Mémoire-de-la-Littérature

16 octobre 2019

FINS DE LA LITTERATURE

Voici donc l'intitulé sous lequel s'annonce le cours 2019-2020 d'Antoine Compagnon.

Apparemment, le sujet a déjà été abordé.

 

FINS 1Plus ou moins toute une année de colloques et séminaires en 2010 ....

FINS 2Dominique Viart, né le 30 mai 1958 à Paris, est un essayiste et critique littéraire français. Il est professeur de littérature française à l'université Paris-Nanterre et membre senior de l’Institut universitaire de France.

Laurent Demanze, agrégé de let­tres modernes (Session 1999) et doc­teur ès let­tres (soutenance en 2004), est maître de confé­ren­ces en lit­té­ra­ture fran­çaise du XXe siècle à l'ENS de Lyon. Dominique Viart a été son directeur de thèse.

Leur présentation :

Intro FINS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A la lecture de son titre, j'ai personnellement pensé que Compagnon allait s'attaquer cette année aux fins en tant que buts, de la littérature. Que poursuit la littérature, que se donne-t-elle pour projet? A-t-elle d'ailleurs un ou des projets?

Et c'est d'ailleurs peut-être ce qu'il va traiter ...

Mais il y a même une troisième possibilité, davantage tirée par les cheveux  ...

Italo Dans cette magnifique tentative d'Italo Calvino pour nous éclairer sur l'art de l'incipit, on voit se déployer un panorama de Débuts dont on reste ébloui. Et si, se raccrochant à cette idée, Compagnon avait décidé de nous offrir, analysées, des Fins,  un festival de Fins? Après l'art des Débuts, l'art des Fins? Difficile sans doute de commencer, mais peut-être encore plus difficile de finir. Après l'incipit, l'excipit ?

Par exemple, célèbre, avec sa dernière phrase étonnante, celui de L'étranger (Camus) . Meursault va être exécuté le lendemain. Un prêtre est venu le voir, lui prodiguer ses vaines bonnes paroles.

      Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l'ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l'avais pris par le collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. Il avait l'air si certain, n'est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort. Moi, j'avais l'air d'avoir les mains vides. Mais j'étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n'avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu'elle me tenait. J'avais eu raison, j'avais encore raison, j'avais toujours raison. J'avais vécu de telle façon et j'aurais pu vivre de telle autre. J'avais fait ceci et je n'avais pas fait cela. Je n'avais pas fait telle chose alors que j'avais fait cette autre. Et après ? C'était comme si j'avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié. Rien, rien n'avait d'importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j'avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n'étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu'on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m'importaient la mort des autres, l'amour d'une mère, que m'importaient son Dieu, les vies qu'on choisit, les destins qu'on élit, puisqu'un seul destin devait m'élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n'y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu'importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère ? Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique était aussi coupable que la Parisienne que Masson avait épousée ou que Marie qui avait envie que je l'épouse. Qu'importait que Raymond fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ? Qu'importait que Marie donnât aujourd'hui sa bouche à un nouveau Meursault ? Comprenait-il donc, ce condamné, et que du fond de mon avenir... J'étouffais en criant tout ceci. Mais, déjà, on m'arrachait l'aumônier des mains et les gardiens me menaçaient. Lui, cependant, les a calmés et m'a regardé un moment en silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s'est détourné et il a disparu.
      Lui parti, j'ai retrouvé le calme. J'étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j'ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu'à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m'était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. Il m'a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d'une vie elle avait pris un « fiancé », pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s'éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s'y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n'avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine.

Ou celui de Flaubert pour L'éducation sentimentale, si plein de dérisoire :

Et, exhumant leur jeunesse, à chaque phrase, ils se disaient: "Te rappelles-tu?"  Ils revoyaient la cour du collège, la chapelle, le parloir, la salle d’armes au bas de l’escalier, des figures de pions et d’élèves, un nommé Angelmarre, de Versailles, qui se taillait des sous-pieds dans de vieilles bottes, M. Mirbal et ses favoris rouges, les deux professeurs de dessin linéaire et de grand dessin, Varaud et Suriret, toujours en dispute, et le Polonais, le compatriote de Copernic, avec son système planétaire en carton, astronome ambulant dont on avait payé la séance par un repas au réfectoire, puis une terrible ribote en promenade, leurs premières pipes fumées, les distributions des prix, la joie des vacances. C’était pendant celles de 1837 qu’ils avaient été chez la Turque. On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde Turc ; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, uneTurque, ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de l’eau, derrière le rempart; même en plein été, il y avait de l’ombre autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges, près d’un pot de réséda, sur unefenêtre. Des demoiselles, en camisole blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d’oreilles, frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la porte, chantonnaient doucement d’une voix rauque. Ce lieu de perdition projetait dans tout l’arrondissement un éclat fantastique. On le désignait par des périphrases: "L’endroit quevous savez, une certaine rue, au bas des Ponts." Les fermières des alentours en tremblaient pour leurs maris, les bourgeoises le redoutaient pour leurs bonnes, parce que la cuisinière de M. le sous-préfet y avait étésurprise; et c’était, bien entendu, l’obsession secrète de tous les adolescents. Or, un dimanche, pendant qu’on était auxVêpres, Frédéric et Deslauriers, s’étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs dans le jardin de Mme Moreau, puis sortirent par la porte des champs, et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la Pêcherie et se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros bouquets. Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la chaleur qu’il faisait, l’appréhension de l’inconnu, une espèce de remords, et jusqu’au plaisir de voir, d’un seul coup d’œil, tant de femmes à sa disposition, l’émurent tellement qu’il devint très pâle et restait sans avancer, sans rien dire. Toutes riaient, joyeuses de son embarras; croyant qu’on s’en moquait, il s’enfuit; et, comme Frédéric avait l’argent, Deslauriers fut bien obligé de le suivre. On les vit sortir. Cela fit une histoire, qui n’était pas oubliée trois ans après. Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de l’autre; et, quand ils eurent fini: "C’est là ce que nous avons eu de meilleur!" dit Frédéric. "Oui, peut-être bien? C’est là ce que nous avons eu de meilleur!" dit Deslauriers.

Ou encore .....

Mais je ne crois pas qu'il s'agisse de cela. L'idée pourtant m'aurait paru amusante et il m'en restera peut-être un petit regret ...

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30 mai 2019

NOTES DU COLLOQUE PROUST DU 14 mai 2019.

(absent de fait, j'ai utilisé les vidéos publiées sur le site de la Chaire)

Récapitulatif des différentes interventions.  Très succinct quand aucun texte n'a été projeté à l'écran. Plus explicite quand des documents l'ont été . Ici ou là, en bleu, quelques réflexions plus personnelles et une conclusion.

INTRODUCTION: ANTOINE COMPAGNON

C'est une assez mauvaise idée: une sorte de petite leçon complémentaire tournant autour de Robert Musil, perçu sans doute comme insuffisamment traité. Mais on n'est pas là pour ça. Ce n'est pas une bonne façon d'ouvrir un colloque. Je donne schématiquement les citations faites, dans leur enchaînement.

Citation de Paul Bourget (1909) à/s Taine et son roman Etienne Mayran:

Ne s'est-il pas trompé en s'appliquant , dans ses essais, à concilier deux tendances contradictoires, celle du philosophe qui "aligne les idées par files", celle de l'artiste, amoureux "des sensations véhémentes, des mots, des images"? Et, résumant sa propre œuvre avec la lucidité supérieure d'un beau génie critique, qui se considère lui-même, comme s'il était un autre : "Mon idée fondamentale a été qu'il faut reproduire l'émotion, la passion particulière à l'homme qu'on décrit, et de plus poser un à un tous les degrés de la génération logique; bref le peindre à la façon des artistes, et, en même temps, le reconstruire à la façon des raisonneurs." En quelques lignes, voilà formulée l'antinomie à laquelle se sont heurtées toutes les intelligences qui ont possédé, dans des proportions presque égales, le don de la vision et le don de l'analyse.

Faut-il étendre cette doctrine à ces véritables espèces intellectuelles que sont les genres littéraires, et, plus généralement encore, les arts? C'est le sentiment irraisonné du public, et la plupart des esthéticiens pensent comme lui. Cette distinction irréductible entre les différentes races de talents est affirmée sans cesse dans les revues et les journaux à l'occasion de chaque nouvelle tentative faite par un écrivain déjà classé, pour élargir et changer sa manière. Celui-ci excelle dans la prose, il ne doit pas composer de vers. Celui-là est un essayiste, il ne doit pas écrire de romans. C'est autre est un romancier. Qu'il n'aborde pas l'art dramatique […]. Les théories sont les théories et les faits sont les faits. En fait, certains ouvrages et certains talents, ceux, par exemple que j'ai cités plus haut, constituent bien un des types mixtes, et qui déroutent la classification.

Et Taine, dans un essai: […] on n'est point maître d'un document pour l'avoir feuilleté ni même pour l'avoir lu. Il faut l'avoir relu, l'avoir comparé à d'autres, se l'être rendu familier, y avoir réfléchi hors de son cabinet, en promenade, en voiture; les idées ne nous viennent pas à l'heure dite; on ne juge pas une époque au pied levé; on ne ressuscite pas à volonté dans son imagination et dans son esprit la figure d'un homme; il faut attendre, laisser faire le temps, l'occasion, le hasard. Souvent c'est un accident de la vie journalière, une observation domestique, une lecture de journal qui achèvent en nous une idée qu'après beaucoup d'efforts nous avions laissée incomplète.

Il y a là toute une méthode de travail qui voudrait combiner le raisonnement et l'art, dit A.C.

Et il y voit une jonction avec Musil dont il cite (1918): […] l'essayiste, qui passe pour une espèce de fumiste aux yeux des savants et qui nourrit sa substance de ce qu'ils tiennent pour leurs propres déchets, passe généralement aux yeux des créateurs pour une sorte de bâtard; ou pour la réfraction de leur rayonnement supérieur dans la buée de la rationalité commune. Deux jugements aussi bornés l'un que l'autre. Articuler le sentiment au moyen de l'intellect, détourner l'intellect des problèmes insignifiants du savoir vers ceux du sentiment, tel est le but de l'essayiste.

Musil grand lecteur de Taine qu'il considère comme le modèle de l'essayiste.

Musil qui a les mêmes lectures que Proust: Emerson, Maeterlinck, Taine, essayistes exemplaires. Nietzsche aussi.

On retrouve dans ce que dit Musil les grandes dichotomies pascaliennes entre entendement et volonté, esprit de géométrie et esprit de finesse, avec pour Musil une supériorité de l'esprit de finesse, de la littérature, du pressentiment sur l'entendement. Il cite (tjs Musil) : Pour moi, le mot "essai" évoque ceux d'éthique et d'esthétique. […] les érudits ne l'emploient généralement que pour désigner les ramifications secondaires et les plus frivoles de leur œuvre principale; on le traduit aussi par Versuch (= tentative). […] L'essai est-il: dans le domaine où le travail exact est possible, quelque chose qui suppose du relâché, ou le comble de la rigueur accessible dans un domaine où le travail exact est impossible. Je cherche à prouver la deuxième proposition. […]

De la science il [l'essai] a la forme et la méthode. De l'art, la matière. […] Il cherche à créer un ordre. Il ne fournit pas de personnages, mais un enchaînement de pensées, donc un raisonnement logique et, comme les sciences de la nature, il part des faits qu'il met en relation. Simplement, ces faits ne prêtent pas à une observation généralisée, et leur enchaînement est lui aussi, dans nombre de cas, d'ordre singulier. Il ne fournit pas de solution globale, seulement une série de solutions particulières. Mais il témoigne et il enquête.

Regard de Jacques Bouveresse (professeur honoraire au Collège de France) sur Musil : Musil propose de définir l'essai comme consistant non pas à laisser tomber certaines exigences et à s'octroyer un certain relâchement dans un domaine où l'on peut travailler exactement, mais plutôt à "parvenir à la plus grande rigueur que l'on peut atteindre dans un domaine où l'on ne peut justement pas travailler exactement". Il ne s'agit donc pas d'être moins exact dans un domaine où l'on pourrait en principe l'être davantage, mais de l'être beaucoup plus dans un domaine où on ne peut pas l'être tout à fait.

Il y a néanmoins de grandes différences avec Proust, qui nous affirme sans cesse qu'il est à la recherche de "grandes lois", ce qu'écarte Musil, pour qui en outre l'essayisme est une éthique, ce qui semble étranger à Proust.

In L'homme sans qualité et sur "l'utopie de l'essayisme" :  Il hésite à devenir quelque chose : un caractère, une profession, un mode de vie défini, ce sont là des représentations où perce déjà le squelette qui sera tout ce qui restera de lui pour finir. […] Plus tard, quand sa puissance intellectuelle eut augmenté, Ulrich en tira une idée qu'il n'attacha plus désormais au mot trop incertain d'hypothèse, mais, pour des raisons bien précises, à la notion caractéristique d'essai. Un peu comme un essai, dans la succession de ses paragraphes, considère de nombreux aspects d'un objet sans vouloir le saisir dans son ensemble (car un objet saisi dans son ensemble en perd d'un coup son étendue et se change en concept), il pensait pouvoir considérer et traiter le monde, ainsi que sa propre vie, avec plus de justesse qu'autrement.

Problématique aussi du célibataire de l'art, dans les premières lignes de la citation. Proust, lui, n'a pas renoncé à la "saisie dans son ensemble". Là, l'éthique indiquée de l'essayisme est peu proustienne, mais la proximité des références dans leurs réflexions est grande.

INTERVENTION D'ADAM WATT.

(Université d'Exeter)

Jeune, accent anglais toujours charming.

Objectif: Quid de l'emploi d'essayer dans la Recherche ?

Ce sera essentiellement: l'essayisme comme "effort".

Robert Musil dans L'Homme Sans Qualités: Malheureusement, rien n'est plus difficile à accomplir qu'une représentation littéraire d'un homme qui pense. Nous arrivons à la solution d'un problème intellectuel d'une façon plus ou moins comparable à celle dont un chien avec un bâton aux dents essaye de passer par une porte étroite: il tourne la tête à gauche et à droite jusqu'à ce que le bâton passe. Nous faisons largement la même chose, mais à la différence que nous ne faisons pas de tentatives sans discernement mais savons d'avance d'après nos expériences comment ça se fait.

Proust est quelqu'un qui "essaie", sans se décourager, à la recherche de son identité, de celle d'Albertine … A.W. reprend la scène de la madeleine. Après une première impression forte et deux ou trois essais complémentaires à titre de vérification, le narrateur expose : Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n'apportait aucune preuve logique, mais l'évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s'évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et, pour que rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la ressaisir, j'écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j'abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême.

Mais essayer, acte volontaire, est un échec.

Un peu plus loin (Combray): Quand j'essaye de faire le compte de ce que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fut le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que c'est cet automne-là, dans une de ces promenade, près du talus broussailleux qui protège Montjouvain, que je fus frappé pour la première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression habituelle.

Relatif succès, ici. Mais plus loin : Et voyant sur l'eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel, je m'écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé : "Zut, zut, zut, zut". Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne as m'en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement.

A la fin du roman, après les révélations de la cour des Guermantes (les pavés inégaux), dans la bibliothèque : Le morceau qu'on jouait pouvait finir d'un moment à l'autre et je pouvais être obligé d'entrer dans le salon. Aussi je m'efforçais de tâcher de voir clair le plus vite possible dans la nature des plaisirs identiques que je venais, par trois fois en quelques minutes, de ressentir, et ensuite de dégager l'enseignement que je devais en tirer.

Quelques pages plus loin, le même champ lexical de l'effort, de la tâche, réapparaît : (…) déjà à Combray je fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui m'avait forcé à la regarder […] en sentant qu'il y avait peut-être sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu'ils traduisaient […]

[…] il fallait tâcher d'interpréter les sensations comme les signes d'autant de lois et d'idées, en essayant de penser, c'est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que j'avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel.

Mais dans l'entre-deux, de Combray au Temps retrouvé, il y a le problème d'Albertine, qui fascine le narrateur, comme une équation à déchiffrer, les résultats d'une expérience scientifique à interpréter. La relation avec Albertine est une série d'essais et d'erreurs.

Une remarque de Kundera (in Le rideau, un essai sur le roman) : L'omniprésence de la pensée n'a nullement enlevé au roman son caractère de roman; elle a enrichi sa forme et immensément élargi le domaine de ce que seul le roman peut découvrir et dire. 

La pensée est au cœur de la majorité des scènes où le narrateur se fait essayiste, ce sont exactement des scènes de mise en action de la pensée. Ainsi d'Albertine au sujet de laquelle il doit réviser son premier jugement : Ainsi ce n'est qu'après avoir reconnu non sans tâtonnements les erreurs d'optique du début qu'on pourrait arriver à la connaissance exacte d'un être si cette connaissance était possible. Mais elle ne l'est pas; car tandis que se rectifie la vision que nous avons de lui, lui-même qui n'est pas un objectif inerte, change pour son compte, nous pensons le rattraper, il se déplace, et, croyant le voir enfin plus clairement, ce n'est que les images anciennes que nous en avions prises que nous avons réussi à éclaircir, mais qui ne le représentent plus.

De tâtonnements en tâtonnements, l'essayiste rencontre les limites de l'intelligence et comprend qu'il faut s'ouvrir aux richesses de l'expérience (in Albertine disparue) : C'est la vie qui, peu à peu , cas par cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des puissances autres. Et alors, c'est l'intelligence elle-même qui se rendant compte de de leur supériorité, abdique par raisonnement devant elles, et accepte de devenir leur collaboratrice et servante. Foi expérimentale.

Foi expérimentale, la phrase la plus courte de la Recherche .

Proximité de ce passage avec celui de Musil cité plus haut.

Après la mort d'Albertine : Ce n'était plus assez de fermer les rideaux, de boucher les yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas revoir cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles oiseaux qui se répondaient d'un arbre à l'autre, de chaque côté de moi qu'embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte. Je tâchais d'éviter ces sensations que donnent l'humidité des feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes en dos d'âne. Mais déjà ces sensations m'avaient ressaisi, ramené assez loin du moment actuel, afin qu'eût tout le recul, tout l'élan nécessaire pour me frapper de nouveau, l'idée qu'Albertine était morte.

On passe à l'article dans le Figaro, toujours à la recherche du champ lexical de l'essai comme effort : (…) au moment même où j'essaie d'être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en auteur seulement. Pour que l'être impossible que j'essaie d'être réunisse tous les contraires qui peuvent m'être le plus favorables, si je lis en auteur, je me juge en lecteur […] Mais maintenant, en m'efforçant d'être lecteur, si je me déchargeais sur les autres du devoir douloureux de me juger, je réussissais du moins à faire table rase de ce que j'avais voulu faire en lisant ce que j'avais fait. Je lisais l'article en m'efforçant de me persuader qu'il était d'un autre […]

Et puis, dans la prise de conscience de son effort intellectuel incessant : L'habitude de penser empêche parfois d'éprouver le réel, immunise contre lui, le fait paraître de la pensée encore.

Au moment où à Venise il reçoit le faux télégramme d'outre-tombe d'Albertine, il y a une accélération dans son deuil : Maintenant qu'Albertine dans ma pensée ne vivait plus pour moi, la nouvelle qu'elle était vivante ne me causa pas la joie que j'aurais cru. Albertine n'avait été pour moi qu'un faisceau de pensées, elle avait survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en moi; en revanche, maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne ressuscitait nullement pour moi avec son corps.

A.W. intègre à la conclusion de son survol de la Recherche à la poursuite des essais au sens d'efforts du narrateur une citation de Terence Cave dans "Thinking with litterature: towards a cognitive criticism": (…) ce que nous appelons la littérature […] incarne à la fois le saut en avant de la langue pour attraper le mouvement rapide de la pensée et la capacité de la pensée d'improviser avec le langage, de le mener là où aucun locuteur n'est encore allé.

Intervention d'Antoine Compagnon: Un échange flottant  sur la citation de Kundera, qui au fond les laisse, AW et lui,  plutôt perplexes. Perplexité aussi devant l'expression:  Foi expérimentale. Rien ne se dégage de leurs propos très incertains. La vidéo s'interrompt lorsque A.C. suggère au public de poser des questions. Y en a-t-il eu ? Le mystère demeure.

INTERVENTION DE FRANÇOISE LERICHE.

(Université Grenoble-Alpes)

Pas de Powerpoint, pas de textes projetés, faute de temps de préparation (!)

Une relecture de ''Sur la lecture'' dont les dernières minutes sont dynamiques et passionnantes quand tout le début de l'exposé ne m'a pas semblé particulièrement éclairant. Le tonus avec lequel Françoise Leriche souligne le problème posé par le jugement de Proust : Sainte-Beuve est mauvais critique parce qu'il n'est pas capable de produire par lui-même des œuvres littéraires de vraie qualité, est tout à fait roboratif.

Bref échange avec A.C. qui semble vouloir la mettre face à quelques contradictions sans que la controverse puisse vraiment se développer, et l'impression qu'elle lui consent sans conviction le dernier mot.

INTERVENTION DE LUZIUS KELLER

(Université de Zurich)

Promenade en compagnie de Proust critique d'art, des premiers écrits de jeunesse aux remarques, digressions et grands morceaux de la Recherche, dont l'incontournable petit pan de mur jaune.

Intéressant. Il n'y a pas eu d'échange terminal.

La présentation a été assurée par Françoise Leriche.

Un Vermeer projeté : Une jeune fille assoupie (avec éloge des boutons de cuir des fauteuils).

Vermeer

INTERVENTION D'ELIZABETH LADENSON

(Columbia University)

Elle est présentée par Françoise Leriche.

Son thème : [Proust] Contre l'amitié

L'intervenante est intéressante, très dynamique, directe, simple dans le vocabulaire.

Autour de la lecture comme amitié, on évoque les divers aspects de cette dernière, dans la vie (Daniel Halévy) et dans la Recherche (Saint-Loup), de l'amitié à l'amitié plus que de l'amitié et retour.  Bien.

INTERVENTION DE FRANCINE GOUJON

(Equipe Proust ITEM)

Thème : Proust et l'essai de Chateaubriand

Excellente introduction de Luzius Keller, étonnamment vive et qui sort de l'ordinaire compassé des présentations.

Suit un exposé débité sur un rythme trop rapide, basé sur des brouillons de Proust raturés, avec mise en avant de remarques sur l'intégration de pastiches ''graves'', non déclarés, dans le corps de l'oeuvre, dont le principe m'intéresse et dont le détail m'échappe, pour aboutir à la petite frustration d'avoir été survolé par un ensemble d'informations dont je ne retiendrai rien.

Luzius Keller conclut en une seule phrase qui de nouveau donne une grande impression de simplicité intellectuelle ouverte et éminemment sympathique. Pas de questions. 

INTERVENTION DE JOSHUA  LANDY

(Université Stanford)

Thème : Proust non essayiste – Ni Montaigne, ni Musil.

Introduction par Elizabeth Ladenson.

Joshua Landy, qui a passé la nuit dans l'avion parti la veille de Chicago, produit un exposé extrêmement affirmatif et – comme le lui dit ensuite Elizabeth Ladenson – stimulant et provocateur. Il condamne le jugement global de Gilles Deleuze prétendant que Proust n'a eu tout du long aucune idée globale de ce qu'il faisait, construisant brique à brique la Recherche, et il se réfère sans cesse à Christopher Prendergast et à son livre (Mirage and Mad Beliefs : Proust the skeptic) qui ne semble pas avoir été traduit en français mais dont il francise le titre: ''Mirage et Croyances folles : Proust sceptique'', affirmant que la position de Prendergast est que Proust, quel que soit le point qu'il veut aborder, ne sait en fait pas ce qu'il en pense . C'est enlevé et intéressant, et plus encore extrêmement personnel, engagé, mais in fine, Elizabeth Ladenson ne semble pas entièrement convaincue. 

INTERVENTION DE MAYA LAVAULT

(Equipe Proust, ITEM)

Thème : De l'essai fictionnel à la fiction critique

Références – Des extraits de la Recherche:

1. L'incipit de la Recherche : Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : « Je m'endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n'était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d'une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j'étais libre de m'y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j'étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j'entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d'un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l'étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu'il suit va être gravé dans son souvenir par l'excitation qu'il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C'est l'instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c'est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L'espérance d'être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s'éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C'est minuit ; on vient d'éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.

Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts réveils d'un instant, le temps d'entendre les craquements organiques des boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l'obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n'étais qu'une petite partie et à l'insensibilité duquel je retournais vite m'unir. Ou bien en dormant j'avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu'avait dissipée le jour – date pour moi d'une ère nouvelle – où on les avait coupées. J'avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j'en retrouvais le souvenir aussitôt que j'avais réussi à m'éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j'entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.

Quelquefois, comme Ève naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s'y rejoindre, je m'éveillais. Le reste des humains m'apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j'avais quittée, il y avait quelques moments à peine ; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une femme que j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s'imaginent qu'on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s'évanouissait, j'avais oublié la fille de mon rêve.

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. 

2- Peut-être, chaque soir, acceptons-nous le risque de vivre, en dormant, des souffrances que nous considérons comme nulles et non avenues parce qu'elles seront ressenties au cours d'un sommeil que nous croyons sans conscience.

En effet, ces soirs où je rentrais tard de la Raspelière, j'avais très sommeil. Mais dès que les froids vinrent, je ne pouvais m'endormir tout de suite car le feu éclairait comme si l'on eût allumé une lampe. Seulement ce n'était qu'un flambée, et – comme une lampe aussi, comme le jour quand le soir tombe  - sa trop vive lumière ne tardait pas à baisser ; et j'entrais dans le sommeil, lequel est comme un second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allés dormir. Il a des sonneries à lui, et nous y sommes quelquefois violemment réveillés par un bruit de timbre parfaitement entendu de nos oreilles, quand pourtant personne n'a sonné. Il a ses domestiques, ses visiteurs particuliers qui viennent nous chercher pour sortir, de sorte que nous sommes prêts à nous lever quand force nous est de constater, par notre presque immédiate transmigration dans l'autre appartement, celui de la veille, que la chambre est vide, que personne n'est venu. La race qui l'habite, comme celle des premiers humains, est androgyne. Un homme y apparaît au bout d'un instant sous l'aspect d'une femme. Les choses y ont une aptitude à devenir des hommes, les hommes des amis et des ennemis. Le temps qui s'écoule pour le dormeur durant ces sommeils-là, est absolument différent du temps dans lequel s'accomplit la vie de l'homme réveillé. Tantôt son cours est beaucoup plus rapide, un quart d'heure semble une journée; quelquefois beaucoup plus long, on croit n'avoir fait qu'un léger somme , on a dormi tout le jour. Alors, sur le char du sommeil, on descend dans des profondeurs où le souvenir ne peut plus le rejoindre et en deçà desquelles l'esprit a été obligé de rebrousser chemin.

L'attelage du sommeil, semblable à celui du soleil, va d'un pas égal, dans une atmosphère où ne peut plus l'arrêter aucune résistance, qu'il faut quelque petit caillou aérolithique étranger à nous (dardé de l'azur par quel inconnu) pour atteindre le sommeil régulier (qui sans cela n'aurait aucune raison de s'arrêter et durerait d'un mouvement pareil jusque dans les siècles des siècles) et le faire, d'une brusque courbe, revenir vers le réel, brûler les étapes, traverser les régions voisines de la vie – où bientôt le dormeur entendra, de celle-ci, les rumeurs presque vagues encore, mais déjà perceptibles, bien que déformées – et atterrir brusquement au réveil. Alors de ces sommeils profonds on s'éveille dans une aurore, ne sachant qui on est, n'étant personne, neuf, prêt à tout, le cerveau se trouvant vidé de ce passé qui était la vie jusque-là (...)

Du moins, dans ces réveils tels que je viens de les décrire, et qui étaient la plupart du temps les miens quand j'avais dîné la veille à la Raspelière, tout se passait comme s'il en était ainsi , et je peux en témoigner, moi l'étrange humain qui, en attendant que la mort le délivre, vis les volets clos, ne sais rien du monde, reste immobile comme un hibou et, comme celui-ci, ne vois un peu clair que dans les ténèbres. Tout se passe comme s'il en était ainsi, mais peut-être seule une couche d'étoupe a-t-elle empêché le dormeur de percevoir le dialogue intérieur des souvenirs et le verbiage incessant du sommeil. Car (ce qui peut, du reste, s'expliquer aussi bien dans le premier système, plus vaste, plus mystérieux, plus astral) au moment où le réveil se produit, le dormeur entend une voix intérieure qui lui dit : ''Viendrez-vous à ce dîner ce soir, cher ami ? Comme ce serait agréable'' et pense : ''Oui, comme ce sera agréable, j'irai'' ; puis, le réveil s'accentuant, il se rappelle soudain : ''Ma grand'mère n'a plus que quelques semaines à vivre, assure le docteur''.

3. … je voulus rendre la lettre à Françoise. J'ouvris le journal. Il annonçait la mort de la Berma (…)

Elle [Phèdre] vient lui [Hippolyte] avouer son amour et c'est la scène que je m'étais si souvent récitée.

(…) Mais dès qu'elle voit qu'il n'est pas atteint, qu'il croit avoir mal compris et s'expose, alors, comme moi venant de rendre à Françoise ma lettre (…) et je tendis ma lettre à Françoise pour qu'elle la mit enfin à la poste. 

4. Racine avait été obligé, pour lui donner ensuite toute sa valeur universelle, de faire un instant de la Phèdre antique une janséniste (…) La reconnaissance en soi-même par le lecteur de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa au moins dans une certaine mesure (…)

Dans les quelques mots échangés ensuite, Elizabeth Ladenson ouvre une voie très intéressante, à propos des maximes générales de Proust rapprochées des expériences que propose sa fiction en évoquant les fables de La Fontaine où parfois, dit-elle, on peut se poser la question de la parfaite adéquation de la morale au contenu proposé, qui pouvait peut-être aussi déboucher sur autre chose. Cette simple remarque me paraît passionnante.

L'exposé est par ailleurs tout entier dans son titre, suffisamment explicite. Mais s'il fallait le restituer, sauf les références ci-dessus, je ne saurais que dire des éclairages qui en ont été donnés.

CONCLUSION D'ANTOINE COMPAGNON

Cinq minutes de remerciements … à l'auditoire, et rendez-vous en janvier 2020 pour un nouveau cours dont A.C. affirme qu'il n'a aucune idée ...

Une surprise, parmi les rares allusions qu'il fait aux interventions du jour : un des intervenants  aurait parlé quelque part des ''Sentiments filiaux d'un parricide'' …  Je n'ai absolument rien entendu. Où est l'erreur ?

En guise de conclusion conclusive, Antoine Compagnon sabote un peu sa synthèse ou plutôt n'en fait pas, mais,  preuve de sagesse, recommande avant tout de continuer à relire la Recherche. Ce n'est, il a raison, que dans un dialogue assidu avec le texte que l'on trouve les satisfactions qu'aucune exégèse ne dégagera. Pour preuve, cette journée. En même temps, c'est une façon de scier la branche sur laquelle il est, ils sont tous assis …

IN FINE

…J'ai pris le temps nécessaire à l'écoute des enregistrements. Le bilan n'est pas très positif. Qu'est-ce que tout cela m'a appris? Assez étonnant de voir tous ces "chercheurs" tourner autour des mêmes textes, sans parvenir au fond à en éclairer le mystère et parfois (souvent, pour Proust) le charme. Pourquoi accroche-t-on là, et pas ailleurs? Cette affaire d'essayisme … est-elle significativement plus claire après le cours, les séminaires et le colloque qu'avant? Proust est-il essayiste? En gros et clairement, oui.  Et au fond, tout auteur qui risque une réflexion personnelle un peu soutenue, aussi. Essayisme par exemple chez Camus romancier, constamment dans La Chute. Chez tous, le fait même que le roman "signifie" en fait un essai. Bien sûr, il y a des essais plus "essayants" que d'autres, moins ouvertement déclarés, des essais qui avancent masqués sous le masque plaisant de la fiction, des essais non "savants", mais ce sont malgré tout des essais. Le spectre de l'essai est large et dès lors, comme il en était selon de Gaulle du gaullisme, tout écrivain a été, est ou sera essayiste.  

Cela posé, quid du contenu, de l'objectif? Essayer de dire, certes, mais  de dire quoi?

Eût-il été envisageable, derrière l'intitulé "Proust essayiste", de voir apparaître une présentation et une analyse des "théories" de Proust justifiant le vocabulaire. Essai sur le sommeil? Essai sur l'homosexualité masculine? féminine? Essai sur l'amitié? Essai sur le snobisme? Contenus de ces essais? Si le chercheur lève le lièvre, il ne peut pas ensuite se contenter de dire : Allez-y voir vous-même … Et donc?

Si l'on ne retient rien de ce qu'on a entendu, c'est peut-être qu'il n'y avait rien à entendre. Pendant l'année universitaire 1968-69, j'ai suivi à peu près régulièrement tous les mardis à la Sorbonne (je venais alors à Paris interroger les élèves de Mathématiques Spéciales du Lycée Saint-Louis) le cours d'agrégation de Jacques Robichez sur Proust. J'en attendais des lumières. J'ai vu un professeur  s'efforcer de lire à voix haute, dans un amphi bondé et une ambiance très inégalement attentive et contestataire (on sortait des événements de Mai), de larges extraits de la Recherche. Et? Et rien. Robichez nous lisait la Recherche. Cela s'appelait un cours d'agrégation.

Suis-je trahi par ma mémoire? Peut-être, mais peut-être pas, tant au fond, qu'ajouter au texte? C'était Pierre Ménard, auteur du Quichotte, selon la nouvelle de Borges. Entre l'écrit de Proust et la lecture de Robichez, un demi-siècle avait passé et les "événements". La Recherche s'en était-elle à ce point re-contextualisée que l'énoncer suffisait pour qu'elle s'auto-éclaire des échos environnants? C'était assez surprenant. Et au fond, rien n'a changé. Le processus est sans cesse reconduit, presque toujours. Et me laisse toujours interdit. Et la conclusion lapidaire d'Antoine Compagnon ne dit peut-être pas autre chose: Relisez Proust.

 

Illiers-Combray

      

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30 avril 2019

LEÇONS n° 11 & 12 - mardi 02/04/2019

                

                     A

 Et donc, un jour, il faut en terminer.

On est arrivé au terme de la session 2019. Fût-ce avec les honneurs, il va falloir quitter l'estrade. Voilà pourquoi, ce mardi 2 avril, A.C. avait regroupé ses deux dernières leçons.

Il a eu une velléité de suspension de séance au bout d'une heure, entre la leçon 11 qu'il avait intitulée "A mon âge on relit" et la 12, titrée "Tu Ximénès eris". Mais il était lancé, et au grand désespoir des prostatiques, il a enchaîné sans transition. 

Jacqueline Lichtenstein, agrégée de philosophie et historienne de l'art, s'est éteinte la nuit précédente. Née en 1947. A.C. en dit deux mots et lui dédie son enseignement du jour. 

Suivent quelques coquetteries sur son approche annuelle des douze heures dues au Collège de France: J'ignore chaque semaine ce que je vais raconter la semaine suivante, les collègues ne me croient pas et pourtant c'est vrai, j'ignore après avoir déposé mon titre de l'année comment lui donner corps, j'ai esquissé un plan mais je vais, je cherche, je tâtonne, etc. Ce n'est pas la première fois que nous entendons le couplet. Avec la conclusion: ...et maintenant que j'arrive au bout, je m'aperçois que je n'ai pas même commencé à parler de ce que j'avais commencé à prévoir  ...  

Bien. On lui pardonne. Victor Hugo disait: Il n'y a pas de montagne sans vallée ... 

Les deux leçons se sont adossées à de nombreuses citations. Du coup, je les ai numérotées. On a débuté avec une lettre de Proust à Mme de Brantes, tante de Montesquiou, datée de septembre 1897, faisant assurément suite à un échange antérieur relatif à la paternité du mot "A mon âge on relit ...". Proust est en villégiature avec sa mère à Bad Kreuznach, station thermale de Rhénanie-Palatinat, en Allemagne. Il a 27 ans. Il écrit [1]:  Quant au mot "A mon âge on relit" il n'est pas de C. Fleury, mais d'un autre de ces noms à trait d'union, ce qui vous a trompée (vous savez, France dit spirituellement: "ce trait d'union, cette particule des démocraties"), mais de Royer-Collard. Joli mot aujourd'hui auquel le temps a donné tout son prix en jetant l'oubli sur les circonstances qui le provoquèrent, il fut prononcé au contraire dans un accès de colère boudeuse, d'entêtement sectaire et étroit qui n'est pas des plus sympathiques. Vigny se présentant à l'Académie française, alla faire la visite obligée à Royer-Collard. Il fut reçu de la façon la plus hargneuse et finit par se fâcher et demander à Royer-Collard s'il avait jamais lu ses livres. "A mon âge, Monsieur, on ne lit plus, on relit", fut la réponse qu'il put tirer de ce vieillard amer.

Dans ce courrier, C.Fleury désigne Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, journaliste et critique littéraire, ennemi juré de Sainte-Beuve qui disait de lui : "Cuvillier-Fleury, une certaine ignobilité de visage et d'esprit. Il a le visage et peut-être l'esprit d'un laquais ou du moins d'un cuistre, il ne peut marcher sans une citation." Lorsque Sainte-Beuve s'est rallié au Second Empire - après le coup d'Etat du 2 décembre 1851 - dans un article célèbre intitulé Les Regrets et publié dans le Constitutionnel [23 Août 1852; consultable ICI], Cuvillier-Fleury lui a répondu dans le Journal des débats (26 septembre 1852) par un article [ De la critique expérimentale dans les oeuvres de M. Sainte-Beuve ; consultable ICI] qui était une commande des Orléanistes (les partisans d'une monarchie constitutionnelle, plus ou moins sur le modèle de la monarchie de Juillet).

Dans le Cahier 4 de Proust, on rencontre Cuvillier-Fleury. Il s'agit du brouillon d'un passage où les tantes empêchent Swann de donner au grand-père du narrateur les renseignements qui l'intéressent [2]: … une anecdote sur la société du Duc de Broglie leur paraissait si ennuyeuse qu'elles interrompaient  immédiatement pour dire qu'elles avaient rencontré une jeune suédoise pauvre qui leur avait donné sur l'organisation des sociétés coopératives dans leur pays des détails "tout ce qu'il y a de plus intéressants" ou un vieux monsieur qui avait parfaitement bien connu Nourrit , Duprez, Cuvillier-Fleury et qui était également "tout ce qu'il y a de plus intéressant"… .

Pour information : Adolphe Nourrit; ténor à l'Opéra de Paris - Gilbert Duprez; ténor à l'Opéra de Paris; le premier à avoir émis en représentation un contre-ut en voix de poitrine (dans Guillaume Tell, de Rossini).

Dans cette lettre à Mme de Brantes par laquelle A.C. commence, Proust parle de la parution prochaine de la suite de L'Orme du mail, premier volume de la tétralogie d'Anatole France, L'Histoire contemporaine, et il en annonce le titre : Le mannequin d'osier. Outre une incidente de second degré (?), Tout le monde ici a lu "Le mannequin d'osier" [... sauf moi; lacune visiblement à combler de toute urgence ...], A.C. prolonge la référence de Proust à Anatole France (à propos des traits d'union) en évoquant le préfet Worms-Clavelin, personnage du roman, incarnation d'une nouvelle France républicaine, franc-maçonne, et portée par ces noms à trait-d'union qui s'opposent à la vieille France aristocratique. Il cite [3]: Et M. le préfet Worms-Clavelin lui-même, si peu fanatique, tenait le général Cartier de Chalmot pour dangereux. Il ajoute - sans davantage de précision - qu'il a relevé dans la presse parisienne la formule citée par Proust  ainsi introduite : Récemment, au cours d'un rapport, un conseiller d'Etat, parlant d'un de ces Worms-Clavelin dont M. Anatole France  vient d'immortaliser le type, disait : ... le trait d'union, cette particule des démocraties, et il insiste en disant que la formule est reprise dans un article de Léon Blum (anonyme car, conseiller d'Etat, Blum ne pouvait pas signer et se contente de la mention : un juriste) dans la Revue Blanche, article publié en 1898 à propos des lois scélérates (sur la liberté de la presse) [4]: C'est alors que la brutalité commença. Au début de la séance du 23 juillet [1894], M. Charles Dupuy, qui ne portait pas encore le trait d'union, cette "particule des démocraties", laissait tomber les déclarations qui suivent, accentuées par sa grossièreté naturelle : "Le gouvernement et la commission se sont mis d'accord sur un texte que nous considérons comme définitif; nous vous déclarons qu'il est impossible d'accepter aucun amendement. Nous vous demandons, Messieurs, de rejeter tous les amendements qui pourraient être proposés." A noter, complète A.C., que Charles Dupuy deviendra Charles-Dupuy, comme Félix-Faure ou Casimir-Périer, soulignant au passage le goût de Proust pour l'onomastique (la science des noms propres), et repassant à la Recherche dont il cite quelques passages : 

[5]. Même ce nom de Simonet que j'avais déjà entendu sur la plage, si on m'avait demandé de l'écrire, je l'aurais orthographié avec deux "n", ne me doutant pas de l'importance que cette famille attachait à n'en posséder qu'un seul. Au fur et à mesure que l'on descend dans l'échelle sociale, le snobisme s'accroche à des riens qui ne sont peut-être pas plus nuls que les distinctions de l'aristocratie, mais qui, plus obscurs, plus particuliers à chacun, surprennent davantage. Peut-être y avait-il eu des Simonnet qui avaient fait de mauvaises affaires ou pis encore. Toujours est-il que les Simonet s'étaient, paraît-il, toujours irrités comme d'une calomnie quand on doublait leur "n". Ils avaient l'air d'être les seuls Simonet avec un "n" au lieu de deux avec autant de fierté peut-être que les Montmorency d'être les premiers barons de France. 

