Mémoire-de-la-Littérature

12 septembre 2017

LA PESTE

"Au bout du compte, j'ai fini "La Peste". Mais j'ai l'idée que ce livre est totalement manqué, que j'ai péché par ambition et cet échec m'est très pénible. Je garde ça dans mon tiroir, comme quelque chose d'un peu dégoûtant." 

C'est Albert Camus qui écrit ceci à Louis Guilloux, dans une lettre du 12 septembre 1946. Je viens de relire le roman. Allons, il était trop pessimiste! Ce n'est pas si mal …

Voyons un peu : 

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Présenté par Simone de Beauvoir dans un courrier à son amant américain Nelson Algren, en 1946, comme le roman de Paris sous l'occupation allemande, ce que Roland Barthes considérait comme un malentendu, mais que Camus lui-même a revendiqué, le roman s'il peut effectivement se prêter à toutes les interprétations métaphoriques adossées au couple fléau-résistance, donne surtout envie, il me semble, d'une lecture au premier degré.

On trouve ici : (https://www.canal-u.tv/video/ens_paris/la_peste_comme_analogie.3135) une présentation savante de ce problème interprétatif. Malheureusement, j'ai des difficultés avec l'exploitation de la vidéo proposée que je ne parviens à charger que par petites tranches successives de quelques minutes.

Quoi qu'il en soit et pour en rester à une lecture "naïve", je suis frappé, cinquante ans après ma première approche du roman, par le caractère vieillot de quelques procédés de style, à commencer par l'incipit : "Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194. à Oran. De l'avis général, ils n'y étaient pas à leur place, sortant un peu de l'ordinaire. À première vue, Oran est, en effet, une ville ordinaire et rien de plus qu'une préfecture française de la côte algérienne."  Le qualificatif de curieux, au vu de la suite, semble tout à fait inapproprié … Quant à chronique

À commencer par l'incipit, disais-je, et, à finir par ce qui est au fond un épilogue: "Cette chronique touche à sa fin. Il est temps que le docteur Bernard Rieux avoue qu'il en est l'auteur. Mais avant d'en retracer les derniers événements, il voudrait au moins justifier son intervention et faire comprendre qu'il ait tenu à prendre le ton du témoin objectif."

Il y a là une technique qui fait penser … aux romans du XVIII°. L'Abbé Prévost, par exemple, l'incipit de Manon Lescaut : "Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ six mois avant mon départ pour l’Espagne. (…) Je dois avertir ici le lecteur que j’écrivis son histoire presque aussitôt après l’avoir entendue, et qu’on peut s’assurer par conséquent, que rien n’est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici donc son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu’à la fin, rien qui ne soit de lui."

Curieux, oui. Non pas les événements, mais le principe de narration. Enfin … mon rapprochement avec l'Abbé Prévost est sans doute contestable et subjectif.

Sinon?

Quand on lit La peste à vingt ans, on trouve le roman profond et philosophique. Quand on le lit septuagénaire, on s'aperçoit qu'on a quarante ans de plus que son auteur …  Vieillir, c'est perdre ses illusions. La philosophie humaniste de Camus, qui me séduisait tant, me semble aujourd'hui moins profonde, plus phraseuse, et, dans ses assertions, un peu sentencieuse. Le lyrisme, sous-jacent ou explicite, ne me touche plus autant, voire, ne me touche plus. Words … Le narrateur, le docteur Rieux, dans son obstination à être médecin et à "persévérer dans son être" - ce conatus spinoziste dont il est quelque part fait mention dans le livre – personnage dont on sent qu'il tient aussi de l'autoportrait de Camus, est visiblement là pour nous indiquer une ligne de force de ce qu'est, à ses yeux, être un homme, un mensch au sens yiddish. Mais j'ai passé l'âge des leçons et ses lignes sur l'amitié, l'amour, la mer, le soleil et la terre, thèmes camusiens récurrents, me semblent relever de moments qui pour moi sont dépassés. Je le redis : Vieillir, c'est perdre ses illusions. Camus, il me semble, est ici un homme jeune qui, parce qu'il n'est plus un jeune homme, croit qu'il est déjà vieux et à même de tenir des propos définitifs. Et ce qu'il écrit me fait penser qu'il se trompe.

Disons-le différemment: il donne à plusieurs de ses personnages des préoccupations méthaphysiques et/ou morales qui me laissent comme on peut voir rêveur : 

Matin de NaplesMais en dépit de tout ce que je dis, cela fait quand même un grand livre, à lire et à discuter. 

Détail microscopique et que j'ai raconté déjà, ailleurs, ma belle-mère, oranaise, était la collègue de l'épouse de Camus dans une école primaire de la ville et une fois, ce qui devint à mes yeux après-coup un titre de gloire, cette dernière étant empêchée, elle était allée porter je ne sais quel paquet au domicile des Camus où elle avait trouvé, au travail, Albert, qui faisait quelques lectures et travaillait – lui avait-il dit - à son roman, La peste

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15 août 2017

REPRISE DES COURS LE 9 JANVIER ......

 

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Ainsi donc il insiste et, je viens de le voir,

La prochaine session de Combats sera faite.

Ceux de l'année passée faisaient lever l'espoir

De n'avoir pas d'enfants et, la mine défaite,

On suivait le propos en se disant : Tiens bon !

Il n'ira pas plus loin ; si l'intérêt trépasse,

On glane malgré tout des morceaux de leçons

Au bout du bout desquels quelque chose s'amasse.

Il faut serrer les dents quand l'ennui nous élance,

On sortira de là, l'avenir sera nôtre …

 

Las, ce n'est pas fini. Je pense aux douze apôtres.

Quand le discours s'est tu, après le coup de lance,

Qu'ont-ils senti, réellement, au fond du cœur ?

Et quel soulagement a rempli leur poitrine

À voir cesser le flot des mots du locuteur

Divin qui sans arrêt, de sa prose divine,

En psalmodiant toujours les mêmes assertions,

Fatiguait leurs tympans et tuait l'attention.

 

Ont-ils dit 'Ouf !'? Bien sûr, c'est pensée sacrilège

De les prétendre ainsi navrés du privilège

Que Jésus, fils de Dieu, bavard impénitent,

Leur consentait en ratiocinant constamment.

Mais tout lasse dit-on, excepté de comprendre,

Et comme justement ils ne comprenaient rien,

Le silence enfin là de la bouche sacrée

A dû leur enlever une épine du pied.

 

Mais je m'égare. Allons, compagnons, tels Damien,

Posons-nous la question : Quel parti doit-on prendre ?

Écartelés qu'on est, car le désir d'apprendre,

Est bien là, que l'ennui menace constamment,

Poursuivant son travail de sape, sourdement.

Le choix est bien cruel : Subir encor ? Se pendre ?

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22 avril 2017

SÉMINAIRE N°11 ET DERNIER – Mardi 28/3/2017

 

Gisèle Sapiro

 

 

Wikipédia : Gisèle Sapiro (née en 1965) est une sociologue française qui travaille sur le champ intellectuel, la circulation internationale des œuvres et des idées, et en particulier sur les écrivains et la littérature. Directrice de recherche au CNRS,  directrice d'études à l'EHESS, et membre du  Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), dont elle a assuré la direction de 2010 à 2013. Ses travaux s'inscrivent dans la continuité de l'œuvre de Pierre Bourdieu. 

 

 

 

 

POUR UNE SOCIOLOGIE DES QUERELLES LITTÉRAIRES .

Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît?

C'est le titre.            (Cyrano – Rostand)

Donc, pour achever le cycle des séminaires 2017, Gisèle Sapiro.

Comment des universitaires aux références brillantes et aux responsabilités conséquentes se mettent-ils en situation de démontrer qu'ils ne pourraient pas tenir vingt minutes en face d'une classe de seconde, qu'ils ne sont capables que de déverser, en lisant frénétiquement leurs notes sur la tête d'auditeurs à la peine, les considérations théoriques et les références qu'ils ont élaborées et compilées sans se poser la question de la pédagogie qu'exige leur présentation ?

Ce mystère nous est assez souvent soumis. Quelques bons locuteurs parviennent de temps en temps à concilier la forme et le contenu, mais la performance est rare.

Gisèle Sapiro n'en fait pas partie.

Et c'est bien dommage.

Que retenir de sa performance?

Découragé dès les premières phrases, j'ai noté, ici ou là, quelques noms, quelques affirmations, au long d'un discours TGV qui ne se donnait pas le temps d'asseoir la logique entière de sa progression. Peut-être, écrit, serait-il richement éclairant. Déroulé la tête dans le guidon, il m'a laissé pantois.

Il était semble-t-il question, après quelques préliminaires, de remplir de noms d'auteurs et de caractéristiques littéraires et comportementales, un tableau à double entrée du type suivant:

 

DOMINANT

DOMINÉ

AUTONOMIE

 

 

HÉTÉRONOMIE

 

 

Bourdieu est passé par là.

Cette furie de la classification ne m'a pas semblé (échange terminal) enthousiasmer Antoine Compagnon qui paraissait peu assuré de la couverture, par ce biais, de l'espace complet des possibles. Gisèle Sapiro a plaidé pour la mobilité chronologique d'un même auteur  d'une case l'autre et selon les périodes de sa production, de son évolution.

Qu'a-t-on sinon entendu, dans le flot continu des informations ou assertions délivrées?

Que la littérature est parfois une contrebande politique.

Que se distinguer du troupeau suppose une grande maîtrise des codes de celui-ci.

Qu'on évoquera trois Querelles:

-       du Classicisme et du Romantisme au tournant du XX° siècle (c-à-d ici, au basculement du XIX°)

-       de l'Orient et de l'Occident entre les deux guerres

-       des Mauvais Maîtres lors du second conflit mondial

Pour la première, on parlera de Maurras pour qui la transgression des règles du classicisme relève de la barbarie, et qui voit l'Occident masculin s'opposer à l'Orient féminin. On entendra que le classicisme recueille un accord assez général jusqu'à Gide, et que les surréalistes sont du côté du romantisme.

Pour la deuxième, début des années 1920, on parle de l'orientalisme qui, suite à sa défaite, déferle sur l'Allemagne. Jacques Maritain surgira pour dénoncer cet envahissement qui veut nous intoxiquer via "les pires ferments asiatiques", auxquels Malraux (1926 – La tentation de l'Occident) ou Paul Morand (1927 - Bouddha vivant) ne seraient pas insensibles. On parle de l'arrivée du Cartel des gauches, du germanisme et du bolchévisme, associés à l'orientalisme quand la France serait gardienne des valeurs de l'Occident, de la civilisation gréco-latine et du catholicisme romain … ainsi que du combat d'Henri Massis contre André Gide, jugé démoniaque.

Pour la troisième, les "Mauvais Maîtres" sont les écrivains modernes, responsables de la défaite de la France pour avoir semé de mauvais grains émollients dans l'esprit de leurs lecteurs. Lesquels "Mauvais Maîtres" minimisent leur influence et puis s'engagent dans la littérature de résistance.

C'est là qu'on introduit le principe du tableau ci-dessus, parlant de quatre types d'écrivains, de notables et d'esthètes, de notoriété symbolique et de notoriété temporelle … avec quelques mots/idées-clés.

Notables : le contenu prime la forme; le jugement moral définit l'œuvre; Paul Bourget et Henri Bordeaux;  vocation pédagogique du livre; Académie Française; salons mondains et fréquentation du politique …

Esthètes : talent; originalité; éthos de l'esthète; autonomie du jugement esthétique; défense des valeurs universelles; Décades de Pontigny; Grenier des Goncourt; Dîners du mardi de Mallarmé; revues littéraires; Roger Martin du Gard, Malraux et Gide; pétitions; comité de vigilance des intellectuels antifascistes …

On parle du pôle des dominés, qui doivent lutter pour se faire entendre, et on entend : transgressivité; avant-garde; volonté de rupture; subversion; textes manifestes (Manifeste du Surréalisme ; Ère du soupçon (Sarraute); Pour un nouveau roman (Robbe-Grillet); Pour un nouvel ensemble (Tel Quel)); jeunes; démunis; fréquentent les cafés; radicalisme politique; exigence d'autonomie de l'art.

Avec semble-t-il chez les dominés, un sous groupe qui justifie quelques éléments complémentaires : nécessité de gagner sa vie; jouer du sensationnel, de l'enquête, de l'interview; militantisme corporatif; absence de reconnaissance; violence verbale, puis physique (Ligues) …

Des références : Traité du style (Aragon); Un cadavre (surréalistes)

Des affirmations: les avant-gardes opposent les esthètes aux notables; contre le classicisme, les surréalistes réhabilitent le romantisme; Sartre éreinte Mauriac en 1939 et attaque le roman réaliste du XIX° siècle; dans les années 1950, c'est Sartre qui est la cible du nouveau roman, lequel veut expulser tout message idéologique ou moral, avant d'être attaqué à son tour par Sollers et alii.

Les dominés attaquent les dominants: insultes et polémiques. Henri Béraud attaque Gide et la NRF, les accuse d'utiliser le Quai d'Orsay pour internationaliser des œuvres qui ne se vendent même pas dans l'hexagone; relève leur protestantisme; accuse leurs mœurs (Gide homosexuel).

Sous l'occupation: les écrivains "collabos" s'en prennent aux écrivains "connus" de l'entre deux guerres qui deviennent des enjuivés, ou comme Paul Valery, des francs-maçons, tandis que Mauriac est des plus douteux. Céline leur agrée. Drieu est fasciste; Aragon, communiste; Rebattet déverse de tels monceaux d'immondices que la conférencière renonce à le citer. Les dominants rétorquent que les dominés ne sont que de la canaille, parlent d'atteinte au bon goût, d'immoralisme et d'irresponsabilité sociale. Ralliés à Vichy, les "bien-pensants" attaquent les "mauvais maîtres", au premier rang desquels Proust et Freud.

Et comme on se met à parler du quasi duel entre Henri Béraud et Jacques Rivière, on ne sait plus où on en est, dans la chronologie ….

                                                                              Et c'est fini …

Au fond, en termes de clarté de l'exposé, cela a été indiscutablement mauvais, et peut-être incompréhensible.  

Quelques minutes d'échange avec Antoine Compagnon, je l'ai dit, peu enthousiaste.

Il avance Chateaubriand: où le mettre? Elle est confuse.

Il avance Aragon. Réponse : Ça dépend. Et ils tombent d'accord sur le grand-écrivain-difficile-à-classer-esthète-tout-du-long.

Remerciements.

 

Droites

 

Antoine Compagnon fait un peu de publicité pour le Colloque qu'il organise le 11 mai prochain et qui semble appétissant. J'irai peut-être le matin. L'après-midi, j'inculquerai à mon dernier petit-fils les vertus de l'équation/inéquation du premier degré et tâcherai de l'ouvrir à la maîtrise des équations de droites.

S'il se peut !

Et qui prime !

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20 avril 2017

LEÇON N° 11 (ET DERNIÈRE) – Mardi 28/3/2017

La chemise est rose. Le costume et la cravate sont en deux tons très proches de bleu. Petit rappel sur les dernières minutes de la leçon précédente. Petite déploration du temps trop court qui ne permettra pas de dire tout ce qui aurait mérité de l'être.

Et puis Henri Gisquet, préfet de police d'octobre 1831 à septembre 1836, auteur de riches Mémoires en quatre volumes, honnête homme, humaniste, "employeur" de Vidocq et assez complaisant avec ses détenus politiques.

Antoine compagnon lit :

Cependant, quoique l'acharnement des journaux dût m'inspirer des désirs de vengeance, combien de fois n'ai-je pas obligé de journalistes! La plupart d'entre eux, condamnés à une détention plus ou moins longue, me jugeant tout autre que leurs feuilles ne m'avaient dépeint, voulaient bien s'adresser à moi pour obtenir la faveur de subir leur détention dans une maison de santé. Cette faveur, je me suis empressé de l'accorder, ou de l faire accorder à tous ceux qui l'ont sollicitée, notamment ) MM. Scheffer, gérant du National; Viennot, gérant du Corsaire; Bascans, gérant de la Tribune; Philippon, gérant de la Caricature; de Nugent, gérant du Revenant; de Briant, gérant de la Quotidienne; Bérard, éditeur ou auteur des Cancans; Charles Maurice, gérant du Courier des théâtres, et à plusieurs autres .

Parmi ceux qui n'ont pas demandé à être transférés dans une maison de santé, il en est beaucoup à qui je permettais de sortir sur leur engagement d'honneur; il n'en est pas un seul qui ait, de mon fait, éprouvé un refus. MM Carrel et Paulin, gérants du National; Thouvet, gérant du Mayeux; Destigny, auteur de la Némésis incorruptible; Mugney, gérant du Mayeux et quelques autres écrivains dont les noms m'échappent, ont souvent profité de ce permissions. (…) Ce sont là de faibles services, mais ils engageaient ma responsabilité , et plusieurs fois ils m'ont valu quelques désagréments. J'ajouterai que M. Destigny me fut redevable de sa liberté;     je ne le connaissais que per ses œuvres poétiques, dans lesquelles je n'étais pas épargné; mais ce jeune homme, doué d'un beau talent et sincère dans ses constructions, eut recours à moi pour aider un de ses codétenus; son air franc m'inspira de l'intérêt. J'ai eu la satisfaction de lui être utile. Je le dis parce que la reconnaissance, j'aime à le croire, ne pèse pas au cœur de M. Destigny. (…)

Monsieur Mugney était dans une situation encore plus défavorable à mon égard: rédacteur-gérant d'un abominable journal nommé le Mayeux où j'avais lu, au milieu de outrages adressés u chef de l'état, des imprécations contre moi, M. Mugney subissait à Sainte-Pélagie des condamnations à cinq ou six ans de prison , et devait, en outre, payer quelques milliers de francs d'amende, ce qui lui était absolument impossible. Il eut l'occasion de me voir pour me remercier d'un léger service; je causai avec lui: ma franchise lui plut; il m'avoua qu'il me croyait tout autre. Si je vous avais rencontré dans la rue il y a un mois, me dit-il, je vous aurais tué avec joie. Maintenant, je suis heureux d'être détrompé et de pouvoir quelques-uns de vos ennemis. Je l'engageai vivement à renoncer à la carrière du journalisme: il me crut, secoua le joug de son exaltation politique et eut le bon esprit d'accepter une place à 2400 francs au bureau de la fourrières  dont je l'ai plus tard nommé chef? Cet emploi n'a rien de commun avec la politique.

