans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,


Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,


Se projetait, pareille à celle de Judas.


 

Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine


Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,


Si bien que son bâton, parachevant sa mine,


Lui donnait la tournure et le pas maladroit


 

D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes.


Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant,


Comme s'il écrasait des morts sous ses savates,


Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.


 

Son pareil le suivait : barbe, œil, dos, bâton, loques,


Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,


Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques


Marchaient du même pas vers un but inconnu.


 

A quel complot infâme étais-je donc en butte,


Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait ?


Car je comptai sept fois, de minute en minute,


Ce sinistre vieillard qui se multipliait !


 

Que celui-là qui rit de mon inquiétude,


Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel,


Songe bien que malgré tant de décrépitude


Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel !


 

Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième.


Sosie inexorable, ironique et fatal,


Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?


- Mais je tournai le dos au cortège infernal.


 

Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,

Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,


Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,


Blessé par le mystère et par l'absurdité !


 

Vainement ma raison voulait prendre la barre ;


La tempête en jouant déroutait ses efforts,


Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre


Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !

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Et voici le ressort de l'intérêt de Compagnon: renouveler l'interprétation de ce poème, maintes fois occasion pour la critique de s'interroger sur la signification de ce nombre sept de vieillards - pourquoi sept? – en l'installant au sein des perspectives chiffonnières de son cours 2016 et en faisant de ce sept un numéro sept, puisque c'est l'une de ses désignations, un crochet de chiffonnier dont les vieillards deviennent aussitôt l'image sept fois démultipliée. Ma foi, de diptérosodomie en capillotractage, pratiques déjà évoquées, pourquoi ne pas se laisser entraîner sur cette voie étroite qui soudain, ici, me paraît amusante et dans ses acrobaties, valorise le numéro de l'artiste. Tombereaux, aumônes, barbe noire (= juif errant!), épée (= crochet), boue, loques, juif à trois pattes (= juif errant ).

A.C. n'en a rien dit mais on pourra noter par ailleurs que d'autres, derrière cette image du juif à trois pattes, voient une image du judaïsme qui repose sur trois pieds : "un peuple, une religion, une terre". Passons.

Et retour au poème Le Soleil.

Il re-projette:

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures


Les persiennes, abri des secrètes luxures,


Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés


Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,


Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime,


Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,


Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,


Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.


Il reprend son hypothèse : la fantasque escrime mime les soubresauts du crochet du chiffonnier. Et il en veut pour supplémentaire preuve le vers qui la suit (Flairant dans tous les coins les hasards de la rime), car il relève une assonance entre flairant et fleuret (le fleuret de l'escrimeur) et parce que le surgissement des coins est bien celui des bornes; et A.C. s'émerveille (!) de la remotivation – c'est son terme - du cliché "flairer dans tous les coins" par le système du chiffonnage. Là, ça dérape un peu, car le "flairer" du poète, transposé au chiffonnier, il en fait le "flairer" du chien qui toujours l'accompagne et en lequel d'une certaine façon il se transforme en quête de sa proie. Et comme il tient son affaire (A.C.), il ne la lâche pas et court chercher une caution hugolienne dans un poème des Châtiments où sont ridiculisés une nouvelle fois les protagonistes du coup d'état du 2 décembre 1851, parmi lesquels André Dupin qui présidait l'Assemblée législative et qui se retira lorsque les soldats envahirent la salle des délibérations, Dupin ainsi décrit:

L'immondice au sommet de l'État se déploie.

Les chiffonniers , la nuit, courbés, flairant leur proie,

Allongent leurs crochets du côté du Sénat.

Ayant dit, revoilà Compagnon dissertant sur l'apparition de la plume métallique – déjà évoquée – qui détrône la plume d'oie et rapproche dans une métaphore de plus en plus transparente la plume du poète et l'épée de l'escrimeur. Occasion de recycler deux minutes du cours précédent. Il n'y a pas de petit profit. Baudelaire écrit de nouveau à Flaubert, se plaignant de ce qu'utiliser une plume de fer, c'est marcher sur des pierres branlantes. On est de nouveau en 1862. Je suis au cinéma et c'est le cours sans fin ou Bill Murray au Collège de France. Un petit complément, malgré tout, l'expression anglaise, formée en 1839, adossée à ce nouvel outil : The pen is mightier than the sword, apparue dans une pièce d'Edward Bulwer-Lytton (immortalisé par Les derniers jours de Pompéi) intitulée : Richelieu; Or the conspiracy. Et puis, dans la foulée le …

Texte 10 :

Plumes métalliques perfectionnées; par M. Perry

Ces plumes diffèrent des autres plumes métalliques en ce que l'élasticité  se trouve au-dessous de l'épaulement ou de l'endroit où commence le bec de la plume. La fente est terminée, dans sa partie supérieure, par une ouverture ronde, ce qui rend le bec plus élastique. Ce bec doit être aussi mince et aussi flexible qu'il est possible de le faire, sans toutefois être exposé à se casser facilement dans l'usage.

On emploie pour la fabrication de ces plumes de l'acier de première qualité, qu'on trempe et qu'on recuit comme l'acier pour les ressorts (Recueil industr., juillet 1832).

"Ah! qu'en termes galants  ces choses-là sont mises !" .

L'anglais James Perry, vers 1826, est le découvreur de toute cette souplesse (brevet daté de 1830). Parti s'informer dans l'Almanach du commerce de Paris, A.C. projette une double page consacrée aux "Plumes à écrire (apprêteurs et marchands de)" où sont listés les professionnels de la chose. Année 1829, page de gauche, où toutes les plumes à écrire sont des plumes d'oie, qui s'achètent - comme les plumes "de lit", dit-il - chez des plumiers. Année 1833, page de droite: on voit apparaître Perry, et un autre fabricant de plumes métalliques: Enouf Alexis. Diapositive à suivre, l'année 1837 où l'on constate (7 occurrences) que les plumes métalliques commencent vraiment à se répandre.  Je note au passage ce nombre 7 (sept) qui eût pu être l'occasion d'un dégagement aussi complémentaire qu'absurde sur l'apparition de la chiffonnerie dans cette page de l'Almanach du commerce . Cela nous a été sagement épargné. Mais la plume métallique est aussi, au sens propre une arme redoutable et les blessures aux yeux qui font des estropiés sont dénoncées avec virulence par le corps médical. En 1880 encore, nous dit A.C., alors que les usines ont traversé la Manche pour s'installer à Boulogne/Mer, l'hebdomadaire La semaine des familles, que dirigea quelques années Zénaïde Fleuriot (encore un auteur immortel, coupable de 83 romans destinés aux jeunes filles, dont ma sœur aînée – je la revois encore - dût lire une bonne douzaine en Bibliothèque Rose et en son temps) avertit :

Texte 11.

S'il est difficile d'interdire dans les basses classes des écoles l'usage des plumes métalliques, on ne saurait trop du moins rappeler l'attention sur les dangers que ces plumes peuvent représenter en certaines petites mains trop inexpérimentées. Les plumes d'acier font chaque année des victimes.

Un seul oculiste de Paris accuse dans sa clinique plus de cinquante accidents. C'est dire que les accidents doivent certainement se chiffrer par centaines. Les enfants se portent des coups ou se font des blessures qui entraînent presque infailliblement la perte d'un œil, et souvent un affaiblissement ou la perte de vue de l'autre œil. Citons, pour montrer la gravité de ces blessures quelques exemples. (…)

Inutile de multiplier les cas; ils se ressemblent tous. L'auteur  inconscient du mal, c'est la plume d'acier! La plume d'oie se plie et n'entre pas dans la cornée; elle peut évider* cette membrane, amener des taches plus ou moins larges, mais elle ne peut déterminer des blessures graves allant jusqu'à la cécité.

Morale: vous tous qui avez charge d'âmes, prenez garde, pendant la classe, aux plumes d'acier! Pour tous les jeunes enfants, il y aurait manifestement sécurité à n'employer que des plumes d'oie!

*J'ignorais le verbe "érider" qu'ignorent aussi les quelques dictionnaires consultés. Je pense qu'il s'agit donc "d'évider", que j'ai reporté, mais l'image n'est  pas convaincante.

Grand débat dans ces années 1830 et sous le second empire encore  sur l'opportunité de se rallier à l'acier. Et pour un Alexandre Dumas qui adopta dès 1831 la nouvelle plume de fer, la plupart des écrivains vivant en 1830 sont restés fidèles à la plume d'oie jusqu'à leur mort, Chateaubriand, Nodier, Hugo, Vigny, George Sand, Flaubert, Baudelaire, ou encore Alexandre Dumas fils, moins moderniste en la circonstance que son père.

Article ironique de Jules Janin en 1831 : Les influences de la plume de fer en littérature.  C'est un article que l'on trouve ICI  

A.C. projette un dessin de couverture que je n'ai pas retrouvé. Il fait l'éloge de l'article -  souvent repris, dit-il - qui passe en revue tous les poncifs liés au passage de la plume d'oie à la plume de fer et dont on retrouvera en gros les arguments à chaque changement d'étape de la fonction d'écrire (stylo à cartouche, clavier d'ordinateur …), entre autres celui-ci que le temps nécessaire à l'affûtage de la plume d'oie était un temps de réflexion utile pour la pensée avant de la coucher sur le papier. La plume métallique départage certainement anciens et modernes. Selon Dumas, Nodier écrivit toujours avec des plumes d'oie, il avait horreur des plumes de fer, comme d'ailleurs de toutes les formes de la modernité, le gaz le mettait en fureur, la vapeur l'exaspérait. Flaubert se disait homme-plume, il n'avait pas à préciser, on savait que c'était d'oie. Et il écrivait son bonheur à sa mère, en 1850, du Caire : N'ai-je pas tout ce qui est le plus enviable au monde, l'indépendance, la liberté de ma fantaisie et mes deux cents plumes taillées? Flaubert bien sévère d'ailleurs sur le sujet avec Maxime Du Camp, qui rapporte :

Texte 12.

Il ne m'épargna pas les apostrophes; répétant un de ses mots favoris, il me dit : "Prends garde! Tu es sur une pente! Tu as déjà abandonné l'usage des plumes d'oie pour adopter celui des plumes de fer, ce qui est le fait d'une âme faible. Dans la préface des Chants modernes, tu as débité un tas de sornettes passablement déshonorantes, tu as célébré l'industrie et chanté la vapeur, ce qui est idiot et par trop saint-simonien. Tant de turpi…"

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Et Baudelaire s'excusera d'un mot mal gribouillé adressé à sa mère en lui disant "C'est la plume de fer".

Pourtant, à 11 ans, en avril 1832, il semble bien que Baudelaire ait offert à son beau-père une plume de fer. Se défendant de toute interprétation psychanalytique, A.C. lit la substance d'une lettre écrite par l'enfant à son demi-frère Alphonse. Il lui dit qu'il a acheté deux objets pour le lieutenant-colonel Aupick, qui n'aura qu'à choisir. Ces deux objets sont un cure-oreille et cure-dent en ivoire qui lui a coûté dix sous, et d'autre part une plume anglaise Declay (Deuclée?), dans un étui de bois des îles. Là-dessus, A.C. digresse un moment, mais sans résoudre mon interrogation: quid de ce "Declay"? S'agit-il, comme il semble implicitement le supposer, d'une marque, comme on dit une plume Sergent-Major? Il suppute qu'une plume anglaise Declay est une plume métallique. Donc, il n'a pas de certitude . Et je n'ai pas trouvé via internet de Declay - ni de Deuclée ou autres orthographes plus ou moins fantaisistes - associé à plume anglaise. Le mystère me reste entier.

Par contre, j'ai eu la surprise, cherchant, de découvrir un article - dans des "Mélanges en l'honneur de Patrizia Lombardo – Université de Genève" - d'un certain Antoine Compagnon, un article de douze pages consacré à la Fantasque escrime du poème Le Soleil que l'on peut lire grâce ICI et où se déploient dans des termes identiques les préoccupations de la présente leçon, moins  divers prolongements et sans aborder l'énigme de la plume anglaise Declay.

Je reste sur ma faim et je crie par ailleurs à l'auto-plagiat. Cela existe-t-il?

Avançons.

A.C. a redit que tout cela avait une certaine importance, parlant du changement d'époque plume d'oie-plume de fer et il a introduit Le Tintamarre, petit journal littéraire qui, en 1854, ouvre une nouvelle rubrique, Les épaves, c'est-à-dire des ragots parisiens, où il est annoncé:

Texte 13 .

Ramassons-les une à une ces mille épaves qui jonchent les rues de la capitale; de journalistes devenons chiffonniers; que notre bonne plume de Tolède se change en crochet, et que le Tintamarre  nous serve de mannequin, - pardon, nous voulons dire de hotte!

Tous les dimanches, nous viderons notre panier aux ordures sur la tête de nos lecteurs, et nous transformerons le journal ci-inclus en recipe universel d'objets abandonnés.

La plume de Tolède, elle est incisive – dit Compagnon - comme une dague de fer, et c'est une référence fréquente, même du temps de la plume d'oie, au titre de métaphore, à la plume de l'éreintage.

Félicien Rops 2

Il projette une caricature de Zola, par Gill, de la fin des années 1870, soulignant que celui-ci y est encore associé à une plume d'oie quand il est adepte de la plume de fer, manifestant que la caricature est au fond en retard sur l'époque. Ensuite apparaît ce qu'A.C. dit être la première image relative à la plume de fer qu'il ait trouvée, une image de Félicien Rops. Le thème en est la réouverture de la Chambre (des députés), le libéralisme se réveille et l'on voit une (grosse) allégorie de la puissance légiférante attendue par l'armée des plumes de fer des journalistes. 

Assimilation de l'agression journalistique aux plumes de fer qui sont comme les piques des révolutionnaires de 1789. A quoi succède une "belle" caricature de Charles Delescluze, journaliste radical, bientôt communard, représenté en janvier 1871, sortant d'un cactus et armé d'un fusil qui se termine avec une plume en guise de baïonnette, où Compagnon voit une petite révolution iconographique.    

Delescluze

Vous voyez, dit A.C., que plume, épée, baïonnette ou encore croc, lequel n'est jamais oublié, sont présents dans  cette représentation du chiffonnier littéraire, et c'est un rapprochement qui subsistera, bien au-delà de la grande époque du chiffonnage, puisque l'on trouve cette expression dans un roman des années 1930 à propos d'un journaliste, se servant de sa plume comme le chiffonnier de son crochet pour déterrer dans la poubelle du jour ce qui assurera sa matérielle.

Cela restera, dit A.C., l'image du journaliste à la plume vénale bien après le moment où le chiffonnier était une légende parisienne.

Reprenant ad nauseam la litanie de l'importance du rapprochement chiffonnier-littérateur dans les écrits des années 1840, A.C. déniche, bien plus tardif, chez Baudelaire, à propos de Constantin Guys, dans Le peintre de la vie moderne, un portrait de celui-ci au retour de ses collectes nocturnes dans Paris, en quelques lignes qui feront le texte numéro 14:

Texte 14:

(…) possèdent la puissance d'exprimer. Maintenant, à l'heure où les autres dorment, celui-ci est penché sur sa table, dardant sur une feuille de papier le même regard qu'il attachait tout à l'heure sur les choses, s'escrimant avec son crayon, sa plume, son pinceau, faisant jaillir l'eau du verre au plafond, essuyant sa plume sur sa chemise, pressé, violent, actif, comme s'il craignait que les images ne lui échappent, querelleur quoique seul, et se bousculant lui-même. Et les (…)

A.C. commente: "Il s’active la nuit, comme le chiffonnier ; dans la rue, il transperce les choses de son regard, comme avec un crochet ; de retour chez lui, il manie le crayon ou la plume comme une épée, suivant une équivalence, celle de la plume et de l’épée, aussi vieille que la Bible ; et il se bat, se querelle avec lui-même, comme les chiffonniers ont la réputation de le faire pour un trésor repéré dans le tas."

Ça alors! mais c'est qu'il est en train de nous lire la fin de son article cité plus haut pour l'Université de Genève!, ajoutant juste ici ou là un tout petit mot. Sacré Compagnon! Belle rentabilisation de l'effort initial! J'avais dit auto-plagiat?

Dans l'immédiat, suspension de séance. On est prié de quitter les lieux ou de patienter quelques minutes, sauf à profiter de l'occasion pour satisfaire ce qu'il est convenu d'appeler un besoin bien naturel. Fin de l'avant-dernière heure.

De quoi sera donc faite la dernière …. ?

Mystère ! A suivre.

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28 avril 2016

LEÇON DU 29 MARS 2016 .

Le chiffonnier du Parnasse

Après quelques détours pour déplorer qu'il ne reste que trois heures de cours, quand il y aurait encore tant de choses à dire, l'Antoine Compagnon du jour veut s'attacher de près à la constitution de cette métaphore de l'écrivain en chiffonnier qui s'est installée dès le XVIII° siècle; et l'une des premières occurrences qu'il ait trouvées de la chose est une publication de 1732 , un recueil de poésies gaillardes et satiriques, dont des pièces d'Alexis Piron, goguettier.

Dont acte, et on passe à Voltaire (Article Anas (anecdotes) dans Questions sur l'Encyclopédie

Remarque liminaire : dans les textes fournis, recopiés à l'écran, les éventuelles coquilles orthographiques n'ont pas été corrigées.

Texte(s) 1a) Je ne sais comment une lettre que j'écrivis à mylord Littleton et sa réponse, sont tombées entre les mains de ce Fréron; mais je puis vous assurer qu'elles sont toutes deux entièrement falsifiées. Jugez-en; je vous en envoie les originaux.

Ces messieurs les folliculaires ressemblent assez aux chiffonniers, qui vont ramassant des ordures pour faire du papier. (…)

b) En qualité de pauvres compilateurs par alphabet, de ressasseurs d'anecdotes, d'éplucheurs de minuties, de chiffonniers qui ramassent des guenilles au rues, nous nous glorifierons avec toute la fierté attachée à nos sublimes sciences d'avoir découvert qu'on joua le fort Samson, tragédie , sur la fin du seizième siècle en la ville de Rouen, et qu'elle fut imprimée chez Abraham Couturier, Jean ou John Milton, long-(…)

Les deux allusions sont de tonalités différentes, dit A.C., la première est sarcastique où la seconde ne relève que de l'humilité de l'amateur.

Après quoi il s'intéresse à une de ces anecdotes qui ont tout au long du siècle concerné dit-il Diderot, celle-là trouvée chez l'abbé Barruel (essayiste polémiste ; 1741-1820).