[6]. Un jour, à l'enterrement d'un Guermantes, un homme remarquable placé à côté de moi me montra un Monsieur élancé et pourvu d'une jolie figure."De tous les Guermantes, me dit mon voisin, celui-là est le plus inouï, le plus singulier. C'est le frère du duc." Je lui répondis imprudemment  qu'il se trompait, que ce Monsieur, sans parenté aucune avec les Guermantes, s'appelait Fournier-Sarlovèze. L'homme remarquable me tourna le dos et ne m'a plus jamais salué depuis. 

... où l'on voit réapparaître le trait d'union. Il faudrait, dit A.C., citer tous les pataquès des Verdurin ...

[7].  Quand tous les invités furent partis, Mme Verdurin dit à son mari: "As-tu remarqué comme Swann a ri d'un rire niais quand nous avons parlé de Mme La Trémoïlle?" Elle avait remarqué que devant ce nom, Swann et Forcheville avaient plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant que ce fût pour montrer qu'ils n'étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait d'imiter leur fierté, mais n'avait pas bien saisi par quelle forme grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler l'emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore les de la Trémoïlle ou plutôt par une abrévaition en usage dans les paroles des chansons de café-concert et les légendes des caricatures et qui dissimulait la particule, les d'la Trémoïlle, mais elle se rattrapait en disant :"Mme La Trémoïlle".  

[8]. "Je sais le portrait de Favart dont vous voulez parler, dit M. de Charlus. J'en ai vu une très belle épreuve chez la comtesse Molé." Le nom de la comtesse Molé produisit une forte impression sur Mme Verdurin. "Ah! Vous allez chez Mme de Molé", s'écria-t-elle. Elle pensait qu'on disait la comtesse Molé, Madame Molé, simplement par abréviation, comme elle entendait dire les Rohan, ou, par dédain, comme elle-même disait: "Madme La Trémoïlle". Elle n'avait aucun doute que la comtesse Molé connaissant la reine de Grèce et la princesse de Caprarola, eût autant que personne droit à la particule, et pour une fois elle était décidée à la donner à une personne si brillante et qui s'était montrée fort aimable pour elle. Aussi, pour bien montrer qu'elle avait parlé ainsi à dessein et ne marchandait pas ce "de" à la comtesse, elle reprit : " Mais je ne savais pas du tout que vous connaissiez Madame de Molé!", comme si ç'avait été doublement extraordinaire et que M. de Charlus connût cette dame et que Mme Verdurin ne sût pas qu'il la connaissait.

Retour à "A mon âge, on relit" . Et à Royer-Collard, dont Sainte-Beuve disait : M. Royer-Collard était caustique et emporte-pièce. Il avait l'insolence jusqu'à la majesté. M. Royer-Collard avait un nez, un menton, un sourcil si prononcés que c'était drôle par moments, il avait presque une trogne, au moral également. Ou encore [9]: Il avait de ces insolences superbes. En cela, il obéissait surtout à sa tournure d'esprit et à sa verve irrésistible très épigrammatique et sarcastique sous forme lapidaire. Un jour, à la Chambre, dans un groupe où il était, il avait dit un mot contre la popularité.  M. Mauguin, qui était présent, lui dit de cet air riant: "Mais vous-même, monsieur Royer-Collard, vous avez eu votre moment de popularité." – De la popularité, réplique le terrible rabroueur, j'espère que non, Monsieur, mais peut-être un peu de considération." Et chaque syllabe du mot était accentuée avec lenteur. On ferait un recueil de ces sortes de répliques où il excellait, ce serait le plus majestueux et non pas le moins amusant des Anas [un "ana" est un recueil de bons mots, de petites phrases involontairement humoristiques et d'anecdotes] . Il n'avait pas du tout la gravité triste.

A.C. rappelle, après Proust, que Royer-Collard est bien l'auteur de la formule "A mon âge, etc." et affiche quelques lignes de Sainte-Beuve dans les Nouveaux Lundis : C'est lui [Royer-Collard] qui, à un célèbre candidat pour l'Académie [Vigny] qui s'étonnait d'apprendre de sa bouche qu'il n'eût pas lu ses ouvrages, fit cette réponse qui a couru et qui court encore : "Je ne lis pas, Monsieur, je relis".

Sainte-Beuve revient souvent à cet épisode, qui est célèbre et il le raconte longuement dans ses "Notes et Pensées" de la fin du tome XI des Lundis [10]: A propos de la candidature académique de M. de Vigny, on a beaucoup parlé aussi de la réception que lui fit M. Royer-Collard. Je suis à même de dire ce qui en est, M. Royer-Collard m'en ayant parlé un jour et m'ayant raconté comment les choses s'étaient passées.

M. de Vigny avait prié le très aimable et spirituel Hippolyte Royer-Collard de parler de lui à son oncle; mais dans son impatience, il n'attendit pas la réponse à cette première ouverture. Il se présenta un matin chez M. Royer-Collard qui se trouvait en ce moment dans son cabinet en conversation ou conférence avec M. Decazes et M. Molé. Je crois qu'Anral, le docteur, son gendre, y était aussi. M. de Vigny, à qui on le dit, n'insista pas moins pour qu'on fit passer sa carte, assurant que, sur le simple vu de son nom, il serait reçu. M. Royer-Collard, à qui son neveu n'avait rien dit encore, sortit de son cabinet un peu contrarié et vint trouver M. de Vigny dans l'antichambre ou la salle à manger, pour s'excuser de ne pouvoir le recevoir en ce moment. Le colloque suivant s'engagea à peu près dans ces termes : - "Mais je suis M. de Vigny, monsieur." - "Je n'ai pas l'honneur de vous connaître." - "M. votre neveu a dû vous parler de moi." - "Il ne m'a rien dit." - "Je me présente pour l'Académie; je suis l'auteur de plusieurs ouvrages dramatiques représentés ..." - "Monsieur, je ne vais jamais au théâtre." - "Mais j'ai fait plusieurs ouvrages qui ont eu quelque succès et que vous avez pu lire." - " Je ne lis plus, monsieur, je relis." - On était en, hiver, la pièce n'était pas chauffée. "Je sentais que je m'enrhumais," me disait M. Royer-Collard, qui, la porte entr'ouverte, avait un pied dans une chambre et l'autre pied dans l'autre; il abrégeait donc et brusquait la conversation, que M. de Vigny, au contraire, maintenait toujours. En me racontant la chose à peu près dans ces termes, M. Royer-Collard m'exprimait, je dois le dire, son regret d'avoir été si rude  avec un homme de talent; mais il s'excusait sur l'intempestif de la démarche et sur l'insistance. Il ne fut, d'ailleurs, nullement contraire à l'entrée de M. de Vigny à l'Académie, et, s'il assista à la séance d'élection, je suis persuadé qu'il vota pour lui, ainsi que MM. Molé, de Barante, Cousin et ses autres amis.

De Vigny a raconté cette conversation à sa manière; on la trouve dans les notes publiées par M. Ratisbonne. En acceptant même sa version, on s'étonne de cette confiance en soi-même et de cette naïveté à se louer. Il y a des habitudes et des formes que M. de Vigny était plus à même que personne de connaître. On n'est pas impoli parce qu'on ferme sa porte le matin et que l'on ne peut recevoir une personne qui se présente à l'improviste: l'indiscrétion est de vouloir forcer la porte et de dire au domestique : "Sachez que, quand on verra que c'est moi, j'entrerai." Je n'ai jamais conçu la nécessité que l'esprit, le talent, même le génie, fussent revêtus et comme enduits d'une légère couche luisante de sottise.

Horace Walpole a dit : "La sottise est comme la petite vérole; il faut que chacun l'ait une fois dans sa vie." Bien, une fois; mais qu'on ne l'ait pas toujours et à l'état fixe.

- Voici le pendant de la conversation de de Vigny et de Royer-Collard; car M. de Vigny était coutumier du fait. La scène se passe à la Bibliothèque impériale, au bureau des prêts, un mardi ou vendredi, c'est-à-dire l'un des jours où, par exception, en vertu d'un article du réglement, les livres ne sortent pas. K.... le préposé à ce bureau est brusque, excellent homme d'ailleurs, obligeant: les jours réservés, il est très occupé à mettre ses registres au courant, et nullement oisif.

M. de Vigny arrive et demande à faire inscrire quelques ouvrages pour les emporter. K.... répond : "C'est aujourd'hui vendredi, on ne prête pas de livres." De Vigny : "Savez-vous qui je suis?" (Mais il faut le voir disant cela, et de quel ton, de quelle lèvre!) - "Non", dit K.... - "Je suis le comte Alfred de Vigny." - "Qu'est-ce que ça me fait?" dit K.... - Et M. de Vigny part. Ce ne fut pas plus long que cela. - Notez qu'ayant affaire à tout homme de mérite et qui se serait présenté autrement, K.... après l'observation faite, aurait tâché de le contenter. Notez encore qu'à la manière dont M. de Vigny se nommait, le titre de comte se cumulait certainement sur sa lèvre avec l'amour-propre du poète. [...] De Vigny a tous les genres de fatuité, et cela se marque de plus en plus chez lui en vieillissant.

A.C. souligne que d'autres que Royer-Collard ont mal reçu des candidats à l'Académie. Dans les cahiers "Sainte-Beuve", on trouve un mot de Thiers, disant : "Leurs ouvrages, je ne les lis pas, leurs personnes me sont indifférentes". On ne peut s'empêcher de penser qu'Antoine Compagnon a été candidat malheureux lors de l'élection qui a vu le succès de Xavier Darcos  en 2013 au fauteuil de Jean-Pierre Angremy, de son nom de plume Pierre-Jean Rémy, obtenant 10 voix au premier tour puis 7 au second. J'ignore s'il persistera dans cette ambition. D'autres, fameux, ont dû réitérer n-fois leur candidature avant d'être élus, Hugo à la quatrième tentative, Vigny à la huitième. Je considère personnellement que c'est une bien mauvaise idée que de se rêver académicien et qu'il y a là une ambition qui ne grandit pas son homme. Alain Finkielkraut par exemple y a perdu un peu de l'estime que je lui portais. Ce sont là, il me semble, des préoccupations de médiocres. On peut excuser ... en passant par le mot ci-dessus de Walpole. Médiocre comme sot, une fois ... et l'on retrouve Hugo : Il n'y a pas de montagne sans vallée ...

A.C. souligne que la reformulation de Proust, "On ne lit plus, on relit" en forme de sentence est plus intéressante que celle que rapporte Sainte-Beuve, "Je ne lis plus, je relis". La version de l'incident proposée par Vigny dans son Journal d'un poète ("Mes visites à l'Académie") peut être consultée ICI. Il y peint un Royer-Collard dépassé et sénile: ... un pauvre vieillard, rouge au nez et au menton, la tête chargée d'une vieille perruque noire, et enveloppé dans la robe de chambre de Géronte, avec la serviette au col du Légataire universel, qui lui affirme : Oui, monsieur; je ne lis rien de ce qui s'écrit depuis trente ans; je l'ai déjà dit à un autre . Et Vigny annote : Il voulait parler de Victor Hugo. Ce qui nous apprend qu'en fait, c'est à Victor Hugo que Royer-Collard a pour la première fois servi une formule qu'ici il ressert, et d'ailleurs, en témoigne Vigny, sous un énoncé  général : ... je suis dans un âge où l'on ne lit plus, mais où l'on relit les anciens ouvrages. Et comme Vigny s'étonne alors des conditions dans lesquelles il peut donner sa voix : R-C, interdit et s'enveloppant dans sa robe de malade imaginaire  - Je la donne, je la donne ... Je vais aux élections; je ne peux pas vous dire comment je la donne, mais je la donne enfin

Dernière référence, et qui va servir de transition, pour cette formule qui retient tant A.C., dans un ouvrage consacré à Victor Hugo du début du XX° siècle dont il ne donne pas l'auteur, ces lignes [11]: Royer-Collard avait voté pour Victor Hugo. C'était au moins la deuxième fois . Aussi s'étonne-t-on de lire dans une lettre datée du 1er Avril 1840 et adressée par M. Xavier Doudan, hugophobe et potinier, à Mme la baronne de Staël: "… on a causé de l'Institut; de M. Royer-Collard qui disait à M. Victor Hugo venant lui demander sa voix : " Monsieur, on ne lit plus à mon âge, on relit." [Xavier Doudan , Mélanges et lettres]

J'ai parlé de transition car A.C. annonce alors qu'il va s'intéresser à ce Xavier Doudan qu'il soupçonne d'être un peu le prototype de ce "célibataire de l'art" auquel Proust prête tant attention et qu'il craint par-dessus tout d'être ou de paraître. Un Doudan d'ailleurs - au motif qu'il a signé X. Doudan - improprement Xavier, car son prénom était en fait Ximénès. Et il fait voir la lettre de Doudan, publiée parmi d'autres après sa mort par son meilleur ami, qui n'était autre que Cuvillier-Fleury, la lettre même, adressée à la baronne de Staël, dont on vient de voir un extrait et dans laquelle on trouve la liste des noms propres que Mme de Villeparisis cite constamment [12]: Nous avons dîné chez Mme du Parquet avec M. Lebrun. De quoi avons-nous parlé? mais en vérité, pas beaucoup de politique. La vivacité des derniers jours a laissé une grande fatigue. On a causé de l'Institut; de M. Royer-Collard qui disait à M. Victor Hugo venant lui demander sa voix: "Monsieur, on ne lit plus à mon âge, on relit", du mérite de M. Cousin comme écrivain, M. de Broglie et Albert le tenant pour un peu parent des grands prosateurs du dix-septième siècle; vous pensez bien que M. Villemain n'a pu être oublié après ce nom de Cousin; ce sont comme les siamois de la gloire; puis est venu le nom de M. Pasquier comme homme littéraire et instruit. J'ai demandé pour lui une place à l'Académie française; alors vint un éloge de M. Molé par M. Lebrun. Vous savez toutes mes nouvelles littéraires.

Dans les Jeunes filles en fleursMme de Villeparisis cite Doudan pour l'opposer aux écrivains mal élevés, malotrus qui ne savent pas se tenir en société, évoquant une société pareille à celle où l'on vit fleurir l'esprit d'un Doudan, d'un M. de Rémusat, pour ne pas dire d'une Beausergent, d'un Joubert, d'une Sévigné. Dans le Côté de Guermantes, la même Mme de Villeparisis, introduit Auguste Schlegel [1767-1845 -  écrivain allemand, poète, critique, philosophe, orientaliste et l'un des grands théoriciens du mouvement romantique. Il a été une douzaine d'années l'amant, le compagnon de Mme de Staël]: Je l'ai rencontré [Schlegel] à Broglie où ma tante Cordélia [Cordélia de Castellane, maîtresse successive de Molé, puis Chateaubriand, et cause de leur brouille ...] m'avait amenée; je me rappelle très bien que M. Lebrun, M. de Salvandy [Narcisse-Achille de Salvandy, homme politique, écrivain, articles dans le Journal des Débats, Académie française ...], M. Doudan, le faisaient parler des fleurs

Fleurs? A.C. amorce quelque chose sur quoi il reviendra : tous ces hommes d'esprit, tous ces célibataires de l'art, car ces hommes, charmants pour Mme de Villeparisis en sont à leur façon, sont botanistes, herborisent. Il y a, dit-il, dans la Recherche, un fil qui va de la botanique  au célibataire de l'art. Et Ximénès Doudan (1800-1872) pourrait en être le type. Il était un intime de Mme de Staël, le précepteur de son dernier fils, Louis Alphonse Rocca, qu'elle avait eu de son remariage en 1811 avec Albert de Rocca, de 22 ans son cadet. Il avait ensuite été le précepteur des enfants du duc de Broglie  avant de devenir son chef de cabinet quand le duc était devenu ministre. Sainte-Beuve évoque souvent Douydan, avec toujours la même épithète, le "spirituel" Doudan, le "spirituel et malin" Doudan. 

A.C. met à l'écran trois paragraphes. Il s'y intéresse, sur ce créneau des célibataires de l'art (tout cela est un peu brouillon, il papillonne d'une idée à l'autre), à Doudan et à une formule de Joubert (esprits délicats nés sublimes), troisième paragraphe à l'écran, qui les caractérise.  On a beaucoup de mal à comprendre d'où est extrait le premier paragraphe, apparemment de Sainte-Beuve. Petit cafouillage dans les explications. Le second paragraphe est le commentaire, par Sainte-Beuve, du premier et là, avec certitude.  Sainte-Beuve déclasse Chapelle, mais parle au fond des célibataires de l'art, via Tréville, Joubert, Doudan [13]: (§1) Un critique spirituel du Journal des débats, M. H. Rigault, dans un article sur Chapelle (18 mai 1855) me semble lui avoir beaucoup prêté quand il a dit : "Partout, dans le monde et dans l'intimité, parmi les grands seigneurs et les grands esprits, à Chantilly avec M. le Prince, à Auteuil avec Boileau, Racine et Molière, Chapelle plaît à tout le monde par l'enjouement de son caractère, par l'agrément de son esprit naturel et cultivé, et pour cette finesse de goût qui est peut-être la première de ses qualités, et le trait caractéristique de son mérite." 

(§2) Le spirituel critique parle là de Chapelle [Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, homme de lettresdu XVII° siècle, ami intime de Cyrano de Bergerac, de Molière,...] comme il ferait d'un M. de Tréville, d'un M. Joubert ou d'un Doudan, d'un de ces "esprits délicats nés sublimes" nés du moins pour tout concevoir, et à qui la force seule et la patience d'exécution ont manqué, tandis que Chapelle n'est qu'un paresseux trop souvent ivre, un homme de beaucoup d'esprit naturel, mais sans élévation et sans idéal; et c'est précisément cet idéal trop haut placé qui décourage les autres, les suprêmes délicats. En un mot, dans une classification (si elle est possible) des esprits, Chapelle me paraît appartenir à une tout autre famille, et à une famille moins noble.

(§3) Les esprits délicats sont tous des esprits nés sublimes, mais qui n'ont pas pu prendre l'essor, parce que ou des organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles habitudes ont retenu leurs élans.

A.C. fait remarquer que ces esprits supérieurs qui n'ont rien publié de leur vivant  l'ont été à titre posthume par des amis; Chateaubriand a publié Joubert, Cuvillier-Fleury a publié Doudan. Leur célébrité, réelle, n'a pas duré, sans doute faute d'oeuvre construite. Mais ils ont brillé un moment, appréciés des femmes et des petits salons. Ainsi ce jugement de Jules Lemaitre [critique littéraire et dramatique qui fit autorité (1853-1914)], dans son ouvrage "Les contemporains: études et portraits littéraires" [14]: Joubert fut grand frôleur d'âmes féminines. Il lia avec Mmes de Beaumont, de Guitaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille, de ces commerces tendres et purs, plus caressants que l'amitié, plus calmes que l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons aristocratiques qui se formèrent à Paris au commencement de l'empire et où regnèrent avec l'ancienne politesse, la religiosité  la plus élégante. On y aimait, avec mille grâces, Dieu et Chateaubriand. 

Pendant quelques décennies, dit A.C. , qui sont celles justement de Proust, la comparaison entre Doudan et Joubert est permanente, un Doudan dont Gustave Lanson [1857-1934) - grand historien de la littérature et critique], dit dans son "Histoire de la littérature française": Doudan est l'auteur des plus belles lettres de société du XIX° siècle et c'est un des meilleurs moralistes que nous y ayons eu. Et puis, exit Doudan. Soudain, on n'en entend plus parler. Il fut, dit A.C., une comète dans le ciel littéraire de la période 1870 - 1900/1910. Puis il retourne en arrière, à la lettre de la citation [12] où se lit le nom de Lebrun, Lebrun [Pierre-Antoine; 1785-1873] dont il déploie les réussites (poète, pair sous la restauration, sénateur sous le Second Empire ... sa notice complète, pour les curieux, est ICI) et lui attribue parmi d'autres la responsabilité de la publicité faite au mot de Royer-Collard ("A mon âge, etc."), prolongeant son affirmation du succès de la formule par une citation de la Revue de Paris de février 1840 dans le courrier d'un correspondant [15]: - Mon ami, me dit-il, je vous répondrais volontiers comme l'honorable M. R… C… à un jeune poète qui lui demandait sa voix pour entrer à l'Académie, et qui s'informait de lui s'il avait été content de certaines poésies . " A mon âge, répondit M. R…C…, on ne lit plus, on ne fait que relire" . Ce mot, un temps véridiquement attaché à Victor Hugo sera définitivement affecté à Vigny qui n'en fut que le second destinataire, et A.C. fournit encore (!) une citation, cette fois de Jules Claretie [1840-1913; critique dramatique, historien de la vie parisienne] écrivant en 1865 [16]: Au moment où il faisait ses stations académiques, il [Vigny] se présente chez Royer-Collard qui le reçoit du haut de sa cravate autoritaire. – Vous voulez être académicien, Monsieur? – Je suis l'auteur de Cinq-mars, de Stello, de Chatterton, dit Alfred de Vigny et si vous avez jeté les yeux … - Monsieur, interrompit Royer-Collard, à mon âge on ne lit plus, on relit. Et il se lève. C'était conclure la visite d'une brusque façon. Le lendemain, Royer-Collard recevait richement reliées et armoriées les œuvres d'Alfred de Vigny et, avec les volumes, le billet suivant : Permettez-moi de vous offrir mes modestes ouvrages. Le texte est imprimé en français. Par malheur, je n'ai pu rencontrer ici certaine traduction russe que je vous destinais.

A.C. ne dit rien de cette histoire de "traduction russe" que je ne sais pas interpréter (ironie? fonctionnant sur quel ressort?) mais par contre, il pense trouver là une piste pour expliquer une énigme rencontrée dans le Cahier 1 de Proust où celui-ci avait noté <désir de paraître supérieur à ce qui nous plaît / Epingles de cravate>, notation évoquée, entourée de son mystère, dans une leçon antérieure. Sur la base de l'expression de Claretie, du haut de sa cravate autoritaire, interprétable par  son contexte, A.C. pense pouvoir avancer que les épingles de cravate de Proust désigneraient  l'espèce de superbe, d'insolence, de quant à soi des doctrinaires.  

Là-dessus, et prenant acte de ce qu'il en a terminé avec ce qu'il avait prévu comme leçon n° 11 sous le titre "A mon âge, on relit", A.C. va s'embarquer sans autre transition qu'un petit flottement de manipulation de son ordinateur dans le second volet du jour, valant leçon n° 12 et qu'il avait annoncé comme titré : "Tu Ximénès eris", parodiant le "Tu Marcellus eris" de Virgile [abordé lors de la leçon n°4 du 29 janvier 2019. Pour rappel de l'expression mère, on peut aussi se reporter ICI]. Il la sous-titre immédiatement : ... ou "Les célibataires de l'art", au premier rang desquels, Ximénès Doudan. Il repart d'une note énigmatique du carnet 1 de Proust, folio 27, recto [17]: Salons Baignères à propos de Sainte Beuve. "M. de Broglie qui a de l'esprit sous son mérite" / Je dirai "Si vous vous plaisez à retrouver une vieille édition, etc."

Dans les salons Baignères, comme chez Sainte-Beuve, on souligne les ridicules. Pourquoi l'expression dont est affecté le duc de Broglie intéresse-t-elle A.C.? Il se pose à lui-même la question et produit immédiatement une note des "Notes et pensées" de Sainte-Beuve, numérotée XCVII : M. de Broglie, qui a de l'esprit sous son mérite , disait en parlant des chansons de Béranger: "C'est bien, dommage que ce soit obscur." – Ou encore: " Il a su porter l'obscurité jusque dans la chanson". Et il ajoute que dans le cahier vert de Sainte-Beuve dont ensuite ce dernier a fait ses "Notes et pensées", il était écrit plus rudement : M. de Broglie, qui a plus d'esprit qu'il n'en a l'air.

A partir de là, A.C. se lance dans une présentation qui part du duc de Broglie et s'auto-alimente sans que j'y trouve la structure d'un raisonnement valant esquisse de réponse à sa question liminaire. Non, il circule, simplement, d'une indication biographique à l'autre, en rebonds: ... le duc de Broglie, grand libéral, pair de France, grande figure de la monarchie de juillet, défenseur de la liberté de la presse, lié aux doctrinaires, à Royer-Collard, à Guizot, à Barante, qui a épousé Albertine de Staël, la fille de Mme de Staël ... familier aussi de Béranger (avec couplet retour sur son cours d'il y a deux ans et les locataires provisoires et mélangés de Sainte-Pélagie), familier de Béranger donc ... et en même temps rapporteur à la Chambre de la loi votée en 1819, loi de répression des crimes et délits commis par voie de presse, qui a introduit la notion de diffamation, quand auparavant on ne parlait que d'insultes, loi peu appliquée (on a continué à préférer le duel pour régler les différends), mais loi qui a malgré tout eu pour premiers condamnés Courier et ... Béranger. 

Hum ... Ça part un peu dans tous les sens ... A.C. met à l'écran une lettre de la duchesse de Broglie à son fils Albert, futur représentant, précise-t-il, de l'ordre moral, président du Conseil du 16 mai [il s'agit de la crise politique du 16 mai 1877, sous la présidence de Mac-Mahon. Voir ICI] qui sera donc moins libéral que son père, une lettre du 3 août 1838 qui précède de peu la mort de la duchesse (le 22 septembre)  [18] : Ce pauvre M. Raulin avec sa grosse figure est parti ce matin. Il est vraiment très bon enfant et très aimable à la campagne. Hier soir, il y a eu une discussion presque trop vive entre lui et M. Lebrun, sur les chansons de Béranger. M. Raulin et ton père les attaquaient beaucoup. M. Lebrun nous avait lu deux jours avant l'Œdipe roi (pas en grec); cela nous a tous ravis.

En note, en quelque sorte, A.C. a rajouté les quelques lignes suivantes destinées à situer, via un faire-part de 1850 du Journal des débats, "ce pauvre M. Raulin" qui lui a demandé quelques recherches (on voit comme il fonctionne, en boule de billard rencontrant une bande): M. Raulin, maître des requêtes au Conseil d'Etat, chevalier de l'ordre de la Légion d'Honneur est mort le 10 de ce mois au château de Colombiers (Seile et Oise). Ceux de ses nombreux amis qui n'auraient pas reçu de lettre de faire-part sont priés de regarder le présent avis comme une invitation à ses obsèques, qui auront lieu demain, jeudi 12, en l'église Saint-Thomas d'Aquin, sa paroisse, à 10 heures très précises.

Vicomtesse d'Haussonville- Ingres

Rapidement, il montre trois tableaux, de la duchesse de Broglie, de Lebrun  et de la fille de la duchesse, Louise, devenue par mariage vicomtesse d'Haussonville, famille dont Proust sera ... un familier; Louise peinte par Ingres dans le tableau célèbre dont il nous montre l'image [ci-contre]. 

Il insiste de nouveau un peu sur Lebrun, pour préciser que dans la Recherche, le narrateur se compare à lui, disant qu'il était reçu chez les Guermantes comme M. Lebrun chez les de Broglie. Le passage [19]: Si le nom d'Haussonville s'éteint avec le représentant actuel de cette maison, il tirera peut-être son illustration de descendre de Mme de Staël, alors qu'avant la Révolution, M. d'Haussonville, un des premiers seigneurs du royaume, tirait vanité auprès de M. de Broglie de ne pas connaître le père de Mme de Staël et de ne pas pouvoir plus le présenter que M. de Broglie ne pouvait le présenter lui-même, ne se doutant guère que leurs fils épouseraient un jour l'un la fille, l'autre la petite-fille de l'auteur de Corinne. Je me rendais compte, d'après ce que me disait la duchesse de Guermantes, que j'aurais pu faire dans le monde la figure d'homme élégant non titré, mais qu'on croit volontiers affilié de tout temps à l'aristocratie, que Swann y avait faite autrefois, et avant lui M. Lebrun, M. Ampère, tous ces amis de la duchesse de Broglie, qui elle-même était au début fort peu du grand monde. 

Son attention se ramène à Raulin, qui se révèle alors l'ami intime de Ximénès Doudan, sans qu'A.C. (langue de vipère?) soit capable, il insiste, de mesurer à quel niveau se situait cette intimité, disant malgré tout que le degré d'affection exprimé dans les lettres échangées, tout en l'étonnant un peu, était sans doute "permis à l'époque" dans les rapports d'amitié. Raulin, quoi qu'il en soit, est estampillé "célibataire de l'art". Milieu, dit Compagnon, de jeunes hommes dilettantes. Doudan lui aussi maître des requêtes au Conseil d'Etat. Doudan et Raulin protégés de Talleyrand. C'est Raulin qui en 1838 s'est chargé d'aller déclarer à l'état-civil le décès de ce dernier. 

Et le propos de Compagnon continue à partir dans tous les sens ... il donne l'impression d'un érudit qui ne maîtrise plus son érudition  dont le courant l'entraîne dans des voies sans grand rapport avec l'épine dorsale de ce qu'il s'était proposé de traiter, où l'on retrouve Raulin herborisateur, botaniste émérite et célibataire, mentionné dans les souvenirs d'Othenin d'Haussonville, ami de Mme Straus que Proust fréquenta. Or les d'Haussonville avaient une propriété à Gurcy-le-Châtel. Mais si, voyez, Gurcy est le nom antérieurement porté par Charlus dans les cahiers "Sainte-Beuve" de Proust, etc. Cet Othenin, familier donc de Proust, nous narre dans ses souvenirs une anecdote amusante à propos de Raulin. Pourquoi s'en priver ? Voici [20]:

De la Révolution de 48 elle-même [Othenin est né en 1843], je n'ai retenu que ceci : c'est que le 23 ou le 24 février, je ne sais pas exactement, comme, dans le trouble du jour, on ne s'occupait guère de me faire travailler et comme je regardais par la fenêtre d'un hôtel que mes parents possédaient rue Saint-Dominique, en face du ministère de la Guerre, je vis passer dans la rue une bande d'émeutiers qui chantaient en tête de laquelle marchait un conducteur d'omnibus, le chef couvert de la grande calotte retombante qu'ils portaient alors. – Je vis également entrer au ministère un M. Raulin qui avait été autrefois, de loin, un modeste soupirant de la belle duchesse de Dino et qui était devenu un ami intime de ma famille. Raulin, que je voyais souvent, Ledru-Rollin, dont j'entendais souvent parler, ces deux noms s'embrouillaient dans ma cervelle enfantine et je vins annoncer au salon que Ledru-Rollin venait d'entrer au ministère de la Guerre. Grand émoi. On commençait à raisonner sur l'envahissement du ministère de la Guerre par Ledru-Rollin, lorsque quelqu'un me demanda: "Comment connais-tu donc Ledru-Rollin?" – "Mais, je le vois souvent ici", répondis-je naïvement. On se moqua de la confusion que je faisais entre notre paisible ami et le célèbre agitateur. Je fus très humilié.

Proust, complète A.C., a beaucoup fréquenté les d'Haussonville à partir de 1893 et il a largement utilisé les anecdotes glanées dans ce milieu quand il a rédigé la Recherche, allant aussi puiser dans les mémoires du comte Joseph, père d'Othenin.

Raulin, Doudan, jeunes gens distingués qui ont peu publié. A.C. nous montre, dans la Revue des deux Mondes, l'indication d'un article anonyme: – Histoire de Louis XIII de M. Bazin; Compte-rendu avec mention au crayon dans la marge : Raulin. Confirmation qu'il en est bien l'auteur dans une lettre de Doudan, qui y fait allusion [21]: Venez, Paris ne vaut pas la peine qu'on y reste. Sachez, monsieur, que cet article de la Revue sur l'histoire de Louis XIII que vous pensiez si mauvais est trouvé excellent par des gens qui s'y connaissent assurément. M. Guizot m'en a parlé dans des termes qui vous auraient donné quelque vanité, quoique vous ne soyez point sujet à la vanité. Quant à moi, je continue à ne pas avoir lu ledit article, attendu que, si je néglige la Revue, la Revue paraît me mépriser fort et ne m'envoie point ses cahiers. Vous êtes, me dit-on, dans le même numéro que l'article de M. Duvergier de Hauranne. Il me paraît d'une société un peu compromettante. M. le garde des sceaux pourrait bien être tenté de vous destituer pour écrire dans le même journal que ce député félon. Ces messieurs prennent goût aux lois de septembre. Ces lois de septembres, ces fières déesses, n'étaient pourtant pas faites pour être les servantes de ces messieurs. Elles étaient nées pour garder la monarchie au milieu du tumulte révolutionnaire, et point pour défendre comme des caniches, le portefeuille des ministres.  

Les lois de septembre auxquelles il est fait référence, lois contre la liberté de la presse, ont été votées en 1835, du temps que M. de Broglie était premier ministre et que Doudan, qui en plaisante, était son chef de cabinet. Sur les relations de Doudan et Raulin, la remarque liminaire d'A.C. n'éveille ici aucun écho. On en trouve une esquisse chez Cuvillier-Fleury, mais quoi qu'il en soit bien à l'écart des insinuations [22]: Il n'y a guère d'écrivains qui aient mieux que lui [Doudan] fait sortir de l'ironie, disons de la moquerie, quand il s'en mêle, l'idée d'une certaine douceur. Tel de ses correspondants, celui dont j'ai déjà cité plusieurs fois le nom, je dirais presque celui qui lui a été le plus cher, Raulin, le maître des requêtes, semble jouer tout le long de ces pages, dont beaucoup lui sont adressées, le rôle d'une sorte de martyr dans l'ironie persistante d'un ami. Si l'on y regardait de plus près, la bonté, l'estime, la confiance, la tendresse sont le vrai fond de ces relations, et quand cet ami vient à mourir, une lettre touchante, comparable aux plus belles de Pline le Jeune, en ce genre, complète l'édification du lecteur. C'est que Doudan, avec ce qu'il appelle sa "manie de plaisanterie", était au fond le meilleur des hommes, moral avec conviction, et persuadé, plus que de raison, hélas! que l'intégrité du cœur est une des conditions de l'esprit.

Je ne suis pas parvenu à trouver le prénom de Raulin, toujours désigné par son patronyme. Doudan semble-t-il lui-même ne le désigne pas autrement. Suit, à l'écran d'A.C., une autre lettre de Doudan à Raulin, une des dernières, car Raulin meurt prématurément, en 1850. Dans l'ouvrage de Claire Witmeur, "Ximénès Doudan, Sa vie et Son Oeuvre", j'ai trouvé sur cette mort un témoignage qui souligne en tout cas la force du lien d'amitié entre Doudan et Raulin : En septembre 1850, Raulin qu'il [Doudan] attendait à Broglie tomba malade à la campagne. Albert de Broglie et Doudan, partis en hâte, purent assister à ses derniers moments. La perte de son ami laissa Doudan cruellement désorienté. C'était le plus grand malheur de sa vie, après la mort de la duchesse [de Broglie, en 1838]; aucune amitié ne pouvait combler ce vide. En proie à d'insupportables "angoisses de nerfs", il était plus triste, plus découragé que jamais

La lettre de Doudan à Raulin mise à l'écran par A.C. [23]: Voilà qui est bel et bon, mon cher ami, mais quand venez-vous ici, où tout le monde vous désire avec passion, passion honnête j'imagine, mais passion véritable? Laissez donc là les marais du batave; vous n'y trouverez que des rhumatismes, demandez au premier médecin venu. (…) Voilà les premiers jours de septembre qui viennent, je vous ai annoncé pour ce moment-là. C'est un engagement que je vous ai fait prendre, peut-être sans votre autorisation, mais enfin, vous ne voudrez pas manquer à ma parole. Les fleurs qui couvrent les collines, et les plaines et les ravins, et les bords des mares et celles qui bordent le lit des ruisseaux s'entretiennent de votre prochaine arrivée. C'est à qui d'entre elles figurera dans votre herbier. On les entend, quand le vent passe, se dire: "Sais-tu que le fameux botaniste Raulin va venir ici? ". Et toutes les ellébores se pavanent en murmurant : "C'est nous qu'il cherche". Adieu mon cher ami. Vous me dites je pars le 15 ou le 16. Donc ma lettre sera obligée de courir après vous. Elle n'en vaut pas la peine.

Lettre au style intéressant, dit A.C., outre cette métaphore de l'attente des fleurs, retissant au bénéfice de Raulin le lien botaniste-célibataire de l'art. Et on enchaîne sur un passage "fleuri" de la Recherche [déjà partiellement cité; cf. plus haut] via Mme de Villeparisis [24]:— Je n’ai aucun mérite à connaître les fleurs, j’ai toujours vécu aux champs, répondit modestement Mme de Villeparisis. Mais, ajouta-t-elle gracieusement en s’adressant au prince [il s'agit du prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen, désigné aussi comme prince Von …], si j’en ai eu toute jeune des notions un peu plus sérieuses que les autres enfants de la campagne, je le dois à un homme bien distingué de votre nation, M. de Schlegel. Je l’ai rencontré à Broglie où ma tante Cordelia [la maréchale de Castellane] m’avait amenée. Je me rappelle très bien que M. Lebrun, M. de Salvandy, M. Doudan, le faisaient parler sur les fleurs. J’étais une toute petite fille, je ne pouvais pas bien comprendre ce qu’il disait. Mais il s’amusait à me faire jouer et, revenu dans votre pays, il m’envoya un bel herbier en souvenir d’une promenade que nous avions été faire en phaéton au Val Richer et où je m’étais endormie sur ses genoux. J’ai toujours conservé cet herbier et il m’a appris à remarquer bien des particularités des fleurs qui ne m’auraient pas frappée sans cela. Quand Mme de Barante a publié quelques lettres de Mme de Broglie, belles et affectées comme elle était elle-même, j’avais espéré y trouver quelques-unes de ces conversations de M. de Schlegel. Mais c’était une femme qui ne cherchait dans la nature que des arguments pour la religion.

A.C. procède à quelques mises au point sur le mélange réalité-fiction pratiqué ici par Proust. Schlegel existe [cf. plus haut], et Barante, mais ce n'est pas Mme de Barante qui a publié les lettres de Mme de Broglie, mais le fils, Albert, de cette dernière, après que certaines avaient été insérées dans les Souvenirs du baron de Barante. Puis A.C. revient sur une remarque de Mme de Villeparisis à propos de Balzac, déjà mise en avant dans une leçon précédente [25]: Je vous dirai ajouta-t-elle qu'on parle beaucoup de lui aujourd'hui mais que chez les gens d'esprit d'alors il était loin d'être apprécié. On lui préférait mille fois des hommes comme M. Doudan ou M. Bersot qui lui étaient infiniment supérieurs. A.C. s'était demandé à ce moment-là ce que venait faire Ernest Bersot aux côtés de Doudan, Bersot, professeur de philosophie opposé au Second Empire, directeur de l'Ecole Normale Supérieure après sa chute, collaborateur du Journal des Débats ... Pourquoi lui? Pourquoi ici? La réponse finalement, il la trouve dans une notice nécrologique qui est consacrée à l'homme,  où il relève ceci : Bersot compte parmi les plus rares esprits de notre temps à un double titre, écrivain, moraliste, il a sa place à lui entre Vauvenargues et Doudan, aussi fin lettré que l'un, aussi haut de coeur que l'autre. 

Et puis A.C. cite Paul Janet, haute figure de la philosopie morale de la seconde moitié du XIX° siècle, qui marque bien la reconnaissance dont Bersot bénéficiait dans les années 1880-1910  [26]: Comme philosophe, M. E. Bersot appartient à la grande école de ceux qui n'ont pas d'école : comme les Montaigne, les Vauvenargues, les Joubert, les Sainte-Beuve, M. Bersot a des opinions, il n'a pas de système. Il a des goûts et des préférences, mais il repousse la formule ; il en a horreur. Pour lui, philosopher, c'est penser et penser librement. C'est jeter en courant une vue personnelle et perçante sur la vie, les hommes et les choses humaines. Il est à la fois moraliste et psychologue : son livre sur Mesmer [Franz Anton Mesmer (1734-1815), médecin autrichien, fondateur de la théorie du magnétisme animal, connue sous le nom de mesmérisme - Selon wikipédia :  capacité de tout homme à guérir son prochain grâce à un "fluide naturel" dont le magnétiseur serait la source, et qu'il diffuserait grâce à des "passes" sur tout le corps.] est un chapitre achevé sur la psychologie du merveilleux, qui est elle-même une partie d'une autre psychologie nouvelle, très à la mode depuis quelque temps, la psychologie de l'inconscient. 