Chateaubriand fut le prisonnier d'Henri Gisquet en juin 1832, période difficile marquée par le choléra, les émeutes provoquées par l'enterrement du général Lamarque, l'affaire de la duchesse de Berry voulant atteindre la Vendée pour soulever le pays …

Antoine Compagnon ouvre les Mémoires d'Outre-tombe, et lit :

Je commençais à me déshabiller; un bruit de voix se fit entendre; ma porte s'ouvre et M. le préfet de police , accompagné de M. Nay (c'est le secrétaire du préfet) se présente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma détention au dépot. (…) Mais, ajouta-t-il, vous allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon appartement ce qui vous conviendra le mieux. Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou; j'en étais déjà tout charmé, comme un moine de sa cellule. M. le préfet se refusa à mes instances et il me fallut dénicher. (…) M. Gisquet et Mme Gisquet m'ouvrirent toutes leurs chambres en me ^priant de désigner celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de me céder la sienne. J'étais confus de tant de politesse; j'acceptai une petite pièce écartée qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait de cabinet de toilette à Mlle Gisquet. M. Gisquet me dit que je pouvais user le jour de tous ses salons, et du billard, et me promener dans le jardin. Mme Gisquet était la meilleure femme du monde et Mlle Gisquet est très jolie et fort bonne musicienne. Je n'ai qu'à me louer des soins de mes hôtes; ils semblaient vouloir expier les douze heures de ma première réclusion. Le lendemain de mon installation dans le cabinet de Mlle Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson d'Anacréon sur la toilette d'une jeune grecque. (…) Le son du piano de Mlle Gisquet parvenait jusqu'à moi, avec la voix des mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur rapport. (…) M. Gisquet m'avait offert , comme je vous l'ai dit, tous ses salons; mais je n'abusai pas de la permission; seulement un soir je descendis pour entendre , assis entre lui et sa femme, Mlle Gisquet jouer du piano. Son père la gronda et prétendit qu'elle avait exécuté sa sonate moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hôte me donnait en famille n'ayant que moi pour auditeur, était tout singulier. Pendant que cette scène pastorale se passait dans l'intimité du foyer, des sergents de ville m'amenaient du dehors des confrères à coups de crosses de fusil, et de bâtons ferrés; quelle paix et quelle harmonie régnaient pourtant au cœur de la police.

Chateaubriand, par ailleurs, explique . Et Antoine Compagnon lit :

Si M. Gisquet allait par l'histoire à la postérité, peut-être y arriverait-il en assez mauvais état: je désire que ce que je viens d'écrire de lui serve ici de contrepoids à une renommée ennemie. Je n'ai eu qu'à me louer de ses attentions et de son obligeance; sans doute, si j'avais été condamné , il ne m'eût pas laissé échapper, mais enfin lui et sa famille m'ont traité avec une convenance , un bon goût, un sentiment de ma position , de ce que j'étais et de ce que j'avais été.

Il y eut comme une petite idylle entre Chateaubriand et Mlle Gisquet (Noémie) mais enfin, le vicomte comprit malgré tout que Mlle Gisquet penchait pour M. Nay, qu'elle épousa bientôt.

Mais profitons-en, dit Compagnon, pour passer au Repos du guerrier. Il parle d'otium carcéral, et du pavillon des princes, où étaient regroupés les journalistes et autres privilégiés emprisonnés. Et montre quelques photographies d'Atget. Comme celle-ci, de l'extérieur du bâtiment.

Atget- Ste Pélagie

On passe en revue quelques pensionnaires notables de Sainte Pélagie, et qui s'y trouvent bien .

Paul Louis Courier, Béranger, Etienne de Jouy … Ce dernier explicite quelques avantages de son séjour dans une adresse au Roi (on est sous la Restauration)

Antoine Compagnon lit :

Sire, dis-je à la pièce d'argent, faites-moi l'honneur de me dire si vous êtes beaucoup plus libre que moi: Votre Majesté, qui sait son Horace par cœur, n'a pas besoin que je lui rappelle ces deux vers :

… aliena negotia centum

Per caput, etc …

Que d'affaires! Que de devoirs! Que d'ennui! Vous en avez par dessus les oreilles; (mille pardons de me servir de cette expression vulgaire, mais vous savez mieux que personne qu'il n'y a pas d'autre moyen de rendre le "per caput et circa saliunt latus" du texte latin) Pour moi, sire, qui n'ai sur les bras ni la guerre d'Espagne, ni les ministres de France, ni ceux d'Angleterre, ni les ultras, ni les jésuites, je me crois et je me trouve en effet plus libre qu'un roi dont l'esprit, aussi vaste que profond, est forcé de mener de front tant d'affaires à la fois, de concilier tant d'inconciliables, de désunir tant d'inséparables, et de conduire une machine aussi compliquée sans en briser les ressorts.

S'il y a quelque chose de paradoxal à soutenir que je suis en prison plus libre que Votre Majesté sur le trône, il est du moins certain que je suis plus heureux.

(…)

Je finis toujours ma journée par me demander comment il se fait que je sois en prison, et cette réflexion me ramène sans cesse à la pensée de juger mes juges.

Ce qui - dit A.C. - lui garantit des endormissements heureux.

Il reprend sa lecture :

Je vais rarement à l'Académie, dont j'ai pourtant l'honneur d'être membre, et je n'avais pas le droit d'espérer que mes trente-neuf immortels confrères vinssent abaisser leur front académique sous les voûtes de ma prison. Six d'entr'eux m'ont donné ce témoignage personnel d'estime et d'amitié, et sont venus s'assurer par leurs yeux qu'on ne m'avait point envoyé à Poissy avec quelque galérien. Et pourquoi non? Je suis de l'Académie? Mais n'a-t-on pas envoyé dans cette prison des malfaiteurs, M. Magallon  et plusieurs hommes de lettres qui seront de l'Académie lorsque nous n'en serons plus.

Autre littérateur, Auguste Barthélemy, poète satirique célèbre avec son compère Joseph Méry, emprisonné en 1829, qui écrit (Antoine Compagnon lit) en introduction de son poème sur Sainte Pélagie :

Sainte-Pélagie, qui n'était autrefois pour la littérature qu'une résidence d'exception, semble être devenue aujourd'hui son domicile de droit. Le plus pur de nos écrivains politiques ou poétiques ne peut se dire à l'abri d'une condamnation imprévue, et la justice distributive des écrous pèse également sur tous les partis.

Suit le poème, sur le thème au fond de la consolation matinée de suave mari magno :

Ici, vient expirer la tempête qui gronde

Sur les jours agités des habitants du monde;

C'est un port au milieu de l'orageux Paris;

Une éternelle paix règne sous nos lambris.

Jamais autour de nous le sapin de remise

Ne roule avec fracas sur le pavé qu'il brise;

Nous bravons sous l'abri de nos portes d'acier

Le matinal abord du subtil créancier;

Point de ces visiteurs, vieux amis de collège

Qui, promenant partout leur dextre sacrilège,

Fouillent les noirs papiers du pudique écrivain.

Sosthène de la Rochefoucauld, lorsqu'il arrive à Sainte-Pélagie, est contraint dans un premier temps de subir le sort commun, mais assez rapidement, une place se libère dans le pavillon des princes. Et voici comment il s 'installe, pour les trois mois de son séjour.

Antoine Compagnon lit :

Je fais mettre un petit papier gris dans ma chambre, un tapis, des rideaux. J'aurai de grandes fenêtres; enfin je vais être tout content, et au bout de mes trois mois, il faudra pour me faire sortir de prison plus d'efforts qu'il n'en a fallu pour m'y faire entrer: je dis trois mois; car bien décidé à ne point adresser au pouvoir la demande que l'on veut de moi, je ne songe plus à la maison de santé, je me suis résigné à mon sort qui n'a rien de gai, et qui, pourtant, ne m'amène pas un moment de vraie tristesse.

Il profitera de son séjour pour écrire une nouvelle : Bellica.

Mais revoici Chateaubriand évoquant sa première nuit au dépôt.

Antoine Compagnon lit :  

Je remercie les hommes de lettres grands partisans de la liberté de la presse qui naguère m'avaient pris pour leur chef et combattaient sous mes ordres; sans eux j'aurais quitté la vie sans savoir ce que c'était que la prison , et cette épreuve-là m'aurait manqué. Je reconnais à cette attention délicate le génie, la bonté, la générosité, l'honneur, le courage des hommes de plume en place. Mais après tout, qu'est-ce que cette courte épreuve? Le Tasse a passé des années dans un cachot et je me plaindrais ? Non: je n'ai pas le fol orgueil de mesurer mes contrariétés de quelques heures avec les sacrifices prolongés des immortelles victimes dont l'histoire a conservé les noms. Au surplus, je n'étais point du tout malheureux: le génie de mes grandeurs passées et de ma gloire âgée de trente ans, ne m'apparut point; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignorée, vint rayonnante m'embrasser par ma fenêtre; elle était charmée de mon gîte et tout inspirée; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misère à Londres, lorsque les premiers songes de René flottaient dans ma tête. Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi? Une chanson à l'instar de ce poète Lovelace qui dans les geôles des Communes anglaises, chantait le roi Charles 1er son maître? Non; la voix d'un prisonnier m'aurait semblé de mauvaise augure pour mon petit roi Henri V: c'est du pied de l'autel qu'il faut adresser des hymnes au malheur.

Je ne chantai donc point la couronne tombée d'un front innocent; je me contentai de dire une autre couronne blanche aussi, déposée sur le cercueil d'une jeune fille; je me souvins d'Elisa Frisell, que j'avais vu enterrer la veille dans le cimetière de Passy. Je commençai quelques vers élégiaques d'une épitaphe latine; mais voilà que la quantité d'un mot m'embarrassa: vite je saute en bas de la table où j'étais juché appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours frapper à grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d'alentour en retentirent; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes; il ouvre mon guichet et je lui crie comme aurait fait Santeuil : "Un Gradus! Un Gradus ! " Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes croyaient que je révélais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient volontiers mis les poucettes; je m'expliquai; je donnai de l'argent pour acheter le livre, et on alla demander un Gradus à la police étonnée.

L'épisode précède l'enchantement de Mlle Gisquet .

Après sa prison, Chateaubriand va voir à Prague Charles X. Sur le chemin, il s'arrête à Venise et il va visiter Murano.

Antoine Compagnon lit :

Saint-Michel de Murano est un riant monastère avec une église élégante, des portiques et un cloître blanc. Des fenêtres du couvent on aperçoit, par dessus les portiques, les lagunes et Venise; un jardin rempli de fleurs va rejoindre le gazon dont l'engrais se prépare encore sous la peau fraîche d'une jeune fille. Cette charmante retraite est abandonnée à des Franciscains. (…) Donnez-moi là, je vous prie, une cellule pour achever mes Mémoires.

 A.C. ne dit rien de l'engrais qui "se prépare sous la peau fraîche d'une jeune fille"… une image vaguement répugnante qui me demeure absolument opaque. Une histoire morbide de jeune morte sur les produits de décomposition de laquelle fleurit une herbe grasse?

J'en doute. Alors?

Non, c'est l'affaire de la cellule et du souhait d'enfermement à des fins de production littéraire qui retient A.C. Déjà, rappelle-t-il, quand il était en poste à Rome, ambassadeur, Chateaubriand disait …

Antoine Compagnon lit :

Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira. Aux moments perdus de mon ambassade, à la fenêtre de ma cellule, je continuerai mes Mémoires. Dans un des plus beaux sites de la terre, par mi les orangers et les chênes verts, Rome entière sous mes yeux, chaque matin, en me mettant à l'ouvrage, entre le lit de mort et la tombe du poète, j'invoquerai le génie de la gloire et du malheur.

On arrive à Proudhon, dont le séjour en prison, dit A.C. ne fut pas une sinécure. Ila été arrêté en mars 1849 et condamné à Trois ans de prison et trois mille francs d'amendes pour ses écrits hostiles à Louis Napoléon Bonaparte. Il connaîtra le fort de Doulens et la Conciergerie, mais toujours réclamera de revenir à Sainte-Pélagie où il fit un séjour. Il écrit à un ami …

Antoine Compagnon lit :

Le Constitutionnel d'hier a dû vous apprendre que j'avais été arrêté avant-hier mardi à huit heures du soir, non pas en arrivant de Belgique, mais en sortant de chez moi. Après avoir passé une quinzaine en Belgique, j'étais rentré à Paris pour mettre ordre à mes affaires, et je comptais repartir incessamment pour la Suisse; la police m'a prévenu. J'ai été, à ce qu'il paraît, reconnu par quelque ami, qui s'est empressé de faire part de la découverte à M. Carlier, qui me l'a redit. Me voilà donc en sûreté pour un peu de temps. Je suis prisonnier, mais mon esprit est libre, aussi gai, aussi alerte que jamais, je vais m'organiser pour travailler le plus possible et charmer les ennuis de la prison.

Carlier est le préfet de police de l'époque.

Après un séjour à la Conciergerie, on transfère Proudhon à Sainte-Pélagie. Il écrit …

Antoine Compagnon lit :

Je suis à Sainte-Pélagie depuis le 28 septembre. J'occupe, au pavillon dit des Princes, un salon au premier étage, avec deux grandes fenêtres, ayant vue sur l'hôpital de la Pitié et le Jardin des Plantes. Quand vous viendrez à Paris, je serai mieux à mon aise pour vous recevoir.

(…)

Je suis à Sainte-Pélagie à peu près aussi bien qu'on peut être en prison. J'occupe une chambre carrée d'environ cinq mètres de toutes dimensions, ayant deux fenêtres et vue sur la Pitié et le Jardin des Plantes. Je n'étais pas si bien logé à la rue Mazarine, même quand j'étais représentant. Je mange le pain de la prison, qui est bon; je prends le bouillon du matin, deux fois gras et cinq fois maigre la semaine; je me pourvois du surplus au restaurant. L'administration nous fournit du vin à douze sous le litre, supérieur à celui des marchands de vin à 1fr.50 la bouteille. Je reçois mes visiteurs chez moi. J'ai obtenu la permission de recevoir brochures et journaux; j'ai fait venir tous mes bouquins: tout ce que je possède enfin est, comme moi, sous les verrous. Ce que je souhaite, malgré l'ennui de la captivité et l'incommodité physique et morale  qui en est la suite, c'est de rester où je suis au moins dix-huit mois; j'aurais peur qu'un succès trop rapide de la révolution ne compromît la paix du monde.

Proudhon profite de son séjour en prison pour se marier. Il obtient les permissions nécessaires et le 31 décembre 1849, il épouse Euphrasie Piegard, dont il aura trois filles. Deux d'entre elles d'ailleurs durant son séjour à Sainte-Pélagie. Il a logé sa femme dans une maison de l'autre côté de la rue . L'épouse, la famille seront portraiturées par Gustave Courbet.

Mme Proudhon

Proudhon et ses filles

Proudhon, encore …

Antoine Compagnon lit :

A Sainte-Pélagie, entouré d'amis, ayant pour ainsi dire à soigner, moraliser, instruire un petit troupeau, et pour ce qui regarde le matériel de la vie, logé bientôt dans cette partie de la prison qui a vue sur tout Paris, qui reçoit le meilleur air de tout le pays, que puis-je souhaiter de plus? Il me semble que mon bien-être, et mon devoir se trouveraient ici d'accord, et que l'administration aurait également ses sûretés.

Proudhon, toujours, un peu plus tard …

Antoine Compagnon lit :

Vous ai-je dit que j'habitais présentement Sainte-Pélagie (depuis le 18 septembre)? Le directeur de cette maison ayant été changé, j'ai demandé et obtenu ma réinstallation dans la chambre que j'occupais jadis; je ne pouvais faire moins pour ma chère pauvre femme à qui je tiens lieu de tout, et qui est vraiment méritante par la modestie, l'honnêteté et le dévouement.

Il paraît, au surplus, que la préfecture veut me faire payer la faveur qu'elle m'a accordée par ce transfèrement. Un journal ayant rapporté que l'on m'avait vu au spectacle, le ministre exige que je déclare n'y être pas allé, et surtout que je promette de n'y aller jamais.

Il est question de finir le cours en compagnie de Louis Auguste Martin, hôte de Sainte-Pélagie dont l'ouvrage de 1859, Voyage autour de ma prison, lui "la semaine dernière", a beaucoup plu à Antoine Compagnon.

Vrais et faux catholiques, publié en 1857 par Louis Auguste Martin, lui a attiré un procès pour "attaque contre la liberté des cultes", suivi d'une condamnation à six mois fermes et deux mille cinq cents francs d'amende. Dans ce livre, qui ne devait pas être pris à la lettre – A.C. évoque l'ouvrage de Swift, A Modest Proposal, où il est suggéré de régler la question de la pauvreté en Irlande en se servant des nourrissons pour s'alimenter – l'auteur développe un raisonnement tendant à prouver que la religion catholique a un devoir d'intolérance et se doit d'éliminer tous les hérétiques.

Son procès du printemps 1857 a lieu devant la même sixième chambre de la police correctionnelle qui juge Flaubert (Madame Bovary) et jugera peu après Baudelaire (Les fleurs du mal).

A Sainte-Pélagie, entre juillet 1857 et janvier 1858, Louis Auguste Martin tient un journal que, par référence au Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre, il titre comme indiqué. De son logement, au dernier étage du pavillon des princes, Louis Auguste Martin voit tout Paris et plonge dans les appartements de ses voisins d'en face. Il écrit  …

Antoine Compagnon lit :

Au-dessus de ces deux chambres [qu'il voit de sa prison], dans la maison d'en face [soit, Sainte-Pélagie], à un cinquième bien compté, est une autre chambre non mansardée où ne règne ni la misère ni la richesse , ni les soucis de la veille, ni l'inquiétude du jour, mais où il y a l'espérance du lendemain , le repos du corps, les loisirs de l'esprit, où l'on vit en rentier, logé, nourri, meublé par le gouvernement, où l'on entre à jour fixe pour en sortir également à jour fixe … C'est la mienne.

Laquelle des trois préférera-t-on? Les goûts sont partagés.

(…)

Voici une consolation inattendue. Un vent impétueux s'élève, une pluie torrentielle tombe, et alors je contemple avec une joie maligne les malheureux passants qui courent librement par les rues et les places, munis ou non de parapluie, sautant les ruisseaux, s'éclaboussant à plaisir, et je me rappelle l'exclamation fort peu charitable du poëte Lucrèce: "Qu'il est beau d'assister à un naufrage, quand on est soi-même à l'abri!"

