Bohémiens en voyage - Rémi Brague
Nationalité : France Né à : Paris , le 08/09/1947
Rémi Brague est un écrivain, philosophe, universitaire, spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, et connaisseur de la philosophie grecque.
Il enseigne la philosophie grecque, romaine et arabe à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilian Universität de Munich. Il est membre de l'Institut (Académie des sciences morales et politiques).
Ecoute Audio (Site du Collège de France) :
Présentation d’Antoine Compagnon à peu près conforme aux éléments ci-dessus. Un « savant » dit-il. On le croit volontiers.
En incidente, Compagnon, introduisant ce séminaire n°2, évoque le « très beau séminaire n°1 d’Yves Bonnefoy » qui m’a laissé si interdit, sentiment dont je m’étais imaginé qu’il le partageait. Comme quoi …
Rémi Brague a l’intention aujourd’hui d’expliquer « comme on [le lui] a appris en khâgne » le sonnet Bohémiens en voyage. Cette référence à sa khâgne, à l’issue d’un parcours comme le sien, me stupéfie. Comment, après quarante années de réflexion savante et personnelle, est-il encore possible d’inféoder sa pensée à des méthodes scolastiques utiles pour les concours mais totalement réductrices ? Comment un maître peut-il à ce point être resté un élève ? Il y a là un mystère – et Rémi Brague n’est pas isolé sur cette attitude – qui m’échappe. Voici le poème :
La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.
Du fond de son réduit sablonneux le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
Cybèle qui les aime, augmente ses verdures,
Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres obscures.
Rémi Brague veut d’abord s’affirmer simple amateur ; il aime Baudelaire, sur lequel Walter Benjamin (au passage, lui aussi prononce Benyamin; bon …) lui a ouvert des perspectives ; Remi Brague a écrit un essai sur l’imaginaire baudelérien, Image vagabonde, et affirme vouloir déchiffrer ici le poème « en philosophe ». Quels que soient les diplômes et le statut social, je suis extrêmement agacé par ces gens qui s’auto-proclament philosophe ou historien ou mathématicien quand ils sont professeurs de philosophie ou d’histoire ou de mathématiques ; passons.
Il s’explique un peu sur le pourquoi de son choix, en s’appuyant sur ce passage (extrait du volet XXXVIII de Mon cœur mis à nu) : « Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion). Glorifier le vagabondage et ce qu’on peut appeler le Bohémianisme, culte de la sensation multipliée, s’exprimant par la musique. En référer à Liszt. »
On trouve d’ailleurs déjà évoqué ce passage, du moins la première phrase, dans la quatrième de couverture de son essai, Image vagabonde : « Dans Mon cœur mis à nu, Baudelaire note un projet : « Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion). » La parenthèse nous livre une confidence sur le fond du cœur du poète que viennent corroborer d'autres données biographiques : « très jeunes, mes yeux remplis d'images peintes ou gravées n'avaient jamais pu se rassasier, et je crois que les mondes pourraient finir [...] avant que je devienne iconoclaste », et Baudelaire avoue ailleurs son « goût permanent, depuis l'enfance, de toutes les images et de toutes les représentations plastiques ». Rien n'interdit de prolonger l'aveu conscient par une dimension que la psychologie des profondeurs pourrait explorer. Dans cet ordre d'idées, on peut citer un souvenir d'enfance, que le poète raconte à sa mère : « Je me souviens d'une promenade en fiacre ; tu sortais d'une maison de santé où tu avais été reléguée, et tu me montras, pour me prouver que tu avais pensé à ton fils, des dessins à la plume que tu avais faits pour moi. » Si, selon la théorie de Baudelaire, l'imagerie est « nécessaire à l'enfance des peuples », la persistance de ce souvenir semble montrer que, par rapport aux images, Baudelaire n'avait jamais perdu cette enfance du regard. »
Je regrette, m’y étant reporté, que Rémi Brague n’ait pas noté la proximité de ces deux projets de glorification (images, vagabondage) avec les deux suivants de ce paragraphe XXXVIII de Mon cœur mis à nu qui marquent un certain vagabondage aussi de la pensée … ou qui viennent former un tout cohérent ?
« De la nécessité de battre les femmes. On peut châtier ce que l’on aime. Ainsi les enfants. Mais cela implique la douleur de mépriser ce que l’on aime.
Du cocuage et des cocus. La douleur du cocu. Elle naît de son orgueil, d’un raisonnement faux sur l’honneur et sur le bonheur, et d’un amour niaisement détourné de Dieu pour être attribué aux créatures. C’est toujours l’animal adorateur se trompant d’idole. »
De la glorification des images à l’adoration des idoles en passant par la nécessité de battre les femmes et la difficulté d’être cocu - qui pourrait se lier à la glorification du vagabondage - on pourrait parfaitement engager l’explication du poème dans des voies sans aucun rapport avec ce que Remi Brague va en faire, des voies où se déploierait une métaphysique misogyne de l’alcôve. Comme quoi …
Je ne suis pas vraiment sérieux, là, voire, je ne suis vraiment pas sérieux ….
Revenons au sujet.
Le poème est inspiré de quatre eaux fortes de Jacques Callot qui datent de 1623-1624, intitulées Ægyptiens. Des deux premières seulement, en fait. On trouve sur le net et à l’adresse suivante : http://www4.crb.ucp.pt/biblioteca/Mathesis/Mat12/Mathesis12_233.pdf, une intéressante et très détaillée analyse du poème par Ana Fernandes qui articule très précisément son travail autour de ces gravures. Je donne les débuts de sa réflexion :
« (…)Nous allons décrire les deux premières images aux détails foisonnants – car ce sont celles dont semble s’inspirer le poète –, tout en soulignant ce que Baudelaire en a retenu.
L’arrière-garde (ce titre est préférable, car ce ne sont pas les mêmes personnages qui se retrouvent dans la seconde gravure, et leur juxtaposition compose un cortège continu) montre une charrette surchargée sur laquelle sont assises deux femmes ayant chacune un enfant sur les genoux; un homme monté sur le cheval qui tire la charrette brandit un long fouet; sur son havresac un coq est perché. En arrière une femme montée sur un âne porte aussi un petit enfant; comme la plus âgée de celles qui sont juchées sur la charrette, elle a «les mamelles pendantes». Une vieille femme marche auprès d’elle, marmite sur l’épaule et bâton en main, ainsi que, au premier plan, un homme, arquebuse sur l’épaule, précédé d’une femme portant un enfant sur le dos, devant laquelle une autre, dans un état de grossesse avancée marche, l’air las, tenant de chaque main un enfant dépenaillé. Devant elle un couple enfantin, fillette à califourchon sur un long bâton, garçonnet coiffé d’un chapeau à plumes trop grand pour lui et tenant dans ses bras un canard. Ils suivent un autre couple d’enfants dont l’un porte sur l’épaule une longue broche comme une pique, est coiffé d’une marmite retournée en guise de casque et porte en bandoulière un chaudron. Enfin en tête de cortège deux cavalières: au second plan une vieille femme, au premier une jeune femme au large chapeau et à la belle robe avec un petit enfant en croupe; à l’arçon sont accrochés un canard, une chèvre et une casserole à long manche. Accompagnant ce groupe, en arrière, un homme, arquebuse à l’épaule, en avant un homme à pied, une lance sur l’épaule, un baluchon lui pendant dans le dos, l’épée au côté et un long pistolet accroché à la ceinture.
L’ensemble donne une impression de pittoresque désordonné; piques, arquebuses et plumes de faisan à longue coiffe que portent tous les hommes rythment la théorie des figures. Le distique qui l’accompagne déclare:
«Ces pauvres gueux pleins de bonadventures / Ne portent rien que des Choses futures»
L’avant-garde est beaucoup plus aéré dans sa composition et s’organise en trois groupes principaux. En arrière deux femmes échevelées à cheval, chacune avec un petit enfant en croupe ; celle du premier plan donne le sein à un nourrisson ; de sa selle pendent une bonbonne et une poêle. Une femme âgée à pied a un enfant attaché dans le dos, un canard pendu à la taille. À côté d’elle une fillette, un panier à la main. Un chien, queue en trompette, les accompagne.
Un homme à pied, grand chapeau à panache sur la tête, longue rapière au côté, arquebuse sur l’épaule, deux poules pendant dans son dos, fait transition avec le groupe central, très harmonieux, qui représente sur un cheval à longue crinière en partie tressée, une jeune femme qui regarde vers le spectateur ; elle est coiffée d’un chapeau empanaché, porte une vaste cape dans laquelle, dans son dos est niché un enfant ; elle en tient un autre devant elle sur l’encolure du cheval. Un couple de canards et un jambon sont attachés à la selle.
Devant, deux cavaliers sur de superbes chevaux qui contrastent avec des haridelles du reste de la troupe : ils sont fortement armés, celui du premier plan porte deux arquebuses. Devant eux, en partie masqué par une rupture de terrain, un fantassin, lui aussi en chapeau à panache et porteur d’arquebuse.
Au second plan éloigné on voit un autre groupe qui marche : homme porteur d’une hallebarde, femme avec un enfant sur le dos, fillette ; dans le lointain, des scènes, inquiétantes, de combat : paysans mis à mort, femmes qui s’enfuient poursuivies par des hommes ; des cavaliers accourent, armes à la main. L’indifférence des personnages du premier plan laisse supposer que ce sont des membres de leur troupe qui se livrent à ces exactions sur les habitants du pays qu’ils traversent. Du coup la légende versifiée de la scène paraît quelque peu sarcastique :
«Ne voilà pas de braves messagers / Qui vont errants par pays estrangers.»
… et fait considérer sous un autre éclairage les deux vers du distique précédent. Car vivre de «bonadventure», au XVIIème siècle, veut dire «vivre d’expédients et de rapines»; la bonne aventure est ce que le hasard heureux d’une rencontre vous permet de piller. Que «ces gueux ne portent rien que des choses futures» signifie sans doute que, ne possédant rien en propre, ils ne peuvent porter (emporter) que ce qu’ils trouveront sur leur chemin à venir.
Ces images montrent tout autre chose que le passage d’une paisible troupe de comédiens telle que le texte de Baudelaire l’implique. Ces gens pillent, violent, tuent, ravagent le pays où ils se déplacent, et l’activité festive et la bombance heureuse de la halte du soir qui semble épeler à la façon de Bruegel les actes divers de la vie de famille ne sont possibles qu’au prix des violences et des meurtres commis au fil de la journée. »
Voilà un éclairage, et qui se développe. On pourra s’y reporter.
Rémi Brague, lui, avant de se lancer, cite encore deux références, deux poèmes. L’un est de Lamartine et de 1836, La caravane humaine, et l’autre de 1838 et de Théophile Gautier ; ce dernier est une sorte de réponse au texte de Lamartine, un sonnet, La caravane, une caravane en marche … vers le cimetière, quand Lamartine voyait la sienne en marche vers le progrès.
Le poème de Gautier :
La caravane humaine au Sahara du monde,
Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,
Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
Le grand lion rugit et la tempête gronde ;
A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour ;
La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
L'on avance toujours, et voici que l'on voit
Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt :
C'est un bois de cyprès semé de blanches pierres.
Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,
Comme des oasis, a mis les cimetières :
Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
Le poème de Lamartine :
Depuis quatre mille ans la caravane humaine
A travers les sentiers du terrestre domaine,
Marche, marche et cherche un Eden.
Souvent elle s’arrête et, lasse, haletante,
Sur un terrain aride elle dresse sa tente
Et s’endort en disant : - Demain l’aube éclatante !...
Demain le céleste jardin.
Mais le sol est couvert de ténèbres profondes ;
De cette longue nuit les heures, les secondes,
Se comptent par siècles entiers ;
La caravane alors se lève et prend courage,
Mais il fait toujours nuit, le ciel est gros d’orage,
Plus d’un abîme s’ouvre et plus d’un pic sauvage
Se dresse à travers les sentiers.
Et devant cet obstacle elle s’arrête encore
En disant : - « Patience, en attendant l’aurore,
« Endormons-nous jusqu’à demain.
« Dans les monts caverneux les aquilons mugissent,
« Les lions affamés en nous flairant rugissent,
« Toujours de notre sang leurs gueules se rougissent,
« Nos lambeaux jonchent le chemin !... »
Mais au ciel cette fois l’aurore s’est levée,
Enfin elle apparaît la terre tant rêvée,
Pleine de fruits, pleine de fleurs !
La grande caravane avec des cris de joie
Salue en souriant le rayon qui flamboie
Et dissipe la nuit de cette horrible voie
Rouge de sang, pleine de pleurs !
Et la voilà qui marche, heureuse, satisfaite,
Vers cet Eden fleuri, prédit par le prophète ;
Puis, rapide comme le vent
Elle court, elle court, défiant les gazelles !
On dirait à la voir que ses pieds ont des ailes ;
C’est que la voix de Dieu, des voûtes éternelles,
Lui crie : En avant ! en avant !
Difficile d’être enthousiasmé par la pleurnicherie lamartinienne. Enfin …
Voilà, le contexte est posé.
Passons aux explications de Rémi Brague. Je n’en parlerai pas de façon linéaire ; il suffit de se reporter à l’enregistrement audio ; j’essaierai plutôt de reprendre quelques points saillants. Et d’abord ceci, hypothèse sur laquelle il a mis in fine l’accent : Bohémiens en voyage serait un Art poétique, une quasi anticipation de la position mallarméenne, la poésie comme incendie qui détruit ce dont il parle. A l’appui de quoi il cite José Ortega y Gasset (La déshumanisation de l’art – 1925) : L’arme lyrique attaque les choses naturelles, les blesse ou les tue.
Dans cette affaire, le Bohémianisme introduit dans Mon cœur mis à nu définirait la tâche du poète, tâche sans rapport avec la notion de vie de bohème, simple marginalisation au sein d’un ordre social contesté. Il semblerait [l’affaire ne m’a pas paru fort claire !] que le poète soit là pour installer les ténèbres futures (‘‘mot de la fin’’ du poème) comme un fond d’écran sur lequel vont pouvoir se dessiner – détacher les images qu’il va tirer de lui-même, créer et non découvrir, jouant le rôle d’une source lumineuse invisible, mais qui rend visible. Il serait comme un soleil noir, si l’on pouvait concevoir un astre noir versant lumière et bonheur (Le désir de peindre – Petits poèmes en prose), il aurait alors de ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule (La chambre double – Petits poèmes en prose), d’ailleurs il les a souvent étudiées ces étoiles noires (idem). Il opèrera, le poète, en ouvrant ses yeux pleins de flammes (Fleurs du mal – Rêve parisien), sur des vérités qui ainsi [brilleront] d’un feu personnel (idem). Oui, il veut une nuit-fond d’écran, et il est explicite dans le sonnet Obsession (Fleurs du mal) : « Comme tu me plairais, ô nuit! sans ces étoiles / Dont la lumière parle un langage connu ! / Car je cherche le vide, et le noir, et le nu ! / Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles / Où vivent, jaillissant de mon œil par milliers, / Des êtres disparus aux regards familiers ». Les voilà, les prunelles ardentes du premier vers qui font plus ou moins chiasme avec les ténèbres futures du dernier.
Baudelaire, dit Rémi Brague, utilise au fond, tout en sachant leur caractère scientifiquement erroné, mais séduit par leur puissance métaphorique, les théories dépassées sur la vision que l’on trouve chez Platon (Le Timée) ou chez Aristote et qui perdureront jusqu’à Alhazen (965-1039), père de l’optique moderne, théories qui voulaient que la lumière « sorte » de l’œil pour éclairer le champ de vision, Aristote trouvant, dans les phénomènes colorés obtenus par appui prolongé sur les paupières fermées, un argument en faveur de la présence d’une source lumineuse dans l’œil .
Baudelaire, souligne encore Rémi Brague, se passionnait pour les phénomènes optiques, le phénakistiscope (dispositif fondé sur la persistance rétinienne et permettant l’illusion du mouvement par projection successive d’images fixes, étapes de sa décomposition), la fantasmagorie (spectacle à base d’illusions d’optique) …
Tout cela, quoi qu’il en soit, me paraît bien tiré par les cheveux, ou fumeux. Les références éparpillées de Rémi Brague sont souvent sorties de leur contexte et si on les y remet, peu évidentes en termes de compatibilité avec son hypothèse (Bohémiens en voyage comme art poétique ; le poète projectionniste, générateur d’images sur fond noir). Antoine Compagnon lui reprochera de n’avoir pas évoqué la photographie. Rémi Brague s’en couvrira la tête de cendres, parlant de point aveugle de son exposé, de faille énorme (on entend un petit rire collectif passer sur l’assistance).
Sinon ?
