De Ronsard à Bulwer-Lytton, on s'occupe beaucoup de plume et d'épée.

J'ai relevé quelques têtes de chapitre. La leçon se déroule, sans aspérités, pas grand chose à dire. As usual . Des noms passent. J'ai cherché sur le Net quelques précisions. A.C. a multiplié les références autour de cette image récurrente de la plume comme arme, admettant qu'il n'en finirait pas d'égrener des variantes.

Il donne en fin de leçon un coup de projecteur sur l'image de la lame de Tolède, expression introduite dans Hernani et qui a fait florès au point qu'Hugo, en 1867, envisageait de remanier le vers coupable tant il s'irritait de le voir galvaudé:

Ecuyers! Ecuyers! A mon aide!

Ma hache, mon poignard, ma dague de Tolède!

On finira le cours sur une lithographie du caricaturiste Granville, la plume alors remplacée par le crayon. Le dessinateur est importuné par des mouches policières.

 

Granville-Mouches policières

Sinon, sans assurer de transition entre les thèmes, voici quelques aspects du cours **********************************************************************

-     DANS Continuation (1563) du Discours des Misères de ce temps, 

(Poème dédié à Catherine de Médicis), Ronsard écrit pour commencer:

Madame, je serois ou du plomb ou du bois, 
Si moy que la nature a fait naistre François 
Aux siecles advenir je ne contois la peine, 
Et l’extreme malheur dont nostre France est pleine.

Je veux maugré les ans au monde publier, 
D’une plume de fer sur un papier d’acier, 
Que ses propres enfans l’ont prise et devestue, 
Et jusques à la mort vilainement batue.

(…)

-      DANS Richelieu ou La Conspiration (1839)- Pièce d'Edward Bulwer-Lytton:

Beneath the rule of men entirely great
The pen is mightier than the sword.

Qu'on pourrait traduire (?) par:

Entre les mains des hommes de génie

Sur l'épée, la plume l'emporte.

La sentence n'est pas nouvelle. On la prête déjà à un sage assyrien-araméen du VII° siècle av.  J.C., Ahiqar (dont l'historicité demeure incertaine) et elle se rencontrerait chez Euripide. Mais enfin, c'est Bulwer-Lytton qui lui donne la célébrité. En 1870, le critique littéraire Edward Sherman Gould écrit : "Bulwer a eu la chance de faire ce que peu d'homme peuvent espérer : il a énoncé une formule qui traversera probablement les âges".

-      DANS SES Morceaux choisis des classiques français du XVIIe siècle, Napoléon Maurice Bernardin fournit quelques éléments sur la Querelle du Cid où Georges de Scudéry s'opposa violemment à Corneille.

Dans ses Obervations sur le Cid (1637), Scudéry annonçait :

Je prétends donc prouver, contre cette pièce du Cid :

Que le sujet n'en vaut rien du tout

Qu'il choque les principales règles du poème dramatique

Qu'il manque de jugement en sa conduite

Qu'il a beaucoup de méchants vers

Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées

Et qu'ainsi, l'estime qu'on en fait est injuste.  

Corneille, dans une Lettre apologétique du sieur Corneille, contenant sa réponse aux observations faites par le sieur Scudéry sur le Cid , rétorquera en retour:

Quand vous m'avez reproché mes vanités, et nommé le comte de Gormas un capitan de comédie, vous ne vous êtes pas souvenu que vous avez mis un "A qui lit" [une "Adresse au lecteur"] devant de Ligdamon ["Ligdamon et Lidias ou La ressemblance" est une tragi-comédie de Scudéry de 1631], ni des autres chaleurs poétiques et militaires qui font rire le lecteur presque dans tous vos livres.

Dans l'Adresse au lecteur citée, Scudéry disait : J'ai passé plus d'années parmi les armes que d'heures dans mon cabinet, et j'ai usé beaucoup plus de mèches en arquebuses qu'en chandelles. Il s'était fait représenter (gravure) en tête du volume, le front ceint de lauriers avec cette épigraphe :

Et poète et guerrier,

Il aura du laurier.

Un mauvais plaisant fit cette variante :

Et poète et gascon,

Il aura du bâton.

Pour une vision d'ensemble des échanges épistolaires de la très longue Querelle du Cid, où intervint l'Académie Française, on peut suivre par exemple ce lien: http://www.romanistik.uni-freiburg.de/reiser/psf_querelle_cid.pdf

-     MÂCHE-LAURIER : l'expression désignait ironiquement au XVIIe siècle "un poète un peu fou, imbu de sa supériorité" . Ronsard l'adopte dans l'une de ses chansons des Amours de Cassandre, associée à l'inspiration poétique.

D'un gosier mâche-laurier

J'ouis crier

Dans Lycophron, ma Cassandre,

Qui prophétise aux Troyens

Les moyens

Qui les réduiront en cendres.

Les pythonisses, plus tard les druides, pouvaient mâcher des feuilles de laurier, aux vertus prétendument hallucinogènes,  pour  parvenir à des visions à partir desquelles vaticiner, prophétiser.

Lycophron de Chalcis est un poète grec du IV° siècle avant J.C. dont ne nous est parvenu complet qu'un long poème, Alexandra (autre désignation de Cassandre, fille de Priam et sœur de Paris), dans lequel celle-ci profère les sinistres prédictions que le Cheval de Troie viendra confirmer. Ronsard joue sur l'homonymie, Cassandre Salviati étant son premier amour, inoubliable, et inabouti.

-     LES GROTESQUES (1844) – Théophile Gautier. On trouve le texte intégral ici:http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k107893t/f416.image.r=.langFR

La préface de Gautier est tout à fait intéressante.