[Louis Auguste Martin est aussi poète, et il versifie :]

Heureux qui peut goûter, après un jour d'étude

Le calme du loisir et de la solitude

Laisser vagabonder la pensée et les yeux

D'un horizon à l'autre et de la terre aux cieux;

Ecouter les rumeurs de la ville houleuse

Comme on se penche au bruit de la vague écumeuse;

Et, replié sur soi, dans le recueillement,

Laisser venir à pas légers, furtivement,

La méditation, cette hôtesse discrète

Qui fait de la prison une aimable retraite.

Et dans son journal, tout près de quitter la prison, il écrit encore ….

Antoine Compagnon lit :

Lundi 8 … S'éveiller le matin par un beau soleil qui projette ses rayons naissants sur les murs de la chambre; déjeuner aussi copieusement que la fortune le permet; s'installer près d'une fenêtre et travailler à loisir, à la vue du ciel, de la terre, des arbres, des passants, de mille maisons groupées sous ses yeux; recevoir sa femme, ses amis, ses connaissances; après dîner, faire une promenade dans la cour, aller chez ses voisins, entreprendre avec eux une partie de causerie, de cartes ou de dames. Enfin être à moitié logé, meublé, nourri, chauffé, à rien faire, par le gouvernement; être bien gardé nuit et jour et pouvoir laisser sa montre et son argenterie sur la table, et la porte ouverte, dans une maison où, sur 600 habitants, il y a 400 escrocs, voilà, s'écriera-t-on, un sort digne d'envie à faire pleurer de tendresse. 

Louis Auguste Martin est sténographe de l'Assemblée Nationale, et aussi photographe et l'un des premiers membres de la Société Héliographique, sans compter qu'il est l'auteur d'un très beau livre (dit A.C.), Promenades poétiques daguerriennes, publié en 1850, où il versifie et présente des daguerréotypes, par exemple de Meudon où il a une petite maison. A.C. projette une page, où l'on lit (mais pas lui) :

De ce funèbre lieu je m'enfuis, l'âme émue

Et d'objets plus riants cours distraire ma vue.

Or, le même sentier se prolonge en tournant

Jusqu'à la Verrerie au toit noir et fumant,

Et près du Bas-Meudon s'arrondit en terrasse.

Je m'arrête à ce point d'où le regard embrasse

Boulogne, que la Seine enferme dans un arc.

Le Calvaire et son fort, Saint-Cloud et son grand parc.

Je braque ma lunette, et tout le paysage

Sur le papier, soudain, incruste son image;

Je l'emporte aussitôt, comme un bien dérobé,

Et dans mon cabinet, un instant absorbé,

(…)

Sur quoi, Antoine Compagnon qui en a terminé avec Louis Auguste Martin, décide de consacrer encore une dizaine de minutes au bilan des onze leçons de son parcours 2017.

Il affiche ses têtes de chapitre, estimant lire à travers elles une certaine progression de sa "recherche" sur le thème de l'année, cette "littérature comme sport de combat" dont je ne suis personnellement pas parvenu à lire l'émergence à travers sa présentation.

Son récapitulatif d'intitulés :

1. Athlète / Bravi / Condottieri

2. Amis / Ennemis / Camaraderie / Charlatanisme

3. Éreintement / Éreintage / Exécution

4. Épigramme / Personnalité

5. Épée / Lame de Tolède

6. Diffamation & Duel

7. Guérillères

8. Les loyaux adversaires

9. Repos du Guerrier / Otium carcéral

L'intitulé n° 7 m'a surpris, car je n'ai aucun souvenir de ce vocable de Guérillères. Il s'agit d'évidence d'un thème abordé en leçon n° 10, à propos des duels de femmes, mais je ne l'ai pas vu passer sous ce nom à l'écoute et du coup, le retrouver en titre m'a laissé coi.

Les Guérillères est le titre d'un roman de Monique Wittig (féministe importante, amie de Nathalie Sarraute, dont j'ignorais jusqu'à l'existence), paru en 1969 aux Éditions de Minuit qui [récupération de la notice Wikipédia]: "paragraphe après paragraphe, décrit la vie, les rites et les légendes d'une communauté entièrement composée de femmes, vivant entre elles et partageant une sexualité lesbienne. La deuxième moitié du roman raconte la lutte armée de ces femmes, contre certains hommes qui veulent combattre leur liberté, tandis que quelques autres  s'associent à elles dans leur lutte d'Amazones".

Je n'ai aucun souvenir en termes de leçon de Compagnon. Auditeur distrait ? Probablement.

L'intitulé n° 9 aussi, m'a surpris, mais simplement parce qu'à le relire, je ne vois pas la pertinence de l'expression "repos du guerrier", si conventionnellement associée à la femme, dans le cadre des satisfactions de l'enfermement carcéral. Bien sûr, on peut s'autoriser des glissements métaphoriques, mais là, franchement, la prison comme repos du guerrier, non, l'expression est trop connotée.

De fait, il y a là dix minutes de plaidoyer pro domo. Antoine Compagnon, en reprenant la chronologie de sa démarche de l'année et en la présentant comme une démarche de recherche fructueuse ou à tout le moins non-infructueuse, semble se défendre d'attaques qui auraient été faites à son déroulé. Il souligne les bornes de son parcours de découverte, 1819-1881, bornes coïncidant avec deux lois sur la presse dont il explique qu'elles encadrent bien son propos, et il souligne en même temps que la période est marquée par une impuissance de l'Etat à exercer le monopole de la violence légitime, d'où les duels , etc.

Il en profite pour concurrencer la "bravitude" de Ségolène Royal en inventant "copiosité" comme caractère de ce qui est copieux ! Pas tout à fait, copiosité est attesté par le CNRTL (CNRS) et donc, il n'est pas l'inventeur du terme. Toutefois, l'emploi est pour le moins étonnant, où l'on pourrait dire abondance.

In fine, Antoine Compagnon ne semble pas fermer la porte à un prolongement en 2018 du même thème. Perseverare diabolicum, mais il faudra s'y faire …

En attendant, missa est.

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16 avril 2017

SEMINAIRE N° 10

Mardi 21 / 3 / 2017

JESSICA DESCLAUX

Jessica Desclaux

Samedi 26 novembre 2016, à 14h

Salle des Actes - En Sorbonne - 1 rue Victor Cousin 75005 Paris 

JESSICA DESCLAUX a soutenu  sa thèse de doctorat :

Les Voyages de Maurice Barrès. 

En présence du jury :

MME BASCH ( PARIS 4 )
M. COMPAGNON ( Coll de FR ) (Dir. de Thèse)
Mme GERMAIN ( BNF )
M. RAMBAUD ( PARIS 4 )
M. TORTONESE ( PARIS 3 )
M. WITTMANN ( Lorraine )

Résumé :

L’enjeu de cette étude est de défiger l’image du patriote lorrain enraciné dans sa petite patrie, qui l’emporta dans l’histoire littéraire : à Barrès, défenseur de l’enracinement, répondrait Gide, le voyageur. De 1887 à 1923, Maurice Barrès effectua une quarantaine de voyages à l’étranger. En repartant du chapitre qu’Albert Thibaudet consacra au voyageur dans La Vie de Maurice Barrès, on interrogea l’hypothèse selon laquelle Barrès se forma un itinéraire esthétique et intellectuel à partir de ses voyages. Contre la dualité diachronique de l’écrivain, qui passa du Culte du Moi au Roman de l’énergie nationale, on dégagea une trajectoire en quatre temps : Barrès se mit à l’école de l’Italie, de l’Espagne, de l’Orient, et, durant la période de définition de son nationalisme, interrogea particulièrement la leçon de la Grèce. En plus de considérer le voyage comme un lieu éduquant l’esthète et l’écrivain, on analysa l’instruction apportée par l’étranger à l’homme politique. À cette fin, on fonda la réflexion sur les manuscrits du fonds Barrès de la BnF et on privilégia une approche génétique, qui remette en mouvement l’écrivain. Par l’intermédiaire de Barrès, on entend saisir la renaissance que connut le voyage d’écrivain, sous l’influence du modèle des esthètes anglais, dans le contexte des redécouvertes artistiques et de la montée des tensions internationales.

Cette présentation officielle du travail à suivre de Jessica Desclaux (http://www.paris-sorbonne.fr/Mme-JESSICA-DESCLAUX-Les-Voyages) m'a semblé, dans sa rédaction, bien maladroite. Pourquoi tous ces passés simples? Le passé composé est devenu pour nos oreilles tellement plus harmonieux, tellement mieux adapté. "Défiger" m'a laissé rêveur, mais Emile Littré l'atteste. Quant à la tournure "En plus de" suivie de l'infinitif, on ne peut guère vanter son élégance et je soupçonne son incorrection. On en trouvera néanmoins un défenseur documenté ici: http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2guides/guides/chroniq/index-fra.html?lang=fra&lettr=indx_autr8BKE-TUZytps&page=9ohKqaaMvFZE.html

Jessica Desclaux est par ailleurs déjà intervenue au Collège de France.

Ainsi peut-on noter l'information suivante :  :

Jeudi 13 juin 2013

Collège de France - Amphithéâtre Marguerite de Navarre

Matin – 10 h

Présidence : Anne Simon (CRAL, CNRS-EHESS)

(…)

Jessica Desclaux (Université Paris-Sorbonne) : Échos barrésiens dans "Combray"

Invitée aujourd'hui par A.C. qui fut son Directeur de Thèse, la voici donc, appliquée, sérieuse, voire sévère. Jeune femme qui fait … jeune, on la croit plus facilement étudiante délivrant devant une classe de lycée sa leçon de Capes pratique que docteur d'Etat et nantie d'un passé d'ATER à l'ENS,  à l'orée d'une carrière qu'on lui souhaite par ailleurs gratifiante. Elle a un côté débutante qui trébuche un peu sur les mots, sans toutefois sembler pour autant timide ou gênée.

Jessica Decaux ressemble un peu à une actrice à l'affiche en ce moment du théâtre du Lucernaire (Cécile Magnet) dans une pièce aussi excellente que recommandée sur la gestion du deuil (Le Déni d'Anna – cf : http://ednat.canalblog.com/archives/2017/03/18/index.html)  

Au-delà de ces remarques de forme, Jessica Desclaux maîtrise bien sûr parfaitement son sujet et s'intéresse au thème suivant : Le "match professionnel" selon Maurice Barrès

 

                                   *                                 *                                 *

Barrès - JE Blanche

Maurice_Barrès

Barrès-Zuloaga Ignacio

                              

Le fluet jeune-homme peint par Jacques-Emile Blanche en 1890 ne lui semble pas annoncer outre mesure un professionnel du combat, ni le tableau d'Ignacio Zuloaga, Maurice Barrès devant Tolède. Mais enfin, bon an mal an, Jessica Desclaux (J.D.) a trouvé une douzaine de duels dans lesquels Barrès s'est - ou s'est trouvé - impliqué, encore que deux seulement soient réputés effectifs. Les autres se sont dénoués sans aller jusqu'aux armes.

On note qu'André Billy, dans Les écrivains de combat, en 1931 enrôle Barrès en faisant débuter cet engagement avec sa trilogie du Roman de l'énergie nationale (1897-1902) : Les déracinés – L'appel au combat – Leurs figures, surtout, dit Billy, le dernier.

REMARQUE : Pourquoi Jessica Desclaux s'obstine-t-elle à dire "ek cetera" au lieu de "et cetera (et cætera)"? Cette maladie journalistique est horripilante.

On parle des typologies d'écrivains mises en avant par Jules Huret (Enquête sur l'évolution littéraire – 1891). Barrès classé parmi les "Ironiques et blagueurs" et non dans la rubrique "Boxeurs et savetiers".

Compte tenu de la brièveté obligée de l'exposé, Jessica Desclaux n'abordera, annonce-t-elle, que deux thèmes sous deux intitulés: Jouer de la plume comme d'une épée: Barrès et les duels – Polémique littéraire et création.

Cela se suit sans déplaisir. Je ne détaillerai pas. Je remarque l'allusion au beau "tombeau" que Barrès consacrera à Stanislas de Gaïta, ami de jeunesse auquel il est resté fidèle. On peut en prendre connaissance ici (très long texte): http://www.crc-rose-croix.org/index.php/forum15/8-divers/12-maurice-barres-stanislas-de-guaita

J.D. présente la revue Tâches d'encre qu'à 22 ans, Maurice Barrès  fonde pour "sortir de l'ornière" , avec comme enjeu de se faire connaître grâce à des "éreintages". Il craindra, au bout de quelques numéros, que la démarche, à terme, ne le desserve et il l'abandonnera. La première victime fut Victor Tissot, auteur en 1875 d'un "Voyage au pays des milliards" qui lui vaut d'être taxé par Barrès de mauvais français et accusé de faux patriotisme. Ce pays était la Prusse et le succès de l'ouvrage avait été considérable (50 000 exemplaires vendus en quelques semaines).

J.D. souligne que les duels se déclenchent beaucoup plus dans le cadre de dissensions d'ordre politique ou suite à des articles de journaux qu'à la suite de  la parution d'un livre.

Elle reste ensuite quelques minutes sur trois ouvrages de Barrès, trois moments.

Un homme libre. Sur le modèle de Tâches d'encre, Alexandre Tisserand fonde une revue , La batte, éphémère gazette satirique  pour laquelle il sollicitera Barrès. Alors que la revue est anti boulangiste quand Barrès est pro, il interviendra quand même à partir du n° 8 (elle s'éteindra au seizième), pour insérer deux articles sur Venise et un troisième qui moque le récit de voyage de Taine en Italie. Il prépare parallèlement son roman, Un homme libre, deuxième volume de la trilogie consacrée au Culte du moi. Il y sera question de Venise, entre autres.

La mort de Venise . J.D. sous-titre : Polémique et art de la pêche.  C'est un petit texte, qui peut se lire, intégré à un volume qui rassemble d'autres écrits (dont d'ailleurs le tombeau de Stanislas de Gaïta) ici : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k107803q. J.D. le présente comme faisant suite à la réaction négative de Barrès face à la parution en 1896 d'un livre de Hugues Rebell, La Nichina (gros succès de librairie) qui lui était dédié mais où l'auteur faisait de Venise une peinture qui ne lui convenait pas. Situation où le roman du mauvais disciple pousse le maître à reprendre le sujet.

En Egypte . J.D. sous-titre : Jouer à saute-mouton avec ses confrères. Œuvre inachevée. J.D. évoque huit cahiers de notes sur un voyage en Egypte en compagnie d'une vingtaine de journalistes, dans une atmosphère d'émulation littéraire. Frictions positives et non affrontements.

Je n'ai pas suivi tout cela avec une attention suffisante.

                                                                                             Il reste quelques minutes (six ou sept) consacrées au pseudo-échange habituel avec Antoine Compagnon, échange dont l'utilité s'impose rarement à l'évidence.  A.C. procède à une relecture "à sa façon" de quelques aspects de l'exposé. C'est désespérément lent. Il y a, sur la fin, un bref moment que j'ai trouvé "mignon" (c'est le seul mot qui me vienne), avec un joli sourire et deux mots de Jessica Desclaux sur un duel avorté de Barrès, à propos de boxe et de savate.

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06 avril 2017

LEÇON N° 10 – Mardi 21/3/2017

 

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Pénultième leçon.

A.C. veut accélérer pour achever, au besoin en sautant quelques étapes, son parcours 2017. J'aurai passé l'année à mal comprendre en quoi les affrontements entre littérateurs à propos d'insultes ou de femmes désignaient la littérature comme un sport de combat.

Finalement, lassé, je ne fais qu'écouter.

A.C. fait des mines, souligne avec une grâce convaincue ce qu'il raconte; et ce qu'il raconte, ce sont quelques duels, quelques anecdotes, quelques dates. J'entends sans déplaisir et j'oublie aussitôt. Il connaît très bien son dix-neuvième siècle médian, mais cela me semble un peu: "Stéphane Bern au Collège de France".

J'ai pris à la volée des noms. À les googliser, on récupère une partie de ce qui en a été dit.

Armand Carrel contre Emile de Girardin.  Un duel au pistolet en 1836 pour un litige de presse, pour un conflit de journaux. Carrel y perd la vie.

Alexandre Dujarrier contre Rosemond de Beauvallon. Un duel au pistolet en 1845, qui provoque la mort de Dujarrier. Au départ, une affaire de souper fin (aux Frères Provençaux) et d'actrice (Anaïs Liévenne)

Lola Montez est citée, courtisane, maîtresse de Louis 1er de Bavière, irlandaise qui se faisait passer pour espagnole …

Une ordonnance du 16 Brumaire, an 9 (7 novembre 1800)  interdit aux femmes de porter le pantalon sans l'autorisation du préfet de police. Elle sera constatée comme abrogée de fait seulement en 2013.

La figure de Séverine (Caroline Rémy), grande féministe, secrétaire de Jules Vallès, boulangiste de gauche en 1889, est évoquée. Elle dirige Le Cri du Peuple en 1885, après la mort de Vallès. Compagne du journaliste Georges de la Bruyère, elle l'implique dans un duel que, femme, elle n'assume pas (on le lui reprochera) avec Mermeix (Gabriel Terrail) qu'elle avait traité de Judas dans le contexte d'une querelle politique.

G. d'Estoc (Marie-Paule Alice Courbe), autre grande figure est aussi rapidement présentée, bisexuelle dirait-on aujourd'hui (la romancière Rachilde; Guy de Maupassant; …). Elle adhère en 1890 à la Ligue d'affranchissement des femmes fondée par Marie Astié de Valsayre; elles sont toutes deux des escrimeuses aguerries, aiment se travestir … A.C. évoque un duel qu'a eu G. d'Estoc avec une écuyère-trapéziste du cirque Médrano qui l'avait quittée.

Une affaire d'honneur

On notera que les femmes s'affrontent ici la poitrine nue.

Au sujet d'Astié de Valsayre, A.C. évoque son duel à l'épée avec une américaine, Miss Shelby, en 1886. Duel plus pudique. La France vainc l'Amérique par blessure au bras gauche.

Astié de Valsayre vs Miss Shelby

La leçon s'achève sur une ouverture qui se prolongera pour le dernier cours.

A.C. dit emprunter l'expression à René Char : Les loyaux adversaires.