A.C. revient à Doudan, au destin de ces précepteurs comme lui qui se font un tremplin de la fonction, Doudan qui trônera de 1836 à 1872 au salon de Broglie où font merveille son tact, sa discrétion, en conseiller de l'ombre. En tout et pour tout, il n'aura écrit dans sa vie qu'une douzaine d'articles, cinq dans le Journal des Débats, quelques-uns ensuite dans la Revue Française (la revue de Guizot), et puis, après 1838, plus rien, et ce n'est qu'en 1876 que ses amis publient ce qu'ils ont rassemblé de lui, et qui sera d'ailleurs bien reçu. A.C. cite à ce propos Barbey d'Aurevilly [27]: Ce Doudan, qui s'appelait Ximénès et qui n'était pas cardinal – l'aurait-il été que ce n'eût pas été comme Ximénès, mais comme Bembo – ce Ximénès Doudan sortait de terre, comme une taupe, ou de Douai, cette taupinière, et serait resté un petit professeur perdu quelque part sans les de Broglie, qui le prirent chez eux comme précepteur, et qui tombèrent bientôt sous le charme de cet esprit à qui les bégueules de la politique ne résistaient pas et qui, plus fort que Don Juan qui ne séduisait que les femmes, accomplissait ce tour de force et de souplesse de séduire des doctrinaires … Joubert avait été l'ami de Chateaubriand. La proportion est bien gardée. Ximénès Doudan est à Joubert ce que le prince de Broglie est à Chateaubriand.  A.C. ne revient pas sur les cardinaux...

Pour information: il y a là une référence au cardinal Pietro Bembo (1470-1547), figure éminente du développement du toscan comme langue littéraire et à qui la police de caractère Bembo a été dédiée, et au cardinal Francisco Ximénès de Cisnéros (1436-1517), réformateur religieux proche d'Isabelle la catholique.

Doudan a écrit sur Sainte-Beuve, sur Villemain, sur Ried, [Thomas Ried, philosophe, fondateur de l'école écossaise du sens commun] qui inspira Royer-Collard, Cousin, Rémusat. Quand furent après la mort de Doudan publiés ses "Mélanges et Lettres", ce fut avec introduction du baron d'Haussonville, l'époux de Louise de Broglie, et des notices de Cuvillier-Fleury et de Sacy (Ustazade Sylvestre de Sacy; Académie française, sénateur, rédacteur puis administrateur du Journal des Débats). Barbey d'Aurevilly d'ailleurs s'en moque un peu, tout en louant Doudan  [28]: Encore un livre posthume! […] Et on en est d'autant plus surpris que les noms qui pavoisent la porte de ce livre d'un mort inconnu ne sont pas faits pour donner l'envie d'y entrer. On y a entassé, comme Pélion sur Ossa, d'Haussonville sur Sacy et Sacy sur Cuvillier-Fleury, un amphithéâtre, en balcon, d'académiciens qui ne représentent pas précisément, en littérature, la vie, la grâce, la légèreté, l'ondoyance, la fantaisie aimable. […]

Pour information: le mont Ossa et le mont Pélion sont situés dans le Nord-Est de la Grèce, en bordure de la mer Egée, et la mythologie les désigne comme ayant fait l'objet de la part des Aloades, deux Géants jumeaux, du projet de les entasser l'un sur l'autre dans le but d'atteindre le ciel. Ces esprits distingués du XIX° siècle avaient une culture classique qui nous est devenue totalement étrangère et dont le déclin, certain après la seconde guerre mondiale, avait déjà commencé à l'issue de la première.

Cet X. Doudan, qui pouvait rester X, et qui a été X toute sa vie, car il avait le goût exquis de l'obscurité, est un esprit de la race de Joubert, de ce délicieux Joubert découvert après sa mort comme un diamant au fond d'un vieux bonheur du jour (c'en était un ce jour-là), et il le recommence […] Je crois bien qu'il se doutait un peu qu'il était le cadet, car dans toute cette correspondance, qui est l'histoire littéraire du temps de la découverte de Joubert, il n'est pas dit un mot de ce livre. [Quel livre? J'hésite à répondre... A.C. ne dit rien. Evidence?]

Mais Barbey d'Aurevilly dont l'admiration pour Doudan connaît des limites (il ne lui pardonne pas d'avoir méconnu ses contemporains, et en particulier Balzac) ne soulève que partiellement son chapeau [29]:  C'est une pitié que cet esprit-là! Balzac, dans ce temps, émergeait de l'horizon comme un astre. Il y rayonnait et il le remplissait tout entier de vingt volumes de chefs-d'œuvre, qui se succédaient comme les batailles de Napoléon. Il y a, dans ces lettres de Doudan, deux lignes dénigrantes et insolentes sur Balzac, et il passe … Il fait à Balzac cet honneur de passer, après avoir déjà passé devant Bonald et devant Maistre! Il n'a pas l'air de se douter de la supériorité de pareils hommes …

Et, plus loin [29'] : Qui oserait toucher irrespectueusement à cette arche de la Comédie humaine et à Balzac, ce Balzac presque insulté, il y a vingt ans, jusque par ce pauvre petit Doudan, qui n'était pas méchant, mais qui eut le tort, toute sa vie, de pondre les jolis œufs qu'on a dénichés depuis, dans un nid d'oies académiques qui les a gâtés!

De fait, reprend A.C. qui se réoriente, on sait mal ce que Proust connaît de Doudan, sinon qu'il le connaît, relié à la question des "célibataires de l'art", type que représente Swann. Et il renvoie, au début de Combray, à une tirade de la grand-tante [30]: "Je ne peux pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand'tante, il est d'un vieux!" Ma grand'tante avait tellement l'habitude de voir toujours en Swann un même adolescent, qu'elle s'étonnait de le trouver tout-à-coup moins jeune que l'âge qu'elle continuait à lui donner. Et mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous ceux pour qui il semble que le grand jour qui n'a pas de lendemain soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide, et que les moments s'y additionnent depuis le matin sans se diviser ensuite entre des enfants

A.C. souligne le caratère curieux de cette tirade contre un Swann célibataire quand, dans les passages tant amont qu'aval de cet extrait, il est question du mauvais mariage de Swann, et de sa fille Gilberte. Cela donc ne l'empêcherait pas de "rester" célibataire, sur le modèle du célibataire, de Joubert à Doudan, avec toujours un arrière-plan de mélancolie, de mauvaise santé, d'hypocondrie. Et il met à l'écran le célèbre passage du Temps retrouvé sur les "célibataires de l'art" [31]: Aussi, combien s'en tiennent là qui n'extraient rien de leur impression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des célibataires de l'art. Ils ont les chagrins qu'ont les vierges  et les paresseux, et que la fécondité dans le travail guérirait. Ils sont plus exaltés à propos des oeuvres d'art que les véritables artistes, car leur exaltation n'étant pas pour eux l'objet d'un dur labeur d'approfondissement, elle se répand au dehors, échauffe leurs conversations, empourpre leur visage; ils croient accomplir un acte en hurlant à se casser la voix : "Bravo, Bravo", après l'exécution d'une oeuvre qu'ils aiment. Mais ces manifestations ne les forcent pas à éclaircir la nature de leur amour, ils ne la connaissent pas. Cependant celui-ci, inutilisé, reflue même sur leurs conversations les plus calmes, leur fait faire de grands gestes, des grimaces, des hochements de tête, quand ils parlent d'art.

Proust, dans sa charge, les peint de façon grotesque, un peu comme des "vierges folles". Il est obsédé par ce type de destin, comme Sainte-Beuve chez qui ce topos revient à propos de Fontanes (écrivain qui a peu écrit, d'après Sainte-Beuve parce que trop "épicurien", académicien français, Grand Maître de l'Université sous Napoléon - il facilitera le retour d'exil de Chateaubriand - ministre de l'Instruction publique de Louis XVIII ...), de Fauriel (historien, linguiste, professeur à la Sorbonne, homme de lettres - à part des articles - peu productif), de Favre (1770 - 1851; article dans les Causeries du Lundi: "Guillaume Favre de Genève ou L'étude pour l'étude", consultable ICI). Des notes de Proust (sibyllines! et qui ne sont pas expliquées), dans le cahier 57 viennent à l'écran [32]: Capitalissime / A cet endroit où je parle des célibataires de l'art (Stany < et Saussine applaudissant / Applaudir? Même entendre toujours trop) je dis qu'il me disent : "J'ai entendu cela. C'est bougrement beau". [Pour information : Henri du Pont de Gault de Saussine (1859-1940). Mais qui est Stany? Stany, un diminutif? Je n'ai rien trouvé.] 

Les célibataires de l'art, dit A.C. ne produisent rien parce que l'oeuvre est trop réfléchie. Proust dit à propos du "Nez de Cléopâtre", l'oeuvre de Saussine : L'oeuvre trop réfléchie rarement est vivante et la couleur perd en intensité ce que l'analyse gagne en profondeur. C'est la vision de Proust: des oeuvres avortées par excés d'intelligence. Son procés contre l'intelligence est une volonté de libération face à la paralysie qu'elle induit. De Doudan, Victor Cousin disait : Voilà, s'il voulait seulement écrire quelque chose, celui qu'il faudrait nommer à l'Académie et personne depuis Voltaire n'a eu autant d'esprit

Puis A.C. bifurque et repasse à la botanique, occupation privilégiée du célibataire de l'art (... mais vantée aussi pour ses vertus - apaisantes pour l'âme - par Chateaubriand, voir plus bas) dont le statut l'intéresse, dans la culture contemporaine et dans la Recherche. C'est un divertissement des habitués de Coppet, chez Mme de Staël, des familiers des Broglie; Doudan a recours au langage des fleurs quand il s'adresse à son ami Raulin, et Swann est un herboriste compétent, il a initié la duchesse de Guermantes (qui y renonce pour ne pas avoir à fréquenter Odette). Dans Sodome et Gomorrhe I, le narrateur joue à "l'herborisateur humain", au "botaniste moral" ... Pour A.C., les rapports de la botanique et de l'amitié sont intéressants, de l'amitié et de la sociabilité, et aussi de l'essai, et dans ce cas, il remonte à Rousseau. Sainte-Beuve de son côté revient souvent sur le rôle de la botanique comme remède à la mélancolie. Or tous ces célibataires de l'art, hypocondriaques à souhait, sont des mélancoliques, qui se soignent "à la botanique et à la lecture". Parlant de Jean-Jacques Ampère - fils du grand savant -  qui est du lot, Sainte-Beuve écrit : Il était tombé dans une espèce d'idiotisme, passait sa journée à faire des petits tas de sable. Il ne sortait de son état morne que par la botanique, cette science innocente dont le charme le reprit.[...] Il n'était parvenu à sortir de la stupeur où il était tombé que par une étude toute fraîche, la botanique et la poésie latine dont le double attrait l'avait ranimé. Ou encore, revenant à Fauriel, grand philologue, figure de l'érudit qui ne parvient jamais à aller au-delà de l'érudition, à transformer son érudition en oeuvre parce qu'il y a toujours à chercher, le même Sainte-Beuve: Il aimait en tout à étudier, à saisir les origines, les fleuves à leur source, les civilisations à leur naissance, les poésies sous leur forme primitive, et de même en botanique, quand il herborisait, il cherchait de préférence les mousses.  On accusait d'ailleurs métaphoriquement - A.C. le rappelle - Sainte-Beuve lui-même de s'intéresser aux mousses, de cueillir d'imperceptibles mousses.  Toujours Sainte-Beuve sur Fauriel : Il faisait des excursions cryptogammiques, c'est-à-dire - souligne A.C. - qu'il s'intéressait aux plantes dont les organes sexuels sont cachés, contrairement au narrateur dans Sodome et Gomorrhe. Ce rôle de la botanique auquel revient si régulièrement Sainte-Beuve a au fond pour modèle Chateaubriand, lequel retourne à la botanique pour se guérir. Sainte Beuve en parle et le cite [33]:  Il [Chateaubriand] indique encore d'autres sources de plaisir qu'on peut tirer du malheur, et il recommande particulièrement l'étude de la botanique, qui, telle qu'il la dépeint et qu'il l'entend, n'est guère que le culte des harmonies de la nature. Son infortuné s'attachera surtout à ces "lis mélancoliques dont le front penché semble rêver sur le courant des eaux", à ce convolvulus "qui entoure de ses fleurs pâles quelque aulne décrépit …" Là encore, il cherche partout des correspondances mystérieuses avec les affections de son âme.

Après avoir conseillé surtout l'étude de la botanique comme propre à calmer l'âme et à lui ouvrir une source d'aimables et faciles jouissances, il montre le promeneur fatigué rentrant plus riche le soir dans sa pauvre chambre: "Oh! qu'avec délices, après cette course laborieuse, on rentre dans sa misérable demeure, chargé de la dépouille des champs!"

En lien avec la botanique comme palliatif applicable aux âmes tristes et ulcérées, mais aussi peut-être comme modalité de procrastination, A.C. repique dans la direction de l'impuissance, de la paresse, de la remise au lendemain, de la victoire du différé, du plus tard, qui traverse toute la Recherche à partir du Carnet 1. Proust traque ce thème chez Balzac, chez Sainte-Beuve, chez Baudelaire, ce qui en fait l'une des questions centrales de l'essayisme proustien [on ne peut éviter de sourire à cette affirmation: il était temps de s'en emparer, au terme de la douzième séance et à 16'23" de la fin (!)], comme c'est une question centrale chez Musil, dans L'homme sans qualités. L'essayisme, insiste A.C., c'est la question du mode de vie de L'homme sans qualités (lecture personnelle ancienne et interrompue, décidément à reprendre et à terminer!).

Voici ce que Doudan écrit à son élève Albert de Broglie (on rappelle qu'il est le précepteur des enfants du duc). La lettre est de 1837 [35]: - Je me suis noyé dans les eaux de cette grande bibliothèque [celle des Broglie] et j'ai par-dessus la tête vingt pieds de livres que je voudrais finir avant de partir. Je sais bien pourtant que cette curiosité infinie est un genre de paresse, et peut-être le pire de tous, parce qu'il fait l'effet du travail. L'érudition paralyse le travail. Voilà la leçon. Et, à Raulin, le même Doudan déclare en 1835 [35']: - Je vous ai fait, j'espère, de beaux discours sur l'érudition. Pour moi, j'ai une rage d'apprendre, qui ne fait que croître et embellir chaque jour. C'est là le secret de ma prétendue paresse. Il n'y a de véritable originalité en tout que sous les dernières couches de l'érudition. Quand on ne sait rien, on se croit trop facilement des idées neuves. On voit bien là, dit A.C., pourquoi il n'écrira jamais. Il croit qu'il faut toujours pousser plus loin. Un peu plus loin, Doudan ajoute: Ce serait une sage résolution de ne rien penser par soi-même jusqu'à ce qu'on sût bien ce que tous les siècles ont pensé. On serait peut-être un peu raide pour penser par soi-même après cette étude, mais lisez les deux volumes de M. Hugo et vous verrez si c'est la peine de penser par soi-même. A.C. interprète cette dernière allusion comme une rosserie, Doudan reprochant à Hugo, comme il le reproche à Balzac, de n'avoir pas tout lu. 

Il y a là, sous-jacent, le thème très présent à l'époque des talents (voire des génies) inconnus, un thème qu'on retrouve dans Volupté ou dans Baudelaire (Le Guignon) avec une référence commune constante, l'e long poème "Elégie du cimetière de campagne" de Thomas Gray, écrit en 1751, véritable monument à l'artiste inconnu.

[...]

Là peut-être sommeille un Hamden de village,
Qui brava le tyran de son humble héritage ;
Quelque Milton sans gloire ; un Cromwel ignoré

[...]

Pour information: Thomas Gray (1716-1771), présenté comme polymathe [ un polymathe se caractérise par sa connaissance approfondie d'un grand nombre de sujets différents, particulièrement dans le domaine des arts et des sciences; c'est au fond un esprit universel]. L'oeuvre la plus célèbre de Thomas Gray, son chef-d'oeuvre, est cette Elégie, Elegy written in a country courtyard, présentée comme une réflexion stoïque sur la mort et qu'on trouve ICI dans la traduction de Marie-Joseph Chénier, frère cadet d'André Chénier.

Pour information: Jean Hampden (ici: Hamden), sous le règne de Charles 1er d'Angleterre, refusa de payer un impôt qu'il jugeait injustement établi. Il montra dans sa protestation un courage et des vertus dignes d'un romain. Son nom est vénéré en Angleterre. Il périt en combattant les partisans de Charles 1er. (source: Poésies de Gray; Lemierre d'Argy - 1798 - ouvrage consultable ICI)

Adossé à Thomas Gray, A.C. affiche une nouvelle lettre de Doudan, de 1865. Doudan sait qu'il n'écrira jamais rien [36]:  Quant à votre mépris pour les prétendus beaux esprits qui n'ont rien écrit, j'avoue que je crois qu'il a passé une foule de talents inconnus sur cette terre. Je conviens que c'est un débat où il n'est pas facile de donner des preuves, mais je suis du sentiment de Gray dans une charmante pièce de vers que vous avez lue comme moi. Je crois, avec Gray, qu'il y a dans les cimetières de village bien des Milton qui n'ont point chanté, des Cromwell qui n'ont point versé de sang […] Pour moi, je ne passe jamais dans une petite ville de province sans soupçonner qu'il y a là des inconnus qui, sous d'autres circonstances, auraient égalé ou surpassé les hommes qui remplissent aujourd'hui le monde de leur nom. Il y a beaucoup de cages où sont des oiseaux qui étaient faits pour voler très haut […] La nature est très riche et il ne lui fait rien que des inconnus de grand talent n'entrent pas dans la gloire. Ils vivent de leurs pensées et de leurs sentiments et se passent de l'Académie française […] tout de même qu'il y avait à Athènes  un temple au Dieu inconnu, il ne serait pas mal d'élever une sorte de Panthéon aux grands esprits inconnus. Je les crois plus nombreux que les connus.

Pour information: Ἄγνωστος Θεός [le dieu inconnu]; sous ce vocable, une divinité non identifiée aurait été adorée par les Grecs anciens, en supplément des 12 dieux principaux et des autres divinités mineures, ce qui est affirmé au IIème siècle par Lucien, poète latin de langue grecque, auteur du Dialogue des morts, et par Pausanias, géographe voyageur, ainsi que par Philostrate d'Athènes, auteur romain de langue grecque de la première moitié du III° siècle. 

Blessure d'écrivain sans oeuvre, de critique sans création qui a gaspillé sa vie dans la lecture et dans l'érudition, dit A.C., et l'on retrouve là ce que Proust dit dans sa prise de position anti-ruskinienne: qu'il y a un moment où la lecture doit s'arrêter. Position constante aussi de Sainte-Beuve et qui vise Fontanes, Fauriel, Favre dont il souligne que pour eux la phrase n'est que l'auxiliaire de la recherche [37]: Il est bon quelquefois aux hommes de science de se sentir en présence d'un public moins sérieux, moins solide, et qui, par sa plus grande indifférence du fond, oblige les écrivains à s'évertuer. Voyez parmi nous Fauriel, qui par la nature des études et le tour d'esprit, se rapproche de Guillaume Favre. Il était bien plus original que Favre […]; mais, comme écrivains, ils sont de la même famille; ils aiment à s'occuper de questions analogues, à s'y enfoncer, à les approfondir: la plume, pour eux, est l'auxiliaire de leur recherche  bien plus que l'instrument de leur production. Fauriel, si on l'eût abandonné à lui-même et à ses goûts, eut été trop tenté de faire comme Guillaume Favre; il aurait travaillé, creusé à l'infini; il aurait eu peine à se contenter jamais, à se résoudre à rien donner comme achevé […] Si on ne l'avait pas mis en demeure une bonne fois de débiter sa science, et si on ne l'avait constitué à l'état de fontaine publique chargée d'en distribuer les eaux courantes à des générations qui en étaient avides, il n'aurait peut-être accumulé que des notes immenses et des réservoirs cachés.

A.C. rappelle la polémique qui a constamment opposé Sainte-Beuve et Balzac, s'accusant mutuellement d'impuissance. Ainsi, ceci, du second [38]: - Le travail constant est la loi de l'art comme celle de la vie; car l'art, c'est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poètes complets n'attendent-ils ni les commandes, ni les chalands, ils enfantent aujourd'hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur, cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la Muse, avec les forces créatrices. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont du vivre ainsi.

Ce que relève Sainte-Beuve, qui le cite: – J'ai voulu exprès citer ce passage, parce qu'avec les mérites de vaillance et de labeur qui s'y déclarent et qui honorent M. de Balzac, on y saisit à nu le côté moderne, et la singulière inadvertance par laquelle il dérogeait et attentait aussitôt à cette beauté même qu'il prétendait poursuivre. Non, Homère ni Phidias n'ont pas vécu ainsi en concubinage avec la Muse; ils l'ont toujours accueillie et connue chaste et sévère.

La polémique a duré. Balzac, dit A.C.,  a mis en scène Sainte-Beuve comme "artiste in partibus" [i.e. sans fonction, sans efficacité réelle à ce titre] en la personne de Wenceslas Steinbock (dans La Cousine Bette) [39]: Redevenu artiste in partibus, il avait beaucoup de succès dans les salons, il était consulté par beaucoup d'amateurs; il passa critique comme tous les impuissants qui mentent à leurs débuts. Sainte-Beuve répond [40]: ... cette parole de M. de Balzac, qui revient souvent sous la plume de toute une école de jeunes littérateurs, est à la fois (je leur en demande bien pardon) une injustice et une erreur. Pourtant, comme il est toujours très délicat de démontrer aux gens comme quoi l'on est ou l'on n'est pas impuissant, passons. Il y a là tout un débat lié au dilettantisme dans lequel Proust s'inscrit pleinement et par exemple, dans le Contre Sainte-Beuve [41]: Du haut de sa fausse et pernicieuse idée de dilettantisme littéraire, il [Ste B] juge à faux la sévérité de Balzac pour Steinbock de La Cousine Bette, simple amateur qui ne réalise pas, qui ne produit pas, qui ne comprend pas qu'il faut se donner tout entier à l'art pour être un artiste. Sainte-Beuve à ce propos s'élève avec une dignité froissée contre les expressions de Balzac qui dit : "Homère … vivait en concubinage avec la Muse." […] Un écrivain, qui aurait par moments du génie pour pouvoir mener le reste du temps une vie agréable de dilettantisme mondain et lettré, est une conception aussi fausse et naïve que celle d'un saint ayant une vie morale la plus élevée pour pouvoir mener au paradis une vie de plaisirs vulgaires. On est plus près de comprendre les grands hommes de l'antiquité en les comprenant comme Balzac qu'en les comprenant comme Sainte-Beuve. Le dilettantisme n'a jamais rien créé. Horace même était certainement plus près de Balzac que de M. Daru ou de  M. Molé. Où l'on retrouve Molé comme modèle de ce travers ...

Il est clair, dit A.C., que Proust s'inscrit sans cesse en contre de cette tentation à la Joubert ou à la Doudan. La tentation de l'artiste sans oeuvre est au coeur de sa réflexion [42]: Et ceux qui ont renoncé à être célèbres comme Joubert, parce que l'insuffisance de leur santé, et peut-être de leur génie, un manque de volonté et d'impulsion les empêchai[en]t d'y travailler, sont au contraire excités à de petits travaux, presque de circonstance, pour faire éclater leur mérite aux yeux de jeunes gens de leurs amis dont ils aimeraient être admirésEt ainsi, il y a chez Joubert une rareté qui exprime à sa manière la solitude (l'inspiration, le moment où l'esprit prend contact avec soi-même, où la parole intérieure n'a plus rien de la conversation et nie l'homme en tant qu'être causeur et discuteur) et malgré cela quelque chose de perpétuellement social, tout aux lettres, aux conversations, au retour sur sa propre personne à lui Joubert, sur la vie conçue comme faite pour la société.

A.C. dit: on est là au centre de l'essayisme de Proust. Et affiche une lettre encore de Doudan à Raulin [43]: 

Gurcy, mercredi 12 juillet 1843

Me voici au milieu des bois mon cher ami et j'aimerais bien vous rencontrer au coin d'un bois: mais vous n'êtes pas homme à me causer cette surprise, vous n'aimez pas l'inattendu. J'ai réfuté tous vos arguments mais j'y reviendrai dans chacune de mes lettres et je trouverai peut-être le mollis fundi tempora, c'est-à-dire quelque moment où vous vous ennuierez bien fort à Paris; où M. Dumon vous aura moins plu que de coutume; un jour où le feuillage qui abrite votre petit appartement vous paraîtra moins vert; une heure où la jeune possédée en robe rouge qui brille dans votre tableau d'Orcagna ou de tout autre vous sourira moins doucement. Alors, vous prendrez votre parti et vous verrez comme vous serez bien reçu ici. Vous pourrez pêcher sept fois le jour dans une petite rivière tout entière remplie de beaux poissons. Vous pourrez courir à pleines voiles sur un étang qui a partout trois pieds d'eau. Songez donc que vous n'êtes qu'à sept heures de Paris. D'un coup d'aile, vous revenez au conseil d'Etat. […]

Pour information: Gurcy, à 100 km de Paris; actuellement à 1h15 min de voiture de Paris. 7h vs 1h15 : d'un coup d'aile ... relativité des appréciations .... et des moyens de transport.

Dernier sursaut, un passage "célèbre" (?) de Jean Santeuil [je ne vais pas pouvoir passer l'été sans m'y mettre; la lacune devient grave ...], histoire de réintroduire un peu de botanique (une impression de patchwork, à l'écoute, ou de mouvement brownien, au choix ...), quand Jean et Henri herborisent : La collation d'un herbier répondait d'ailleurs également à son amour de l'ordre, à son besoin de marche, à son goût pour la grâce. Jean Santeuil, raconte A.C., tombe en admiration devant une digitale violette, dans le vallon; Henri interrompt sa méditation en lui donnant le nom latin de la fleur et Jean se compare à elle: ... et moi aussi bien souvent je me suis senti isolé du reste du monde comme la pauvre digitale.

CONCLUSION , annonce A.C. De la leçon? de la session?

Question: que reste-t-il de Doudan au moment où Proust se met au Contre Sainte-Beuve? C'est un modèle, un type qui a traversé toute cette période (laquelle? en amont? en phase de gestation?). Jules Claretie écrit dans le Figaro en 1903 un article intitulé "La carte postale". C'est à propos du téléphone: Le téléphone, c'est délicieux et miraculeux. Le téléphone - comme disent les amateurs de  la carte postale - c'est si commode, mais cela tue un peu plus encore chaque jour et à toute heure cet art si délicieusement français qu'on appelle correspondance. Un Doudan téléphonerait, aujourd'hui, à ses amis et adieu les lettres de Doudan. Où l'on voit que Doudan est encore une célébrité . A.C. dit: Il me permet de rassembler les fils que j'ai suivis au coeur de l'essayisme proustien en associant aujourd'hui célibat / botanique / mélancolie / scepticisme / angoisse de l'oisiveté / de la vie gaspillée, et il lui semble  qu'en 1907-1908, au moment où Proust bascule dans le Contre Sainte-Beuve, puis ensuite dans la Recherche, il n'est pas très différent d'un Doudan, d'un Joubert, avec les articles qu'il a jusque-là publiés, et il resterait à analyser le miracle qui a transformé un Doudan en un Proust.

Et moi, il me semble, à chaud, qu'il resterait surtout à restructurer toute la session pour y réorganiser la formidable dispersion de trop de matériaux.

De quoi n'a-t-on pas parlé? dit A.C. qui se répond : des grandes dissertations; de la race des tantes, de l'adoration perpétuelle ... Il avait eu le projet d'un cours sur Sainte-Beuve et Balzac ou Sainte-Beuve et Baudelaire. On les a vus, dit-il, passer. On aurait aussi pu finir avec une leçon sur "la méthode de Proust", comme il y a une "méthode de Sainte-Beuve" ... mais y a-t-il une méthode de Proust? Et puis, une coquetterie, encore : Il aurait donc fallu cinq ou six cours de plus  [agaçant], mais nous avons un colloque final, le 14 mai, où interviendront surtout ses étrangers, les invités des séminaires ayant été par commodité plutôt à portée de main [il ne l'a pas formulé ainsi] et le programme de cette journée [prévoir d'y être] pourra combler un certain nombre de manques évoqués.

L'affaire ne se clôt pas pour moi sur la meilleure impression. Il faut que j'y réfléchisse sans me laisser aller à des irritations immédiates, après pas mal d'heures passées à rendre compte, mais enfin, là, j'ai l'image de ces balles de foin qu'on voit dans l'Ouest américain, quand le vent progressivement rassemble des poussières, des pailles, des déchets de toutes sortes, les malaxe, les roule, les homogénéise et fait des boules de matériaux disparates qui ne parviennent pas, même de loin, à constituer, troupeau disparate, un ensemble vraiment cohérent. 

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15 avril 2019

SEMINAIRE n° 9 - mardi 26/3/2019 et dernier.

      

838_marcel_proust_1895Henri_Bergson_(Nobel)

Ils ont douze ans de différence, Bergson, né en 1859 et Proust en 1871. Le premier a épousé en 1892 la cousine de Jeanne Weil, mère de Marcel Proust. Ils sont donc apparentés, un cousinage, à la louche, peut-être "à la mode de Bretagne" (?). Ils connaissent sans doute davantage leurs productions respectives qu'ils ne se connaissent personnellement. En décembre 1900, Proust assiste à la leçon inaugurale de Bergson, au Collège de France. On ignore s'il est allé plus loin. Il a lu l'Essai sur les données immédiates de la conscience et surtout Matière et Mémoire, vers 1908-1909. Moi de même, quelque cinquante-cinq plus tard, pour motif scolaire, et j'ai tout oublié. Bergson, en 1904, a rendu compte de façon élogieuse de la traduction de la Bible d'Amiens lors d'une séance de l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Proust l'en remerciera. 

Clément Girardi

A la peine, aujourd'hui: Clément Girardi. Il est ancien élève d'Ulm et agrégé de lettres modernes, sa thèse est toute récente (21 juin 2018): "Henri Bergson et les lettres françaises, 1890-1950". Je note que la revue Esprit fournit un énoncé différent: "Henri Bergson et les lettres françaises, de 1890 à 1940" . Antoine Compagnon était dans le jury. Clément Girardi ressemble assez à sa photo ci-contre, postée sur le site du Collège. Il est actuellement - et je suppose provisoirement - en poste au Lycée Gutenberg de Créteil (94044).

Le résumé publié de ladite thèse - faute de  connaître Bergson, certainement - me laisse rêveur. La dernière phrase me paraît ... audacieuse : Nous considérons quelques écrivains et critiques littéraires chez qui la lecture de la philosophie d'Henri Bergson, du vivant de celui-ci, a fait naître une réflexion intense et rigoureuse quant à sa signification et à son avenir. Charles Péguy, Marcel Proust, Jacques Rivière, Albert Thibaudet et Jean Paulhan – l'antibergsonien Julien Benda leur servant de contrepoint – éprouvent la nécessité de contester la quiétude de Bergson ou la manière qu'il a de refermer son problème. Ils restent néanmoins fidèles à ce problème, apparaissant dès lors surtout soucieux de recommencer le bergsonisme, de repartir de sa table rase. Bergson leur semble trahir inconsciemment ses propres principes : soit qu'il échoue à faire attention aux découpages propres du réel et qu'il cède à de faux problèmes, soit qu'il cède plutôt à de fausses solutions et laisse ses lecteurs dans l'incertitude, initiant malgré lui une « crise de la durée ». Ils ont le sentiment de pouvoir être bergsoniens mieux que Bergson, indissociablement avec et contre lui. Il leur semble surtout que l'accomplissement du bergsonisme comme philosophie ne puisse se faire que dans une œuvre de littérature : soit qu'ils trouvent dans Bergson une théorie inattendue de l'urgence d'écrire, soient qu'ils voient dans la littérature, notamment romanesque, la réalisation vraie de l'intention bergsonienne, ou le moyen d'atteindre une philosophie enfin durable. L'heure n'est plus à mettre la vérité du morceau de sucre dans sa dissolution, mais bien à laisser l'eau du temps gonfler les arêtes de la fleur de papier japonais – et refaire d'elle l'occasion de retrouvailles, de soi avec soi et de soi avec tous les autres.

Tout l'exposé, trois bons quarts d'heure, va tourner autour de l'hypothétique ombre portée de Bergson sur la Recherche. Et - évoqué ci-dessus - le fait de mal connaître (en réalité : pas) la pensée de Bergson est je crois un handicap pour saisir certains aspects du discours. Par exemple la position réelle de Bergson sur une éventuelle vie éternelle, son distinguo entre l'esprit (l'âme?) et le corps; on touche à des sujets difficiles et qui ne sont clairs peut-être pour personne. Que veut dire Bergson quand il affirme ne pas voir pour quelle raison l'esprit devrait cesser d'être sous le prétexte que le corps n'est plus? Le matérialiste que je suis, enfourchant le langage des sms d'aujourd'hui s'écrie MDR (Mort De Rire)! Ailleurs, dans un article savant feuilleté, réputé nous éclairer sur les textes regroupés dans l'Energie spirituelle, on nous explique que pour Bergson, l'âme, c'est en réalité la durée. La durée ? Il faudrait à l'évidence plus de temps pour y réfléchir, et plus de lectures ...   Par ailleurs, dans ce type de présentation, il y a sur le fond beaucoup de redites, la pensée va moins vite que le philosophe norvégien en fuite, elle s'englue plus ou moins dans sa propre énonciation, ou bien elle souffre de ce qu'elle ne peut pas s'offrir tous les développements qui seraient nécessaires pour qu'elle prenne tout son sens. 

Je vais prendre un exemple.  Assez loin dans l'exposé, C.G. (Clément Girardi) exhibe cette citation de Bergson: Représentons-nous la totalité des souvenirs inconscients comme pressant contre la conscience – celle-ci ne laissant passer, en principe, que ce qui peut concourir à l'action. Le souvenir inutile  fait effort, comme les autres; il est d'ailleurs plus près de nous que les autres; penché sur notre perception du présent, il est toujours sur le point d'y entrer. La perception n'échappe que par un mouvement continuel en avant, qui maintient l'écart. On est en train de chercher des explications aux déplacements si rapides du philosophe norvégien. Dans le contexte de l'exposé, c'est l'affaire du "mouvement continuel en avant" qui retient l'attention, on sent bien qu'ici, vivre, c'est d'abord avancer, avancer vite, et on nous parle d'un souvenir "inutile" (d'où sort-il, celui-là?) qui ne parvient pas à se faire entendre parce que l'on est déjà plus loin. 

En fait, Bergson n'a pas écrit cela. La citation exacte est : Représentons-nous la totalité des souvenirs inconscients comme pressant contre la conscience – celle-ci ne laissant passer, en principe, que ce qui peut concourir à l'action. Le souvenir du présent  fait effort, comme les autres; il est d'ailleurs plus près de nous que les autres; penché sur notre perception du présent, il est toujours sur le point d'y entrer. La perception n'échappe que par un mouvement continuel en avant, qui maintient l'écart. Mais voilà, le "souvenir du présent" à dû ouvrir devant C.G. des nécessités d'explication décourageantes et - s'autorisant de ce qui apparaît dans une lecture élargie vers l'amont et l'aval  du passage cité - il l'a court-circuité et lui a substitué "le souvenir inutile". 

Car de quoi s'agissait-il? D'un des textes de l'Energie spirituelle intitulé : Le souvenir du présent et la fausse reconnaissance. Je schématise absolument : Bergson veut s'intéresser à ces moments connus sous le nom de "fausse reconnaissance" où le sujet est persuadé qu'il revit à l'identique une situation qu'il a déjà vécue. Pour en dégager une interprétation, il introduit la notion de "souvenir du présent", affirmant que nous sommes en permanence soumis à un dédoublement de la perception, dont un volet se préoccupe de l'action en cours et met en oeuvre au fond l'intelligence, et dont l'autre volet, dont nous ne maîtrisons pas l'émergence, est de l'ordre du souvenir, et comme il concerne ce qui est en train de se passer, s'enregistre comme souvenir. Mais l'action progresse, nous nous projettons déjà dans la suite et donc ce "souvenir" échappe totalement à la tension active de notre esprit. Toutefois si celle-ci pour un motif quelconque s'éloigne d'elle-même, si son élan connaît un fugace relâchement, une brêche s'ouvre par laquelle nous entrevoyons cette image qui est en train de s'enregistrer comme souvenir, qui a donc le statut d'un souvenir, que nous tenons donc immédiatement comme un souvenir alors que notre intelligence est confrontée, en miroir à ce qui se déroule identiquement "sous ses yeux". Et déstabilisée, elle constate que ce qu'elle vit duplique ce qu'elle croit un souvenir et en déduit que ce qu'elle vit, elle l'a déjà vécu dans un temps antérieur, car elle ne peut pas concevoir la possibilité qu'un souvenir puisse relever du présent. 

Voilà, j'ai essayé de déblayer le terrain. Je passe la parole à Bergson. C'est un peu long mais il faut lire tout le passage. J'y ai souligné les termes en jeu dans l'affaire, et en particulier, l'aval si j'ose dire de Bergson pour le raccourci de C.G. ("inutile" substitué à  "souvenir du présent") : 

Tout moment de notre vie offre {donc} deux aspects : il est actuel et virtuel, perception d’un côté et souvenir de l’autre. Il se scinde en même temps qu’il se pose. Ou plutôt il consiste dans cette scission même, car l’instant présent, toujours en marche, limite fuyante entre le passé qui n’est déjà plus et l’avenir immédiat qui n’est pas encore, se réduirait à une simple abstraction s’il n’était précisément le miroir mobile qui réfléchit sans cesse la perception en souvenir.
Imaginons un esprit qui prendrait conscience de ce dédoublement. Supposons que le reflet de notre perception et de notre action nous revienne, non pas lorsque la perception est complète et l’action accomplie, mais au fur et à mesure que nous percevons et agissons. Nous verrons alors en même temps notre existence réelle et son image virtuelle, l’objet d’un côté et le reflet de l’autre. Le reflet ne se laissera d’ailleurs pas confondre avec l’objet, car celui-ci a tous les caractères de la perception, celui-là est déjà souvenir : s’il ne l’était pas dès maintenant, il ne le serait jamais. Plus tard, quand il accomplira sa fonction normale, il nous représentera notre passé avec la marque du passé ; {mais} aperçu au moment où il se forme, c’est {aussi} avec la marque du passé, constitutive de son essence, qu’il apparaît. Quel est ce passé? Il n’a pas de date et ne saurait en avoir ; c’est du passé en général, ce ne peut être aucun passé en particulier. À la rigueur, s’il consistait simplement en un certain spectacle aperçu, en une certaine émotion éprouvée, on pourrait être dupe, et croire qu’on a déjà aperçu ce qu’on aperçoit, éprouvé ce qu’on éprouve.
Mais il s’agit de bien autre chose. Ce qui se dédouble à chaque instant en perception et souvenir, c’est la totalité de ce que nous voyons, entendons, éprouvons, tout ce que nous sommes avec tout ce qui nous entoure. Si nous prenons conscience de ce dédoublement, c’est l’intégralité de notre présent qui nous apparaîtra à la fois comme perception et comme souvenir.