Texte 2 : (…)blime. Les uns, travaillant sans honoraires, perdirent bientôt leur première ferveur; d'autres, mal récompensés, nous en donnèrent pour notre argent. L'Encyclopédie fut un gouffre, où ces espèces de chiffonniers jetèrent pêle-mêle une infinité de choses mal vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines, et toujours incohérentes et disparates. On négligea de remplir (…)  

Vous voyez, dit A.C. que la réputation du chiffonnier littéraire, comme écrivain d'anecdotes, de seconde main, est bien établie. Je ne suis pas bien convaincu par la remarque. Il n'y a là qu'une image facile pour désigner les glaneurs d'histoires, mais ce n'est qu'une image et qui ne désigne pas pour autant le chiffonnier comme littéraire, mais simplement une catégorie de littérateurs comme chiffonniers ! D'ailleurs c'est bien ainsi qu'il a introduit la leçon.

Tiens, je m'aperçois que je n'avais pas noté la cravate du jour, jaune avec des rayures grises, sur une chemise gris-bleu. Et le coiffeur n'a toujours pas fait son office. Il faudrait quand même y songer!

Un recueil paru sous le Consulat, en 1800, a retenu son attention, qui s'annonce ainsi :  Le Chiffonnier (ou le panier aux épigrammes), par P. Villiers, Auteur des Rapsodies. Prix: 1 franc 25 centimes . A Paris, chez tous les marchands de chiffons. De l'Imprimerie du Chiffonnier, rue de la Vieille-Draperie.

Je n'ai pas pu/su isoler la couverture projetée. A.C. lit:

Texte 3Des circonstances impérieuses ayant forcé l'auteur des Rapsodies à suspendre leur envoi, elles sont remplacées par Le Chiffonnier, qui, le premier de chaque mois, à commencer en prairial an 8, leur portera dans son petit panier une petite brochure de 180 petites pages.

Les abonnés pour trois mois aux Rapsodies, le seront pour douze au Chiffonnier.

Les Rapsodies étaient des recueils de poésies, de pièces de vers, collectées par Pierre Villiers et qui paraissaient irrégulièrement depuis 1796. Et Compagnon attache de l'importance à cet ouvrage qui leur succède parce qu'à la page suivante, c'est selon lui ou pour lui la première représentation  de l'écrivain en chiffonnier, un frontispice représente l'auteur (il le projette – Je n'ai pu l'isoler) sous les traits d'un chiffonnier désinvolte, portant hotte, chapeau et crochet et glanant parmi des textes amassés en tas au sol au coin d'une borne, des papiers plutôt, chacun porteur lisiblement du nom d'un auteur, goguettier, vaudevilliste contemporain - il en lit rapidement une petite dizaine, je n'ai retrouvé via le Net que Charles Joseph Colnet du Ravel (1768-1832) - et aussi de noms d'œuvres, y compris les siennes, avec la légende : Je fais mes visites.

Suit un poème liminaire .

Texte 4 :

J'étais bien chiffonné naguère

Quand mes débiteurs,, sans façons,

Ouvrant gaiement leurs chiffonnières,

Me payaient avec des chiffons:

Aujourd'hui ce qui me chiffonne,

C'est de voir un faquin briller,

Et de voir que souvent on prône

Un pied-plat jadis Chiffonnier.

Deux mots d'A.C. sur  Pierre Villiers, homme de plume et d'épée, capitaine de Dragons qui fut quelques mois le secrétaire de Robespierre avant d'être royaliste (blessé en défendant les Tuileries en ce 10 Août 1792 qui consomme la chute de la monarchie constitutionnelle), c'est un  aventurier de la Révolution française, polygraphe, auteur de vers en tous genres … Il est condamné à la déportation à la suite du coup d'Etat du 18 fructidor an V (4/9/1797 - le Directoire, mené par Barras,  organise un coup d'État contre les royalistes, qui étaient redevenus majoritaires dans les deux Assemblées et menaçaient d'en revenir à l'Ancien Régime), mais il réapparaîtra après le coup d'Etat du 18 Brumaire (9/11/1799 - fin du Directoire - début du Consulat).

Retour au livre où le poème précédent est encore suivi d'explications introductives …

Texte 5

Depuis huit ans, je me suis occupé à rassembler toutes les épigrammes faites contre les hommes célèbres par leurs vertus et par leurs crimes, car si les uns ont trouvé des détracteurs, les autres ont trouvé des peintres. Au dix-huit fructidor, beaucoup de mes manuscrits ont sauté par la croisée : c'est de mémoire que j'ai copié ceux que j'ai, et dont je donne ici des échantillons. Je me propose de continuer à remplir chaque mois le panier du chiffonnier. Les personnes qui voudront contribuer à cette bonne œuvre, peuvent faire leur envoi à l'adresse du Chiffonnier, rue Neuve-des-petits-Champs, n°35, vis-à-vis la rue des Bons-Enfants. Celles qui voudront avoir le panier du Chiffonnier, peuvent envoyer leur adresse, et elles le recevront le premier de chaque mois, franc de port.

Quant à la gravure [le frontispice qui précédait] tout ce que je pourrais vous dire sur son intention, ne vous empêcherait pas d'avoir la vôtre. Ma foi! Fiat voluntas tua.

Paniers à

Villiers refera imprimer ce volume ( une partie de ce volume; avec un nouveau frontispice, très beau lui aussi, dit A.C. qui le projette – c'est une sorte de démarquage de l'autre, auquel on a rajouté un chien, et que je n'ai pas pu davantage isoler) après la restauration sous le titre Le rodeur, ce qui est pour A.C. l'occasion d'y voir comme une annonce, car le Spleen de Paris a eu un moment pour titre Le rodeur parisien.

Tiens, je ne le vois que maintenant (Vidéo – 14'43"), il y a toujours au poignet d'A.C. ce bracelet de montre orange que je trouve un peu surprenant et qui m'amuse assez. Il projette un dessin de 1860, d'Abel Damourette, "Le panier à ouvrage. Le panier aux ordures", l'assortissant d'un commentaire associé au titre ou plutôt au sous-titre choisi en 1800 par Pierre Villiers pour son ouvrage, "Le panier aux épigrammes", calqué dans sa forme sur les paniers précédents (le second) et soulignant en même temps la parenté de l'ouvrage avec la chiffonnerie.

Une épigramme d'ailleurs, dans l'ouvrage, intitulée Le titre à changer, reprend exactement l'expression. Il la projette .

Texte 6 .

Si, par hasard, faites attention

Au sot amas d'insipides brochures

Dont mons Colnet soigne l'édition,

Et que tombiez sur lour recueil d'injures,

Digne, en tout point, de son extraction,

Rayez: Journal de l'Opposition,

Et mettez: Panier aux ordures.

L'allusion vise en l'occurrence le journal d'opposition littéraire de ce Charles Joseph Colnet référencé mons Colnet dans le texte  et, laisse échapper A.C., l'un des rivals (sic) de Pierre Villiers. Villiers d'ailleurs, un peu plus tard, sera en quelque sorte victime de ce rapprochement qu'il a suggéré (panier aux ordures / panier aux épigrammes) dans un méchant compte-rendu critique du Journal des Arts relatif à un opéra bouffon qu'il avait signé, ce qui le fit réagir.

Texte 7 .

Au Rédacteur du Journal des Arts – Paris ce 15 frimaire, an 12

Aujourd'hui 15 frimaire, je lis le numéro de votre journal, dans lequel vous rendez compte de l'opéra bouffon le Médecin Turc.

Paroles et musique, tout est mauvais. Voilà votre jugement. Lorsqu'on connaît votre goût et votre impartialité, il est permis d'en rappeler au public, et par suite au caissier: mais brisons là-dessus.

En nommant les auteurs, vous imprimez: "L'un est M. Armand-Gouffé, connu par de jolis couplets". Bien. On sait qu'il est l'heureux héritier de Pannard et compagnie.

"L'autre est M. Villiers, auteur de plusieurs pièces au théâtre de la Gaîté, des Rapsodies et du Panier aux ordures."

Passe pour être l'auteur de quelques pièces à la Gaîté et ailleurs. Pour les Rapsodies, je crois bien que vous et vos amis ne les avez point oubliées; mais je n'ai rien publié sous le titre de Panier aux ordures. Vous devez le savoir mieux qu'un autre; ne vous aurai-je pas prié de m'ouvrir votre portefeuille, et ne vous aurai-je pas dû mes succès?

Salut à M. Dusaulchoy

Villiers,

Rue Lancry, N° 28

Il y a là une querelle qui durera dit A.C.

Il soupçonne d'ailleurs le lapsus d'être volontaire car sinon Villiers, du moins Armand Gouffé, a publié, auteur et compilateur, sous le titre Le panier aux ordures,  un choix de diverses pièces "très libres" qui a rejoint l'Enfer de la Bibliothèque Nationale où il repose. Le même Gouffé, précise Compagnon, fut collaborateur du Journal des dames et des modes  de Pierre de la Mésangère qui fut une référence sous le Directoire.

Mais voilà qu'à l'instant t=19'08" de l'exposé, un diable de téléphone mobile se met à sonner dans la poche d'A.C. Sursaut, Ouf! Excusez-moi!, prise en main du coupable, contrôle visuel de l'appelant, petits rires dans l'amphi, mise hors circuit de l'intrus, et retour au fil du discours. Quelque connaissance inattentive ou oublieuse des obligations de cours du professeur. Et un mobile inopportunément laissé actif. Amusant et bien véniel.

Les appellations de chiffonnier!, donc, de panier aux ordures!, volaient volontiers et librement dans le milieu querelleur des goguettiers et vaudevillistes, sous le Directoire et le Consulat.

Allons voir un peu plus tard, dit A.C.,  Etienne de Jouy, l'Ermite de la Chaussée d'Antin, précurseur des physiologistes de la Monarchie de Juillet, qui relate sa rencontre en 1824, rue de Richelieu, avec un chiffonnier littérateur, une sorte d'ancêtre de Bouvard et Pécuchet, un nommé André Vergète, dont on note la proximité patronymique avec le second des Ptolémée – dit A.C.; il semble que ce soit plutôt le troisième, le premier étant un des diadoques (général d'Alexandre le Grand, il fut désigné à sa mort Satrape d'Egypte) - Ptolémée Evergète, pharaon de la dynastie ptolémaïque de la fin du troisième siècle avant J.C. (où évergète signifie bienfaiteur, surnom qu'il doit à la largesse de ses dépenses civiques en faveur du peuple; d'où aussi le terme: évergétisme), qui le fait monter dans son galetas et lui découvre son grand œuvre, s'emparant au passage d'ailleurs du nom d'Evergète.

Texte 8.

"Vous voyez, me dit-il en élevant sa lanterne, les œuvres du prince André Evergète." J'ouvris le premier volume, composé comme les autres de feuillets de toutes les dimensions, depuis l'in-4° jusqu'à l'in-18, et je lus sur le titre: Les Guenilles littéraires, ou le Chiffonnier compilateur.

"Vous voyez l'ouvrage de ma vie, continua-t-il, le trésor posthume que je réserve à mes héritiers; c'est le résidu de la nouvelle littérature germanico-anglo-welchico-française. J'ai trouvé l'art d'y fondre ensemble soixante fragments de poèmes épiques, douze cents pages de romans, deux cent quarante scènes de tragédies, de comédies, et de mélodrames; deux mille couplets de chansons, trois cent soixante pages de citations extraites des discours de toutes les tribunes, quatre cents pages d'histoire de mon grand fournisseur, le tout obscurci par des notes formées d'articles de journaux."

Je m'amusai à parcourir cette encyclopédie des sottises, des folies, des platitudes et du mauvais goût de notre siècle, que le Chiffonnier compilateur avait si malignement composée des débris de quelques centaines de volumes qui ont eu leur jour de vogue. André Vergète avait établi je ne sais quel malin désordre entre tous ces fragments: le traité de l'Absolu, du Polonais Wronsky, servait d'Introduction à la Monarchie de M. de M***; une scène de comédie de M. de *** était intercalée dans un acte d'une tragédie du même auteur; on lisait de suite, et sans s'apercevoir du passage des vers à la prose.

Il projette une illustration (une vignette) que je n'ai pas pu isoler. 

En avril 1814, Etienne de Jouy rédige une parodie de testament, lorsqu'il interrompt la chronique qu'il tenait à la Gazette de France au moment de l'arrivée de Louis-Philippe (première Restauration). Voici:

Texte 9.

J'ordonne que tous mes papiers, sans exception, soient remis à mon vieil ami Charles de L***, lequel, après en avoir extrait ce qu'il jugera digne du public ou du portefeuille d'un ami, fera brûler le reste en sa présence. Par ce moyen, je me crois en droit de désavouer d'avance tous les mémoires posthumes, toutes correspondances inédites, anecdotes secrètes, ou toutes autres publications du même genre que les chiffonniers de la littérature jugeraient à propos de faire paraître sous mon nom. Je croirais faire in-(…)

Les chiffonniers de la littérature, ce sont les auteurs d'anas, de correspondances. Et curieusement, dit A.C., Etienne de Jouy reprend là une lettre à lui envoyée deux ans plus tôt, en 1812, par un correspondant, un homme de lettres qui, voyant la mort venir, s'en prenait aux "écumeurs de littérature", disant (et A.C. projette et lit) …

Texte 10

Une autre espèce de spéculateurs contre laquelle je vous prie de me protéger, M. l'Hermite, c'est celle des éditeurs de correspondance. Ces écumeurs de littérature sont nombreux. Tout chiffon griffonné qui tombe sous leur main figure bientôt dans un recueil de lettres inédites. Il me semble pourtant  que plus d'une considération devrait apporter des restrictions à la liberté de ce genre d'industrie, lequel, soit dit entre nous, rappelle un peu celui de quelques honnêtes gens qui, la hotte sur le dos, le crochet en main, vont cherchant fortune de borne en borne. En publiant ce qui (…)

Le topos, dit A.C., est bien constitué. Il ne fait pas de doute que la figure du chiffonnier littéraire, compilateur de correspondance, existe et en retour, valorise la figure du chiffonnier réel. Renvoi à une chanson des années 1820, de Louis Marie Ponty, Le chiffonnier du Parnasse, qui est donnée partout, et qu'on entend sur les places publiques et dans les sociétés chantantes. Projection du premier couplet (et wikipédia aidant, je fournis aussi le dernier).

Texte 11.

Las de végéter dans la classe

Des rimailleurs gagne-denier,

Je viens de grimper au Parnasse

Et m'en suis fait le chiffonnier.

J'ai pris, ce qui n'est pas trop bête,

Pour croc la plume de Panard 

Et le crâne d'un vieux poète

Pour lui servir de Corbillard.

(…)

Des favoris de notre scène

Si je trouve un jour les écrits,

Je veux, content de cette aubaine,

Honorer ces divins esprits.

Quant à ces œuvres trop légères,

Dont nous sommes assassinés,

Je les conserverai, mes frères.

Pour en faire des... torche-nez.

Ce Panard, précise A.C. est l'ancêtre des goguettiers. Wikipédia précise : Charles-François Panard (ou Pannard) est un poète, chansonnier, dramaturge et goguettier français né à Courville-sur-Eure le 2 novembre 1689 et mort d'apoplexie à Paris le 13 juin 1765. On n'en demandait pas tant. Le portrait de lui qui suit est tout à fait sympathique et on note avec amusement que ce bon vivant disposait, pour ses hommages à Bacchus, d'un verre qui pouvait contenir une pleine bouteille de Bordeaux!

A l'appui de sa thèse (extension du domaine littéraire de l'expression chiffonnier du Parnasse), A.C. a trouvé et projette un texte de 1815, portrait d'un jeune homme .

Texte 12.

Et voilà comme on écrit les romans du jour! Un jeune homme a-t-il appris les premiers éléments de sa langue, a-t-il expliqué quelques lignes du De Viris, ou traduit quelques fables de Phèdre, il complète ses études par la lecture des malheureuses productions de nos romanciers à la mode; et bientôt, il éprouve l'impérieux besoin d'illustrer son nom par un ouvrage dans lequel il rassemble tout ce que sa mémoire et son imagination lui fournissent d'incidents bizarres et ridicules; il pille à droite, à gauche tout ce qui paraît propre à grossir son livre; le parsème de sentences, d'axiomes, de maximes qu'il trouve dans les œuvres de nos éternels moralistes, et qu'il intercale, sans s'embarrasser d'examiner si elles cadrent avec le sujet . Son ouvrage terminé, il le colporte jusqu'à ce qu'il ait rencontré un de ces libraires qui ne nourrissent leurs presses que de l'écume de la littérature; qui sont à l'affût des chiffonniers du Parnasse, dont ils vident les hottes dans leurs magasins; et qui, au mépris des lois, des mœurs, du goût, de la raison et de leur honneur, multiplient ces livres dangereux, ces productions éphémères, ces compilations indigestes, ridicules, obscènes, dont les quais et les rues sont inondés, et qui ne trouvent de lecteurs que dans les classes les plus viles de la société

Oui, renchérit A.C., l'équivalence du croc (le chiffonnier) et de la plume (le littérateur) paraît bien établie, comme l'atteste le texte suivant, un Avant-Propos, qu'il produit aussitôt après l'avoir annoncé comme introduisant une élégie ironique (Grande et véritable complainte de la maladie et la mort de la loi de Justice et d'Amour , autrement dite Loi sur la police de la presse)  attribuée à un "chiffonnier-troubadour de la place Maubert", et composée à la suite du rejet, par les députés, en juin 1827, de la loi - bien connue dit-il - datant du mois de mars précédent, qui restreignait la liberté de la presse.

Texte(s) 13.

Le métier de chiffonnier n'est pas incohérent avec la littérature et les arts; et voilà pourquoi je me sers tour à tour, et l'un après l'autre, du petit croc et de la plume.

J'étais revenu avant z'hier du Pou-Volant, au village d'Austerlitz, qu'on appelle maintenant les Deux-Moulins, où qu'on vend du vin à 5 francs, avec Jacques le farceur, mon voisin du carré, quand (…)

L'assimilation chiffonnier-journaliste a quelque chose d'installé dès lors, le journaliste étant celui "de la petite presse", celle qui taquine la grande, comme en atteste, dit AC, un article de 1843 dans le journal satirique Satan dont Pétrus Borel sera en 1844 le directeur, article intitulé Les chiffonniers littéraires . Il projette un fac-similé de la première page, que je n'ai pas retrouvé mais auquel je substitue la première page du premier numéro de ce journal, car le frontispice, qu'A.C. trouve fort beau, est inchangé. Il projette ensuite et lit le début de l'article.