Et il veut introduire des affrontements entre littérateurs cette fois porteurs d'une réciproque estime voire d'une forme d'amitié. Le cadre en est les rapprochements que provoquent les incarcérations à Sainte-Pélagie, où se retrouvent, mêlés, des adversaires de plume ou politiques. Il puise dans les mémoires de Sosthènes 1er de la Rochefoucauld, qui fut aide de camp de Charles X et emprisonné après 1830 et dans les ouvrages de Moreau-Christophe (Louis Mathurin), Inspecteur général des prisons de la Seine en 1830, puis, de 1833 à 1837, sous-Préfet à Nogent-le-Rotrou et, en 1837, Inspecteur général des prisons du royaume; réorganisateur de l'ensemble du système pénitentiaire. 

Peinture des courtoisies mondaines de prisonniers politiques pleins d'aménité et de bonnes manières, bénéficiaires d'un traitement privilégié (bonnes relations avec le Directeur des lieux, organisation de concerts de musique de chambre, charmes de la conversation …).

Le cours a été agréable à suivre, mais je n'en retiendrai sans doute rien et la pertinence proprement littéraire du propos, au regard du thème de l'année, m'échappe toujours.

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04 avril 2017

SEMINAIRE N° 9 - CHARLES PÉGUY

14 Mars 2017

Alexandre-vitry

Alexandre de Vitry d'Avaucourt – ENS Lyon – Agrégation de Lettres Modernes – Thèse de Doctorat : L'individu et la cité dans l'œuvre de Charles Péguy.

Sujet du jour : De la polémique comme sport: Charles Péguy dans les cordes.

Lapsus du jour : A l'instant t=21'49" de l'enregistrement vidéo de son exposé, le séminariste se propose de nous parler de pénis sportif, immédiatement rectifié en Péguy sportif.

Dans sa présentation d'Alexandre de Vitry, Antoine Compagnon avoue avoir publié à l'automne 2016, un ouvrage écrit avec sa collaboration. Un ouvrage dont il ne parvient plus à retrouver le nom mais dont sur la première de couverture il apparaît comme étant l'unique auteur  …

Aimer l'amou, l'écrire

        … avec cette introduction :

L'amour vu par les grands écrivains

"On aime d’autant mieux qu’on trouve les mots pour le dire, l’écrire et le sublimer", constate Antoine Compagnon. Se prêtant au jeu, cet historien de la littérature s’est plongé dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, pour en extraire ce qui lui semble être les plus belles pages d’amour rédigées par les écrivains français. De Victor Hugo à Annie Ernaux c’est l’amour réel, rêvé, fantasmé, sublimé… quand il n’est pas l’absolu à la portée des caniches selon le mot de Céline ! Des femmes, des hommes, des muses, des êtres envoûtants, des souvenirs… Les lettres enflammées de Juliette Drouet, les diatribes de Baudelaire, l’érotisme interdit de Georges Bataille, les brouillons de Proust, la jeunesse enflammée de Radiguet… Un ensemble de pages choisies, connues ou méconnues, qui tissent ensemble une histoire subjective – et contagieuse peut-être – du sentiment amoureux en littérature.

Appétissant - 39 € quand même.

SINON?

Beaucoup de textes à l'écran, après quelques indications liminaires :

"Je ne suis point haineux; je suis peut-être haïssant" (Péguy)

 "Barrès, Tartuffe moisi" (Péguy)

L'affaire Dreyfus et les Cahiers de la Quinzaine.

Jean Jaurès et Lucien Herr, cibles obsessionnelles d'amours socialistes déçues.

Un sous-ensemble déjà conséquent de la litanie des cibles de Péguy polémiste, de Péguy compulsivement pamphlétaire - Péguy contre tout le monde.

Quelques reproductions : caricature (David Levine) , dessin (Egon Schiele), tableau (Jean-Pierre Laurens)

 

Caricature Péguy- David levineEgon Schiele-PéguyPéguy-Jena-Pierre Laurens

Et puis des textes, je l'ai dit.

I - Victor-Marie , comte Hugo (1910):

Par exemple, je vois bien que je n'apprendrai jamais l'escrime. Je ne saurai jamais, je n'aurai jamais cette pointe, aristocratique et bourgeoise, ce point, cette pointe uniponctuée. Ce battant, ces battements, ces repiquements incessants, infatigables dans un cercle idéal, (imaginaire), qui n'est pas si grand seulement qu'un anneau. Ces demandes et ces réponses si précipitées, si battantes, si instantanées. Si déliées, si fines. Cette conversation. Je sais bien la baïonnette, au contraire, parce qu'elle est triangulaire, quadrangulaire, (c'est un tiers-point d'acier tout neuf, tout étincelant), parce qu'elle est au bout d'un fusil. Ça c'est une arme. Tous les bons souvenirs de cette année où nous en avons fait. C'en était ça une escrime. Quels commandements. Quelles voltes et virevoltes. Quel(s) assouplissement(s). Nous en avons respiré, de l'air. Quelles passes d'armes. Nous en avons encore le souvenir dans la mémoire des muscles  des cuisses. Et je me serais si bien battu avec des armes du quinzième siècle. Ces armes étaient des outils, en effet, à peine dissimulés, à peine déguisés, à peine adaptés. Je ne saurai jamais faire des armes. Je me serais si bien battu avec ces anciennes armes. C'étaient des outils d'ouvriers et même de paysans, à peine habillés, les habillements de guerre, des bêches, des pelles et des pioches, des piques et des pics, des haches et des crocs, (au bout d'un bâton ça faisait hallebarde), des cognées, des hachettes, des marteaux (des masses d'armes), (c'était l'homme d'armes qui était l'enclume, et c'était l'homme d'armes qui était le forgeron). Et c'était quelquefois l'homme d'armes qui était le marteau (dans Eviradnus). Il s'agissait en effet d'entrer dans le fer comme le paysan entre dans la terre, et dans le bois, le bûcheron, comme l'ouvrier entre dans le bois et dans le fer. Ou il s'agissait d'écraser le fer comme l'ouvrier assomme, comme l'ouvrier martèle, comme l'ouvrier écrase le fer.

Eviradnus, dans La légende des siècles, affronté à deux ennemis tue l'un à mains nues puis, se sert de son cadavre comme d'une massue pour venir à bout de l'autre.

II- La préparation du congrès socialiste (1900) :

Il y a bien longtemps que je suis un hérétique: j'étais élève au lycée, en seconde, quand je fus hérétique, et encore je ne sais pas si c'était mon commencement: les taupins et les cornichons – c'est ainsi que l'on nommait ceux de nos camarades plus glorieux et plus courageux que nous, qui préparaient les concours d'entrée à l'Ecole Polytechnique  et à l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr – voulurent à peu près me mettre en quarantaine : je m'étais vivement insurgé contre la prétention qu'ils avaient de régenter la cour des grands, où je venais d'arriver; je m'étais vivement insurgé contre ces brimades par lesquelles on voulait nous démontrer la supériorité des anciens sur les nouveaux et des militaires sur les civils; ces élèves supérieurs des classes dirigeantes voulurent à peu près me mettre en quarantaine, et cela, si je n'avais pas peur d'employer un gros mot, pour me persécuter : ce fut ainsi que je connus le commencement de l'antisémitisme : je fus heureusement défendu par un bon nombre de civils aux poings vigoureux qui sauvaient en moi le président d'une association scolaire d'exercices physiques et de jeux de plein air: les civils battirent les militaires comme il arrive souvent quand les militaires ont laissé leur sabre à la maison (…) Je me suis insurgé contre toutes les brimades et tous les canulars et toutes ces vieilles institutions par lesquelles un certain contingent d'autoritaires en nom collectif imposent ou veulent imposer à quelques libres individus la marque de la supériorité commune.

III – L'Argent, suite (1913) [Ici sur les dreyfusards / antidreyfusards]

Tout le monde en ce temps-là était militaire et militariste. Nous formions deux ardentes armées. Également honorables au point de vue de la guerre. Également honorables au point de vue du sport. Il n'y avait que les radicaux qui n'avaient point trouvé place dans ces deux immenses armées. Ils se préparaient seulement à ravager le champ de bataille, à dépouiller les blessés et les morts.

IV- Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (posthume – 1914) [sur Corneille]

Dans ce système de pensée la bataille passe avant la victoire et la mort même n'est rien au prix de la correction du combat. C'est un système fort connu, le plus antique, le plus étranger qu'il y ait au monde moderne. Ce n'est pas seulement le système de la loyauté. C'est le système de l'héroïsme. Et c'est le système de l'honneur. Il est tout entier ramassé dans le code du duel (à condition qu'on le prenne au sérieux), et ce n'est point au hasard qu'un duel est la pièce d'ogive, la clef de voûte d'ogive de l'arcature du Cid. Comme ce n'est point par hasard (…) qu'un prodigieux duel spirituel et plusieurs admirables duels de courtoisie sont les clefs d'ogive de l'immense et pure architecture de Polyeucte. Dans ce système (dans ce système de pensée et dans ce système d'action), le duel est un affrontement, une confrontation perpétuelle de valeurs. Dans le duel d'armes, chacun des deux adversaires se présente dans son exactitude et dans son plein. Dans le duel de pensée, qui est aussi un duel d'armes, chacune des thèses se présente dans son exactitude et dans son plein. (…) C'est le système de pensée de la chevalerie, et notamment de la chevalerie française. On parle souvent de la guerre comme d'un immense duel, d'un duel entre peuples, et réciproquement on parle souvent du duel comme d'une guerre pour ainsi dire réduite et schématique, d'une guerre entre individus.

V – Idem (Note conjointe …) [Péguy précise]

Il y a deux races de la guerre qui n'ont peut-être rien de commun ensemble et qui se sont courtoisement mêlées et démêlées dans l'histoire. L'une procède en effet du duel et l'autre n'en procède pas du tout. (…) Il y a une race de la guerre qui est une lutte pour l'honneur et il y a une tout autre race de la guerre qui est une lutte pour la domination. La première procède du duel. Elle est le duel. La deuxième ne l'est pas et n'en procède pas. Elle est même tout ce qu'il peut y avoir de plus étranger au duel, au code, à l'honneur. Mais elle n'est pas du tout étrangère à l'héroïsme.

VI – Idem (Note conjointe …) [même thème]

Par un point au tennis ou plutôt par un coup on peut perdre une partie, et l'enjeu de vingt parties, et le championnat du monde. Dès lors lequel vaut le mieux : gagner par un point dans une partie et dans un championnat où tous les joueurs sont forts ou gagner par vingt parties dans un championnat où tous les autres joueurs sont faibles. Tels sont les deux systèmes de pensée, telles sont les deux races de la guerre, tels sont les deux systèmes de mesure, la mesure et la victoire et l'on peut dire le droit et le fait. Allons plus loin et passons de l'autre côté. Passons la décision du fait. Passons la barre de l'événement. Lequel vaut mieux : gagner dans une partie où tous les autres joueurs sont faibles ou perdre dans une partie où tous les joueurs sont forts; gagner dans une partie faible ou perdre dans une partie forte. Gagner dans un jeu de bassesse ou perdre dans un  noble jeu. C'est-à-dire: Sommes-nous chargés de gagner quand même, et à n'importe quel prix; sommes-nous chargés de maintenir un certain  niveau de jeu; et du jeu de la guerre; et ainsi, un certain niveau du monde. Et non seulement de le maintenir, mais de le faire monter, ou remonter, tout bas que nous soyons. C'est-à-dire: Sommes-nous chargés d'être des vainqueurs ou d'être des nobles. Et de maintenir dans le monde un certain niveau de noblesse. Tout homme qui est d'une certaine race optera pour la théorie, pour le système de pensée du noble jeu.

Ou plutôt, il n'optera pas. Il est d'avance de ce système et de cette race. Tant que l'on parlera le langage français, Corneille demeurera le poète de ce noble jeu. Du système et de la race pour qui toute vie même et toute action et toute conduite est un exercice et comme une application de ce noble jeu.

La guerre de Péguy, mort le 5 septembre 1914, dit Alexandre de Vitry, est largement imaginaire. Ses deux duels ou quasi-duels aussi?

A l'ENS, rue d'Ulm, Albert Levy, cothurne de Péguy est insulté pour son nez juif. Antisémitisme. Péguy tient à en venir aux armes. Des témoignages postérieurs affirment que le duel eut lieu avec des armes chargées à blanc. Le rigide Péguy le savait-il? Y trempa-t-il?

Ce sera plus tard la brouille avec Daniel Halévy, collaborateur des Cahiers de la Quinzaine. Halévy a publié un article, "Apologie pour notre passé", et pénitent que Péguy, mystique du dreyfusisme, prend très mal. Il répond aussitôt dans "Notre Jeunesse" (juillet 1910) où il refuse cette pénitence , cette mélancolie  et fin 1910, "Victor-Marie, comte Hugo" commence par une longue épître à Halévy où il fera des nuances entre l'outrage (volontaire) et l'offense (involontaire) et finira par regretter d'avoir "offensé" Halévy qui s'était senti "outragé" : "Si j’ai fait à Halévy cette offense que je n’ai point vue, je lui en demande pardon. Si j’ai offensé Halévy dans mon dernier cahier, je lui en fais, par les présentes, réparation".

Péguy soutiendra et Halévy niera qu'un duel ait été envisagé, voire organisé. Des témoins (Julien Benda, Robert Dreyfus) avaient été contactés …

Halévy avait écrit :

VII – Lettre à Péguy du 16/7/1910

Mon cher Péguy,

Vous êtes un homme extraordinaire autant qu'un écrivain extraordinaire. Vous me confiez un Cahier, nous en causons deux ans; nous semblons être, non en accord de pensée, nous ne l'avons jamais cherché, mais parfaitement en confiance – Au sujet de ce Cahier même, vous m'outragez. En vérité, je suis un faible (p. 58), un haïssable pénitent (p.57), un chien battu (p. 56), mouillé (p. 57)? Car je vous entends bien, c'est moi que vous jugez ainsi?

Je ne vous envie pas, mon cher Péguy, d'avoir serré la main de cet Halévy-là, que pour moi je ne connais pas.

Adieu, Péguy

Votre ,

Daniel Halévy.

De fait, ils ne se parleront plus.

Péguy se comporte en réalité avec ses innombrables adversaires d'idées et de plume de la façon même dont il se plaint qu'ils le traitent. Ainsi, la plainte :

VIII – In L'Argent, suite (1913)

Ils sont amis de Lavisse pour empêcher Lavisse de recevoir mes coups, mais ils ne sont pas amis de Péguy pour empêcher Péguy de recevoir les coups et le gouvernement de Lavisse. C'est un duel où tous les témoins couvrent de leur corps l'un des deux adversaires.

Il y a là les traces d'un affrontement sur l'évolution des études historiques dont le modernisme scientifique hérisse les emballements mystico-rhétoriques  de Péguy. Et l'historien Ernest Lavisse est à ce titre l'objet de sa haine. Il voit en lui le symbole de la lâcheté et de la dégradation des élites républicaines qui ont saisi et accaparé le pouvoir et les honneurs, un être dira-t-il tout entripaillé de prébendes, qui n’est qu’un "sénile fossoyeur (…) à la fois impotent et omnipotent, et même prépotent".

Ainsi, le mépris : attaqué dans la Revue Hebdomadaire (catholique), dirigée par Fernand Laudet, par le journaliste François Le Grix après la publication de son premier Mystère ("Mystère de la charité de Jeanne d'Arc") début 1910, et traité de "modeste auteur de gloses rébarbatives", Péguy réplique en publiant "Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet" et donc à déniant à Le Grix jusqu'à son existence. Une revue humoristique, "La Vie Parisienne", parodiera sa mauvaise foi…

IX – sous le titre Péguyniana :

M. François Le Grix eut le malheur, dernièrement, dans la Revue Hebdomadaire, de parler de M. Charles Péguy. Il ne savait pas à quoi il s'exposait! Pourtant M. Le Grix ne disait pas de méchantes choses sur M. Péguy, mais il faisait remarquer, tout de même, que M. Péguy écrit mal, parce qu'en vérité, M. Péguy écrit mal …

Ah! Ça a fait du joli! …

Dans le Bulletin des Professeurs Catholiques, un anonyme … qui signe Charles Péguy – comme dirait La Palisse – répond en 300 points à M. Le Grix. Et sa réponse ferait, presque, deux gros volumes de 3 francs 50! Ô concision! D'abord, M. Péguy répond à … M. Laudet, directeur de la Revue Hebdomadaire et non critique littéraire. Il n'admet point que M. Le Grix ne soit pas M. Fernand Laudet. "Vous vous appelez M. Le Grix, lui dit-il; donc vous êtes M. Laudet!"

Et toute la réponse est sur ce ton-là.

Enfin, M. Péguy conclut avec mépris : "Tous ceux qui m'attaquent ne sont que des hérétiques."

Les chaleurs, certainement, ont incommodé M. Péguy.

Péguy était conscient de ses travers (de sa tendance à faire des "personnalités"?).  Il se commente dans un texte intitulé "Pour moi", écrit après avoir été évincé de son poste à la librairie Georges Bellais par le comité de direction unanime où siégeaient Lucien Herr et Léon Blum. Les Archives nationales fournissent des explications complémentaires et une version assez différente du départ de Péguy (http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/camt/fr/egf/donnees_efg/40_AQ/40_AQ_FICHE.html):

"Bénéficiant d'un petit avoir à la suite de son mariage (le 28 octobre 1897), en accord avec sa femme et sa belle-famille, Péguy fonde une librairie de propagande socialiste le 1er  mai 1898 au 17 rue Cujas, Paris, 5ième arrdt.

La librairie prend le nom de son ami Georges Bellais, Péguy alors boursier d'études en Sorbonne ne pouvant fonder la maison sous son nom.

Un an plus tard, la librairie en difficultés est transformée en Société nouvelle de librairie et d'édition, société anonyme à capital variable (août 1899) dont les principaux actionnaires sont Hubert Bourgin, Léon Blum, Étienne Burnet, Lucien Herr, Albert Monod, Mario Roques, Désiré Roustan et François Simiand. On reconnaît à Péguy 200 actions de 100 francs et 50 à G. Bellais. Péguy reçoit la fonction de "délégué à l'édition". Mais une mauvaise gestion conduit la librairie au bord de la faillite. Reprochant à la société ses agissements plus commerciaux qu'idéologiques et devant le refus de celle-ci de mettre à exécution son projet de périodique authentiquement socialiste, Péguy démissionne avec Bellais (28 octobre 1900). Les actions de Péguy et de Bellais sont remboursées semestriellement. La société continue son existence nous la direction de Félix Malterre puis Clément Rueff. Ce dernier, après avoir abondamment puisé dans la caisse, s'enfuit aux États-Unis. Par suite de ce détournement, le remboursement des actions de Péguy et de Bellais est interrompu. Après un long conflit, Péguy obtient satisfaction des tribunaux (1904-1906)".