Un fil de discussion autour de ‘‘tribu prophétique’’, en pointant le vers qui ouvre le dernier tercet : ‘‘Fait couler le rocher et fleurir le désert’’. On évoque l’Ancien testament, Moïse faisant d’un coup de bâton jaillir l’eau du rocher, les prophéties bibliques annonçant un désert qui refleurira… Mais ici, c’est Cybèle, déesse païenne, qui est à la manœuvre et la tribu est sans chef (Moïse absent), le désert qui fleurit n’annonce aucun Messie, nulle théophanie en vue (sinon qu’au détour d’un propos, Rémi Brague réintroduit quelques instants le Buisson ardent de l’Exode au fond des prunelles du même nom, ce au titre à la fois de lumière interne et de feu destructeur …), le déplacement apparaît sans but et sans fin et comme dans Le Voyage (Fleurs du mal), cette transhumance est celle du Juif errant. Le prophétisme de la tribu est ainsi sans aucune révélation ou alors celle-là, d’une errance vaine sous un ciel vide.
Ce ciel, d’ailleurs préoccupe un peu Rémi Brague. Il se demande pourquoi ‘‘promenant sur’’. pourquoi ‘‘des yeux appesantis’’ et que sont ces ‘‘chimères absentes’’. Questions sans doute un peu vaines. L’image est assez clairement celle d’un regard collectif harassé de désillusions et vide d’espoir, lourd de fatigue fataliste (morne) et de regrets, écœuré d’attentes fantasmatiques et épuisé de rêves sans lendemains. Ce sont les Eléphants de Leconte de Lisle (Ils cheminent, l’œil clos. Leur ventre bat et fume / Et leur sueur dans l’air embrasé monte en brume), mais sans l’espoir qui restait à ceux-ci (Ils reverront le fleuve, échappé des grands monts / Où nage en mugissant l’hippopotame énorme).
Dans L’empire familier des ténèbres obscures, il disserte un peu sur familier, en appelle à un propos (non écrit) de Michel Leiris pour en faire un quasi synonyme d’inquiétant, avant finalement de le faire précéder d’un ‘‘trop’’ virtuel, afin que familier devienne ‘‘ce que nous ne connaissons que trop, ce à quoi, hélas, nous ne saurions échapper’’. Il reste quelques instants, également, sur luisantes dans Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes, affirmant que l’adjectif est à prendre au sens de « qui tuent ». Ah ? Pourquoi pas, l’éclat du métal peut être effectivement menaçant. Et il veut lier cette promesse de mort aux prunelles ardentes pour en faire finalement une annonce globale de destructions. On se retrouve alors loin de l’art poétique et davantage dans la logique de l’extrait d’Ana Fernandes cité en commençant.
Pour finir, des mots qui résistent : pourquoi, dit Rémi Brague, un grillon ? Il posera d’ailleurs la question à Antoine Compagnon qui se gardera bien de répondre. La mention ne semble pas aléatoire. Ici [suite à recherche effectuée sur le net ; in Baudelaire et la tradition de l’allégorie], commente Patrick Labarthe, professeur de Littérature moderne à l’Université de Zurich, qui relaie aussi les efforts de Cybèle, ‘‘L’aridité des chemins que [les bohémiens] arpentent est mystérieusement compensée par l’écho musical du grillon – « voix sacrée de la terre ingénue », dira Mallarmé – et une profusion végétale qui n’est que le prolongement naturel d’un débordement d’affection …’’ ; Baudelaire a introduit également des grillons dans La Béatrice (Fleurs du mal) où on le voit, avec une pointe d’autodérision, ‘‘Vouloir intéresser au chant de ses douleurs / Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs’’. Et on trouve dans une des Poésies attribuées (Œuvres complètes ; Pléiade ; page 212 ; IX ; « Quant à moi, si j’avais … ») : ‘‘… Si j’avais vos bosquets, ô rossignols craintifs, / Ô cygnes, vos bassins ; votre sentier sauvage, / Vers luisants qui, le soir, étoilez le feuillage ; / Vos prés au grand soleil, petits grillons plaintifs ; …’’
Dans le dialogue terminal, Antoine Compagnon, outre le reproche photographique, essaie un peu de décaler le point de vue sur les ténèbres futures, reparlant du Juif errant, donc de la mort impossible, qui pourrait sur elles déboucher ? Rémi Brague se contente d’être dubitatif et on ne va pas loin.
Voilà, me semble-t-il pour l’essentiel de ce séminaire.
Quant on cherche Rémi Brague sur le net, on tombe vite – vidéos à l’appui - sur sa polémique de 2011 avec Luc Ferry à propos de l’interprétation d’Averroès. Question : la violence est-elle ou pas inhérente à l’Islam, suite au discours de Ratisbonne de Benoit XVI (septembre 2006). Ferry semble pencher pour non, et Brague pour oui ( ?), avec, de sa part, d’aimables accusations d’incompétence à l’endroit du collègue. Chaleureux.
Conclure sur le poème ? Il coule bien, musicalement, et on veut, comme d’habitude, trop lui en faire dire. La rime appelle la rime et le sens vient souvent après ; mais dans une explication de texte de khâgne, on ne veut pas l’admettre …
Vive la Vidéo!
La page ‘‘Antoine Compagnon’’ du site du Collège de France (http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/lit_cont/) propose en colonne de droite les versions audio (sous huitaine) et vidéo (sous quinzaine) du cours et des séminaires. C‘est une affaire! J’ai profité d’un créneau libre du week-end pour écouter le cours du 17/1 auquel je n’avais pas assisté.
Ma foi, c’est fort agréable, dans ses pantoufles et avec une tasse de café fumant à portée de la main, de s’informer sur les relations de Baudelaire et de la presse, ambivalence et palinodies plus ou moins transparentes, thème central du jour.
Est-ce une coïncidence ou les conditions mêmes de l’écoute? La leçon m’a assez heureusement surpris dans son développement chronologique et cohérent, partant du thème annoncé pour s’y tenir, et donnant un survol plaisant de petite histoire littéraire. Car finalement, c’est cela Compagnon, un raconteur d’histoires. Et là, « ça marchait ». Baudelaire et Houssaye, la longue dédicace des Petits poèmes en prose comme cadeau empoisonné et crypto-mystification, la moquerie sous-jacente à l’éloge apparent de La Chanson du vitrier commise par le dédicataire, les quinze feuilletons de poèmes en prose projetés, simple effet d’annonce, les essais de publication continue de 1862 dans La Presse, la suspension, la tentative renouvelée de 1864, cette fois dans Le Figaro, classé ‘‘avant-gardiste’’ …
Il y a des anecdotes; on comprend que Baudelaire déteste ce que fait et d’une certaine façon ce qu’est Arsène Houssaye; qu’il développe d’une main les bénéfices de la ‘‘fragmentation’’ de l’effort littéraire à travers le patchwork de textes brefs, dénigrant au passage et par là le fil lassant de l’ intrigue au long cours des romans feuilletons , tandis que de l’autre main, après cet éloge dans La Presse et en première page, il écrit à Poulet-Malassis pour défendre le point de vue contraire. Ambivalence et ambiguïté.
Passe Gustave Bourdin, gendre de M. de Villemessant, directeur du Figaro, auteur d’un article, le 5 juillet 1857, où sont désignés cinq poèmes des Fleurs du mal qui seront incriminés en justice, ce qui fera dire à Baudelaire (dans une lettre à Poulet-Malassis) : “Je suis persuadé que cette mésaventure n’arrive que par suite de l’article du Figaro et de bavardages absurdes”. Cela se tassera et c’est G.Bourdin lui-même qui dans la reprise de publication des poèmes en prose de 1864 les présentera … avant de nouveau leur interruption après deux feuilletons. “Mes poèmes - écrira Baudelaire à sa mère – ennuyaient tout le monde” [….j’ai déjà dit que j’en faisais partie].
Revenons un peu sur le fond.
Et d’abord sur cet anti-parallélisme qu’a ébauché A.Compagnon entre Le chant du Vitrier d’Arsène Houssaye et Le mauvais vitrier, de Baudelaire.
On trouve (un peu malaisément?) le texte d’A.Houssaye sur le net et bien qu’un peu long, je vais le recopier ici (A.Compagnon en a lu plusieurs extraits significatifs), suivi du texte de Baudelaire, pour donner un peu de contenu au présent billet.
La chanson du vitrier . (A. Houssaye)
Je descendais la rue du Bac, j’écoutai – moi seul au milieu de tous ces passants qui allaient au but, - à l’or, à l’amour, à la vanité, - j’écoutai cette chanson pleine de larmes.
Oh ! vitrier !
C’était un homme de trente-cinq ans, grand, pâle, maigre, longs cheveux, barbe rousse : - Jésus-Christ et Paganini. Il allait d’une porte à une autre, levant ses yeux abattus. Il était quatre heures. Le soleil couchant seul se montrait aux fenêtres. Pas une voix d’en haut ne descendait comme la manne sur celui qui était en bas. « Il faudra donc mourir de faim, » murmura-t-il entre ses dents.
Oh ! vitrier !
« Quatre heures, poursuivit-il, et je n’ai pas encore déjeuné ! Quatre heures ! et pas un carreau de six sous depuis ce matin ! » En disant ces mots, il chancelait sur ses pauvres jambes de roseau. Son âme n’habitait plus qu’un spectre qui, comme un dernier soupir, cria encore d’une voix éteinte :
Oh ! vitrier !
J’allai à lui : « Mon brave homme, il ne faut pas mourir de faim. » Il était appuyé sur le mur comme un homme ivre. « Allons ! allons ! » continuai-je en lui prenant le bras. Et je l’entraînai au cabaret, comme si j’en savais le chemin. Un petit enfant était au comptoir qui cria de sa voix fraîche et gaie :
Oh ! vitrier !
Je trinquai avec lui. Mais ses dents claquèrent sur le verre et il s’évanouit ; - oui, madame, il s’évanouit ; - ce qui lui causa un dégât de trois francs dix sous, la moitié de son capital ! car je ne pus empêcher ses carreaux de casser. Le pauvre homme revint à lui en disant encore :
Oh ! vitrier !
Il nous raconta comment il était parti le matin de la rue des Anglais, - une rue où il n’y a pas quatre feux l’hiver, - comment il avait laissé là-bas une femme et sept enfants qui avaient déjà donné une année de misère à la République, sans compter toutes celles données à la royauté. Depuis le matin, il avait crié plus de mille fois :
Oh ! vitrier !
Quoi ! pas un enfant tapageur n’avait brisé une vitre de trente-cinq sous ; pas un amoureux, en s’envolant la nuit par les toits, n’avait cassé un carreau de six sous ! Pas une servante, pas une bourgeoise, pas une fillette n’avaient répondu, comme un écho plaintif :
Oh ! vitrier !
Je lui rendis son verre. – Ce n’est pas cela, dit-il, je ne meurs pas de faim à moi tout seul ; je meurs de faim, parce que la femme et toute la nichée sont sans pain, - de pauvres galopins qui ne m’en veulent pas, parce qu’ils savent bien que je ferais le tour du monde pour un carreau de quinze sous.
Oh ! vitrier !
Et la femme, poursuivit-il en vidant son verre, un marmot sur les genoux et la marmaille au sein ! Pauvre chère gamelle où tout le régiment a passé ! Et avec cela, coudre des jaquettes aux uns, laver le nez aux autres ; heureusement que la cuisine ne lui prend pas de temps.
Oh ! vitrier !
J’étais silencieux devant cette suprême misère : je n’osais plus rien offrir à ce pauvre homme, quand le cabaretier lui dit : « Pourquoi donc ne vous recommandez-vous pas à quelque bureau de charité ? – Allons donc, s’écria brusquement le vitrier, est-ce que je suis plus pauvre que les autres ! Toute la vermine de la place Maubert est logée à la même enseigne. Si nous voulions vivre à pleine gueule, comme on dit, nous mangerions le reste de Paris en quatre repas. »
Oh ! vitrier !
Il retourna à sa femme et à ses enfants un peu moins triste que le matin, - non point parce qu’il avait rencontré la charité, mais parce que la fraternité avait trinqué avec lui. Et moi, je m’en revins avec cette musique douloureuse qui me déchire le cœur :
Oh ! vitrier !
***
Antoine Compagnon souligne que ce texte s’inscrit dans la mode des chansons ‘‘fraternitaires’’ qui a fleuri aux débuts de la République (la deuxième, post 1848) ; Baudelaire hait ce type de poésie humanitaire et, redit-il, ‘‘fraternitaire’’ .
Le mauvais vitrier . (Ch. Baudelaire)
Il y a des natures purement contemplatives et tout à fait impropres à l'action, qui cependant, sous une impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont elles se seraient crues elles-mêmes incapables.
Tel qui, craignant de trouver chez son concierge une nouvelle chagrinante, rôde lâchement une heure devant sa porte sans oser rentrer, tel qui garde quinze jours une lettre sans la décacheter, ou ne se résigne qu'au bout de six mois à opérer une démarche nécessaire depuis un an, se sentent quelquefois brusquement précipités vers l'action par une force irrésistible, comme la flèche d'un arc. Le moraliste et le médecin, qui prétendent tout savoir, ne peuvent pas expliquer d'où vient si subitement une si folle énergie à ces âmes paresseuses et voluptueuses, et comment, incapables d'accomplir les choses les plus simples et les plus nécessaires, elles trouvent à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus absurdes et souvent même les plus dangereux.
Un de mes amis, le plus inoffensif rêveur qui ait existé, a mis une fois le feu à une forêt pour voir, disait-il, si le feu prenait avec autant de facilité qu'on l'affirme généralement. Dix fois de suite, I'expérience manqua; mais, à la onzième, elle réussit beaucoup trop bien.
Un autre allumera un cigare à côté d'un tonneau de poudre, pour voir, pour savoir, pour tenter la destinée, pour se contraindre lui-même à faire preuve d’énergie, pour faire le joueur, pour connaître les plaisirs de l’anxiété, pour rien, par caprice, par désœuvrement.
C'est une espèce d'énergie qui jaillit de l'ennui et de la rêverie; et ceux en qui elle se manifeste si opinément sont, en général, comme je l'ai dit, les plus indolents et les plus rêveurs des êtres.
Un autre, timide à ce point qu'il baisse les yeux même devant les regards des hommes, à ce point qu'il lui faut rassembler toute sa pauvre volonté pour entrer dans un café ou passer devant le bureau d'un théâtre, où les contrôleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos, d'Eaque et de Rhadamanthe, sautera brusquement au cou d'un vieillard qui passe à côté de lui et l'embrassera avec enthousiasme devant la foule étonnée.
Pourquoi ? Parce que... parce que cette physionomie lui était irrésistiblement sympathique ? Peut‑être; mais il est plus légitime de supposer que lui‑même il ne sait pas pourquoi.
J'ai été plus d'une fois victime de ces crises et de ces élans, qui nous autorisent à croire que des Démons malicieux se glissent en nous et nous font accomplir, à notre insu, leurs plus absurdes volontés.
Un matin je m'étais levé maussade, triste, fatigué d'oisiveté, et poussé, me semblait‑il, à faire quelque chose de grand, une action d'éclat; et j'ouvris la fenêtre, hélas !
(Observez, je vous prie, que l'esprit de mystification qui, chez quelques personnes, n'est pas le résultat d'un travail ou d'une combinaison, mais d'une inspiration fortuite, participe beaucoup, ne fût‑ce que par l'ardeur du désir, de cette humeur, hystérique selon les médecins, satanique selon ceux qui pensent un peu mieux que les médecins, qui nous pousse sans résistance vers une foule d’actions dangereuses ou inconvenantes.)
La première personne que j’aperçus dans la rue, ce fut un vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu'à moi à travers la lourde et sale atmosphère parisienne. Il me serait d'ailleurs impossible de dire pourquoi je fus pris à l'égard de ce pauvre homme, d'une haine aussi soudaine que despotique.
« - Hé ! hé! » et je lui criai de monter. Cependant je réfléchissais, non sans quelque gaieté, que, la chambre étant au sixième étage et l'escalier fort étroit, I'homme devait éprouver quelque peine à opérer son ascension et accrocher en maints endroits les angles de sa fragile marchandise.
Enfin il parut; j'examinai curieusement toutes ses vitres, et je lui dis: « Comment ? vous n'avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n'avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! » Et je le poussai vivement vers I'escalier, où il trébucha en grognant.
Je m'approchai du balcon et je me saisis d'un petit pot de fleurs, et quand l'homme reparut au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement mon engin de guerre sur le rebord postérieur de ses crochets; et le choc le renversant, il acheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortune ambulatoire qui rendit le bruit éclatant d'un palais de cristal crevé par la foudre.
Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement: « La vie en beau ! la vie en beau ! » Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans péril, et on peut souvent les payer cher. Mais qu’importe l'éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde I'infini de la jouissance ?
***
Dans sa gratuité méchante, le texte de Baudelaire n’éveille pas, c’est certain, la sympathie. Mais il est quand même, littérairement, incomparablement supérieur aux lignes misérabilistes d’Houssaye, émaillées de quelques formules qui prêtent facilement le flan au ridicule et à la caricature (Pauvre chère gamelle où tout le régiment a passé, par exemple !) … Et j’ai déjà dit l’intérêt de son questionnement ultime.