Satan 28 fevrier 1844 Petrus Borel

Les chiffonniers littéraires

Il existe dans Paris des artisans journalistes dont la plume est un crochet et dont le feuilleton est une hotte dans laquelle ils entassent précieusement toutes les ordures qu'on jette des magasins littéraires. Ils vivent de cette profession, lucrative après tout, car ils ont de certains profits; il leur arrive souvent, quand la loque vient à manquer, d'enfouir de bonnes choses au milieu de leurs tombereaux. Avec quelle joie ces corbeaux s'abattent-ils sur la charogne! Comme ils ont horreur de tout ce qui vit ou a l'apparence de la vie! Comme ils savent trouver de leur bec effilé tout ce qui présage la décomposition des œuvres qu'ils fouillent! Comme ils sont joyeux de pouvoir montrer à leur maître la capture de la nuit , et d'étaler les belles et nombreuses saletés qu'ils ont su recueillir dans leur course vagabonde. (…)

A.C. détaille un peu l'histoire du journal, qui deviendra en 1844 le Corsaire-Satan, où Baudelaire publiera ses premiers textes non signés.  Il dit que la tête de turc de la publication était Jules Janin, ancien bohème devenu notable, mais que la "plume" ici visée est Paul-Emile Daurand-Forgues, et il lui semble possible que le billet soit de Petrus Borel lui-même. Forgues, journaliste et critique littéraire, se faisait une spécialité et une gloire d'éreinter tous les auteurs. A.C. le montre, portraituré par Gavarni en 1840, déguisé en diable. Je n'ai pas retrouvé ce portrait. Forgues était ami de Stendhal, émérite traducteur d'ouvrages en anglais et dans le corps de l'article, dit A.C., on dit de lui que quand la borne vient à lui manquer, il entre dans le magasin et pique ce qu'il trouve sur le comptoir. Et l'article compare Forgues, qu'il enfonce, à Théophile Gautier, qui vient de publier le Voyage en Espagne, et qu'il loue. Il projette un fac-similé du manuscrit de Mon cœur mis à nu (Baudelaire) où se lit :

Texte 14.

Beau tableau à faire : La canaille littéraire.

Ne pas oublier un portrait de Forgues, le pirate, l'Écumeur des Lettres.

A.C. a énoncé Fourgues pour Forgues et marque une hésitation. Curieux d'ailleurs que depuis qu'il le cite, il l'ai fait sonner "Fourgues". Là, il se reprend, reconnaît le lapsus itératif et enchaîne. Bizarre. Comme s'il ne connaissait pas si bien que cela le bonhomme … Baudelaire ne lui pardonnait pas d'avoir publié dans le commerce en 1846, sans nommer seulement Poe, une traduction du Double assassinat de la rue Morgue sous le titre Une sanglante énigme, en signant Old Nick. 

Projection d'un extrait d'Armand Marat, dans Le diable à Paris. Le grief de chiffonnage littéraire est fréquent et signifie au même titre qu'écumeur des lettres, un pillage, un plagiat, une vilaine affaire. Marat s'en prend, là, aux journalistes qui traînent dans la salle des pas perdus de la Chambre de députés, en quête de copie.

Texte 15.

- Trop curieux pour le quart d'heure. La presse est une trop grande dame pour qu'on la puisse ainsi traiter par incident. Seulement gardez-vous de confondre avec des hommes d'intelligence, porte-drapeaux publics de telle ou telle opinion, ces espèces d'écumeurs dont vous apercevez dans cette cohue quelque triste échantillon, ramasseurs de cancans, chiffonniers de littérature quotidienne, qui pour quinze francs se chargent de détrousser un homme ou de trousser une question, se servant de leur plume comme d'un crochet avec lequel ils happent telle ou telle industrie, (…)

Automne 1848, à la veille de l'élection présidentielle, une série de caricatures, signées Rigobert, s'en prend aux candidats, mais aussi à Emile de Girardin, directeur de La Presse, présenté comme un saltimbanque, et comme un chiffonnier, proximité notable. A.C. lit les légendes de deux de ces caricatures [non trouvées]. Celle du chiffonnier : Un journaliste très connu cherchant des matériaux pour remplir sa feuille. Sur la borne, l'inscription : Bureau de Rédaction, et sur les papiers jonchés, Calomnie, Rancune, Ordure, Saleté.   Celle du saltimbanque : Ce saltimbanque fort connu se livre tous les jours devant un nombreux public à un exercice dans lequel il excelle et qui consiste à cracher en l'air de façon que ça lui retombe sur le nez. On lit sur les crachats : Calomnie, Rancune. Voilà ce qu'est le journalisme, dans l'esprit du temps.

Francis Wey dans son dictionnaire démocratique, publié fin 1848, introduit une autre catégorie de chiffonniers: les professeurs, qui inondent le marché de leurs éditions classiques et font ainsi barrage à la littérature vivante.

Texte 16.

Grâce à cette intelligente organisation, la librairie privilégiée des morts affame la librairie des vivants; et tandis que les chiffonniers des cimetières de la littérature s'engraissent aux dépens de l'art contemporain, les gens de lettres, s'ils s'abstenaient de la ressource des petits métiers, courraient le risque de mourir de faim.

On voit là l'extension considérable de l'appellation de chiffonnier. Par ailleurs, dit A.C. qui s'étonne presque de n'y avoir jamais pensé et s'enchante que sa recherche chiffonnière l'y ait conduit, cette assimilation de la plume et du crochet est d'autant plus évidente que c'est entre 1820 et 1840, que la plume d'oie est supplantée par la plume métallique, d'abord importée d'Angleterre avant que la compagnie Blanzy-Poure ne s'installe en 1847 à Boulogne-sur-mer et ne répande ses plumes sous la marque Sergent-Major. L'analogie est évidente entre la plume métallique amovible et le croc qui l'est lui aussi, tous deux à remplacer quand l'usure s'installe. Succès immédiat à partir de 1830, mais les écrivains résistent. Baudelaire écrit en 1862 à Flaubert : Avez-vous observé qu'écrire avec une plume de fer, c'est comme si on marchait avec des sabots sur des pierres branlantes. La plume de fer fait trébucher. Flaubert avait un vase sur son bureau qui contenait deux-cents plumes d'oie. Dans un post-scriptum d'une lettre à sa nièce Caroline, rapidement écrite en 1865 dans un café du Boulevard (l'un des Grands, sans doute), il rajoute à son message, irrité (il était irritable!) :  Merde pour les plumes de fer.

Dans les débuts de la Monarchie de Juillet, il va de soi, pour Jules Janin, d'assimiler chiffonnier et écrivain (article sur les petits métiers, dans le Livre des Cent-et-un) les présentant comme faisant commerce, sans distinction, de chiffons, de vieux clous, de poèmes épiques et de vaudevilles. A.C. projette une caricature d'Eugène Sue [non trouvée] en chiffonnier en 1842, au moment où il fait paraître Les mystères de Paris en feuilleton, dans le Journal des débats avec la légende : Un littérateur distingué, en tenue de travail, à la recherche des mystères de Paris. Et Sue est bien représenté en chiffonnier, pantalon garance, hotte sur le dos, bonnet de laine sous le chapeau, mais un crayon à la place du crochet.  

L'ami de jeunesse de Baudelaire, Gustave Levavasseur, semble avoir été particulièrement sensible à ce thème de la chiffonnerie, auteur de divers poèmes sur les bornes, dont certains déjà cités. A.C. projette un sonnet de lui .

Texte 17.

Quand le vieux Diogène et Mathurin Régnier,

La lanterne à la main, cherchèrent par la ville,

Ils ne trouvèrent point, dans notre espèce vile,

Un homme qui fût homme, et digne de régner.

 

Cependant, orgueilleux et jaloux d'enseigner,

Ces chiffonniers humains, à la hotte servile,

Fouillèrent bien des tas de leur pointe incivile,

Sans trouver un chiffon qu'on ne pût dédaigner.

 

Du sommet à la base, et de Londres à la Chine,

La pyramide humaine est gâtée en tout point,

Cherchez un homme, hélas! Vous n'en trouverez point.

 

Et moi, la torche au poing et la hotte à l'échine,

Je cherchais une femme; et quand j'ai regardé,

Je n'ai trouvé que Jeanne et Charlotte Corday.

Suivent encore cinq vers, du même Levavasseur, où affleure ce même thème, projetés dans la foulée.

Texte 18.

La borne, le balcon, la tribune et la chaire

Sont autant de jardins pour la langue en jachère,

Il y pousse des fleurs de toutes les couleurs

Et l'herbe parasite y pousse avec les fleurs;

Dans les maigres terrains on en met des postiches.

En fait, A.C. a extrait ce groupe de cinq vers  d'un très long poème de Gustave Levavasseur qui n'en comporte pas moins de 798 (!) et qui s'intitule Un chapitre d'art poétique-La Rime, poème dédié à son ami Prarond, dont voici les débuts:

Mon ami, je l’avoue humblement, — j’ai pêché,

 J’ai rimé pauvrement. Me suis-je dépêché

Ainsi qu’un prosateur que le bon sens honore


De mettre le mot propre au lieu du mot sonore ?


Me suis-je cru, visant à la grâce, obligé


De paraître inhabile et d’être négligé ?


- Je ne sais, j’ai rimé pauvrement, je l’accorde,


Et demande pardon, sinon miséricorde.

 

Jouet sonore et gai, hochet original,

Aigrette intermittente et cliquetis final,


Clochette monotone à la façon des cloches,


Qui dans les cerveaux creux fait danser des fantoches,


Grelot tombé du sceptre ou du bonnet d’un fou

Qu’un poète naïf se mit jadis au cou,


Rime, j’aime pourtant d’une amour enfantine


Le fredon fredonnant de ta grâce argentine.

(et pour la suite, ici : https://fr.wikisource.org/wiki/Un_Chapitre_d’art_poétique._La_Rime )

C'est Privat d'Anglemont qui souligne les intérêts croisés de ces deux professions d'écrivain et de chiffonnier, évoquant dans un portrait de son Paris anecdote, le chiffonnier bénissant la fécondité toujours croissante des auteurs dramatiques, des romanciers et des écrivains, qui ne se vendent pas et dont les livres donc, partent en chiffons. Les deux métiers se fondent sur la récupération, dit A.C. et n'oublions pas que nous sommes dans la grande époque du plagiat, méthode que n'ont négligé pas même les grands auteurs, Balzac, Stendhal, Chateaubriand, Nerval, Lamartine, Dumas, fripiers d'écrit en a dit Pierre Larousse (mais l'expression était déjà chez Molière, ou Voltaire). Nodier, fripier notoire, dans le premier volume du Livre des Cent-et-un, fournit sous le titre Le bibliomane, un article (assez amusant et qu'on peut lire ici : http://www.bmlisieux.com/archives/biblioma.htm) en forme de notice nécrologique d'un amateur de livres, ou Nodier, non sans ironie et une sorte d'autodérision, lui qui n'hésita jamais à trafiquer avec les livres des autres, s'en prend aux plagiaires et les traite de chiffonniers. A.C. projette les quelques lignes suivantes.

Texte 19.

(…) livres. Et c'est profaner le nom de livres que de le donner à ces guenilles barbouillées de noir, qui n'ont presque pas changé de destinée en quittant la hotte du chiffonnier! Les quais ne sont désormais que la morgue des célébrités contemporaines!

A.C. donne là en fait la fin d'un passage où sont vilipendées les médiocres productions contemporaines, Nodier parlant des ineptes rogatons de cette littérature moderne qui ne sera jamais de la littérature ancienne, et dont la vie s'évapore en vingt-quatre heures, comme celle des mouches du fleuve Hypanis : littérature bien digne en effet de l'encre de charbon et du papier de bouillie que lui livrent à regret quelques typographes honteux, presque aussi sots que leurs livres ! Et c'est profaner le nom de livres que de le donner à ces guenilles barbouillées de noir qui n'ont presque pas changé de destinée en quittant la hotte aux haillons du chiffonnier ! Les quais ne sont désormais que la Morgue des célébrités contemporaines !

Je n'ai pas réellement senti passer l'accusation de plagiat. Mais Compagnon insiste : "Il y a évidemment beaucoup d'autodérision là-dedans car il n'y a nulle part davantage de chiffonnerie littéraire que dans les tableaux de Paris et toutes les physiologies des parisiens de la Monarchie de Juillet, ce pourquoi tous ces littérateurs donnent tant de place aux chiffonniers de métier, leurs frères." Dans la centaine de petites physiologies publiées de 1841 à 1843, aucune n'est consacrée aux chiffonniers, même si les allusions abondent, mais dans la Physiologie des physiologies, ouvrage anonyme (on le trouve ici :

 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8530317f),  il y a tout un chapitre [le chapitre XXV] consacré aux chiffonniers littéraires." Il est fort court. Compagnon en projette un large extrait. Je vais le donner in extenso, avec le passage ajouté entre crochets.

Texte 20.

[Il est une chose merveilleusement curieuse et réjouissante à voir, c'est cet essaim de frelons bourdonnants qui se croisent de toutes parts, volant aux fleurs leurs meilleurs sucs, aux abeilles leur miel le plus pur.

Il me semble voir d'ici la mine d'un de ces hommes qui sont à l'affût de toute bonne chose … à prendre.

Qui guettent de leur coin les mille idées humaines, lumineuses ou riantes qui s'entrechoquent chaque jour dans l'air, comme des oiseaux aux couleurs variées.

Faisant leur profit de tout.

Parasites invisibles qui s'engraissent des miettes du riche.

Imbéciles et ignorants qui se gonflent de l'esprit et de la science d'autrui.]

Il me semble voir cet homme, après s'être inutilement gratté le front et les oreilles, avoir dénaturé et repeint les meilleurs passages de vingt livres, et habillé à sa façon l'esprit de vingt journaux, s'armer de la lanterne de Diogène et aller chercher ses idées sur la place publique comme le cynique Grec cherchait un homme.

Ou comme Asmodée, rôdant dans l'ombre fouiller à chaque coin de rue, du bout de sa béquille, les ordures de la rue ou du ruisseau.

C'est sans doute dans une de ces excursions nocturnes, au seuil de quelque cabaret enfumé, puant le vin et la débauche, que M. Alphonse Esquiros a ramassé ses Vierges folles et M. Philipon sa Physiologie du Floueur.

Chiffonniers littéraires qui remplissent un livre comme une hotte de tout ce qu'ils heurtent dans la boue des carrefours.

Ramassant pêle-mêle les loques fétides du Lupanar et les bouteilles cassées de la taverne.

Le chiffonnage devient ainsi l'emblème même de la littérature réaliste, et on connaît bien, dit A.C. une charge de Louis Goudal dans le Figaro en février 1856 contre le chiffonnier Réalisme, qui visait Champfleury, le même Goudal qui quelques mois plus tôt, après la première publication des Fleurs du mal dans la Revue des deux mondes, avait parlé de poésie de charnier et d'abattoir.

Texte 21.

C'en est fait, l'ombre gagne de proche en proche, la nuit devient chaque jour plus envahissante et plus épaisse, et l'art actuel est à dix mille mètres au-dessous du niveau normal du talent, de la poésie et de l'esprit. – Après avoir décrit son ellipse foudroyante, la comète du romantisme a disparu du firmament poétique, et c'est à peine si nous distinguons encore le bout de sa queue; le chiffonnier Réalisme est à la veille de manquer d'huile pour alimenter sa lanterne; et mieux vaudrait la nuit noire que ces lueurs sottes et bourgeoises que projette autour de nous la chandelle de suif de l'école du Bon Sens (…) Champfleury, c'est en fait le chiffonnier littérature par excellence pour cette période. Dans le journal des Goncourt , on trouve ce mot cité de Désiré Nisard, fameux sorbonnard, professeur, à Champfleury, en 1863: Mais on m'avait dit que vous aviez l'air d'un chiffonnier … je ne trouve pas.

Baudelaire

On connaît bien, dit A.C., en 1859, la caricature par Nadar de Baudelaire – qui trouvait le rapprochement pénible – en Prince des charognes. Il la projette et s'étonne de ses similitudes avec une autre caricature de Nadar de la même époque, dans le Journal amusant  et qui représente cette fois Champfleury en chiffonnier, au coin d'une borne. Je n'ai pas retrouvé cette dernière. Nadar le qualifie de Chiffonnier de Balzac , en faisant, après la caricature, le portrait littérarisé:

Texte 22.

… qu'il était venu pour découvrir la lune. Un nom, le nom du grand Balzac qui venait de mourir, était en grande mode à ce moment, comme il l'est encore aujourd'hui. Chacun se pressait autour de l'œuvre énorme pour avoir sa part d'héritage, et tâchant d'attraper le plus gros lapin, quitte à ne pouvoir le porter et à le laisser tomber en route. Champfleury avait pris la queue; mais voyant bien que la presse était trop forte, et qu'il n'y avait là rien pour lui, il se ravisa, et courut bien vite à la maison à jamais abandonnée du grand mort. Il se mit à ramasser précipitamment toutes les vieilles ferrailles, tous les pots cassés, tous les bouts de cigare délaissés dans les coins, et il fit même rencontre d'une vieille paire de souliers du défunt, qu'il se mit aux pieds incontinent, il se répandit dans la ville, son tablier plein. Les souliers, trop grands ou trop petits, à votre volonté, pour son pied, le faisaient bien trébucher et cogner du nez contre tous les coins, mais comme c'était avec gravité, personne n'y trouvait rien à dire. Au contraire, cet entêtement à trébucher avec une chaussure impossible intéressa quelques âmes, qui virent là une marque de volonté ferme et applaudirent.   

A.C. insiste avec gourmandise sur  le "trébucher et cogner du nez dans tous les coins", y lisant le trébuchement archétypique du chiffonnier et complétant "coin" en "coin des bornes". L'analyse me laisse un peu rêveur, tant il me semble qu'on se cogne peu le nez à la hauteur des bornes et qu'il suffit effectivement pour trébucher d'être mal chaussé.

Il projette la fin du texte :

Texte 23.

Champfleury, avec les chats et les coqs qu'il admirait extatiquement dans le fond des saladiers de campagne, était désormais sacré homme de lettres. Il se mit à toucher à tout et à Jean-Paul, fit semblant de traduire Hoffmann, décrivit en plusieurs volumes tous les accidents qui peuvent arriver à une anche de clarinette, et préconisa Diderot comme s'il avait jamais été reçu dans cette maison-là. De temps en temps il s'absentait pour aller faire des étamages pseudo-littéraires en province, comme cette fois où il se députa à Bayeux pour attraper des puces derrière la procession, puces qu'il revint écraser en grande cérémonie dans le feuilleton de la Presse, car les journaux de haut format avaient fini par ouvrir leurs portes devant la puissance de cette gravité, devant la force de cette persévérance, et on vit alors ce qu'on n'avait jamais vu: la littérature des marchands de peaux de lapin.