X – Pour moi (1901)

Mon ami Pierre Baudouin et mon ami Pierre Delatre viennent me souhaiter la bonne année. Ils étaient soucieux. Ils marchaient de conserve. Ils me trouvèrent en proie à l'abonné Mécontent.

-       Mon cher Péguy, me disait l'abonné Mécontent, vos cahiers me révoltent. J'ai reçu le troisième. Ils sont faits sans aucun soin. Ils sont pourris de coquilles. A la page 67, au titre courant, tu as mis théâtre sans accent aigu. A la page 43, au milieu de la deuxième ligne, tu as mis un "e" à camarade au lieu d'un "e". Evidemment, tu deviens gâteux. J'en suis éploré, parce que je suis ton meilleur ami. A la page 50, au milieu de la page, tu as écrit socialiste avec deux "s". Mais je soupçonne ici que tu as voulu jouer un mauvais tour à notre ami Lucien Herr. Sans compter les coquilles que je n'ai pas vues, car je ne les lis pas, tes cahiers. Je me désabonne.

Cette violence m'épouvantait et je faisais des platitudes.

-       Mon cher Mécontent, je sais malheureusement bien qu'il y a des coquilles dans les cahiers. Mon ami René Lardenois me l'a déjà fait remarquer et sa lettre a été publiée dans le dixième cahier de la première série. Aussitôt que je le pourrai, je lui donnerai une réponse.

XI – Pour moi [évoquant son licenciement]

Ils étaient unanimes! Et qu'est-ce que cela prouve? Esprits à peu près identiques, ayant la même culture, les mêmes bonnes et les mêmes mauvaises qualités, les mêmes déformations et le même alourdissement, ces cinq administrateurs étaient plus facilement unanimes entre eux que je ne suis unanime avec moi. Quand Herr discute avec Simiand il y a moins de profonde variété, moins de pénible et douloureuse incompatibilité que quand je discute avec moi. C'est dire qu'il y a dans leurs assemblées moins de véritable discussion que quand je m'assemble tout seul.

                                                                                                                                                           FIN de l'exposé.

Antoine Compagnon tente l'échange. La chemise est froissée, la cravate de travers, le costard de guingois, les cheveux pourtant courts sont en désordre … (un petit somme pendant l'exposé?) La prise de parole hésite, renvoie à lui-même dans le cours qui vient de s'achever (à/s Signol). Alexandre de Vitry qui ne comprend pas où il veut en venir émet quelques sons succincts valant assentiment putatif . Puis, quand même :

A.C. - Y a-t-il eu des duels pendant l'affaire Dreyfus?

A. de V. – ???? (Silence) Il faudrait regarder cela de plus près ….

A.C. – En 1833, il y a eu beaucoup de duels autour de la grossesse de la duchesse de Berry (murmures dans la salle) . Des polémiques entre la presse républicaine, qui avait révélé cette grossesse, et la presse royaliste, des duels collectifs, plusieurs contre plusieurs .

A. de V. – Dans l'affaire Dreyfus, il y a eu des pugilats collectifs, et Péguy se décrit en stratège de certains de ces affrontements et Lucien Herr en chef de bande, pour aller défendre les professeurs de la Sorbonne menacés par des groupes antisémites … des affrontements avec des canes …

(Silence)

A. de V. – Péguy lit Hugo, lit Michelet, mais peu ses contemporains, il ne lit pas Proust, par exemple ….

(Tout cela décousu, as usual)

                                                                                                         FIN de l'échange

Pas de bilan conclusif efficace de ma part. Les gestes d'A. de V. sont à mi-chemin entre la préciosité et l'élégance. Il porte une apparence de décontraction assez efficace. Sa blondeur le sert, on pense un peu à David Soul dans Starsky et Hutch. A.C. nous précise qu'après avoir été son assistant au Collège de France, il enseigne (sans doute provisoirement ?) dans le secondaire. Les gamines de seconde doivent en être folles.

Sur le fond, toujours chez moi la même frustration. Péguy polémiste, sans doute. Mais "dans les cordes"? Ce titre: Péguy dans les cordes, ne semble pas adapté. Sur un ring de boxe, être "dans les cordes" signifie être dominé, dépassé par l'adversaire qui vous accule dans les cordes bordant le ring et vous saoule de coups.

A propos du texte IX , A. de V. n'a rien dit du titre Péguyniana. A.C. avait évoqué il y a deux ou trois ans (ou plus?) la mode des "anas", ces recueils de pensées, de remarques, d'anecdotes, de critiques et de bons mots compilés et attribués à un personnage, rassemblés sous le titre de principe "patronyme-ana", ce qui a donné pour Ménage, un Ménagiana (en 1693 ou 1694), pour Furetière un Furetériana en 1696, etc, et donc aurait pu donner un Péguyana, et a peut-être ici donné un Péguyniana.  

J'ai fait un tour sur Internet à la recherche de quelques articles sur Alexandre de Vitry. Je suis tombé sur un assez épouvantable éreintement de Juan Asensio, dans Stalker, son blog de critique littéraire, à propos du livre de A. de V. sur Philippe Muray : L'invention de Philippe Muray. Un billet d'Octobre 2011 parfaitement agressif et polémique. Faudrait regarder de plus près, comme vient de le dire l'auteur des duels pendant l'affaire Dreyfus. Je n'ai pas lu le bouquin et n'ai guère approché Philippe Muray. Donc … mais le numéro pugilistique est notable.

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27 mars 2017

LEÇON N° 9 - Mardi 14/3/2017

Les leçons sont chaque fois un peu plus longues.

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L'heure se prolonge maintenant jusque vers les 70 minutes. Là, 69. L'exposé n'en a pas été plus érotique. Les options d'A.C. continuent à m'étonner. On est un peu comme dans ces matches de tennis où, selon la surface - terre battue, herbe ou synthétique - le temps réel de jeu est en moyenne de 7 à 13 minutes par heure (référence : http://eaiao.envsn.fr/Perf_sportive/types_effort/texte/caracteriser_effort/temps_reel.htm).

Ici, en 70 minutes, il y a eu, finalement, peu d'interventions directes pour beaucoup de citations.

On a dévidé un écheveau conséquent d'anecdotes duellisées et très abondamment renvoyé à des remarques ponctuelles ou des narrations développées autour de points d'honneur finissant sur le pré.

Il me semble une fois de plus qu'on est très loin de l'intitulé du cours. On ne discute pas de la littérature comme sport de combat, on présente une petite histoire des duels impliquant des hommes de lettres. Je ne suis absolument pas certain qu'il s'agisse de la même chose … ni que l'affaire approfondisse notablement la question, justement, de la littérature.

Et pour l'heure, on n'a pas que je sache évoqué le cas, peut-être unique, où le parallélisme est défendable et absolu, à savoir, le duel de Cyrano avec le Vicomte, chez Rostand, lorsque l'avancée du duel coïncide avec la construction d'une ballade.

Le texte, pour rappel : ……..

************************************************** 

LE VICOMTE, méprisant

Poète !…

CYRANO

Oui, monsieur, poète ! et tellement,

Qu’en ferraillant je vais — hop ! — à l’improvisade,

Vous composer une ballade.

LE VICOMTE

Une ballade ? 

CYRANO

Vous ne vous doutez pas de ce que c’est, je crois ? 

LE VICOMTE

Mais… 

CYRANO, récitant comme une leçon

La ballade, donc, se compose de trois

Couplets de huit vers… 

LE VICOMTE, piétinant

Oh !

CYRANO, continuant

Et d’un envoi de quatre… 

LE VICOMTE

Vous…

CYRANO

Je vais tout ensemble en faire une et me battre,

Et vous toucher, monsieur, au dernier vers. 

LE VICOMTE

Non ! 

CYRANO

Non ?

(Déclamant)

« Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon

Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! » 

LE VICOMTE

Qu’est-ce que ça, s’il vous plaît ?

CYRANO

C’est le titre. 

LA SALLE, surexcitée au plus haut point

Place ! — Très amusant ! — Rangez-vous ! — Pas de bruits !

(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. À droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.)

CYRANO, fermant une seconde les yeux

Attendez !… je choisis mes rimes… Là, j’y suis.

(Il fait ce qu’il dit, à mesure.)

Je jette avec grâce mon feutre,

Je fais lentement l’abandon

Du grand manteau qui me calfeutre,

Et je tire mon espadon ;

Élégant comme Céladon,

Agile comme Scaramouche,

Je vous préviens, cher Mirmydon,

Qu’à la fin de l’envoi je touche !

(Premiers engagements de fer)

Vous auriez bien dû rester neutre ;

Où vais-je vous larder, dindon ?…

Dans le flanc, sous votre maheutre ?…

Au cœur, sous votre bleu cordon ?…

— Les coquilles tintent, ding-don !

Ma pointe voltige : une mouche !

Décidément… c’est au bedon,

Qu’à la fin de l’envoi je touche.

Il me manque une rime en eutre…

Vous rompez, plus blanc qu’amidon ?

C’est pour me fournir le mot pleutre !

— Tac ! je pare la pointe dont

Vous espériez me faire don : —

J’ouvre la ligne, — je la bouche…

Tiens bien ta broche, Laridon !

À la fin de l’envoi, je touche

(Il annonce solennellement)

ENVOI

Prince, demande à Dieu pardon !

Je quarte du pied, j’escarmouche,

Je coupe, je feinte…

(Se fendant.)

Hé ! là donc

(Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.)

À la fin de l’envoi, je touche. 

**********************************************

Au bout du compte, qu'a-t-on vu passer en cette leçon? Quelles idées dégager?

Dans un premier temps, A.C. essaie d'asseoir une double théorie.

a) Le duel comme symptôme de l'incapacité de l'Etat à faire valoir, à exercer, ses prérogatives régaliennes

b) Le duel comme pendant de la liberté de la presse. Plus de liberté pour la presse, davantage de duels.

On tâte des deux à travers une présentation des hésitations politiques autour de la loi sur la Presse de 1819, de discussions sur le délit de presse et la diffamation d'une part, et, parallèlement mais d'après A.C. non corrélativement, autour de la nécessité d'une loi sur le duel, cet oublié du législateur. Il cite le député "ultra" Jean-Claude Clausel de Coussergues, ami de Chateaubriand : "Une des principales parties du pouvoir souverain est de rendre justice à chacun, de sorte que tout duel est un attentat contre l'autorité du magistrat souverain ou subalterne."  Soit: la seule violence légitime est celle de l'Etat.

A.C. parle de la commission présidée par le baron Pasquier … Sous Louis XV, on avait en pratique suspendu l'application des lois de répression trop sévères édictées par Louis XIV  et les duels n'étaient plus qualifiés que de rencontres (réputées fortuites)  ce qui permettait d'obtenir pour les duellistes des Lettres de Grâce. La commission Pasquier veut aboutir à une législation précise. Quel jury pour juger du délit de duel? Réprimer via des juges ou via des jurés d'Assises? Peut-être se souvenir du principe des jurys d'honneur de l'Ancien régime, des tribunaux des Maréchaux? Confier la prévention aux Assises et la répression aux Juges? C'est-à-dire, comme avec les délits de presse, la diffamation précède le duel, qu'on pourrait faire passer la diffamation devant des juges, ce qui pourrait déboucher sur une sorte de conciliation, et, pour des duellistes contournant cette voie et se jetant directement dans le duel, les traduire en Assises.

Dans l'exposé des motifs de la loi de 1819 (sur la Presse) : "[Considérer que] de même que l'invention de la poudre avait changé les conditions et la tactique de la guerre, la liberté de la Presse devait changer profondément la tactique de l'injure." On voit ici la presse comparée à la poudre, comme la plume à l'épée. Mais tout cela restera lettre morte.

On apprend au passage que la notion de circonstance atténuante est introduite dans le droit pénal en 1832 ce qui modifiera dans le sens d'une moindre sévérité les jugements.

On apprend aussi qu'au début des années 1830, on en était à une trentaine de morts en duel par an (Statistiques, en 1892, de Guillaume Tarde), et qu'il faut attendre 1837 pour voir l'hécatombe diminuer (cinq morts par an en moyenne). Quoi qu'il en soit, ni la monarchie de Juillet, ni la Restauration ne sauront mettre un terme à la pratique.

Il faut reconnaître aussi que les députés eux-mêmes, potentiellement chargés de faire évoluer la loi et d'interdire, par elle, le duel, se battaient beaucoup.

A partir de quoi, A.C. tombe dans l'anecdote. Hommage ici à mon père qui, fort coutumier de cette fort mauvaise blague, aurait demandé à cet endroit du récit : Et, s'est-il fait mal?

Benjamin Constant contre le Marquis de Forbin des Issarts.

Tous deux sont députés. Le 6 juin 1822, le marquis publie dans deux journaux des lignes injurieuses pour B. Constant. Le jour même, BC et FdI se retrouvent au bois de Boulogne. Récit du Constitutionnel, journal libéral : "Hier, 6 du courant, Monsieur Benjamin Constant ayant demandé à Monsieur le Colonel Marquis de Forbin des Issarts satisfaction pour une lettre insérée par lui dans La Quotidienne et Le Drapeau Blanc du même jour, ces deux messieurs, sans autre explication, se sont rendus dans une carrière, près du bois de Boulogne, accompagnés, M. le Colonel de Forbin des Issarts de M. le Général Comte de Béthizy et de M. de Chamoin, lieutenant des Gardes-du-Corps, M. Benjamin Constant  de M. le Général Sébastiani et de M. le Comte de Girardin. Là, s'étant placés à dix pas l'un de l'autre et s'étant assis à cause de l'infirmité qui empêche M. Constant de marcher, ils ont, au signal donné, tiré un premier coup l'un sur l'autre et se sont manqués. M. Benjamin Constant ayant demandé qu'ils recommençassent, ils ont de la même manière tiré un deuxième coup et se sont manqués de nouveau. Les témoins se sont opposés à ce qu'ils tirassent une troisième fois et ont déclaré que les adversaires devaient être satisfaits."

Ce duel en fauteuils (Constant, depuis des années, ne se déplaçait qu'à l'aide de béquilles) fut, dit A.C., tout-à-fait célèbre, et par exemple célébré par cette illustration de Philippoteaux:

duel-with-pistols-between-benjamin-constant-and-forbin-des-issarts-G38075

Deuxième cas, concernant deux généraux d'Empire.  : Juillet 1825. Il y a d'abord eu la publication en novembre 1824, par le général comte Philippe de Ségur, d'un livre magnifique et important (dit A.C.) : Histoire de Napoléon et de la Grande armée pendant l'année 1812, l'histoire en fait de la campagne de Russie. Narration épique et romanesque. Grand succès. En mai 1825, on en est à la cinquième édition. On compare l'ouvrage à l'Iliade et on se déchire. Le Général baron Gaspard Gourgaud écrit une réplique : Napoléon et la Grande armée en Russie ou examen critique de l'ouvrage de M. le comte de Ségur. Réplique violente accusant Ségur d'être un général de cour, un général d'antichambre: "Sans doute il serait injuste d'exiger de M. de Ségur sous le rapport militaire ce qu'il n'a pas mis dans son livre. Il a bien le rang et le titre de général, mais où en aurait-il acquis l'expérience? Tous ses grades, il les a reçus en remplissant des fonctions civiles auxquelles l'usage du Palais affectait des broderies et des épaulettes." Gaspard Gourgaud est un fidèle de l'Empereur qu'il a accompagné à Sainte-Hélène. Il se chagrine de ceci : "Les jeunes lecteurs ont pu croire que ce général qui s'érigeait en juge du grand homme avait combattu à ses côtés , tandis qu'il n'avait été employé qu'à faire des logements." En fait, Gourgaud et Ségur ont été aides de camp de l'Empereur, mais Ségur ne s'occupait que de l'intendance. Et quand il dédie son gros livre à ses "camarades vétérans de la Grande armée", Gourgaud s'exclame: "Combien sont faibles ses titres à la vétérance et à cette illustre confraternité!" Il prend néanmoins, sous l'épée de Damoclès de la diffamation quelques précautions : " Il est utile d'apprendre au lecteur de M. le comte de Ségur que sa plume n'est point celle d'un militaire quoique son épée, dans les occasions rares où elle est sortie du fourreau, a été celle d'un brave soldat." Les deux hommes, quoi qu'il en soit, finiront sur le pré, blessés tous les deux.

Journal des débats du 15 juillet 1825: "Un duel entre les généraux Gaspard Gourgaud et Philippe de Ségur devait avoir lieu aujourd'hui. Les témoins du premier étaient les colonels Duchamp et Marbot et le général Pajol. Ceux du second étaient Mm. le comte de Lobau, le comte Dejean et le comte de Saint-Aulaire. Ces messieurs sont sortis par trois barrières différentes pour aller aux Thermes, hors la barrière du Roule; mais l'autorité ayant été prévenue a empêché cette déplorable affaire, en les arrêtant à mesure qu'ils sortaient des barrières. " Suit un long paragraphe que le rédacteur dit avoir emprunté à un "journal littéraire" non précisé et où l'on relève : "M. de Ségur, dans son ouvrage, n'a outragé personne et le livre qui le réfute est un continuel outrage envers lui; c'est un démenti, un cartel en pamphlet. (…) Pour prendre sur un tel ton la polémique, il faut être absolument étranger à l'esprit de liberté qui est le caractère de la France nouvelle."

En attendant, les deux généraux n'ont pas pu se battre ce jour-là. Le lendemain, ils sortiront plus discrètement des barrières.

Journal des débats du 16 juillet 1825 : "Nous rendrons compte plus tard de l'écrit de M. le général Gourgaud; mais ce que nous croyons devoir faire connaître aujourd'hui, et que nous apprenons comme un fait certain, c'est que M. le général comte de Ségur s'étant trouvé offensé des personnalités contenues dans l'ouvrage de M. le général Gourgaud, lui en a demandé satisfaction. Hier, la gendarmerie a empêché que cette affaire se terminât. Ce matin, elle a eu lieu. M. le général Gourgaud avait pour témoins M. le général comte Pajol et M. le colonel Duchamp. Ceux qui accompagnaient M. le général de Ségur étaient M. le général comte de Lobau et M. le général comte Dejean, tous deux anciens aides-de-camp de Napoléon. M. de Ségur a reçu d'abord une légère blessure au bras, ensuite le général Gourgaud en a reçu une dans le corps. Alors les témoins ont décidé que le combat était fini, et que cette affaire ne devait pas avoir d'autre suite." Le combat cette fois avait eu lieu à la barrière du Maine.