Et pourtant nous savons bien qu’on ne vit pas deux fois le même moment d’une histoire, et que le temps ne remonte pas son cours. Que faire ? La situation est étrange, paradoxale. Elle bouleverse toutes nos habitudes. Un souvenir est là : c’est un souvenir, car il porte la marque caractéristique des états que nous appelons communément de ce nom et qui ne se dessinent à la conscience qu’une fois leur objet disparu. Et pourtant il ne nous représente pas quelque chose qui ait été, mais simplement quelque chose qui est ; il marche "pari passu" {à l'amble} avec la perception qu’il reproduit. C’est, dans le moment actuel, un souvenir de ce moment. C’est du passé quant à la forme et du présent quant à la matière. C’est un souvenir du présent. […] Mais quoi de plus inutile à l’action présente que le souvenir du présent ? Tous les autres souvenirs invoqueraient plutôt des droits, car ils apportent au moins avec eux quelque information, fût-elle sans intérêt actuel. Seul, le souvenir du présent n’a rien à nous apprendre, n’étant que le double de la perception. Nous tenons l’objet réel : que ferions-nous de l’image virtuelle ? Autant vaudrait lâcher la proie pour l’ombre. C’est pourquoi il n’est pas de souvenir dont notre attention se détourne plus obstinément.
L’attention dont il s’agit n’est d’ailleurs pas cette attention individuelle dont l’intensité, la direction, la durée changent selon les personnes. C’est, pourrait-on dire, l’attention de l’espèce, une attention naturellement tournée vers certaines régions de la vie psychologique, naturellement détournée des autres. À l’intérieur de chacune de ces régions notre attention individuelle se dirigera sans doute à sa fantaisie, mais elle viendra simplement alors se superposer à la première, comme le choix que l’oeil individuel fait de tel ou tel objet pour le regarder se superpose à celui que l’oeil humain a fait, une fois pour toutes, d’une certaine région déterminée du spectre pour y voir de la lumière. Or, si un fléchissement léger de l’attention individuelle n’est que de la distraction normale, toute défaillance de l’attention spécifique se traduit par des faits pathologiques ou anormaux. La fausse reconnaissance est une de ces anomalies. Elle tient à un affaiblissement temporaire de l’attention générale à la vie: le regard de la conscience, ne se maintenant plus alors dans sa direction naturelle, se laisse distraire à considérer ce qu’il n’a aucun intérêt à apercevoir. Mais que faut-il entendre ici par « attention à la vie » ? […] On n’a pas assez remarqué que notre présent est surtout une anticipation de notre avenir. La vision que la conscience réfléchie nous donne de notre vie intérieure est sans doute celle d’un état succédant à un état, chacun de ces états commençant en un point, finissant en un autre, et se suffisant provisoirement à lui-même. […] Mais la conscience immédiate saisit tout autre chose. Immanente à la vie intérieure, elle la sent plutôt qu’elle ne la voit ; mais elle la sent comme un mouvement, comme un empiétement continu sur un avenir qui recule sans cesse. Ce sentiment devient d’ailleurs très clair quand il s’agit d’un acte déterminé à accomplir. Le terme de l’opération nous apparaît aussitôt, et, pendant tout le temps que nous agissons, nous avons moins conscience de nos états successifs que d’un écart décroissant entre la position actuelle et le terme dont nous nous rapprochons. […] Maintenant, pourquoi le souvenir du présent attend-il, pour se révéler, que l’élan de conscience faiblisse ou s’arrête ? Nous ne savons rien du mécanisme par lequel une représentation sort de l’inconscient ou y retombe. Tout ce que nous pouvons faire est de recourir à un schéma provisoire par lequel symboliser l’opération. Revenons à celui dont nous nous étions servi d’abord. Représentons-nous la totalité des souvenirs inconscients comme pressant contre la conscience, — celle-ci ne laissant passer, en principe, que ce qui peut concourir à l’action. Le souvenir du présent fait effort comme les autres ; il est d’ailleurs plus près de nous que les autres ; penché sur notre perception du présent, il est toujours sur le point d’y entrer. La perception n’échappe que par un mouvement continuel en avant, qui maintient l’écart. En d’autres termes, un souvenir ne s’actualise que par l’intermédiaire d’une perception : le souvenir du présent pénétrerait donc dans la conscience s’il pouvait s’insinuer dans la perception du présent. Mais celle-ci est toujours en avance sur lui : grâce à l’élan qui l’anime, elle est moins dans le présent que dans l’avenir. Supposons que tout à coup l’élan s’arrête : le souvenir rejoint la perception, le présent est reconnu en même temps qu’il est connu.

Ce pavé franchi, puis-je tenter un compte-rendu exhaustif des propos du séminariste? J'en doute. Je peux essayer de rassembler les citations, en commentant un peu ... Il y a eu d'abord le soulignement de ce que Proust sentait qu'une suspicion bergsonienne pouvait peser sur son travail et le redoutait et s'en défendait, comme d'un contresens. Il accepte une interview dans Le Temps, daté du 12 novembre 1913, dont C.G. dit qu'il a de fait rédigé la majeure partie. Citation: A ce point de vue, mon livre serait peut-être comme un essai d'une suite de "romans de l'inconscient": je n'aurais aucune honte à dire "romans bergsoniens", si je le croyais, car à toute époque il arrive que la littérature a tâché de se rattacher – après coup, naturellement – à la philosophie régnante. Mais ce ne serait pas exact, car mon oeuvre est dominée par la distinction entre la mémoire involontaire et la mémoire volontaire, distinction qui non seulement ne figure pas dans la philosophie de M. Bergson, mais est même contredite par elle. En 1914 il répond à l'article d'un critique qui affirme qu'il a fait passer dans son roman la philosophie de Bergson: J'ai eu assez à faire avec ce que j'ai senti, et à tâcher de le convertir – dans la mesure où la lumière et les forces m'ont été données – en idées claires, sans chercher à mettre en roman la philosophie de M. Bergson!

Il semble quand même, et cela va apparaître clairement dans l'échange entre A.C. et C.G. qui suit l'exposé, que beaucoup du mixte ressemblances/dissemblances dans les philosophies du temps de Proust et de Bergson s'articule autour de la mémoire, du sort qu'elle fait à notre passé, ou de la construction même de ce passé ou encore de l'accessibilité à notre passé qu'elle autorise. Lors de cet échange, Antoine Compagnon que j'ai d'ailleurs trouvé, autant le souligner, pour la deuxième fois agréable, plaisant dans l'exercice, si j'ose dire "en gros progrès", pose la question : Le "Nous possédons tous nos souvenirs, sinon la faculté de nous les rappeler" que Proust prête à Bergson sous couvert du philosophe norvégien, est-ce que cela ne peut pas représenter la conception proustienne elle-même?

Clément Girardi s'essaie au distinguo : ... pour Bergson, tous les souvenirs demeurent en nous, et c'est par déficience que notre cerveau peut ne pas se les rappeler; pour Proust, ils demeurent mais à l'extérieur de nous, dans des objets, des sensations, et c'est seulement à l'occasion de la rencontre de tel objet, de telle sensation, qu'ils pourront ressurgir.

Le philosophe norvégien nous a beaucoup occupés. C'est un rajout au texte, né d'une rencontre. C.G. cite sa première apparitionÀ ce moment le repas fut interrompu par un convive que j'ai oublié de citer, un illustre philosophe norvégien, qui parlait le français très bien mais très lentement, pour la double raison, d'abord que, l'ayant appris depuis peu et ne voulant pas faire de fautes (il en faisait pourtant quelques-unes), il se reportait pour chaque mot à une sorte de dictionnaire intérieur ; ensuite parce qu'en tant que métaphysicien, il pensait toujours ce qu'il voulait dire pendant qu'il le disait, ce qui, même chez un Français, est une cause de lenteur.

Il rajoutera deux citations - d'ailleurs sans respecter l'ordre du texte - que j'élargis (à l'aide d'accolades) parce que tout le passage est réellement amusant : C'était, du reste, un être délicieux, quoique pareil en apparence à beaucoup d'autres, sauf sur un point. Cet homme au parler si lent (il y avait un silence entre chaque mot) devenait d'une rapidité vertigineuse pour s'échapper dès qu'il avait dit adieu. Sa précipitation faisait croire la première fois qu'il avait la colique ou encore un besoin plus pressant. { – Mon cher – collègue, dit-il à Brichot, après avoir délibéré dans son esprit si « collègue » était le terme qui convenait, j'ai une sorte de – désir pour savoir s'il y a d'autres arbres dans la – nomenclature de votre belle langue – française – latine – normande. Madame (il voulait dire Mme Verdurin quoiqu'il n'osât la regarder) m'a dit que vous saviez toutes choses. N'est-ce pas précisément le moment ?} – Non, c'est le moment de manger, interrompit Mme Verdurin qui voyait que le dîner n'en finissait pas. {« Ah ! bien ; répondit le Scandinave, baissant la tête dans son assiette, avec un sourire triste et résigné. Mais je dois faire observer à Madame que, si je me suis permis ce questionnaire – pardon, ce questation – c'est que je dois retourner demain à Paris pour dîner chez la Tour d'Argent ou chez l'Hôtel Meurice. Mon confrère – français – M. Boutroux, doit nous y parler des séances de spiritisme – pardon, des évocations spiritueuses – qu'il a contrôlées. – Ce n'est pas si bon qu'on dit, la Tour d'Argent, dit Mme Verdurin agacée. J'y ai même fait des dîners détestables. – Mais est-ce que je me trompe, est-ce que la nourriture qu'on mange chez Madame n'est pas de la plus fine cuisine française ? – Mon Dieu, ce n'est pas positivement mauvais, répondit Mme Verdurin radoucie. Et si vous venez mercredi prochain ce sera meilleur. – Mais je pars lundi pour Alger, et de là je vais à Cap. Et quand je serai à Cap de Bonne-Espérance, je ne pourrai plus rencontrer mon illustre collègue – pardon, je ne pourrai plus rencontrer mon confrère. »} Et il se mit, par obéissance, après avoir fourni ces excuses rétrospectives, à manger avec une rapidité vertigineuse.

On notera que ce philosophe s'échappe et mange identiquement "avec une rapidité vertigineuse". Volontaire? Négligence à la relecture? On aurait pu attendre une variante, par exemple "à une vitesse stupéfiante". Non? D'accord, on ne corrige pas Proust. Quant aux excuses "rétrospectives", ne devraient-elles pas plutôt être dites  "anticipées"? Ah? Bien, bien, je ne dis plus rien ... Quoi qu'il en soit, le brave homme finira par se dissoudre dans l'air : On chercha en vain le philosophe norvégien. Une colique l'avait-elle saisi ? Avait-il eu peur de manquer le train ? Un aéroplane était-il venu le chercher ? Avait-il été emporté dans une Assomption ? Toujours est-il qu'il avait disparu sans qu'on eût eu le temps de s'en apercevoir, comme un dieu.

Le philosophe norvégien était en réalité suédois et se nommait Algot Ruhe. Il était de quatre ans l'aîné de Proust et le traducteur de Bergson. C'est ce dernier qui avait demandé à Proust de bien vouloir le recevoir en 1921, lors d'un passage à Paris. Ruhe admirait Proust et l'avait présenté en 1917, rendant compte de Du côté de chez Swann, comme "un nouvel écrivain" à ses lecteurs de la revue Var Tid. Proust  s’en voudra ensuite de l’avoir ridiculisé dans sa maîtrise approximative du français. Dans une lettre à Jacques Rivière, il écrit : "J’espère que cet éminent Suédois ne se reconnaîtra en rien dans le philosophe norvégien de Sodome II mais j’en tremble." Apparemment, sa "victime" ne lui en tint pas rigueur.  L’hommage de la NRF à la mort de Proust en 1923 comprend une lettre d'Algot Ruhe: "Les heures inoubliables que j’ai passées près du lit de Marcel Proust m’ont donné la clef de ses oeuvres, sinon de son âme énigmatique. Il m’apparaît comme un des plus grands rénovateurs du roman moderne. Ses inventions techniques, sa manière de reproduire les moindres nuances de la vie de l’âme exerceront une influence capitale sur les romanciers de l’avenir à mesure que leurs yeux s’ouvriront."

Bien, avançons. Qu'il se situe pour ou contre, Proust prend en compte Bergson.

C.G. met en avant une note du Cahier 2, feuillet 45, recto, qui, au terme d'une phrase représentative du mécanisme essentiel de la mémoire involontaire, ajoute un lapidaire "Bergson":  Qu'importe qu'on nous dise, vous perdez à cela votre habileté. Ce que nous faisons, c'est remonter à la vie, c'est briser de toutes nos forces la glace de l'habitude et du raisonnement qui se forme immédiatement sur la réalité et fait que nous ne la voyons jamais. C'est retrouver la mer libre. Pourquoi cette coïncidence entre deux impressions nous rend-elle la réalité? Peut-être parce qu'alors elle ressuscite avec ce qu'elle omet, tandis que si nous raisonnons, si nous cherchons à nous rappeler, nous ajoutons ou nous retirons. Bergson.

Et C.G. relève en outre que pour décrire son entreprise, Proust use de métaphores tout droit venues de Bergson , celle de la glace qui se brise se trouvant, à l'identique, dans l'Introduction à la métaphysique de 1903: Mais si je me ramasse de la périphérie vers le centre, si je cherche au fond de moi ce qui est le plus uniformément, le plus constamment, le plus durablement moi-même, je trouve tout autre chose. C'est, au-dessous de ces cristaux bien découpés et de cette congélation superficielle, une continuité d'écoulement qui n'est comparable à rien de ce que j'ai vu s'écouler.

Cette citation, retenue par C.G. mérite d'être élargie. Car elle peut alors aussi aider à percevoir un peu plus de la pensée de Bergson dans cette direction du "souvenir présent" évoquée plus haut, mais aussi dans sa conception en construction des phénomènes de mémoire et de leur rôle, indiscutablement et absolument distinct de celui attribué par Proust, dans le déroulé vital. Voici : Quand je promène sur ma personne, supposée inactive, le regard intérieur de ma conscience, j'aperçois d'abord, ainsi qu'une croûte solidifiée à la surface, toutes les perceptions qui arrivent du monde matériel. Ces perceptions sont nettes, distinctes, juxtaposées ou juxtaposables les unes aux autres; elles cherchent à se regrouper en objets. 

J’aperçois  ensuite des souvenirs plus ou moins adhérents à ces perceptions et qui servent à les interpréter; ces souvenirs se sont  comme détachés du fond de ma personne , attirés à la périphérie par les perceptions qui leur ressemblent; ils sont posés sur moi sans être absolument moi-même. Et enfin je sens se manifester des tendances, des habitudes motrices, une foule d'actions virtuelles plus ou moins solidement liées à ces perceptions et à ces souvenirs.

Tous ces éléments aux formes bien arrêtées me paraissent d'autant plus distincts de moi qu'ils sont plus distincts les uns des autres. Orientés du dedans vers le dehors, ils constituent, réunis, la surface d'une sphère qui tend à s'élargir et à se perdre dans le monde extérieur. Mais si je me ramasse de la périphérie vers le centre, si je cherche au fond de moi ce qui est le plus uniformément, le plus constamment, le plus durablement moi-même, je trouve tout autre chose. Au-dessous de ces cristaux bien découpés et de cette congélation superficielle, une continuité d'écoulement qui n'est comparable à rien de ce que j'ai vu s'écouler. C'est une succession d'états dont chacun annonce ce qui suit et qui contient ce qui précède. A vrai dire, ils ne constituent des états multiples que lorsque je les ai dépassés et que je me retourne en arrière pour en observer la trace. Tandis que je les éprouvais, ils étaient si solidement organisés, si profondément animés d'une vie commune, que je n'aurais su dire où l'un quelconque d'entre eux finit, où l'autre commence. En réalité, aucun d'eux ne commence ni ne finit, mais tous se prolongent les uns dans les autres.

On reste aussi un moment (et ensuite on y revient) sur les narcotiques. Au départ, ce passage de la Recherche : 

J'ai toujours dit – et expérimenté – que le plus puissant des hypnotiques est le sommeil. Après avoir dormi profondément deux heures, s'être battu avec tant de géants, et avoir noué pour toujours tant d'amitiés, il est bien plus difficile de s'éveiller qu'après avoir pris plusieurs grammes de véronal. Aussi, raisonnant de l'un à l'autre, je fus surpris d'apprendre par le philosophe norvégien, qui le tenait de M. Boutroux, "son éminent collègue – pardon, son confrère", – ce que M. Bergson pensait des altérations particulières de la mémoire dues aux hypnotiques. "Bien entendu, aurait dit M. Bergson à M. Boutroux, à en croire le philosophe norvégien, les hypnotiques pris de temps en temps, à doses modérées, n'ont pas d'influence sur cette solide mémoire de notre vie de tous les jours, si bien installée en nous. Mais il est d'autres mémoires, plus hautes, plus instables aussi. Un de mes collègues fait un cours d'histoire ancienne. Il m'a dit que si, la veille, il avait pris un cachet pour dormir, il avait de la peine, pendant son cours, à retrouver les citations grecques dont il avait besoin. Le docteur qui lui avait recommandé ces cachets lui assura qu'ils étaient sans influence sur la mémoire. "C'est peut-être que vous n'avez pas à faire de citations grecques", lui avait répondu l'historien, non sans un orgueil moqueur." Je ne sais si cette conversation entre M. Bergson et M. Boutroux est exacte. Le philosophe norvégien, pourtant si profond et si clair, si passionnément attentif, a pu mal comprendre. Personnellement mon expérience m'a donné des résultats opposés. Les moments d'oubli qui suivent, le lendemain,  l'ingestion de certains narcotiques ont une ressemblance partielle seulement, mais troublante, avec l'oubli qui règne au cours d'une nuit de sommeil naturel et profond.
Or, ce que j'oublie dans l'un et l'autre cas, ce n'est pas tel vers de Baudelaire qui me fatigue plutôt "ainsi qu'un tympanon", ce n'est pas tel concept d'un des philosophes cités, c'est la réalité elle-même des choses vulgaires qui m'entourent – si je dors – et dont la non-perception fait de moi un fou ; c'est, si je suis éveillé et sors à la suite d'un sommeil artificiel, non pas le système de Porphyre ou de Plotin, dont je puis discuter aussi bien qu'un autre jour, mais la réponse que j'ai promis de donner à une invitation, au souvenir de laquelle s'est substitué un pur blanc. L'idée élevée est restée à sa place ; ce que l'hypnotique a mis hors d'usage c'est le pouvoir d'agir dans les petites choses, dans tout ce qui demande de l'activité pour ressaisir juste à temps, pour empoigner tel souvenir de la vie de tous les jours.

Proust, ici, prend donc position contre Bergson. Ce dernier pense-t-il accorde aux somnifères une influence à la fois excessive et faussée, quand l'important, pour Proust, c'est la discontinuité liée au sommeil, la forme d'oubli qu'il dispense, la suspension qu'il opère de "l'attention à la vie" chère à Bergson. S'endormir, dit C.G., pour Proust, c'est mourir un peu. Mais, prolongeant l'affaire, Proust poursuit : Malgré tout ce qu'on peut dire de la survie après la destruction du cerveau, je remarque qu'à chaque altération du cerveau correspond un fragment de mort. Nous possédons tous nos souvenirs, sinon la faculté de se les rappeler, dit d'après M. Bergson le grand philosophe norvégien, dont je n'ai pas essayé, pour ne pas ralentir encore, d'imiter le langage. Sinon la faculté de se les rappeler? Mais qu'est-ce qu'un souvenir qu'on ne se rappelle pas ?

Il évoque au passage, ce faisant (...ce qu'on peut dire de la survie après la destruction du cerveau) la proposition de Bergson dans Matière et Mémoire de la possibilité que la vie de l'âme, la vie de la mémoire ne soient pas affectées par la mort du corps  puisque le corps et l'âme sont deux entités distinctes l'une de l'autre. Et devant cette aporie "d'un souvenir qu'on  ne se rappelle pas", il essaie de pousser - dit C.G. - le raisonnement à l'absurde: Ou bien, allons plus loin. Nous ne nous rappelons pas nos souvenirs des trente dernières années ; mais ils nous baignent tout entiers ; pourquoi alors s'arrêter à trente années, pourquoi ne pas prolonger jusqu'au delà de la naissance cette vie antérieure? Du moment que je ne connais pas toute une partie des souvenirs qui sont derrière moi, du moment qu'ils me sont invisibles, que je n'ai pas la faculté de les appeler à moi, qui me dit que, dans cette masse inconnue de moi, il n'y en a pas qui remontent à bien au delà de ma vie humaine ? Si je puis avoir en moi et autour de moi tant de souvenirs dont je ne me souviens pas, cet oubli (du moins oubli de fait puisque je n'ai pas la faculté de rien voir) peut porter sur une vie que j'ai vécue dans le corps d'un autre homme, même sur une autre planète. Un même oubli efface tout. Mais alors que signifie cette immortalité de l'âme dont le philosophe norvégien affirmait la réalité? L'être que je serai après la mort n'a pas plus de raisons de se souvenir de l'homme que je suis depuis ma naissance que ce dernier ne se souvient de ce que j'ai été avant elle.

Je n'insisterai pas outre mesure là-dessus. L'hypothèse d'une survie de l'âme dont j'ai dit deux mots en commençant  m'est une telle ahurissante absurdité que je ne conçois pas qu'un penseur équilibré la forme. Et je suis heureux que Proust l'écarte sagement. 

Clément Girardi s'interroge longuement sur les interprétations possibles des rapidités du philosophe norvégien. Métaphore d'une pensée de Bergson trop hative, d'une philosophie "au pas de course"? Bergson avait pourtant dit lui-même, rappelle C.G.,  que le philosophe devait prendre son temps. D'où vient à Proust ce sentiment de vitesse? En 1920, à l'occasion du jury du prix Blumenthal dont ils étaient membres, Proust et Bergson ont eu une longue conversation publique sur la question du sommeil et des somnifères, le premier (ils souffraient tous deux d'insomnies) les ayant au passage recommandés au second. 

Accessoirement (réf. wikipédia): Le prix Blumenthal est un prix décerné de 1919 à 1954 à des peintres, sculpteurs, décorateurs, graveurs, écrivains et musiciens par la fondation franco-américaine Florence Blumenthal, une organisation philanthropique créée par la riche américaine Florence Meyer Blumenthal (1875–1930) qui a pour objectif de découvrir et de promouvoir outre-Atlantique de jeunes artistes français. J'ajoute que curieusement, si on en croit la liste fournie, ce prix n'a pas été délivré en 1920, date avancée pour l'échange Proust-Bergson "en jury". On passe directement du lauréat 1919 (Jacques Rivière, directeur de la NRF; imposé semble-t-il par Bergson, Proust, Gide et Henri de Régnier) au lauréat 1921 (Georges Migot, dont le nom ne me dit rien). 

La question du rêve intéresse Proust. Il a lu attentivement "L'Energie spirituelle", recueil sous-titré "Essais et Conférences" publié par Bergson en 1919, collation de textes anciens devenus introuvables que Bergson reprend et organise, dont une conférence sur le rêve datant de 1902.

C.G. développe . Pour Bergson, les perceptions du dormeur font les péripéties du rêveur. Nous ne cessons pas de percevoir pendant que nous dormons, telle raie de lumière aperçue paupières fermées peut devenir dans le rêve une lueur d'incendie. Comme la perception est floue, la mémoire devient erratique, une infinité d'images de notre passé reviennent interpréter ce que nous percevons les yeux clos, défilant à grande vitesse dans notre concience. Déroutée par des changements si rapides, notre intelligence fabrique comme elle le peut de la cohérence, invente du sens, invente de la narration. Raisonnant ainsi, Bergson maintient le rêve dans la continuité du réel et n'en fait qu'un fonctionnement singulier, appauvri, de la perception. Ainsi, rêver, c'est percevoir moins bien mais c'est encore percevoir, c'est peut-être mal se souvenir mais c'est encore se souvenir, c'est faire jouer un mécanisme par lequel les images de notre passé sont réarrangées pour répondre aux sollicitations du monde extérieur. Entre le rêve et la veille, c'est la même vie qui se poursuit ininterrompue à la variation près d'un certain degré d'attention et le rêveur n'est alors qu'un homme d'action qui se repose.

Proust, dit C.G., conteste cette analyse en se fondant sur ses propres observations. Il admet que les perceptions du dehors peuvent atteindre le rêveur, mais le chemin est semé d'embûches. Tantôt l'inertie du rêve en cours efface la perception du coup de sonnette censé nous réveiller, tantôt on se prend à douter si ce n'est pas dans le rêve qu'on a sonné à notre intention et l'activité onirique, pour Proust, a sa propre autonomie, le rêveur semblant ne pas pouvoir quitter le rêve sans que celui-ci l'ait autorisé, sans que le rêve ait, de lui-même, produit la logique du réveil. L'idée de Proust est qu'en réalité, le vécu et le rêve n'existent pas sur un même plan et se développent dans deux vies qui sont sans rapport de statut. Il note (Cahier 59, feuillet 5, verso): Plaisirs et douleurs du rêve, c'est un compte, un budget spécial, que nous ne faisons pas figurer dans l'exercice ordinaire de notre vie courante. Si le rêve interrompt le fil de notre vie, s'il nous fait oublier (voir passage ci-dessus) tant de cartons d'invitation auxquels nous devions répondre, c'est parce que nous y avons vécu une vie pleine et qui résiste au réveil. Pour Proust, le rêve est tout autre chose qu'une expérience résiduelle de la veille, il est davantage une expérience supplémentaire capable même, précisément parce qu'autonome, de nous rendre les choses qui sont tombées hors de la portée de notre mémoire habituelle, en prenant du coup valeur de mémoire involontaire. Si pour Bergson, le rêve n'interrompt rien, pour Proust, il brise au contraire la continuité de la vie, il multiplie le sujet que nous sommes, il fait un pli dans notre existence.

Pour Bergson, le rêve, simple moment de relâchement, intéresse moins le philosophe que la veille, qui suppose un effort de conscience, difficile à obtenir, donc à expliquer. Ce que doit suivre le philosophe, selon lui, c'est le mouvement, c'est la vie, caractérisée par son élan, l'élan vital: La vie n'applique de modification durable à la matière que si elle se rend capable d'accomplir tout d'un coup une grande somme de déplacements infinitésimaux . Elle doit être patiente, accumuler de l'énergie, mais elle doit aussi savoir courir au bon moment, profiter de l'interstice qui lui est offert pour contrecarrer les lois de la matière. [Je ne trouve pas l'origine de cette citation] 

C.G. se lance dans une longue présentation de la position de Bergson à travers la conclusion de l'Essai sur les données immédiates de la conscience (1899) et du reproupement des textes de l'Energie spirituelle. Il parle de la possibilité de l'acte libre, qui appartient en propre à celui qui l'accomplit. Il cite: Bref, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'oeuvre et l'artiste. Il identifie les couples oeuvre/artiste et acte libre/auteur de l'acte . A la conscience qui veut s'exprimer, il offre ainsi deux voies: celle de l'action et celle de l'art, celle de l'homme d'action et celle de l'artiste. Mais dans l'hypothèse de l'élan vital, il est plus important d'être un homme d'action qu'un artiste. L'homme d'action va dans le sens de la vie, seulement limité par la matière . L'artiste se détache de l'urgence de la vie, se rapproche de l'état de rêve, il fait retour en lui-même et pivote, tournant le dos au mouvement de la vie. Il fait oeuvre utile, sa production nous met au contact de nous-mêmes, nous aide à percevoir le monde qui nous entoure, nous libère du point de vue de l'intelligence, mais il ne fait par là que préparer l'action véritablement libératrice que l'homme d'action, lui, accomplit. Dans l'art, quelque chose ralentit, quelque chose menace de s'arrêter: Mais la conscience a failli être prise au piège. La matière s'enroule autour d'elle, la plie à son propre automatisme, l'endort dans sa propre inconscience.

Mais Proust s'inscrit en contre. Plutôt qu'un homme qui change le monde  et conquiert une part de liberté contre les chaînes de la matière, il veut être un sujet qui se comprend lui-même, qui se retrouve. Il choisit l'art contre l'action, à l'intérieur même de l'alternative bergsonienne, il donne sa faveur à l'artiste quand Bergson a privilégié l'homme d'action, à l'intérieur ausssi d'un désaccord théorique. Bergson affirme que l'intégralité de notre passé est conservée dans notre mémoire dans le cadre d'une sauvegarde exhaustive et automatique, et que si l'on se dégageait de l'horizon nécessaire de l'action, on pourrait intégralement le retrouver. Proust lui répond qu'il ne suffit pas de faire attention à soi-même, que l'habitude ou l'intelligence ou l'action sont beaucoup plus aliénantes que son interlocuteur ne le croit, que l'intelligence a tellement interposé entre nous et nous-mêmes  que nous avons à retrouver quelque chose que nous n'avons en réalité jamais vécu, dont nous n'avons ni la mémoire, ni le modèle, qu'à supposer même que nous ayons vécu quelque chose avec intensité, vient un moment où ce que nous avons vécu tombe en dehors de notre portée, où un morceau de notre mémoire part à la dérive et rend incompréhensible au sujet que nous sommes celui que nous avons été. Il dit que cette brisure-là, Bergson ne l'a pas observée ou bien n'a pas voulu la voir, ne s'est pas senti tenu d'y apporter une réponse, qu'il a ignoré le problème qui, à lui, Proust, tient à coeur de l'unité du sujet à recomposer, de la redécouverte d'une compréhension véritable de l'intégralité de notre vie passée, se contentant d'un "si" (... si l'on se dégageait de l'horizon nécessaire de l'action ...) sans opérationnalité.Ce problème, il le pense urgent, aussi urgent que celui, du domaine de l'action, que se pose Bergson et appelant un élan créatif aussi grand, enjoignant de faire exister quelque chose qui n'existe pas sans nous, qui peut être retrouvé mais qui ne nous attend nulle part. L'hypothèse de Bergson de souvenirs automatiquement mémorisés et en attente d'un sujet lui semble extravagante. Il renverse les termes: nous sommes des sujets en attente de nos souvenirs. 

Or, dit Proust, il est impossible de retrouver la mémoire sans la réinventer en partie, impossible de se connaître sans aller au moins en partie au-delà de ce qu'on a été. On n'a pas d'autre choix que de s'essayer, car retrouver le passé, c'est retrouver l'ancienne indétermination du passé, c'est retrouver le passé comme s'il était présent, susceptible d'être libéré de son assignation première, d'être vécu d'une nouvelle manière, sans que retrouver le passé signifie retrouver la continuité des moments de notre vie entre eux, que d'ailleurs il ne nous a jamais été donné de vivre. Retrouver le passé, c'est plutôt rendre chacun des moments de notre vie à lui-même, indépendamment de tous les autres , dans une sorte d'étanchéité qui lui donne sa mesure. On doit s'essayer parce que de toute façon, l'oubli a fait son oeuvre et qu'on ne peut retrouver ce qu'on a perdu qu'en l'inventant à nouveau. 

Bergson écrit en ayant, dit C.G., la mort devant lui comme un horizon qu'en courant assez vite on pourra repousser constamment, sans jamais s'arrêter. Proust au contraire écrit ave la mort derrière lui, comme un survivant. Pour Bergson, c'est la vie qui s'essaye en essayant d'introduire une marge de liberté dans le déterminisme de la matière. Chez Proust, c'est le sujet qui s'essaye  et son essai sert sa connaissance de lui-même. Bergson court après la liberté, Proust s'immobilise dans la liberté de la recherche de la connaissance, il se méfie de l'action et s'astreint à une forme d'immobilité à l'intérieur de laquelle la dimension essayiste de son travail finit par trouver un élan.

Bergson se pose la question générale de la perpétuation du mouvement de la vie à travers la matière, cherche par quelle accumulation d'énergie la création de nouveauté se fraye un chemin dans la répétition du monde à l'identique  et quels équilibres internes, quelles tensions intérieures contre elle-même, la vie doit inventer pour durer. Proust a d'autres interrogations. Le problème de "la" vie cède la place chez lui ou plutôt selon lui pour chacun, à la question de "sa" vie, à la question exacte du "vécu". Il s'agit de savoir ce qu'a été la vie pour les sujets que nous sommes, quelles sont les conditions auxquelles nous pouvons affirmer "vivre", par quels moyens nous pouvons "vivre" si "vivre" n'est pas quelque chose qui nous est donné immédiatement. Où faut-il chercher ce "vécu" qu'on pourra dire nôtre? Finalement, quelles formes plurielles, contradictoires, elles-mêmes en tension, peut prendre ce "vécu" que pour autant nous serons autorisés à nous approprier, toute cette confrontation d'histoires mal agencées à l'intérieur de notre histoire que nous nous inventons dans l'écriture et aussi que le rêve nous invente.

C.G., arrivé là, estime se retrouver "au même point d'où Anne Simon (séminaire du 5/2/19) est partie". Je suis retourné à mon compte-rendu. Oui, la citation liminaire (et qu'elle a massacrée) sur les souvenirs "qu'on ne se rappelle pas" est là. Mais honnêtement ... il a certainement mieux suivi que moi l'exposé de la séminariste .  

Après une ou deux phrases sur Ruskin et Bergson  réunis "pour avoir les premiers portés l'attaque contre l'approche beuvienne des oeuvres", et sur Bergson seul "pour avoir préféré la considération d'une vie supra-individuelle  à l'attention à porter à "sa" vie par le sujet, théorisant la création de soi par soi en pensant à l'individu moral et non au sujet sensible", C.G. aborde sa coda. Pour Bergson, énonce-t-il, l'esprit s'incarne dans une matière alors que pour Proust, on ne devient réel que dans la fiction. A la question "Qui suis-je?", Bergson, dit-il, répond en métaphysicien quand Proust suggère qu'on ne peut y répondre qu'en écrivain. En se mettant en mouvement, avec le mouvement qu'il se choisit, Bergson glisse de fait à la surface des choses et il n'a pas commencé à se connaître [C.G. dit "de se connaître"; à/de, les spécialistes ne sont pas d'accord sur les nuances sémantiques; à notre oreile moderne, "de" me semble inusuel]. Dire alors que Bergson va trop vite (à travers le philosophe norvégien), c'est manière de dire qu'il nous laisse trop démunis face aux problèmes concrets de notre existence, parmi lesquels celui de savoir ce que nous sommes, à quel moment, par quels moyens nous pouvons trouver une forme d'identité à nous-mêmes. Bergson, signifie Proust, va trop vite en ce sens qu'il nous délaisse, qu'il laisse à notre intention des secours par trop dérisoires.  

Bon, finalement, je me suis parjuré et j'ai rendu compte presque exhaustivement de mes notes. Je me demande malgré tout si le bilan ne relève pas du "Tout ça pour ça?". De ce qui est rassemblé ici, la vie semble être pour Bergson un continuum volontariste et auto-entretenu, quand Proust est devant un désassemblage éclaté et disparate dont il veut reconstituer les morceaux. Vécu/Mémoire ? L'un habite un apartement en duplex, l'autre se dédouble entre deux appartements séparés. L'un veut l'efficacité de l'action et l'autre, l'acmé du ressenti. Et tout à fait entre nous, l'un n'intéresse plus que les spécialistes et l'autre continue à illuminer la vie de ses lecteurs. A la question de l'ouvrage unique à emporter sur l'île déserte, la réponse est et demeure A la recherche du temps perdu.     

  Maldives_island  md30060699302

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08 avril 2019

LEÇON N° 10 - Mardi 26/3/2019

STEBEUVEComtesse de BoigneUNE LEÇON DE TACT

Sainte-Beuve est-il Mme de Villeparisis ou l'inverse?  On a beaucoup tourné autour de Mme de Villeparisis, probablement inspirée pour tout ou partie par la comtesse de Boigne, mais assurément porte-parole de Sainte-Beuve. Beaucoup de citations, presque toutes projetées sur écran, lues en tout ou partie, entourées de commentaires, avec parfois des échappées vers des questions connexes. La société, les hommes de lettres, les hommes du monde, le tact des uns, l'outrecuidance, la vanité des autres,. C'est disert, soutenu, parfois un peu brouillon, le temps qui passe, il faut aller plus vite sur la fin, on ne citera pas tout ce qu'on a prévu. Car il y a eu beaucoup de citations, beaucoup de textes, puisés aux bonnes sources des carnets de Proust et des cahiers de Sainte-Beuve pour l'essentiel. Mais Mme de Villeparisis, d'abord, dont Proust écrit en 1920 à Marcel Boulanger, critique de son état [dont j'ai eu le plus grand mal à dénicher l'existence, mais qui est effectivement cité ,  dans les "Cahiers Individualistes De Philosophie Et D’art, Volume 1, Number 3, April 1920" : < M. Marcel Boulanger qui fait à la fois l'écolâtre et le dandy, nomme "Le miroir des lettres" : "La critique chez la portière" > - Est-ce notre homme?] suite à l'article de ce dernier sur "A l'ombre des Jeunes filles en fleurs": Mme de Villepatisis, lettrée  mais au fond jugeant tout à faux, et bien moins gentille que ma grand-mère, d'origine si modeste. Curieuse impression de fusion entre le réel et le roman. Quelle grand-mère? Celle de Proust-auteur ou celle de Proust-narrateur? Il faudrait élargir la citation pour mieux saisir. 

Voici Mme de Villeparisis qui passe dans "Un amour de Swann": Elle [Odette] souhaitait qu'il [Swann] cultivât des relations si utiles mais elle était par ailleurs portée à les croire peu chic, depuis qu'elle avait vu passer dans la rue la marquise de Villeparisis en robe de laine noire, avec un bonnet à brides. – Mais elle a l'air d'une ouvreuse, d'une vieille concierge, darling ! Ça, une marquise ! Je ne suis pas marquise, mais il faudrait me payer bien cher pour me faire sortir nippée comme ça ! Fort peu amène. L'image générale est néanmoins plutôt celle d'une femme bienveillante et généreuse: Et Mme de Villeparisis, la bonne Mme de Villeparisis, aux joues qui me représentaient des joues de bourgeoise, Mme de Villeparisis qui m'envoyait tant de cadeaux (…)

A.C. souligne sa première apparition dans le roman (je reprends le passage exhaustivement avec, entre crochets, les lignes occultées par A.C.) : 

Pourtant un jour que ma grand'mère était allée demander un service à une dame qu'elle avait connue au Sacré-Coeur (et avec laquelle, à cause de notre conception des castes, elle n'avait pas voulu rester en relations, malgré une sympathie réciproque), la marquise de Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait dit : « Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand ami de mes neveux des Laumes ». [Ma grand'mère était revenue de sa visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle était entrée demander qu'on fît un point à sa jupe qu'elle avait déchirée dans l'escalier. Ma grand'mère avait trouvé ces gens parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et que le giletier était l'homme le plus distingué, le mieux qu'elle eût jamais vu. Car pour elle, la distinction était quelque chose d'absolument indépendant du rang social. Elle s'extasiait sur une réponse que le giletier lui avait faite, disant à maman : « Sévigné n'aurait pas mieux dit ! » et, en revanche, d'un neveu de Mme de Villeparisis qu'elle avait rencontré chez elle : « Ah ! ma fille, comme il est commun ! »]

Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet, non pas de relever celui-ci dans l'esprit de ma grand'tante, mais d'y abaisser Mme de Villeparisis. [l semblait que la considération que, sur la foi de ma grand'mère, nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un devoir de ne rien faire qui l'en rendît moins digne et auquel elle avait manqué en apprenant l'existence de Swann, en permettant à des parents à elle de le fréquenter. « Comment ! elle connaît Swann ? Pour une personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon ! » Cette opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque une cocotte que, d'ailleurs, il ne chercha jamais à présenter, continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais d'après laquelle ils crurent pouvoir juger – supposant que c'était là qu'il l'avait prise – le milieu, inconnu d'eux, qu'il fréquentait habituellement.] 

Mais une fois, mon grand-père lut dans son journal que M. Swann était un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de X..., dont le père et l'oncle avaient été les hommes d'État les plus en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de tous les petits faits qui pouvaient l'aider à entrer par la pensée dans la vie privée d'hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme le duc de Broglie. Il fut enchanté d'apprendre que Swann fréquentait des gens qui les avaient connus. [Ma grand'tante au contraire interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann : quelqu'un qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était né, en dehors de sa «classe» sociale, subissait à ses yeux un fâcheux déclassement]. 

A.C. note : Où l'on retrouve Molé, Pasquier, Broglie, toutes gens du milieu fréquenté par Sainte-Beuve, ajoutant: "Mme de Villeparisis tient un bureau d'esprit", dit le Duc de Guermantes pour caractériser son salon littéraire. Si l'on s'accorde à voir dans la Comtese de Boigne un modèle de Mme de Villeparisis, Proust, dans une lettre de 1921 à Montesquiou met plutôt en avant Mme de Beaulaincourt [Fille du maréchal de Castellane, celle-ci avait épousé en premières noces le marquis de Contades, député du Cantal. Veuve, elle se remaria avec le comte de Beaulaincourt de Marles, attaché militaire auprès de l'ambassade de France en Prusse. Elle était la fille de Louise Cordélia Eucharis Greffulhe, épouse du maréchal de Castellane, qui fut la maîtresse de Molé, puis la "Mme de Castellane" de Chateaubriand, avant de psser dans les bras du peintre Horace Vernet]. 

Après quelques remarques de détail (les lectures préférées de la grand-mère dans la Recherche : lettres de Mme de Sévigné, Mémoires de Mme de Beausergent, par ailleurs soeur de Mme de Villeparisis; solidarité beuvienne de Mme de Villeparisis dans son jugement sur Chateaubriand, Balzac, Stendhal (il y reviendra); le père de Mme de Villeparisis était, le 25/2/1830, à la Première d'Hernani), A.C. cite la première tirade beuvienne de Mme de Villeparisis, à Balbec, dans les Jeunes filles en fleurs: Mme de Villeparisis interrogée par moi sur Chateaubriand, sur Balzac, sur Victor Hugo, tous reçus jadis par ses parents et entrevus par elle-même, riait de mon admiration, racontait sur eux des traits piquants comme elle venait de faire sur des grands seigneurs ou des hommes politiques, et jugeait sévèrement ces écrivains, précisément parce qu'ils avaient manqué de cette modestie, de cet effacement de soi, de cet art sobre qui se contente d'un seul trait juste et n'appuie pas, qui fuit plus que tout le ridicule de la grandiloquence, de cet à-propos, de ces qualités de modération, de jugement et de simplicité, auxquelles on lui avait appris qu'atteint la vraie valeur : on voyait qu'elle n'hésitait pas à leur préférer des hommes qui, peut-être, en effet, avaient eu, à cause d'elles, l'avantage sur un Balzac, un Hugo, un Vigny, dans un salon, une académie, un conseil des ministres, Molé, Fontanes, Vitrolles, Bersot, Pasquier, Lebrun, Salvandy ou Daru. 