Redisant l'importance du rapprochement littérature-chiffonnage, A.C. accélère, saute une page fugacement projetée des Misérables d'Hugo que la capture d'écran permet d'isoler …

L'égout, c'est la conscience de la ville. Tout y converge et s'y confronte. Dans ce lieu livide, il y a des ténèbres, mais il n'y a plus de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme définitive. Le tas d'ordure a cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La naïveté s'est réfugiée là. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en voit le carton, et les ficelles, et le dedans comme le dehors, et il est accentué d'une boue honnête. Le faux nez de Scapin l'avoisine. Toutes les malpropretés de la civilisation, une fois hors service, tombent dans cette fosse de vérité où aboutit l'immense glissement social. Elles s'y engloutissent, mais elles s'y étalent. Ce pêle-mêle est une confession. Là, plus de fausse apparence, aucun plâtrage possible, l'ordure ôte sa chemise, dénudation absolue, déroute des illusions et des mirages, plus rien de ce qui est, faisant la sinistre figure de ce qui finit. Réalité et disparition. Là, un cul de bouteille avoue l'ivrognerie, une anse de panier raconte la domesticité; là, le trognon de pomme qui a eu des opinions littéraires redevient le trognon de pomme; l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat de Caïphe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d'or qui sort du tripot heurte le clou où pend le bout de corde du suicidé, un fœtus livide roule, enveloppé dans des paillettes qui ont dansé le mardi gras  dernier à l'Opéra, une toque qui a jugé les hommes se vautre près d'une pourriture qui a été la jupe de Margoton: c'est plus que de la fraternité, c'est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille. Le dernier voile est arraché. Un égout est un cynique. Il dit tout.

Cette sincérité de l'immondice nous plaît, et repose l'âme. Quand on, a passé son temps à su-(…)

… pour se contenter de quelques vers, pris dans Les Années funestes, où il s'en prend au scribe de Napoléon III,  vers qu'il projette et lit :

Texte 24.

Tel qui naît chiffonnier finit par être scribe:

Il porte sur son dos sa hotte à diatribe;

Il la charge, il l'emplit; c'est vide et c'est complet.

Il rampe, il est si bas, que c'est en haut qu'il plaît.

Quel est son nom? Cherchez. Vous trouverez peut-être.

C'est la moitié d'un cuistre et c'est le quart d'un prêtre.

L'autre quart, c'est une ombre, un doute, un gueux flétri

Qu'eût dédaigné Vidocq, mais qu'estime Pietri.

A.C. date ce poème de la fin des années 1860 (le recueil des Années funestes est donné pour avoir été édité pour la première fois en 1898 mais il rassemble en fait des poèmes dont la publication éparpillée s'est étalée de 1852 à 1870)

Quittant Hugo, A.C. évoque les naturalistes et Zola qui est souvent représenté, à l'époque de l'assommoir, en chiffonnier. Il projette une caricature de H. Demare, dans La Grenouille, du 15 février 1877 – au passage, il est amusant de se nommer Demare et de se retrouver dans la grenouille quand on s'attendrait à l'inverse! Non? Oui? Vous y êtes? Ce n'est pas très bon, comme calembour, mais c'était tentant, avouez!

Zola1

Zola2

Zola3

Ci-contre le dessin de Demare, puis un autre qu'A.C. a projeté ensuite, suivi d'un troisième que je n'ai pas retrouvé.

Caricature ultime de Zola ramassant les papiers de Denis Poulot, auteur du Sublime, ouvrage qui a servi à Zola pour L'assommoir.

Ce sont les derniers soubresauts de la geste du chiffonnier dans le paysage littéraire, dit A.C., du moins au titre de paradigme du littérateur.

Célestin Nanteuil-Affiche

Il projette alors ce qu'il nomme une curiosité, une affiche de Célestin Nanteuil, pour la Revue Anecdotique lancée en avril 1855.  Publiée par Poulet-Malassis, cette revue voulait ressusciter les "Nouvelles à la main" qui avaient cours depuis le XVI° siècle (la pratique en était née à Venise) et traitaient, avant l'invention des journaux, d'événements divers (souvent des affaires de Cour ou politiques). Les "Nouvelles à la main" avaient connu un grand développement aux XVII° et XVIII° siècles. La Revue anecdotique se promettait de renouer avec le genre, en  rapportant sur un ton léger, plaisant,  le meilleur de l'actualité du monde littéraire; et l'affiche montre une jeune et belle chiffonnière, équipée d'ailes comme une déesse de la mythologie, personnifiant, qui sait, Némésis - mais à ce titre  moins la vengeance que la juste distribution, avance A.C. Célestin Nanteuil, nous dit-il, avait l'estime de Baudelaire qui pensa un temps à lui pour le frontispice de la seconde édition des Fleurs du mal. On a donc ici une allégorie agréable du commérage en cette chiffonnière ailée, mais qui reste une rareté, le chiffonnage étant plutôt associé au rapportage, dont la proximité avec reportage - terme né dans ces années-là -  n'est pas sans conséquence sur le succès immédiat de ce néologisme, associé bien sûr à reporter (en attendant Tintin).

Est alors projetée une vue  d'un numéro du journal Scapin, qui s'annonce comme Gazette parisienne et "journal non politique", avec la première image, dit Compagnon, d'un reporter, qui apparaît de fait en chiffonnier, nanti d'une hotte et d'un crochet.

Pour terminer, on voit réapparaître Jules Vallès, qui utilise – dernier exemple de la séance - la métaphore du chiffonnage littéraire, mais pour évoquer ses débuts et la rédaction de l'article de 1861 – intitulé Le réfractaire - qu'il affirme, dans L'insurgé,  marquer ses débuts dans la carrière littéraire. A.C. lit : J'ai jeté de l'encre de tous les côtés. Des passages entiers sont comme des bandeaux de taffetas noir sur l'œil, ou comme des bleus sur le nombril! Je me suis coupé avec les ciseaux, piqué avec les épingles; des gouttelettes de sang ont giclé sur les pages – on dirait les mémoires d'un chiffonnier assassin!

Ceci, dans le texte de Vallès fait suite à une courte mise en contexte : J’ai profité de ce que c’était dimanche et de ce que je n’allais pas au bureau, pour mettre la dernière main à mon ouvrage, et achever de recopier.

Vite, relisons-nous !… Des ciseaux, des épingles ! Il faut retrancher ceci, ajouter cela !

Faute de quoi, on peut se demander, dans le texte projeté, ce que viennent faire les outils blessants évoqués!

Soulignant l'image négative ici affirmée du chiffonnier, qui n'est pas vu, ainsi qu'il le fut un temps,  comme un philosophe,  mais comme un charognard, A.C. retient, trois (courts) chapitres plus loin dans le même texte, quelques lignes supplémentaires : J’ai fait mon style de pièces et de morceaux que l’on dirait ramassés, à coups de crochet, dans des coins malpropres et navrants. On en veut tout de même, de ce style-là ! … Et voilà pourquoi je bouscule de mon triomphe ceux qui, jadis, me giflaient de leurs billets de cent francs et crachaient sur mes sous.

Depuis la commune, Vallès n'a plus aucune sympathie pour le chiffonnier, qu'il n'a pas vu sur les barricades, mais le soir, après les affrontements, fouiller dans les décombres pour y chercher sa fortune. Voilà! dit A.C., l'image du chiffonnier littéraire ou littérateur a fait son temps. Elle a rayonné sur la période 1820-1880, et maintenant, elle s'efface.

Je me demande du coup ce qu'il va vouloir raconter dans les deux heures qui lui restent à assurer, next week.

En attendant, quid de cette leçon du 29/3, que j'achève d'écrire, si l'on peut dire, ce 28/4?

Reconnaître d'abord que je ne suis pas à l'avance. Ensuite, que cette plaisanterie qui consiste à jongler avec la vidéo en ligne pour rester au plus près du "prononcé" comme on dit, et du "projeté", comme on voit, est assez masochiste et prend un temps fou.

Intérêt? Pratiquement aucun, sinon que ça occupe. D'accord, mais ça occupe un peu en vain. Or, j'ai d'autres fers au feu. Donc?

Donc rien. Je tiens à finir ce que j'ai commencé. J'ai comme cela ramé il y a quelques années pour rendre compte, chapitre après chapitre, de ma lecture de l'Ulysse de Joyce. Un pensum qui ne valait pas le volume de sueur qu'il m'a coûté. Mais enfin, qui a été fait, surtout parce qu'il avait été dit qu'il le serait.

Faire ce qu'on a dit qu'on ferait est une discipline assez pénible, mais qui dispense de l'œil hugolien, dans la tombe, en train de vous regarder!

Il faudrait alors, et parfois je m'y attache, ne rien annoncer de ses intentions. On y gagne au moins de pouvoir en changer!

Bon, tout ça, c'est un peu du vent.

La leçon elle-même?

Eh bien, Antoine Compagnon m'a semblé aussi content que d'habitude. Je ne crois pas que la littérature ait considérablement avancé entre le début et la fin de la séance, mais il a parlé, le ton gourmand, en faisant ces gestes ronds et précieux qu'il affectionne, et son public chéri - comme disait Desproges (Public chéri, mon amour!) à l'entame de ses prestations – a bu du petit lait.

Moi j'ai gratté, consciencieux.

Je m'en remets à Cyrano : Et puis, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!

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01 avril 2016

DIABLE, DIABLE ! CHRONOS EN JUIF ERRANT?

Voyons un peu cette Leçon du 15 Mars 2016.

Le cheveu n'a pas raccourci depuis la semaine dernière, la chemise est bleue, la cravate aussi, plus foncée, le costume gris sombre. Le bracelet-montre est resté orange et le cadran rectangulaire. La civilité, l'understatement et l'arrondi sont toujours là pour un court plaidoyer pro domo liminaire. Des réserves sur son cours sont parvenues jusqu'à lui, semble-t-il, qu'il n'évoque qu'à travers une coquetterie – en substance :  Vous n'avez peut-être pas tous la même sympathie que moi pour les chiffonniers et, après y avoir songé, je ne prolongerai pas ce cours l'année prochaine . Il argumente un peu, en défense : il ne s'agit pas d'un parcours seulement ou strictement littéraire, mais d'une approche plus globale, culturelle et politique de cette période charnière que fut l'enchaînement Restauration – Monarchie de Juillet – Second Empire, avec la figure prétexte et centrale du Chiffonnier, figure imprécise, immature en amont, périclitante, en route pour l'obsolescence, après.

THÈME DU JOUR? D'abord, la première image populaire du chiffonnier, celle du diable. Un bon diable, gentil garçon, mais enfin un diable. Et nous voici commençant par Jules Janin et Le livre des Cent-et-un (rappel : Les Cent-et-un était un groupe de 101 écrivains (Jules Janin, Charles Nodier, Béranger, Chateaubriand, A. Karr, Lamartine, etc.) ayant offert chacun un texte au libraire Ladvocat pour cette publication sur la capitale) en 1831, ouvrage d'abord annoncé dans la presse sous le titre Le diable boiteux à Paris, allusion au Diable boiteux de Lesage, cet Asmodée qui transporte sur les toits de Madrid un étudiant qui l'a libéré de sa bouteille et lui fait ainsi découvrir des vies et aventures diverses, maison par maison. L'Asmodée de Lesage devient, chez Janin, voyageant dans le temps, chiffonnier …     

      LesageDiableBoiteux  Le livre des 101

Texte (0): Plus tard il s'est chargé d'une hotte de chiffonnier. Il a cherché les mœurs et les histoires dans tous les égouts de Paris. Naguère il était sur les toits brillants de lumières, nous l'avons vu dans les carrefours un falot à la main; le croc informe avait remplacé l'élégante béquille; autrefois il écrivait ses livres sur le dos de la Fiction, jolie prostituée aux cheveux parfumés, qui lui prêtait sa blanche épaule, accroupie à moitié, et souriant avec intelligence; le voilà qui change de caractère à présent, à présent c'est à lui de s'accroupir, le voilà les deux genoux dans la boue qui écrit ses tablettes sur la borne. Asmodée! Véritable démon! Spirituel fou! Inépuisable critique! Même dans sa hotte il a trouvé des choses charmantes, même sur la borne il a écrit des chefs-d'œuvre! Hélas, c'était encore le bon (…)

Le Jules Janin qui écrit cela, dit A.C., c'est le romancier de La femme guillotinée, ce n'est pas encore le futur notable qui condamnera Felix Pyat pour l'épisode scénique de la couronne dans le tas d'ordure lors de la représentation en situation du Chiffonnier de Paris.

Commentant brièvement la couverture du Livre des Cent-et-un, il éclaire les allusions de Janin, la béquille est celle de l'Asmodée boiteux de Lesage et outre Diogène en bas à gauche de l'illustration d'Henri Monnier, on trouve à droite Louis-Sébastien Mercier rédigeant son Tableau de Paris au coin d'une borne.

Le coin de la borne apparaît là comme la bouche de la vérité et le livre de Mercier rejoint celui de Lesage comme grande référence de cette littérature panoramique (c'est le mot de Walter Benjamin pour les Physiologies) en vogue au milieu du siècle.

La grande ville

Projetant une affiche (1842) de présentation de La grande ville. Nouveau tableau de Paris, ouvrage déjà cité qui regroupe des contributions de Balzac, Dumas … avec des dessins de Gavarni, Daumier …,  A.C. commente la présence de deux diables, l'un en haut à droite, soulevant le rideau de scène, l'autre, en bas à gauche, peintre à son chevalet, en soulignant que c'est ici désormais le diable qui nous ouvre aux curiosités de la ville.

L'identification du diable en cicerone de Paris et du chiffonnier est explicite dans les deux volumes du Diable à Paris, publiés par Hetzel  en 1845-46 pour concurrencer Les Français peints par eux-mêmes paru en 1840. Il s'entoure pour cela des mêmes collaborateurs tant pour les textes que pour les dessins. Lui-même, Hetzel, sous un pseudo (P.J. Stahl), rédige le prologue : Comment il se fit qu'un diable vint à Paris et comment se livre s'ensuivit.

A.C. lit : Satan, qui s'ennuyait, visita un jour l'enfer, et il y rencontra un nombre disproportionné de parisiens et de parisiennes, ce qui l'étonna, et il envoya son diablotin Flammèche, qui était son petit secrétaire, comme ambassadeur à Paris, pour qu'il lui donne chaque semaine des nouvelles de cette ville démoniaque. Flammèche descendit donc sur le Boulevard [des Italiens] déguisé en dandy parisien. Tombé aussitôt amoureux, il cherche des collaborateurs pour rédiger les lettres hebdomadaires à Satan, et chacun mit à sa disposition, ceux-ci leur plume, ceux-là leur crayon.

Diable_à_Paris_fronstispice

Il projette alors le frontispice "très connu mais qu'il faut replacer dans son contexte" de Gavarni, où le diable-émissaire a les attributs (croc, hotte, lanterne) du chiffonnier, et se tient solidement campé sur un plan de Paris, un pied sur chaque rive de la Seine.

Le diable comme guide dans Paris est une idée parallèle à celle du diable chiffonnier qui est un lieu commun depuis une dizaine d'années, soulignée par le titre d'un petit livre de 1823, en clin d'œil à Lesage,  Le petit diable boiteux ou le guide anecdotique des étrangers à Paris.

A.C. projette une vignette de Bertall (Charles Albert d'Arnoux, dit) incluse dans Le Diable à Paris que je n'ai pas retrouvée, représentant Flammèche entouré de ses collaborateurs et scrutant une jonchée de papiers répandus au sol.

Le commentaire traîne. On entend, à propos de la dualité chiffonnier-homme et chiffonnier-meuble: tiroir et miroir, termes qui se vaudraient,  "un peu comme dans le deuxième spleen de Baudelaire":

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.


Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,


De vers, de billets doux, de procès, de romances,


Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,


Cache moins de secrets que mon triste cerveau.


C'est une pyramide, un immense caveau,


Qui contient plus de morts que la fosse commune.


Je suis un cimetière abhorré de la lune,


Où comme des remords se traînent de longs vers


Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.


Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,


Où gît tout un fouillis de modes surannées,


Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,


Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.


Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,


Quand sous les lourds flocons des neigeuses années


L'ennui, fruit de la morne incuriosité,


Prend les proportions de l'immortalité.


Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !


Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,


Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux ;


Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,


Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche


Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

                                                                                 J'ai bien vu le tiroir, je cherche le miroir. Discret miroir des souvenirs, sans doute …  

Nouveau dessin de Bertall, non trouvé, qu' A.C. commente (il s'agit d'une table des matières où la hotte de Flammèche déverse des papiers sur lesquels sont écrits les noms de tous les collaborateurs du livre …)

Affiche Flammèche

Projection, derechef, de l'affiche annonçant la publication du livre, en souscription … ce n'est que la reprise du frontispice de Gavarni déjà reproduit ci-dessus.

 Nouveau dessin, non trouvé, de Gavarni.

Puis, dessin de Jean Gigoux dans la revue américaine The New World, une revue de New-York. Dessin trouvé à cette adresse (on peut s'y rendre)Il est sous-titré : An old chiffonnee, drawn in Paris, by M. Gigoux"Chiffonnee" amuse A.C.

Projection d'un dessin de Charlet, représentant un invalide, assis, regardant deux enfants qui jouent à ses pieds avec son bicorne (c'est un ancien militaire) et sa béquille. Et devant ce tableau, vous comprenez, nous dit A.C., pourquoi Baudelaire n'aimait pas beaucoup Charlet. Je comprends … plus ou moins. Et je n'ai pas trouvé le tableau.

De là, A.C. reprend l'épisode du chiffonnier dans Balzac (Une double famille) qu'il avait présenté dans le leçon du 9 février. Il ne s'était pas, sauf erreur, alors, tellement étendu. Il raconte davantage, aujourd'hui : Dans cet épisode, dit-il, le héros se servait du chiffonnier comme instrument d'un plan diabolique, pour se venger du monde. Il avait souffert de sa vie doublement adultère et il allait demander à ce chiffonnier à qui il allait donner un billet de mille francs, avec ce billet de mille francs, de faire le mal, "… te disputer, battre ta femme, crever les yeux de tes amis , etc.", et il lui disait, "ne change rien à ce programme ou le diable saurait, tôt ou tard, se venger de toi", puis il s'éloignait en disant, "Voilà mon compte soldé avec l'enfer". Il y a donc, estime A.C., un rapport très proche du chiffonnier et du diable, boiteux ou pas,  et ils sont étroitement associés dans l'imagination littéraire, non seulement avec un intention ironique (Le diable à Paris, édité par Hetzel) ou perverse, comme ici, mais même, dans d'autres textes, avec une intention beaucoup plus grave, comme dans un très beau passage, dit-il, d'Hugo en 1842 (dans Le Rhin, Lettres à un ami) , où ce dernier a découvert un chiffonnier dans une allégorie médiévale de Satan le jour du jugement dernier , en visitant la cathédrale de Fribourg, en Suisse .