Stendhal a évoqué la dispute dans une correspondance de 1825 : "Le général Gourgaud, dans sa réfutation de M. de Ségur a, dit-on, insulté ce dernier. On parle beaucoup d'un duel pour demain." Il a, de fait, longuement rendu compte des deux livres de Ségur et Gourgaud. Un article de 20 pages dans le London Magazine consacré à l'ouvrage de Philippe de Ségur. Il est intéressé par les dénonciations qu'il y trouve "des tares morales de l'Empereur, jaloux, haïssant le mérite". Il en profite pour accuser le despotisme de Napoléon d'être à l'origine du désastre de Russie. Dans sa critique, il dénonce le romantisme et l'emphase du style du général de Ségur qui, dit-il, "imite celui de Mme de Staël – chez lui, ce n'est pas un compliment – et ressemble à celui de Chateaubriand, Lamartine et Hugo." Il trouve aussi l'auteur "prudent dans son jugement sur les vivants qu'il faut ménager", tout en admettant qu'il y a là "un écrivain sui generis" dont le livre est malgré tout "un chef-d'œuvre". Ceci en juillet 1825. En août, il feuilletonne la réplique de Gourgaud, pour lequel il n'a aucune sympathie, et rapproche les tirages connus à ce jour : 22 000 pour Ségur, que le public compare à Walter Scott, contre moins de 1500 pour Gourgaud, malgré le "puff" (on dirait sans doute aujourd'hui le "buzz")  qui a entouré sa sortie.  A.C. avance, parmi les raisons du soutien de Stendhal à de Ségur qu'il est beaucoup question dans l'ouvrage de ce dernier de son cousin Daru, et ce pour lui rendre justice.

L'Europe entière, dit A.C. s'est passionnée pour cette polémique. Les deux hommes, eux, seront honorés par la Monarchie de Juillet, pairs de France, Grands-croix de la Légion d'honneur, et chacun écrira, plus tard, dit A.C. un chef d'œuvre; pour le comte de Ségur, ses Mémoires, pour Gougaud, son Journal. En 1862, candidat à l'Académie Française, Baudelaire rendra hommage ("un superbe livre") à l'Histoire de la Grande Armée. Il faut dire que Philippe de Ségur (que Barbey d'Aurevilly taxe de "Xénophon pathétique") occupe un fauteuil et que donc, le compliment va de soi!

C'est dans la période de la Restauration - dit A.C. – que prend racine la violence de la vie littéraire française. Il cite Balzac et, dans les Illusions perdues, Lucien découvrant chez Etienne Lousteau , comme des instruments aussi indispensables à l'écrivain que la plume, une paire de pistolets et des fleurets croisés sous un masque. On passe très vite de la délibération sur  des idées à l'affrontement guerrier.

Troisième cas, Lamartine. On emporte aussi le duel dans ses bagages ... Lamartine, sitôt arrivé à Florence où il vient d'être nommé ambassadeur, doit se battre en duel. Il a en effet "terminé" le poème Childe Harold de Byron que la mort de ce dernier a laissé inachevé et vient de publier son effort - Le dernier chant du pèlerinage de Childe Harold - qu'il appelle un "pastiche sérieux" (lien : https://archive.org/details/ledernierchantd00lamagoog).

Dans les commentaires de ses Méditations poétiques, il raconte :

J’étais secrétaire d’ambassade à Naples. Je quittais Naples et Rome en 1822. Je vins passer un long congé à Paris. J’y fis paraître la Mort de Socrate, les Secondes Méditations. J’y composai, après la mort de lord Byron, le cinquième chant du poème de Childe Harold. Dans ce dernier poème, je supposais que le poète anglais, en partant pour aller combattre et mourir en Grèce, adressait une invective terrible à l’Italie pour lui reprocher sa mollesse, son sommeil, sa voluptueuse servitude. 

Cette apostrophe finissait par ces deux vers :

"Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine !)

Des hommes, et non pas de la poussière humaine !…"

Les poètes italiens eux-mêmes, Dante, Alfieri, avaient dit des choses aussi dures à leur patrie. Ces reproches, d’ailleurs, n’étaient pas dans ma bouche, mais dans la bouche de lord Byron : ils n’égalaient pas l’âpreté de ses interpellations à l’Italie. Ce poème fit grand bruit : ce bruit alla jusqu’à Florence. J’y arrivai deux mois après en qualité de premier secrétaire de légation.

À peine y fus-je arrivé qu’une vive émotion patriotique s’éleva contre moi. On traduisit mes vers séparés du cadre, on les fit répandre à profusion dans les salons, au théâtre, dans le peuple ; on s’indigna dans des articles de journaux et dans des brochures, de l’insolence du gouvernement français, qui envoyait, pour représenter la France dans le centre de l’Italie littéraire et libérale, un homme dont les vers étaient un outrage à l’Italie. La rumeur fut grande, et je fus quelque temps proscrit par toutes les opinions.

Il y avait alors à Florence des exilés de Rome, de Turin, de Naples, réfugiés sur le sol toscan, à la suite des trois révolutions qui venaient de s’allumer et de s’éteindre dans leur patrie. Au nombre de ces proscrits se trouvait le colonel Pepe. Le colonel Pepe était un des officiers les plus distingués de l’armée ; il avait suivi Napoléon en Russie ; il était, de plus, écrivain de talent. Il prit en main la cause de sa patrie ; il fit imprimer contre moi une brochure dont l’honneur de mon pays et l’honneur de mon poste ne me permettaient pas d’accepter les termes. J’en demandai satisfaction. Nous nous battîmes dans une prairie au bord de l’Arno, à une demi-lieue de Florence. Nous étions tous les deux de première force en escrime. Le colonel avait plus de fougue, moi plus de sang-froid. Le combat dura dix minutes. J’eus cinq ou six fois la poitrine découverte du colonel sous la pointe de mon épée : j’évitai de l’atteindre. J’étais résolu de me laisser tuer, plutôt que d’ôter la vie à un brave soldat criblé de blessures, pour une cause qui n’était point personnelle, et qui, au fond, honorait son patriotisme. Je sentais aussi que si j’avais le malheur de le tuer, je serais forcé de quitter l’Italie à jamais. Après deux reprises, le colonel me perça le bras droit d’un coup d’épée. On me rapporta à Florence. Ma blessure fut guérie en un mois.

Le duel était puni de mort en Toscane, mais Lamartine était protégé par son immunité diplomatique. Le colonel Pepe, par contre, risquait les foudres de la justice et Lamartine intervint pour lui éviter la proscription. Ils devinrent amis. Lamartine publiera un peu plus tard une petite plaquette - Sur l’interprétation d’un passage du cinquième chant [ce "cinquième chant" dont il a complété les quatre chants de Byron] de Childe-Harold - dans laquelle il dira: : Je ne voulais plaider de la plume qu'après le jugement de l'épée et je ne consentis à publier ma défense que lorsque je pus la signer de la goutte de sang de ce duel d'honneur non personnel, mais national.

En fait, il avouera dans ses Mémoires politiques :

C’était un pastiche sérieux des quatre magnifiques chants lyriques du poète anglais, faisant suite à ce chef-d’œuvre. L’entreprise était téméraire ; j’osais, pour ainsi dire, me déclarer ainsi le continuateur du premier barde des temps modernes, dans une langue qui n’était pas la sienne. J’avais tort. J’étais digne d’admirer et de pleurer ce grand homme : je n’étais pas digne de me mesurer ainsi, à armes inégales, avec son ombre. Le faire parler, c'était prendre l'engagement de l'égaler. Je n'en étais pas capable.

A.C. souligne que Lamartine dira aussi, rappelant la polémique :  Je résolus de répondre de deux manières, par la plume pour le public, par l'épée pour le colonel."  Il y voit le témoignage d'un état d'esprit, d'une mentalité de noblesse d'épée répandue à l'époque chez les hommes de lettres.

Deux autres duels célèbres, avec mort d'homme.

Charles Dovalle, mort à 22 ans pour une bêtise. Critique théâtral, il commet un calembour facile sur Mira, directeur du théâtre des variétés, qui lui a refusé l'entrée de son établissement. Il écrit dans un petit journal, Le Lutin : « Mira peut être Mira-sévère, mais il ne sera jamais Mira-beau ». Ce dernier, qui était laid et vindicatif, le provoque en duel. Blessé à l'épaule à la suite d'un premier assaut à l'épée, Mira exige contre toutes les règles que le duel se poursuive au pistolet … et les témoins n'arrêtent pas l'affrontement. Augustin Grisier, le célèbre maître d'armes avait dit fort justement : "Dans une affaire, ce ne sont pas les épées ou les pistolets qui tuent, ce sont les témoins." Au troisième échange, Charles Dovalle est touché à la poitrine, après que la balle a traversé son portefeuille, et meurt le 30 novembre 1829. Une colonne de marbre blanc fut érigée sur sa tombe dans le cimetière de Montmartre. 

L’édition complète de ses œuvres, Le Sylphe, Poésies de feu Charles Dovalle, parut à Paris aux éditions Ladvocat, Palais-Royal, en 1830, avec une préface de Victor Hugo. 

Alphonse Signol, auteur d'un drame intitulé "Le duel" et par ailleurs d'une "Apologie du duel" où il écrit: "Le duel est intimement lié aux grandes qualités et aux plus belles vertus de l'homme civilisé; il est l'essence de cette législation morale à laquelle ne peut jamais se soustraire le fripon, le lâche, le calomniateur de bonne compagnie que la pénalité établie ne peut souvent atteindre et qui tremble devant cette inflexible législation de convention dont il ne saurait dénier la puissance sans se couvrir de honte et d'opprobre."

Signol, suite a une altercation au Théâtre Italien est engagé dans un duel qui lui est fatal. In François Guillet (La mort en face : Histoire du duel en France de la Révolution à nos jours) : "La mort de Signol est l'objet d'un long compte rendu d'Alexandre Dumas dans ses Mémoires. Après s'être battu à coups de poing avec un soldat pendant une fête donnée par le duc d'Orléans au Palais-Royal et avoir juré de se venger, Signol provoque l'officier appartenant au même régiment que le soldat et occupant la stalle située devant la sienne au Théâtre-Italien. Le dramaturge et son adversaire, nommé Marulaz, se retrouvent au bois de Vincennes. Le combat commence (à l'épée). A la deuxième passe, Signol est désarmé. Marulaz lui enjoint de ramasser son arme et de continuer. Signol reprend son épée et, avec une rapidité peut-être un peu trop grande, se met en garde, se fend et blesse grièvement son adversaire au bras. Celui-ci réagit aussitôt : "En sentant le froid du fer, en voyant son sang couler, Marulaz s'irrita; il fondit sur son adversaire, le força à rompre pendant plus de vingt pas, l'accula à une haie, se fendit et lui passa son épée au travers du corps. Signol poussa un cri aigu, étendit les bras, et rendit le dernier soupir avant même d'être couché à terre. "Messieurs, dit Marulaz en se tournant vers les quatre témoins, ai-je fait loyalement?" ".

On finit la leçon avec Guillaume Tarde et sa monographie sur le duel de 1892. Tarde dénonce, dans la littérature, l'inflation de duels, alors que les suicides et les adultères n'y ont que la part statistique qu'ils ont dans la vie réelle. En 1891 est publié un annuaire des duels de la période 1880-1889, signé Ferréus. Ferréus, c'est Edouard Dujardin, l'inventeur du monologue intérieur en littérature avec sa nouvelle  Les lauriers sont coupés, publiée en 1887 dans la Revue Indépendante, faisant de lui un précurseur du courant de conscience (stream of consciousness) utilisé par Joyce dans Ulysse. De ce bottin de l'épée et du pistolet, il ressort que les deux tiers des duels civils concernent des hommes de lettres. En dix ans, sur 598 duels répertoriés, 363 sont entre littérateurs (et 60 entre hommes politiques). Une prépondérance que Tarde juge remarquable : "Cette prépondérance énorme et presque absorbante du duel littéraire est à remarquer. L'homme de lettres s'est substitué au clerc du Moyen-Âge et à l'aristocrate de l'Ancien régime comme directeur des esprits. La classe littéraire a emprunté à la noblesse le goût fashionnable et aristocratique du duel mais en le façonnant à son gré. Dirons-nous qu'il est devenu le risque professionnel du métier de publiciste ou bien l'un de ses trucs et moyens de réclame? La classe des hommes de lettres peut être considérée comme le conservatoire du duel parmi nous et l'on est autorisé à dire d'après les chiffres ci-dessous que si les journalistes ne donnaient pas ce fâcheux exemple au reste de la nation, aucun civil en France ne se battrait plus."

Un exemple - Dans chaque numéro de la Revue Indépendante, revue symboliste déjà citée, cette publicité : "Salle d'armes – Baudry, professeur – 10 rue Saint-Lazare". Faire des vers et de l'escrime, en quelque sorte ….

Duel Deferre-1967

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14 mars 2017

SEMINAIRE N° 8 - Mardi 7/3/2017

Laurent Jenny2

Laurent Jenny – Université de Genève.

Il avoue dix-neuf ans en 1968. D'accord. Moi, c'était vingt-quatre. Voilà, c'est dit.

Et, entamant cette reprise de mes notes, j'ajouterai que son exposé m'a beaucoup plu.

Moins à Compagnon? En tout cas ce dernier, dans le débat qui a suivi, a tenu – dans son style habituel, hésitant, trébuchant, tâtonnant, incertain - à procéder à un contre-interrogatoire qui ne m'a pas convaincu, allant déterrer la Querelle des Anciens et des Modernes, la notion de progrès, le messianisme de Blanchot et les Fleurs de Tarbes de Paulhan, comme autant de manques dans l'approche. Cela, venant mordiller les mollets de l'exposé que j'avais perçu comme solide, cohérent, riche, prenant qu'on venait d'entendre, m'a semblé petit et peu pertinent.  D'ailleurs, Laurent Jenny ne s'est pas laissé déstabiliser.

Mais, je vais essayer de m'y retrouver dans mes feuilles et de tirer ensuite mon propre bilan.

 ************************

On est parti de la République des lettres au XVIII° siècle, comme anticipation d'un ordre politique à venir. Une République des lettres que le grammairien François-Urbain Domergue (1745-1810) dénonce comme aristocratie à réformer, dont le parangon est l'Académie Française (… il en est membre).

De fait, le fil rouge de Laurent Jenny sera la métaphore "Poésie – Révolution" et ses avatars,

dont "Littérature-Politique" – Hugo dans la préface d'Hernani : "La liberté littéraire est fille de la liberté politique". Nouveauté absolue, dit L.J.

Pour citer plus largement Hugo : "La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques; voilà la double bannière qui rallie, à bien peu d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si forte et si patiente d'aujourd'hui; puis avec la jeunesse et à sa tête l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe est celui du siècle et prévaudra."

Sainte-Beuve, dans son article de 1830  "Espoir et vœu du mouvement littéraire et poétique après la Révolution de 1830", affirme à propos des poètes : "Libéraux de fait et de nature, même quand leurs opinions inclinaient en arrière, gens de caprice et d'indépendance, ils avaient en eux une sympathie toute créée et préexistante avec le mouvement futur de la société".

Il faut néanmoins attendre 1854 et le poème d'Hugo (qu'il prend soin de dater de 1834) : Réponse à un acte d'accusation (in Les Contemplations) pour voir se développer vraiment la métaphore de la révolution poétique et se poser en exigence l'émancipation des mots.

J'ai pris l'option de citer en entier.

C'est (très) long, mais c'est Hugo.

Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.
Dans ce chaos du siècle où votre cœur se serre,
J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois
Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre : Sois !
Et l’ombre fut. — Voilà votre réquisitoire.
Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis
Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.
De la chute de tout je suis la pioche inepte ;
C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte ;
C’est moi que votre prose en colère a choisi ;
Vous me criez : Raca ; moi je vous dis : Merci !
Cette marche du temps, qui ne sort d’une église
Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise ;
Ces grandes questions d’art et de liberté,
Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté
Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme ;
Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis
D’autres crimes encor que vous avez omis,
Avoir un peu touché les questions obscures,
Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
Secoué le passé du haut jusques en bas,
Et saccagé le fond tout autant que la forme,
Je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme,
Je suis le démagogue horrible et débordé,
Et le dévastateur du vieil A B C D ;
Causons.