Affirmant, au terme de 51 minutes d’exposé, qu’il veut en garder quelques-unes pour examiner rapidement un poème en prose particulier : Le Chien et le Flacon, publié en août 1862 dans La Presse - il est court -, A.Compagnon le lit:
« Mon beau chien, mon bon chien, mon cher toutou, approchez et venez respirer un excellent parfum acheté chez le meilleur parfumeur de la ville. »
Et le chien, en frétillant de la queue, ce qui est, je crois, chez ces pauvres êtres, le signe correspondant du rire et du sourire, s’approche et pose curieusement son nez humide sur le flacon débouché ; puis, reculant soudainement avec effroi, il aboie contre moi, en manière de reproche.
« -Ah ! misérable chien, si je vous avez offert un paquet d’excréments, vous l’auriez flairé avec délices et peut-être dévoré. Ainsi, vous-même, indigne compagnon de ma triste vie, vous ressemblez au public, à qui il ne faut jamais présenter des parfums délicats qui l’exaspèrent, mais des ordures soigneusement choisie. »
Métaphore de la relation du poète au pulic via les journaux. Certes. Et Compagnon d’évoquer les pulsions suicidaires de Baudelaire, dès ses vingt ans et ne supportant pas l’apparition du journal grand format et de ses contenus pour lui scatologiques. Il vit le journal comme l’abomination de la modernité … en même temps qu’il est et restera un lecteur assidu, découpant lors de son séjour à Bruxelles et conservant différents articles. Un comportement d’Héautontimorouménos [‘‘bourreau de soi-même’’ ; il en fera le titre d’un poème des Fleurs du mal (Je suis la plaie et le couteau / Et la victime, et le bourreau)]
Je veux bien ; il n’en reste pas moins que le poème en prose ici retenu est fort mauvais, et assez sot porteur d’un anthropomorphisme mal venu, dicté par la volonté d’argumenter sur la lie journalistique et les goûts dépravés du public. Car pourquoi les goûts d’un animal rejoindraient-ils ceux des humains ? A chaque espèce ses critères, dictés par les nécessités de sa condition. Volonté d’assimiler le public et les journalistes à des chiens, bien sûr ; insulte aussi sotte que classique, et tout à fait injuste pour ce fidèle compagnon, serviteur dévoué de l’homme. Résurgence proche, François Mitterrand, à propos de la mort de Pierre Bérégovoy, avait utilisé dans son discours du 4 mai 1993 la même assimilation (son honneur livré aux chiens ...), historiquement datée et renvoi au suicide en novembre 1936 du ministre du Front Populaire, Roger Salengro, suite à une campagne calomnieuse du journal d’extrême droite Gringoire.
Quoi qu’il en soit, un poème bien inélégant, dans la forme et sur le fond.
Incidemment, depuis quand vouvoie-t-on les chiens ?
Yves Bonnefoy.
Mardi 10/1/2012
Entre Interrogation, Incertitude, Incompréhension et Désarroi ...
Curieux premier séminaire.
On parle aujourd’hui tantôt de performance, tantôt d’installation pour ces prestations artistiques vaguement indéterminées qui mélangent ou bien privilégient l’improvisation, l’exhibition, le happening, le détournement d’objets et de structures à des fins qui se prétendent poétiques, ou projection de soi comme objet, comme sujet, comme pensée, comme non-être, et parfois (souvent ?) comme n’importe quoi …
On a (j’ai) dès le début de la séance, le sentiment qu’Antoine Compagnon a tant au propre qu’au figuré tenté avec Yves Bonnefoy une installation, lequel Yves Bonnefoy aurait produit une performance.
L’atmosphère est curieuse. Y. Bonnefoy, posé derrière l’estrade (j’étais dans mes feuillets, je ne l’ai pas vu arriver sur l’écran vidéo) semble d’abord inerte, apathique, ailleurs, tandis qu’Antoine Compagnon fait des efforts et des essais de présentation empathique qui n’en tirent aucune réaction. Et puis, Compagnon s’étant tu, comme un ressort qui se détend, comme une pendule qu’on vient de remonter, Yves Bonnefoy se met en branle, et prend violemment la parole, imposant au micro qui malheureusement l’amplifie, un volume vocal tout à fait excessif.
Bon. Tâchons d’être attentif si on peut ne pas être assourdi.
Après la présentation d’Antoine Compagnon qui a affirmé n’en pas faire, Y. Bonnefoy, s’abritant de Mallarmé (conseillant, au moment de publier, de couper le début et la fin) renonce à développer la première partie à laquelle il ;avait réfléchi et … qu’il résume-détaille, sur le thème : La poésie n’est pas la littérature.
La poésie, dit Y.Bonnefoy, ne se donne comme projet que d’établir la relation de moi à l’autre, que de bâtir le monde en cherchant à délivrer les vocables de la langue de leur réquisition par le conceptuel [n.d.l.r. : en d’autres termes, il s’agirait de délivrer les mots de leur sens , étonnant objectif ; tant que le mot signifie ce qu’il a l’air de vouloir dire, il n’est pas poétique. Heureux les simples d’esprit, car le royaume des poètes leur est ouvert] La poésie est un désir d’être.
La littérature, elle, continue-t-il, se porte certes au-delà de la pensée ordinaire, mais elle reste les deux pieds dans les concepts de la langue commune. Quand J-J. Rousseau, dans la 5ième promenade (Rêveries du promeneur solitaire ; il s’agit en fait des réminiscences de Rousseau à propos d’un séjour à l’île de Saint-Pierre, sur le lac de Bienne, en Suisse, Canton de Berne) , veut se dégager de l’eau (…) il n’en parle pas moins de l’élément liquide et demeure solidaire d’une représentation totale du monde, comme abstraction certes, mais signifiante. La littérature est gestion de l’avoir.
{n.d.l.r. Extrait du texte de Rousseau.
« … cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de la penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait l’image : mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m’attacher au point qu’appelé par l’heure et par le signal convenu je ne pouvais m’arracher de là sans effort ».}
La société, affirme Y.Bonnefoy, a besoin de la poésie, mais celle-ci est dans une situation fort difficile car le concept s’accroche à cela même qui le dénie et le poète se laisse envahir par le concept et (…) la poésie reste hors d’atteinte, derrière la seule résurgence d’une intuition première.
Or Baudelaire, annonce finalement Y.Bonnefoy, s’il reste comme les autres captif de l’imagination littéraire, est parvenu à dépasser l’obstacle et à se ressaisir de façon radicale … comme on va tâcher de le dégager en se limitant, pour cause de manque de temps, à quatre poèmes : Correspondances, Harmonie du soir, Le balcon, La servante au grand cœur.
Cette non-introduction d’Yves Bonnefoy m’a paru relever un peu de ce qu’on nomme un discours performatif, c’est-à-dire ‘‘qui crée (ou tend à créer) ce qu’il énonce’’, avec ici une pincée d’abscons. L’affirmation de départ, à le fois évidente (la poésie n’est pas toute la littérature) et provocatrice (en ôtant le toute) permettait de capter l’attention. La suite m’a un peu semblé restreindre la poésie à des réussites de cadavres exquis ou à des trouvailles de ptyx mallarméen, le plus sûr moyen de débarrasser le vocable de son concept étant encore de créer des vocables sans concept. Mais je mutile sans doute la pensée d’Y.Bonnefoy. Ensuite, quelques affirmations à la hache (Rousseau) m’ont laissé dans une relative incertitude quant aux efforts désespérés de la littérature pour s’extraire des pesanteurs du réel, en attendant un poétique et annoncé ressaisissement baudelérien qui, lui, allait in fine me laisser ‘‘sur le cul’’ !
Dans l’immédiat, opposer la poésie, désir d’être, à la littérature, gestion de l’avoir , n’est ce pas à la fois avoir le sens de la formule et tomber dans le cliché du clochard céleste conchiant l’épicerie bourgeoise ? Mais je mutile sans doute la pensée d’Y.Bonnefoy (bis).
Correspondances.
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d’autres corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
Deux quatrains, deux tercets : un sonnet, dit Y.Bonnefoy, comme cinquante des cent-vingt-cinq pièces des Fleurs du Mal. Jugement général : le sonnet comme forme, dans la symétrie de ses quatrains, bien adaptée à l’exposé et à la mise en question d’une pensée autonome, sur des thèmes souvent liés au renouveau platonicien d’après la Renaissance. Avec, dans les deux strophes de trois vers à rimes glissantes qui suivent les quatrains, une rupture permettant la mise à distance de la chose d’abord dite, une prise de conscience, une affirmation de l’intellect en acte. Mouais …
Les huit premiers vers, ici, analyse Y.Bonnefoy, relèvent de la littérature, du rêve. Ce n’est pas de la poésie. Seule évidence dans la confusion profuse (ou la profusion confuse) de la Nature : les couleurs, les parfums et les sons se répondent, nuances dans un qualitatif unique, comme les composantes d’une même gamme. Mais ceci s’opère en rupture avec ce qui est, au bénéfice d’une distillation du sensible. Car les couleurs peuvent être sales, toute odeur n’est pas un parfum tant il en est de fort mauvaises, et les hurlements eux aussi sont des sons. Baudelaire reste là solidaire du langage comme réseau de concepts, il réduit le réel par choix, et l’on n’entendra pas ici le râle des agonisants dans le fond des hospices. On esthétise, on se donne loisir de rêver, on prend des essences pour les laver, les embellir, les purifier du réel. On est dans l’imagination ‘‘d’un pays, là-bas’’, qui sera celui de L’invitation au voyage. Une beauté se développe, dégagée de l’ordinaire, qui vient signer la preuve de nos potentialités. Et Y.Bonnefoy se réfère au Mallarmé des Fenêtres [n.d.l.r. … et c’est moi qui cite] :
(…)
Ivre, il vit, oubliant l’horreur des saintes huiles,
Les tisanes, l’horloge et le lit infligé,
La toux ; et quand le soir saigne parmi les tuiles,
Son œil, à l’horizon de lumière gorgé,
Voit des galères d’or, belles comme des cygnes,
Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir
En berçant l’éclair fauve et riche de leurs lignes
Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir !
(…)
La pensée des Correspondances, c’est ce rêve de beauté. S’agira-t-il d’aimer ? Ce sera hors de toute chair ; si femme il y a, elle est un rêve, et on la nommera alors sœur. A cette aune, l’unité des huit premiers vers, c’est le choix de la solitude. [n.d.l.r. Cette conclusion, au terme d’un cheminement qui mérite le même qualificatif, me semble tout à fait contestable]
Mais peut-on, dit Y.Bonnefoy, soutenir longtemps de telles pensées ? Et voilà qu’arrivent les deux tercets.
Ils délaissent sons et couleurs [n.d.l.r. : les hautbois et les vertes prairies comme épiphénomènes …] et la focalisation s’effectue sur les parfums. On s’extrait de l’abstraction des quatrains pour redécouvrir le réel ; il arrive par palier, car on a encore un pied dans le rêve et le ‘‘verts comme les prairies’’ n’est pas sans résonance avec le ‘‘vert paradis des amours enfantines’’ de Moesta et errabunda. Mais d’autres parfums s’imposent, bien concrets cette fois, ‘‘corrompus’’ et ‘‘riches’’ et ‘‘triomphants’’, ce sont ceux qu’utilise Jeanne Duval, ou le dandy que Baudelaire veut et se flatte d’être (cf. le couple des Bijoux : ‘‘La très chère était nue et, connaissant mon cœur …’’).
Bilan, selon Y.Bonnefoy, de ces Correspondances ? Baudelaire entrouvre les yeux, on est au tout début d’un ressaisissement.
Cette affirmation et le parcours explicatif d’Y.Bonnefoy me laissent au moins rêveur. Les textes sont comme les statistiques, on leur fait dire ce qu’on veut. Pourquoi à ce compte-là avoir négligé les ‘‘chairs d’enfants’’ au titre d’une tentation pédophile, et ne pas avoir fait la jonction entre les ‘‘choses infinies’’, les ‘‘transports de l’esprit et des sens’’ et ‘‘l’encens’’ pour souligner, à côté de la sensualité noire de Jeanne Duval, la tentation d’une extase mystique façon Sainte Thérèse (cf. Le Bernin) ? Par exemple …
Harmonie du soir .
Le poème de Baudelaire, dit Y.Bonnefoy, le plus connecté à Correspondances. Un véhicule 4x4 de sa pensée cette fois (ça, il ne l’a pas dit !).
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige …
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!
Harmonie du ‘‘soir’’ et plein de rimes en ‘‘oir’’… Mais ne pas se moquer, la musicalité du poème est remarquable, avec cette extraordinaire trouvaille : Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige. Y.Bonnefoy déchiffre dans ces vers « la même contradiction » que dans Correspondances, entre l’aspiration à une réalité supérieure et l’exigence de ‘‘l’ordinaire’’. Les parfums, dit-il, sont maîtres du jeu. L’imaginaire du parfum a pris le pas, un parfum au début sensuel, mais dont le vertige qu’il procure est aussi une montée vers un ciel, apaisé, triste et beau comme un grand reposoir. Il y a là, dit Y.Bonnefoy, une expérience centrale chez Baudelaire : à partir de sensations éprouvées, la trace, la preuve qu’il existe une réalité plus haute, le sentiment d’une intensification, d’une diversification des couleurs conduisant à plus de beauté que n’en offre la saisie directe et première. Il cite Le Voyage :
(…)
Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
(…)
C’est le ‘‘là-bas’’, dit-il, du monde de l’idéal qui se rapproche un instant, preuve de son existence en nous à laquelle le peintre et le poète qui vont ‘‘au-delà’’ nous font accéder, nous la restituant dans sa possibilité. Et, partant, les vivants piliers de Correspondances, ce pourraient être dans des tableaux de Delacroix, des colonnes baroques ou son Apollon vainqueur [n.d.l.r. … du serpent Python ; immense peinture (8mx7,50m) au plafond de la galerie Apollon du Louvre, travail de 1850-1851] ; nous ne disposons que de l’art, mais il y parvient, pour nous élever au-dessus du monde. Las, voilà que: Le violon frémit comme un cœur qui s’afflige ; le dandy distancié a disparu, la lionne sensuelle s’est effacée , et nous sommes rendus à l’humble, au souffrant, à un soleil qui s’est concrètement noyé dans un sang ordinaire et qui se fige ordinairement. Car le pays idéal des nuées, c’est le hasard qui l’a créé, et c’est le hasard qui le dissipe et avec lui nos illusions. De la réalité supérieur, que nous reste-t-il ? L’évidence de la mort. Qu’aura donc apporté cette expérience ? Ceci, essentiellement, un souvenir en [nous qui] luit comme un ostensoir, en quelque sorte, ‘‘la beauté d’avoir été’’. C’est ainsi, dit Y.Bonnefoy, que le poème quitte la littérature pour la poésie, pour ‘‘accomplir le ressaisissement’’ ( ?)
Une différence avec la solitude avancée du promeneur des deux premiers quatrains de Correspondances ? Y.Bonnefoy l’affirme et veut la souligner : Baudelaire, s’il regarde le soleil qui se couche, tient à le regarder avec quelqu’un. Et on cite une lettre de Baudelaire à sa mère, datée du 11/9/1856, où il parle de Jeanne Duval, regrettant de ne plus partager avec elle le spectacle de la beauté : « … encore maintenant, je me surprends à penser en voyant un bel objet (…) pourquoi n’est-elle pas avec moi (…) » [n.d.l.r. : le 11/9/1856 est donné comme date de la rupture avec Jeanne après une liaison de 14 ans ; l’extrait lu (je n’ai pas trouvé – recherche trop superficielle sans doute – la lettre elle-même) est peu compatible avec une rupture du jour ; ou bien j’ai mal entendu et c’est une projection sur l’avenir, désormais au lieu de maintenant, etc ? Il faut alors reconstruire toute la phrase notée à la volée. Peu probable. Ou encore, j’ai confondu la date de la rupture, qu’Y.Bonnefoy aurait citée, avec la date d’une lettre postérieure … ]
En tout cas, de la part du conférencier, une lecture assez tarabiscotée, m’a-t-il semblé, pour un hymne au rythme magnifique, mais qu’on peut aussi bien percevoir comme la nostalgie la plus banale d’une tristesse esseulée face à un couchant de juin, pourquoi pas dans les environs de Grasse (06130), avec au loin, porté par la brise, le crin-crin mélancolique d’un violoneux qui fait la manche . Et puis cette histoire assez confuse encore de « ressaisissement » … Mais attendons la fin, disait le roseau, chez La Fontaine...
Le balcon :
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses,
Que ton sein m’était doux ! que ton cœur m’était bon !
Nous avons dit souvent d’impérissables choses
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
Que l’espace est profond ! que le cœur est puissant !
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton cœur si doux ?
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses !
Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s’être lavés au fond des mers profondes ?
- Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !
Yves Bonnefoy creuse le rapprochement constant, tout au long du texte, entre le soleil couchant et le feu dans l’âtre. S’ils sont, dit-il, si solennellement appariés, c’est que leur impossible simultanéité s’établit dans la mysticité de l’intemporel, fonde une analogie qui est le secret de toute la poésie baudelérienne.
Il dit : On entretenait des feux tout au long de l’hiver, du temps de Baudelaire, les maisons chauffées seulement en partie, les couloirs froids, une seule cheminée, mais quel pouvoir d’attraction ! L’âtre justifie la réunion et l’espérance, il est beauté et rappel au sentiment de la finitude, il est soleil quand le soleil a cédé sa place ; il y a là un enseignement difficile à comprendre [ n.d.l .r. :ah ?] et les pensées de Baudelaire devant le feu ne sont pas heureuses.
Et Y.Bonnefoy cite La cloche fêlée :
Il est amer et doux , pendant les nuits d’hiver,
D’écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s’élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
(…)
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie
Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.
Baudelaire, dit Y .Bonnefoy, dont l’âme est ainsi fêlée, ne sait plus faire corps avec l’espoir collectif [ n.d.l.r. : sans doute celui de la réunion devant l’âtre (?)] , et il souligne les trois derniers vers, « parmi les plus terribles qu’on ait jamais écrits ».
[n.d.l.r. : Oui, splendide noirceur, bien sûr. Mais par surcroît, et chaque fois, le dernier, en dépit d’un registre sans aucune proximité, me fait penser à la magnifique image de Paul Valery dans le Cimetière marin, à propos de Zénon : Achille, immobile à grands pas. ]
La servante au grand cœur :
La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie dans un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l’enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?
[n.d.l.r. : je trouve ce poème admirable et d’une émotion poignante]
Angoisse, dit Bonnefoy, mais on est dans l’ordre du souvenir. Les commentateurs – il le pense et le dit – n’ont pas suffisamment vu ici un cauchemar. Il y a là tout ce que Baudelaire redoute, la vieillesse, le repliement. Mais ce cauchemar reste un rêve et le rêvant, il comprend, près du feu, que Mariette est non seulement quelqu’un qui l’a aimé, mais l’être même dont elle essaie de lui faire don [n.d.l.r. : … pas parfaitement clair ; dans un effort pour l’amener à être, à l’être à venir que l’enfant n’est pas encore ?] ; et s’il désirait Jeanne pour admirer avec lui les nuages, il la voulait aussi pour être la ‘‘coupable amie’’ d’une page de Fusées
[n.d.l.r. : « … A travers la noirceur de la nuit, il avait regardé derrière lui dans les années profondes, puis il s’était jeté dans les bras de sa coupable amie pour y retrouver le pardon qu’il lui accordait … » Fusées . XV/22 (La Pléiade)], prête à se faire la mère des souvenirs et à lui montrer ce qui est et ce qui n’est pas, personne réelle avec qui faire alliance pour que la vie ait un sens.
Il y a ici, dit Y.Bonnefoy, un grand poème de la finitude où, prolongeant l’analogie du soleil et du feu dans l’âtre, se fait jour ce fruit de l’expérience que même un mauvais feu est porteur de plus de vérité que celui qu’on entretient dans les rêves des nuages.
Et c’est cela [n.d.l.r. : Nous y voilà !] le grand ressaisissement, ne plus rêver, faire du monde réel le cadre vrai où vivre cette nuit du Balcon [n.d.l.r. : cette nuit ? dans cette nuit ? bordé par cette nuit ?], celle qui « s’épaississait ainsi qu’une cloison » [n.d.l.r. : l’image n’est vraiment pas heureuse, ou alors, à prendre au sens premier de ce qui est suggéré ici, la finitude du réel, le mur qui clôt, tout rêve illusoire dehors. Peut-être.] , où « mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles ».
Et puis, aussi brutalement qu’il avait commencé, Y.Bonnefoy s’interrompt : « Mais il faut abréger et finir. Et donc c’est fini. » . Il se tait et ne dira plus rien, redevenu mutique, aphasique comme lors de l’introduction d’A.Compagnon. Celui-ci, d’ailleurs semble perturbé, éberlué, lui-même sans voix. Il va néanmoins parvenir à prononcer quelques mots: « J’ai cru entendre la chaleur du foyer …mais nous n’allons pas discuter, je pense que nous allons arrêter. »
Que conclure raisonnablement de cet exposé ? Le ‘‘ressaisissement’’ de la fin, censé - c’était l’annonce du début – caractériser le geste proprement poétique de Baudelaire est soudain réduit au repliement frileux des hivers près du feu, Heureux qui comme Ulysse, etc. Voilà la poésie ? La poésie comme découverte de ce que, loin de toute invention d’une imagination rêveuse, un tiens vaut mieux que deux tu l’auras et en avant pour Sarah (La femme qui est dans mon lit/ N’a plus vingt ans depuis longtemps …), la chanson larmoyante de Reggiani : « Lorsque la nuit/ Nous réunit/ Son corps ses mains/ S’offrent aux miens/ Et c’est son cœur/ Couvert de pleurs/ Et de blessures/ Qui me rassure. » Je rêve ?
J’ai eu un vrai problème (je l’ai encore) avec ce séminaire.
Les poèmes choisis sont beaux. Je me suis efforcé de coller à mes notes qui se sont efforcées de transcrire l’exposé. Et puis, les synthétisant, je me retrouve avec l’impression d’avoir assisté à l’effort fatigué d’un poète chenu pour plaquer, sur les vers tristes et noirs de Baudelaire, la nostalgie épuisée d’une longue vie dont le bilan n’est qu’au regret d’avoir tant tardé à être lucide. Comme si, dessillé par les ans quant à la vanité des flamboiements de la jeunesse, Y.Bonnefoy voulait faire porter à Baudelaire le dépit de ne pas avoir plus tôt compris que les confuses paroles d’une nature bruissant de ses vivants piliers, ce n’était que la musique sourde et régulière des ondes d’un sang jeune traversant des circonvolutions cérébrales. Ne resterait alors de vrai, seul espoir d’une vie lorsqu’elle se prolonge, que la tasse de café ou le bol de tisane, la compagne des jours passés, compréhensive et flapie, le plaid chaud sur les jambes, le fauteuil près du feu et le menton sur la poitrine. Ce qu’on peine à appeler un "ressaisissement" !
Conclusion incertaine. Lignes scandaleuses ? Mon doute étonné est sincère. Ai-je bien compris ? J’ai eu, ma foi, le sentiment d’entendre dans la voix d’Antoine Compagnon , en cette fin de séance écourtée, l’écho d’une surprise analogue …
En attendant Yves Bonnefoy ...
Leçon n° 2 - Mardi 10/1/2012 (16h30 – 17h30).
Cette fois-ci, c’est en salle 2 qu’on nous aiguille à 16h15 . Petit amphi classique. Cent places ? Il est déjà presque plein. A l’écran, une vue de l’estrade vide de Marguerite de Navarre. Déprimant. Autour de moi, quelques conversations. On met un néophyte au courant du cours précédent. Elle (c’est un néophyte de sexe féminin) pousse des Oh ! et des Ah ! gourmands. Comme quoi, le meilleur, c’est toujours l’attente. 16h30. L’officiant arrive.
Antoine Compagnon fait semblant de démarrer sur les chapeaux de roue. Aujourd’hui, ce sera ‘‘Baudelaire et la presse’’. Bon, enfin, quand même, au départ – et le rythme immédiatement s’alanguit – c’est à une introduction nous avoue-t-il à la modernité selon Baudelaire qu’il avait pensé pour ce deuxième cours; mais non, trop délicat, compliqué, mieux vaudra aborder l’affaire par l’exemple, et puis, quoi qu’il en soit, il faut de toute façon commencer par revenir sur deux des points soulevés la dernière fois. Antoine Compagnon ou l’enlisement préalable comme incipit pédagogique.
En fait, Robert Kopp lui a glissé deux mots, à l’issue du dernier cours. Ancien assistant de Georges Blin au Collège de France, Robert Kopp a signé en 2004 un ‘‘Baudelaire, Le soleil noir de la modernité’’ ; ce titre en forme de clin d’œil à Nerval, par parenthèse, n’avait pas été cité. Peu rancunier (ou au contraire, rancunier), Kopp lui a signalé qu’il était allé un peu vite en affirmant que l’expression de ‘‘petits poèmes en prose’’ avait été initiée par Sainte-Beuve dans son texte sur la candidature de Baudelaire à l’Académie Française de 1862 et que jusqu’à Mallarmé, au fond, elle n’était pas d’usage. Or, selon Kopp, Sainte-Beuve avait utilisé l’expression à propos d’Aloysius Bertrand dès 1840 … Petite recherche faite, Antoine Compagnon prend acte de la précision, tout en l’infléchissant à la lettre, car il s’agissait de ‘‘petites balades (et non poèmes) en prose’’. Comme disent les jeunes gens d’aujourd’hui : « un partout, la balle au centre ». Au passage, Compagnon souligne aussi le vocable ‘‘imagettes’’, utilisé par Sainte-Beuve dans le même texte de 1862 et dont le Trésor de la langue française affirme qu’il s’agit d’un hapax (= terme une seule fois attesté ; le plus célèbre, je le rappelle, est le mystérieux ‘‘ptyx’’ de Mallarmé : Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx, / Aboli bibelot d’inanité sonore, / (Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx / Avec ce seul objet dont le Néant s’honore)). Je passe sur deux autres micro-remarques à propos, toujours dans la lettre de Sainte-Beuve, de ‘‘petite drôlerie gothique’’ et de ‘‘daguerréotype’’. Il y reviendra …
Second volet de l’enlisement préliminaire, ‘‘Le Miroir’’, coda du cours du 3 janvier. On commence par le redonner in extenso. C’est vite fait. On se paraphrase-reprend-complète ; l’homme épouvantable, c’est l’homme d’une société trop amoureuse d’elle-même, c’est le suffrage universel et le journal et peut-être aussi la photographie (avec renvois respectifs à Pauvre Belgique (en rajoutant du coup au suffrage universel, les tables tournantes et une allusion à Hugo), à Mon cœur mis à nu (avec relecture du passage déjà donné le 3/1) et au Salon de 1859).
Dans le passage relu de Mon cœur mis à nu apparaît le mot muraille. La face humaine s’y mire aussi et Compagnon renvoie aux graffitis divers, politiques et obscènes qui décorent les murs, avec ces lignes, toujours dans Mon cœur mis à nu : ‘‘Deux belles religions, immortelles, sur les murs, éternelles obsessions du Peuple : une pine (phallus antique) et « Vive Barbès » ou « A bas Philippe ! » ou « Vive la République »’’.
Enfin, pour compléter cela et éclairer encore les répulsions baudelériennes, un morceau de bravoure extrait d’Un peintre de la vie moderne (Eloge du maquillage) :
« (…) La négation du péché originel ne fut pas pour peu de chose dans l’aveuglement général de cette époque. Si toutefois nous consentons à en référer simplement au fait visible, à l’expérience de tous les âges et à la Gazette des Tribunaux, nous verrons que la nature n’enseigne rien, ou presque rien, c’est-à-dire qu’elle contraint l’homme à dormir, à boire, à manger, et à se garantir, tant bien que mal, contre les hostilités de l’atmosphère. C’est elle aussi qui pousse l’homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer ; car, sitôt que nous sortons de l’ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime. C’est cette infaillible nature qui a créé le parricide et l’anthropophagie, et mille autres abominations que la pudeur et la délicatesse nous empêchent de nommer. C’est la philosophie (je parle de la bonne), c’est la religion qui nous ordonne de nourrir des parents pauvres et infirmes. La nature (qui n’est pas autre chose que la voix de notre intérêt) nous commande de les assommer. Passez en revue, analysez tout ce qui est naturel, toutes les actions et les désirs du pur homme naturel, vous ne trouverez rien que d’affreux. Tout ce qui est beau et noble est le résultat de la raison et du calcul. Le crime, dont l’animal humain a puisé le goût dans le ventre de sa mère, est originellement naturel (…) ». On est assez loin de Rousseau …
Ayant ainsi posé ses (et ces) repentirs, Antoine Compagnon nous redit : En avant ! Retour donc au sujet annoncé, la presse, avec proclamation d’un Baudelaire journalistiquement ambivalent : moderne / antimoderne.
On commence par évoquer Jacques Rivière citant, dans la NRF, Paul Claudel qui parle à propos de Baudelaire d’un extraordinaire mélange de style racinien et de style journalistique de son temps ; évocation de la coexistence de termes rares et de vocables farfelus, de l’apparition de mots humbles jouxtant des mots hardis, de formes imprévues comme de formes saugrenues, dans des affrontements dont le caprice poétique ouvre et en même temps réduit l’écart. On en appelle aussi à Gide analysant l’apparente impropriété des termes chez Baudelaire, en ajoutant qu’on trouve également ce trait chez Racine, une discontinuité, un intervalle, un ‘‘laps’’ (visiblement, l’audace du laps plaît bien à Compagnon) entre le mot et l’idée ; tout cela, et c’est un peu dommage, sans exemple ; un amalgame où se fondent l’idéal et le trivial … d’où l’on glisse à l’examen d’une éventuelle politique de l’édition. Baudelaire (sur une suggestion d’Arsène Houssaye qui lui ‘‘sourit beaucoup’’) aurait souhaité une répartition des textes de ses Petits poèmes en proses entre des revues à caractère littéraire (comme L’Artiste) et le niveau plus vulgaire des quotidiens (ainsi, La Presse), mais ….
Additif : En fait, sur la période 1857-1867, quatre textes sont publiés en 1857 dans Le Présent ( qui s’annonce Revue hebdomadaire de la littérature et des beaux-arts, fondée par Etienne Mollier le 2 juillet 1857); trois en 1861 dans La Revue Fantaisiste (fondée en 1860 par Catulle Mendès) ; quatorze en 1862 dans La Presse (que dirige Arsène Houssaye); en 1863, sept dans la Revue nationale et étrangère (fondée en 1860 par Gervais Charpentier, connu comme ‘‘l’inventeur du livre de poche’’ ) et deux dans Le Boulevard (revue fondée par Etienne Carjat); en 1864, cinq dans Le Figaro (fondé en 1826 à l’initiative du savant Etienne Arago et d’un chansonnier, Maurice Alhoy ; initialement journal satirique devenu quotidien d’information en 1866 sous l’impulsion d’Hippolyte de Villemessant) , un dans La Vie parisienne (magazine illustré qui incarnera l’esprit parisien et inspirera le titre de l’opérette de Meilhac et Halévy, fondé en 1863 par Emile Marcelin (de son vrai nom Emile Planat)), un dans L’Artiste (fondé en 1843 et que dirige Arsène Houssaye) et deux dans La Revue de Paris (fondée en 1852 par Arsène Houssaye) ; en 1865, un dans L’Indépendance belge (quotidien bruxellois); en 1867, trois (dont deux à titre posthume) dans la Revue nationale et étrangère.
… en même temps, Baudelaire poursuit le projet de tout rassembler dans un livre. Dans les faits, lui qui a parlé à propos de Sainte-Beuve de poète-journaliste aurait pu, et plus encore, s’appliquer le qualificatif. Il s’agite beaucoup pour « caser » ses textes dans des journaux dont plusieurs, coïncidence ou pas, cessent de paraître après l’avoir publié ! Ses rapports avec les éditeurs sont difficiles ; il s’insurge quand on prétend rectifier sa prose. Dans une lettre à Gervais Charpentier, directeur de la Revue nationale, qui avait cru bon d’affadir une des phrases les plus suggestives de La belle Dorothée, il écrit ( 20 juin 1863) : « Je vous avais dit : supprimez tout un morceau, si une virgule vous déplaît dans le morceau, mais ne supprimez pas la virgule, elle a sa raison d’être. J’ai passé ma vie entière à apprendre à construire des phrases, et je dis, sans crainte de faire rire, que ce que je livre à une imprimerie est parfaitement fini. »
Il écrit aussi, dans Mon cœur mis à nu : « … Charpentier, qui corrige ses auteurs, en vertu de l’égalité donnée à tous les hommes par les immortels principes de 89 (on retrouve l’argument du Miroir). ». Et plus loin : « Les directeurs de journaux, François Buloz, Houssaye, Rouy, Girardin, Texier, de Calonne, Solar, Turgan, Dalloz. Liste de canailles. Solar en tête. »
Survient une remarque qui m’échappe en partie mais qui pourrait avoir un rapport ( ?) avec la référence (cf. supra) à Jacques Rivière citant Claudel, sur une citation (Compagnon n’a donné que la fin) du Salon de 1859 où on lit : « … {nous avons déjà parlé de Jamais et Toujours ; je n’ai pas encore pu trouver l’explication de ce titre logogriphique. Peut-être est-ce un coup de désespoir, ou un caprice sans motif, comme Rouge et Noir. Peut-être M. Hébert a-t-il cédé à} ce goût de Mm. Commerson et Paul de Kock, qui les pousse à voir une pensée dans le choc fortuit de toute antithèse. » Un logogriphe est une énigme où l’on donne à deviner un mot à partir d’autres formés par tout ou partie de ses lettres (Exemple : ‘‘Sur mes cinq pieds je suis irréprochable ; ôtez m’en un, je chante l’espérance ; je rampe si vous m’en ôtez deux et je vous deviens familier, si vous m’en ôtez trois’’ – Il s’agit de trouver « vertu », aidé de « vert », ver » et « tu » ). Plus usuellement, un logogriphe est un texte énigmatique. Quant au titre du roman de Stendhal, il était pourtant explicite depuis sa parution en 1830, Rouge pour la tentation militaire de Julien Sorel, Noir pour sa tentation ecclésiastique. Curieux, ce sans motif de Baudelaire . Mais je m’écarte là du cours où seul sont restés, et je n’ai pas saisi le fil, Mm. Commerson et Paul de Kock.