Constante de toutes les interventions littéraires de Mme de Villeparisis, dit A.C., cette opposition systématique  de la distinction, la discrétion, la sobriété des uns (les hommes du monde) et de l'effronterie, l'outrecuidance, le manque de savoir vivre des autres (les hommes de lettres).  Dans la liste des références "politiques", parmi ces hommes qui ont été aux affaires sous la monarchie de Juillet, voire (Fontanes) l'empire, que vient faire, dit A.C., leur cadet Ernest Bersot, agrégé de philosophie qui fut brièvement secrétaire de Victor Cousin, refusa de prêter serment après le coup d'état du 2 décembre 1851, fut alors chassé de l'instruction publique avant un retour, après 1870, à la tête de l'Ecole normale supérieure? Il se promet d'y revenir.  Puis, la citation précédente reprend son fil : C'est comme les romans de Stendhal pour qui vous aviez l'air d'avoir de l'admiration. Vous l'auriez beaucoup étonné en lui parlant sur ce ton. Mon père qui le voyait chez M. Mérimée – un homme de talent au moins celui-là – m'a souvent dit que Beyle (c'était son nom) était d'une vulgarité affreuse, mais spirituel dans un dîner, et ne s'en faisant pas accroire pour ses livres. Du reste, vous avez pu voir vous-même par quel haussement d'épaules il a répondu aux éloges outrés de M. de Balzac. En cela du moins il était homme de bonne compagnie. Elle avait de tous ces grands hommes des autographes, et semblait, se prévalant des relations particulières que sa famille avait eues avec eux, penser que son jugement à leur égard était plus juste que celui de jeunes gens qui comme moi n'avaient pas pu les fréquenter: "Je crois que je peux en parler, car ils venaient chez mon père ; et comme disait M. Sainte-Beuve, qui avait bien de l'esprit, il faut croire sur eux ceux qui les ont vus de près et ont pu juger plus exactement de ce qu'ils valaient".

On retrouve là, dit A.C., presque à la lettre, une phrase de Sainte-Beuve dans son article des Causeries du lundi (Tome IX) sur Stendhal, où est évoqué également Balzac : Plusieurs écrivains dans ces derniers temps, et après M. de Balzac, se sont occupés de Beyle, de sa vie, de son caractère et de ses œuvres (…) mais (…) pour juger au net de cet esprit assez compliqué et ne se rien exagérer dans aucun sens, j’en reviendrai toujours de préférence, indépendamment de mes propres impressions et souvenirs, à ce que m’en diront ceux qui l’ont connu en ses bonnes années et à ses origines, à ce qu’en dira M. Mérimée, M. Ampère,  à ce que m’en dirait Jacquemont s’il vivait, ceux en un mot qui l’ont beaucoup vu et goûté sous sa forme première. On notera une fois de plus, dit A.C., que si Proust va chercher quelque chose chez Sainte-Beuve, c'est en début ou en fin d'article, et ici, en fin! Madame de Villeparisis, continue-t-il, montre bien sa méconnaissance des écrivains que la postérité a reconnus, sa méconnaissance de leurs oeuvres. Il enchaîne - un peu plus loin, sur le retour d'une promenade  : Souvent le jour était tombé avant que nous fussions de retour. Timidement je citais à Mme de Villeparisis en lui montrant la lune dans le ciel quelque belle expression de Chateaubriand, ou de Vigny, ou de Victor Hugo : "Elle répandait ce vieux secret de mélancolie" ou "Pleurant comme Diane au bord de ses fontaines" ou "L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle". — Et vous trouvez cela beau ? me demandait-elle, génial comme vous dites ? Je vous dirai que je suis toujours étonnée de voir qu’on prend maintenant au sérieux des choses que les amis de ces messieurs, tout en rendant pleine justice à leurs qualités, étaient les premiers à plaisanter. On ne prodiguait pas le nom de génie comme aujourd’hui, où si vous dites à un écrivain qu’il n’a que du talent il prend cela pour une injure. Vous me citez une grande phrase de M. de Chateaubriand sur le clair de lune. Vous allez voir que j’ai mes raisons pour y être réfractaire. A.C. précise les citations incluses dans le passage : Atala (Chateaubriand), La maison du berger (Vigny), Booz endormi (Hugo). 

Mais dans ses préventions contre de grands poètes, le comble, dit A.C., est atteint quand on lui parle de Vigny :  Au nom de Vigny elle se mit à rire: - Celui qui disait  "Je suis le comte Alfred de Vigny".  On est comte ou on n’est pas comte, ça n’a aucune espèce d’importance. Et peut-être trouvait-elle que cela en avait tout de même un peu, car elle ajoutait : - D’abord je ne suis pas sûre qu’il le fût, et il était en tout cas de très petite souche, ce monsieur qui a parlé dans ses vers de son "cimier de gentilhomme". Comme c’est de bon goût et comme c’est intéressant pour le lecteur ! C’est comme Musset, simple bourgeois de Paris, qui disait emphatiquement : "L’épervier d’or dont mon casque est armé." Jamais un vrai grand seigneur ne dit de ces choses-là. Au moins Musset avait du talent comme poète. Mais à part Cinq-Mars je n’ai jamais rien pu lire de M. de Vigny, l’ennui me fait tomber le livre des mains. M. Molé, qui avait autant d’esprit et de tact que M. de Vigny en avait peu, l’a arrangé de belle façon en le recevant à l’Académie. Comment, vous ne connaissez pas son discours ? C’est un chef-d’œuvre de malice et d’impertinence.

Après cela, A.C. fait apparaître quelques lignes du carnet 1 (des notes prises dans Sainte-Beuve ou sur Sainte-Beuve) qui me semblent obscures et dont je regrette qu'il ne dise rien sauf que les premiers mots (C'est un redresseur) désignent Sainte-Beuve. Voici : C'est un redresseur / dit à Vigny ce n'est pas le mot qui convient, à Lamartine ce n'est pas cela Bossuet, à Musset vous n'étiez pas noble, à Pontmartin etc. [??] Il se contente de retranscrire le passage suivant que Mme de Villeparisis a de fait cité : — Et dans le sonnet à Alfred Tattet, qu’est-ce que « l’épervier d’or dont mon casque est orné » ? J’ai d’abord hésité à comprendre : je ne savais pas Musset un si vaillant et si belliqueux chevalier. Puis j’ai cru m’apercevoir qu’il ne s’agissait que de ses armes en peinture, de ses armoiries ; et alors c’est de la franche sottise, même à un poète, que de venir ainsi étaler son blason, — un blason tout fraîchement repeint. Le bon Musset-Pathay, père d’Alfred, ne le prenait pas de si haut, et on ne l’aurait pas cru un fils des croisés. Mais peu importe de savoir si Musset a ou non des quartiers ? La sottise est de le dire, et c’en serait une chez un Montmorency même. Il s'agit de la fin de la  note LXVI de Sainte-Beuve sur Musset des "Notes et pensées" du tome XI  des Causeries du lundi. Je la donne en entier : 

On vient de mettre dans la Revue des deux mondes (1er juin 1847) des vers de Musset : sur sept pièces, dont une traduite d’Horace, il y en a bien quatre d’inintelligibles ; de jolis vers isolés, mais sans liaison avec ce qui précède ou ce qui suit. La dernière pièce, qui est une parodie des Tu et des Vous, reste tout à fait inintelligible. Jamais la solution de continuité, qui est au fond du talent poétique de Musset, n’a été plus sensible ; il y a longtemps que cela existe pour qui sait réfléchir et veut se rendre compte ; ces lacunes ne sont pas nouvelles chez lui, mais les engoués n’y regardent pas de si près. — Dans son sonnet à Victor Hugo, lequel du moins est intelligible, quel salmigondis :

Les bonbons, l’océan, le jeu, l’azur des cieux,
Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses !

Il y a peut-être des gens qui admirent cela. Ce n’est que de la pure manière et de la fatuité. Quand on a aimé ou fait semblant d’aimer tant de choses et qu’on s’est noyé en ces mélanges, je demande ce qu’on peut aimer encore, et si, en se raccommodant avec un ancien ami, il y a garantie qu’à propos de bottes on ne se rebrouillera pas avec lui demain. Tout est devenu caprice et fantaisie. — Et dans le sonnet à Alfred Tattet, qu’est-ce que "l’épervier d’or dont mon casque est orné" ? J’ai d’abord hésité à comprendre : je ne savais pas Musset un si vaillant et si belliqueux chevalier. Puis j’ai cru m’apercevoir qu’il ne s’agissait que de ses armes en peinture, de ses armoiries ; et alors c’est de la franche sottise, même à un poète, que de venir ainsi étaler son blason, — un blason tout fraîchement repeint. Le bon Musset-Pathay, père d’Alfred, ne le prenait pas de si haut, et on ne l’aurait pas cru un fils des croisés. Mais peu importe de savoir si Musset a ou non des quartiers ? La sottise est de le dire, et c’en serait une chez un Montmorency même.

Je complète encore: On peut consulter ce numéro de juin 1847 de la Revue des deux Mondes ici. On y trouve les vers de Musset. 

Le sonnet A.V.H.  à Victor Hugo dont le premier quatrain ci-après irrite Sainte-Beuve : 

Il faut dans ce bas monde aimer beaucoup de choses,

Pour savoir après tout ce qu'on aime le mieux:

Les bonbons, l'océan, le jeu, l'azur des cieux,

Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses. 

Le sonnet A.A.T.  à Alfred Tattet, dont il a isolé le malheureux "épervier d'or", ici in extenso : 

Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir!

Adieu; laissez les sots blamer votre folie.

Quel que soit le chemin, quel que soit l'avenir,

Le seul guide en ce monde est la main d'une amie.

Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m'ennuie!

Mais qu'importe? L'espoir de vous voir revenir

Me donnera, malgré les dégoûts de la vie,

Ce courage d'enfant qui consiste à vieillir.

Quelquefois seulement, près de votre maîtresse,

Souvenez-vous d'un cœur qui prouva sa noblesse 

Mieux que l'épervier d'or dont mon casque est armé;

Qui vous a tout de suite et librement aimé, 

Dans la force et la fleur de la belle jeunesse,

Et qui dort maintenant, à tout jamais fermé.

Soit, ça n'a rien de remarquable, c'est même assez plat, sauf cette trouvaille que j'aime : "Ce courage d'enfant qui consiste à vieillir". On notera armé transformé dans les citations en orné. Et je ne sais rien d'Alfred Tattet, sinon qu'il était ami de Musset, et le fils de Ferdinand Tattet, agent de change près la Bourse de Paris. Et aussi que Léon Séché a dit de lui : Parmi tous les viveurs que Musset fréquenta à partir de 1830, il ne rencontra vraiment qu'un ami [et c'était Alfred Tattet]. Quant à la dernière pièce, que Sainte-Beuve juge inintelligible {et démarquée du poème de Voltaire [du moins je le pense comme évident] intitulé "Les Vous et les Tu" (que l'on peut lire ICI )}, la voici : 

Elle a mis, depuis que je l'aime,

(Bien long-temps, peut-être toujours)

Bien des robes, jamais la même;

Palmire a dû compter les jours.

Mais, quand vous êtes revenue,

Votre bras léger sur le mien,

Il faisait dans cette avenue,

Un froid de loup, un temps de chien.

Vous m'aimiez un peu, mon bel ange,

Et tandis que vous bavardiez,

Dans cette pluie, dans cette fange

Se mouillaient vos chers petits pieds.

Songeait-elle, ta jambe fine,

Quand tu parlais de nos amours,

Qu'elle allait porter sous l'hermine

Le satin, l'or et le velours?

Si jamais mon cœur désavoue

Ce qu'il sentit en ce moment,

Puisse à mon front sauter la boue

Où tu marchais si bravement.

      Molé       alfred-de-vigny 

Mais revenons à nos moutons.  Le coeur de notre affaire, Mme de Villeparisis / l'opposition homme de lettres - homme du monde, c'est le couple Molé-Vigny, dit A.C., qui l'incarne. Esprit, tact, du premier contre vanité, outrance, prétention nobiliaire du second, tous deux archétypiques de leur catégorie. Et il va beaucoup s'y intéresser.  On reprend les "Jeunes filles en fleurs" (A.C. a fait une coupe, c'est le texte entre crochets): 

Après le dîner, quand j’étais remonté avec ma grand’mère, je lui disais que les qualités qui nous charmaient chez Mme de Villeparisis, le tact, la finesse, la discrétion, l’effacement de soi-même n’étaient peut-être pas bien précieuses puisque ceux qui les possédèrent au plus haut degré ne furent que des Molé et des Loménie, et que si leur absence peut rendre les relations quotidiennes désagréables, elle n’a pas empêché de devenir Chateaubriand, Vigny, Hugo, Balzac, des vaniteux qui n’avaient pas de jugement, qu’il était facile de railler, comme Bloch… Mais au nom de Bloch ma grand’mère se récriait. [Et elle me vantait Mme de Villeparisis. Comme on dit que c’est l’intérêt de l’espèce qui guide en amour les préférences de chacun, et pour que l’enfant soit constitué de la façon la plus normale fait rechercher les femmes maigres aux hommes gras et les grasses aux maigres, de même c’était obscurément les exigences de mon bonheur menacé par le nervosisme, par mon penchant maladif à la tristesse, à l’isolement, qui lui faisaient donner le premier rang aux qualités de pondération et de jugement, particulières non seulement à Mme de Villeparisis mais à une société où je pourrais trouver une distraction, un apaisement,] une société pareille à celle où l’on vit fleurir l’esprit d’un Doudan, d’un M. de Rémusat, pour ne pas dire d’une Beausergent, d’un Joubert, d’une Sévigné, esprit qui met plus de bonheur, plus de dignité dans la vie que les raffinements opposés lesquels ont conduit un Baudelaire, un Poe, un Verlaine, un Rimbaud, à des souffrances, à une déconsidération dont ma grand’mère ne voulait pas pour son petit-fils.

Il faudra revenir, dit A.C., sur les "nouveaux venus" cités: Loménie, Doudan, Rémusat, Joubert, Beausergent [ego-anecdote. J'avais noté "un Beausergent" et entendu Compagnon énoncer (confirmé à la réécoute): "et puis au milieu, Beausergent, auteur de fiction" et je me suis demandé, très incertain, s'il n'aurait donc pas existé un M. de Beausergent réel, homonyme du personnage féminin de la Recherche, contemporain des autres, mais auteur de romans, que j'ai vainement un peu cherché sur internet, avant de réécouter le passage et de me rendre, confus, à l'évidence: c'était "une" et il s'agissait bien de Mme de Beausergent, auteur "inventé" par Proust (donc, "de fiction") et admirée et lue par la grand-mère !]. Mais ce qui lui importe, c'est ce grand mot de "tact" présent à la deuxième ligne de la citation ci-dessus, une sorte de sixième sens, d'aptitude à juger sur de simples indices, une qualité d'une certaine façon féminine car "c'est par les femmes qu'on l'acquiert" .. A.C. évoque une soi-disant expression usuelle : "le tact médical", qui ne me le semble pas (usuelle) mais attire mon attention sur le fait qu'il tousse beaucoup depuis le début de la leçon. J'espère qu'il soigne ça. Peut-être en appui de son "expression usuelle", A.C. cite Sainte-Beuve qui dans "Mes poisons" (ses futures "Notes et pensées" du tome XI des Causeries) dit de Molé : M. Molé compare ce qui manque aux doctrinaires en politique au tact médical sans quoi on n'est jamais un vrai médecin. On trouve bien l'expression dans le Littré: Tact médical, habileté à juger du caractère d'une maladie et des moyens qui y conviennent, habileté qui paraît presque instinctive et qui provient d'une longue expérience et d'un naturel heureux. Mais elle ne me paraît pas avoir survécu dans le langage actuel. 

Quoi qu'il en soit, le tact, pour Sainte-Beuve comme pour Proust, c'est avant tout une valeur mondaine, le sens des convenances, des usages, le bon goût. Le TLF (Trésor de la Langue Française) donne un exemple dont A.C. s'amuse qu'il soit ... tiré de Proust, tout en estimant qu'il n'est pas le meilleur (j'ai mis entre crochets les éléments aval et amont qu'il n'a pas retenus mais qui fixent le cadre de sa citation)  :[Je n'aurais donc pas eu lieu d'être étonné en entendant le nom de Forcheville (et déjà je me demandais si c'était une parente du Forcheville dont j'avais tant entendu parler)] si la jeune fille blonde ne m'avait dit aussitôt, désireuse sans doute de prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables [: "Vous ne vous souvenez pas que vous m’avez beaucoup connue autrefois, … vous veniez à la maison, ... votre amie Gilberte. J'ai bien vu que vous ne me reconnaissiez pas. Moi je vous ai bien reconnu tout de suite."]

A.C. revient sur l'idée d'une "féminité" du tact, disant que Sainte-Beuve l'identifie à la délicatesse naturelle des femmes, car si un homme a du tact, c'est parce qu'une femme le lui a enseigné, et que si le tact s'apprend dans les salons, c'est à travers la conversation avec des femmes qui s'y trouvent. Tout cela me semble bien daté ...  Jean-Jacques Ampère (le fils du grand savant, André-Marie) qui était ami de Sainte-Beuve  (et qui aurait - je fais un pas de côté - été le premier à utiliser le terme de Renaissance) aurait ainsi subi, si on en croit ce dernier, l'influence bénéfique de Mme de Récamier: Elle lui avait adouci ses aspérités et à la place, y avait mis du savoir-vivre; elle lui avait donné du tact, du goût, et ce sentiment du ridicule qui n'est autre, peut-être, que celui de la bonne société. Sainte-Beuve note à plusieurs reprises que chez Molé - le sommet du tact! - il y a quelque chose de féminin: M. Molé, dans l'action, est m'assure-t-on d'une extrême faiblesse [A.C. : Molé qui n'en a pas moins été ministre de Napoléon 1er, de Louis XVIII, de Louis Philippe ...], il a des nerfs comme une femme, mais dans le conseil et le devis des choses, il a la clairvoyance, la justesse de coup d'oeil, c'est là qu'est sa supériorité. Et dans le long portrait du même Molé qu'il dresse dans "Chateaubriand et son groupe littéraire", Sainte-Beuve redit : ... il avait de la femme en lui. Dans ce monde de Chateaubriand, je me le définis assez bien, un René dépravé et consolé qui a tourné de bonne heure à la politique [ A.C. : et qui exerçait sa séduction sur tous, tant hommes que femmes, jusqu'à Napoléon 1er et les monarques qui ont suivi]. Sainte-Beuve lui-même avait du tact aussi et le tenait de sa mère dont il était "le vivant portrait", une mère dont Jules Troubat, qui fut le dernier secrétaire de Sainte-Beuve, disait qu'on lui avait rapporté - il ne l'avait pas connue - qu'elle avait de la finesse d'esprit, du bon sens et beaucoup de tact

Parler de tact, c'est également parler de manque de tact, caractérisable pas l'absence du sentiment du ridicule, l'inconvenance, l'impudence, l'indécence, comme en témoignait Lamartine, s'épanchant sur sa mère et provoquant ce commentaire de Sainte-Beuve : Il ne se contente pas de nous la peindre, il nous la décrit. Décrire avec une si visible complaisance une personne qui nous touche de si près et à laquelle on a tant de chances de ressembler, c'est déjà un manque de tact.

J'en donne un peu plus pour qu'on mesure mieux le reproche : Et par exemple, sans sortir des Confidences, dans l’ordre des choses de goût et de sentiment, que fait M. de Lamartine quand il nous parle de sa mère ? Il ne se contente pas de nous la peindre, il nous la décrit. Décrire avec une si visible complaisance une personne qui nous touche de si près et à laquelle on a tant de chances de ressembler, c’est déjà un manque de tact en si délicate matière. Mais en quels termes encore la décrit-il ? Tantôt "on retrouve en elle ce sourire intérieur de la vie, cette tendresse intarissable de l’âme et du regard, et surtout ce rayon de lumière si serein de raison, si imbibé de sensibilité, qui ruisselait comme une caresse éternelle de son œil un peu profond et un peu voilé, comme si elle n’eût pas voulu laisser jaillir toute la clarté et tout l’amour qu’elle avait dans ses beaux yeux." Tantôt "ses traits sont si délicats, ses yeux noirs ont un regard si candide et si pénétrant ; sa peau transparente laisser tellement apercevoir sous son tissu un peu pâle le bleu des veines et la mobile rougeur de ses moindres émotions ; ses cheveux très-noirs, mais très-fins, tombent avec tant d’ondoiements et des courbes si soyeuses le long de ses joues jusque sur ses épaules, qu’il est impossible de dire si elle a dix-huit ou trente ans." Un spirituel romancier qui, de nos jours, a inventé un genre, M. de Balzac, a décrit aussi la femme de trente ans, et il ne l’a pas fait avec des traits plus choisis et plus délicieusement disposés ; mais, en la décrivant, il ne décrivait pas une mère. Est-ce que vous ne sentez pas la différence ? 

Proust est lui aussi un grand utilisateur du mot "tact". Dans "Un amour de Swann", à propos de la connaissance devenue naturelle chez Swann des moeurs du grand monde (entre crochets je mets l'amont de la citation d'A.C.) : [Elle (Odette) avait soif de chic, mais ne s’en faisait pas la même idée que les gens du monde. Pour eux, le chic est une émanation de quelques personnes peu nombreuses  qui le projettent jusqu’à un degré assez éloigné — et plus ou moins affaibli dans la mesure où l'on est distant du centre de leur intimité - dans le cercle de leurs amis ou des amis de leurs amis dont les noms forment une sorte de répertoire.] Les gens du monde le possèdent dans leur mémoire, ils ont sur ces matières une érudition d'où ils ont extrait une sorte de goût, de tact, si bien que Swann par exemple, sans avoir besoin de faire appel à son savoir mondain, s'il lisait dans un journal les noms des personnes qui se trouvaient à un dîner pouvait dire immédiatement la nuance du chic de ce dîner, comme un lettré, à la simple lecture d'une phrase, apprécie exactement la qualité littéraire de son auteur.

Il y a là, dit A.C., une remarque sur le lettré "intuitif/instinctif" qui en fait l'opposé du philologue, lequel a besoin de savoir, d'érudition pour juger, position même de Proust (intelligence vs instinct). Le tact, c'est une appréciation "intuitive" du décorum  au sens de son étymologie, le decet romain: ce qui sied, ce qui convient. Dans les Causeries du lundi, continue A.C., le tact est encore défini comme "le génie de l'occasion", ce qui permet d'être tpujours "à propos", d'avoir le comportement adéquat. Proust, comme Sainte-Beuve, fait du tact une valeur essentielle, ce tact qui manque absolument à Bloch, incarnation, lui, du manque de tact. 

Retour, sans pour autant changer de ligne de force (à la poursuite du "tact"), à Mme de Villeparisis, pour souligner combien, dans la genèse de la Recherche, elle représente une cheville ancienne, toujours présente, incarnant d'une certaine façon, depuis les éléments constitutifs du projet du Contre Sainte-Beuve, la persistance de l'essai dans le roman. Et A.C. reprend un passage du Contre Sainte-Beuve, à propos de Balzac, mal aimé : Une personne qui n’était pas de son avis et que je te cite aussi parce qu’elle est un autre type des lecteurs de Balzac, c’était la marquise de Villeparisis. Elle niait l’exactitude de ses peintures  : "Ce Monsieur nous dit  : je vais vous faire parler un avoué. Jamais un avoué n’a parlé comme cela." Mais surtout, ce qu’elle ne pouvait pas admettre, c’est qu’il eût prétendu peindre la société  : "D’abord il n’y était pas allé, on ne le recevait pas, qu’est-ce qu’il pouvait en savoir  ? Sur la fin, il connaissait Mme de Castries, mais ce n’est pas là qu’il pouvait rien voir, elle n’était de rien. Je l’ai vu une fois chez elle quand j’étais toute jeune mariée, c’était un homme très commun, qui n’a dit que des choses insignifiantes et je n’ai pas voulu qu’on me le présente".  

Puis il saute ceci : "Je ne sais pas comment, sur la fin, il avait trouvé le moyen d’épouser une Polonaise d’une bonne famille qui était un peu parente à nos cousins Czartoryski. Toute la famille en a été désolée et je vous assure qu’ils ne sont pas fiers quand on leur en parle. Du reste, cela a très mal fini. Il est mort presque tout de suite." Et, en baissant les yeux d’un air bougon sur son tricot  : "J’ai entendu dire même des vilaines choses là-dessus. C’est sérieusement que vous dites qu’il aurait dû être à l’Académie  ? (comme on dit au Jockey). D’abord il n’avait pas un bagage pour cela. Et puis l’Académie est une sélection"

Et reprend la suite : "Sainte-Beuve, lui, voilà un homme charmant, fin, de bonne compagnie ; il se tenait parfaitement à sa place et on ne le voyait que quand on voulait. C’était autre chose que Balzac. Et puis il était allé à Champlâtreux ; lui, au moins, il aurait pu raconter des choses du monde. Et il s’en gardait bien parce que c’était un homme de bonne compagnie. Du reste, ce Balzac, c’était un mauvais homme."  A.C. précise : Champlâtreux, c'est la demeure de Molé qui en possède le château. La commune d'Epinay-Champlâtreux est dans le Val-d'Oise, en Île-de-France, au nord de Paris. On voit que c'est la fréquentation de Molé qui, aux yeux de Mme de Villeparisis, classe Sainte-Beuve. Celui-ci est allé deux fois à Champlâtreux, en 1843 et en 1845 où il retrouvait, souligne A.C., la nièce de Molé, Mme d'Arbouville.

Sophie d'Arbouvlille

Je me suis demandé pourquoi A.C. soulignait cela. J'ai cherché: Sophie d'Arbouville, auteur de nouvelles, de six ans plus jeune que Sainte-Beuve, épouse de général, a été sa muse. Léon Séché aurait dit d'elle: Elle était plutôt mal de figure, [avec] des traits forts et des yeux ressortis qui, de prime abord, disposaient peu en sa faveur, mais dès qu'elle ouvrait la bouche on oubliait sa laideur relative. D'où tirait-il cela, Séché? Il avait deux ans quand elle est morte! Sainte-Beuve était moins net: [Une] jeune femme charmante, un peu Diane, sans enfants. Restée enfant et plus jeune que son âge. Pas jolie, mais mieux.

Il la courtisa en vain, essuyant un refus clair dont il prit acte en vers:

 En me voyant gémir, votre froide paupière 

M'a refermé d'abord ce beau ciel que j'aimais, 

Comme aux portes d'Enfer, de vos lèvres de pierre, 

Vous m'avez opposé pour premier mot : Jamais !

Ce quatrain est extrait du poème "A elle qui était allée entendre des scènes de l'opéra d'Orphée" qu'on peut lire ICI. Ils correspondirent quoi qu'il en soit pendant dix ans. J'ai voulu en savoir un peu plus encore. Pour cela, il m'a suffi de lire la préface que Jules Troubat a donnée à l'édition, en 1881 - on rappelle que Sainte-Beuve est mort en 1869 - d'un ensemble de lettres de Sainte-Beuve "exhumées d'un tiroir" (?), Le clou d'Or, qui n'est semble-t-il que l'explicitation de sa cour à Sophie d'Arbouville, une préface qu'on pourra lire ICI et qui laisse une porte ouverte avec cette citation (de Sainte-Beuve) : Posséder, vers l’âge de trente-cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu’une seule fois, une femme qu’on connaît depuis longtemps et qu’on a aimée, c’est ce que j’appelle planter ensemble le clou d’or de l’amitié. 

Revenons à A.C. et à Champlâtreux. Il évoque l'ouvrage de l'arrière-petit-fils de Molé, "Le comte Molé, 1781-1855: Sa vie - Ses mémoires", où sont racontées les visites de Sainte-Beuve à Champlâtreux : M. Molé disait que l'un des charmes de son [Sainte-Beuve] esprit était qu'il écoutait et ne répondait pas avant qu'on eût parlé. Et il commente : Voilà le tact, la politesse, voilà un homme à qui il était inutile de dire, comme le duc de Gramont à Proust, au château de Vallière, en 1904 : Pas de pensée, Monsieur Proust, le nom seulement.

A.C. fait allusion, là, à une affaire un peu malheureuse et dont Proust a dû garder un désagréable souvenir (ma source ici) : Le 14 juillet 1904, Marcel Proust est invité au château de Vallière, pour les  fiançailles avec Elaine Greffulhe d'Armand de Gramont, dont il est l'ami. Au déjeuner, il constate qu'il est le seul à être venu en habit et s'en trouve malheureux. Les contrariétés ne s'arrêtent pas là. Un peu plus tard [récit d'Armand de Gramont]: "Mon père, qui ne savait rien de Proust, si ce n’est qu’il était l’un de mes amis, lui tend le livre des invités ; il avait la phobie de l’album classique que la plupart des jeunes filles émaillaient alors de pensées demandées aux parents de leurs amis. Voyant Proust un peu gêné avec sa cravate blanche, [il] lui dit pour le rassurer : "Pas de pensée, M. Proust, le nom seulement" […] Mon père, sans s’en douter, l’avait profondément blessé." Proust utilisera l'épisode dans Le Côté de Guermantes, avec le duc de Guermantes dans le rôle du duc de Gramont. Voici le passage : "Des «pensées», il [Victor Hugo] en exprimait alors sous la forme la plus directe, presque dans le sens où le duc prenait le mot, quand, trouvant vieux jeu et encombrant que les invités de ses grandes fêtes, à Guermantes, fissent, sur l’album du château, suivre leur signature d’une réflexion philosophico-poétique, il avertissait les nouveaux venus d’un ton suppliant : « Votre nom, mon cher, mais pas de pensée!"

A.C. revient à Mme de Villeparisis dans le Contre Sainte-Beuve (Cahier 32) : Or, si elle avait gardé un souvenir plein d'estime et d'admiration pour M. Lebrun, pour M. Pasquier, pour M. Daru ou pour M. de Barante, en revanche, les portraits qu'elle nous donna de Chatreaubriand, Balzac, de Vigny, d'ailleurs délicieux de malice et d'esprit, étaient fort loin d'être flatteurs. Elle leur trouvait précisément le genre de défauts que je trouvais à Ragenot et il semblait qu'elle n'accordât à leurs œuvres que la médiocre estime qu'elle accordait à leur caractère et à la situation morale qu'ils avaient dans la société. Ragenot, précise A.C., c'est "l'ancêtre" de Bloch, qui prend des positions opposées à celles de Mme de Villeparisis; il est qualifié certes de "vrai amateur", mais avec des ridicules et il manque de tact. Et A.C. prolonge en remontant à une page précédente des cahiers : Mme de Villeparisis avait fait allusion à la belle poésie de Casimir Delavigne sur Jeanne d'Arc, or Ragenot m'avait dit que c'était idiot et en effet, je n'y trouvai aucune des beautés que je trouvais dans Victor Hugo

Cette "belle poésie" de Casimir Delavigne écrite en 1835, on peut la trouver ICI. Rien d'extraordinaire, effectivement. Une remarque toutefois. A lire ces quatre vers, dans les débuts du poème ... 

Ainsi, quand, tourmentés d’une impuissante rage,
Les soldats de Bedfort, grossis par leurs succès,
Menaçaient d’un prochain naufrage
Le royaume et le nom français;

... on pense me semble-t-il, au moins en termes de rythme car la musicalité elle-même y est très inférieure, et l'ampleur, au début du Lac de Lamartine : 

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Non? Soit, c'est très subjectif. Peut-être seul le premier vers est-il réellement le déclencheur du rapprochement. Le lac a été publié en 1820. Et Casimir Delavigne le connaissait assurément.

Poursuivant, A.C. projette, dans son état manuscrit, un autre passage des Cahiers Sainte-Beuve où sont soulignés en rouge (un montage qu'il aurait fait?) ces trois fragments de phrases: ... Vigny à qui M. Molé riva son clou quand il le reçut à l'Académie française (...) on sentait que M. Molé, M. de Barante, M. de Vitrolles étaient des hommes d'esprit, de sens, de caractère (...) on se disait aussi qu'il y a un autre univers où la Légende des siècles et les Mémoires d'outre-tombe ont une beauté absolue et où les ouvrages de M. Daru et de M. Lebrun n'en ont pas . Puis ailleurs, toujours dans les Cahiers, ceci : ... dont le genre spécial de sociabilité, d'esprit, d'idéal intellectuel qu'elle cultive et développe - celui des Doudan, des Remusat, des Broglie - est le plus opposé aux raffinements maladifs <ou simplement au désordre bohème, bouillon de culture des névroses et de la folie > qui ont conduit à la maladie et au déshonneur et à la mort, un Baudelaire, un Gérard de Nerval, un Edgar Poe. Enfin, dans le Cahier 70, et alors, dit-il, qu'on se rapproche de l'état définitif du texte : ... parlait d'eux sévèrement, précisément parce qu'ils avaient manqué de cette modestie, de cet effacement, de cet à-propos, de ces qualités de mesure, de jugement et de simplicité, auxquelles on lui avait appris qu'atteint l'homme de valeur, et leur préférait des hommes délicieux qui peut-être en effet en étaient pourvus, et avaient sans doute l'avantage dans un salon, une académie, un conseil des ministres, Molé, Barante, Fontanes, Vitrolles, Pasquier, Lebrun ou Daru.  Il annonce qu'il reviendra la semaine prochaine sur le moins connu de la liste, Doudan, qui apparaît encore dans une page supplémentaire qu'il projette et dont il ne transcrit que ceci : ... l'atmosphère où fleurit cet esprit de Doudan, de Mme de Rémusat, voire de Mme de Sévigné, qui met plus de bonheur, de dignité dans la vie que les raffinements opposés qui conduisent un Baudelaire, un Poe à des souffrances, à une déconsidération dont elle ne voulait pas pour son petit-filsCette dernière citation est effectivement quasi identique au passage des "Jeunes filles en fleurs" cité dans les débuts (voir plus haut).

Le noyau dur dans cette question de tact, d'opposition "homme de lettres vs homme du monde", dit A.C. qui ne va plus cette fois quitter le sujet jusqu'à la fin de la leçon, c'est le discours de réception de Vigny à l'Académie française et la réponse de Molé. Cela est évoqué plusieurs fois dans la Recherche Oui, Monsieur, je me souviens très bien de M. Molé, c'était un homme d'esprit, il l'a prouvé quand il a reçu M. de Vigny à l'Académie, mais il était très solennel et je le vois encore descendant dîner chez lui son chapeau haut de forme à la main. Anecdotiquement, j'ai noté (où? peut-être wikipédia) lors d'une lecture à propos de Molé: "Molé était détesté de ses subordonnés qui lui reprochaient sa morgue", ce qui recoupe assez bien le chapeau haut-de-forme ... Cette réception à l'Académie, Sainte-Beuve y revient souvent, disant qu'elle est un événement littéraire, une légende. Vigny fut emphatique et trop long et Molé, qui l'exécuta dans sa réponse, restera fameux pour l'avoir remis à sa place, dit A.C. Il ajoute que c'est une affaire compliquée, qu'on a tort souvent de réduire à un affrontement entre classicisme et romantisme. Ami de Chateaubriand et amant de Mme de Castellane, Molé rompra cette amitié lorsque sa maîtresse lui préfèrera Chateaubriand, rencontré à Champlâtreux, ce qui ne l'empêchera pas de reprocher à Vigny d'avoir oublié de citer celui-ci dans les jalons de notre histoire littéraire. Portrait par Ingres de Mme de Castellane et texte en regard de Montesquiou, rendant compte d'une exposition: 

Mme de Castellane

Que dire des autres portraits? Si celui de la maréchale de Castellane, née Greffulhe, à défaut d'immortalité peut paraître assuré d'une élégante durée, c'est à la touchante grâce du modèle qu'il le devra, sous la fine auréole de ses frisons dorés, en l'exquise délicatesse d'un visage de fleur dont la tige est ce buste jeune, ce corps charmant simplement infléchi en une très féminine attitude que le peintre sut au moins surprendre et fixer (…) rien que le rappel, par le feuillage d'un camélia  se détachant sur une tenture garance, des carreaux de même ton, d'un tartan dont s'enveloppent prosaïquement les genoux de l'idéale jeune femme

Tiré du Carnet 1, A.C. montre quelques bribes de notes de Proust et les accompagne d'un extrait de Sainte Beuve (Une omission, etc.):  

... article sur Joubert, sur réception de Vigny (Carnet 1) / inertie de la pensée chez Sainte Beuve [M. Molé nous a déroulé  la chaîne dont M. De Vigny ne nous avait montré que les derniers anneaux d'or] (Carnet 1)

Une omission éclatante s'offrait au milieu du tableau que M. de Vigny venait de tracer [dans son discours de réception] de notre régénération littéraire, il avait négligé M. de Châteaubriand; M. Molé s'en est emparé avec bonheur, avec l'accent d'une vieille amitié et de la justice; il a ainsi renoué la chaîne dont le nouvel élu n'avait su voir que les derniers anneaux d'or.  

Sainte-Beuve est longuement revenu sur cette histoire dans son article nécrologique après la mort de Vigny. Ici, A.C. prolonge la citation précédente du paragraphe qui la suit dans les "Portraits littéraires" de Sainte-Beuve: Il y a longtemps qu'on ne parle plus du cardinal de Richelieu à l'Académie, lui que pendant plus d'un siècle on célébrait régulièrement dans chaque discours: cette fois la rentrée du cardinal a été imprévue, elle a été piquante : Cinq-Mars en fournissait l'occasion et presque le devoir. M. Molé n'y a pas manqué; le ton s'est élevé avec le sujet; la grandeur méconnue du cardinal était vengée en ce moment non plus par l'académicien, mais par l'homme d'Etat. 

Cette réponse au discours de réception  on la trouve ICI. Sainte-Beuve commente encore : Vigny fut blessé de ce que M. Molé sembla lui donner une leçon de tact en lui reprochant d'avoir dans Cinq-Mars dépeint Richelieu sous les traits d'un homme cruel et sanguinaire : "Vous trouverez naturel, sans doute, qu’au sein de cette compagnie dont il a été l’illustre fondateur, il s’élève une voix pour rappeler la gloire et défendre au besoin la mémoire du cardinal de Richelieu." , concluant en quelque sorte [cité par A.C. jusqu'à "convenance"]: En un mot, le tact de M. Molé a su, dans cette demi-heure si bien remplie, toucher tous les points de justesse et de convenance [: son discours répondait au sentiment universel de l’auditoire, qui le lui a bien rendu.]. Il n'y a aucun doute, dit A.C., dans l'affaire, quant à la préférence de Sainte-Beuve pour le tact de Molé face à l'indélicatesse de Vigny. 

Pressé par le temps, il bouscule une citation de Sainte-Beuve qui passe sans s'arrêter sur l'écran et qui était celle-ci, intéressante, mais on ne peut pas rester sur tout ...

Aujourd'hui les choses ont changé de point de vue: les deux acteurs du drame académique ont disparu de la scène du monde. Celui des deux qui n'était pas homme de lettres est volontiers sacrifié dorénavant par ceux qui sont du métier et qui prennent parti selon leurs préventions, sans savoir ni le premier ni le dernier mot de la comédie (…) [J'ai eu le souci] surtout [de] ne pas laisser travestir et dénaturer le personnage de M. Molé, de l'homme d'une rare distinction , qui eut de son côté ce jour-là, comme cela lui arriva souvent, le véritable esprit français, le tact et le goût. (…) Dans ce duel si fortuitement engagé avec M. Molé, les supériorités poétiques de M. de Vigny sont hors de cause et demeurent hors d'atteinte; mais dans les sphères humaines et même littéraires, c'est quelque chose aussi qu'un esprit fin, un esprit juste et un bon esprit. 

... car A.C. veut mettre en valeur le "coup de pied de l'âne" de Sainte-Beuve dans ses "Poisons" (ses "Notes et pensées" du tome XI des Causerie, la note XL), dont il pense que Proust avait connaissance : Vigny a donné une nouvelle édition de Cinq-Mars où il a mis son Discours de réception à l’Académie, en  y ajoutant quelque réfutation de celui de M. Mole: « Mais, en le réfutant, je me suis bien gardé de le nommer, disait-il l’autre jour chez la princesse de Craon ;  je me suis souvenu que Corneille et Racine avaient donné  l’immortalité à certains critiques en les nommant. » — Il a dit cela sans rire. Mais il me semble que la citation avait déjà été donnée dans une leçon précédente. 

Pour une présentation en longueur de toute l'affaire Molé/Vigny par Sainte-Beuve, on peut aller lire CECI (dont sont extraites les dernières citations). Pour le discours même de réception de Vigny, en date du 29 janvier 1846, il est ICI. 

Plastron d'académicien

ET DONC ? Tout cela, qui m'a fort intéressé, riche de citations et de références, est malgré tout un peu ... foutraque. Si j'étais de l'autre côté de l'estrade et supposé en possession du même fond de culture, ce qu'à Dieu ne plaise, il me semble que ...

Mais il est plus sage que je me souvienne de Parménion, général d'Alexandre le Grand. La cité de Tyr refuse de se soumettre aux macédoniens . Le siège est acharné. Alexandre l'emporte. Darius III souhaite une négociation de paix, va jusqu'à offrir la main de sa fille et tous les territoires à l'Ouest de l'Euphrate. "J'accepterais, si j'étais Alexandre" se permet le général, pour s'entendre répondre: "Mais moi aussi j’accepterais, si j’étais Parménion".

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01 avril 2019

SEMINAIRE n° 8 - mardi 19/3/2019

Matthieu Vernet

Re-EDITER "CONTRE SAINTE-BEUVE"?