Quand je sortis du collège, du thème,
Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême
Et grave, au front penchant, aux membres appauvris,
Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris
Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,
Peuple et noblesse, était l’image du royaume ;
La poésie était la monarchie ; un mot
Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud ;
Les syllabes pas plus que Paris et que Londres
Ne se mêlaient ; ainsi marchent sans se confondre
Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf ;
La langue était l’état avant quatre-vingt-neuf ;
Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;
Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
Et montant à Versailles aux carrosses du roi ;
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
Habitant les patois ; quelques-uns aux galères
Dans l’argot ; dévoués à tous les genres bas,
Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,
Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;
Populace du style au fond de l’ombre éparse ;
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
Dans le bagne Lexique avait marqué d’une F ;
N’exprimant que la vie abjecte et familière,
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
Racine regardait ces marauds de travers ;
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
Il le gardait, trop grand pour dire : Qu’il s’en aille ;
Et Voltaire criait : Corneille s’encanaille !
Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
Alors, brigand, je vins ; je m’écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,

Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l’encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;
Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d’azur !
Discours affreux ! — Syllepse, hypallage, litote,
Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,
Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
Tous ces tigres, les huns, les scythes et les daces,
N’étaient que des toutous auprès de mes audaces ;
Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?
Guichardin a nommé le Borgia, Tacite
Le Vitellius. Fauve, implacable, explicite,
J’ôtai du cou du chien stupéfait son collier
D’épithètes ; dans l’herbe, à l’ombre du hallier,
Je fis fraterniser la vache et la génisse,
L’une étant Margoton et l’autre Bérénice.
Alors, l’ode, embrassant Rabelais, s’enivra ;
Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira ;
Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole ;
L’emphase frissonna dans sa fraise espagnole ;
Jean, l’ânier, épousa la bergère Myrtil.
On entendit un roi dire : Quelle heure est-il ?
Je massacrais l’albâtre, et la neige, et l’ivoire,
Je retirai le jais de la prunelle noire,
Et j’osai dire au bras : Sois blanc, tout simplement.
Je violai du vers le cadavre fumant ;
J’y fis entrer le chiffre ; ô terreur ! Mithridate
Du siège de Cyzique eût pu citer la date.
Jours d’effroi ! les Laïs devinrent des catins.
Force mots, par Restaut peignés tous les matins,

Et de Louis quatorze ayant gardé l’allure,
Portaient encor perruque ; à cette chevelure
La Révolution, du haut de son beffroi,
Cria : Transforme-toi ! c’est l’heure. Remplis-toi
De l’âme de ces mots que tu tiens prisonnière !
Et la perruque alors rugit, et fut crinière.
Liberté ! c’est ainsi qu’en nos rébellions,
Avec des épagneuls nous fîmes des lions,
Et que, sous l’ouragan maudit que nous soufflâmes,
Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.
J’affichai sur Lhomond des proclamations.
On y lisait : « — Il faut que nous en finissions !
« Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes !
« À la pensée humaine ils ont mis les poucettes.
« Aux armes, prose et vers ! formez vos bataillons !
« Voyez où l’on en est : la strophe a des bâillons,
« L’ode a des fers aux pieds, le drame est en cellule.
« Sur le Racine mort le Campistron pullule ! — »
Boileau grinça des dents ; je lui dis : Ci-devant,
Silence ! et je criai dans la foudre et le vent :
Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe !
Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,
On vit trembler l’athos, l’ithos et le pathos.
Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,
Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,
Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.
La syllabe, enjambant la loi qui la tria,
Le substantif manant, le verbe paria,
Accoururent. On but l’horreur jusqu’à la lie.
On les vit déterrer le songe d’Athalie ;
Ils jetèrent au vent les cendres du récit
De Théramène ; et l’astre Institut s’obscurcit.
Oui, de l’ancien régime ils ont fait tables rases,
Et j’ai battu des mains, buveur du sang des phrases,
Quand j’ai vu, par la strophe écumante et disant
Les choses dans un style énorme et rugissant,

L’Art poétique pris au collet dans la rue,
Et quand j’ai vu, parmi la foule qui se rue,
Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,
La lettre aristocrate à la lanterne esprit.
Oui, je suis ce Danton ! je suis ce Robespierre !
J’ai, contre le mot noble à la longue rapière,
Insurgé le vocable ignoble, son valet,
Et j’ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.
Oui, c’est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.
J’ai pris et démoli la bastille des rimes.
J’ai fait plus : j’ai brisé tous les carcans de fer
Qui liaient le mot peuple, et tiré de l’enfer
Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ;
J’ai de la périphrase écrasé les spirales,
Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel
L’alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ;
Et je n’ignorais pas que la main courroucée
Qui délivre le mot, délivre la pensée.

L’unité, des efforts de l’homme est l’attribut.
Tout est la même flèche et frappe au même but.

Donc, j’en conviens, voilà, déduits en style honnête,
Plusieurs de mes forfaits, et j’apporte ma tête.
Vous devez être vieux, par conséquent, papa,
Pour la dixième fois j’en fais mea culpa.
Oui, si Beauzée est dieu, c’est vrai, je suis athée.
La langue était en ordre, auguste, époussetée,
Fleur de lys d’or, Tristan et Boileau, plafond bleu,
Les quarante fauteuils et le trône au milieu ;
Je l’ai troublée, et j’ai, dans ce salon illustre,
Même un peu cassé tout ; le mot propre, ce rustre,
N’était que caporal : je l’ai fait colonel ;
J’ai fait un jacobin du pronom personnel,
Du participe, esclave à la tête blanchie,
Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie.

Vous tenez le reum confitentem. Tonnez !
J’ai dit à la narine : Eh mais ! tu n’es qu’un nez !
J’ai dit au long fruit d’or : Mais tu n’es qu’une poire !
J’ai dit à Vaugelas : Tu n’es qu’une mâchoire !
J’ai dit aux mots : Soyez république ! soyez
La fourmilière immense, et travaillez ! croyez,
Aimez, vivez ! — J’ai mis tout en branle, et, morose,
J’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.

Et, ce que je faisais, d’autres l’ont fait aussi ;
Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,
Polymnie, ont perdu leur gravité postiche.
Nous faisons basculer la balance hémistiche.
C’est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui sur son front
Jadis portait toujours douze plumes en rond,
Et sans cesse sautait sur la double raquette
Qu’on nomme prosodie et qu’on nomme étiquette,
Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,
Et s’échappe, volant qui se change en oiseau,
De la cage césure, et fuit vers la ravine,
Et vole dans les cieux, alouette divine.

Tous les mots à présent planent dans la clarté.
Les écrivains ont mis la langue en liberté.
Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,
Le vrai, chassant l’essaim des pédagogues tristes,
L’imagination, tapageuse aux cent voix,
Qui casse des carreaux dans l’esprit des bourgeois,
La poésie au front triple, qui rit, soupire
Et chante, raille et croit ; que Plaute et que Shakespeare
Semaient, l’un sur la plebs, et l’autre sur le mob ;
Qui verse aux nations la sagesse de Job
Et la raison d’Horace à travers sa démence ;
Qu’enivre de l’azur la frénésie immense,
Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,
Monte à l’éternité par les degrés du temps,

La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,
Se remet à pleurer sur la misère humaine,
Frappe et console, va du zénith au nadir,
Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d’étincelles,
Et ses millions d’yeux sur ses millions d’ailes.

Le mouvement complète ainsi son action.
Grâce à toi, progrès saint, la Révolution
Vibre aujourd’hui dans l’air, dans la voix, dans le livre.
Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre.
Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit.
Sa langue est déliée ainsi que son esprit.
Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes.
Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes,
L’un sur le citoyen, l’autre sur le penseur.
Elle prend par la main la Liberté, sa sœur,
Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.
Les préjugés, formés, comme les madrépores,
Du sombre entassement des abus sous les temps,
Se dissolvent au choc de tous les mots flottants
Pleins de sa volonté, de son but, de son âme.
Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame ;
Elle est l’expression, elle est le sentiment,
Lanterne dans la rue, étoile au firmament.
Elle entre aux profondeurs du langage insondable ;
Elle souffle dans l’art, porte-voix formidable ;
Et, c’est Dieu qui le veut, après avoir rempli
De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli
Des fronts, et relevé la foule dégradée,
Et s’être faite droit, elle se fait idée !

En datant cette fois correctement de 1855 - il est à Jersey - Hugo écrit une suite, où l'idée continue à se développer, avec cet étonnement que le mot, prenant en main sa vie propre, lui échappe et que le poète, tout-à-coup, ne peut plus dire d'où vient le sens .

(Suite.)

Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. 
La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant ; 
La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure, 
Frémit sur le papier quand sort cette figure, 
Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu, 
Face de l'invisible, aspect de l'inconnu ; 
Créé, par qui ? forgé, par qui ? jailli de l'ombre ; 
Montant et descendant dans notre tête sombre, 
Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau ; 
Formule des lueurs flottantes du cerveau. 
Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses. 
Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses, 
Ou font gronder le vers, orageuse forêt. 
Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret. 
Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante, 
S'offre, se donne ou fuit ; devant Néron qui chante 
Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard ; 
Tel mot est un sourire, et tel autre un regard ; 
De quelque mot profond tout homme est le disciple ; 
Toute force ici-bas à le mot pour multiple ; 
Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref, 
Le creux du crâne humain lui donne son relief ; 
La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle ; 
Ce qu'un mot ne sait pas, un autre le révèle ; 
Les mots heurtent le front comme l'eau le récif ; 
Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif 
Des griffes ou des mains, et quelques uns des ailes ; 
Comme en un âtre noir errent des étincelles,

Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux, 
Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ; 
Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.

Chacun d'eux porte une ombre ou secoue une flamme ; 
Chacun d'eux du cerveau garde une région ; 
Pourquoi ? c'est que le mot s'appelle Légion ; 
C'est que chacun, selon l'éclair qui le traverse, 
Dans le labeur commun fait une œuvre diverse ; 
C'est que de ce troupeau de signes et de sons 
Qu'écrivant ou parlant, devant nous nous chassons, 
Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues, 
C'est que, présent partout, nain caché sous les langues, 
Le mot tient sous ses pieds le globe et l'asservit ; 
Et, de même que l'homme est l'animal où vit 
L'âme, clarté d'en haut par le corps possédée, 
C'est que Dieu fait du mot la bête de l'idée. 
Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits. 
Il remue, en disant : Béatrix, Lycoris, 
Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe. 
De l'océan pensée il est le noir polype. 
Quand un livre jaillit d'Eschyle ou de Manou, 
Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou, 
On voit parmi leurs vers pleins d'hydres et de stryges, 
Des mots monstres ramper dans ces œuvres prodiges.

O main de l'impalpable ! ô pouvoir surprenant ! 
Mets un mot sur un homme, et l'homme frissonnant 
Sèche et meurt, pénétré par la force profonde ; 
Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde, 
Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud, 
Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s'écroule sous le mot. 
Cette toute-puissance immense sort des bouches. 
La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches

Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent. 
A son haleine, l'âme et la lumière aidant, 
L'obscure énormité lentement s'exfolie. 
Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie ; 
Caton a dans les reins cette syllabe : NON. 
Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon, 
Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière : 
ESPÉRANCE ! -- Il entr'ouvre une bouche de pierre 
Dans l'enclos formidable où les morts ont leur lit, 
Et voilà que don Juan pétrifié pâlit ! 
Il fait le marbre spectre, il fait l'homme statue. 
Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue ; 
Nemrod dit : « Guerre ! » alors, du Gange à l'Illissus, 
Le fer luit, le sang coule. « Aimez-vous ! » dit Jésus. 
Et se mot à jamais brille et se réverbère 
Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère, 
Dans les cieux, sur les fleurs, sur l'homme rajeuni, 
Comme le flamboiement d'amour de l'infini !

Quand, aux jours où la terre entr'ouvrait sa corolle, 
Le premier homme dit la première parole, 
Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit, 
Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit : 
« Ma sœur ! 

Envole-toi ! plane ! sois éternelle ! 
Allume l'astre ! emplis à jamais la prunelle ! 
Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents ! 
Éclaire le dehors, j'éclaire le dedans. 
Tu vas être une vie, et je vais être l'autre. 
Sois la langue de feu, ma sœur, je suis l'apôtre. 
Surgis, effare l'ombre, éblouis l'horizon, 
Sois l'aube ; je te vaux, car je suis la raison ; 
A toi les yeux, à moi les fronts. O ma sœur blonde, 
Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde ; 
Avec tes rayons d'or, tu vas lier entre eux 
Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux, 
Les champs, les cieux ; et moi, je vais lier les bouches ; 
Et sur l'homme, emporté par mille essors farouches, 
Tisser, avec des fils d'harmonie et de jour, 
Pour prendre tous les cœurs, l'immense toile Amour. 
J'existais avant l'âme, Adam n'est pas mon père. 
J'étais même avant toi ; tu n'aurais pu, lumière, 
Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné ; 
Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton aîné ! »

Oui, tout-puissant ! tel est le mot. Fou qui s'en joue ! 
Quand l'erreur fait un nœud dans l'homme, il le dénoue. 
Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr. 
Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur, 
Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule. 
Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule. 
Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu ; 
Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu.

Tout à fait hugolien, non?

Pour précision, Laurent Jenny rappelle que l'horreur de la Révolution, réaction initiale, a évolué chez Hugo, qui a ensuite pris soin de distinguer le positif (Mirabeau) du négatif (la Terreur), acceptant ceci que le processus d'émancipation ne va pas sans avoir pour compagne une obscure négativité. Ce qu'on retrouve dans cette émancipation des mots où le poète perd une part de lui-même, avec, de la Révolution de 89 à celle desdits mots,  ce lien peut-être que la mort du roi d'un côté, c'est le détrônement du poète de l'autre.

On passe à Maurras, lecteur autant que contradicteur attentif de Hugo. Maurras, venu à la politique par la poétique, qui désigne dans Romantisme et Révolution, un enchaînement où 1789 induit le Romantisme qui à son tour induira 1830 et 1848, tant pour lui, l'émancipation du mot n'est pas gros que d'une rupture poétique, mais bien aussi d'une rupture politique.

On refait un petit tour par Hugo, pour dire que la poétique du mot contre la phrase porte en elle une dissolution des liens de signification - dont on trouvera la suite chez Mallarmé, chez Rimbaud - ce qui met en crise la subjectivité (la maîtrise par le sujet ou du sujet) de l'émancipation poétique et sous-tend une forme de terreur poétique incontrôlable  … modèle de l'événementialité des poétiques d'avant-garde.

Retour sur une idée que partagent Chateaubriand et Maurras. Le premier, dans De la Vendée: "La révolution était achevée quand elle éclata: c'est une erreur de croire qu'elle a renversé la monarchie; elle n'a fait qu'en disperser les ruines, vérité prouvée par le peu de résistance qu'elle a rencontré." Le second dans La contre-révolution spontanée : "Les révolutions sont faites avant d'éclater." Pour Maurras, tout découle de la trop grande proximité du roi avec son peuple, qui a entraîné un suicide de la monarchie. Le phénomène d'abdication a progressé de haut en bas. Mais Maurras va ensuite plus loin, niant qu'il y ait à la révolution une causalité, ce qui ouvrirait la porte à des justifications: "Les historiens qui cherchent des conditions économique de la révolution sont des sages, ceux qui appellent ces conditions une cause sont des fous. La cause est toute intellectuelle et morale, elle tient aux Nuées qui avaient endormi le sens de l'autorité, de la responsabilité, dans l'esprit de Louis XVI et de ceux qui auraient dû représenter autour de lui l'idée de gouvernement."  Il y a là une négation résolue de toute lecture marxiste de l'Histoire, ce qui, a contrario, et Maurras dût-il en être marri, décuple la force de l'Idée révolutionnaire.

Dans cette contestation du déterminisme matérialiste marxiste, aux termes duquel la révolution pourrait se passer de sujet , des dissidents de Maurras poursuivent (Mouvement des non-conformistes, années 1930) le même effort. Il y a là les tenants du personnalisme, avec Emmanuel Mounier, à la recherche d'une troisième voie entre capitalisme libéral et marxisme, et des noms tels que Thierry Maulnier ou Denis de Rougemont. Tente de s'élaborer une théorie spirituelle de la révolution, avec l'ouvrage de Robert Aron et Arnaud Dandieu , La Révolution Nécessaire (1933), qui se réclame d'une sorte de marxisme libertaire, plutôt proche de Proudhon ("La propriété, c'est le vol"; "L'anarchie, c'est l'ordre sans le pouvoir"; …) et de Bakounine (pour qui la liberté est le bien suprême que le révolutionnaire doit rechercher à tout prix), où la révolution tient de l'émancipation de la personnalité humaine.

En termes de révolution à deux faces, bifrons, poétique et politique, L.J. en arrive au cas Maurice Blanchot, qui va radicaliser les idées personnalistes jusqu'à la notion de non-personne ("Je", ou comment s'en débarrasser …), dans un mouvement qui l'a conduit de la politique à la littérature. Blanchot a mené de 1931 à 1937 une carrière essentiellement journalistico-politique, du côté de la jeune droite non-conformiste. En avril 1933, dans la Revue Française, il signe un article : Le Marxisme contre la Révolution", où il tend à identifier la révolution à l'impossible: "Tant qu'une révolution n'a pas réussi, elle est impossible. (…) Car la révolution ajoute à ce qui est une existence supplémentaire qui est absurde et incroyable. Dans la mesure où elle doit bouleverser une société encore intacte, elle reste incompréhensible. Elle s'exprime tout entière dans le fait d'abolir un monde. Tant que ce monde subsiste, elle est difficile à concevoir, il est presque impossible de la concevoir comme réelle. La réalité des choses dont la destruction est toute sa réalité l'assure en quelque sorte de son impossibilité indéfinie." La révolution se retrouve sans cause, impensable, sans racine dans l'ordre du monde, contingence absolue, événement de l'ordre du miracle. Il y a là un caractère fictionnel qui va acheminer Blanchot vers la littérature: "Mais aussi, cette impossibilité de la révolution, dont seul le succès la rachète, vient de ce qu'elle n'est jamais nécessaire; si elle l'était, elle serait inutile. Contrairement à l'ensemble des choses (non point, il est vrai, de leur totalité) qu'elle se propose de remplacer, elle est exclue de leur pente même. Elle a besoin d'une intervention étrangère, de la création gratuite de quelques événements, de l'extermination soudaine de certaines habitudes historiques.  Elle est, au regard de tout le reste, inventée."

Il n'y a plus après cela qu'à sortir de l'espace politique, ce qu'il fera en 1937 dans un article de L'Insurgé , en ouverture de la chronique littéraire qu'il tiendra dans ce journal: "De la révolution à la littérature".  L'œuvre nouvelle, dans le domaine littéraire, abolit ce qui la précède et sa force tient dans ce pouvoir négateur. "L'action révolutionnaire est en tout point l'action telle que l'incarne la littérature, passage du rien au tout, affirmation de l'absolu comme événement et de chaque événement comme absolu".

Il me semble que la présentation ici faite du cas Blanchot n'est pas totalement limpide. Trop condensée. L'explication en est finalement simple. Laurent Jenny a voulu aller à l'os d'un travail beaucoup plus complet, qu'il a mené en 1999, et qui peut se lire en suivant ce lien : file:///Users/iMac/Downloads/unige_29001_attachment01.pdf

S'y rendre. C'est très intéressant et l'affaire s'en trouve entièrement éclairée.

Deux mots ensuite de la position surréaliste. Laurent Jenny évoque le lancement de la revue "Révolution surréaliste" en 1924. Les surréalistes sont à ce moment là à la fois non marxistes et peu politisés. Ils proclament: "Nous sommes à la veille d'une révolution…" Mais laquelle? Ce n'est pas un programme d'action, c'est une imminence. En fait, les fondements de la théorie surréaliste interdisent toute possibilité d'action politique: automatisme psychique, apologie de la distraction, irresponsabilité du sujet par rapport à ses écrits, confiance dans le rêve pour régler les problèmes de la vie … "Le seul mot de liberté est ce qui m'exalte encore" (Breton). Ce retranchement de l'action conduit à une exacerbation du désir révolutionnaire.  Mais la stratégie correspondante n'est que de passivité, laissant l'initiative aux masses comme ils la laissent aux mots. La révolution, c'est certes l'événement absolu, mais qui de fait, doit se produire sans eux.