Quoi qu’il en soit, je vois que j’ai écrit à ce moment-là dans la marge de mes notes : ‘‘Tout cela est assez confus, sans ligne claire’’. Irritation ponctuelle après quarante minutes de cours. Mais de toute façon, l’impression d’aller à l’aveuglette est une constante de la démarche d’Antoine Compagnon, au point qu’au moment de faire, après coup, le bilan et la synthèse de ce tout, copieux, qu’on a griffonné, on se retrouve surpris de la somme d’informations, de départs de pistes, d’incidentes, qui ont fait la trame d’un discours dont nul véritable plan ne se dégage, comme s’il y avait là une pensée avide de détails mais qui recule devant leur articulation autour de quelques idées fortes. Il a pourtant devant lui une dizaine de feuillets auxquels il se reporte constamment, preuve que l’affaire a été préparée, mais alors comment, dans quel esprit, une simple compilation de références ? Et la pensée de l’une à l’autre comme une boule de flipper ? A peu près tout est énoncé avec gourmandise, dans une gestuelle qui vise à la mise en valeur, les deux mains, d’un mouvement qui ne manque pas d’élégance, indiquant une élévation … et l’on en reste, prenant du recul, à se demander si ce que l’on entend relève du joyau ou de la banalité. Poser la question, c’est quand même commencer à y répondre.
Le dernier tiers du cours s’articule plus nettement, sur deux plans.
D’une part, une focalisation (un zoom ?) sur la place des textes de Baudelaire au sein de la mise en page des publications où ils paraissent. D’autre part, quelques remarques sur trois poèmes : La chambre double, Le gâteau et Les tentations ou Eros, Plutus et la Gloire.
D’une part, donc …
La salle 2, où je suis, bénéficie d’une retransmission en vidéo, mais avec un champ qui se limite à l’estrade magistrale et ignore le panneau sur lequel, dans l’amphi Marguerite de Navarre, sont projetés des fac-similés des journaux ou revues dont Antoine Compagnon analyse la présentation. L’évidence visuelle nous échappe, mais le sens du discours, est clair ; ce qui est mis en valeur, ce qui préoccupe (pour ne pas dire ‘‘interroge’’ ou ‘‘interpelle’’ ( !), mais il me semble malgré tout qu’il a dit ‘‘questionne’’) Compagnon, c’est la proximité spatiale, sur la page du journal ou de la revue, des textes de Baudelaire et de thèmes et comptes-rendus totalement hétéroclites et qui leur sont hétérogènes : la Bourse, des extraits du Moniteur, les avis de décès, le steeple-chase de Dieppe, des adjudications, des mises en vente, des publicités de tous ordres, des ragots mondains, le procès de Lavalette [ ou La Valette ? Référence imprécise ; je n’ai pas dégagé de certitude sur cette affaire ; il y a un certain nombre de procès associés à ce nom qui sont référencés sur le net ; la condamnation et l’évasion la veille de son exécution du Comte (d’Empire) de Lavalette dans les habits de sa femme, venue lui rendre visite et restée internée à sa place, est célèbre, mais date de 1815 (il y a une allusion à cette évasion dans Mon cœur mis à nu); Antoine Lavalette est un jésuite français objet d’un scandale lié à ses activités commerciales qui provoqua un procès et la dissolution de l’Ordre en France, mais l’affaire est de 1762 ; la seule affaire contemporaine que j’ai trouvée semble être celle des nombreux recours en justice qui opposèrent en Lozère une Juliette Rotguié de La Valette à un de ses voisins, un nommé Félix Chassefeyre, qui la roulait dans la farine …] …
Avec ça, la surface éditoriale octroyée à Baudelaire aura pu être la veille attribuée à une chronique théâtrale et sera peut-être prise le lendemain par le début d’un roman feuilleton. Cela pose, pour Antoine Compagnon, la question du lecteur, de son mode de lecture d’un poème en prose dans le contexte ou la chronologie d’un déferlement d’informations annexes dont il est à craindre qu’elles ne l’étouffent plus qu’elles ne l’enchâssent. Pas de privilège dit-il, et cela s’entend comme un regret ( ?), pour la poésie.
Et d’autre part …
Dans les trois poèmes retenus (il en exploite de fait quatre), Antoine Compagnon veut souligner une mise en cause des journaux, de l’activité journalistique, interprétable en termes d’agression plus ou moins cryptée du lecteur en tant que lecteur de journal et ce, dans le journal même qu’il est en train de lire …
De La chambre double (cf. mon billet du 3/1/2012), il retient : « Et puis un spectre est entré. C’est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi ; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne ; ou bien le saute-ruisseau d’un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit. » Il précise, pour saute-ruisseau : petit clerc de notaire, ou garçon de course ou ici commissionnaire ; c’est un terme privilégié du roman-feuilleton.
Dans le prolongement, il va, sans prévenir (m’a-t-il semblé), à un passage d’un autre poème, A une heure du matin, pour renforcer la preuve des haut-le-cœur baudelériens: « Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l’un m’a demandé si l’on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île) ; avoir disputé généreusement contre le directeur d’une revue, qui à chaque objection répondait : ‘‘C’est ici le parti des honnêtes gens’’, ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d’acheter des gants ; être monté tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m’a prié de lui dessiner un costume de Vénustre (…) .» Compagnon précise : Vénustre pour Vénus. Il n’en a rien dit, mais au passage, Vénustre, comme dérivé de Vénus, apparemment attesté chez le seul Baudelaire, ne peut que faire penser à une anticipation de l’ubuesque glissement de Merde à Merdre … qui pourrait s’en être inspiré ( ?).
Dans Le Gâteau ( idem : billet du 3/1), Compagnon isole : « Bref, je me sentais, grâce à l’enthousiasmante beauté dont j’étais environné, en parfaite paix avec moi-même et avec l’univers ; je crois même que, dans ma parfaite béatitude et dans mon total oubli de tout le mal terrestre, j’en étais venu à ne plus trouver si ridicules les journaux qui prétendent que l’homme est né bon. » La suite de l’histoire soulignera l’aveuglement de cette position.
Dans Les Tentations ou Eros, Plutus et la Gloire, Baudelaire, qui le regrettera au réveil, repousse, dans un rêve, les offres à première vue alléchantes de deux Satans et une Diablesse. Or, comment présente-t-il cette dernière? « ‘‘Veux-tu connaître ma puissance ?’’dit la fausse déesse avec sa voix charmante et paradoxale. ‘‘Ecoute’’. Et elle emboucha alors une gigantesque trompette, enrubannée, comme un mirliton, des titres de tous les journaux de l’univers, et, à travers cette trompette, elle cria mon nom, qui roula ainsi à travers l’espace avec le bruit de cent mille tonnerres, et me revint répercuté par l’écho de la plus lointaine planète. (…) Mais en examinant plus attentivement la séduisante virago, il me sembla vaguement que je la reconnaissais pour l’avoir vue trinquant avec quelques drôles de ma connaissance ; et le son rauque du cuivre apporta à mes oreilles je ne sais quel souvenir d’une trompette prostituée. Aussi je répondis, avec tout mon dédain : ‘‘Va-t-en ! Je ne suis pas fait pour épouser la maîtresse de certains que je ne veux pas nommer’’. » Association, insiste Compagnon, du journalisme et de la prostitution.
Allons, l’argumentation de Compagnon, sur ces quatre citations, est à la fois mieux introduite, plus ciblée et plus convaincante que les premiers zigzags du cours.
Ouverture!
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Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche
Communiqué - 29 novembre 2011 - Laurent Wauquiez
Le Prix Claude Lévi-Strauss a pour vocation de reconnaître et de soutenir l'excellence dans le domaine des sciences humaines et sociales. Ce prix a été créé en 2009 par le Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et sa gestion en a été confiée à l'Académie des Sciences morales et politiques.
Le lauréat du prix en 2011 est le professeur de littérature française, Antoine Compagnon.
Diplômé de l'Ecole polytechnique (promotion 1970) et des Ponts et chaussées, docteur d'Etat ès Lettres, Antoine Compagnon a consacré ses travaux à la littérature française, à travers de nombreux ouvrages portant sur la théorie et l'histoire de la littérature et de la critique, ainsi que sur Proust, Baudelaire et la modernité.
Récompenser Antoine Compagnon, c'est rendre hommage à une recherche créative, qui sort des sentiers battus pour proposer de nouveaux modes d'approche et de pensée interdisciplinaires, conformément à l'esprit qui a présidé à la création du Prix Lévi-Strauss.
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J’ai découvert ceci la semaine dernière. Et c’est donc un Antoine Compagnon porteur d’une distinction supplémentaire qui ouvre sa session 2012 au Collège de France, consacrée à Baudelaire.
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L’amphithéâtre Marguerite de Navarre est complet. On dirige les arrivants de 16h15, dont je suis, vers la salle 4. Nous la remplirons à une petite soixantaine, vingt-six attablés, les autres sur des chaises et quelques fauteuils équipés de tablettes de prises de notes. J’ai pu m’approprier l’un d’eux. L’écran vidéo est allumé. La lumière est chiche, il faudra faire avec.
Le Maître commence avec quelques minutes d’avance, brushing parfait, égal à lui-même, inchangé.
La montre ôtée et posée devant lui, l’inévitable « Bonne-année-à-tous-et-merci-d’être-si-fidèles » énoncé, Antoine Compagnon tient d’abord à justifier son choix, à l’expliquer, au moins. Remords d’avoir fait de Baudelaire un grand absent de son Annus mirabilis ; 1966, année pourtant de la publication chez José Corti du livre de Charles Mauron, ‘‘Le dernier Baudelaire’’. Evocation de son actualité éditoriale: ‘‘La Folie Baudelaire’’, de Roberto Calasso, traduction publiée fin 2011 ; ‘‘Sous le signe de Baudelaire’’, d’Yves Bonnefoy, fin 2011 également ; réédition en janvier 2011, chez Gallimard , du Baudelaire de Georges Blin (professeur au Collège de France (1965-1988)) avec en annexe, des résumés (vivement conseillés) de ses cours (1965-1977). Compagnon évoque aussi son propre essai de 2003, publié aux Presses universitaires Paris-Sorbonne, ‘‘Baudelaire devant l’innombrable’’ [on le trouve, broché, à 33,00 € chez Amazon, ce qui m’a semblé rédhibitoire, mais également en lecture directe et gratuite sur le net via google-books] ; parue en janvier 2010 chez Arlea, la belle (dit Compagnon) biographie de Madeleine Lazard, ‘‘Un homme singulier, Baudelaire’’.
En termes d’ancrage chronologique et de centenaire (1866/67-1966/67), toujours au chapitre des motifs de repentir liés à son Annus mirabilis, il évoque les douloureux moments de Baudelaire à Bruxelles qu’il soutient d’extraits lus (lettre à la mère, lettre à Ancelle (son notaire), lettre à Charles Asselineau (ami fidèle)) ; il renvoie aussi au ‘‘beau’’ numéro du printemps 1967 de la RHLF (Revue d’Histoire Littéraire de la France). Il glisse à aujourd’hui, où 2012, clin d’œil de dérision, marque les 150 ans de la malheureuse candidature du poète à l’Académie française. Et puis, last but not least, tous les professeurs de littérature au Collège de France font un cours sur Baudelaire, donc …
Antoine Compagnon s’accorde deux mots encore avant d’aborder le vif du sujet, deux mots sur Baudelaire taxé d’ irréductible (Georges Blin, mais aussi Michel Leiris) et de singulier (Madeleine Lazard), pour le créditer, d’ailleurs avec Chateaubriand, de ‘‘résistance moderne au moderne’’, parlant d’ambivalence, de réticence devant la ville haussmannienne, devant l’arrivée de la photographie, évoquant son adresse à Manet ( ‘‘Vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art’’ ), glissant de là à son attitude envers les femmes, classées (le terme est-il de Baudelaire ou de Compagnon ? il fait sursauter) parmi les ‘‘objets’’ sur lesquels s’exercent ses prises de position critiques … Il évoque en passant le goût du ‘‘dandy’’ Baudelaire pour les adjectifs ‘‘singulier’’ et ‘‘puissant’’, volontiers associés, pour qualifier Constantin Guys (‘‘Je veux entretenir aujourd’hui le public d’un homme singulier, d’une originalité si puissante et si décidée …’’ ; in Le peintre de la vie moderne), ou Charles Meryon (‘‘Il y a quelques années, un homme puissant et singulier, un officier de marine …’’ ; in Salon de 1859). Un goût peut-être amer, car Baudelaire, s’il se percevait comme singulier, doutait d’être puissant. Il évoque enfin la répulsion répétitivement affirmée de Baudelaire pour la ‘‘face humaine’’, expression, dit-il, empruntée à Thomas De Quincey (1785-1859 ; ‘‘Confessions d’un mangeur d’opium anglais’’ – ‘‘De l’assassinat comme un des beaux-arts’’ …) qui en dénonçait la ‘‘tyrannie’’.
Tout cela est plaisant, disert, mondain, un peu brouillon-déstructuré, et bien dans la manière d’Antoine Compagnon qu’on retrouve comme on l’a laissé, plus contextualisateur de littérature qu’analyste des textes, mettant en situation, regardant le paysage, flânant sur le talus, dilettantisme documenté et dandysme cultivé. Une impression …
Ensuite on passe aux choses sérieuses et à l’affirmation que le cours mettra beaucoup l’accent sur Le spleen de Paris , c’est-à-dire, les Petits poèmes en prose. J’ai eu la main heureuse en bouclant la veille mon très réticent billet sur le sujet. Si j’en crois les phrases d’introduction du sujet, il me reste à apprendre, au long des cours à venir, pourquoi j’ai mal et injustement jugé! ( ?)
Au départ, dit Compagnon, il y a une démarche parallèle à l’effort versifié des Fleurs du mal, pour dégager « autre chose » par le biais de la prose. C’est assez le sens des premières publications dans des revues et journaux de 1855-56 (les Fleurs du mal sont mises en vente le 25 juin 1857) ; mais après 1861, s’opère une inflexion de la démarche que soulignent de façon caractéristique trois textes de cette année-là, publiés dans la Revue fantaisiste que vient de fonder Catulle Mendès (entre autres à l’origine du mouvement littéraire du Parnasse dont il se fera l’historien) : Les Foules, Les Veuves , Le Vieux Saltimbanque.
Sainte-Beuve ne s’y est pas trompé, dans l’article du Constitutionnel qu’il consacre à Baudelaire après sa candidature avortée de décembre 1861 à l’Académie française (au fauteuil de Lacordaire (1801-1861) ; prêtre et dominicain, l’un des chefs de file du catholicisme libéral avec Lamennais et de Montalembert). Compagnon relève qu’il y parle des Fleurs du mal comme d’un « kiosque singulier » et qu’il introduit l’expression, « la folie Baudelaire » qu’a reprise Roberto Calasso.
Problème de titre. Antoine Compagnon pense d’une part que dans l’expression « Petits poèmes en prose », « petit » est à prendre au sens anglo-saxon de « minor » (il évoque Edward Bulwer-Lytton (‘‘Les Derniers jours de Pompéi’’) et ses « minors prose poems »), ‘‘mineur’’ donc, et d’autre part – avec un numéro médiocrement convaincant de déplacement de l’accent tonique – qu’entre « poèmes » et « en prose », c’est sur « poèmes » qu’il faut, dans l’esprit de Baudelaire, insister. Il y aurait là des « poèmes », dont il se trouve qu’ils sont « en prose ».
Tout cela dans un – me semble-t-il – trop long passage consacré à l’émergence définitive de l’intitulé global de ces cinquante tableaux (ou contes, ou billets) qui auraient dus dans les projets de Baudelaire être soixante, voire cent, voire deux cents ( !), avec indications sur les rares occurrences chez les auteurs français du recours à l’expression « petits poèmes en prose », rencontrée chez Rousseau par exemple, mais aussi chez d’autres, non précisés, surtout à propos d’auteurs étrangers (particulièrement, Ossian, le barde fantasmé du III° siècle né de l’imagination et du talent de l’écossais James Macpherson (1736-1796)).