Texte (1) projeté et lu : Or, en ce temps-là même, il était arrivé au diable une aventure désagréable et singulière. Le diable a coutume d'emporter les âmes qui sont à lui dans une hotte, ainsi que cela peut se voir sur le portail de la cathédrale de Fribourg en Suisse, où il est figuré avec une tête de porc sur les épaules, un croc à la main et une hotte de chiffonnier sur le dos; car le démon trouve et ramasse les âmes des méchants dans les tas d'ordures que le genre humain dépose au coin de toutes les grandes vérités terrestres ou divines. Le diable n'avait pas l'habitude de fermer sa hotte, ce qui fait que beaucoup d'âmes s'échappaient, grâce à la céleste malice des anges. Le diable s'en aperçut et mit à sa hotte un bon couvercle orné d'un bon cadenas. Mais les âmes, qui sont fort sub- (…)  

Jugement dernier - Cathédrale Fribourg

On ne connaît pas, dit Compagnon, la source de ce récit d'Hugo. Il commente un peu la sculpture …  et en incidente, signale qu'il ne s'attendait pas en préparant ce cours "à être à ce point réconcilié avec Hugo" (j'ignorais leur mésentente) mais qu'il lui faut prendre acte de ce que ce dernier est bien le grand chiffonnier de la période: "c'est lui qui explore le plus systématiquement toutes les virtualités de ce système du chiffonnage avec des métaphores et des allégories qui n'en finissent pas". 

A propos de la tête de cochon du diable de la sculpture, A.C.  souligne que chaque fois qu'un chiffonnier est symbolisé par un animal, c'est le cochon, sans doute parce qu'ils ont en commun le traitement des ordures. Le cochon est le grand chiffonnier de la nature. Il utilise, au passage, l'expression latine res derelictæ, qui désigne "les biens laissés de côté par leur propriétaire, lequel a ainsi abandonné tout droit dessus". Il s'agit, pour revenir au français, de biens en déréliction.

Puis, à propos des chiffonniers représentés en cochons, A.C. rebondit jusqu'à Charles Cochon de Lapparent, membre éminent du Comité des Recherches de la révolution française – comité souvent associé à la chiffonnerie, créé pour enquêter sur d'éventuels complots contre-révolutionnaires – Charles Cochon que son patronyme prédestinait plus que tout autre à des caricatures de ce type!  A.C. exhibe un portrait et deux desins.

Cochon_Lapparent_CharlesCochon de Lapparent 2Cochon de Lapparent 3

Dans le second, on peut voir, dit-il, Cochon de Lapparent  "piétinant la constitution de l'an III et tentant de déterrer les symboles de la royauté au pied d'un arbre de la liberté". Cochon de Lapparent qui est, il insiste, le chiffonnier par excellence de la Révolution française, ajoutant : " Il est vrai que la révolution française a fait grand usage de l'imagerie du cochon puisque c'est comme cela que Louis XVI est représenté à partir du moment de la fuite à Varennes". Et c'est ce dernier qui est l'objet de la première des deux caricatures précédentes. Sur l'origine des représentations de Louis XVI en cochon, A.C. évoque en passant la rumeur, basée sur un récit de Camille Desmoulins, qui veut que le roi ait dû son arrestation à Varennes au retard pris en faisant étape à Sainte-Menehould et trop longue table pour y manger du pied de porc, spécialité locale (quelques rires dans l'amphi). Il projette une autre caricature porcine post-arrestation : La famille des cochons ramenée dans l'étable.

                      Pieds_de_porc_panesVarennes, le retour

A été évoqué aussi en passant, et m'a-t-il semblé, arrivant comme un cheveu sur la soupe, le conte d'Hugo écrit lors de ce séjour rhénan où il a visité Fribourg:  Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour. Texte intégral sur Gallica. On peut s'y rendre. 

Grandville1

Grandville2

Tant qu'à faire dans le dessin, A.C. nous avoue s'être dit qu'il lui manquait Grandville et, comme qui cherche trouve, il a trouvé dans Les Métamorphoses du jour une illustration de 1828 chiffonnière à son goût, où, dans le dos des personnages principaux, représentants des petits métiers parisiens, qui se disputent, officie un chiffonnier à tête de cochon, avec son vieux pantalon garance, son bonnet de coton et sa hotte numérotée .

Revenant à Hugo, A.C. souligne que, quand il identifie le diable du portail de Fribourg à un chiffonnier, il est dans la logique du siècle et retrouve un cliché contemporain. Il évoque un mot de Hugo dont je n'ai pas retrouvé la trace, disant de Dupin aîné (André Dupin, dit), personnage important du siècle, avocat, procureur général près la Cour de cassation, président de la Chambre des députés puis de l'Assemblée nationale, sénateur d'Empire, talentueux et carriériste, qu'un chiffonnier n'aurait pas ramassé son âme au coin d'une borne.

EN PARTIE II DU JOUR, A.C., après ces éléments d'exposé diabolique, annonce souhaiter maintenant analyser le rapport du chiffonnier - avec sa hotte et son crochet - au temps, sa dimension d'allégorie de Chronos, personnage des traditions orphiques - à ne pas confondre avec Cronos, roi des Titans, dévoreur d'enfants  et père de Zeus.Chronos_by_Santo_Saccomanno_1876,_Cimitero_monumentale_di_Staglieno Cronos

Edmond Texier en 1852, veut ainsi ajouter un nouveau tableau de Paris, tant tout passe et se transforme.

Texte (2) projeté et lu : Oui, tout a été exploité, et cependant, tout reste encore à dire: à Paris tout change, tout se transforme, tout passe, tout disparaît pour reparaître. Le mythe de Protée peut seul donner une définition complète de cette ville fabuleuse comme la mythologie et variable comme l'atmosphère; et, à ce propos, j'ai oublié de vous signaler le côté grotesque et bouffon de la grande ville, l'empire des calembredaines, des bons mots, des réflexions saugrenues, des charges d'artistes. Depuis ce vieux rire aimé de Rabelais, si prodigieusement farci de science, de philosophie, si merveilleusement psalmodié, saccadé, prolongé jusqu'au dernier numéro du Tintamare, qui pourrait compter les charges aristophanesques, les stupéfiantes bêtises, les figurations miraculeuses et grotesques qui pleuvent dru comme grêle, et dont l'ensemble forme la caricature la plus vieille, la plus nouvelle, la plus vraie et la plus ressemblante de Paris et de ce génie français qui n'a peut-être de bien original que ce don de l'hilarité quand même, du rire fou et déboutonné au milieu des malheurs, et qui se fait du mal à soi-même pour avoir l'occasion de faire du sarcasme aux dépens des autres et à ses dépens?

Que nous restait-il donc à faire, à nous descendus dans l'arène après cent mille passés et avant cent mille à venir? Le temps a fait la place libre, et cependant nous avons pu encore glaner là où a passé l'impitoyable faucheur, le grand chiffonnier qui entasse tant de choses dans sa hotte immortelle. Avons-nous essayé de joindre notre voix à ce concert de voix, de (…)

La faux de la mort, la faux de Chronos, comme grand sept. Analogie profonde dit A.C. Et retour à Felix Pyat, décrivant sa vie …

Texte (3) projeté et lu : Enfant de Paris, je suis né je ne sais où, je ne sais quand, abandonné, comme l'orphelin que vous avez trouvé … Ma mère, l'inconnue, m'a jeté comme lui, comme tant d'autres, au malheur ou au crime … au hasard, va comme je te pousse! … Je suis de cette race de meurt-de-faim, qui ont la vie si dure et qui viennent quand même, comment? … pourquoi? … n'importe! … un champignon, du fumier de Paris, un trognon de la capitale, un des rebuts de la vieille ville, que le temps, ce maître chiffonnier, ramasse dans sa grande hotte … quand il les voit . – Depuis soixante ans, je traîne ainsi, le crochet en main, dans les rues de Paris, que je n'ai jamais quitté, où j'ai toujours vécu, où je ne suis pas mort plutôt, car, on ne peut pas appeler ça vivre, en vérité. Croiriez-vous, mam'zelle Marie, que je n'ai jamais vu la campagne, la verdure, qu'au carreau de la halle, au marché des Innocents! … Je ne sais pas pourquoi je pense à tout cela à cette heure … Ah! C'est pour vous dire que je n'ai jamais connu que les passants et les pavés …

Le chiffonnier, c'est aussi celui qui ne peut pas mourir, thème baudelairien, et qui ramasse tout, qui entasse tout, un peu comme ce gros meuble à tiroirs du deuxième spleen, variations sur le chiffonnier sentimental. Allégorie du chiffonnier comme personnification de la roue de la Fortune, également, que toujours l'on descend et que l'on remonte rarement, sauf à penser aux Cent jours, mais c'est pour retomber plus bas. Cette roue de la Fortune, c'est aussi, la roue d'Ixion qu'Hermès, suivant les ordres de Zeus que ledit Ixion avait courroucé en cherchant à séduire Hera, attacha avec des serpents à une roue enflammée et ailée, pourvue de quatre rayons et qui tourne éternellement dans les airs. Et Compagnon relit dans ses notes un passage du mauvais chiffonnier, dans Le chiffonnier de Paris, disant, lorsque sa double vie est découverte : Ma vie n'est plus qu'un long crime que je recommence toujours et contre tous, c'est la roue éternelle d'Ixion. Une fois engrené dans cet horrible rouage, il faut y passer corps et âme tout entier.

Bien sûr dit A.C., nous avons déjà évoqué cela, cette proximité du chiffonnier et des aléas de la fortune, qui en fait une allégorie moderne de sa roue, à propos du trône de même nature que  la borne, à propos de la couronne dans la hotte de Frédérick Lemaitre, renvoyant au Capitole si proche de  la roche tarpéienne, et relisant Chateaubriand, dans l'introduction aux Cent-jours (j'en cite un peu plus, car le passage excède le chiffonnier): Je vous fais voir l'envers des événements que l'histoire ne montre pas; l'histoire n'étale que l'endroit. Les Mémoires ont l'avantage de présenter l'un et l'autre côté du tissu : sous ce rapport, ils peignent mieux l'humanité complète en exposant, comme les tragédies de Shakespeare, les scènes basses et hautes. Il y a partout une chaumière auprès d'un palais, un homme qui pleure auprès d'un homme qui rit, un chiffonnier qui porte sa hotte auprès d'un roi qui perd son trône: que faisait à l'esclave présent à la bataille d'Arbelles la chute de Darius?

Berthaud, continue Compagnon, qui projette quelques lignes, va un peu plus loin dans cette analyse en 1840, à la fin de son article  (in Les français peints par eux-mêmes).

Texte (4) montré et lu : Ô prolétaires! O députés! O pairs de France! Voici bien longtemps que la guerre existe entre vous, enfants de la terre! Avez-vous peur qu'il y ait trop de joie et de félicité dans le monde, vous qui abandonnez, quand vous ne les bannissez pas, les hommes malades au lieu de chercher à les guérir. Croyez-moi, messeigneurs, prenez une autre voie. Plutôt que d'aiguiser vos dents les uns contre les autres, aimez-vous en frères, les grands et les petits, et pensez quelquefois à cette pâle chiffonnière qui, elle aussi, se plaît dans la pourriture humaine, aime la fange dans les haillons et les manteaux d'or, boit les ulcères à pleine bouche et sans cracher; terrible porte-hotte qui vous ramassera tous, et qu'on appelle LA MORT!

ENFIN, EN PARTIE III DU JOUR ….. Le chiffonnier, reprend A.C., est instrument, au bout du compte, exécuteur du jugement dernier, de la malédiction éternelle. Mais, s'il est l'instrument du jugement, il est aussi, habituel retournement, troisième dimension de la leçon en cours, la victime. Et l'on aborde cette accointance permanente, dit A.C., du compagnon de la hotte avec le juif errant. Ce mythe a constitué une partie vivante et dynamique de l'imaginaire chrétien en Occident. Il a longtemps marqué de façon essentielle le regard des chrétiens sur les communautés juives européennes, sur leur histoire et sur leur condition d'exilés, prétendant légitimer la précarité de la condition juive. La légende veut que le Juif errant soit un homme maudit de Dieu pour avoir refusé au Christ, sur son chemin de Croix, l'autorisation de se reposer sur le banc devant sa maison, lui disant: Marche! Marche! Et ce témoin de la Passion sera pour cela même condamné à vivre sans repos et à marcher sans fin, jusqu'au jour du jugement dernier. Figure douloureuse, figure inquiétante, errant à travers le monde et les siècles, celui que l'on appela Cartaphilus, Ahasverus ou Isaac Laquedem incarne par sa course l'écoulement inexorable et sans fin du sablier.

Il est intéressant de voir, dit A.C., que dans son premier texte sur le chiffonnier, partie de son Tableau de Paris, Louis Sébastien Mercier est dès le départ sensible à cette affinité de la chiffonnerie et de la judéité. Le chapitre sur le chiffonnier vient juste après celui sur le Pont-Neuf et les commerces juifs misérables alentour, ateliers de tissus qu'on appelle en yiddish, précise-t-il, des shmatès (terme désignant en fait le chiffon) et la transition se fait, chez Mercier, d'elle-même.

Texte (5) projeté et souligné, lu : (…) Ce peuple juif est riche; il défile du matin au soir des morceaux d'étoffe et de coton. Ils font de l'argent de ce qui paraîtrait à d'autres yeux , ne devoir remplir que la hotte du Chiffonnier.

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LE CHIFFONNIER

Je l'ai prononcé ce mot ignoble! Me le pardonnera-t-on? Le voyez-vous cet homme qui, à l'aide de son croc, ramasse ce qu'il trouve dans la fange, et le jette dans sa hotte. Ne détournez point la tête; (…)

Et ce renvoi du chiffonnier au juif, et au juif errant, A.C. va en chercher une nouvelle trace dans un texte écossais qu'il lit avec son épouvantable - et ce, je finis par le croire, volontairement - accent français.

Texte (6) projeté et lu (revue d'Edimbourg – 1860): In Brittany – the part with wich we are best acquainted – the rag-merchant occupies a distinguished and almost poetic position, especially in the description of Emile Souvestre and others writers. He is a kind of cross between a Wandering Jew and a gipsy; but he leaves his family in some mountain-den while he wanders about in search of his peculiar objects. He goes from farm to farm, from cabin to cot, always preceded by his melancholy cry of pillawer, uttered loudly enough to startle the women in their innermost rooms. Not a thatched roof half- (...)

Transcription : En Bretagne – la région qui nous est la plus familière – le chiffonnier occupe une position éminente et quasi poétique, surtout à travers les tableaux d'Emile Souvestre (1806-1854, avocat, journaliste, écrivain breton et féru de Bretagne, par ailleurs grand-oncle de Pierre Souvestre, l'auteur de Fantomas) et de quelques autres. Il apparaît comme une sorte de croisement entre un Juif errant et un bohémien; mais sans sa famille, laissée à l'abri dans quelque tanière rocheuse tandis qu'il chemine en quête de ses si spécifiques récoltes. Il va de ferme en ferme, de masure en bicoque, toujours précédé de ce cri annonciateur aux tons mélancoliques de "pilllawer" (le terme est de Souvestre, mais il semble que le breton utilise plutôt "pilhaouer", qui signifie "colporteur", ou "chiffonnier"), dont les sonorités puissantes vont fouailler les femmes au plus profond des maisonnées. Pas un seul toit de chaume à demi – (…)

A.C. éprouve ici le besoin de préciser ou repréciser qu'il ne faut pas confondre le chiffonnier, qui œuvre dans le chiffon, et le fripier, qui vend des habits, renvoyant encore au mime Debureau, incarné par Jean-Louis Barrault et au marchand d'habits (donc fripier) de la pantomime des Enfants du paradis, où cohabitent et se superposent les deux métiers, qu'avec la disparition des chiffonniers, le XX° siècle confond, ajoutant que par exemple, les Chiffonniers d'Emmaüs n'ont rien à voir avec le chiffonnier du XIX° siècle … avant de se relancer sur Henry Mayhew et les rues de Londres et de reprendre un paragraphe de son cours du 9/2 dernier , en rajoutant à la catégorisation alors citée de Mayhew, le street-jew, qui était le marchand d'habits.

A ce propos, le soin qu'il prend à prononcer Mayhew à l'anglaise est assez étonnant comparé au massacre de ses précédentes élocutions anglophones. Paradoxe. Il revient aux Enfants du paradis, avec comme un plaisir gourmand, pour nous rappeler que Lacenaire y dit à Jéricho : Marchand d'habits, marchand d'amis, façon de le traiter de mouchard. Jéricho étant "bien sûr" juif par surcroît, porteur d'un sobriquet quand son vrai nom est Josué. J'ajouterai ici qu'on trouve, dans un billet enthousiaste consacré au film sur le net (http://djayesse.over-blog.com/2016/01/les-enfants-du-paradis-marcel-carne-1945.html), ces précisions: Jericho, c’est le mal-aimé. Le solitaire. Le Juif errant. Il est répugnant, avare, veule et indiscret. A l’origine, c’est Le Vigan qui devait l’interpréter, mais la Libération arrivant, il s’enfuit ( à Sigmaringen, en compagnie de Louis-Ferdinand Céline) et est remplacé par Pierre Renoir. On y a certainement perdu. Alors que Garance attire l’amour de tous, Jericho attire la haine générale. Il est méprisé de tous (…). A.C. ne dit pas autre chose, mais montre deux photos, de Pierre Renoir et de Robert Le Vigan.

Pierre Renoir              Robert Le Vigan

Les chiffonniers, dans l'imagination du XIX° siècle, reprend Compagnon, descendent donc comme les colporteurs, du Juif errant, de Ahasvérus, le héros romantique mis à la mode par Edgar Quinet dans son poème en prose de 1833 paru sous ce titre, au début de la monarchie de Juillet (une étude universitaire autour de l'œuvre est ici)

Texte (7) de Quinet, projeté et lu : [Ahasvérus vient de dire au Christ : Devin, sors de mon ombre. Ton chemin est devant toi. Marche, marche.]

Le Christ:

Pourquoi l'as-tu dit? Ahasvérus. C'est toi qui marcheras jusqu'au jugement dernier, pendant plus de mille ans. Va prendre tes sandales et tes habits de voyage; partout où tu passeras, on t'appellera: LE JUIF ERRANT. C'est toi qui ne trouveras ni siège pour t'asseoir, ni source de montagne pour t'y désaltérer. A ma place, tu porteras le fardeau que je vais quitter sur la croix. Pour ta soif, tu boiras ce que j'aurai laissé au fond de mon calice. D'autres prendront ma tunique; toi, tu hériteras de mon éternelle douleur. L'hysope germera dans ton bâton de voyage, l'absinthe croîtra dans ton outre; le désespoir te serrera les reins dans ta ceinture de cuir. Tu seras l'homme qui ne meurt jamais. Ton âge sera (…)

 

Hysope

Pour information, ci-contre (source wikipédia) : L’hysope, hysope officinale ou hyssope est un arbrisseau vivace de la famille des Lamiacées, originaire des environnements de type garrigue dans les régions méditerranéennes. 