Apparemment, après Bernard de Fallois en 1954, Pierre Clarac en 1971 et Luzius Keller en 1997, la gageure ne déplait pas à Matthieu Vernet. Dans un échange extrêmement détendu et sympathique,  après l'exposé, Antoine Compagnon et lui, au début via un concours de lenteur, pèseront les risques (A.C.) et les nécessités (M.V.) de l'aventure. C'était très réjouissant et, pour le redire, ils étaient touchants  de vraie (?) familiarité et de vraie (?) complicité littéraire.

Sur le fond, j'ai commencé par m'ennuyer, irrité par ce qui me paraissait s'annoncer comme une heure d'enculage de mouches.  Je ne suis pas passionné par les problèmes de datation des feuillets de préparation du travail incertain et "à suivre" qui sont découverts (par B. de Fallois) puis rassemblés remontés et re-remontés encore deux fois après lui sous le nom de Contre Sainte-Beuve. En tout cas, telle était ma disposition d'esprit en commençant. J'ai un peu modifié mon point de vue à la fin. 

Quoi qu'il en soit, Matthieu Vernet (M.V. ici) ayant eu la bonne idée de surtout citer des textes, j'ai eu plaisir (comme dans la leçon d'A.C. à l'heure précédente) à reprendre une louche de Proust . Pour le fil narratif, on a d'abord eu quelques indications sur la pulsion pasticheuse de ce dernier, auteur à 17 ans d'un pastiche de Jules Lemaître. Je reprends ici un paragraphe de Paul Aron, professeur de littérature et théorie littéraire à l'Université Libre de Bruxelles dans une étude: Sur les pastiches de Proust, L'ethos et le champ, parue en 2006 dans COnTEXTES, revue de sociologie de la littérature: 

Son [il s'agit de Proust] tout premier projet littéraire destiné à la publication est une imitation des "Pronostics pour l’année 1887" que Jules Lemaitre publie dans le Figaro. Il l’envoie à son ami Robert Dreyfus pour paraître dans La revue lilas dans le courant de l’année 1888, avant même la publication de son modèle en volume. C’est au même moment que ses amis réalisent que le délicat Marcel n’était pas dépourvu d’ambitions académiques. Paraît ensuite "Violante ou la Mondanité", dans la revue Le Banquet, récit pastiché des contes de Voltaire d’après Robert Dreyfus, puis, dans La revue blanche, "Mondanité de Bouvard et Pécuchet", pastiche de Gustave Flaubert et, brièvement, de Maurice Maeterlinck. À l’autre bout de sa carrière littéraire, il imite encore Paul Souday dans une lettre à celui-ci en mai 1922. Son premier livre publié, Les Plaisirs et les jours (1893) contient plusieurs pastiches. Le recueil des Pastiches et mélanges publiés chez Grasset en 1919 en comporte de nombreux autres. Entre les deux, des contributions au Figaro, à la Presse, de très nombreuses notations dans la correspondance et des essais divers restés longtemps inédits notamment indiquent que Proust n’a pas été un pasticheur  occasionnel.

Concernant le premier pastiche de Proust, on en peut lire la source inspiratrice, l'article de Jules Lemaître, ICI, et c'est amusant. Pour le pastiche lui-même, je l'ai cru consultable ICI, moyennant comme on peut le constater la modique somme de 3 € ... que j'ai donnée, pour obtenir (j'avais mal lu!) un "tableau chronologique avec table des concordances" des pastiches de Proust que, malgré tout un peu dépité, j'ai allégé des réferences savantes et que je fournis ici:  

1888

Pastiche de Jules Lemaître. Destiné à La Revue Lilas

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1893

Pastiche de La Bruyère,  paru dans Le Banquet 
Violante ou la Mondanité, paru dans Le Banquet, récit "pastiché des contes de Voltaire" d’après Robert Dreyfus 
Mondanité de Bouvard et Pécuchet, paru dans La Revue Blanche

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1895

Les litanies de la Vierge, dans une lettre à Reynaldo Hahn,  parstiche de La Bible

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1899

Lettres de Perse et d’ailleurs. Les Comédiens de salon. Bernard d’Algouvres à Françoise de Breyves : Les Rois-Boisfriseux, par La Roche-en-Marche, paru dans La Presse, [considéré comme un pastiche de Montesquieu].
Lettres de Perse et d’ailleurs. Les Comédiens de salon. Bernard d’Algouvres à Françoise de Breyves. Amstel Hôtel, Amsterdam, paru dans La Presse [considéré comme un pastiche de Mme de Sévigné].

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1903

La Cour aux lilas et l’atelier des roses : Le Salon de Mme Madeleine Lemaire, dans Le Figaro, pastiche de Balzac.

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1904

Quelques lignes pastichant l’Évangile, dans « Le Salon de la Comtesse d’Haussonville », dans Le Figaro.
Salons parisiens. Fête chez Montesquiou à Neuilly (extrait des Mémoires du duc de Saint-Simon), dans Le Figaro.
Pastiche de Serge Basset (courriériste théâtral du Figaro)], dans une lettre à Antoine Bibesco.
Acrostiche à la manière de Victor Hugo, dans une lettre à Antoine Bibesco.

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1905

Quelques lignes dans « Sur la lecture », paru dans La Renaissance latine, pastichant Théophile Gautier.

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1906

"Pastiche", trois pastiches (dans une lettre à R. Hahn) du style de la comtesse Henri Greffulhe.
Pastiche d’une lettre de Mme de Sévigné, dans une lettre à R. Hahn.
Cinq vers à la manière de Corneille, dans une lettre à R. Hahn.

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1908

Pastiches : L’Affaire Lemoine. I. Dans un roman de Balzac. II. Dans un feuilleton dramatique de M. Émile Faguet. III. Par Michelet. IV. Dans Le Journal des Goncourt .  V. Par Gustave Flaubert . VI. Critique du roman de M. Gustave Flaubert sur L’Affaire Lemoine par Sainte-Beuve dans son feuilleton du Constitutionnel . VII. L’Affaire Lemoine par Ernest Renan 
L’affaire Lemoine dans les Mémoires d’outre-tombe . Brève ébauche faite fin 1908 
L’affaire Lemoine par Maurice Maeterlinck,  pastiche inédit.
Deux pastiches des Goncourt dans une lettre de 1908 à Lucien Daudet - Petit pastiche de Mme de Noailles, dans une lettre à R. Hahn - Pastiche d’Alexandre de Gabriac, dans une lettre à R. Hahn. - Pastiche de Gaugard, dans une lettre à R. Hahn.

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1909

L’Affaire Lemoine. VIII. Par H. de Régnier , dans Le Figaro.
La bénédiction du Sanglier. Étude des fresques de Giotto représentant l’affaire Lemoine à l’usage des jeunes étudiants et étudiantes du Corpus Christi qui se soucient encore d’elle par John Ruskin, pastiche de John Ruskin.
Dans une lettre, Proust accepte d’écrire de faux aphorismes de Nietzsche pour Robert Dreyfus .
Proust annonce un pastiche de Paul Adam à Robert Dreyfus.
Explication par H. Taine des raisons pour lesquelles tu me rases à me parler des pastiches , adressé à Robert Dreyfus.

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1910 Plaisirs de la poste, pastiche de Stéphane Mallarmé, dans une lettre à Reynaldo Hahn
1911 Pastiche de Pelléas et Mélisande, de Maurice Maeterlinck, dans une lettre à R. Hahn .
1912 Pastiche des Goncourt, non retrouvé, dans l’album de Mme de Lauris .
1914 Vers à la manière de Hugo, dans une lettre à R. Hahn .
1915 Pastiche manuscrit de Jean Cocteau. Pastiche de Wagner, dans une lettre à Lucien daudet. 
1918  Suite du pastiche Lemoine par le duc de Saint-Simon dans les Carnets de Proust 
1920 Pastiche de Faguet, dans une lettre à Léon Daudet.
1921 Pastiche de Faguet, dans une lettre à J. Boulenger . Pastiche de paul Morand en dédicace à un exemplaire des Plaisirs et les Jours.
1922 Dans une lettre à Jacques Boulenger, en mars 1922, Proust évoque un pastiche de Renan . Pastiche de Paul Souday dans une lettre à Paul Souday .

Impressionnant de continuité ... Pour Proust, cette activité de pasticheur est en fait une activité de critique. En 1919, il ne s'en cache pas dans une réponse à Ramon Fernandez: Vous m'avez deviné par votre "critique à côté" car j'avais d'abord voulu faire paraître ces pastiches avec des études critiques parallèles sur les mêmes écrivains, les études énonçant d'une façon analytique ce que les pastiches figuraient instinctivement (et vice-versa), sans donner la priorité ni à l'intelligence qui explique, ni à l'instinct qui reproduit

Intelligence & Instinct, il y a vraiment là les deux faces d'une médaille auxquelles Proust revient régulièrement, autour de la nécessité de l'une et de la primauté de l'autre. Dans les cahiers Sainte-Beuve, après les débuts si souvent cités: Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions, c’est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art (...) il faut aller lire les dernières lignes : La méthode de Sainte-Beuve n’est peut-être pas au premier abord un objet si important. Mais peut-être sera-t-on amené, au cours de ces pages, à voir qu’elle touche à de très importants problèmes intellectuels, peut-être au plus grand de tous pour un artiste, à cette infériorité de l’intelligence dont je parlais au commencement. Et cette infériorité de l’intelligence, c’est tout de même à l’intelligence qu’il faut demander de l’établir. Car si l’intelligence ne mérite pas la couronne suprême, c’est elle seule qui est capable de la décerner. Et si elle n’a dans la hiérarchie des vertus que la seconde place, il n’y a qu’elle qui soit capable de proclamer que l’instinct doit occuper la première.

Et, toujours dans ces mêmes cahiers :  Dès que je lisais un auteur, je distinguais bien vite sous les paroles l’air de la chanson, qui en chaque auteur est différent de ce qu’il est chez tous les autres, et tout en lisant, sans m’en rendre compte, je le chantonnais, je pressais les notes ou les ralentissais ou les interrompais, pour marquer la mesure des notes et leur retour, comme on fait quand on chante, et on attend souvent longtemps, selon la mesure de l’air, avant de dire la fin d’un mot.

Je savais bien que si, n’ayant jamais pu travailler, je ne savais écrire, j’avais cette oreille-là plus fine et plus juste que bien d’autres, ce qui m’a permis de faire des pastiches, car chez un écrivain, quand on tient l’air, les paroles viennent bien vite. Mais ce don, je ne l’ai pas employé, et de temps en temps, à des périodes différentes de ma vie, celui-là, comme celui aussi de découvrir un lien profond entre deux idées, deux sensations, je le sens toujours vif en moi, mais pas fortifié, et qui sera bientôt affaibli et mort. Pourtant, il aura de la peine, car c’est souvent quand je suis le plus malade, que je n’ai plus d’idées dans la tête ni de forces, que ce moi que je reconnais parfois aperçoit ces liens entre deux idées, comme c’est souvent à l’automne, quand il n’y a plus de fleurs ni de feuilles, qu’on sent dans les paysages les accords les plus profonds. Et ce garçon qui joue ainsi en moi sur les ruines n’a besoin d’aucune nourriture, il se nourrit simplement du plaisir que la vue de l’idée qu’il découvre lui donne, il la crée, elle le crée, il meurt, mais une idée le ressuscite, comme ces graines qui s’interrompent de germer dans une atmosphère trop sèche, qui sont mortes  : mais un peu d’humidité et de chaleur suffit à les faire renaître.

Et je pense que le garçon qui en moi s’amuse à cela doit être le même que celui qui a aussi l’oreille fine et juste pour sentir entre deux impressions, entre deux idées, une harmonie très fine que d’autres ne sentent pas. Qu’est-ce que cet être, je n’en sais rien. 

Sur cette question du pastiche, dans la Revue d'histoire littéraire de la France, une étude fournie de Luc Fraisse, datant de 2012 : "Proust : philosophie du pastiche et pastiche de la philosophie", est accessible ICI.

Quelques analyses anti-beuviennes mais éclairantes sur d'autres comme sur leur auteur (Proust) sont projetées. Sur Flaubert (et tiré du cahier 29; j'élargis un peu l'extrait) : Sainte-Beuve (et tous depuis d'ailleurs) l'a critiqué ou loué, mais, semble-t-il, sans apercevoir ce qui faisait son immense nouveauté. Comme il a tant peiné sur sa syntaxe, c'est en elle qu'il a logé pour toujours son originalité. C'est un génie grammatical. Et son génie est un dieu à ajouter aux dieux singuliers de La Tentation de saint Antoine, il a la forme d'un passé défini, d'un pronom et d'un participe présent. Son originalité immense, durable, presque méconnaissable parce qu'elle s'est tellement incarnée à la langue littéraire de notre temps que nous lisons du Flaubert sous le nom d'autres écrivains sans savoir qu'ils ne font que parler comme lui, est une originalité grammaticale. Il peut faire comprendre ce qu'ont été certains peintres dans l'histoire de l'art qui ont changé la couleur  (Cimabue, Giotto). Et la révolution de vision, de représentation du monde qui découle – ou est exprimée – par sa syntaxe, est peut-être aussi grande que celle de Kant déplaçant le centre de la connaissance du monde dans l'âme. Dans ses grandes phrases les choses existent non pas comme l'accessoire d'une histoire, mais dans la réalité de leur apparition ; elles sont généralement le sujet de la phrase, car le personnage n'intervient pas et subit la vision : "Un village parut, des peupliers s'alignèrent etc." Et même quand l'objet représenté est humain, comme il est connu comme un objet, ce qui en apparaît est décrit comme apparaissant, et non comme produit par la volonté. Même déjà dans Madame Bovary, tant Flaubert trouve dès le début cette forme qui est peut-être la plus nouvelle qu'il y ait dans toute l'histoire de la littérature française. Quand il y a une action dont un autre écrivain ferait sortir les différentes phrases du motif qui les inspire, il y a un tableau dont les différentes parties semblent ne pas plus recéler d'intention que s'il s'agissait de décrire un coucher de soleil. Mme Bovary veut se chauffer au feu. Voici comment c'est dit : « Mme Bovary (il n'a été dit nulle part qu'elle eût froid) s'approcha de la cheminée...
En Madame Bovary pourtant n'est pas éliminé complètement ce qui n'est pas de Flaubert. Le dernier mot : "Il vient de recevoir la croix d'honneur" pourrait être d'Émile Augier : "Pair de France en 48" [ce sont les derniers mots de la comédie "Le gendre de M. Poirier" d'Emile Augier (1854) qui, au moment où Proust écrit, fait encore partie de la culture commune]. Nous sommes fatigués des formules symétriques ironiques et brutales qui étaient bien de Flaubert, mais qui, ayant défrayé depuis toute la littérature et donné un aspect de pensée aux lettres des diplomates (genre de Pierre Mill) [je n'ai pas retrouvé trace de ce diplomate] et un aspect d'autorité aux discours des universitaires (discours de réception de Doumic à l'Académie [René Doumic - voir plus bas], ce qui met en liesse les imbéciles) nous paraissent bien banales. Enfin les images gardant encore un peu de lyrisme ou d'esprit, ne sont pas encore écrasées, défaites, absorbées dans la prose, ne sont pas une simple apparition des choses. Ainsi la campagne d'Yonville qui "ressemble à un grand manteau déplié qui a un collet de velours vert, bordé d'un galon d'argent" [ou] "ces bons vieux gîtes qui sentaient toujours […], comme des valets de ferme habillés en bourgeois" 

Concernant René Doumic, j'ai trouvé ceci Major à l’École Normale Supérieure en 1879, puis major à l’agrégation de lettres, érudit, auteur d'amples travaux, critique littéraire dans de nombreux journaux dont la Revue des Deux Mondes, qu'il dirigera de 1916 à 1937, il est élu (de justesse, 16 voix pour sur 31 votants) à sa deuxième tentative à l'Académie en 1909. Discours de réception du 7 avril 1910. [Et je me suis régalé du] jugement de Léon Daudet, dont le talent était souvent nourri de méchanceté, dans ses Souvenirs littéraires: "A qui demandera comment ce néant de Doumic a fait figure d’homme de lettres et de critique, comment il a obtenu une collaboration de vingt ans à La Revue des Deux Mondes et un fauteuil à l’Académie, je répliquerai : par la platitude." René Doumic était le gendre de José Maria de Heredia dont il avait épousé la fille aînée

Une remarque:  Je ne comprends pas comment M.V. est tombé dans la tournure journalistique erronée qui se répand de plus en plus, parlant de deux personnes : "... et ils ont fait, chacun à leur manière" en lieu et place du seul correct "chacun à sa manière". On entend / lit cela de plus en plus. Non!

Sur Musset, également, M.V. retient ceci, dans le Carnet 1: On sent dans sa vie, dans ses lettres, comme dans un minéral où elle est à peine reconnaissable, quelques linéaments de son oeuvre qui est la seule raison d'être de sa vie. Ses amours n'existent que dans la mesure où ils en sont les matériaux, qui tendent vers elle et ne resteront qu'en elle

Et puis on passe à Romain Rolland qui, dit M.V., semble prendre le relais de Sainte-Beuve en termes de regard critique. S'essayant à propos de lui à définir ce qu'est un écrivain, Proust affirme : Or, quand nous verrons un écrivain à chaque page, à chaque situation où se trouve son personnage, ne jamais l’approfondir, ne pas le repenser sur lui-même, mais se servir des expressions toutes faites, que ce qui en nous vient des autres – et des plus mauvais autres – nous suggère quand nous voulons parler d’une chose, si nous ne descendons pas dans ce calme profond où la pensée choisit les mots où elle se reflétera tout entière  ; un écrivain qui ne voit pas sa propre pensée, alors invisible à lui, mais se contente de la grossière apparence qui la masque à chacun de nous à tout moment de notre vie, dont le vulgaire se contente dans une perpétuelle ignorance, et que l’écrivain écarte, cherchant à voir ce qu’il y a au fond  ; quand par le choix ou plutôt l’absence absolue du choix de ses mots, de ses phrases, la banalité rebattue de toutes ses images, l’absence d’approfondissement d’aucune situation, nous sentirons qu’un tel livre, même si à chaque page il flétrit l’art maniéré, l’art immoral, l’art matérialiste, est lui-même bien plus matérialiste, car il ne descend même pas dans la région spirituelle d’où sont sorties des pages ne faisant que décrire des choses matérielles peut-être, mais avec ce talent qui est la preuve indéniable qu’elles viennent de l’esprit. Il aura beau nous dire que l’autre art n’est pas de l’art populaire, mais de l’art pour quelques-uns, nous penserons, nous, que c’est le sien qui est cet art-là, car il n’y a qu’une manière d’écrire pour tous, c’est d’écrire sans penser à personne, pour ce qu’on a en soi d’essentiel et de profond. [Je saute et je reprends en prolongeant la citation de M.V.] Malheureusement quand Jean Christophe, car c’est de lui que je parle, cesse de parler, M. Romain Rolland continue à entasser banalités sur banalités, et quand il cherche une image plus précise, c’est une œuvre de recherche et non de trouvaille, et où il est inférieur à tout écrivain d’aujourd’hui.[Je saute et je retrouve une des citations suivantes de M.V.] Aussi cet art est-il le plus superficiel, le plus insincère, le plus matériel (même si son sujet est l’esprit, puisque la seule manière pour qu’il y ait de l’esprit dans un livre, ce n’est pas que l’esprit en soit le sujet mais l’ait fait. Il y a plus d’esprit dans le Curé de Tours de Balzac que dans son caractère du peintre Steinbock), et aussi le plus mondain.

M.V., restant sur cette idée que Romain Rolland succède dans les griefs à Sainte-Beuve, s'appuie sur une note manuscrite de Proust au dos du feuillet qu'il vient de citer : [Ce que je reproche à R.R. ] c’est en bien plus gros ce que je reproche à Sainte-Beuve, c’est (bien que l’auteur ne parle que d’Idées, etc.) une critique matérielle, de mots qui font plaisir aux lèvres, aux coins de la bouche, aux sourcils remontés, aux épaules, et au contre-flot desquels l’esprit n’a pas le courage de remonter pour voir ce qu’il y a. Mais dans Sainte-Beuve, malgré tout, beaucoup plus d’art prouve beaucoup plus de pensée. 

Puis on revient sur la référence à Steinbock. Pour rappel, Wenceslas Steinbock, personnage de la Comédie Humaine, est essentiellement présent dans La cousine Bette et incarne, dit M.V., l'artiste improductif (il finira critique d'art). Et M.V. [ ce qui est amusant, dit-il, c'est que Balzac lui-même, au grand agacement de Sainte-Beuve, avait fait le rappochement entre ce dernier et Steinbock] exhibe deux autres courts passages de Proust où Steinbock est cité à propos de Sainte-Beuve:

Il dira souvent que la vie de l’homme de lettres est dans son cabinet, malgré l’incroyable protestation qu’il élèvera contre ce que Balzac dit dans La Cousine Bette (...) Mais il continuera à ne pas comprendre ce monde unique, fermé, sans communication avec le dehors qu’est l’âme du poète. 

Je n'ai pas démêlé cela, pas repéré la "protestation" (où Sainte-Beuve a-t-il protesté?)  Rien vu dans la Causerie du Lundi consacrée à Balzac, en relation avec cette affaire de cabinet de travail. Ou alors ... oui, voilà, sans doute s'agit-il de ce passage avec renvoi à Steinbock : On peut dire de lui qu’il était en proie à son œuvre, et que son talent l’emportait souvent comme un char lancé à quatre chevaux. Je ne demande pas qu’on soit précisément comme Goethe et qu’on ait toujours son front de marbre au-dessus de l’ardent nuage ; mais lui, M. de Balzac, il voulait (et il l’a écrit) que l’artiste se précipitât dans son œuvre tête baissée, comme Curtius dans le gouffre  [Marcus Curtius est un jeune héros romain qui se sacrifia pour sa patrie. Un large gouffre s'étant ouvert au milieu du Forum et l'oracle ayant déclaré qu'il ne se refermerait que lorsque Rome y aurait jeté ce qu'elle avait de plus précieux, Marcus Curtius se précipita tout armé dans l'abîme : le gouffre, dit-on, se ferma aussitôt (date légendaire : 362 av. J.-C.)- source wikipedia]De telles allures de talent impliquent bien de la verve et de la fougue, mais aussi du hasard et beaucoup de fumée. Pour exposer sa [il s'agit de Balzac] vraie théorie littéraire, il ne faudrait d’ailleurs qu’emprunter ses paroles : si je prends, par exemple, les Parents pauvres [sous ce titre, il y a le diptyque La Cousine Bette, suivie par Le Cousin Pons], son dernier roman et l’un des plus vigoureux, publié dans ce journal même, j’y trouve, à propos de l’artiste polonais Wenceslas Steinbock, les idées favorites de l’auteur et tous ses secrets, s’il eut jamais des secrets. Pour lui, "un grand artiste aujourd’hui, c’est un prince qui n’est pas titré ; c’est la gloire et la fortune." Mais cette gloire ne s’acquiert pas en se jouant ni en rêvant ; elle est le prix du travail opiniâtre et de l’ardeur appliquée : "Vous avez des idées dans la cervelle ? la belle affaire ! et moi aussi j’ai des idées… À quoi sert ce qu’on a dans l’âme, si l’on n’en tire aucun parti ?" Voilà ce qu’il pensait, et aussi ne s’épargna-t-il jamais le travail acharné de l’exécution. Concevoir, disait-il, c’est jouir, c’est fumer des cigarettes enchantées ; mais sans l’exécution tout s’en va en rêve et en fumée : "Le travail constant, a-t-il dit encore, est la loi de l’art comme celle de la vie : car l’art, c’est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poètes, n’attendent-ils ni les commandes, ni les chalands ; ils enfantent aujourd’hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur, cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la Muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait dans son atelier comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont dû vivre ainsi."  J’ai voulu exprès citer ce passage, parce qu’avec les mérites de vaillance et de labeur qui s’y déclarent et qui honorent M. de Balzac, on y saisit à nu le côté moderne, et la singulière inadvertance par laquelle il dérogeait et attentait aussitôt à cette beauté même qu’il prétendait poursuivre. Non, Homère ni Phidias n’ont vécu ainsi en concubinage avec la Muse ; ils l’ont toujours accueillie et connue chaste et sévère. "Le beau en tout est toujours sévère," a dit M. de Bonald. Quelques paroles de cette autorité me sont nécessaires ; elles sont comme les colonnes immuables et sacrées que je tiens seulement à montrer du doigt dans le lointain, pour que notre admiration même et notre hommage de regret envers un homme d’un merveilleux talent n’aillent pas se jouer au delà des bornes permises. 

Et du coup, cela s'éclairerait avec cet autre passage où Proust y revient et dont M.V. n'a cité que quelques lignes - c'est le second court passage que j'annonçais plus haut - celles où Steinbock est nommé : Sainte-Beuve, avec Balzac, fait comme toujours. Au lieu de parler de la femme de trente ans de Balzac, il parle de la femme de trente ans en dehors de Balzac, et après quelques mots de Balthazar Claës (de la recherche de l'Absolu) il parle d'un Claës de la vie réelle qui a précisément laissé un ouvrage sur sa propre recherche de l'Absolu, et donne de longues citations sur cet opuscule, naturellement sans valeur littérauire. Du haut de sa fausse et pernicieuse idée de dilettantisme littéraire, il juge à faux la sévérité de Balzac pour Steinbock de La cousine Bette, simple amateur qui ne réalise pas, qui ne produit pas, qui ne comprend pas qu'il faut se donner tout entier à l'art pour être un artiste. Sainte-Beuve à ce propos s'élève avec une dignité froissée contre les expressions de Balzac qui dit : "Homère ... vivait en concubinage  avec la Muse." Le mot n'est peut-être pas très heureux. Mais en réalité, il ne peut y avoir d'interprétation des chefs-d'oeuvre du passé que si on les considère du point de vue de celui qui les écrivait , et non du dehors, à une distance respectueuse, avec une déférence académique.

L'affaire n'est néanmoins pas [pour moi] totalement limpide. En tout cas, M.V. en tire que de Steinbock à Sainte-Beuve puis à Romain Rolland, Proust "décompose la figure de l'artiste et le travail du critique". On s'approche de la fin. Je fatigue un peu. 

         imgres    Keum

 

Finalement, dit M.V., au terme des années de réflexion qui ont précédé, à travers les Carnets, les Cahiers Sainte-Beuve, ce dernier et Romain Rolland s'effacent de la Recherche tout en s'y maintenant par "transvocalisation" (invention de Genette), Mme de Villeparisis devenant porte-parole de Sainte-Beuve et Bloch, Guercy, Charlus [Guercy, c'est le pré-Charlus du Contre Sainte-Beuve; le patronyme n'était pas encore définitif] portant celle de Romain Rolland. Et le travail critique du Contre Sainte-beuve va basculer en fiction dans la Recherche.

Il devient assez clair, à l'écouter, que l'effort de Matthieu Vernet a porté et porte sur cette période 1907-1910 où une mutation s'effectue qui va faire émerger le grand oeuvre (la Recherche) de tâtonnements proliférant à travers une activité incessante de critique, de pasticheur, de billetiste, d'épistolier qui fournissent au chercheur une masse disparate de matériaux à trier, comprendre et sur lesquels réfléchir pour tâcher sans trahir de mettre à jour le "work in progress" dont on sait par ailleurs, même si la mort en a interrompu l'achèvement ultime (d'ailleurs, Proust eût-il en fait jamais fini de reprendre et d'étendre son texte?), les aboutissements.

Dernier coup de projecteur sur l'état d'esprit de Proust comme l'état de son projet, en  date d'août 1909, dans une lettre à Alfred Vallette: Que mes propositions vous agréent ou non, je vous prie de les tenir secrètes au moins sur un point. Vous allez voir pourquoi. Je termine un livre qui malgré son titre provisoire : "Contre Sainte-Beuve - Souvenir d'une matinée" est un véritable roman et un roman extrêmement impudique en certaines parties. Un des principaux personnages est homosexuel. Et ceci je compte que, tout à fait à la lettre, vous m'en garderez le secret. Si la chose était sue avant le livre paru, nombre d'amis dévoués et craintifs me demanderaient d'y renoncer. De plus, je m'imagine qu'il y a dans tout cela des choses neuves (pardonnez-moi) et je ne voudrais pas être dépouillé par d'autres. Le nom de Sainte-Beuve ne vient pas par hasard. Le livre finit bien par une longue conversation sur Sainte-Beuve et sur l'esthétique (si vous voulez , comme Sylvie finit par une étude sur les chansons populaires) et quand on aura fini le livre, on verra (je le voudrais) que tout le roman n'est que la mise en oeuvre des principes d'art émis dans cette dernière partie, sorte de préface si vous voulez mise à la fin

J'ajouterai que sur cette affaire du Contre Sainte-Beuve, au sein du problème général de "ce qui a précédé la Recherche", on peut lire la très intéressante et éclairante intervew en 2013 de Bernard de Fallois par Nathalie Mauriac-Dyer ICI . De nombreux éléments y recoupent les propos de Matthieu Vernet, voire en facilitent la compréhension.

Ce dernier, petit coquetterie compréhensible, souhaite finir sur un "mot" et, rappelant le célèbre "Marcel devient écrivain" de Genette, résumé furieusement minimaliste de la Recherche, il propose pour le Contre Sainte-Beuve : "Comment Marcel comprend qu'il va devenir écrivain".

J'ai dit en commençant combien j'avais trouvé amusant le dialogue à bâtons rompus avec A.C. qui a suivi la fin de l'exposé.  Je n'y reviendrai pas ici. Sur mon impression personnelle, l'exposé proprement dit aurait pu être davantage structuré, pédagogiquement. L'abondance des textes proposés était intéressante, mais leur organisation au sein d'un raisonnement parfaitement satisfaisant m'a semblé plus incertaine, essentiellement d'ailleurs parce que ledit raisonnement ne m'est pas apparu assez clairement. Par moments oui, mais souvent non. Bon, on ne va pas tout le temps se plaindre .... 

 

OUF!

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25 mars 2019

LEÇON N° 9 - Mardi 19/3/2019

Homère

Douze pages de notes! Que faire de douze pages de notes? La leçon était intéressante et précise. Un peu fouillis par moments, mais tout à fait riche de références. Si je reprends ce que j'ai écrit dans l'ordre chronologique:

Homère était-il un ou plusieurs? Aède déclamatoire ou Boy's band vocalisant? Scripteur infatigable ou armée de petites mains? Soit, j'exagère un peu! En tout cas, Reynaldo Hahn s'inquiète et Marcel le rassure à coups de Michel Bréal. A.C. extrait sa citation d'une lettre à Marie Norlinger de l'été 1905.   

"Ce soir visite inopinée, et malgré ma fatigue, comme je n’étais, par extraordinaire maintenant, pas trop oppressé, reçue. Celle de Reynaldo retour d’un tas de plages assez étonnantes où il a mené une vie de vaudevilliste plus que de musicien si j’en crois ces récits où croyant aller chez M. X par la grande porte, il se trouve entrer chez Mme. Z par l’escalier de service, ce qui ne fit rien comme il connait aussi Mme. Z  etc. etc. etc. Il revient très épris de l’Iliade (...)  Il m’a avoué sa tristesse de savoir que cette Iliade était une œuvre anonyme et collective et non l’œuvre du «vieil Homère». Je l’ai consolé en lui apprenant que cette opinion de l’œuvre collective n’avait plus aucun crédit auprès des savants et qu’elle n’en avait jamais eu d’ailleurs auprès des gens de bon sens. Il doutait encore mais je lui ai mis entre les mains une Revue de Paris où un excellent article de M. Bréal lui démontrera formellement qu’Homère a existé comme Massenet et que l’Iliade a l’été composée comme Sesame and Lilies et même écrite et non récitée. Tout cela m’a paru le remettre."

Accessoirement j'en donne un peu plus car la suite m'a amusé : "Ce qui a frappé particulièrement Reynaldo dans l’Iliade c’est la politesse des héros. Comme ils passent leur temps à se dire «chien» et à se casser la tête je ne suis pas de son avis. Mais il est vrai que même en s’injuriant ils disent: «Sache ô magnanime Hector je vais te tuer comme un chien que tu es.» «Âme vile, pareille aux chiennes de l’Enfer, irréprochable Hélène."

A.C reste un peu sur cette querelle, rappelant que cette mise en cause de l'unicité d'Homère était due à Friedrich August Wolf (1759-1824), philologue et helleniste allemand (le père de la philologie, dit-il) et combattue dans un article de 1903 de la Revue de Paris, par Michel Bréal (par parenthèse, dit A.C., apparenté de loin à Mme Proust), ancien professeur au Collège de France, sous l'intitulé "Un problème de l'histoire littéraire" . On trouve des détails et des prolongements ICI, pages 570-571, et A.C. cite la phrase de Bréal (dans l'ouvrage de synthèse qu'il écrira en 1906 sur le sujet) affirmant qu'aux yeux d'un lecteur sans préjugés, il y avait là l'oeuvre d'une "intelligence consciente et maîtresse d'elle-même". Proust semble pencher pour la thèse unitaire et individuelle de l’œuvre homérique.  A.C. comme indice dans ce sens, cite une phrase du Contre Sainte-Beuve, qu'il m'a réjoui de trouver (je la souligne) dans le sujet de la composition française du CAPES externe de Lettres Classiques, session 1996, dont le libellé était :

Marcel Proust écrit dans le Contre Sainte Beuve : « En art il n'y a pas (au moins dans le sens scientifique) d'initiateur, de précurseur. Tout est dans l'individu, chaque individu recommence, pour son compte, la tentative artistique ou littéraire ; et les œuvres de ses prédécesseurs ne constituent pas, comme dans la science, une vérité acquise dont profite celui qui suit. Un écrivain de génie aujourd'hui a tout à faire. Il n'est pas beaucoup plus avancé qu'Homère. » A partir d'exemples précis empruntés au domaine littéraire (et, le cas échéant, artistique), vous vous interrogerez sur le bien-fondé de cette opinion.

A.C., de là, part un peu en biais sur cette épine dorsale de la théorie littéraire de Proust qu'est la distinction à maintenir entre l'homme et l'auteur, entre le moi-social et le moi-créateur, ce qui n'empêchera pas le narrateur de la Recherche d'être déçu par l'homme-Bergotte parce qu'il n'est pas à la hauteur de l'oeuvre :  Et alors je me demandais si l'originalité prouve vraiment que les grands écrivains soient des dieux régnant chacun dans un royaume qui n'est qu'à lui, ou bien s'il n'y a pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences entre les oeuvres ne seraient pas le résultat du travail, plutôt que l'expression d'une différence radicale d'essence entre les diverses personnalités.

Puis on change de sujet et on aborde une phase où va nous être présenté un Proust se haussant du col, un Proust sans doute beuvien, mais se voulant sur Sainte-Beuve plus savant qu'il n'est, plus spécialiste qu'il ne peut le soutenir dans la polémique ou la contestation qu'il provoque avec d'autres (exactement: Robert Dreyfus, puis Henri Bordeaux) qui ont lu et mieux que lui ce dernier.

A.C. avait, sauf erreur et sans que je le retienne, évoqué antérieurement Robert Dreyfus. Là, il détaille, un peu confusément m'a-t-il semblé, à propos d'Henri Bordeaux.  Si j'ai compris :

1- Henri Bordeaux veut défendre Chateaubriand contre Mme de Boigne qui le détestait. Il écrit un long article dans la Revue des Deux Mondes qu'il titre : "Une ennemie de Chateaubriand" et sous-titre : "La comtesse de Boigne" (article très enlevé, amusant, à lire dans la longueur : ICI). A.C. en a isolé un passage qu'il a partiellement tronqué et que je cite in extenso : Mais n'y a-t-il pas des caractères et des sentiments fermés à une femme du monde qui ne connaît et ne comprend que la vie du monde ? Que de fois, devant de beaux spectacles de la nature, devant le récit d'actes héroïques, devant des œuvres d'art, nous découvrons tout à coup qu'une barrière nous sépare de gens que nous avions estimés jusqu'alors agréables et même, intelligents ! Quelques phrases, souvent une seule expression, suffisent à nous révéler en Chateaubriand le poète qui échappe à la commune mesure par là même qu'il élargit l'univers à nos yeux : celle-ci par exemple, qui résume toute la nostalgie du désir : "Je ne puis regarder un vaisseau sans mourir d'envie de m'en aller" — charme du départ qu'un poète d'avant-hier, Charles Gros, a traduit par un vers ironique : "Peut-être le bonheur n'est-il que dans les gares..." - ou cette autre, harmonieuse comme une strophe, qui termine une lettre à la duchesse de Duras, alors à Dieppe, et qui n'était pourtant pas destinée à la publicité : "Dites à la mer toute ma tendresse pour elle ; dites-lui que je suis lié au bruit de ses flots, qu'elle a vu mes premiers jeux, nourri mes premières passions et mes premiers orages, que je l'aimerai jusqu'à mon dernier jour et que je la prie de vous faire entendre quelques-unes de ses tempêtes d'automne."   De fait, A.C. a inversé l'ordre de l'article, citant l'extrait de la lettre de Chateaubriand avant le commentaire en somme "de présentation" d'Henri Bordeaux.

2- Proust, dans ses notes sur Sainte-Beuve du "Carnet 1" a écrit : Chateaubriand, ses innombrables passions [Henri Bordeaux rapporte que Mme de Chateaubriand, qui devait les supporter, les appelait ses "Madames"] Madame de C[astellane], Mme de Custine, Mme Hamelin, etc. etc. etc. Son fond d'ennui pour lequel aucune société, fortune ne pourrait suffire. Désir de paraître supérieur à ce qui nous plaît. Epingles de cravates. [Et puis la phrase de Chateaubriand, version Proust :] Dites-lui de vous faire quelques-unes de ses tempêtes d'automne, dites-lui que je suis né au bord de ses flots. Les "épingles de cravates" intriguent vivement A.C. qui souligne par ailleurs les imprécisions habituelles de Proust quand il cite. 

3- A.C. sans transition, paraît affirmer que ce bout de phrase de Chateaubriand cité par Proust, ce dernier l'a lu dans Sainte-Beuve, et en même temps, il dit que Proust polémique avec Henri Bordeaux à qui il écrit parce qu'il pense qu'il a fait une erreur et que la lettre de Chateaubriand n'est pas adressée à Mme de Duras. Et en soulignant qu'il n'a pas trouvé la phrase dans "Chateaubriand et son groupe littéraire", donc source supposée de Proust, il cite celle, voisine, qu'il y a lu dans une présentation de Sainte-Beuve et qui aurait pu induire Proust en erreur : Ainsi, à propos de sa course au Vésuve, Monsieur de Chateaubriand nous dit : "Né sur les rochers de l'Armorique, le premier bruit qui a frappé mon oreille en venant au monde est celui de la mer; et sur combien de rivages n'ai-je pas vu depuis se briser ces mêmes flots que je retrouve ici". 

Tout le passage me reste confus, même en repassant la vidéo. Sa conclusion n'en reste pas moins que Proust s'est trompé, que la lettre est bien adressée à Mme de Duras et que Marcel s'attribue une érudition beuvienne incomplètement fondée. A.C. signale au passage le livre contemporain d'André Beaunier, autre beuvien concurrentiel, "Trois amies de Chateaubriand" (Pauline de Beaumont, Mme Récamier et Hortense Allard) dans lequel on retrouve la lettre à Mme Duras et qui peut avoir inspiré à Proust son "ses innombrables passions". Plus tard d'ailleurs, avec le même André Beaunier, en 1912, Proust échangera également, cette fois au sujet de la marquise de Custine pour qui Chateaubriand délaissa Mme de Beaumont, dans cet esprit de controverse qui montre son souci de passer pour plus savant que ses interlocuteurs et qui lui vaut d'être pris en défaut.

Concernant Sainte-Beuve, dit A.C., on passe d'une découverte : Proust l'a lu plus qu'on ne pouvait croire, à une réserve : il l'a lu vite et peut-être incomplètement. Quand il cite (avec ses approximations habituelles, sans doute parce qu'il a une mémoire encyclopédique et ne revient pas systématiquement au texte), c'est toujours dans les débuts ou les fins d'article, à l'incipit ou à la closure, ou bien dans les notes rajoutées au gré d'une réédition, et des notes, il y en a beaucoup dans "Chateaubriand et son groupe littéraire". On peut certes rapprocher cela de ce que Sainte-Beuve soigne particulièrement ses débuts et ses fins, mais on peut aussi faire l'hypothèe d'une lecture rapide où on lit justement le début, la fin et ... les notes.

Autre remarque d'A.C. : alors que dans le Contre Sainte-Beuve, Proust enquête à charge, dans les carnets, il lui reconnaît des "bonheurs d'expression", et il retient les "belles trouvailles" (une formulation de Sainte-Beuve). A.C. cite : Royer-Collard et Danton accolés / Mme Récamier et Mme de Sablé - La plus jeune des grâces excitait les lions / Dans l'article sur Royer-Collard - Et voilà notre homme coiffé (louchon).  