On entend Compagnon, au sein de ses tentatives d’élucidation, évoquer la « procrastination » de Baudelaire (je rappelle qu’il s’agit de la tendance à différer, à remettre au lendemain) - il dit « Baudelaire procrastinateur » - et « l’accident de 1862 ». Il cite, consigné dans Fusées, « Aujourd’hui, 23 janvier 1862, j’ai subi un singulier avertissement, j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité ». A cette date, et dans le cadre de la syphilis dont il est affecté, il s’agit de la première manifestation chez Baudelaire de l’atteinte neurologique qui entraînera en 1866 un ictus hémiplégique et en 1867, sa mort.
On passe à la réception critique des textes. Le Spleen de Paris (Les Petits poèmes en prose) est resté peu abordé jusqu’en 1975, pour devenir depuis un véritable boulevard d’études. L’un des derniers poèmes, Assommons les pauvres, est ainsi, au sein de toute la littérature française, le morceau littéraire le plus commenté de la dernière décennie ! Il y a eu, dit-il, globalement, un renversement de perspective dans l’interprétation de Baudelaire avec l’approche de Walter Benjamin (1892-1940). Je note qu’il prononce « Benyamin ».
Benjamin s’est passionné pour Baudelaire et en a traduit et analysé les textes dans une optique en rupture avec la vision a-politique comme a-philosophique qu’en avaient Paul Valery ou, plus proche de lui, Bertold Brecht. Il y a avec Benjamin une immersion du texte dans l’histoire, dans la réalité contemporaine, qui pèse sur le sens, et le Spleen de Paris devient porteur d’un message, émis par un Baudelaire conspirateur, crypto-révolutionnaire, tout entier habité par ses positions de 1848, quand sur les barricades, il appelait à fusiller son beau-père, la général Aupick, alors directeur de l’Ecole Polytechnique, un Baudelaire témoin à charge dans le procès intenté par le prolétariat à la classe dirigeante, un Baudelaire agent de la secrète insatisfaction de sa classe à l’égard de sa propre hégémonie, un Baudelaire derrière qui ne cesserait de se dresser l’ombre d’Auguste Blanqui (1805-1881), Blanqui ‘‘l’enfermé’’ (30 ans en prison !), le révolté infatigable, Blanqui et l’esprit de la Commune de Paris ….
La thèse de Walter Benjamin, en tout cas son travail d’analyse-interprétation de Baudelaire, nul doute me semble-t-il qu’on va les retrouver au centre du travail à suivre d’Antoine Compagnon.
Benjamin n’est pas parvenu au bout de sa réflexion sur Baudelaire. Il a laissé des textes, importants, accessibles en français depuis 1959 et qu’on trouve chez Payot (1982) (Charles Baudelaire, un poète lyrique à l’apogée du capitalisme) et au Cerf (1989) (Passages parisiens). On peut dans l’immédiat lire avec intérêt sur le net une présentation qui m’a paru fort intéressante de la pensée de Benjamin sur Baudelaire par Jean-Michel Palmier, professeur à la Sorbonne mort en 1998. L’adresse : http://remue.net/spip.php?article1947. C’est chez lui, et non dans la bouche de Compagnon, que j’ai trouvé la référence explicite à Blanqui. La référence au général Aupick est aussi un ajout, cette fois personnel.
Quoi qu’il en soit, ce Baudelaire engagé, c’est un Baudelaire reconstruit tant, pour ce qui le concerne, il a sans ambiguïté souligné combien, après ses emballements de 1848, le coup d’état du 2 décembre 1851 l’avait « physiquement dépolitiqué » (lettre du 5 mars 1852 à son notaire, Maître Ancelle) et l’interprétation de Benjamin avant guerre, relayée dit Compagnon par la critique anglo-saxonne des années 1980-1990, avant de prendre pied dans la plus récente « lecture » française (post 2000) ne risque-t-elle pas de faire de Baudelaire – c’est moi qui parle, on nous l’expliquera mieux dans la suite, je suppose – un « malgré lui » de la révolution prolétarienne ?
L’heure tourne et Antoine Compagnon, cette année, ne semble pas disposé à substituer au non-séminaire de démarrage traditionnel de ses débuts d’enseignement annuel une deuxième heure de cours. Le laissant clairement entendre, il s’engouffre pour les dernières minutes qu’il s’accorde dans un survol explicatif du plus court des Petits poèmes en prose, celui intitulé Le Miroir. Je redonne le texte :
« Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace.
‘‘- Pourquoi vous regardez-vous au miroir, puisque vous ne pouvez vous y voir qu’avec déplaisir ?’’
L’homme épouvantable me répond : ‘‘- Monsieur, d’après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en droits ; donc je possède le droit de me mirer ; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde que ma conscience.’’
Au nom du bon sens, j’avais sans doute raison ; mais au point de vue de la loi, il n’avait pas tort. »
Le commentaire d’Antoine Compagnon me paraît alambiqué, à la limite de ces explications qui alourdissent le texte. La rédaction est-elle au présent ? S’offre alors le choix entre l’indication d’un passé récent et un présent « gnomique », énoncé d’une vérité universelle / intemporelle. Le refus de la lecture littérale lui impose de bâtir des approfondissements, de traduire l’énoncé proposé en symboles. Il en voit au moins deux : Le miroir est le suffrage universel / Le miroir est le Journal, avec J majuscule, si vivement attaqué dans Mon cœur mis à nu où l’on lit : « Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs (…) Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme. Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût. »
Il ne s’agit pas ici, dit Compagnon, d’une « chose vue », mais d’une interprétable métaphore, et l’homme épouvantable, c’est celui, générique, des « droits de l’homme ».
Le texte est sans nul doute la parabole certaine de toute situation dans laquelle nous pourrions être surpris à nous complaire bien qu’elle nous soit apparemment défavorable, ce qui renvoie à toute perversité, incompréhensible pour qui ne la partage pas. Mais faut-il, au-delà, pour « néologiser » comme Baudelaire, « politiquer » l’affaire ? On peut aussi bien renvoyer à un quelconque masochisme, à un quelconque goût pour l’auto-flagellation, et même ne voir dans l’appel aux grands principes de 89 qu’un clin d’œil moqueur pour draper d’une dignité incongrue la revendication d’un gamin qui se curerait le nez en repoussant toute remarque d’un « Ce n’est pas le tien et je t’emmerde ».
La lecture d’Antoine Compagnon est intéressante, mais il se pourrait bien qu’elle soit « extrapolante » et gratuite. Un homme laid se regarde dans un miroir. Pour justifier ce comportement que l’observateur juge aberrant, il en appelle à sa conscience et aux droits de l’homme. On peut en faire ce qu’on veut, ou une pochade, et re-titrer alors ce (très) « petit poème » : ‘‘Portrait d’un juriste pervers’’.
Tombé en allant vérifier la citation de Mon cœur mis à nu sur ce détail amusant : à Bruxelles, Baudelaire a pratiqué L’Hôtel du Grand Miroir. Peut-être y a-t-il côtoyé un client particulièrement laid qui …..
Affaire à suivre.
Baudelaire: Petits poèmes en prose
L’édition Pocket que j’ai utilisée est très bien faite. Le texte intégral est présenté et accompagné de commentaires et rapprochements divers fort intéressants, à ceci près que doit demeurer première, pour le lecteur, son impression personnelle. L’apparat critique universitaire finit si on s’y laisse entraîner par enchâsser tout texte dans des conditions qui parfois le feraient prendre pour ce qu’il n’est pas, en particulier un chef d’œuvre.
On peut aborder les Petits poèmes en prose avec révérence, et en sortir fort déçu. Comme moi. Avec cette interrogation première : Mais où est donc là-dedans la poésie ? Les explications plus ou moins savantes n’y feront rien qui voudront resituer l’effort poétique du XIX° siècle à l’intérieur d’une lutte consciente contre les contraintes étroites et castratrices de la versification, l’impression, au-delà de quelques images rencontrées ici ou là, demeure : on a seulement là des textes courts, plus ou moins bien inspirés, correspondant à une pulsion ponctuelle de mise en forme d’une impression ou d’une idée plus ou moins bien venue, et dont la réussite formelle ne saute absolument pas aux yeux . Disparue la rythmique du vers qui porte la lecture comme une vague, il reste à concentrer son attention sur le fond, trop souvent fort mince, et la forme, trop souvent banale.
Effet pervers d’une lassitude due à la lecture au kilomètre de textes qui devraient au contraire ne s’aborder qu’à l’unité, dans des temps différents, pour des méditations séparées ? Peut-être.
Quelques notes.
La chambre double. Le texte est assez long, presque trois pages, et le thème celui de l’éveil douloureux d’un rêve de bonheur a-temporel pour retrouver la fade horreur d’un quotidien harassé de soucis et d’ennuis dans la fuite d’un temps dont l’issue est connue :
« Oui ! le Temps règne ; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j’étais un bœuf, avec son double aiguillon. – ‘‘Et hue donc ! bourrique ! Sue donc, esclave ! Vis donc, damné !’’ »
Le parallèle proposé est L’horloge, dans les Fleurs du mal :
(…)
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide / Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi. / Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi ! / Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.
(…)
Ecrasante supériorité de la musicalité du vers.
Chacun sa chimère : « Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés ». Voilà le premier paragraphe. Réorganisons-le :
Dans la plaine grande et poudreuse, / Sans gazon, sans la moindre ortie, / Sans chardon, sous un grand ciel gris, / Sans chemins, ils marchaient courbés, / Les hommes que j’ai rencontrés, / Dans la plaine grande et poudreuse.
Alors ? Il est vrai, ce n’est plus la même chose et la platitude affirmée de la prose peut être considérée comme contribuant à un sentiment général d’écœurement souhaité.
Ces hommes portent des chimères qui s’agrippent à eux et les guident aveuglément et quand ils disparaissent à l’horizon, l’irrésistible indifférence un instant suspendue s’abat de nouveau sur le narrateur. Un membre de phrase réussi : « (…) ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours ». Très réussi, même.
Le fou et la Vénus : Au fond d’un vaste parc, un fou, un bouffon, écrasé aux pieds d’une gigantesque statue de Vénus, gémit sa soif de beauté. La chute est réussie : « Mais l’implacable Vénus regarde au loin je ne sais quoi avec ses yeux de marbre », malgré l’inutile amoindrissement du « je ne sais quoi ». On a un répondant dans Les Fleurs du mal, avec La beauté : Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre, / Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,/ Est fait pour inspirer au poète un amour / Eternel et muet ainsi que la matière. (…)
Poète ou fou, qu’importe … mais la fluidité du vers !
Et ce regard de prose indifférent porté vers des horizons vides rappelle les derniers vers de Don Juan aux enfers : "Mais le calme héros, courbé sur sa rapière / Regardait le sillage et ne daignait rien voir".
Le mauvais vitrier : La moralité (le mot de la fin) est intéressante, qui peut fournir une base de discussion à propos de l’argument du pari chez Pascal : « Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance. »
C’est ici l’histoire d’une poussée irréfragable de méchanceté gratuite, sidérante. Le rapprochement est suggéré avec une nouvelle de Poe, Le démon de la perversité, dont le texte est donné en annexe. Texte formidable et qui relativise immédiatement le jugement positif qu’on pouvait commencer à porter sur celui de Baudelaire.
En même temps apparaît la proximité des deux styles, d’autant plus évidente sans doute que la traduction de Poe est de Baudelaire. Mais au-delà, il y a certainement une proximité extrême aussi de la pensée. Baudelaire a sans doute découvert Poe en 1847 (témoignage de Charles Asselineau, ami de Baudelaire – source : édition de La Pléiade). En 1851, il fait demander à Londres les Œuvres de l’écrivain américain et il s’engage dans leur transcription. Et nombre des Petits poèmes en prose semblent porter la marque des modes de rédaction acquis dans la familiarité de Poe. Mais il me semble que la supériorité inventive de l’américain est globalement évidente.
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Remarque incidente : Les comparaisons suggérées par Pierre-Louis Rey, professeur à Paris III, qui présente cette édition Pocket, ne sont quoi qu’il en soit guère en faveur de Baudelaire . Ainsi par exemple pour la très courte pièce Le port, si courte qu’on peut ici la fournir in extenso :
« Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n’a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir. »
En parallèle, la courte pièce de Marcel Proust, intitulée Voiles au port, dans Les plaisirs et les jours (1896), du temps que A la recherche du temps perdu n’était pas même encore à l’horizon :
« Dans le port étroit et long comme une chaussée d’eau entre ses quais peu élevés où brillent les lumières du soir, les passagers s’arrêtaient pour regarder, comme de nobles étrangers arrivés de la veille et prêts à repartir, les navires qui y étaient assemblés. Indifférents à la curiosité qu’ils excitaient chez une foule dont ils paraissaient dédaigner la bassesse ou seulement ne pas parler la langue, ils gardaient dans l’auberge humide où ils s’étaient arrêtés une nuit, leur élan silencieux et immobile. La solidité de l’étrave ne parlait pas moins des longs voyages qui leur restaient à faire que ses avaries des fatigues qu’ils avaient déjà supportées sur ces routes glissantes, antiques comme le monde et nouvelles comme le passage qui les creuse et auquel elles ne survivent pas. Frêles et résistants, ils étaient tournés avec une fierté triste vers l’Océan qu’ils dominent et où ils sont comme perdus. La complication merveilleuse et savante des cordages se reflétait dans l’eau comme une intelligence précise et prévoyante plonge dans la destinée incertaine qui tôt ou tard la brisera. Si récemment retirés de la vie terrible et belle dans laquelle ils allaient se retremper demain, leurs voiles étaient molles encore du vent qui les avait gonflées, leur beaupré s’inclinait obliquement sur l’eau comme hier encore leur démarche, et, de la proue à la poupe, la courbure de leur coque semblait garder la grâce mystérieuse et flexible de leur sillage. »
Le premier texte est celui d’un homme prématurément usé de 45 ans qui a largement son œuvre derrière lui ; le second est écrit par un jeune homme de 25 ans qui cherche encore sa voie et son style. Entre l’amertume prosaïque du premier et la jeune fluidité stylistique du second, il me semble que la poésie a vite choisi son camp. Reste amusante la position morale de Baudelaire qui savoure avec le recul d’un qui en est revenu, l’inanité certaine des attentes de ceux qui y vont. `
Mais revenons à notre survol commencé des Petits poèmes en prose
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Les Veuves : une remarque de moraliste, au passage, « … il y a toujours dans le deuil du pauvre quelque chose qui manque, une absence d’harmonie qui le rend plus navrant. Il est contraint de lésiner sur sa douleur. Le riche porte la sienne au grand complet. » On note aussi la description d’une veuve qu’on pourrait dire « de haute lignée », à la maternité sacrificielle et aux caractéristiques étonnamment semblables à l’impression laissée par la Passante, des Fleurs du mal, en deuil elle aussi mais tout entière vouée aux amours inabouties : « C’était une femme grande, majestueuse et si noble dans tout son air, que je n’ai pas souvenir d’avoir vu une pareille dans les collections des aristocratiques beautés du passé. Un parfum de hautaine vertu émanait de toute sa personne. Son visage, triste et amaigri, était en parfaite accordance avec le grand deuil dont elle était revêtue. (…) Singulière vision ! », à rapprocher de : « Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse / Une femme passa, d’une main fastueuse/ Soulevant, balançant le feston et l’ourlet / Agile et noble avec sa jambe de statue /…/ Un éclair, puis la nuit.(…) ».
Le gâteau : Un conte moral au misérabilisme étriqué. On croirait du très mauvais Hugo. Vraiment très mauvais. Dans un paysage sublime, deux enfants affamés se battent pour un morceau de pain que leur lutte émiette jusqu’à le faire disparaître. Sans style, sans souffle, sans formule qui claque. Une lourde et médiocre parabole.
Un hémisphère dans une chevelure : On croirait un lycéen ébloui tenant à exprimer maladroitement ses émois amoureux à quelque inattendue initiatrice. La prose, plate, n’hésite pas devant des métaphores aussi affligeantes que : « Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs ». Le commentateur nous conseille un rapprochement avec deux poèmes des Fleurs du mal, La Chevelure, et Parfum exotique, deux réussites musicales dont on s’étonne qu’elles puissent avoir été le produit du même auteur ! Occasion une nouvelle fois de confirmer combien la contrainte du vers peut aboutir à la sublimation d’une pensée si pauvrement exprimée en prose. Les deux ouvertures : « Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air » d’un côté, et d’un autre, « Ô toison moutonnant jusque sur l’encolure ! / Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir ! / Extase ! Pour peupler le soir l’alcôve obscure / Des souvenirs dormant dans cette chevelure, / Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir ! ». Etc.