Le personnage, dit A.C. est récupéré par Eugène Sue (Le juif errant) puis Alexandre Dumas (Isaac Laquedem – roman inachevé). Il évoque Nicolas Brazier, en 1834, dans l'une des premières physiologies du chiffonnier, parlant de celui-ci comme du Juif errant de la société  qui, avant l'homme dans la foule d'Edgar Poe et de Baudelaire, marche toujours, toujours, sans jamais arriver. Et dans Le chiffonnier de Paris, de Felix Pyat, le mauvais chiffonnier, lorsque son forfait est découvert, s'écrie: Allons, marche, Juif errant du crime. Personnage central, donc, du XIX° siècle, au point que symptomatiquement, dans L'histoire de l'imagerie populaire de Champfleury, en 1869, il y a une bonne centaine de pages sur l'imagerie du Juif errant.

Ici, dit Compagnon, on ne peut éviter un personnage très important du siècle, sorte de croisement du juif errant et du chiffonnier, une sorte d'alter ego de Liard, une sorte de double, jamais bien loin de lui. Il s'agit de Chodruc-Duclos qui a hanté des années durant, sous la restauration et la monarchie de Juillet, les colonnes du Palais-Royal …  que lui-même traverse, nous confie-t-il, pour venir de chez lui faire son cours au Collège de France, espérant chaque fois y croiser le bonhomme, et chaque fois en vain.

Prenant les devants, car il avait été cité dans la leçon du 2/2/2016, en rendant compte de celle-ci, j'ai déjà indiqué une référence très complète et passionnante sur le personnage, et j'y renvoie : http://www.paris-pittoresque.com/perso/5.htm .

On y trouve, et au-delà, les éléments fournis par A.C. Celui-ci, pendant ce temps, projette diverses représentations de ce clochard mythique, qui fut dans ses débuts, un dandy.

Chodruc 1Chodruc 2Chodruc 3      etc.

Mais il ajoute à ma cueillette antérieure, des vers à Chodruc consacrés, cités par Charles Yriarte, journaliste du milieu du siècle, dans ses Célébrités parisiennes, et tirés d'un long poème d'Auguste Mery, publié dans le journal Némésis.

Sauf erreur, Auguste Mery était double et sous sa présentation contractée, A.C. désigne Auguste Marseille Barthélémy et Joseph Méry, inséparables compagnons qui  menèrent une collaboration de plume si étroite qu'on ne peut pas distinguer leurs personnalités respectives dans leur travail commun (source: net).

Texte (8) projeté et lu :

Sur cette obscure plèbe errante dans l'enclos

Autant plane et surgit l'héroïque Duclos:

Dans cet étroit royaume où le destin les parque,

Les terrestres damnés l'ont élu pour monarque;

C'est l'archange déchu, le Satan bordelais,

Le Juif-Errant chrétien, le Melmoth du palais;

Jamais l'ermite Paul, le virginal Macaire,

Marabout, Talapoin, Fakir, Santon du Caire,

Brame, Guèbre, Parsis adorateur du feu,

N'accomplit sur la Terre un plus terrible vœu:

Depuis sept ans entiers, de colonne en colonne,

Comme un soleil éteint ce spectre tourbillonne;

Depuis le dernier soir que l'acier le rasa,

Il a vu trois Véfour et quatre Corazza;

Sous ses orteils, chaussés d'éternelles sandales,

Il a du long portique usé toutes les dalles;

Être mystérieux qui, d'un coup d'œil glaçant,

Déconcerte le rire aux lèvres du passant;

Sur tant d'infortunés, infortune célèbre!

                                                                                  Je trouve personnellement ça fort rigolo et réussi! A.C. ne commente pas les références, amusantes ou énigmatiques. Melmoth, l'homme errant ayant passé un contrat avec Satan, dans le roman gothique anglais de Charles Robert Maturin et dont Balzac a même fait une nouvelle (Melmoth réconcilié – 1835). Pour Macaire, même virginal, il y en a trop, tous saints, pour que je sache trancher ou alors (?) Macaire le Grand, moine égyptien du IV° siècle à la sainteté si précoce et dont la Légende Dorée rapporte qu'ayant tué une puce qui l'avait piqué, il demeura nu dans le désert durant six mois pour expier de s'être ainsi vengé du mal qu'elle lui avait fait. Par sa proximité avec Marabout et Fakir, Talapoin désigne sans doute un moine  de Thaïlande ou de Birmanie (Hugo y fait référence dans Les Misérables, parlant de  ces pays où les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers, les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au fourmillement vermineux ) – car le terme s'applique aussi à un petit singe de la famille des cercopithèques (!). Pour Santon, je m'en remets à Hugo ci-dessus pour l'assimiler comme prédicateur égyptien ou peu s'en faut. Guèbre? Le terme guèbre serait le nom donné à ceux des adeptes de la doctrine religieuse créée par Zoroastre, prophète de Perse, qui s'adonnaientà des sacrifices rituels d'animaux pour honorer le dieu Ahura Mazda. Les Parsis sont une autre communauté zoroastrienne, adorateurs effectivement du feu.  Plus loin, Véfour et Corazza sont clairement des allusions à ces deux grands noms parisiens qui officaient au Palais Royal dans le café et la restauration depuis les années 1780. Le dénombrement fait peut-être référence à des changements de propriétaire ou de style (?) … ou n'aide qu'à la versification .

Pendant ce temps, A.C. parle d'Hugo parlant de Duclos.

Texte (9) projeté et lu:

Paris combine dans un type inouï, qui a vécu et que nous avons coudoyé, la nudité grecque, l'ulcère hébraïque et le quolibet gascon. Il mêle Diogène, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux numéros du Constitutionnel et fait Chodruc Duclos.

Personnage important, emblématique, redit Compagnon, adhérant à cette vision "en 3D" de Hugo qui porte sur la philosophe antique, la référence biblique et le "type" moqué et ridicule apparu dans le  théâtre de la fin du XVI° siècle. Chodruc Duclos important pour Hugo, souligne A.C., souvent par lui cité et en particulier – à son étonnement – dans l'introduction au Paris-guide de l'exposition de 1867, où il le traite de chiffonnier des Siècles, qui fouille au coin d'une des bornes de Paris les plus tragiques (celle sur laquelle l'assassin d'Henri IV est monté pour pouvoir accéder au carrosse et frapper le roi).

Texte (10) projeté et lu :

Le sous-sol de Paris est un receleur; il cache l'histoire. Si les ruisseaux des rues entraient en aveu, que de choses ils diraient! Faites fouiller le tas d'ordure des siècles par le chiffonnier Chodruc-Duclos au coin de la borne de Ravaillac! Si trouble et si épaisse que soit l'histoire, elle a des transparences, regardez-y. Tout ce qui est mort comme fait est vivant comme enseignement. Et surtout ne triez pas. Contemplez au hasard.

Du chiffonnier symbolisant Chronos, A.C. déduit que la hotte est une métaphore du temps comme totalité, comme sommation des siècles, figurant l'espérance de la fin et l'attente éternelle. Comme le juif errant, le chiffonnier marche sans répit parce qu'il est condamné à vivre à perpétuité, à marcher à jamais sous son fardeau et cela renvoie, dit A.C., au fantasme mélancolique de l'impossible mort, analysé dans les Fleurs du mal par Jean Starobinski (qui parle d'immortalité mélancolique) ou par John E. Jackson ( Professeur de littérature française à l'université de Berne).

A.C. souhaite prendre encore deux exemples.

Le premier chez Hugo, dans un poème de 1859, Jour de fête aux environs de Paris, qu'on trouve dans les Chansons des rues et des bois.

Texte (11) projeté et lu:

Le buveur chancelle à la table

Qui boîte fraternellement.

L'ivrogne se sent véritable;

Il oublie, ô clair firmament,

Tout, la ligne droite, la gêne,

La loi, le gendarme, l'effroi,

L'ordre; et l'échalas de Suresnes

Raille le poteau de l'octroi.

La charrette roule et cahote;

Paris élève au loin sa voix,

Noir chiffonnier qui dans sa hotte

Porte le sombre tas des rois.

                                                          Je trouve personnellement le cinquième vers ici cité "mal foutu", le rythme accroche, il suffisait pourtant d'une inversion : La ligne droite, tout, la gêne, et la musique coulait mieux pour cet octosyllabe tel quel un peu boiteux. Passons. A.C. voit là une sorte de Vin des chiffonniers de Hugo, souligne l'allusion à la boiterie, évoque donc le Diable boiteux, dit qu'il s'agit d'un jour de fête, un dimanche ou un jour férié, et devant cet ivrogne rimé de ce peut-être dimanche, repense au dessin de Charlet et à sa légende , Et pourtant, voilà comme je serai dimanche.  Pour l'échalas, il s'agit, dit-il, d'un mauvais vin, on disait le jus d'échalas, par référence aux bouts de bois qui servaient à supporter les ceps de vignes, et qui, s'ils raillent le poteau de l'octroi, c'est que pour boire ce vin moins cher qu'ils désignent, il faut aller "au-delà des barrières" (dudit octroi).

A.C. avoue aimer beaucoup le dernier quatrain, où le Noir chiffonnier peut être noir de crasse, mais aussi noir comme on le dit d'un homme ivre, où le tas évoque le nombre mais aussi les tas d'ordure, où c'est Paris qui est devenu un chiffonnier et qui a moissonné tant de rois, et il rappelle qu'au portail de la cathédrale de Fribourg, derrière le diable-chiffonnier à tête de porc portant sa hotte étaient encordées des femmes, mais aussi un roi portant sa couronne …

S'ajoute à ceci une notation de Hugo que l'on trouve dans des fragments pour la Légende des siècles où il associe la guillotine à l'ancien régime: Guillotine, le chiffonnier à la hotte fleur-de-lysée, image assez extraordinaire, dit A.C., qui associe le bourreau de l'ancien régime et celui de la Terreur et qui assimile la guillotine à son chiffonnier de Paris, celui qui dans sa hotte porte le sombre tas des rois. La hotte fleur-de-lysée, c'est le panier où tombe la tête décapitée du monarque.

Second exemple, pour finir, pris chez Baudelaire et qui date de 1853, et figure dans Confession, poème des Fleurs du mal.

Texte (12) projeté et lu :

Et le long des maisons, sous les portes cochères,

Des chats passaient furtivement,

L'oreille au guet, - ou bien, comme des ombres chères,

Nous accompagnaient lentement.

Pauvre ange elle chantait votre note criarde,

"Que rien ici-bas n'est certain,

Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,

Se trahit l'égoïsme humain;

Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte,

- Que tout craque, amour et beauté,

Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte

Pour les rendre à l'éternité!"

POUR NE PAS S'EN PRIVER ... je donne le exte intégral  du poème :

Une fois, une seule, aimable et douce femme,

A mon bras votre bras poli


S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme


Ce souvenir n'est point pâli) ;


 

Il était tard ; ainsi qu'une médaille neuve


La pleine lune s'étalait,


Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,


Sur Paris dormant ruisselait.


 

Et le long des maisons, sous les portes cochères,


Des chats passaient furtivement,


L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,


Nous accompagnaient lentement.


 

Tout à coup, au milieu de l'intimité libre


Éclose à la pâle clarté,


De vous, riche et sonore instrument où ne vibre


Que la radieuse gaieté,


 

De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare


Dans le matin étincelant,


Une note plaintive, une note bizarre


S'échappa, tout en chancelant


 

Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,


Dont sa famille rougirait,


Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,


Dans un caveau mise au secret.


 

Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde :


" Que rien ici-bas n'est certain,


Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,


Se trahit l'égoïsme humain ;


 

Que c'est un dur métier que d'être belle femme,


Et que c'est le travail banal


De la danseuse folle et froide qui se pâme


Dans un sourire machinal ;


 

Que bâtir sur les coeurs est une chose sotte ;


Que tout craque, amour et beauté,


Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte


Pour les rendre à l'Éternité ! "


 

J'ai souvent évoqué cette lune enchantée,


Ce silence et cette langueur,


Et cette confidence horrible chuchotée


Au confessionnal du coeur.

Revenons à A.C. qui nous dit , revoici donc ici les chats, ces chats errants de Paris qui ont des raisons sérieuses de craindre le croc des chiffonniers, et puis voici la hotte; amour et beauté sont destinés à passer, à se retrouver  au rebut, et cette hotte, c'est celle du chiffonnier, comme l'avait déjà signalé Jean Pommier dans sa Mystique de Baudelaire, en renvoyant d'ailleurs au Chiffonnier de Paris de Felix Pyat pour l'interpréter comme une allégorie du temps. Il remontre une caricature déjà montrée de Gavarni sur le bal masqué de l'Opéra, où un chiffonnier est figuré, sans qu'on sache s'il s'agit d'un travesti ou d'un véritable homme du métier qui  s'est introduit là, et qui dit à deux femmes en domino, Je ramasse toutes vos vieilles blagues d'amour. Ramassant tout, emportant tout, le chiffonnier est le Chronos de la vie moderne, et de la ville moderne. Comme il y a un peintre de la vie moderne (référence à Baudelaire, parlant de Constantin Guys), il y a un Chronos de la vie moderne et le crochet de fer a remplacé la faux du dieu, pour symboliser la mort, ou pour la donner. Il projette une lithographie de Daumier parue dans le Charivari, en juillet 1867, juste avant le décès de Baudelaire souligne-t-il, qui représente la mort en chiffonnier,  en même temps qu'avec explicitement des caractéristiques de Chronos, la barbe blanche quand celle du chiffonnier est traditionnellement noire, la tunique au lieu du pantalon garance, l'énorme faux et – l'affaire se situe à la fois lors de l'exposition universelle de 1867 et juste après les négociations diplomatiques consécutives à la guerre austro-prussienne de 1866 – avec cette légende : Elle en a usé des papiers la diplomatie en 1867. De quoi faire joliment des cartouches!

Et c'est la mort qui est annoncée dans ces cartouches du chiffonnier.

Etc.

Et pour finir, car l'heure est dépassée déjà depuis plusieurs minutes, un Merci! traditionnel et terminal.

 

                       ***************************************************************

 

Que dire de plus de tout cela et après tout cela? On est dans une immense progression immobile qu'Antoine Compagnon semble trouver jubilatoire, se réjouissant de lire telle ou telle phrase, la faisant rouler dans sa bouche avec gourmandise, retournant à quelque allusion antérieure qui le fait sourire intérieurement. Il s'ébroue dans un dix-neuvième siècle où il a ses aises, et un public visiblement acquis vient là comme on va au jardin d'enfant voir des gamins rieurs savourer leur propre contentement, pour ensuite applaudir à leurs réjouissantes et inattendues galipettes.

Une sorte d'éternel jeune homme, étonné de tout son savoir et content de le savourer en nous en faisant témoins?

 

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21 mars 2016

COMPTE-RENDU DU 8 MARS 2016

Puis la vidéo vint!

Et l'image éclairante

Illustrant le propos

Nous fut comme un repos

Succédant à l'attente.

                                                                                                      Mais encore … ?

Les cheveux moins courts que d'ordinaire et la veste de ce jaune verdâtre dit caca d'oie après avoir été nommé merde d'oyson au XVII° siècle, puis merde d'oie au début du XVIII° et jusque chez Stendhal en 1835, avant une première attestation sous sa forme moderne en 1842 (source Wikipédia). Chemise d'un rose fané et cravate rouge. Elégance. Bracelet de montre orange. Rectangulaire, la montre. Antoine Compagnon véhicule une indiscutable image de gendre idéal. 

Le geste est d'une souplesse précieuse, là pour donner de la force aux groupements accentués de mots dans une lecture qui se veut persuasive. Il y a au fond ici toute une scénographie  de la conviction qui pourrait viser à donner de la profondeur à des banalités et obtient parfois ce résultat. Peut-être est-ce là tout ou partie du ressort du succès du cours. 

L'écoute audio, privée de ces artifices, se réduit à une sorte de mélopée hypnotique dans laquelle l'auditeur se noie. 

Etonnant contraste.

Et sur le fond ?

Il y a eu, ce mardi 8 mars beaucoup de textes et de photos, textes projetés à l'écran et partiellement lus, lecture constituant l'essentiel du discours produit, photographies commentées, parfois de façon détaillée ( le Petit chiffonnier de Charles Nègre).   

L'idée centrale était clairement de souligner l'élaboration générale ou l'explicitation commune dans les journaux et les physiologies de l'époque du mythe du Chiffonnier, personnage aux yeux d'A.C. finalement central du XIX° siècle, et  dans le  cas particulier de Baudelaire, de pointer la trace d'une empathie et d'une compréhension sociale (qu'on ne dira pas socialiste) de sa misérable condition.

On a parlé au passage de paronymes (La paronymie est un rapport lexical entre deux mots dont les sens sont différents mais dont la graphie et/ou la prononciation sont fort proches, de sorte qu'ils peuvent être confondus à la lecture ou à l'audition. On pourrait dire qu'il s'agit d'une homonymie approximative – Source web) et de catachrèse (La catachrèse est une figure de style qui consiste à détourner un mot, ou une expression, de son sens propre en étendant sa signification. Ex. : le pied d'une table, être à cheval sur une chaise. Source web)

Quelques digressions – pour la plupart non reprises ici - s'ancrent dans une connaissance érudite du XIX° siècle qui les intégre plaisamment à la présentation des images ou textes projetés mais qui, privée d'eux, engendre un ennui étonnamment épuisant. 

RÉCAPITULATIF : *******

TEXTE 1 –

Chose vraiment curieuse! Presque le même jour (30 juillet 1853) où la Commission des logements insalubres approuvait le rapport d'un de ses membres sur le Cité Doré, le journal Le Siècle publiait un article ayant pour titre: "La villa des Chiffonniers", dû à la plume originale, pittoresque, spirituelle de ce pauvre Alexandre Privat-d'Anglemont, que la littérature française a eu le malheur de perdre, jeune encore, il y a peu de temps.  (in rapport administratif anonyme)

Note: Curieuse distorsion de dates, car il semble que c'est bien le 18 juillet 1859 et non 1853 qu'est mort Privat-d'Anglemont. Coquille? 

TEXTE 2 –

La villa des Chiffonniers.

Là-bas, bien loin, au fond d'un faubourg impossible, plus loin que le Japon, plus inconnu que l'intérieur de l'Afrique, dans un quartier où personne n'a jamais passé, il existe quelque chose d'incroyable, d'incomparable, de curieux, d'affreux, de charmant, de désolant, d'admirable. On vous a parlé de carbets de Caraïbes, d'ajoupas de nègres marrons, de wigwams de sauvages, de tentes d'Arabes; rien ne ressemble à cela. C'est plus extraordinaire que tout ce qu'on peut dire; les camps de Tartares doivent être des palais auprès. Et cependant cette chose, qui ferait frissonner un habitant de la rue Vivienne, est dans Paris, à deux pas du chemin de fer d'Orléans, à dix minutes du jardin des plantes, à la barrière des Deux-Moulins, en un mot.