A.C. éclaire ces notes de Proust: Danton et Royer-Collard, renvoient à un article de Sainte-Beuve sur l'ouvrage "Histoire de la Restauration" (20 volumes !) de l'historien Louis de Viel-Castel. Incidemment, A.C. note qu'il est aussi question dans cet ouvrage du chancelier Pasquier, le vieil amant de la comtesse de Boigne, soit un peu le reflet dans le monde réel de Norpois et Mme de Villeparisis. Revenant à l'article, il cite : Les anciens aimaient à se figurer, en les unissant et en les accouplant dos à dos, les types et figures représentant les genres les plus contraires. Ainsi ils assemblaient dans un même marbre en les opposant nuque à nuque comme les deux faces de Janus, la figure d'un Aristophane et celle d'un Sophocle. Si ce n'était une profanation à cause du sang qui tache le front de Danton, je me figurerais ainsi, ne fut-ce qu'un instant, Danton et Royer-Collard enchaînés et leurs deux faces tournées vers des fins toutes contraires, deux antagonistes éternels. A.C. évoque le seul discours que Royer-Collard prononça devant le Conseil des Cinq cents le 14 juillet 1797 (l'intégralité du discours ICI, pages 28 et sq) au cours duquel, imitant le fameux "De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace" de Danton, et s'en démarquant, il s'écria : "La Justice, et puis la Justice, et encore la Justice" (A.C. comme Proust a été imprécis, énonçant "De la Justice, encore de la Justice, toujours de la justice"). L'exclamation de Royer-Collard en conclusion de son apostrophe au Conseil s'insérait à la fin de la phrase : Aux cris féroces de la démagogie invoquant l'audace, et puis l'audace, et encore l'audace, représentants du peuple, vous répondrez enfin par ce cri consolateur et vainqueur, qui retentira dans toute la France: La Justice, et puis la Justice, et encore la Justice. [Le Conseil des Cinq-Cents est l'une des deux assemblées législatives du Directoire avec le Conseil des Anciens, dans un bi-camérisme qu'on peut rapprocher respectivement de la Chambre des députés et du Sénat.] Proust, toujours approximatif, a dans ses notes retenu "accolés" pour "enchaînés".

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Buste Royer-Collard : Daumier

Dans la foulée, deux "images": Aristophane/Sophocle et un buste de Royer-Collard par Daumier. 

Proust, dit A.C., apprécie les rapprochements anachroniques et ludiques : Mme de Sablé du XVII° siècle et Mme Récamier du XIX°; et la notation "louchon", mot qu'ils partageaient et qui désignait le bizarre incongru, le maladroit, le gauche, le balourd, ce sont ses fous rires au Louvre avec Lucien Daudet devant des ressemblances inattendues, comme lors d'une de leurs visites qu'évoque Lucien ("Autour de soixante lettres de Marcel Proust" - Gallimard - 1929), quand découvrant le célèbre tableau de Ghirlandaio, "Portrait de vieillard avec un enfant", devant le nez bourgeonnant du vieillard, Marcel se serait écrié : "Mais c'est le portrait vivant de M. du Lau", anecdote qui se retrouve dans la Recherche à propos du nez de M. de Palancy.

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Pour le rapprochement Mme Récamier/Mme de Sablé, parlant du salon de cette dernière, Sainte-Beuve avait écrit : Ce petit salon de Mme de Sablé, si clos, si visité, et qui, à l'ombre du cloître, sans trop s'en ressentir, combinait quelque chose des avantages des deux mondes, me paraît être le type premier de ce que nous avons vu être de nos jours le salon de l'Abbaye-aux-Bois [Mme Récamier]. 

Sur l'histoire des lions excités, il s'agit en réalité d'une citation de Sainte-Beuve parlant de Mme Récamier dont il fait le portrait en séductrice : En jouant avec ces passions humaines qu'elle ne voulait que charmer et qu'elle irritait plus qu'elle ne croyait, elle ressemblait à la plus jeune des Grâces qui se serait amusée à atteler des lions et à les agacer. Ce que Proust a déformé ...

A.C. revient à Royer-Collard, fameux pour ses mots d'esprit et dont l'habitude était de reprendre l'expression de l'interlocuteur pour l'hyperboliser. Il cite Sainte-Beuve : Voyons, essayons-en un ou deux encore, rien que pour en noter la forme. Si on parlait devant lui (je suppose) de quelqu'un qui avait de l'esprit sans doute, mais encore plus de prétention et d'affiche, beaucoup de faste et d'ébouriffure, si on risquait à son sujet le mot de sot, de sottise : "Ce n'est pas un sot, répliquait M. Royer-Collard, c'est le sot!" Et voilà mon homme coiffé. Sur M. Berryer, après son premier discours à la Chambre, si quelqu'un tout bonnement disait: "C'est un grand talent." - "Ce n'est pas un talent, répliquait M. Royer-Collard, c'est une puissance!" Il avait ainsi une manière de piquer et de renchérir sur ce que vous aviez dit, et d'une de vos paroles ordinaires, en la reprenant et en la refrappant, il en faisait une toute neuve et saillante. Que vous dirai-je? il était plus grand, il plantait le clou plus haut

Dans le commentaire de Proust : "louchon", qui suit "l'homme coiffé", d'ailleurs devenu "notre" après le "mon" de Sainte-Beuve, ce que Compagnon estime un progrès dans la formule, il voit un qualificatif destiné à Sainte-Beuve où il lit, avec la moquerie, une nuance de complicité, voire d'affection. Puis il enchaîne sur une autre page du Carnet 1 de notes de Proust sur Sainte Beuve  avec ceci : et dans celui-ci [cet article à/s] de Mme Récamier et Benjamin Constant, de rire de la finesse allemande / expressions bizarres précédant et voilà notre homme coiffé / puisqu'il faut le nommer (article de Musset Tome XIII des Causeries).

Il règle immédiatement l'affaire des "expressions bizarres", disant que Proust a tiqué sur  "affiche/faste/ébouriffures" dans l'extrait sur Royer-Collard précédent. Mais il ne dit rien de l'anecdote sur la "finesse allemande" que l'on trouve dans un passage de Sainte Beuve dont il a projeté l'essentiel (la fin) et que je complète à peine : Ce fut en 1807, au Château de Coppet, chez Mme de Staël, que Mme Récamier vit le prince Auguste de Prusse, l'un des vaincus d'Iéna; elle l'eut bientôt vaincu et conquis à son tour, prisonnier royal, par habitude assez brusque et parfois embarrassant. Cette brusquerie même le trahissait. Un jour qu'il voulait dire un mot à Mme Récamier dans une promenade à cheval, il se retourna vers Benjamin Constant qui était de la partie: "Monsieur de Constant, lui dit-il, si vous faisiez un petit temps de galop?". Et celui-ci de rire de la finesse allemande.

Rien non plus sur Musset. Je suis allé voir dans les Causeries, à l'article indiqué. Effectivement, la formule est dans la note ce bas de page qui concerne le passage suivant : C'est alors aussi qu'on entendait dans les salons des gens d'esprit et réputés gens de goût, des demi-juges de l'art comme il y en a surtout dans notre pays (1), affecter de dire qu'ils aimaient Musset pour sa prose et non pour ses vers, comme si la prose de Musset n'était pas essentiellement celle d'un poète: qui avait fait les vers pouvait seul faire cette fine prose. Il y a des gens qui couperaient, s'ils le pouvaient, une abeille en deux.

Avec donc, en renvoi de note (1) et qui a retenu Proust : 

(1) Un élégant écrivain qui passe pour un de nos premiers critiques, mais qui n'a jamais été un bon critique dès qu'il s'agissait de se prononcer sur les contemporains et les vivants, M. Villemain (puisqu'il faut le nommer) était de ceux-là. 

Une nouvelle page du Carnet 1 est affichée : A propos de Sainte Beuve salons Baignères / Et aimer Sainte-Beuve, c'est sans doute aimer dans le monde ce qui y perce à jour le ridicule, ce qu'il y a de niais dans la fatuité de Lamartine, d'indélicat dans l'égoïsme de Cousin, de risible dans le "poète" de Vigny

Les "salons Baignères", le salon de Mme Arthur Baignères et le salon de Mme Henri Baignères, sont ceux dit A.C. que Proust fréquente dans les années 1890, et où il a appris les usages du monde. Pour ce qui concerne les qualificatifs dont sont affublés Lamartine, Cousin et Vigny, ils renvoient, dit A.C., aux "Anas"  de Sainte-Beuve, ces recueils de pensées et surtout de propos malveillants qui deviendront "Mes poisons" et seront largement intégrés au tome XI des Causeries du lundi.   

Sur Lamartine, A.C. reprend une anecdote dont il a par le passé déjà parlé, relative au poète venu quérir, dans le salon de Mme Récamier, où se trouve Chateaubriand, des louanges sur Jocelyn [8000 vers quand même !], qu'il vient de publier. Il fait le beau et Chateaubriand mord son mouchoir... A.C. lit Sainte-Beuve qui raconte : Après un certain temps de conversation sur ce ton, elle [Mme Récamier] le louant, lui [Lamartine] l'y aidant avec une fatuité naïve, elle l'accompagna jusque dans le second salon pour lui redoubler encore ses compliments; mais la portière de la chambre était à peine retombée que Chateaubriand qui jusque-là n'avait pas desserré les dents (quoique deux ou trois fois Mme Récamier se fût appuyée de son témoignage dans les éloges), éclata tout d'un coup et s'écria comme s'il eût été seul: "Le grand dadais!". J'y étais, et je l'ai entendu. Cette dernière formule de Sainte-Beuve (J'y étais, et je l'ai entendu) enchante Proust.

Mais si A.C. a dû pour des raisons de temps s'en tenir là, il faut reconnaître que les lignes qui précèdent le passage lu sont tout aussi amusantes et soulignent combien l'irritation de Chateaubriand est compréhensible. Les voici: Lamartine, dès l'abord, était entré sans façon dans cet éloge de lui-même; au premier compliment de Mme Récamier, il l'avait interrompue en lui demandant à quelle lecture elle en était. "Mais, à la première!" - "C'est, reprit-il, qu'on ne goûte bien le livre qu'à la seconde. - Mais dès cette première fois même, répondit-elle, je n'ai pas de peine à comprendre combien il y a de beautés qui doivent gagner sans doute à être relues." Quand elle eut prononcé le mot de style et dit quelque chose des critiques injustes qui avaient été faites à l'auteur sur ce point, Lamartine s'écria : "Le style! c'est précisément ce que j'ai soigné le plus, c'est fait à la loupe!". Après un certain temps de conversation sur ce ton, etc.

L'affaire Cousin m'est apparue assez peu claire à l'écoute. De fait, le seul moyen d'en comprendre le fond est me semble-t-il d'aller lire ce qu'en développe Sainte-Beuve dans le volume 7 de ses Causeries du lundi. Il explique avoir donné en 1840 à la Revue des Deux-Mondes une étude qu'il a reprise dans son volume "Portraits de femmes". Sur la base de documents qu'il a le premier exploités, Sainte-Beuve y avait présenté une anecdote sur la parution des Maximes de La Rochefoucauld mettant en évidence le rôle joué par Mme de Sablé, anecdote reprise quasiment dans les mêmes termes par Victor Cousin en 1859 dans le livre qu'il consacre à celle-ci.

Quelle est l'anecdote? La Rochefoucauld demande à Mme de Sablé un article critique sur ses Maximes qui viennent de paraître, article qu'il voudrait faire publier dans le Journal des Savants, jeune publication littéraire du temps. Elle lui envoie un projet. Un paragraphe, évoquant les réserves morales de certains devant l'ouvrage, chatouille La Rochefoucauld. Il demande à Mme de Sablé des retouches. Elle lui retourne le projet à l'identique avec un "billet d'envoi" où elle s'explique et propose à La Rochefoucauld de trancher lui-même. Il supprime le paragraphe et fait publier. Narration de Victor Cousin : "(...) elle adressa de nouveau son projet d'article à La Rochefoucauld, lui avouant qu'elle a laissé ce qui lui avait été sensible, mais l'engageant à user de son article comme il lui plairait, à le brûler ou à le corriger à son gré. Ce billet d'envoi, dont on a donné quelques lignes, mérite bien d'être fidèlement reproduit parce qu'il est joli et qu'il éclaire les ombrages et les petites manoeuvres de l'amour-propre de La Rochefoucauld".

Sainte-Beuve est outré : [Voici que] près de vingt ans après, M. Cousin, s'emparant du sujet de Mme de Sablé comme c'était son droit, mais ayant soin d'oublier que j'avais été l'un des premiers à puiser dans ce fonds des portefeuilles de Valant (...) [raconte] la même anecdote que moi à l'occasion des Maximes. (...) Je le demande (...) est-ce que, lorsqu'on s'empare ainsi d'une remarque peu importante sans doute mais qui a son prix et son piquant dans l'histoire littéraire, il est permis de le faire sans indiquer et mentionner celui qui vous a précédé  et à qui on la doit? Il est bien vrai que M. Cousin fait une allusion vague à son prédécesseur quand il parle de ce billet d'envoi  de Mme de Sablé "dont on a donné, dit-il, quelques lignes". Cet "on", c'est moi-même; et comme s'il en avait trop dit, il a l'air tout aussitôt de se repentir de cette vague et inintelligible allusion en faisant entendre qu'il va lui-même publier le billet "fidèlement", comme si ma reproduction n'avait pas été absolument fidèle et comme si elle laissait à désirer. Il a gagné à cette misérable petite supercherie d'être loué pour sa remarque ingénieuse par M. Daremberg, par M. Cocherie, dans les analyses qu'ils ont faites de l'ancien Journal des Savants; ces messieurs y ont été pris : et parmi les érudits scrupuleux, qui ne l'eût été en effet? Victor Cousin, conclut A.C. est vraiment une des haines de Sainte-Beuve.

Sur Vigny, il ne s'étend pas, se contentant de renvoyer aux Notes et pensées qui terminent le tome XI des Causeries. Je me suis amusé d'y trouver ce jugement de Vigny sur le Jocelyn de Lamartine: Ce sont des îles de poésie noyées dans un océan d'eau bénite. Vigny avait la dent dure. Ceci, aussi : Vigny a donné une nouvelle édition de Cinq-Mars où il a mis son discours de réception à l'Académie, en y ajoutant quelque réfutation de celui de M. de Molé: "Mais, en le réfutant, je me suis bien gardé de le nommer, disait-il l'autre jour chez la princesse de Craon; je me suis souvenu que Corneille et Racine avaient donné l'immortalité à certains critiques en les nommant." Il a dit cela sans rire. Etc.

A.C. reste un moment sur une autre note de Proust dans le Carnet 1 : Comme il sait bien lire / fin de la lettre de Vuillart sur Racine intercédant pour Boileau. Il s'agit là d'une lettre qui avait été communiquée à Sainte-Beuve. Vuillart est un vieil ami de Racine qu'il a assisté sur son lit de mort. A.C. explique : Après la mort de Racine, Boileau, historiographe du roi comme lui, est reçu par ce dernier. Récit de Sainte-Beuve : Il y avait plusieurs années que M. Despréaux n'avait paru à la cour à cause de sa surdité et c'était Racine qui le déchargeait et se chargeait de tout pour lui. (...) Ce n'est plus cela, ajouta le roi, il faut que vous soyez seul chargé de tout, désormais, je ne veux que votre style. Mais Boileau demande à être aidé et il reçoit un second, M. de Valincourt [plus complètement : du Trousset de Valincourt, qui fut également sécrétaire général à la Marine] lequel succède aussi à Racine à l'Académie. Valincourt devient ainsi en quelques mois académicien et historiographe du roi. Mais le jour où il est reçu à l'Académie, La Chapelle, le directeur, ne cite pas Boileau qui est à l'initiative de cette élection et qui s'en trouve terriblement vexé.

Sainte-Beuve cite Vuillart qui écrit : La Chapelle ayant affecté de ne point parler de Despréaux avait mis Despréaux en droit de parler de La Chapelle [...] ce silence lui paraît très malhonnête et très offensant [...] Il n'est pas aussi mort à lui-même sur pareil cas qu'on a sujet de le croire que l'aurait été M. Racine. M. Despréaux est droit d'esprit et de coeur, plein d'équité, généreux ami; mais la nécessité de pardonner une injure où est un chrétien qui veut être digne de son nom ne semble pas avoir encore fait assez d'impression sur son esprit ni son coeur. Peut-être que le temps et la distraction que lui causent son changement de demeure auront calmé l'émotion où je le vis, et peut-être plus encore les prières de son incomparable ami M. Racine; car, comme il [Racine] avait le coeur fort pénitent depuis longtemps, il y a sujet de le croire, par la miséricorde du Seigneur, en possession de ce bienheureux repos où l'on prie efficacement pour ceux qui sont dans le trouble des passions de la vie.

Commentaire de Sainte-Beuve : Touchante et sainte confiance! On ose à peine se permettre un sourire. L'intercession de Racine, apparemment, servit de peu. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que si chez celui-ci vers la fin, le poète était tout à fait fondu dans le chrétien, il se retrouvait tout entier, toujours armé et sur le qui-vive, toujours irritable en Despréaux. L'effet, de sa part, suivit presque incontinent la menace: une épigramme sortit et courut aussitôt

Le "comme il sait bien lire" de Proust, dit A.C., se rapporte à cette ironie libre penseuse de Sainte-Beuve ("Touchante et sainte confiance!") qui se moque gentiment de Vuillart et de sa crédulité. Il y a là un scepticisme auquel Proust est sensible.

Et puis A.C. enchaîne sur une affaire qui va beaucoup l'occuper et qui tient en un mot : rayon(s).  A partir du goût de Proust pour les idiosyncrasies de Sainte-Beuve, disons, ici, ses traits littéraires caractéristiques parce que répétitifs, éléments par ailleurs nécessaires d'un bon pastiche (cf. Pastiches et Mélanges), A.C. décide de mettre en valeur "rayon(s)" dont on trouve mainte occurrence dans ses articles et que finalement, dit-il, Proust à son tour adoptera. Et il entame [A.C.] son parcours de découverte et d'explicitation par une référence au poème de Sainte-Beuve, "Les rayons jaunes" (à lire ICI), indiscutablement émouvant et justement célèbre et qui a, dit A.C., "traversé le siècle". Il cite Proust, toujours dans le Carnet 1 : Je me demande par moments si ce qu'il y a encore de mieux dans l'oeuvre de Sainte-Beuve, ce ne sont pas ses vers. Tout jeu de l'esprit a cessé. Les choses ne sont plus approchées de biais avec mille adresses et prestiges. Le cerle infernal et magique est rompu. Comme si le mensonge constant de la pensée tenait chez lui à l'habileté factice de l'expression, en cessant de parler en prose, il cesse de mentir. Comme un étudiant, obligé de traduire sa pensée en latin, est obligé de la mettre à nu, Sainte-Beuve se trouve pour la première fois en présence de la réalité et en reçoit un sentiment direct. Il y a plus de sentiment direct dans "Les rayons jaunes", dans "Les larmes de Racine", dans tous ses vers  que dans toute sa prose.  

Deux choses: on peut aller lire "Les larmes de Racine" ICI, page 100 de l'original et suivantes; on peut constater que la présentation ci-après de Sainte-Beuve lui-même camoufle coquettement qu'il en est l'auteur : Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique, à ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect profond et un sincère amour, a essayé de retracer l'état intérieur de cette belle âme dans une pièce de vers [Les larmes de Racine, donc] qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que nous insérons ici comme achevant de mettre en lumière notre point de vue critique. Et il insère le long poème ... lequel poème m'a moins touché que "Les rayons jaunes" et je ne suivrai pas Proust dans son jugement. L'octosyllabe sautillant qui s'y répand ne me semble pas bien adapté à l'éloge funèbre, loin de l'ampleur majestueuse de l'alexandrin, outre que Racine, en pleureuse professionnelle, ne sort pas grandi du portrait. Invinciblement, je pense à Hugo : Il neigeait, on était vaincu par la tempête et j'ai envie de transcrire : Il pleurait, on contemplait Racine en midinette.

 

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A partir de là, A.C. dans le sillage de Proust traque les "rayons" métaphoriques de Sainte-Beuve. Et il en trouve! D'abord, "l'étendue du rayon", dans Chateaubriand et son groupe littéraire. Proust a noté : La touche et l'accent de l'enchanteur / l'étendue du rayon. Et A.C. fournit le texte de Sainte-Beuve : Je ne prétends pas établir un rang, ni fixer la valeur des oeuvres, mais seulement mesurer les rapports apparents et l'étendue du rayon; et en ce sens, on peut dire que M. de Chateaubriand est et demeurera en perspective le plus grand des lettrés français de son âge. Il s'agit en somme de s'intéresser à la portée de cette lumière qui émane de Chateaubriand. En termes plus prosaïques de portée, Proust est un des premiers à parler de "rayon d'action", quand il dit du téléphone et d'Albertine dans la Recherche que le téléphone permet de mesurer le rayon d'action d'un être lointain

Ailleurs, nouvelle note de Proust : Dernière page du volume (C.[auseries du] L.[undi] VI) marquée de mesquinerie et de petitesse / même volume sur Paul et Virginie : tomber sous le rayon. A.C.  explique et fournit le texte exact de Sainte-Beuve: la première expression clôt l'article sur Bernardin de Saint-Pierre: On le voit en définitive bonhomme, honnête homme, ressemblant en somme à ses écrits, mais atteint de quelques manies et marqué de mesquinerie et de petitesse; la seconde expression se trouve dans un appendice à cet article, car on a transmis à Sainte-Beuve des inédits qu'il va publier/présenter, treize lettres de Bernardin de Saint-Pierre, et à la fin de sa présentation : ... mais une fois, il a eu une inspiration simple et complète, il y a obéi avec docilité et l'a mise tout entière au jour comme sous le rayon (...). 

Proust, par ailleurs, dit A.C. condamne l'usage de "comme" ou du moins un certain usage. Dans une lettre à Fernand Grey de 1905, il s'en explique : Le "comme" qui me semble non pas critiquable mais peut-être inutile n'est pas le "comme" signifiant "de même que", cela est indipensable, non, je veux parler du "comme" signifiant "pour ainsi dire" qui est une restriction souvent inutile

Nouvelle note de Proust : Abbé Prévost Tome IX des Causeries dernière page puisqu'il a rencontré le rayon. Et A.C. donne la phrase de Saint-Beuve: Heureux du moins est-il, et favorisé entre tous, au milieu de ses succès mêlés et de ses labeurs, puisqu'il a rencontré le rayon!

On passe à une autre page du Carnet 1 où Proust a écrit : Le bonheur n'est qu'une certaine sonorité de cordes qui vibrent à la moindre chose et qu'un rayon fait chanter. L'homme heureux est comme la statue de Memnon, un rayon de soleil suffit à le faire chanter. Proust, réutilisera l'image de la statue dans les Cahiers Sainte-Beuve, mais A.C. ne la pense pas de ce dernier; et c'est le "rayon" qui l'intéressait. Il fournit néanmoins le texte ultérieur de Proust  : Déjà j'ai sauté à bas de mon lit, je peux apercevoir dans la glace que je fais mille grimaces de plaisir, et je chante, car le poète est comme la statue de Memnon, il suffit d'un rayon de soleil levant pour le faire chanter. [La statue colossale de Memnon, en brèche siliceuse de quartzite (masse de cailloux liés entre eux par une pâte d'une dureté remarquablese trouve à Louxor (anciennement Thèbes) en Haute Egypte; elle est entourée du mythe de son chant aux premiers rayons du jour.  Le consensus actuel autour du phénomène acoustique veut qu'il soit naturel et dû à la dilatation du quartzite sous l'effet des premiers feux du soleil].

Nouveau "rayon"  dans une nouvelle note du Carnet 1 : Aimer Térence / Langue française oubliée par Mme des Ursins en voyage et goût pour  Chateaubriand en voyage / M. Cousin a attaché au métier un rayon. Outre le "Aimer Térence" qui s'inscrit dans les "Aimer X, Y ou Z" de Sainte-Beuve, c'est le "rayon" de Cousin qui retient A.C. Il donne la phrase de Sainte-Beuve, tirée d'un article où celui-ci éreinte l'éditeur de La Rochefoucauld, un nommé Batthélémy: Daunou disait du marquis de Fortia d'Urban qu'il était atteint de stampomanie (la manie de se faire imprimer). M. E. de Barthélémy est atteint on n'en saurait douter de cette maladie courante. Les palmes d'éditeur l'empêchent de dormir. M. Cousin en y passant a attaché au métier son rayon. Sainte Beuve, comme Daunou de stampomanie, parle de "scribendi cacoethes" (graphomanie), de manie "d'écrivasser" dont il accuse Cousin.

"Rayon" toujours dans le Carnet 1 . Proust note:  dernière page sur Parny et notamment le rayon. Référence à l'article sur Parny de Sainte-Beuve. Parny, né à l'Île de Bourbon (aujourd'hui, La Réunion)  a été  un poète extrêmement populaire au début du XIX° siècle. Chateaubriand aurait dit : Je savais par cœur les élégies du chevalier de Parny, et je les sais encore. Sainte-Beuve conclut son article : Parny mourut le 5 décembre 1814, avant d’avoir pu même entrevoir le déclin et l’échec de sa gloire. Sa mort, au milieu des graves circonstances publiques, excita de sensibles, d’unanimes regrets, et rassembla, un moment, tous les éloges. ( ...) Béranger, alors à ses débuts, pleura Parny par une chanson touchante et filiale ; elle nous rappelle combien son essaim d’abeilles, avant de prendre le grand essor et de s’envoler dans le rayon, avait dû butiner en secret et se nourrir au sein des œuvres de l’élégiaque railleur. Il est à croire que, si l’on avait conservé quelques-unes de ces élégies toutes premières de Lamartine qui ont été jetées au feu, on aurait le lien par lequel ce successeur, trop grand pour être nommé un rival, se serait rattaché, un moment, à Parny. De tout cela, Proust a retenu le "rayon"!

Encore d'autres "rayons" sur lesquels A.C. passe et puis un, sur lequel il met le projecteur. Sainte-Beuve rend compte en 1838 de la première édition des Pensées de Joubert. C'est Chateaubriand qui s'en est chargé. Car Joubert n'a rien publié de son vivant. Il est, dit A.C., l'exact contraire du "stampomaniaque" et Proust s'intéresse beaucoup à lui pour cela justement, parce qu'il est le prototype de l'homme "trop intelligent pour publier". Et Sainte-Beuve, relevé par Proust, évoque la place de Fontanes et de Joubert auprès de Chateaubriand  en un  beau passage (dit A.C. ) : ... au sein de cette gloire voisine, unique et qu'on dirait isolée, ils s'éclipsent, ils disparaissent  à jamais si cette gloire dans sa piété ne détache un rayon distinct et ne le dirige sur l'ami qu'elle absorbe. C'est ce rayon du génie et de l'amitié qui vient de tomber au front de M. Joubert

L'apothéose de ce "rayon" beuvien qu'a finalement au fond adopté Proust, on la trouve dans le Contre Sainte-beuve à propos de Balzac. Balzac qui est la pomme de discorde la plus importante entre Proust et Sainte-Beuve. Dans le texte à suivre, il s'agit du moment, à la fin des Illusions perdues, où Lucien de Rubempré s'apprête à se suicider, à se noyer, et rencontre Vautrin, déguisé en Carlos Herrera . Celui-ci le retient , lui propose un pacte, et ils partent ensemble en voiture, passant devant le domaine de Rastignac . Et l'on a là plusieurs fils de la Comédie humaine qui sont noués. Proust commente : De tels effets ne sont guère possibles que grâce à cette admirable invention de Balzac d'avoir gardé les mêmes personnages dans tous ses romans. Ainsi, un rayon détaché du fond de l'oeuvre, passant sur toute une vie, peut venir toucher de sa lueur mélancolique et trouble cette gentilhommière de Dordogne et cet arrêt des deux voyageurs. Sainte-Beuve n'a absolument rien compris à ce fait de laisser le nom aux personnages [lorsqu'il écrit, dans une note ajoutée en 1846 à son texte de 1834]: Cette prétention l'a finalement conduit à une idée des plus fausses et, selon moi, des plus contraire à l'intérêt, je veux dire à faire reparaître sans cesse d'un roman à l'autre les mêmes personnages, comme des comparses déjà connus. Rien ne nuit plus à la curiosité qui naît du nouveau et à ce charme de l'imprévu qui fait l'attrait du roman. On se retrouve à tout bout de champ en face des mêmes visages

Chez Proust, dit A.C., c'est dans Sésame et les lys qu'on trouve pour la première fois "rayon", dans les débuts de sa très longue première note, au sujet de l'unité rétrospective qui est comme ce rayon balzacien qui saisit l'ensemble de l'oeuvre. Proust soulève la question à propos de l'épigraphe que Ruskin a ajoutée après coup, empruntée au poète latin du II° siècle (post J.C.) Lucien : Vous aurez chacun un gâteau de sésame et dix livres. Proust écrit : Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières éditions de Sésame et les Lys, projette comme un rayon supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la conférence, mais illumine rétrospectivement tout ce qui a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de Sésame (Sésame des Mille-et-une-Nuits — la parole magique qui ouvre la porte de la caverne des voleurs, — étant l’allégorie de la lecture qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus précieuse sagesse des hommes : les livres), Ruskin s’est amusé à reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s’occuper des deux sens qu’il a ici (Sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur son sens original (la graine de sésame) et à l’embellir d’une citation de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin hausse ainsi d’un degré la signification symbolique de son titre puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà détourné de sa signification dans les Mille et une Nuits et qu’ainsi le sens qu’il a comme titre de la conférence de Ruskin est une allégorie d’allégorie. Cette citation pose nettement dès le début les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la sagesse, le mot magique d’Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où sera rappelée dans l’accord final la tonalité du début (sésame graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq, les deux autres étant ceux des Trésors des Rois pris dans le sens symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs différentes sortes de trésors, nouveau thème introduit vers la fin de la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. (...) Mais c’est le charme précisément de l’œuvre de Ruskin qu’il ait entre les idées d’un même livre, et entre les divers livres des liens qu’il ne montre pas, qu’il laisse à peine apparaître un instant et qu’il a d’ailleurs peut-être tissés après coup, mais jamais artificiels cependant puisqu’ils sont toujours tirés de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce qui assure à ces livres une unité plus réelle que l’unité de composition, généralement absente, il faut bien le dire. (...)  C’est son procédé. Il passe d’une idée à l’autre sans aucun ordre apparent. Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien qu’à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui, dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l’ensemble une sorte d’ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu’à cette apothéose finale. 

Proust, dit A.C., est très sensible à cette idée d'unité rétrospective, et ici, à la fantaisie apparente de la démarche de Ruskin obéissant en réalité à une sorte de plan secret qui à la fin, rétroactivement, aboutit à un ordre.  Sur ce phénomène d'unité rétrospective, d'unité de visison, il y a, dit A.C., dans La Prisonnière, l'expression d'une véritable théorie littéraire avec la notion de "phrase type", et le "rayon" est de cet ordre. 

Retour à Balzac. A.C. reprend Proust disant : Sainte-Beuve n'a absolument rien compris à ce fait de laisser le nom aux personnages, pour y adjoindre comme suite : C'est l'idée de génie de Balzac que Sainte-Beuve méconnaît là. Sans doute, pourra-t-on dire, il ne l'a pas eue tout de suite. Telle partie de ses grands cycles ne s'y est trouvée rattachée qu'après coup. Qu'importe? L'Enchantement du Vendredi Saint est un morceau que Wagner écrit avant de penser à faire Parsifal et qu'il y introduit ensuite. Mais les ajoutages, ces beautés rapportées, les rapports nouveaux aperçus brusquement par le génie entre les parties séparées de son oeuvre qui  se rejoignent, vivent et ne pourraient plus se séparer, ne sont-ce pas ses plus belles intuitions?

Et puis, il veut insister sur ceci, qu'il prend dans le Contre Sainte-Beuve et qu'il projette, et où, annonce-t-il, "le rayon revient" : La soeur de Balzac nous a raconté la joie qu'il éprouva le jour où il eut cette idée et je la trouve aussi grande ainsi que s'il l'avait eue avant de commencer son oeuvre. C'est un rayon qui a paru, qui est venu se poser à la fois sur diverses parties ternes jusque-là de sa création, les a unies, fait vivre, illuminées, mais ce rayon n'en est pas moins parti de sa pensée. Les autres critiques de Sainte-Beuve ne sont pas moins absurdes. On est, dit A.C., dans le Contre Sainte-Beuve, mais Proust écrit comme Sainte-Beuve, avec ce rayon qui part de la fin de l'oeuvre pour lui donner son unité. 

Evidemment, poursuit-il, quand Proust, dans Pastiches et Mélanges, pastiche Sainte-Beuve, il y a le "rayon". On est dans la critique du soi-disant roman de Flaubert sur l'Affaire Lemoine : L'auteur est le fils d'un homme bien regrettable que nous avons tous connu, professeur à l'Ecole de médecine de Rouen qui a laissé dans sa profession et dans sa province sa trace et son rayon, et plus loin dans le même pastiche: Sans remonter aux anciens (bien plus naturalistes que vous ne serez jamais, mais qui, sur le tableau découpé dans un cadre réel font toujours descendre à l'air libre et comme à ciel ouvert un rayon tout divin qui pose sa lumière au fronton et éclaire le contraste), sans remonter jusqu'à eux etc. 

Encore, dit A.C. un seul exemple de cette dette à l'égard de Sainte-Beuve, quand Proust évoque les rêves oubliés au réveil qui reviennent aléatoirement après coup, rétrospectivement : (...) les souvenirs des songes, mais si enténébrés que souvent nous ne les apercevons pour la première fois qu'en plein après-midi, quand le rayon d'une idée similaire vient fortuitement les frapper.

Beaucoup d'indices, ainsi et aussi, dit A.C., dans les diverses notes pour le Contre Sainte-Beuve, d'une certaine affection pour ce dernier et même, à propos de Baudelaire, dans le Cahier 7, une sorte de demi-éloge : Sainte-Beuve, qui du reste aimait donner des leçons de littérature à ses collègues de l'Académie comme il aimait donner des leçons de libéralisme à ses collègues du Sénat parce que, s'il restait de son milieu, il lui était très supérieur, et qu'il avait des velléités, des accès, des prurits d'art nouveau, d'anticléricalisme et de révolution, Sainte-Beuve parla en termes charmants et brefs des Fleurs du mal: "Ce petit pavillon que le poète s'est construit à l'extrémité du Kamtchatka littéraire, j'appelle cela la Folie Baudelaire" (toujours des mots, des mots que les hommes d'esprit peuvent citer en ricanant: il appelle cela la Folie baudelaire. Seulement le genre des causeurs qui citaient cela à dîner le pouvaient quand le mot était sur Chateaubriand ou sur Royer-Collard. Ils ne savaient pas qui était Baudelaire).

Vraiment demi, me semble-t-il, car si on élargit la citation que fait A.C. en amont et en aval, la tonalité me paraît plus  négative et le "charmants et brefs" plus teinté d'ironie contenue que d'éloge, surtout le "brefs".  Voici le texte plus en longueur : Une autre fois (et peut-être bien parce que Sainte-Beuve avait été publiquement attaqué par les amis de Baudelaire pour n'avoir pas eu le courage de témoigner pour lui en même temps que d'Aurevilly, etc., devant la cour d'assises) à propos des élections à l'Académie, Sainte-Beuve fit un article sur les diverses candidatures [en janvier 1862]. Baudelaire était candidat. Sainte-Beuve, qui du reste aimait donner des leçons de littérature à ses collègues de l'Académie comme il aimait donner des leçons de libéralisme à ses collègues du Sénat parce que, s'il restait de son milieu, il lui était très supérieur, et qu'il avait des velléités, des accès, des prurits d'art nouveau, d'anticléricalisme et de révolution, Sainte-Beuve parla en termes charmants et brefs des Fleurs du mal: "Ce petit pavillon que le poète s'est construit à l'extrémité du Kamtchatka littéraire, j'appelle cela la Folie Baudelaire" (toujours des mots, des mots que les hommes d'esprit peuvent citer en ricanant: il appelle cela la Folie baudelaire. Seulement le genre des causeurs qui citaient cela à dîner le pouvaient quand le mot était sur Chateaubriand ou sur Royer-Collard. Ils ne savaient pas qui était Baudelaire). Et il termina par ces mots inouïs: ce qui est certain, c'est que M. Baudelaire "gagne à être vu, que là où on s'attendait à voir entrer un homme étrange, excentrique, on se trouve en présence d'un candidat poli, respectueux, exemplaire, d'un gentil garçon, fin de langage et tout à fait classique dans les formes". Je ne peux pas croire qu'en écrivant les mots "gentil garçon, gagne à être connu, classique dans les formes", Sainte-Beuve n'ait pas cédé à cette hystérie du langage qui, par moments, lui faisait trouver un irrésistible plaisir à parler comme un bourgeois qui ne sait pas écrire, à dire de Madame Bovary: "Le début est finement touché."

Mais c'est toujours le même procédé: faire quelques éloges "d'ami" de Flaubert, des Goncourt, de Baudelaire, et dire que d'ailleurs ce sont dans le particulier les hommes les plus délicats, les amis les plus sûrs. Dans l'article rétrospectif sur Stendhal c'est encore la même chose ("plus sûr dans son procédé"). Et après avoir conseillé à Baudelaire  de retirer sa candidature, comme Baudelaire l'a écouté et a écrit sa lettre de désistement, Sainte-Beuve l'en félicite et le console de la façon suivante: "Quand on a lu (à la séance de l'Académie) votre dernière phrase de remerciements, conçue en termes si modestes et si polis, on a dit tout haut: Très bien. Ainsi vous avez laissé de vous une bonne impression. N'est-ce donc rien?" N'était-ce rien que d'avoir fait l'impression d'un homme modeste, d'un "gentil garçon", à M. de Sacy et à Viennet? N'était-ce rien de la part de Sainte-Beuve, grand ami de Baudelaire, que d'avoir donné des conseils à son avocat, à condition que son nom ne fût pas cité, d'avoir refusé tout article sur Les Fleurs du Mal, même sur les traductions de Poe, mais enfin d'avoir dit que la Folie Baudelaire, était un charmant pavillon, etc.? Sainte-Beuve trouvait que tout cela était beaucoup.

Ambiguité, malgré tout, concède A.C. en affichant un dernier extrait de Proust tiré d'une lettre de 1919 écrite à Paul Souday au sujet de la préface que lui, Proust, avait donnée à Jacques-Emile Blanche - qui était un ami de jeunesse (bien que son aîné de dix ans)  et qui avait peint son portrait en 1892 - pour son essai "Propos de peintre I: de David à Degas", premier volume d'une série qui sera poursuivie : Je ne dis pas que ses Lundis, pris isolément soient absolument faux, je ne doute pas que le comte Molé ou le chancelier Pasquier aient été des hommes de mérite, je pense qu'ils font moins honneur aux lettres françaises que Flaubert et Baudelaire. Je ne trouve pas que se tromper sur la valeur d'une oeuvre d'art soit toujours grave, mais Sainte-Beuve était critique et proclamait de plus à tout propos que le critique se révèle dans l'appréciation exacte des oeuvres contemporaines. Il est aisé de ne pas se tromper sur Virgile ou Racine, mais le livre qui vient de paraître etc.

Un coup d'oeil sur l'horloge conduit A.C. à s'en tenir là, promettant des ouvertures à suivre sur Mme de Villeparisis qui, dit-il, récupèrera toute cette ambiguité sur Sainte-Beuve. Nous n'en doutons pas.

Et je note qu'exceptionnellement, le traditionnel "Je vous remercie" est remplacé par un simple "Voilà".

CONTENTUne leçon exceptionnellement longue à "rédiger". J'ai trouvé Antoine Compagnon particulièrement allant, en forme, et je ne me suis pas un instant ennuyé à l'écouter. Mais un premier accès simplement "audio" était insuffisant. Son jeu entre ce qu'il cite et les commentaires dont il accompagne ou interrompt ses citations, sans l'image, est d'autant moins clair parfois que le ton, souvent gourmand, du commentaire ne tranche pas sur celui du passage lu. J'ai dû beaucoup reprendre à partir de la vidéo. Mais décidément, je me suis cette fois bien amusé. Un très bon point.  

Reste la question: pourquoi? Il m'a semblé qu'on s'était trouvé, beaucoup plus qu'à l'accoutumée, au plus près de Proust. Et on vient pour cela!

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18 mars 2019

SEMINAIRE n° 7 - Mardi 12 mars 2019

marcel proust questionnaire

Evelyne Bloch-Dano va (essayer de) traiter la question : Les questionnaires de Proust, genèse de la Recherche? 

Evelyne Bloch-DanoAgrégée de Lettres et licenciée d'anglais.

Auteur de Madame Proust, etc.

La voix est vive et agréable.

Il va s'agir d'articuler une présentation et une réflexion autour de trois "réponses" de Proust, à trois époques de sa vie (encore que ...) et à des questionnaires de personnalité dont la mode, venue d'Angleterre, sévissait à la fin du XIX° siècle.

 Les dates sont relativement certaines, et donc relativement incertaines. Celles fournies par Evelyne Bloch-Dano, à qui on fera confiance, ne coïncident pas exactement avec celles qui sont avancées sur internet. On a d'abord affaire, dans sa chronologie, à un Proust du 25 juin 1887 (là, validation sur le document ci-dessus), puis lors d'un deuxième jeu de réponses, à un Proust qu'elle pense pouvoir dire du 4 septembre 1887, enfin, lors d'un troisième exercice, à un Proust disons (dit-elle) de 1894. Elle s'appuie pour cette dernière datation sur la présence dans les réponses d'Emile Boutroux, professeur de philosophie à la Sorbonne, dont Proust a suivi les cours de licence entre décembre 1893 et l'été 1895.