Le joujou du pauvre : Quelle « nunucherie » dans l’inspiration ! Enfin … L’enfant frais et rose d’un château et l’enfant-paria pauvre du talus sont de part et d’autre de la grille d’un beau domaine. Le riche dédaigne un splendide jouet dans la fascination du rat vivant enfermé dans une boîte et que le pauvre agace. On inventera la moralité qu’on veut : L’argent ne fait pas le bonheur – Les gosses de riche sont des sots envieux – Les petits pauvres sont inventifs, mais cruels – La torture des animaux transcende les classes sociales - Vivement Brigitte Bardot ! - etc. Mièvreries …
Les projets : Petite fable d’un rêveur que ses rêveries du jour conduisent à cette sagesse du soir : « … Et à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante ? ». Ce n’est pas faux.
La belle Dorothée : Un croquis sur le vif de la parade de Dorothée, insolente beauté noire sous le soleil écrasant des îles, que l’ivresse de sa coquetterie n’allège pas du souci de sa petite sœur, qu’elle veut racheter au maître. Rédigé vingt ans plus tôt, A une Malabaraise (Fleurs du mal), dénonçait, dans la rythmique souple du vers, autour du même éloge de la beauté noire (ou, pour le dire avec Aimé Césaire, nègre), l’illusoire fascination d’une réussite exotique dans la galanterie parisienne. Le commentateur (Pierre-Louis Rey) fournit une référence incertaine, laissant penser que les deux textes renvoient à des souvenirs du séjour de Baudelaire à l’Île Maurice (juin 1841- février 1842), séjour pourtant semble-t-il postérieur à la rédaction d’A la Malabaraise (1840). Prémonition ? Le terme malabarais(e) désigne du côté de La Réunion un individu d’origine indienne.
Une mort héroïque : Un histrion de génie, embarqué dans une conspiration contre le Prince, se voit, découvert, proposer une ultime représentation avant sans doute le bourreau. Au moment même où son génie explose sur la scène, le sifflet d’un petit page, diligenté par le Prince, le blesse mortellement dans sa performance d’acteur et provoque sa fin réelle. Cette fois, réussite « à la Edgar Poe ». On nous fournit, comme inspiration probable de ce bref conte, Le Masque de la mort rouge, l’une des Nouvelles histoires extraordinaires de Poe, traduites par Baudelaire. Mais sauf le cadre formel, le surgissement de la mort au sein des fastes d’une fête, les thèmes me semblent assez éloignés, car là où Poe désigne le mal qui s’insinue partout, Baudelaire active plutôt le ressort terrifiant de la dérision (de l’incompréhension) qui tue l’artiste.
La corde : une fable qui n’est pas inintéressante sur un aspect de la noirceur humaine. Un peintre emploie un petit enfant de basse condition sociale, d’abord comme modèle, puis comme petite main à son domicile, et par là, le loge, le nourrit et s’attache à cet « espiègle compagnon de [sa] vie ». Coupable de menus larcins, il menace l’enfant de le rendre à sa famille. Celui-ci se pend. La mère revendique la corde. La corde de pendu - censée porter bonheur - se monnaye bien, et l’on découvre ainsi « par quel commerce elle entendait se consoler ». L’anecdote serait pour l’essentiel authentique et renverrait à l’histoire d’Alexandre, jeune garçon qui servit à Manet (ami de Baudelaire) de modèle pour divers tableaux et qu’on retrouva pendu. L’enfant du petit conte ne semble guère – impression gênante - avoir droit aux yeux du narrateur (la narration est très ‘‘extérieure’’) à un statut supérieur à celui d’animal de compagnie. On se plaît avec lui comme avec un bichon, et il est bien vite oublié.
Le Thyrse : Le thyrse, c’est le bâton de Dionysos. Il y a là, en deux petites pages, un éloge alambiqué de Franz Liszt qui me semble tout à fait ridicule. Question d’époque ? Cela dit, le « Je vous salue en l’immortalité » terminal semble bien indiquer qu’en toute modestie, Baudelaire compte l’y retrouver …
Enivrez-vous : … on croit d’abord du Stéphane Hessel (Indignez-vous). Il s’agit ici indistinctement de s’enivrer de vin, de poésie ou de vertu. Curieux mélange. Un mot d’ordre, chez Hessel, qui semble surtout un encouragement à manifester son élan vital pour s’assurer qu’on est vivant. Ah … Chez Baudelaire, il s’agirait par tous les moyens de l’oublier. Ah … Tout ça n’est guère constructif. Curieusement, l’amour ne fait pas ici partie des objectifs. Il y a pourtant dans les Fleurs du mal, un poème, Le vin des amants, pour combler la lacune, avec cet aveu final : Dans un délire parallèle / Ma sœur, côte à côte nageant, / Nous fuirons sans repos ni trêves / Vers le paradis de mes rêves. Pourquoi « de mes rêves » et non « de nos rêves ». Le voilà, l’aveu : moi d’abord ! Encore du grain à moudre pour Ni putes, ni soumises !
Portraits de maîtresses : On reste au fond dans la même tonalité anti-féministe. Une remarque au passage pleine d’humanité et d’attention : « … durant toute ma vie (…) j’ai été plus sensible que tout autre à l’énervante sottise, à l’irritante médiocrité des femmes. Ce que j’aime surtout chez les animaux, c’est leur candeur. Jugez combien j’ai dû souffrir par ma dernière maîtresse (…) ». Trois pages d’une simple pochade entre fumeurs de cigares qui parlent de femmes dans un boudoir et échangent des portraits, le plus insupportable des défauts semblant être la perfection chez la compagne au point qu’il ne reste alors qu’une issue, la mise à mort, solution altruiste évitant à un autre, si on se contentait de la quitter, d’être la victime suivante de cet improbable phénomène, une femme parfaite.
Et pour en finir … Assommons les pauvres : On finit d’ailleurs bien. Il n’y a pas l’ombre d’une poésie dans ce qui n’est pas un poème, mais l’idée (la posture provocatrice) est fort amusante et la méthode préconisée pour rendre aux pauvres leur dignité en les battant comme plâtre jusqu’à ce que, quittant leur obséquiosité doucereuse et inefficace, ils recouvrent une prometteuse énergie est très originale. Peut-être n’y a-t-il là que la version baudelérienne de la morale de La Fontaine : « Aide-toi, et le ciel t’aidera » . C’est assez ‘‘enlevé’’.
Je n’épiloguerai pas. Ces Petits poèmes en prose m’ont été un ‘‘petit pensum culturel’’. Cela ne fait pas de mal. Baudelaire moraliste, fabuliste, ou essayant de l’être… Occasion de réfléchir un peu. .. Mais il y a de plus doux plaisirs de lecture.
Séminaire Compagnon 2012
Le programme du séminaire de la session qui débute le 3 janvier prochain est en ligne sur le site du Collège depuis une dizaine de jours.Soit:
En relation avec le sujet du cours
Les mardis, à 17h30
10 janvier Pourquoi Baudelaire ?
Yves Bonnefoy, Professeur honoraire au Collège de France
17 janvier Bohémiens en voyage
Rémi Brague, Université Paris I-Panthéon-Sorbonne
24 janvier De Baudelaire à Proust, la filiation antimoderne
Matthieu Vernet, ATER au Collège de France
31 janvier Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse ?
Michel Deguy
7 février Baudelaire et T. S. Eliot
John E. Jackson, Université de Berne
14 février Baudelaire anti-Lumières
André Guyaux, Université Paris IV-Sorbonne
21 février Pas de séminaire
28 février Baudelaire et les complots
Pierre Pachet
6 mars La temporalité dans l'œuvre de Baudelaire
Jean-Luc Steinmetz, Université de Nantes
13 mars Baudelaire et les nombres
Luca Pietromarchi, Université de Rome III
20 mars Baudelaire, une stylistique de l'existence
Marielle Mace, CNRS-EHESS
27 mars Le poète en prose est-il moderne ou antimoderne ?
Yoshikazu Nakaji, Université de Tokyo
3 avril Baudelaire photographe ? Hypothèses et paradoxes
Jean-Christophe Bailly, École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois
Très brefs commentaires?
Dans le cadre d'une écoute désormais lacunaire, j'irai bien sûr au cours de mise en place du 3/1; ensuite, ce sera "selon". Pour ce qui est des séminaires, celui d'Yves Bonnefoy me semble incontournable. Au-delà, celui du 17/1 qui reprend le titre d'un poème des Fleurs du mal et celui du 31/1 qui lui est un des derniers vers, même recueil, du non titré "La servante au grand coeur ..." me font me demander si nous allons avoir là droit à des "explications de textes". Pourquoi pas?
Les bohémiens peuvent renvoyer à des inquiétudes politiques du moment (immigration), et la servante glisser du côté de Pierre Jourde dont le roman Paradis noirs est revendiqué par l'auteur comme illustration du poème. J'en ai parlé deux fois.
De Baudelaire à Proust, bien entendu, ne saurait se sécher. Une petite curiosité peut-être pour le 20/3, Baudelaire, une stylistique de l'existence, peut-être. Sinon, guère d'appétit.
Ah, oui, Pierre Pachet, le 28/2. Son essai autobiographique de 2005, L'amour dans le temps, chaleureusement recommandé par le Monde des livres, m'avait surtout agacé. Les réflexions amoureuses d'un enseignant de 68 ans (âge de P.Pachet en 2005) dragouilleur d'étudiantes (c'est le seul souvenir que le bouquin m'ait laissé) ne sont pas ma tasse de thé. Mais, récemment réédité, son travail chez Denoël (en 2009, Le Premier venu. Baudelaire, solitude et complot) est sans doute d'un autre tissu. Alors, pour voir si le sot dragueur vieillissant est soluble dans l'analyste de la pensée baudelairienne, qui sait ?
Voilà. Sinon, je continue à tâter un peu du Baudelaire par avance, peu séduit par les Petits poèmes en prose, amusé par l'insolente assurance du critique d'art débutant des Salons de 1845 et 1846, etc. En attendant les premières impressions de cours.
Un dîner chez les fous.
Lors d’une leçon d’Antoine Compagnon, il me semble me souvenir qu’avait été évoqué un certain dîner chez le docteur Esprit Blanche (1796-1852), dîner quoi qu’il en soit ‘‘présent’’ dans une communication du colloque sur Edgar Poe organisé à Nice en janvier 2009 et dont avait en son temps rendu compte sur son blog Mme de Vehesse (billet du 12/3/2009).
Spécialisé dans les maladies mentales , ayant compté au nombre de ses patients dans sa maison de santé des hauteurs de Montmartre (ou plus tard de Passy où elle fut transférée), Maupassant, Nerval et Gounod, le docteur Blanche eut pour fils, Emile Blanche qui reprit après son père les rênes de la maison de Passy et y éleva Jacques-Emile Blanche (1861-1942) portraitiste talentueux de la fin du XIX° siècle (début du XX°), de notoire proximité proustienne. Son célèbre portrait de Marcel Proust qui date de 1892 est au Musée d’Orsay.
L’Abeille de la Nouvelle-Orléans, journal littéraire créole (louisianais) créé en 1827, a cessé de paraître en 1925. Mais une recherche sur le net m’avait fait retrouver , en 2009, la trace d’un numéro de L’Abeille de la Nouvelle-Orléans, daté du Dimanche 14 juin 1903, relatant ce dîner par lequel j’ai commencé. Le fac-similé reproduit est difficile à lire et je m’étais promis de le retranscrire plus efficacement. Puis le temps a filé …
Enfin, tout vient à point … et sans savoir vraiment pourquoi aujourd’hui et pas hier, voici cet article, intitulé « Un dîner chez les fous » ; je n’ai pas l’impression qu’il ait été signé ( ?).
******** ‘‘….
On joue en ce moment au Grand-Guignol, un acte curieux qui passionne les uns, épouvante les autres ; « Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume ». C’est un petit drame saisissant, habilement extrait d’une nouvelle d’Edgar Poe, un des écrivains qui sait le mieux manier la terreur. Là, pendant les premières scènes, des gens doués de raison discutent et conversent avec un fou, sans avoir sensation de sa folie. Est-ce donc possible, cela ? – ai-je entendu dire. Est-ce que la folie n’a pas toujours quelque manifestation extérieure perceptible qui la dénonce ? – Peut-on vivre à côté d’un fou, fût-ce seulement pendant quelques heures sans s’apercevoir de sa folie ?
« Cela est parfaitement possible ! - affirmait le célèbre docteur Blanche qui, de son prénom, s’appelait Esprit, ce qui, sans doute, le prédisposa à l’étude des maladies mentales. Il faut même dans certains cas une grande expérience, une singulière perspicacité scientifique, pour discerner le fou d’avec l’homme raisonnable, ou d’avec le demi-fou, c’est-à-dire ces exaltés, candidats à la folie, comme nous en rencontrons parfois dans la vie, car tous les fous ne sont pas enfermés – ajoutait-il en riant – s’il y a des pensionnaires, il y a aussi des externes ! »
Tel était son avis ; tel n’était pas celui de son contemporain et ami le docteur Mirande, qui affirmait, lui, qu’il n’était pas possible de s’y tromper, qu’on devait discerner aisément le fou d’avec l’homme sensé et qu’il n’était pas permis à un praticien si peu expérimenté fût-il, de faire confusion.
« Vous vous y tromperiez aisément vous-même – lui dit le docteur Blanche - et l’écart est parfois moindre que vous ne le supposez ….
- Je parie que non ! riposta Mirande piqué au jeu
- Voulez-vous parier ?
- Certes !
- Parions donc cinquante louis, et d’avance je m’engage à les employer, si je les gagne, au soulagement de quelque malade indigent.
- Si c’est moi le vainqueur, répliqua Mirande, il est entendu que l’emploi sera le même. Mais je ne vois pas comment se peuvent régler les conditions d’un tel pari ?
- Rien de plus simple, mon cher ami, voici quel sera le programme du cartel : Vous me ferez l’honneur … l’honneur et le plaisir, comme on chante dans le « Pré aux Clercs » - le docteur Blanche était un fidèle habitué de l’Opéra Comique – d’accepter une invitation à dîner chez moi, dans ma maison de santé de Passy … Ne craignez rien, vous ferez bonne chère, j’ai un cuisinier excellent, et je vous traiterai de mon mieux.
- Je ne vois pas bien ?
- Attendez … Le repas sera de six couverts, vous, moi et mon interne, le jeune docteur Robert Dehelley, le lieutenant dont je ne me sépare jamais. En dehors de nous trois, il y aura trois invités, deux hommes du monde, du monde le plus distingué, et un fou de la maison, un pensionnaire choisi par moi. Tout naturellement, il n’y aura pas de présentation, rien que le vague salut de politesse. Rien ne désignera le fou que j’habillerai comme bon me semblera. A six heures et demie, c’est l’heure mondaine, on se mettra à table. On dînera gaiement, on causera de tout, théâtre, musique, philosophie, esthétique, littérature, vous conduirez vous-même la conversation sur le terrain qui pourra vous plaire, et vous trouverez à qui parler. Deux sujets sont toutefois réservés : la médecine, surtout l’allusion directe ou indirecte à la mentalité et à ses affections, et la politique qui rend fous les gens qui jouissent de leur bon sens. Sauf sur ces deux points, liberté absolue. Après le dîner, d’une sobriété délicate et raffinée, café, liqueurs, conversation prolongée, vous y prendrez plaisir, mais jusqu’à dix heures seulement, pas une minute plus tard …. J’ai des raisons sérieuses. A dix heures, on se séparera sans échanger de noms. Tous les invités se retireront. Vous seul resterez avec moi, et me désignerez celui de mes trois invités qui est le fou. Voilà le programme, vous convient-il et l’acceptez-vous ?
- Parfaitement !
- A dimanche prochain et préparez vos cinquante louis.
La table fut servie avec une élégante simplicité : une superbe corbeille de fruits faisait ‘‘surtout’’, garnie de poires d’un vert bronzé, de pommes cannelées sous leur peau d’un jaune lisse, et de raisins de serre bien dorés, comme s’ils avaient reçu les … politesses d’un renard. Le couvert très bien dressé s’éclairait de deux candélabres d’argent chargés de bougies.
Les convives furent exacts et tels que l’avait annoncé le docteur Blanche : le docteur Mirande, le docteur Robert Dehelley et lui-même, plus les trois invités inommés. Le premier était un monsieur d’aspect respectable, très correct, discret, avec des cheveux gris, des yeux songeurs et très doux. En entrant, il serra affectueusement la main du docteur Blanche, et salua silencieusement, comme il était convenu au programme, qui fut d’ailleurs exécuté avec scrupule dans tous ses détails. Le second était un gros homme, à l’encolure puissante, aux yeux mobiles, d’un regard perçant et singulier, dont le large front se couronnait d’une crinière abondante. Il avait la voix forte, un peu rouillée, le geste ample. Il secoua vigoureusement la main du docteur. Ce second convive n’avait pas d’âge, il pouvait avoir ‘‘plus’’ ou ‘‘moins’’. Ses grosses moustaches, sa barbiche et ses tempes se striaient de blanc , alors que les rides de la bouche disaient les fatigues d’une vie agitée et douloureuse. Le troisième était un homme d’aspect très distingué, pouvant avoir de quarante-cinq à cinquante ans, maigre et déjà courbé. Son visage était glabre, tout rasé ; sa bouche très fine, et ses yeux réfléchis. Ses cheveux assez longs se roulaient en boucles naturelles sur le col de velours de son habit, dont la boutonnière se rougissait de la rosette de la Légion d’honneur.