Cela a nom la cité Doré, non par antiphrase, mais parce que M. Doré, chimiste distingué, est propriétaire du terrain. Vu d'en haut, c'est une réunion de cabanes à lapins, où logent des chrétiens. Vu de près, c'est douteux, mais après tout, c'est consolant. C'est une ville dans la ville, c'est un peuple égaré au milieu d'un autre peuple. La cité ne ressemble pas plus à l'autre Paris que Canton ne ressemble à Copenhague. C'est la capitale de la misère se fourvoyant au milieu de la contrée du luxe; c'est la république de Saint-Marin au centre des Etats d'Italie; c'est le pays du bonheur, du rêve, du laisser-aller, posé par le hasard au cœur d'un empire despotique.

(article Privat-d'Anglemont dans Le Siècle)

Note : Saint-Marin, en forme longue la "Sérénissime République de Saint-Marin ou République de Saint-Marin", est le troisième plus petit Etat d'Europe, après le Vatican et Monaco. Il est considéré comme un micro-État. C'est la plus ancienne république du monde ayant continuellement existé depuis sa création. Sa Constitution, qui date de 1600, est la plus ancienne constitution encore en vigueur de nos jours.  Le pays comptait en février 2015, 32 793 habitants pour une superficie de 60,57 km2.

TEXTE 3 –

Un court extrait de Marx, Le 18 Brumaire de Napoléon Bonaparte (texte intégral en pdf ici : http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/18_brumaine_louis_bonaparte/18_brumaine_louis_bonaparte.pdf ) , projeté en version originale (allemand) et dont AC lit partiellement une traduction, énumération longue d'où il veut faire émerger, au sein du "lumpenproletariat" décrit, le Chiffonnier (lumpenjammler).  

Dans ces voyages, que le grand Moniteur officiel et les petits Moniteurs privés de Bonaparte ne pouvaient moins faire que de célébrer comme des tournées triomphales, il était constamment accompagné d’affiliés de la société du 10 décembre. Cette société avait été fondée en 1849. Sous le prétexte de fonder une société de bienfaisance, on avait organisé le sous-prolétariat parisien en sections secrètes, mis à la tête de chacune d’elles des agents bonapartistes, la société elle- même étant dirigée par un général bonapartiste. A côté de "roués" ruinés, aux moyens d’existence douteux, et d’origine également douteuse, d’aventuriers et de déchets corrompus de la bourgeoisie, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons publiques, des porte-faix, des écrivassiers, des joueurs d’orgues, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute cette masse confuse, décomposée, flottante, que les Français appellent la "bohème". C’est avec ces éléments qui lui étaient proches que Bonaparte constitua le corps de la société du 10 Décembre.

PHOTO 1 -

La_Lumière_9_février_1851

La Lumière est une publication française fondée à Paris en 1851 et disparue en 1867 .  Elle fut à ses débuts l'organe de presse de la Société Héliographique et le premier périodique consacré aux expérimentations photographiques.

PHOTO 2 – 

Chiffonnier (Charles Nègre – 1851)

Chiffonnier-Charles Nègre

Avec présentation de Françis (Alphonse) Wey (1812-1882) qui la commente (cf. texte 4 à suivre) - Je substitue à mes notes les éléments de la source ci-après:  "Quelques historiens de l’art le connaissent pour avoir offert son amitié et son soutien à Courbet, dès les premiers pas du peintre. Peu ont lu l’écrivain du XIX° siècle, auteur de romans et nouvelles, récits de voyages, biographies et même d’une pièce de théâtre. Moins encore, le philologue et ses deux ouvrages théoriques sur la langue française ou son dictionnaire démocratique. 

 On a oublié le feuilletoniste prolixe, qui a collaboré à de multiples journaux et revues. C’est le critique de photographie qui est aujourd’hui abondamment cité, même si ses écrits dans ce domaine représentent peu de chose dans sa production. Au cours de l’année 1851, Francis Wey signe une trentaine d’articles dans les trente-huit premiers numéros de La Lumière, première revue de photographie en France. À travers plusieurs articles, théoriques d’abord, il cherche à mesurer "l’influence de l’héliographie sur les beaux-arts", pose en particulier le problème "du naturalisme dans l’art" et rédige une "théorie du portrait" bien avant que Nadar ne commence à officier rue Saint-Lazare. Wey prend ensuite plusieurs exemples pour définir une esthétique propre à la photographie. Il peut donc légitimement être considéré comme le premier critique de ce médium."  (https://etudesphotographiques.revues.org/224)

TEXTE 4 –

En se proposant un but tout opposé, celui de rendre un sujet sans se préoccuper de la ligne, et par le seul effet des plans, à peu près comme procèdent les coloristes, M. Nègre a donné une preuve remarquable de la souplesse, de la diversité des ressources de la photographie. Son Petit Chiffonnier est à la fois solide et vaporeux comme un dessin de M. Bouvin: c'est la plus habile et la plus fugitive ébauche … Un pan de mur, un lointain estompé, deux blocs de pierre, sur l'un desquels le héros du sujet s'assied et dépose sa hotte: voilà toute la mise en scène; elle n'a rien de compliqué. La tête, coiffée d'une méchante casquette, est insouciante, dédaigneuse et narquoise; la chemise de ce Diogène-gamin est moelleusement ouatée d'un rayon de soleil; le pantalon, largement indiqué, est bariolé, crevassé, fendillé, rapiécé, à rendre jaloux Murillo et l'auteur des Casseurs de pierres. Le Chiffonnier de M. Nègre n'est plus une photographie; c'est une composition pensée et voulue, exécutée avec toutes les qualités étrangères au daguerréotype, et ne revendiquant que celles-là. (Texte critique de Francis Wey)

Note : Les casseurs de pierres est un tableau peint en 1849 par Gustave Courbet Il fit partie des trois œuvres présentées par Courbet au Salon de 1850-1851 (avec Les Paysans de Flagey revenant de la foire et Un enterrement à Ornans). Courbet raconte qu'il aurait croisé ces ouvriers au bord de la route : "J'allais au château de Saint-Denis faire un paysage, (…) je m'arrête pour considérer deux hommes au bord de la route, il est rare de rencontrer l'expression la plus complète de la misère, aussi sur le champ m'advint-il un tableau." Les deux hommes avaient accepté de poser pour le peintre. La toile fut détruite lors du bombardement de Dresde en février 1945. 

TEXTE 5 :

Quand on voit stationner devant une maison, à la lueur de deux ou trois lanternes, ces équipages nocturnes dont le voisinage est si redouté, ne serait-il pas juste et charitable de penser, tout en gagnant le large, qu'au centre même d'une atmosphère empoisonnée, et pour un médiocre salaire, de pauvres diables se dévouent au plus indispensable, au plus rebutant des labeurs? Que par eux nos maisons sont assainies, que sans eux la voie publique deviendrait une sentine, et que chaque fois qu'ils se plongent dans ces affreux tombeaux [tombereaux?], ils bravent sciemment le danger mortel d'une explosion délétère qui parfois les suffoque et les tue. (Texte de Francis Wey sur les éboueurs, en défense des métiers décriés)

UNE RÉFÉRENCE D'A.C. À "LA FEMME PIQUÉE PAR UN SERPENT".

Ce marbre fut, avec les Romains de la décadence de Thomas Couture, l'œuvre la plus commentée du Salon de 1847, faisant l'objet d'un double scandale, artistique et mondain. Pour cette image suggestive d'une femme nue se tordant sous la piqûre d'un serpent symbolique enroulé autour de son poignet, comme en témoigne la cellulite du haut des cuisses et retranscrite dans le marbre, Jean-Baptiste Auguste Clésinger avait utilisé un moulage sur nature du corps d'une demi-mondaine, Apollonie Sabatier (1822-1890). Muse de Baudelaire, beauté parisienne tenant un salon, celle que ses amis appelaient "la Présidente" offrit ainsi au sculpteur un succès inespéré. (source : http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/recherche/commentaire/commentaire_id/femme-piquee-par-un-serpent-475.html)

Clesinger_femme_piquee_serpent

 

QUELQUES RÉFÉRENCES À FRANÇOIS BONVIN (1817 – 1887)

Bonvin-jeune cordonnier

Ainsi : Jeune cordonnier – Non daté. 

TEXTE 6 : 

Appelé naguère à examiner les derniers résultats obtenus par des hommes studieux, zélés et pleins d'expérience, nous avons été frappés d'un étonnement très vif. La photographie est, en quelque sorte, un trait d'union entre le daguerréotype et l'art proprement dit. Il semble qu'en passant sur le papier, le mécanisme se soit animé; que l'appareil se soit élevé à l'intelligence qui combine les effets, simplifie l'exécution, interprète la nature et ajoute à la reproduction des plans et des lignes, l'expression du sentiment ou des physionomies. (article de Francis Wey)

TEXTE 7 :

Cependant, la photographie est très souple, surtout dans la reproduction de la nature; parfois, elle procède par masses, dédaignant le détail comme un maître habile, justifiant la théorie des sacrifices, et donnant, ici l'avantage à la forme, et là aux oppositions de tons. Cette intelligente fantaisie est beaucoup moins libre dans les daguerréotypes sur plaques de métal. Il y a plus: le goût particulier du photographe perce dans son œuvre, pour matérielle qu'elle semble; les épreuves obtenues par des artistes sont supérieures à celles des érudits. Les premiers choisissent mieux les sujets, recherchent avec succès des effets dont ils ont le sentiment inné, et l'influence de l'individu est assez perceptible pour que les amateurs-experts, à la vue d'une planche sur papier, devinent d'ordinaire le praticien qui l'a obtenue. (article de Francis Wey)

TEXTE 8 :

C'est un grand art de savoir négliger les accessoires. La nécessité de ces négligences montre l'indigence de l'art. La nature est quelquefois ingrate, jamais négligée. 

Les accessoires trop soignés rompent la subordination.

M. Henri Baron a un talent très fin. Peut-être a-t-il trop d'esprit en peinture. C'est comme Jules Janin dans son feuilleton. Il veut avoir de l'esprit à chaque mot. Or l'esprit, c'est comme la vertu: pas trop n'en faut.

Que le peintre des "Noces de Gamache" apprenne la science des sacrifices; il arrivera à beaucoup d'effet. J'ai connu une femme qui n'a paru jolie que le jour où elle a donné à sa sœur, qui était laide, ses perles et ses diamants. Auparavant elle papillotait; dès qu'elle fut délivrée de ces hochets, une lumière plus large révéla toute la grâce de sa sévère figure. (extrait d'un Salon - Baudelaire)

Note: Les "Noces de Gamache" sont bien un tableau d'Henri Charles Antoine Baron et cette toile a été  achetée en 1850 par l’État. Par ailleurs, l'expression – tirée du Don Quichotte - désigne un festin pantagruélique, un gaspillage de nourriture. Aux noces de Gamache , il y avait - dit Cervantès - "de quoi nourrir une armée".

TEXTE 9

La théorie des sacrifices, si largement pratiquée par Van Dyck, par Rubens et par Le Titien, doit être encore plus rigoureusement entendue par l'artiste héliographe. D'ordinaire, ces grands peintres ont fait briller les têtes, au milieu d'une atmosphère sombre et vaporeuse; puis, leurs fonds, plus ténébreux à mesure qu'ils s'abaissent , viennent se confondre, le long des épaules, avec les plis des vêtements largement indiqués dans une pâte solide et foncée. Ils ont évité de silhouetter sèchement, de la tête aux pieds, un corps humain, et leurs portraits ne ressemblent point, comme certaines épreuves daguerriennes, à des merlans frits collés sur un plat d'argent. (Francis Wey)

A.C. insiste sur cette "Théorie des sacrifices", renvoie à Baudelaire et à Delacroix et évoque un article anonyme dans la revue L'Artiste, signé Feu Diderot, et qui disserte sur le thème dans le cadre du Salon de 1849. Feu Diderot serait, dit-il, Arsène Houssaye . 

TEXTE 10 :

La vérité, dans l'art, ne réside point dans un calque impitoyable et inintelligent de la nature, mais dans une spirituelle interprétation. Au point de vue de l'outrageante réalité, on peut dire que les portraits daguerriens ont proclamé hautement la supériorité de la pensée et la nécessité de l'inspiration. Les rues et les quais ont été jonchés de portraitures horrifiques, exactement consciencieuses , mais peu ressemblantes. Grâce aux interprétations de la peinture, on n'aurait point soupçonné que la laideur bourgeoise pût atteindre à un si haut degré. Chacun a vu avec effroi des familles entières, groupées en liasses comme des paquets d'oignons, étaler sans goût ni discernement les costumes, les attitudes, les expressions les plus antipathiques. Il est de ces sauvageries iconographiques que l'animalier chimique du coin débite à trois ou quatre sous.  C'est à faire reculer Traviès ou Daumier. Sont-ce là des portraits? Non vraiment! Car ils ne répondent point à l'image que le modèle avait tracée dans nos souvenirs. On ne saurait trop le redire, la vérité dans les arts est idéale et procède d'une interprétation subtile. (Francis Wey)

TABLEAUX – 

RAGPICKER (THOMAS WATERMAN WOOD – 1859).

MANET: AQUARELLE – ÉTUDE DE CHIFFONNIER –

MANET : RAGPICKER – 1865

BONVIN: MARCHAND D'OS.

JEAN-FRANÇOIS RAFFAËLLI : CHIFFONNIER

 

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Manet-Aquarelle

MANET,chiffonnier

françois-bonvin-le-marchand-dos

Raffaëlli

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TEXTE 11

Mais voici bien autre chose. Descendons un peu plus bas. Contemplons un de ces êtres mystérieux, vivant, pour ainsi dire, des déjections des grandes villes; car il y a de singuliers métiers, le nombre en est immense. J'ai quelquefois pensé avec terreur  qu'il y avait des métiers qui ne comportaient aucune joie, des métiers sans plaisir, des fatigues sans soulagement, des douleurs sans compensation, je me trompais. Voici un homme chargé de ramasser les débris d'une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu'elle a perdu, tout ce qu'elle a dédaigné, tout ce qu'elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l'Industrie, deviendront des objets d'utilité ou de jouissance. Le voici qui, à la clarté sombre des réverbères tourmentés par le vent de la nuit, remonte une des longues rues tortueuses et peuplées de petits ménages de la Montagne Sainte-Geneviève. Il est revêtu de son châle d'osier avec son numéro sept. Il arrive hochant la tête et buttant sur les pavés , comme les jeunes poètes qui passent toutes leurs journées à errer et à chercher des rimes. Il parle tout seul; il verse son âme dans l'air froid et ténébreux de la nuit . (Baudelaire – Du vin et du Haschich)

Quelques commentaires d'A.C. sur le châle d'osier (la hotte; d'où catachrèse …) et le numéro sept (le crochet) du chiffonnier. 

TEXTE 12

Le cinquième arrondissement comprend, dans sa partie sud-est, le faubourg Saint-Marcel ou Saint-Marceau qui, avec le faubourg Saint-Antoine, joua souvent un rôle décisif dans les scènes de la Révolution. La rue Mouffetard était la grande artère de ce faubourg. Avant l'invention des allumettes chimiques, c'était là le centre de fabrication des allumettes soufrées aussi bien que celui des chiffonniers. Aussi, le peuple, raillant sur sa propre misère, l'appelait le quartier souffrant. Maintenant de larges percées sont faites à travers les rues étroites et les hautes maisons; la rue Mouffetard, éclairée au gaz, se dresse et s'élargit; un peu de luxe se montre çà et là, et la misère recule pour aller se réfugier un peu plus loin des yeux de la ville riche et fastueuse! (Paris-Guide - 1867).

TEXTE 13

C'est un monologue splendide à faire prendre en pitié les tragédies les plus lyriques. "En avant! Marche! Division, tête, armée!" Exactement comme Buonaparte agonisant à Sainte-Hélène! Il paraît que le numéro sept est changé en sceptre de fer, et le châle d'osier en manteau impérial. Maintenant il complimente son armée. La bataille est gagnée, mais la journée a été chaude. Il passe à cheval sous les arcs de triomphe. Son cœur est heureux. Il écoute avec délice les acclamations d'un monde enthousiaste. Tout à l'heure, il va dicter un code supérieur à tous les codes connus. Il jure solennellement qu'il rendra ses peuples heureux. La misère et le vice ont disparu de l'humanité. (Baudelaire- suite du texte 11)

TABLEAU : JEAN-BAPTISTE MAUZAISSE – NAPOLEON PREMIER COURONNE PAR LE TEMPS ÉCRIT LE CODE CIVIL – 1833

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A propos de l'allusion de Baudelaire ci-dessus. 

TEXTE 14 :

26 Septembre – L'Empereur passe de nouveau la journée à travailler. Le soir, il nous dit : "Ma gloire n'est pas d'avoir gagné quarante batailles et d'avoir fait la loi aux rois qui osèrent défendre au peuple français de changer la forme de son gouvernement. Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires; c'est comme le dernier acte qui fait oublier les premiers. Mais ce que rien n'effacera, ce qui vivra éternellement , c'est mon code civil; ce sont les procès-verbaux de mon conseil d'Etat; ce sont les recueils de ma correspondance avec mes ministres; c'est enfin tout le bien que j'ai fait comme administrateur, comme réorganisateur de la grande famille française." (Mémoires de Las Cases (?))

Dictionnaire des Girouettes

A.C. souligne la signification péjorative du "Buonaparte" (texte 13) en lieu et place de "Bonaparte", évoque Chateaubriand , De Buonaparte et des Bourbons, et montre le changement de Bonaparte, révérencieux, en Buonaparte, irrévérencieux, dans une réédition d'un texte d'Etienne de Jouy, qu'il fait suivre d'un jugement sur celui-ci dans le Dictionnaire des Girouettes de 1815.

TEXTE 15 : 

La France, le 30 mars, gémissait sous le joug de Bonaparte; le 31, elle était libre et appelait Louis XVIII.

…………………. devenu :

La France, le 30 mars, gémissait sous le joug de Buonaparte; le 31, elle était libre et appelait Louis XVIII.

M. de Jouy s'adapte ! Et, dans le Dictionnaire :

JOUY (Victor de). Chef de division à la préfecture de Bruxelles, avant que M. de Chaban eût réorganisé ses bureaux; membre de la société littéraire de Bruxelles, membre de l'Institut, écrivain dramatico-lyrique, auteur de jeux de cartes pour l'amusement des enfants; de l'Hermite de la Chaussée d'Antin, du Franc Parleur, et d'articles périodiques assez piquants, dans la Gazette de France, mais qui ont fini par devenir bien longs, bien lourds, bien lents. M. de Jouy a reçu de l'empereur 4 000 fr. de gratification pour sa Vestale (Journal de l'Empire du 23 février 1808). Sa tragédie Tippo-Saëb, ouvrage de circonstance et d'opinion, s'est traînée sur le théâtre Français pendant quelques représentations. Sous le régime royal, M. Jouy, appelé M. de Jouy, fit paraître Pélage , ou le Retour d'un bon roi, pièce jouée à l'Académie royale de musique. Avant la représentation de cet opéra, il fit mettre dans tous les journaux la lettre suivante : (…)

Remarque : Comme le disait Edgar Faure en défense, ce n'est pas la girouette qui change de direction, c'est le vent. 