Elle ne détaillera pas de façon exhaustive les différents questionnaires, ne procédant que par extraits en fonction de ses axes de réflexion. Sur internet, j'ai trouvé les questionnaires semble-t-il numéros 2 et 3 que je reproduits tels qu'ils y sont indiqués et lapidairement présentés, avec donc des nuances de dates par rapport à la présentation d'E. B-D.

Numéro 2  - Confessions - An album to record feelings & thoughts (Album anglais d'Antoinette Faure - Cet album fut retrouvé par André Berge, un des fils d'Antoinette Faure, qui publia pour la première fois en 1924 les pages remplies par Marcel Proust. André Berge rapporte que certaines pages comportent des dates qui s'échelonnent entre 1884 et 1887. André Berge, "Autour d'une trouvaille", Cahiers du Mois, n. 7, 1er décembre 1924, pp. 5-18.)

  • Your favourite virtue. - Toutes celles qui ne sont pas particulières à une secte, les universelles.
  • Your favourite qualities in a man. - L'intelligence, le sens moral.
  • Your favourite qualities in a woman. - La douceur, le naturel, l'intelligence.
  • Your favourite occupation. - La lecture, la rêverie, les vers, l'histoire, le théâtre.
  • Your chief characteristic. - .................
  • Your idea of happiness. - Vivre près de tous ceux que j'aime avec les charmes de la nature, une quantité de livres et de partitions, et pas loin un théâtre français.
  • Your idea of misery. - Etre séparé de maman.
  • Your favourite colour and flower. - Je les aime toutes, et pour les fleurs, je ne sais pas.
  • If not yourself, who would you be? - N'ayant pas à me poser la question, je préfère ne pas la résoudre. J'aurais cependant bien aimé être Pline le jeune.
  • Where would you like to live? - Au pays de l'idéal, ou plutôt de mon idéal.
  • Your favourite prose authors. - George Sand, Aug. Thierry.
  • Your favourite poets. - Musset.
  • Your favourite painters and composers. - Meissonnier, Mozart, Gounod.
  • Your favourite heroes in real life. - Un milieu entre Socrate, Périclès, Mahomet, Musset, Pline le Jeune, Aug. Thierry.
  • Your favourite heroines in real life. - Une femme de génie ayant l'existence d'une femme ordinaire.
  • Your favourite heroes in fiction. - Les héros romanesques poétiques, ceux qui sont un idéal plutôt qu'un modèle.
  • Your favourite heroines in fiction. - Celles qui sont plus que des femmes sans sortir de leur sexe, tout ce qui est tendre poétique, pur, beau dans tous les genres.
  • Your favourite food and drink. - ...........
  • Your favourite names. - ..................
  • Your pet aversion. - Les gens qui ne sentent pas ce qui est bien, qui ignorent les douceurs de l'affection.
  • What characters in history do you most dislike. - ...............
  • What is your present state of mind. - ..................
  • For what fault have you most toleration? - Pour la vie privée des génies.
  • Your favourite motto. - Une qui ne peut pas se résumer parce que sa plus simple expression est ce qu'[il y] a de beau, de bon, de grand dans la nature.

Numéro 3 - Les confidences de salon

"Marcel Proust par lui-même" (Ce titre est de la main de Marcel Proust. Proust a dû répondre à ce questionnaire à l'époque de son volontariat, ou quelque temps après. (Volontariat effectué du 15 novembre 1889 au 14 novembre 1890).

  • Le principal trait de mon caractère. - Le besoin d'être aimé et, pour préciser, le besoin d'être caressé et gâté bien plus que le besoin d'être admiré.
  • La qualité que je désire chez un homme. - Des charmes féminins.
  • La qualité que je désire chez une femme. - Des vertus d'homme et la franchise dans la camaraderie.
  • Ce que j'apprécie le plus chez mes amis. - D'être tendre pour moi, si leur personne est assez exquise pour donner un grand prix à leur tendresse.
  • Mon principal défaut. - Ne pas savoir, ne pas pouvoir "vouloir".
  • Mon occupation préférée. - Aimer.
  • Mon rêve de bonheur. - J'ai peur qu'il ne soit pas assez élevé, je n'ose pas le dire, j'ai peur de le détruire en le disant.
  • Quel serait mon plus grand malheur. - ne pas avoir connu ma mère ni ma grand-mère.
  • Ce que je voudrais être. - Moi, comme les gens que j'admire me voudraient.
  • Le pays où je désirerais vivre. - Celui où certaines choses que je voudrais se réaliseraient comme par un enchantement et où les tendresses seraient toujours partagées.
  • La couleur que je préfère. - La beauté n'est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie.
  • La fleur que j'aime. - La sienne- et après, toutes. L'oiseau que je préfère. - L'hirondelle.
  • Mes auteurs favoris en prose. - Aujourd'hui Anatole France et Pierre Loti.
  • Mes poètes préférés. - Baudelaire et Alfred de Vigny.
  • Mes héros dans la fiction. - Hamlet.
  • Mes héroïnes favorites dans la fiction. - Bérénice.
  • Mes compositeurs préférés. - Beethoven, Wagner, Schumann.
  • Mes peintres favoris. - Léonard de Vinci, Rembrandt.
  • Mes héros dans la vie réelle. - M. Darlu, M. Boutroux.
  • Mes héroïnes dans l'histoire. - Cléopâtre.
  • Mes noms favoris. - Je n'en ai qu'un à la fois.
  • Ce que je déteste par-dessus tout. - Ce qu'il y a de mal en moi.
  • Caractères historiques que je méprise le plus. - Je ne suis pas assez instruit.
  • Le fait militaire que j'admire le plus. - Mon volontariat !
  • La réforme que j'estime le plus. - ...................
  • Le don de la nature que je voudrais avoir. - La volonté, et des séductions.
  • Comment j'aimerais mourir. - Meilleur - et aimé.
  • État présent de mon esprit. - L'ennui d'avoir pensé à moi pour répondre à toutes ces questions.
  • Fautes qui m'inspirent le plus d'indulgence. - Celles que je comprends.
  • Ma devise. - J'aurais trop peur qu'elle ne me porte malheur.

E. B-D évoque les problèmes de santé de Proust qui expliquent qu'il ait redoublé la classe de seconde.

Elle projette deux photographies dues à Nadar, de 1887 (contemporaine des questionnaires 1 & 2) et 1892 (un peu antérieure au questionnaire 3) ...

Marcel_Proust_Nadar_27-03-1887               Proust-Paul-Nadar-1892

... ainsi que deux photos de classe du lycée Condorcet, l'une de l'année scolaire 1886-87 où Marcel est au premier rang, à gauche, l'autre, quand Marcel est en rhétorique, l'année suivante 1887-88, sur laquelle il est au troisième rang, à droite avec quelques commentaires sur son allure, le gamin replié sur lui-même de seconde ayant pris un peu d'assurance en un an, dit-elle.

    Condorcet-2de  Condorcet-Rhétorique-300x219

J'ai peu noté les commentaires proprement dits d'E. B-D. J'ai surtout relu, là, les deux questionnaires numéros 2 et 3 [Q2; Q3] fournis in extenso sur internet, et nombre de modifications dans les réponses m'y ont retenu. Dans ce qui suit, si j'ai gardé sous les yeux le peu que j'ai noté du séminaire et y fais référence, je ne saurais cacher que j'ai procédé à diverses interprétations / extensions personnelles  - dont on ne saurait accabler la conférencière -  de ce qui a été dit. 

L'intelligence et le sens moral, qualités préférées chez l'homme dans Q2 deviennent dans Q3, des charmes féminins. Et pour l'autre sexe, la douceur, le naturel et l'intelligence sont remplacés par des vertus d'homme et la franchise dans la camaraderie. La puberté et la (dés)orientation sexuelle sont passées par là ... La lecture, la rêverie, les vers, l'histoire, le théâtre, occupations favorites dans Q2, deviennent aimer dans Q3. On dirait que Proust se désintellectualise en même temps qu'il se sexualise. Il n'avait pas souhaité dans Q2 livrer son principal trait de caractère. Dans Q3 il développe : le besoin d'être aimé et, pour préciser, le besoin d'être caressé et gâté bien plus que le besoin d'être admiré. L'évolution est cohérente, cohérence renforcée par une autre réponse de Q3 (l'item: "Ce que j'apprécie le plus chez mes amis" n'était pas dans Q2): d'être tendre pour moi, si leur personne est assez exquise pour donner un grand prix à leur tendresse. Du coup, il n'ose pas dévoiler plus avant dans Q3 son "rêve de bonheur", qu'il avait caractérisé ainsi dans Q2 : Vivre près de tous ceux que j'aime avec les charmes de la nature, une quantité de livres et de partitions et pas loin d'un théâtre français. En répondant dans Q3: J'ai peur qu'il ne soit pas assez élevé , je n'ose pas le dire, j'ai peur de le détruire en le disant, il ouvre, il me semble, indiscutablement la porte à des fantasmes d'homosexualité honteuse.

Le plus grand malheur qui serait, dans Q2, être séparé de maman s'élargit dans Q3: ne pas avoir connu ma mère ni ma grand-mère. Mais il change aussi de sens. Le cordon ombilical de Q2 est rompu. Il s'agit, dan Q3  de la prise de conscience d'une qualité d'amour et de compréhension chez ces deux femmes dont il sait qu'il ne pouvait ni ne pourra en rencontrer l'équivalent ailleurs. 

J'ai noté qu'E. B-D s'est interrogée sur l'apparition de Pline le Jeune dans Q2 au titre éventuel, après hésitation, de "moi de substitution". Elle s'est tournée vers une lettre de Pline le Jeune à Tacite que l'on peut consulter ICI (aller à lettre XX), portant sur ce qu'il a vécu lors de l'éruption du Vésuve de 79. Elle en a retenu ceci : 

Ma mère me conjure, me presse, m'ordonne de me sauver, de quelque manière que ce soit; elle me remontre que cela est facile à mon âge, et que pour elle, chargée d'années et d'embonpoint, elle ne le pouvait faire; qu'elle mourrait contente, si elle n'était point cause de ma mort. Je lui déclare qu'il n'y avait point de salut pour moi sans elle; je lui prends la main, et je la force de m'accompagner: elle le fait avec peine et se reproche de me retarder. 

Faut-il trouver là , dit-elle, une projection de l'amour de Proust pour sa mère débouchant sur une pulsion de protection doublée d'égoïsme ("Comment vivre sans elle?") qui le rapprocherait de l'épistolier latin?

Dans Q3, le "moi de substitution" est devenu : Moi, comme les gens que j'admire me voudraient. Période tâtonnante de construction d'un moi encore très fragile où le souci de ne pas décevoir a pris le pas sur le reste.

Si dans Q2, Proust souhaiterait vivre au pays de l'idéal, ou plutôt de mon idéal, ce qui livre peu d'information, la formulation de Q3 : [un pays] où certaines choses que je voudrais se réaliseraient comme par enchantement et où les tendresses seraient toujours partagées, me paraît de nouveau fortement renvoyer à une homosexualité dont il est en train de  comprendre l'étendue et le poids social.

Je laisse les couleurs et les fleurs de Q3, même si la réponse, concernant la fleur préférée: la sienne et après toutes les autres, est une indiscutable trouvaille poétique et amoureuse qui par ailleurs présente l'avantage, cette fois, de ne rien trahir, alors que la même réponse en anglais aurait mis Proust le dos au mur puisque la fleur de l'ami aurait imposé his quand la fleur de l'amie appelait hers. E. B-D a aimé je crois la réponse "couleur" : La beauté n'est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie, dont elle a tiré une conclusion que j'ai oubliée, le goût peut-être pour les approches globales (?), non, je ne sais plus. En Q2, l'approche était plus enfantine, les couleurs, je les aime toutes et pour les fleurs, je ne sais pas

Sur les auteurs favoris, on passe, de Q2 à Q3, en prose, de George Sand et Augustin Thierry à Anatole France et Pierre Loti; en poésie, de Musset, à Baudelaire et Alfred de Vigny. Dans Q2, nous avons affaire à un élève sorti de la classe de seconde, il pourrait être intéressant de connaître les auteurs du programme en se demandant s'il n'y a pas seulement là une imprégnation scolaire. Dans une étude de Nathalie Denizot, maîtresse de conférences-hdr à l’Université de Cergy-Pontoise, que l'on peut lire ICI ("George Sand, un classique scolaire?"), on apprend qu'il faut attendre les réformes républicaines des années 1880-1890 pour que les programmes et les manuels de morceaux choisis fassent entrer les romanciers français dans les corpus scolaires, et bien timidement d’abord tant le genre romanesque est encore en quête de légitimité. Dans ce contexte d’ouverture des corpus scolaires à des auteurs jusque-là ignorés voire méprisés, George Sand occupe tout d’abord une place de choix : chez Marcou par exemple, auteur de plusieurs volumes de morceaux choisis maintes fois remaniés, réédités et réimprimés jusque dans les années 1920 , George Sand est présente dès les années 1880 avec plus d’extraits que Balzac, Hugo ou Mérimée, pour ne citer que ses contemporains. Alors ? Evelyne B-D a noté cette présence scolaire de Sand lors de son échange final avec Antoine Compagnon mais sans en tirer les conséquences que je suggère.  

Aucun lycéen, aujourd'hui ne sait qui est Augustin Thierry. Laissons à l'oubli ce pourtant notable historien du XIX° siècle qui avait affirmé à Chateaubriand que la source de sa vocation avait été la lecture des Martyrs. Compagnon rappellera dans l'échange final que, disparu de Q3, il réapparaît dans Sodome et Gomorrhe: [Ma mère] se rappelait qu'à Combray, tandis qu'avant de partir marcher du côté de Méséglise je lisais Augustin Thierry, ma grand-mère, contente de mes lectures, de mes promenades, s'indignait pourtant de voir celui dont le nom restait attaché à cet hémistiche : "Puis règne Mérovée" appelé Merowig, refusait de dire Carolingiens pour les Carlovingiens, auxquels elle restait fidèle

L'anecdote me reste un peu obscure d'ailleurs dans la structure de la phrase. Dans un article de 2008 des Cahiers de Narratologie, "Du drame à la tragédie : l’évolution de la conception de l’histoire chez Augustin Thierry",  Paule Petitier (Université Paris 7 - Diderot) écrit : Bien qu’il ait lutté pour restituer leur graphie germanique aux noms des Francs conquérants de la Gaule, hérissant de consonnes barbares les trop familiers « Clovis » et « Mérovée », Augustin Thierry écrit dans une langue classique et élégante, sobre mais non dépourvue de noblesse. Merowig est sans conteste, sur le témoignage de Paule Petitier, de Thierry. La phrase de Proust fait donc de la grand-mère une adepte de {Mérovée, Carlovingiens}, contre un Augustin Thierry introducteur de {Merowig, Carolingiens}. Carlovingiens est par ailleurs attesté comme désignation dominante jusqu'à la fin du XIX° siècle. Mais la grammaire de la phrase me dérange. "Appelé Merowig", c'est : appelé par Thierry. D'où vient alors ce "Puis règne Mérovée"? J'aurais compris "Puis règne Merowig", pour elle Mérovée. Allons jusqu'au bout, réécrivant le tout, j'aurais mieux compris ... ce que je crois comprendre ainsi:  (...) ma grand-mère, contente de mes lectures, de mes promenades, s'indignait pourtant de voir  le nom qui restait attaché à cet hémistiche : "Puis règne Merowig", pour elle  Mérovée, et refusait de dire Carolingiens pour les Carlovingiens, auxquels elle restait fidèle. Mais, sous réserve qu'on l'ait compris, on ne corrige quoi qu'il en soit pas Proust ...  

Anatole France et Pierre Loti prenant le dessus auprès de l'étudiant en Sorbonne peuvent renvoyer à la même question de présence scolaire que George Sand. Mais là, je pense que la réponse serait à coup sûr négative. Quoi qu'il en soit, en "internetisant" ces deux noms, j'ai trouvé quelque chose de doublement amusant. Tout d'abord ceci que sur l'alors récente production de Pierre Loti, Le livre de la pitié et de la mort, Anatole France avait donné à l'hebdomadaire "L'Univers illustré", dans son numéro du 8 août 1891, un long et très élogieux billet critique (à lire ICI) qu'il ne me paraît pas exclu que le Proust de vingt ans ait lu. Et ensuite cette surprise, ce clin d'oeil, que dans le corps de cet article, on rencontre par coïncidence une remarque acide d'Anatole France sur Pline le Jeune: Nous vivons trop dans les livres et pas assez dans la nature, et nous ressemblons à ce sot de Pline le Jeune qui étudiait un orateur grec pendant que sous ses yeux le Vésuve engloutissait cinq villes dans la cendre.

En poésie, le lycéen qui privilégiait Musset est devenu un étudiant plus sensible à Baudelaire, passion que Proust maintiendra tout du long, et Alfred de Vigny, à la notoriété, contrairement aux deux précédents, aujourd'hui notoirement discrète, sauf peut-être, incontournable,  "La mort du loup" (Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse). 

D'Hamlet (Q3: Mes héros dans la fiction), Evelyne B-D dira qu'il ne l'étonne pas, corrélant par son "To or not to be", la réponse, un peu plus haut: Ne pas savoir, ne pas pouvoir "vouloir", à la question : Mon principal défaut. A la question du même Q3: Le don de la nature que je voudrais avoir, Proust a d'ailleurs répondu, ce qui corrobore: la volonté, ajoutant, et des séductions ce qui, là, va dans le sens de ses diverses attentes affectives déjà soulignées. En Q2, la réponse avait été :  Les héros romanesques, poétiques, ceux qui sont un idéal plutôt qu'un modèle. Il n'y avait pas encore d'introspection, on gardait un pied dans le rêve. Pour les héroïnes, dans Q2, Proust lycéen confirme son choix d'alors d'une féminité assez convenue mais à laquelle subliminalement, je pense, l'intelligence, qu'il avait citée précédemment, apporte une dimension très supplémentaire : Celles qui sont plus que des femmes sans sortir de leur sexe, tout ce qui est tendre, poétique, pur, beau dans tous les genres. Il ne me semble pas impossible de voir là la prégnance de la mère ... qui disparaît dans la réponse lapidaire de Q3 : Bérénice. Pourquoi Bérénice? Il a lu Racine.  Et pourquoi pas à cause de Titus, de l'amour déchiré et déchirant et asymétrique, car c'est elle qui est abandonnée. Et le Marcel de vingt ans a commencé à expérimenter les tourmentes amoureuses et (Titus!) honteusement orientées.   

IRL ("in real life", comme disent les jeunes geeks d'aujourd'hui), la préférence de Marcel dans Q2 va à une femme de génie ayant l'existence d'une femme ordinaire. Là encore, n'y a-t-il pas la mère, née Jeanne Weil, femme intelligente, cultivée, pianiste, grande lectrice, qui sait le latin, parle l'anglais et l'allemand, et qui, néanmoins, vit l'existence d'une bourgeoise tournée vers ses enfants, à l'ombre de la réussite sociale de son grand médecin de mari? A la même question, dans Q3, il répondra (il est vrai qu'il y a un léger glissement dans la formulation,  "l'Histoire" a remplacé comme contexte questionneur "la vie réelle"): Cléopâtre. Choix extrêmement curieux qui me laisse perplexe. 

Mais, retour à l'intelligence. Evelyne B-D a retenu, elle, dans les réponses à Q2, les deux prises de position en faveur de l'intelligence comme qualité première, tant chez les hommes que chez les femmes, de la part d'un adolescent qui deviendra l'auteur de cette affirmation du "Contre Sainte-Beuve" toujours citée : Chaque jour, j'attache moins de prix à l'intelligence. Elle y voit le recours d'un jeune garçon conscient de son excessive émotivité  et qui attend de la rationalité la possibilité de l'endiguer, de lutter contre son irrépressible et handicapante sentimentalité. A étendre la citation du "Contre Sainte-Beuve", on voit combien les années passant et la réflexion prenant une tout autre ampleur, l'intelligence est apparue à Proust comme un obstacle à la compréhension de certains phénomènes, en particulier sur les chemins du moi et de la mémoire : 

Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions, c’est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art. Ce que l’intelligence nous rend sous le nom de passé n’est pas lui. En réalité, comme il arrive pour les âmes des trépassés dans certaines légendes populaires, chaque heure de notre vie, aussitôt morte, s’incarne et se cache en quelque objet matériel. Elle y reste captive, à jamais captive, à moins que nous ne rencontrions l’objet. A travers lui nous la reconnaissons, nous l’appelons, et elle est délivrée. L’objet où elle se cache – ou la sensation, puisque tout objet par rapport à nous est sensation -, nous pouvons très bien ne le rencontrer jamais. Et c’est ainsi qu’il y a des heures de notre vie qui ne ressusciteront jamais.

L'intelligence analytique ne lui convient pas, du moins il l'affirme, alors qu'il analyse lui même à tout va. Dans "La Revue Blanche" datée du 15 juillet 1896, Proust publie un article, "Contre l'obscurité", que l'on trouve à cette adresse: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15532c/f70.image (faire un copié-collé). Il s'y élève contre l'obscurité érigée en système d'une certaine littérature contemporaine (et sauf erreur s'attaque aux poètes symbolistes) qui ne touche pas mais exige des explications de textes. Evelyne B-D retient : Ils oublient (...) que si le littérateur et le poète peuvent aller en effet aussi profond dans la réalité des choses que le métaphysicien même, c'est par un autre chemin, et que l'aide du raisonnement, loin de le fortifier, paralyse l'élan du sentiment qui seul peut les porter au coeur du monde.

En 1921, Proust a un échange avec le journaliste André Lang qui veut mener une enquête sur les écoles littéraires et la reconnaissance du génie. Proust décline une interview et demande à André Lang de lui poser par écrit sa question, semble-t-il: "Y a-t-il encore des écoles littéraires ?" Lui répondant, il consacrera la plus grande partie de sa lettre à une autre question sur le roman d'analyse et le roman d'aventures et son texte paraîtra le 26 février 1922 dans Les Annales politiques et littéraires (Correspondance, t. XX, p. 496). Sa position : L'expression roman d'analyse ne me plaît pas beaucoup. Elle a pris le sens d'étude au microscope, mot qui lui-même est faussé dans la langue commune, les infiniment petits n'étant pas du tout – la médecine le montre – dénués d'importance. Pour ma part, mon instrument préféré de travail est plutôt le télescope que le microscope. Evelyne B-D a isolé ceci : Pour dire un dernier mot du roman dit d'analyse, ce ne doit être nullement un roman de l'intelligence pure, selon moi. Il s'agit de tirer hors de l'inconscient, pour la faire entrer dans le domaine de l'intelligence, mais en tâchant de lui garder sa vie, de ne pas la mutiler, de lui faire subir le moins de déperdition possible, une réalité que la seule lumière de l'intelligence suffirait à détruire, semble-t-il

Il y a, dans cette lettre de Proust, quelques notations sur Baudelaire : J'aime à redire que le poète condamné Baudelaire fut le plus racinien des poètes. Sans doute l'un des deux poètes – c'est Racine que je veux dire - est plus immoral que l'autre. Mais le style est le même. Bien entendu, ne devant rien à personne, leur apport diffère, plus important chez Racine en ce qui touche l'accumulation des vérités psychologiques, chez Baudelaire en ce qui concerne les lois de la réminiscence. Au passage, "Racine plus immoral que Baudelaire" : provocation ou sincérité? Toujours est-il que de là, on peut revenir aux questionnaires. A la question : For what fault have you most toleration (formulation Q2) / Fautes qui m'inspirent le plus de tolérance (formulation Q3) , Proust a successivement répondu : Pour la vie privée des génies / Celles que je comprends. C'est à propos de la première réponse qu' E. B-D évoque Baudelaire, que Proust admirait dans ses oeuvres qui le mettaient en quelque sorte au-dessus de son comportement. Pourtant, Baudelaire n'apparaît pas dans Q2, seulement dans Q3 où la réponse, à la fois plus générale et plus ambiguë peut évidemment inclure en quelque sorte la première, mais où aussi "comprendre" pourrait se lire, à la lettre, "cum-prehendere", prendre avec (moi), bref, les miennes. Et si, mélangeant les deux, on avançait que Proust avait eu l'intuition d'être un génie et se pardonnait pour cela sa vie privée? Hum ...

Evelyne B-D a donné la version, impressionnante de profondeur lucide, de Daniel Halévy dans son "Journal", en date du 14 juin 1888: Prenons Proust, doué comme personne, le voilà qui se surmène. Faible, jeune, il coït, il se masturbe, il pédéraste peut-être! Il montrera peut-être dans sa vie des éclairs de génie perdus. Et l'on déplorera sa vie de Bohème, et l'on pleurera ce qu'il aurait pu être. Idiotie! S'il n'eut fait tout cela, il n'eut plus été lui-même. Le génie est un produit du caractère et le caractère gouverne la vie. Admettez un Proust de vie exemplaire. Il n'eut rien été. Tel il est créé, tel il doit vivre. Ou, avec ses vilains côtés, il perdra ce qu'il a de grand

Evelyne B-D s'est amusée, dans Q2 de la réponse : Un milieu entre Socrate, Périclès, Mahomet, Musset, Pline le Jeune, Augustin Thierry, à la question: "Your favorite heroes in real life", qui, reformulée "Mes héros dans la vie réelle" dans Q3, appellera plus banalement pour réponse: M. Darlu, M. Boutroux, les professeurs de philosophie de Marcel à Condorcet puis à la Sorbonne. Indiscutablement, faire dans le premier cas une moyenne paraît bien acrobatique; on peut raisonnablement voir là, simplement, les rencontres scolaires au fil des éléments des programmes d'un lycéen attentif et curieux. Dans le second cas, il est assez clair que la magie du verbe (magistral) aura joué son rôle.

Concernant la peinture, Ernest Meissonier, peintre favori dans Q2, sera oublié (ce à quoi la postérité applaudira) dans Q3 au profit très "esthétiquement correct" de Vinci et Rembrandt. En musique, Mozart et Gounod (Q2) céderont la place à Beethoven, Wagner et Schumann (Q3). Peu à dire, sinon, me semble-t-il un approfondissement (j'exclus de ce jugement Wagner, que je ne connais pas assez pour aller au-delà d'un premier contact négatif avec la Tétralogie).

Comment j'aimerais mourir [dans Q3] : Meilleur et aimé. Il me semble que ce peut être un bon "mot de la fin", résumant bien ce qu'on devine d'un jeune homme conscient de pulsions qu'il réprouve (car je doute que "meilleur" s'adresse à autre chose) et éperdument avide d'affection.

Evelyne B-D, elle, clôt son intervention sur la réponse de Proust, dans le premier questionnaire, ce Q1 que je n'ai pas trouvé (mal cherché?), à la question qui termine aussi les deux autres : "Ma devise". Dans Q2, il dira : Une qui ne peut pas se résumer parce que sa plus simple expression est ce qu'il y a de beau, de bon, de grand dans la nature; et dans Q3: J'aurais trop peur qu'elle ne me porte malheur. Mais dans Q1, donc, et c'est ce que retient E. B-D, Proust répond : Amour et doute.  

"Il me semble", dit-elle, "que la réponse est là", la réponse à la question: "Est-ce que Proust est déjà dans Marcel?" Je crois qu'il faudrait nuancer en distinguant: Proust, assurément, mais chaque adolescent ne porte-t-il pas en lui l'adulte en devenir? Oui, Proust, assurément, la Recherche, non. 

Je ne suis pas bien certain que l'exposé d'E. B-D puisse s'analyser vraiment comme l'exploitation des questionnaires en tant que tremplin vers la compréhension rédactionnelle de la Recherche. On ne peut pas déchiffrer les prolégomènes d'un tel ouvrage dans des élans introspectifs antérieurs de vingt ans ou plus sans faire en réalité de la surinterprétation rétroactive. Les questionnaires sont amusants parce que c'est Marcel Proust qui y a répondu, et je me suis amusé moi aussi à rajouter mes élucubrations aux remarques de la séminariste que j'avais relevées, mais je ne crois pas qu'on puisse aller au-delà.  

A.C. d'ailleurs n'insiste en rien dans cette direction, échangeant aimablement sur le côté plaisant de cette lecture des questionnaires et enrichissant son propos de remarques annexes, les mettant en parallèle avec ces "albums sentimentaux" (Albums amicorum) dont il avait parlé dans ses leçons de 2016 sur les Chiffonniers (cf. ICI), recueils de citations, maximes ou sentences accompagnés de témoignages d'amitié en vogue aux XVI° et XVII° siècles et à la mode jusqu'à la fin du XVIII° .  Il digresse sur la quatrième de couverture de l'album d'Antoinette Faure (Q2), où la fillette de treize ans se désigne elle-même comme "Antoinette Félix-Faure", s'étonnant de ce trait d'union prémonitoire des hautes fonctions de celui qui n'est encore qu'un politique relativement modeste, rappelant que Proust dira du trait d'union qu'il est "la particule de la bourgeoisie" [par parenthèse, je n'ai pas trouvé la référence proustienne, mais bien l'expression "ce trait d'union qui est la particule des bourgeois" dans Mélancoline, un livre de Paulette Houdyer, décédée en juillet 2018, femme de lettres sarthoise surtout connue semble-t-il comme spécialiste de l'Affaire Papin ( les deux soeurs, employées de maison, meurtrières en 1933 de leurs patrons (cf. le film de Claude Chabrol, La Cérémonie)) et lauréate de l'Académie Française en 1978 pour L'Affaire Caillaux ou Ainsi finit la Belle Epoque.], et daubant discrètement sur la mort de son père dans les bras de Marguerite Steinheil - la mort glorieuse de son père - ce qui lui vaudra une sorte de rappel à l'ordre souriant d'Evelyne B-D, navrée de ce qu'on réduise toujours un homme aussi intéressant à ce seul épisode de sa vie. Peut-être pour se rattraper, A.C.  fait l'éloge du style épistolaire de Félix Faure, qui avait quitté l'école à 14 ou 15 ans pour devenir apprenti, et profite de l'occasion pour décocher une flèche aux résultats de l'enseignement actuel tels qu'un agrégé d'aujourd'hui serait incapable de pratiquer le français au niveau de ce simple titulaire du Certificat d'études. 

Ce mot de la fin affligeant car assurément moins caricatural qu'il ne semble clora ce compte-rendu peu fidèle à la vive et agréable à suivre intervention d'Evelyne Bloch-Dano. 

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15 mars 2019

LEÇON N° 8 - Mardi 12/3/2019

AIMER SAINTE-BEUVE ....           Et Sainte-Beuve, qui aima-t-il? Adèle Foucher, épouse Hugo, certainement ....

                         Livre_d'amour_-_[par_Sainte-Beuve]_Sainte-Beuve_Charles-Augustin_bpt6k63635660                                        Le livre d'amour de Sainte-Beuve, est accessible sur le site Gallica (ICI).

J'en ignorais tout. Compilation des vers passionnés inspirés par Adèle, il se déploie sur plus de cent pièces rimées. Le scandale, dit A.C., qui s'était levé dans les années 1840, lorsque Sainte-Beuve avait envisagé de le publier, l'avait fait en quelque sorte disparaître. Republié en 1904 par le dernier secrétaire du grand homme, Jules Troubat, ce Livre d'amour explicite une passion inattendue, attentatoire à la figure de Victor Hugo et mise sur la place publique  - lors de l'essai de 1847  - tandis que la liaison du poète avec Juliette Drouet, sa maîtresse officielle, durait déjà depuis presque dix ans. Une passion inattendue commencée en 1830 et terminée en 1837. Je savais un peu de cette affaire, comme tout le monde, avec le soufre (et sans doute la souffrance) de la malformation sexuelle de Sainte-Beuve, un hypospadias, auquel Adèle, finalement, devait un peu de repos, en contrepartie de la frénésie priapique de Victor à qui, prenant acte de cinq grossesses en huit ans, elle avait décidé de se refuser. Je savais un peu. J'ignorais les vers. Ils ne sont pas mauvais, il me semble.

                 Livre_d'amour- tab

L'affaire tient de fait assez peu de place dans cette leçon de reprise, après les congés de février, et c'est moi qui, surpris, souligne. 

Comme Antoine Compagnon souligne, lui, combien, reprenant le carnet 1 de Proust, datant de 1908, où se trouvent ses notes sur Sainte-Beuve, il a redécouvert ou plutôt découvert qu'il avait eu tendance jusque-là à méjuger le réel intérêt du premier pour le second.

En tout cas, il va reprendre les quatre notes infrapaginales que Proust a insérées dans sa préface à Sésame et les lys, ce Sur la lecture déjà discuté tant par lui-même que par Donatien Grau, ce qui ne va pas aller sans redites. A.C. s'essaie, ici, à un classement typé, renvoyant chaque note à une position ou à une analyse/auto-analyse précise de Proust.

La première note a trait à la mélancolie de l'imparfait dans les romans : 

J’avoue que certain emploi de l’imparfait de l’indicatif – de ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose d’éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il retrace nos actions, les frappe d’illusion, les anéantit dans le passé sans nous laisser comme le parfait la consolation de l’activité – est resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses. Aujourd’hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort avec calme ; il me suffit d’ouvrir un volume des Lundis de Sainte-Beuve et d’y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s’agit de Mme d’Albany) : « Rien ne rappelait en elle à cette époque... C’était une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait perdu, etc. » pour me sentir envahi aussitôt par la plus profonde mélancolie. – Dans les romans, l’intention de faire de la peine est si visible chez l’auteur qu’on se raidit un peu plus. 

Au-delà de ce qui est ici écrit, A.C. avance que le couple que forma la Comtesse d'Albany avec le peintre montpelliérain François-Xavier Fabre rappelait à Proust celui que formaient Emile et Geneviève Straus, veuve Bizet, dont il était proche. Sur la Comtesse elle-même, les informations fournies ont dupliqué celles de la notice wikipédia dont je recopie l'essentiel:

comtesse-dalbany

Louise de Stolberg, comtesse d'Albany,  née en 1752, épousa à 20 ans Charles Edouard Stuart, prétendant malheureux aux trônes d'Angleterre et d'Ecosse qui avait pris le titre de comte d'Albany. Humilié par ses échecs, le prince devait sombrer dans l'alcool et sa jeune épouse le quitter après huit années de vie commune. Elle vécut ensuite avec le poète italien Vittorio Alfieri, à qui sa beauté et son esprit avaient inspiré la plus vive passion, et qu'elle épousa, dit-on, secrètement après la mort du comte d'Albany, en 1788. Alfieri étant mort en 1803, la comtesse resta à Florence où elle se rapprocha du peintre François-Xavier Fabre, ami du couple et de quatorze ans son cadet (auteur par ailleurs de portraits tant de la comtesse (ci-contre) que d'Alfieri) et où elle mourut en 1824.

Proust, citant Lamartine, renvoie aux lignes écrites par celui-ci (in Souvenirs et portraits) après son passage à Florence en 1810 : Rien ne rappelait en elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie - la veuve de Charles Edouard et d'Alfieri avait alors 57 ans - ni la reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'était une petite femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids, avait perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un accueil, sa physionomie une intelligence et une grâce d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de naturel en sa personne.

Deuxième note [qui succède à un paragraphe débutant ainsi : "On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade, sans qu’aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlisé dans une sorte d’impossibilité de vouloir (...)"]:

Je la sens [cette disposition] en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit : « Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien davantage... et des œuvres plus durables. » Notez que l’impuissant prétend toujours qu’il ne l’est pas. Fontanes dit: "Je perds mon temps s'il faut les croire / Eux seuls du siècle ont les honneurs" ... et assure qu'il travaille beaucoup. Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique.  Aucun homme de son temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe et l'imagination du poète. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi remarquables talents, en ait attiré si peu; le grand défaut de son caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul. Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités, etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se libérer. 

Proust se sentait concerné, se percevant lui-même comme handicapé par une forme d'inaptitude aux accomplissements. Cette citation de Sainte-Beuve, il la prend dans le cours de ce dernier sur "Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire", qu'il a lu et relu.

Fontanes

Je ne connais à peu près rien des travaux écrits de Louis de Fontanes, mais il est amusant de se remettre en mémoire un parcours de réussite sociale assez exceptionnel et de lire ici, à travers un jugement littéraire, que son bénéficiaire est présenté comme le prototype du génie stérile, un "génie stérile" qui, fait Grand maître de l'Université en 1808 par Napoléon, va créer les lycées, puis, aidé certes de quelques autres, mais quand même,  réorganiser entièrement le système scolaire français, depuis les classes primaires jusqu'à l'Université, introduisant  les divisions modernes des études, veillant à la qualité des programmes et de l'enseignement, créant l' IGEN (le corps de l'Inspection Générale de l'Education Nationale) et mettant des hommes compétents à la tête des divers services de l'Instruction.

Il n'en demeure pas moins qu'en 1838, dans la Revue des Deux-Mondes, tome XVI, consultable ICI, Sainte-Beuve a brossé en deux longs articles (première partie, puis deuxième partie) un tableau de Fontanes qui, en survolant le texte, je l'avoue, m'a semblé tout à fait élogieux. 

Troisième note :  

Je n’ai pas besoin de dire qu’il serait inutile de chercher ce couvent près d’Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination. Il m’a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve : « Il (Sainte-Beuve) s’avisa un jour, pendant qu’il était à Liège, de prendre langue avec la petite église d’Utrecht. C’était un peu tard, mais Utrecht était bien loin de Paris et je ne sais pas si Volupté aurait suffi à lui ouvrir à deux battants les archives d’Amersfoort. J’en doute un peu, car même après les deux premiers volumes de son Port-Royal, le pieux savant qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec peine du bon M. Karsten la permission d’entre-bâiller certains cartons... Ouvrez la deuxième édition de Port-Royal et vous verrez la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten » (Léon Séché, Sainte-Beuve, tome I, pages 229 et suivantes). Quant aux détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c’est bien telle que je l’ai vue que j’ai décrit Dordrecht. Ce n’est pas en allant à Utrecht, mais à Vollendam, que j’ai voyagé en coche d’eau, entre les roseaux. Le canal que j’ai placé à Utrecht est à Delft. J’ai vu à l’hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d’un ordre venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que dans le Roger van der Weyden, mais que dans d’autres tableaux vus en Hollande. 

Cette note a déjà été longuement discutée lors des séances précédentes. Elle répond au jugement négatif que porte Proust sur l'archive, dans laquelle se conforte  pour lui la paresse intellectuelle du philologue qui, amateur de vérité "positive", passe à côté de l'essentiel, et abandonne,  au profit des  écrits à la recherche desquels il part, tout travail exigeant de réflexion personnelle.  

Quatrième note

C’est pour cela sans doute que souvent, quand un grand écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu’on donne d’ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple les Lundis de Sainte-Beuve et la Vie littéraire d’Anatole France. Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains, on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de son temps. Et qu’on n’objecte pas qu’il était aveuglé par des haines personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les procédés délicats de l’homme, comme s’il n’y avait rien d’autre de favorable à en dire ! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la clairvoyance, à la prescience. « Tout le monde est fort, dit-il, dans Chateaubriand et son groupe littéraire, à prononcer sur Racine et Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public. Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique. Combien peu le possèdent. » 

Proust, dit A.C. , revient sans cesse à cette idée de la méconnaissance qu'ont les critiques de la littérature contemporaine. Il s'amuse à faire des catalogues avec les aveuglements des écrivains sur des gens qu'ils côtoient. Ils ignorent que le moi profond est la source de l'oeuvre et sottement la rabattent sur le moi social. 

Enfin, comme il en est du pastis chez Pagnol, les quatre notes annoncées se numérotent de 1 à 5 et voici la cinquième, extraite cette fois du corps de la traduction et non plus de la préface : Chez Sainte-Beuve, le perpétuel déraillement de l'expression, qui sort à tout moment de la voie directe et de l'acception courante, est charmant, mais donne tout de suite la mesure - si étendue d'ailleurs qu'elle soit - d'un talent malgré tout de second ordre. La citation est courte, mais la note est en fait très importante et tourne autour du bon usage de l'érudition chez les écrivains, citant celle, immense, de Victor Hugo et soulignant combien ce dernier savait en obtenir le meilleur sans en être l'esclave (on peut la lire ICI; c'est la note [56] qui s'étale sur les pages 26 à 30 auxquelles on se reportera directement; le jugement sur Sainte-Beuve est au bas de la page 26). De cette incidente sur Sainte-Beuve, A.C. veut retenir le "charmant" pour conforter chez Proust un "Aimer Sainte-Beuve" qui lui semble, au-delà du clin d'oeil renvoyant à l'usage itératif de l'expression dans l'Aimer Molière des Nouveaux lundis (que l'on peut lire par exemple ICI), signer une réelle forme de tendresse proustienne pour le grand aîné. 

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01 mars 2019

**CONGÉS **

                           

J'avais mal regardé, ces temps-ci c'est relâche.

Je guettais sottement du cours la vidéo.

Rien. Renseignements pris: suspension de la tâche.

Jusques au douze mars, on replie les tréteaux.

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