Dernière avant-garde, dit L.J., le groupe Tel-Quel, 1967-1974, qui milite pour la libération de la signifiance, contre le signifié. En deça même de l'initiative à consentir au mot, il s'agit d'activer une scène plus originelle encore de la parole. Ecrire, c'est faire la révolution. La figure emblématique, pour le groupe Tel Quel, ce n'est plus comme chez Blanchot, le marquis de Sade, mais Mao Tsé Toung, perçu comme révolutionnaire et poète. Toutefois, la superposition révolutionnaire poétique-politique vole en éclat en 1974  à l'occasion du voyage organisé par le groupe en Chine (Jean Wahl, Marcellin Pleynet, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Roland Barthes).

BILAN – Essai de conclusion  de Laurent Jenny.

Il s'agit de revenir globalement sur le sens de cette métaphore du couple révolution-poésie, adossée à l'autonomie des éléments de la phrase et aboutissant à la disparition de l'auteur. Il énonce: Là où le JE ne parle plus, le poétique advient.

Introduisant "au départ de l'action" Frédéric Schlegel (philosophe, critique et écrivain allemand (1772 – 1829)) qui en 1797 , écrit dans ses fragments critiques : "La poésie est un discours républicain, un discours qui est à lui-même sa propre loi et sa propre fin, et dont toutes les parties sont des citoyens libres, ayant le droit de se prononcer pour s'accorder"), L.J. affirme que jusqu'à Tel Quel, cette position (dissolution du Je, avènement du poétique) s'est installée puis radicalisée. Et que la radicalisation  a porté sur le principe de citoyenneté libre des éléments du poétique jusqu'à s'appliquer à des parties du discours littéraire de plus en plus restreintes, jusqu'au phonème.  On décrète la mort de l'unité finale, oppressive, de l'œuvre et la démocratie des constituants aptes à s'auto-organiser, aptes à prendre l'initiative, au point d'expulser le poète. Par ailleurs, en termes d'ontologie de l'événement littéraire, L.J. dit celui-ci sommé de se tenir à la hauteur d'un absolu, ce qui exige de défaire tous les liens symboliques et mémoriels qui rattachaient l'œuvre à un héritage ou à une norme. L'œuvre révolutionnaire ne se conçoit ainsi que comme monstrueuse, hors norme, d'une singularité irréductible, elle relève du miracle, elle n'est pas de notre monde. Excédant toute forme, l'éventualité poétique est cependant partout, elle place l'auteur en situation de promeneur désœuvré, à l'affût d'une poéticité diffuse et introuvable, qui ne peut lui revenir que du dehors.

Il (se) pose la question, puisqu'il en a fait sonner le glas en 1974 : Que peut signifier pour la littérature l'abandon de la métaphore révolutionnaire ?

La fin de toute exigence ? L'abandon de cette démesure si nécessaire à l'élan poétique?

Le retour à l'authenticité du "métier" et à une littérature qui se reconnaît dépourvue de transcendance?

Il plaide, quant à lui, pour une chance de réconciliation avec le langage, avec sa valeur médiatrice entre des expériences et leur expression langagière, où il verrait une résonance avec la représentativité démocratique et non plus avec la terreur révolutionnaire.

Bilan Personnel -  Pas grand-chose à ajouter à ou à retirer de mes propos liminaires. J'ai cru, rédigeant mes notes, avoir un peu perdu le fil, mais non, finalement, l'ensemble reste à mes yeux bien construit et cohérent, avec son cheminement : Hugo émancipant le mot; Maurras venu à la politique par la poétique quand l'émancipation du mot fait la seconde grosse de la première; absence de causalité soulignant la force de l'idée révolutionnaire, émergence alors ex nihilo et avec les non-conformistes des années 1930, d'une émancipation de la personnalité humaine ; basculement radical de la politique à la poétique via Blanchot et le constat de l'impossibilité d'aboutir sur le premier plan qui renvoie comme seule issue au second; pseudo sursaut passif des surréalistes  et dernier sursaut avant-gardiste de Tel Quel qui va s'écraser sur la réalité du maoïsme. Enfin conclusion disons quasi centriste de Laurent Jenny.

Au risque d'avoir tout faux, je me suis bien amusé !

Laurent Jenny tranquille et Compagnon un peu crispé, non?

Laurent Jenny

Compagnon

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09 mars 2017

LEÇON N° 8 – Mardi 7/3/2017

DIFFAMATION & DUEL ………..

 

antoine-compagnon

La leçon n'est pas inintéressante du tout à écouter. Simplement, je me demande quel rapport ce cours d'histoire autour de l'évolution des lois sur la presse depuis 1819 a vraiment avec De la Littérature comme sport de combat. Au fond, c'est l'intitulé du cours qui est inadapté. Autant aurait valu titrer : "L'espace journalistique et littéraire de 1820 à 1870 : éléments"

Là, on a tournicoté – a dit d'entrée A.C. - autour des "vicissitudes de la liberté d'expression". Pendant une heure. À l'issue de quoi, et ayant cité le sociologue Gabriel Tarde (1843-1904; Études pénales et sociales) selon lequel, si l'on en croyait la littérature, "au XIX° siècle, il y avait eu plus de duels que d'adultères", Antoine Compagnon a renvoyé à la séance suivante, probablement, un survol des duels littéraires du siècle (?).

Il a énoncé : La polémique littéraire devient meurtrière.

Incidemment, il souligne que le duel n'étant nulle part cité dans la loi sous la Restauration, les blessures ou même la mort consécutives à un duel ne pouvaient pas valoir de poursuites à leur auteur, précisant qu'il n'y avait eu  évolution sur ce point qu'en 1837, sous la Monarchie de Juillet .

On a esquissé un lien entre le régime politique et la pratique du duel comme règlement des affrontements, en partant de 1651 et de l'édit de Louis XIV (sous Mazarin) édicté cette année-là . Extrait :

(…) Nous voulons et ordonnons que celui qui s’estimant offensé, fera un Appel à qui que ce soit pour soi-même, demeure déchu de pouvoir jamais avoir satisfaction de l’offense qu’il prétendra avoir reçue ; qu’il soit banni de notre Cour, ou de son pays durant l’espace de deux ans pour le moins ; qu’il soit suspendu de toutes ses charges, et privé du revenu d’icelles durant trois ans ; ou bien qu’il soit retenu prisonnier six mois entiers, et condamné de payer un amende à l’Hôpital du lieu de sa demeure, ou de la Ville la plus prochaine, qui ne pourra être de moindre valeur que le quart de tout son revenu d’une année. Permettons à tous Juges d’augmenter lesdites peines […] Que celui qui est appelé, au lieu de refuser l’Appel et d’en donner avis à nos Cousins les Maréchaux de France, ou aux Gouverneurs, ou nos Lieutenants généraux en nos Provinces, ou aux Gentilshommes commis ainsi que nous lui enjoignons de faire, va sur le lieu de l’assignation, ou fait effort pour cet effet, il soit puni des mêmes peines de l’appelant. (…)

Selon A.C., les fluctuations du nombre de duels sont directement liées au caractère autoritaire (diminution) ou libéral (augmentation) du régime. Efficacité des interdits jusqu'à la Révolution de 1789, puis recrudescence sauf sous l'Empire, explosion à la Restauration…

Passée l'introduction du cours, je n'ai plus retenu que quelques citations et références.  On a démarré avec un "mot" prêté à nombre de figures politiques, de Talleyrand à Clémenceau et qu'A.C. a mis dans la bouche du Prince Napoléon (cousin germain de Napoléon III, ridiculisé par le diminutif de Plon-Plon), lançant au Sénat, le  1er septembre 1869, à propos du futur senatus consulte du 8 septembre:

Permettez-moi de vous rappelez un mot d’un homme d’Etat dont je reconnais les mérites sans partager toutes ses idées : "On peut tout faire, disait-il, avec les baïonnettes, excepté s’asseoir dessus." Eh bien, je crois qu’on peut tout faire avec le despotisme, excepté le faire durer.

Le sens même de l'aphorisme ne m'est pas très clair, au delà de la boutade. Pour A.C. il y a identification avec l'affirmation de Bulwer-Lytton The pen is mightier than the sword, ce qui ne me saute pas aux yeux!  On a eu ensuite :

Chateaubriand dans les Mémoires d'Outre-Tombe.

Le 21 Octobre, l'abbé de Montesquiou présenta la première loi au sujet de la presse; elle soumettait à la censure tout écrit de moins de vingt feuilles d'impression; M. Guizot élabora cette première loi de liberté. A.C. souligne la pointe d'ironie.

La période de la Restauration – Les lois sur la presse de 1819 : C'est sous l'influence du Garde des Sceaux, Hercule de Serre, que sont votées des lois instaurant une liberté de la presse conforme aux revendications de 1789, à la fois libérale et maîtrisée. Elles sont proclamées en avril-mai.

La première innovation, qui n'en est pas moins l'une des plus importantes, est que l'on définit clairement les types de délits que peut encourir la presse; regroupés en quatre catégories distinctes :

  • l'offense à la personne royale (on ne peut s'attaquer directement au roi)
    • la provocation publique aux crimes et aux délits
    • tout outrage aux bonnes mœurs ou à la morale publique
    • la diffamation et l'injure publique 

On inverse la procédure de saisie qui ne pourra se faire que postérieurement à la publication de l'article, et non avant la publication, comme anciennement défini.

Stendhal  et la Calomnie – in Racine et Shakespeare.

Un homme qui veut une place met une calomnie dans les journaux; vous la réfutez par un modeste exposé des faits: il jure de nouveau que sa calomnie est la vérité et signe hardiment sa lettre; car, en fait de délicatesse et de fleur de réputation, qu'a-t-il à perdre ? Il vous somme de signer votre réponse; là commence l'embarras. Vous aurez beau donner des raisons péremptoires, il vous répondra; il faudra donc encore écrire et signer, et peu à peu vous vous trouverez dans la boue. Le public s'obstinera à vous voir à côté de votre adversaire.

Verlaine, lettre à Le Pelletier, en 1872, de Londres, où il se trouve avec Rimbaud.

Certes oui, je vais me défendre comme un beau diable, et attaquer moi aussi. J’ai tout un paquet de lettres, tout un stock « d’aveux » dont j’userai, puisqu’on me donne l’exemple. Car je sens qu’à ma très sincère affection, tu en as été témoin cet hiver, succède un parfait mépris, quelque chose comme le sentiment des talons de bottes pour les crapauds. Et je te remercie de prendre mon parti, et je t’en félicite, cela prouve en faveur de ta vieille amitié d’abord, ensuite de ta judiciaire.

Oh ! quel déballage de bêtise, de naïveté dans la ruse, d’ignorance dans la cuistrerie ! Je te raconterai, un autre jour, mon entrevue à Bruxelles avec ma femme. Je ne me suis jamais senti disposé à psychologiférer, mais là, puisque l’occasion m’est offerte, le mémoire que je suis en train de préparer pour l’avoué sera la maquette d’un roman dont j’ordonne les matériaux présentement.

Mon cas avec Rimbaud est très curieux également et légalement. Je nous analyserai aussi, dans ce livre très prochain ; et rira bien qui rira le dernier. À ce propos, la preuve en matière de diffamation est admise maintenant en France, je crois ?

Sur cette affaire de "preuve de la vérité du fait diffamatoire", A.C. souligne qu'elle ne peut être apportée que dans des cas si restreints et à des conditions si particulières que cela revient à pouvoir la considérer comme non autorisée (on peut se reporter à cet article technique )

Il insiste sur la différence entre calomnie (le fait dénoncé est faux) et diffamation (le fait dénoncé peut être vrai).

Il énonce en latin quelques principes de droit :

Exceptio veritatis : exception de vérité qui énonce les cas où la preuve de la diffamation est acceptée

Veritas convicii non excusat injuriam: l'exactitude de la diffamation ne dispense pas le diffamateur des conséquences judiciaires du tort qu'il a fait en diffamant.

Veritas convicii excusat injuriam: principe contraire du précédent!

A.C. évoque le Tribunal des maréchaux de France, ou tribunal du point d'honneur, juridiction d'Ancien régime ayant compétence pour connaître de "toutes affaires d’injures et de provocations à duel impliquant des gentilshommes, civils et militaires, français et étrangers", et souligne dans le Misanthrope, la convocation d'Alceste devant ce tribunal, après la plainte d'Oronte. Il redonne quelques répliques de l'affaire du sonnet et je la remets ici en entier, tant elle est plaisante:

Le Misanthrope – Molière – Le Sonnet d'Oronte

ORONTE

J'ai su là-bas, Monsieur,  que, pour quelques emplettes,

Éliante est sortie, et Célimène aussi ;

Mais comme l'on m'a dit que vous étiez ici,

J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable,

Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable,

Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis

Dans un ardent désir d'être de vos amis.

Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice,

Et je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse :

Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité,

N'est pas assurément pour être rejeté.

C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse.

 ALCESTE

A moi, Monsieur ?

 ORONTE

A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse ?

 ALCESTE

Non pas ; mais la surprise est fort grande pour moi,

Et je n'attendais pas l'honneur que je reçois.

 ORONTE

L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre,

Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre.

 ALCESTE

Monsieur…

 ORONTE

L'État n'a rien qui ne soit au-dessous

Du mérite éclatant que l'on découvre en vous.

 ALCESTE

Monsieur…

 ORONTE

Oui, de ma part, je vous tiens préférable,

A tout ce que j'y vois de plus considérable.

 ALCESTE

Monsieur…

 ORONTE

Sois-je du ciel écrasé, si je mens !

Et pour vous confirmer ici mes sentiments,

Souffrez qu'à cœur ouvert, Monsieur, je vous embrasse,

Et qu'en votre amitié je vous demande place.

Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez.

Votre amitié ?

 ALCESTE

Monsieur…

 ORONTE

Quoi ? vous y résistez ?

 ALCESTE

Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire ;

Mais l'amitié demande un peu plus de mystère,

Et c'est assurément en profaner le nom

Que de vouloir le mettre à toute occasion.

Avec lumière et choix cette union veut naître ;

Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître ;

Et nous pourrions avoir telles complexions,

Que tous deux du marché nous nous repentirions.

 ORONTE

Parbleu ? c'est là-dessus parler en homme sage,

Et je vous en estime encore davantage :

Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux ;

Mais, cependant, je m'offre entièrement à vous ;

S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture,

On sait qu'auprès du Roi je fais quelque figure ;

Il m'écoute ; et dans tout, il en use, ma foi !

Le plus honnêtement du monde avecque moi.

Enfin je suis à vous de toutes les manières ;

Et comme votre esprit a de grandes lumières,

Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud,

Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu,

Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.

 ALCESTE

Monsieur, je suis mal propre à décider la chose ;

Veuillez m'en dispenser.

 ORONTE

Pourquoi ?

 ALCESTE

J'ai le défaut

D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.

 ORONTE

C'est ce que je demande, et j'aurais lieu de plainte,

Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte,

Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.

 ALCESTE

Puisqu'il vous plaît ainsi, Monsieur, je le veux bien.

 ORONTE

Sonnet… C'est un sonnet. L'espoir… C'est une dame

Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme.

L'espoir… Ce ne sont point de ces grands vers pompeux,

Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.

(À toutes ces interruptions il regarde Alceste.)

ALCESTE

Nous verrons bien.

 ORONTE

L'espoir… Je ne sais si le style

Pourra vous en paraître assez net et facile,

Et si du choix des mots vous vous contenterez.

 ALCESTE

Nous allons voir, Monsieur.

 ORONTE

Au reste, vous saurez

Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.

 ALCESTE

Voyons, Monsieur ; le temps ne fait rien à l'affaire.

 ORONTE

L'espoir, il est vrai, nous soulage,

Et nous berce un temps notre ennui ;

Mais, Philis, le triste avantage,

Lorsque rien ne marche après lui !

 PHILINTE

Je suis déjà charmé de ce petit morceau.

 ALCESTE

Quoi ? Vous avez le front de trouver cela beau ?

 ORONTE

Vous eûtes de la complaisance ;

Mais vous en deviez moins avoir,

Et ne vous pas mettre en dépense

Pour ne me donner que l'espoir.

 PHILINTE

Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises !

 ALCESTE (bas)

Morbleu ! vil complaisant, vous louez des sottises ?

 ORONTE

S'il faut qu'une attente éternelle

Pousse à bout l'ardeur de mon zèle,

Le trépas sera mon recours.

Vos soins ne m'en peuvent distraire :

Belle Philis, on désespère,

Alors qu'on espère toujours.

 PHILINTE

La chute en est jolie, amoureuse, admirable.

 ALCESTE (bas)

La peste de ta chute ! Empoisonneur au diable,

En eusses-tu fait une à te casser le nez !

 PHILINTE

Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés.

 ALCESTE

Morbleu !…

 ORONTE

Vous me flattez, et vous croyez peut-être…

 PHILINTE

Non, je ne flatte point.

 ALCESTE (bas)

Et que fais-tu donc, traître ?

 ORONTE

Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité :

Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.

 ALCESTE

Monsieur, cette matière est toujours délicate,

Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte.

Mais un jour, à quelqu'un, dont je tairai le nom,

Je disais, en voyant des vers de sa façon,

Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire

Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire ;

Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements

Qu'on a de faire éclat de tels amusements ;

Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,

On s'expose à jouer de mauvais personnages.

 ORONTE

Est-ce que vous voulez me déclarer par là

Que j'ai tort de vouloir…  ?

 ALCESTE

Je ne dis pas cela.

Mais je lui disais, moi, qu'un froid écrit assomme,

Qu'il ne faut que ce faible à décrier un homme,

Et qu'eût-on, d'autre part, cent belles qualités,

On regarde les gens par leurs méchants côtés.

 ORONTE

Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire ?

 ALCESTE

Je ne dis pas cela ; mais, pour ne point écrire,

Je lui mettais aux yeux comme, dans notre temps,

Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.

 ORONTE

Est-ce que j'écris mal ? et leur ressemblerais-je ?

 ALCESTE

Je ne dis pas cela ; mais enfin, lui disais-je,

Quel besoin si pressant avez-vous de rimer ?

Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ?

Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre,

Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre.

Croyez-moi, résistez à vos tentations,

Dérobez au public ces occupations ;

Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme,

Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme,

Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur,

Celui de ridicule et misérable auteur.

C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre.

 ORONTE

Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre.

Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet… ?

 ALCESTE

Franchement, il est bon à mettre au cabinet.

 

Molière

 

 

 

 

 

VOILÀ – J'ai écouté la leçon sans déplaisir, et c'est …  avec plaisir que j'ai relu Molière ! 

 

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