PHOTO 3 – DAUMIER ILLUSTRATEUR DE "LA GRANDE VILLE" (de Paul de Kock):

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Le texte ci-contre:

Mais un autre établissement de ce genre s'est élevé dans le même quartier. C'est aux Charniers des Innocents que se trouve la nouvelle Souricière; ce bouge marche sur les traces de son aîné. Dans ce lieu, ouvert toute la nuit, vous trouvez des hommes effrayants de saleté, et beaucoup de vieilles femmes ivres, car les femmes sont admises dans tous ces repaires. Les chiffonniers ont le droit d'y garder leur cabriolet (c'est ainsi qu'ils appellent leur mannequin [la hotte]), et pourvu que vous y fassiez pour deux sous de consommation, vous pouvez y passer toute la nuit.

Les bouges sont extrêmement communs dans la Cité; il en est où l'on se livre à toutes sortes de spéculations; beaucoup de jeunes filles, de marchandes des quatre saisons sont conduites dans ces cavernes par d'autres hideuses créatures de leur sexe, qui tirent un honteux profit de leur jeunesse, et quelquefois de leur figure. Les rues de la Grande-Friperie, Saint-Eloy, Jean de l'Epine sont (…)

On va ensuite discuter "chiffonniers et débits de boisson" …

TEXTE 16 :

Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à l'établissement célèbre de Paul Niquet. – Il y a là évidemment moins de millionnaires que chez Baratte … Les murs, très élevés et surmontés d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage la salle en deux, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde – le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau très utiles dans le cas d'une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux demandent grâce ; - c'est du moins ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement, en cas de dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois. Ensuite, vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. – Vous avez conquis la faveur des dames. (Nerval – Nuits d'Octobre – 1852)

TEXTE 17 :

(…) cette façon, a du monde toute la journée. Il y a des débits où on lit le journal et où l'on parle politique. Il est quelquefois fort curieux  d'entendre un chiffonnier à demi soûl vouloir fonder un nouveau gouvernement, et un charretier ivre-mort prétendre que tant qu'il y aura des impôts il y aura des consommateurs.  (Paul de Kock – La grande ville : nouveau tableau de Paris)

PHOTO 4 – UNE PAGE DES PROPOS DE THOMAS VIRELOQUE (1852)

 

VIRELOQUE

 

Je n'ai pas retrouvé l'illustration par Gavarni de la page 167, projetée, où l'on voit un chiffonnier pris de boisson discutant avec Vireloque, page qui comportait en outre le texte suivant :

-       N'y a sous la t…oiture du ciel que le doux jus du vin, père Vireloque …

-       Pour rendre un animal comme ça plus sauvage que naturellement.

Puis on revient à Paul Niquet ….

 

 

TEXTE 18 :

On pénètre dans cet établissement par une allée étroite, longue et humide. Le pavé est le même que celui de la rue: c'est du grès de Fontainebleau , mais il est tellement piétiné par de nombreux clients , que la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, aux jours de grands dégels, peuvent passer en comparaison pour d'agréables promenades. Les habitués déposent le long des murs leurs hottes et leurs fardeaux pour arriver jusqu'à la salle principale, nous devrions dire tout simplement hangar, car cette boutique n'est qu'une ancienne petite cour sur laquelle on a posé un vitrage. Elle est meublée de deux comptoirs en étain, où se débitent de l'eau-de-vie, du vin, des liqueurs, des fruits à l'eau-de-vie, et toute cette innombrable famille d'abrutissants que le peuple a nommés dans son énergique langage du casse-poitrine. En face de ces comptoirs, contre le mur , et fixé par des supports en fer, est un banc de chêne où se reposent les consommateurs. C'est là qu'ils font la sieste, c'est là qu'entre deux rondes de police, ils essaient un peu de sommeil, au milieu des cris, des vociférations, des disputes de ceux qui se tiennent debout devant le comptoir. On vante le sommeil de Napoléon à la veille d'Austerlitz, et celui de Turenne sur l'affût d'un canon, je ne sais plus à quelle bataille, mais qu'est-ce que ces somnolences inquiètes, agitées, auprès du lourd et profond sommeil de ces parias, obligés, la plupart, de voler, même le moment de repos qu'ils prennent à la dérobée, car il est défendu de dormir dans le cabaret de Paul Niquet. Il faut consommer, se tenir debout et parler, ou bien la police, qui ne dort jamais, enlève les dormeurs et leur fournit un lit au violon du poste de la Halle-aux-Draps. (Privat-d'Anglemont)

PHOTO 5 – NAPOLÉON À LA VEILLE D'AUSTERLITZ.

Napoléon - Veille d'Austerlitz

 A.C. rappelle la phrase célèbre de Napoléon à la veille d'Austerlitz en commentaire de l'image d'Epinal ci-dessus : "Voilà la plus belle soirée de ma vie; mais je regrette de penser que je perdrai [demain]  bon nombre de ces braves gens."

Concernant Turenne … 

L'anecdote  est un peu biaisée par Privat d'Anglemont et, comme l'a précisé A.C. et que l'écrit Jean-Baptiste Joseph Bouillot en 1830, dans son "Histoire des Ardennais qui se sont fait remarquer …" : On sait que Turenne annonçait dès ses plus tendres années les dispositions les plus grandes pour l'état militaire, et que ses parents, trouvant sa constitution trop faible, l'en détournèrent par tous les moyens; qu'enfin, le jeune écolier s'échappa une nuit d'hiver, et fut sur le rempart de Sedan la passer sur l'affût d'un canon, afin de prouver que sa débilité n'était pas un obstacle à sa vocation.   L'anecdote est le sujet d'un tableau de Crespy Leprince, exposé au salon de 1826, dont je ne pense pas qu'il fût l'image projetée et que je n'ai pas, non plus que celle-ci, retrouvé. Turenne avait dix ans, a détaillé A.C.

TEXTE 19 :

Le Général.

Mais place, place! Voici venir le Général, l'antagoniste du père Moscou, son rival, mais son meilleur ami. Il est monté sur son grand cheval, la bataille sera rude.

Le Général est un vieillard de soixante ans, grand, maigre, allongé, qui marche toujours pensif et la tête baissée, semblant se conformer à sa triste pensée. Il parle peu parce qu'il réfléchit beaucoup, dit-il. Lorsqu'il fait seller son grand cheval pour partir au pays des chimères, c'est à peine si il daigne adresser la parole aux valets qui lui offrent le coup de l'étrier.

Seller son cheval, veut dire pour le Général avaler quinze ou vingt verres d'eau-de-vie, qui vont rejoindre une dizaine de litres de vin qu'il a absorbés pendant la journée, en faisant ses courses avec les amis. Il ne boit jamais que debout devant le comptoir, il n'y a que les ivrognes qui s'asseoient au cabaret, dit-il; c'est un principe arrêté chez lui. Son heure arrivée, à la nuit close, il fait sa tournée de royaumiste [coquille, mis pour : rogomiste; le rogome est une liqueur forte d'eau-de-vie et le rogomiste est le marchand de rogome] en rogomiste, il arrive au pont de Venise du Faubourg du Temple, vers minuit et demi. C'est là qu'il livre ses batailles.

Avec une gravité imperturbable, il pose sa hotte contre une borne; il est absorbé, il ne voit plus les passants attardés qui le regardent avec curiosité, il se frappe le front, selon qu'il est mécontent ou satisfait de l'inspection qu'il vient de passer de son armée imaginaire; il s'écrie : - Tant pis! Nous attaquerons, Dieu protège nos armes! Tudieu! Ils sont à nous; soldats, imitez votre général et vous ferez votre devoir; l'affaire sera chaude, mais j'ai confiance en ce courage dont vous m'avez donné tant de preuves.

Il compose son état-major avec tous les noms des boutiquiers qu'il lit sur les maisons d'alentour, noms qu'il sait par cœur, d'ailleurs. Les liquoristes, les marchands de vin, sont toujours ses généraux de division et ses chefs de corps. Une heure sonne, la bataille commence, voilà notre chiffonnier général pour deux heures.

- Commandant Renard, prenez deux escadrons de hussards et allez faire une reconnaissance jusqu'à ce bouquet de chênes qui domine cette colline à notre droite, tandis que vous, général Briant, vous vous porterez avec toute votre division sur le village, vous n'attaquerez qu'après avoir reçu des ordres formels. D'ailleurs, vous serez soutenu par la brigade Germain qui tiendra le ravin, et par le régiment léger du colonel Vessier, qui a dû s'emparer des hauteurs, et dont j'attends des nouvelles.

Puis il monte sur la passerelle, fait une lorgnette de sa main, regarde tout autour de lui. Une des horloges de l'hôpital Saint-Louis sonne.

- C'est le moment, dit le général. Le signal donné d'un hôpital, mauvais présage, un Romain reculerait … Non, c'est que ce soir nos ennemis encombreront les vastes salles de douleurs.

 Il se recueille un moment, comme pour prier, et il retourne prendre son poste d'observation sur le Rialto du faubourg; un moment après, il redescend, consulte une vieille carte géographique posée sur une borne, il prend son crochet d'une main ferme, et s'écrie d'une voix puissante : - Vous, Monsieur, attaquez le bois, emparez-vous-en, coûte que coûte. Vous, Monsieur, vous soutiendrez le général Briant avec toutes vos forces, et vous, colonel, à la tête du pont … Lieutenant, à cheval! Portez ceci au général Briant … C'est l'ordre d'attaquer, messieurs … A vos postes, et souvenez-vous que la patrie compte sur vous.

Pendant quelques minutes, il parcourt les bords du canal, il descend sur la berge, il examine, remonte l'escalier de la passerelle, puis s'écrie :

Deux régiments pour enlever cette redoute … Allons, enfants, je vous envoie à la gloire et à l'immortalité; car on saura que c'est vos invincibles drapeaux qui ont les premiers été plantés au milieu de ces bouches à feu meurtrières. – En avant, à la baïonnette. – Grand Dieu, ils sont repoussés! Général Roumy, assemblez toute votre cavalerie et jetez-la sur ces insolents, culbutez-moi ça … Chargez. – Oh! Nous n'en viendrons donc pas à bout! – Qu'on amène l'artillerie, et vous, général Prévost, faites jeter un pont sur ce bras de rivière, je me charge de conduire toute ma réserve.  (Privat d'Anglemont)

TEXTE 20

La police n'aime pas les ravageurs. On prétend qu'ils détériorent le pavé de Paris. Quand elle en prend en flagrant délit, c'est-à-dire travaillant pour manger, elle s'en empare, elle les conduit en prison, elle les fait condamner, et puis probablement elle se donne, au nom de la société, sa propre bénédiction. Quelle raillerie ! …

Quoi qu'il en soit, et ceci soit dit en l'honneur du plus hardi des chiffonniers, voici dix ans que la police traque le général Bertrand, le plus vaillant des ravageurs, et elle n'est pas encore parvenue à l'arrêter.

Le Général Bertrand, ravageur, n'est pas ce vieux et fidèle compagnon de l'Empereur que nous connaissons tous. Grâce à Dieu! Celui-ci peut vivre autrement qu'en cherchant des clous dans les ruisseaux de Paris. Celui dont nous parlons est tout simplement un chiffonnier héroïque, un brave entre les siens, et que les siens ont appelé général, parce qu'il se nommait aussi Bertrand, comme l'austère compagnon de notre grand Empereur.

(Louis Auguste Berthaud – Les français peints par eux-mêmes)

Le vrai général Henri Gatien Bertrand, précise Compagnon, fidèle entre les fidèles, a accompagné  Napoléon à Sainte-Hélène et a participé en 1840 à l'expédition de la Belle Poule qui a ramené les cendres de l'Empereur. La Belle Poule, frégate de premier rang, de soixante canons, était, pour ce retour, aux ordres du prince de Joinville, troisième fils et septième enfant de Louis-Philippe.

Puis on passe à une anecdote relative à l'envoi par Napoléon, avant les cent jours, d'un émissaire à Paris, chargé de "sentir" la situation …. Celui-ci va interroger un chiffonnier qui répond : 

TEXTE 21

A la bonne heure, mon officier; mais il y a , comme on dit, soldat et soldat, et ceux de notre régiment, ousqu'on n'est guère qu'une douzaine, ne sortent pas de la conscription … Tel que vous me voyez, j'ai mangé du bivouac pendant vingt ans; j'ai, comme tant d'autres, trimé dans l'sable du désert d'Afrique; j'ai pincé le rigaudon au camp de Boulogne, quand l'armée française y dansait à la barbe des vaisseaux anglais; j'étais de ceux qu'ont fait faire le plongeon aux Russes dans un lac d'Austerlitz; l'année suivante j'suis entré d'plain-pied à Lubeck par dessus les remparts, avec Bernadotte, qu'était un fier lapin. Blessé à Wagram et laissé dans un champ de blé, j'ai nourri pendant deux jours les mouches de mon charcois; mais c'est égal, j'savais qu'les Autrichiens avaient reçu une fameuse pile, et ça m'faisait patienter … Heureusement, on me crut mort; on m'jeta, avec les autres dans un tombereau, et, quand on voulut m'enterrer j'dis: Minute, camarades, il est pas encore temps; qu'on me donne la goutte, et puis nous verrons … Là-dessus, l'major me signa un billet d'hôpital … A mon retour au régiment, il y avait des galons de caporal à donner dans la compagnie; on me les refusa, sous prétexte  que j'étais pas fait pour les honneurs, parce que je ne savais pas lire. Un gringalet, qui arrivait de son village, me passa sur le corps, et devint mon chef … C'était ennuyant, tout d'même, pour un troupier dont les quinquets avaient croisé les pyramides. – Un soir qu'il y avait du sirop, l'conscrit-caporal m'dit comme ça d'aller à la salle de police; j'veux expliquer mes raisons; il m'enfonce pour deux jours de plus … Il y a pas d'bon Dieu, que je lui crie pour lors, conscrit, faut que tu t'allonges … Sur quoi la garde de police survient, j'suis mis au cachot pour quinze jours; et puis, comme on n'avait pas le temps de me fusiller, parce que la guerre de Russie commençait, on m'chasse du régiment, et je tombe dans l'chiffon.

- Hé bien, mon vieux camarade, répondis-je au chiffonnier, dont j'espérais tirer quelques renseignements naïfs sur la situation actuelle de Paris, voici l'occasion de laver votre faute (…)

(Chroniques des Tuileries et du Luxembourg – Georges Touchard-Lafosse – 1838)

Après quoi on se resitue dans la suite du texte 19 …

TEXTE 22 :

Encore une victoire dit-il, oh!, la guerre, le sang! Demain, que de mères éplorées, que de familles en deuil, que d'amantes et de femmes veuves. Seigneur, seigneur! Que celui qui le premier a porté sur la terre ce terrible fléau, soit maudit à jamais.

Parcourons ce triste champ de carnage, et donnons à chacun les éloges qui lui sont dus. 

Il reprend tranquillement sa hotte et continue sa récolte de chiffonnier, comme si rien n'était. Il se croit sans doute revêtu de son brillant uniforme, distribuant ses récompenses et ses encouragements à ses troupes rangées sur le champ de bataille conquis par elles.

C'est un fait psychologique bien curieux à observer. Voici un homme qui n'a jamais eu le bonheur d'avoir un mauvais numéro et de servir. Lorsqu'il est à jeun, il ne parle jamais ni de victoire, ni de gloire; il ne pense même pas à l'art militaire, et dès qu'il est ivre, il ne rêve que victoires et conquêtes, batailles et combats. Quelle révolution se fait-il donc dans son cerveau? Par quelles transitions ce bonhomme si pacifique arrive-t-il à ces idées de mort, de haine et de carnage? C'est là un problème que nous laissons à résoudre aux membres de l'Académie des sciences morales. (Privat d'Anglemont)

Baudelaire toutefois, dit A.C., ne s'arrête pas, contrairement à la plupart des journalistes ou des physiologistes qui en ont parlé à la même époque, à la mythologie du Chiffonnier et, à la fin du Vin et du Haschich, il revient sur la réalité du métier …

TEXTE 23

Et cependant il a le dos et les reins écorchés par le poids de sa hotte, il est harcelé de chagrins de ménage. Il est moulu par quarante ans de travail et de courses. L'âge le tourmente. Mais le vin, comme un Pactole nouveau, roule à travers l'humanité languissante un or intellectuel. Comme les bons rois, il règne par ses services et chante ses exploits  par le gosier de ses sujets. (Baudelaire)

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A parvenir ainsi au terme de ma compilation, de nouveau resurgit le sentiment négatif d'un grand foutoir mal coordonné. Finalement A.C. est l'homme du discours théâtralisé. Le temps de l'énoncé scénarisé, mis en image, n'est pas désagréable. Privé de support visuel, on s'endort.  Récapitulant et recopiant, mettant bout à bout les textes et les illustrations, on se réveille et on se dit: Mais … ce n'est qu'un grand n'importe quoi érudit construit autour du mot-clé Chiffonnier

Curieux cours 2016 dont on perçoit difficilement les apports à la "chiffonnerie littéraire" mais clairement les effets de balayage brownien à travers les aspects journalistiques et éditoriaux du pittoresque chiffonnier au XIX° siècle. 

 

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10 mars 2016

EN ATTENDANT LA VIDEO TANT AVEC L'AUDIO, JE DECROCHE ......

Torpeur

 

 

Quand je t'écoute, Ô Compagnon,

Quand ma plume après toi galope,

Quand tâtonne mon opinion,

Quand insidieusement ton verbe m'enveloppe …

 

Je rêve de ce fleuve échappé des grands monts

Où nage en mugissant l'hippopotame énorme

Qu'Hérédia promettait aux pachydermes, et mon

Pauvre esprit s'engourdit, ma pensée se déforme …

 

Alors je m'aperçois que sur la page vierge,

Un mot se trace et vient obsessionnellement,

Qui coule de ta lèvre et de ta prose émerge

Et puis qui m'envahit irrémédiablement …

 

Ce mot définitif, ce mot, il me fait peur,

Car il signe l'échec de mon attention vaine,

Il ralentit le flot qui coule dans mes veines

Et pour le conjurer j'écris son nom : Torpeur. 

                                                                               (Première écoute de la leçon du 08/03/16)

 

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