Voici les premières lignes: Nous avons modelé une dizaine de médaillons littéraires, plus ou moins grotesques; la mine est loin d'être épuisée, nous aurions pu augmenter aisément cette galerie, et suspendre d'autres portraits à côté de ceux déjà tracés. Certainement, cette collection de têtes grimaçantes n'est pas complète. Ce ne serait pas assez de deux volumes pour renfermer toutes les difformités littéraires, toutes les déviations poétiques; un pareil travail ne saurait du reste inspirer qu'un intérêt purement bibliographique, et nous désirons rester autant que possible dans les limites de la critique, sans empiéter sur les catalogues et les dictionnaires.

Nous avons choisi ça et là, à différentes reprises et un peu au hasard de la lecture, quelques types qui nous ont paru amusants ou singuliers, et nous avons tâché de débarrasser du fatras les traits les plus caractéristiques d'écrivains tombés dans un oubli trop souvent légitime et d'où personne ne s'avisera de les retirer – à l'exception de ces fureteurs infatigables qui restent debout des journées entières, au soleil, l'été, à la bise, l'hiver, remuant la poudre de ces nécropoles de bouquins qui garnissent les parapets des quais.

La liste retenue par Gautier?

François Villon

Scalion de Virbluneau

Théophile de Viau

Pierre de Saint-Louis

Saint-Amant

Cyrano de Bergerac

Colletet

Chapelain

Georges de Scudéry

Paul Scarron

Ils sont dix effectivement. Mais on s'étonne aujourd'hui, évidemment, de trouver parmi ces proscrits annoncés de la littérature, et traité le premier, François Villon. Immédiatement après, Scalion de Virbluneau, fait bien partie des oubliés définitifs, hormis quelques savants universitaires … Villon, si l'on en croit Gautier, était donc au début du XIX°, un quasi inconnu à qui il trouvait, lui, des qualités. Il écrit : Maître François Villon, auteur du Petit et du Grand Testament, (…) malgré l'oubli, ou plutôt la désuétude où il est tombé à cause de son vieux langage et de l'obscurité de ses allusions, est un de ceux de cette nombreuse famille [la famille des grotesques, des "seconds couteaux"] qui renferme le plus de rencontres de ce genre [ de bonnes surprises, de vers heureux]; et cependant, chose surprenante!, le pauvre escolier Villon n'est guère connu que par ces deux vers ridicules de Boileau Despréaux:

Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers,

Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.

Et Gautier attaque Boileau : Il est probable que Boileau ne se doutait pas le moins du monde de ce qu'était Villon  et n'en avait pas lu un seul vers. (…) Villon, qui, d'après Boileau, a débrouillé l'art confus de nos vieux romanciers, n'a pas fait un seul roman, ni quoi que ce soit qui y ressemble. Etc.

-     LE POÈTE CROTTÉ – Marc Antoine Girard de Saint-Amant (1594-1661)

(…)

Adieu, vous qui me faites rire,

Vous, gladiateurs du bien dire,

Qui, sur un pré de papier blanc,

Versant de l'encre au lieu de sang,

Quand la guerre entre vous s'allume,

Vous entre-bourrez de la plume,

D'un cœur doctement martial,

Pour le sceptre éloquential.

(…)

Saint-Amant était académicien français et se moquait - sauf erreur - ici de ses collègues. Je suis étonné qu'Antoine Compagnon, quand il lit des vers, ne cherche pas à faire sonner leur musique et même, ne marque pas la diérèse quand elle est nécessaire au nombre de pieds (dans le deuxième vers et les deux derniers vers). Peut-être une coquetterie analogue à son mauvais accent anglais, dont j'ai du mal à croire – eu égard à son enseignement à Columbia – qu'il ne soit pas affecté. Ou une forme de pudeur?

-    L'ILLUSION COMIQUE – Corneille. Personnage de Matamore. On parle Capitan (comedia dell'arte), Miles Gloriosus (Plaute), le Soldat Fanfaron.

-    GRANIER DE CASSAGNAC – Spadassin littéraire exemplaire du 19° siècle. A.C. en a déjà pas mal parlé mais visiblement, le personnage l'intéresse et il y revient, là, longuement. Héritier, dit-il, de Cyrano et de Scudéry. Plume de combat, plume de guerre, tempérament – dit Larousse – de polémiste et de boxeur. Dans ses excès, gênant, même pour ceux qu'il soutient. Son ascension journalistique rappelle celle de Lucien dans les Illusions perdues. Prenant le parti de Victor Hugo contre Dumas, Granier accusera ce dernier de plagiat éhonté: (…) une fois sa pièce imaginée, combinée et distribuée, il en remplit les scènes avec ce qu'il trouva de plus beau dans les poètes étrangers; il prit pour collaborateurs Schiller, Gœthe, Walter Scott, Calderon, d'excellents collaborateurs, ma foi; il fournit le plan, ils fournirent les idées; et le succès fut en commun. Comme fait, cette méthode était bonne; car il vaut certainement mieux mettre les idées et le style de son voisin dans une pièce, que de n'en pas mettre du tout; mais comme théorie, elle était défectueuse , car elle tendait à ériger le plagiat en principe, c'est-à-dire à immobiliser l'esprit humain

Granier de Cassagnac s'en prendra aussi en 1838 à Racine (une dizaine d'articles publiés  dans La Presse).

Antoine Compagnon complétera par quelques éléments biographiques : Granier épouse en 1841 Rosa de Beaupin de Beauvallon, une jeune créole, fille d'un riche planteur et ancien officier du premier Empire, qui lui apporte quatre-vingt mille francs de dot… et il prendra position pour l'esclavage.  Favorable au coup d'Etat du 2 décembre,  il sera député du Gers sous l'Empire de 1852 à 1870, puis de nouveau sous la Troisième République de 1876 à 1880. Etc.

Granier