Il était un peu plus de six heures et demie quand le maître d’hôtel ouvrit à deux battants la porte du salon pour dire : « Ces messieurs sont servis ». Le docteur indiqua les places de la main, et les convives s’attablèrent devant la « soupe grasse, au pain », odorante et fumante, suivie de bœuf bouilli aux racines qui, sous Louis-Philippe, était la préface de tout repas. La mode en venait des Tuileries où le roi eût fort mal dîné s’il n’avait pas eu son « pot au feu ».
Le dîner fut agréable et gai. La conversation un peu languissante au début, comme toujours avant la satisfaction du premier appétit, devint bientôt vive et animée. Le gros monsieur « en prit le dé » - comme on disait alors, je ne sais trop pourquoi – avec une verve intarissable, un entrain endiablé. Le paradoxe gambadait entre ses lèvres et les fusées jaillissaient en étincelles.
Le docteur Mirande, que son ami le docteur Blanche avait placé, avec intention, vis à vis des trois convives mystérieux, les observait d’un œil curieux, d’une oreille attentive, épiant leur moindres paroles, leurs gestes, mettant son esprit à la torture pour deviner, prenant part lui-même de loin en loin au dialogue, s’efforçant de lancer quelque phrase provocatrice, alors qu’un coup d’œil narquois du docteur Blanche le rappelait à l’observation stricte du cartel.
Au courant de la conversation qui cheminait à bâtons rompus, je ne sais comment fut prononcé le nom de Napoléon.
- Quel génie ! dit le monsieur décoré.
- Quel géant ! fit le vieux monsieur correct.
Le gros homme bondit et sa crinière se hérissa de colère.
- Quel empirique ! – s’écria-t-il de sa voix rouillée – un géant, lui ! un géant ! sans doute parce qu’il s’est couché à travers du dix-neuvième siècle, qu’il encombre, dont il a absorbé l’attention stupide. Cet homme me fait l’effet d’une tache sur le Soleil. Il l’empêche d’éclairer le monde. Il a fait si bien que les autres génies n’ont plus de lumière, tout le rayonnement est pour lui, nous n’avons plus rien pour nous. Oui, il nous plonge dans l’obscurité ; il a tout pris, ce misérable tueur d’hommes !!!
Et, tout écumant, il tendait le poing sans doute vers une silhouette qui traversait l’horizon de sa pensée.
- Eh ! eh ! – fit à part Mirande – voilà qui ressemble singulièrement à de la mégalomanie …
Le gros homme, haletant, reprit après s’être épongé les tempes :
- D’abord, il ne croyait à rien, l’Ogre de Corse, à rien qu’à lui-même : il s’est imaginé fonder l’empire indestructible et n’a laissé derrière lui qu’une France affaiblie et démembrée … il n’y a d’ailleurs qu’une base solide, c’est l’idée religieuse … et il ne croyait pas … ainsi le concordat …
Le vieux monsieur intervint et d’une voix grave :
- Messieurs, nous nous risquons sur un terrain prohibé, ceci est de la politique, et il est convenu qu’on ne parlera pas politique …
- C’est juste ! – fit le gros homme – parlons d’autre chose …
Et comme on était au dessert, il prit à même la corbeille une superbe poire, insinua la pointe de son couteau, à lame d’argent, entre la pulpe et la pelure du fruit, et, d’un mouvement rapide, détacha celle-ci en un seul ruban, qu’il rejeta sur son assiette. En trois bouchées gloutonnes, il dévora la poire, renouvela l’expérience sur une seconde, puis sur une troisième, après quoi il s’en prit à une pomme de Calville.
- Vous aimez toujours les fruits ? – fit le docteur Blanche, qui le regardait faire avec une bonhomie admirative.
- Je les adore, c’est le fond de mon alimentation ; il y a des jours où je ne déjeune qu’avec des fruits, et ceux-ci sont délicieux.
- Vous êtes végétarien ? – fit le monsieur décoré.
- Pas précisément, mais je mange de la viande le moins souvent possible ; j’en ai presque le dégoût.
- Moi, l’horreur – dit le le vieux monsieur, dont les yeux prirent une expression singulière, parce que dans la viande, il y a le sang ! le sang !! le sang !!!
- Eh ! eh ! fit Mirande, est-ce que par hasard …
Il regarda le vieux monsieur qui, redevenu calme, reprit de sa vois douce :
- Je préfère de beaucoup la volaille, c’est d’un goût bien plus fin et d’une digestion facile …
Ces gens-là se moquent de moi, pensa Mirande, et mon ami Blanche me mystifie, tout simplement.
Le dîner achevé, la table fut rapidement desservie et sur le napperon tout blanc, le maître d’hôtel plaça le plateau d’argent sur lequel s’alignaient la cafetière, le sucrier, la théorie des tasses blanches en porcelaine de Sèvres, et la cave à liqueurs, en bois des Îles incrusté de cuivre, avec les quatre flacons carrés rituels contenant le rhum de la Jamaïque, le cognac vieux, et, pour les estomacs fatigués, le « doux » représenté par l’anisette et le brou de noix.
Les cigares s’allumèrent et la conversation reprit de plus belle.
On causa théâtre.
- C’est un art bien secondaire que l’art du théâtre – dit le gros homme avec une certaine amertume – et il me paraît que l’auteur dramatique est bien inférieur au romancier. Avec du papier, de l’encre et une plume, le romancier crée et fait vivre un monde, à lui tout seul et par la seule force de son imagination tandis que l’auteur dramatique appelle à son aide des collaborateurs sans lesquels son œuvre n’existerait guère. Que serait-il celui-là, sans les comédiens ? Rien, absolument rien.
- J’ai beaucoup aimé le théâtre, mais je n’y vais plus guère parce qu’il me fatigue – répliqua le vieux monsieur – je n’y ai plus été depuis 1843, mon dernier spectacle fut le bénéfice de Louis Monrose qui, ayant perdu la mémoire et la raison, joua quand même, grâce à notre cher docteur, le rôle de Figaro sans oubli, sans défaillance, sans …
Le docteur Blanche eut un regard sévère et frappa avec sa cuillère la soucoupe de sa tasse, quelques petits coups secs et nerveux. Le vieux monsieur s’arrêta net.
- Moi, je ne vais jamais au théâtre – reprit le monsieur décoré – mais c’est pour une raison particulière. Je considère que l’air qu’on y respire est dangereux. Un soir, j’ai pris de l’air dans une salle pleine. Je l’ai analysé, et j’y ai trouvé des choses si singulières, mélangées au gaz constitutif, que j’ai été saisi de peur. Eh ! quoi, me disais-je, nous respirons cela ! Il y avait des ferments animés, des toxines génératrices des maladies de l’espèce humaine, car vous verrez qu’on découvrira un jour ou l’autre …
- Voilà encore qu’on pénètre sur le terrain défendu – reprit le vieux monsieur, logicien intangible – vous allez fatalement parler de pathologie !
- C’est juste – dit le monsieur décoré qui se tut aussitôt.
Mirande considéra cet homme qui « cueillait » de l’air avec une si grande facilité , et pensa vaguement au docteur Miracle.
Dix heures sonnèrent, l’interne dit quelques mots à l’oreille du docteur Blanche, se leva, salua et sortit.
- Messieurs, il est dix heures – dit Blanche – c’est le moment de nous quitter car, vous le savez, je ne m’appartiens guère et me lève de grand matin.
Les convives firent un signe d’acquiescience ; seul le docteur Mirande resta, comme il avait été convenu.
- Eh bien ! mon cher ami, fit Blanche, quel est le fou ?
- Aucun ! dit Mirande
- Vous êtes dans l’erreur, il y en a un, choisissez.
- Alors, sans hésiter, c’est ce gros monsieur, dont Napoléon obscurcit le Soleil et qui se plaint de la place que tient l’Empereur, qui le gêne ; en tout cas, il a beaucoup d’esprit, votre fou !
- Eh bien ! ça n’est pas précisément ça : le gros homme avec qui vous avez dîné, c’est le romancier fameux, Honoré de Balzac !
- Ah ! par exemple ! … Alors, ce serait donc ce monsieur que vous avez décoré, comme c’était votre droit, et qui cueille l’air dans une salle de spectacle, comme on cueille des fleurs dans un jardin.
- Celui-là, c’est le grand chimiste Jean-Baptiste Dumas.
- Vous me voyez pétrifié d’étonnement … alors le fou, ce serait donc ce monsieur correct, calme, ce philosophe d’une logique parfaite, ce sage impeccable ; allons, c’est impossible !
- Ecoutez !
On entendit alors des bruits bizarres, quelque chose comme les trépidations d’une lutte ponctuée de cris de fureur.
- Ecoutez, vous dis-je. Voilà le philosophe qui a sa crise de fureur aiguë, qui revient périodiquement, chaque soir, de dix heures à dix heures et demie, on lui fait prendre un narcotique pour le calmer et on lui passe la camisole de force.
- C’est effroyable ! Comment, je me serais trouvé vis-à-vis de trois hommes, un fou et deux très raisonnables, et il m’a paru que seul le fou avait sa raison, alors que les deux autres, des hommes de génie …
- Mon cher, c’est peut-être que le génie est une des formes de la folie humaine, c’est en tout cas la plus belle et la plus enviable de toutes ! répliqua le docteur Blanche en éclatant de rire.
…...’’ ******
Quelle est la fiabilité de ce compte rendu « comme si on y était », cinquante ans après des faits dont le journaliste – qui plus est anonyme – n’a pas été témoin ? Peu importe peut-être, l’important c’est de s’en amuser.
Il y a bien sûr quelques invraisemblances, mais éventuellement pas d’époque. Nous sommes aujourd’hui habitués (photo-journalisme, télévision) à associer la célébrité à des images, et il nous paraît étonnant qu’un romancier célèbre puisse dîner en ville incognito. Mais dans les années 1840, on pouvait assurément connaître par sa signature un feuilletonniste célèbre sans savoir à quoi il ressemblait.
Quant à la conclusion de l’article, elle est pour partie d’évidence et pour partie fort contestable. Le génie est certainement une des formes de la folie. Mais affirmer qu’elle est la plus belle et la plus enviable… c’est une tout autre affaire. La collectivité peut en bénéficier, plus rarement l’individu concerné. Être exceptionnel m’a toujours semblé relever de la malédiction. Proust, Baudelaire, Céline, … destins enviables ? J’en doute !
Série Racine sur AutreMonde
Titus tel qu'il se montre au Louvre .....
Mise en ligne ce jour sur le site AutreMonde du deuxième billet consacré à Racine dans le cadre d'un retour sur la querelle Roland Barthes - Raymond Picard.
Le premier billet avait évoqué: La Thébaïde - Alexandre le Grand - Andromaque.
Celui-ci se préoccupe de : Britannicus - Bérénice - Bajazet.
Les curieux s'y reporteront.
Baudelaire: incertaines prémices.
Il n’est pas interdit de commencer tout seul, enfin, de lire un peu. D’écrire, aussi.
Je connais très mal Baudelaire, de vagues souvenirs de Lycée, Mon cœur mis à nu à l’occasion d’une citation de Compagnon, voici un an ou deux (ou trois ?) ainsi prolongée. La biographie de Jean-Baptiste Baronian en collection Folio… informe sur le personnage et Baudelaire n’y est guère peint sous un jour sympathique. Le Baudelaire de Jean-Paul Sartre corrige un peu l’impression…
Finalement, j’ai repris Les fleurs du mal.
Et toute une gerbe de vers a pris et repris corps, est sortie de la brume, souvenirs enfouis que j’aurais été incapable de citer spontanément et qui manifestaient l’existence de beaucoup plus de traces subliminales que je ne m’y serais attendu. J’aurais parié pour la dizaine tout au plus, et soudain, combien d’autres …
Petite anthologie de bouts désaccordés, avec par ordre d’apparition :
*Au lecteur, pour le dernier vers :
Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère.
*L’Albatros, essentiellement les deux strophes extrêmes:
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers
(…)
Le poète est semblable au prince des nuées (…)
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
*Correspondances, bien sûr :
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
(…)
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants
(…)
Et d’autres corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
*Les Phares, pour Michel-Ange :
Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui, dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étendant leurs doigts
*La vie antérieure, les deux premiers vers et puis deux autres, plus loin:
J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux
(…)
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes
*L’homme et la mer, le premier vers, ressassé :
Homme libre, toujours tu chériras la mer
*Don Juan aux enfers, les deux strophes extrêmes :
Quand Don Juan descendit vers l’onde souterraine
Et lorsqu’il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l’œil fier comme Antisthène
D’un bras vengeur et fort saisit chaque aviron
(…)
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
*La beauté, pour deux vers :
Je suis belle, Ô mortels, comme un rêve de pierre
(…)
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
*Sans titre, le numéroté XXXII, pour la violence inattendue de l’ouverture :
Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive,
Comme auprès d’un cadavre un cadavre étendu
*Le balcon, dernier vers :
Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !
*Harmonie du soir, pour deux vers :
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir
(…)
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige
*L’invitation au voyage, évidemment :
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur,
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir,
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
*Chant d’automne, pour un vers, même si, à y réfléchir, ce suffixe ‘‘âtre’’… :
J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre
*Moesta et errabunda, pour le si souvent cité :
[Mais] le vert paradis des amours enfantines
*La cloche fêlée, pour les trois derniers vers et un, précédent, que j’ai, je l’avoue, ‘‘remanié’’ :
Moi, mon âme est fêlée et sa voix affaiblie,
Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie,
Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.
*Spleen (LXXVI) pour son départ :
J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans
*Spleen (LXXVIII), l’attaque et la dernière strophe :
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis
(…)
Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir
Vaincu, pleure, et l’angoisse, atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
*Obsession, le premier vers :
Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales
*L’héautontimorouménos, l’attaque et une strophe :
Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
(…)
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !
*A une passante, intégralement (presque):
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant, le feston et l’ourlet
(…)
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair … puis la nuit ! Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard ! Jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais !
*Seulement numéroté, C, La servante au grand cœur , le début :
La servante au grand cœur, dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres
(…)
Le crépuscule du matin, pour son premier vers :
La diane chantait dans les cours des casernes
*Le voyage, pour quatre vers et puis, la fin :
Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde monotone et petit, aujourd’hui
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image,
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui.
(…)
Ô Mort, vieux Capitaine, il est temps ! levons l’ancre
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
(…)
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
*Femmes damnées, pour trois vers :
On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maître
(…)
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau
*Les bijoux, bien entendu, les quatre premiers vers :
La très chère était nue, et connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que les bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.
Sinon ? Quelques remarques au passage, anecdotiques :
* Le poème XVI, Châtiment de l’orgueil . :
En ces Temps merveilleux où la Théologie
Fleurit avec le plus de sève et d’énergie,
On raconte qu’un jour un docteur des plus grands
(…) [suit l’évocation d’un prêche sublime, au terme duquel il]
S’écria, transporté d’un orgueil satanique :
« Jésus [Seigneur] Jésus, je t’ai poussé bien haut !
Mais si j’avais voulu t‘attaquer au défaut
De l’armure, ta honte égalerait ta gloire,
[Il ne te resterait plus que le] dérisoire !
(…)
Immédiatement, sa raison s’en alla (…)
Dans le film de Patrice Leconte, Ridicule ( 1996), adapté par l’auteur lui-même d’un roman de Rémi Waterhouse, un abbé de cour, incarné par Bernard Giraudeau, perd tout crédit – nous sommes sous Louis XVI, à Versailles - pour avoir cru faire un trait d’esprit supplémentaire, à l’issue d’une péroraison brillante prouvant l’existence de Dieu, en se vantant de ce qu’il aurait pu tout aussi brillamment démontrer le contraire. A remplacer le dernier vers cité par : ‘‘Immédiatement son crédit s’effondra’’ , on pourrait croire que le poème de Baudelaire a servi de canevas à cet épisode, important, du film.
** Dictame. Voilà un mot que Baudelaire semble goûter. C’est un terme botanique mais qu’il utilise (comme d’autres, Hugo, …) en un sens poétique, indiquant une consolation, un baume moral, un soutien spirituel, un délicat espoir, une valeur exquise, …
*** Tout entière ( poème XLI).
(…)
‘‘Parmi toutes les belles choses
Dont est fait son enchantement,
Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,
Quel est le plus doux ?’’ Ô mon âme !
Tu répondis [interrogé]
« Puisqu’en elle tout est dictame,
Rien ne peut être préféré. » (…)
En cette période du trentième anniversaire de la mort de Georges Brassens (à Saint-Gély-du-Fesc, Hérault, dans la soirée du 29 Octobre 1981), comment ne pas rapprocher le thème de ce poème de celui, en tout point semblable, de la chanson Rien à jeter du robuste et si touchant sétois:
Tout est bon chez elle, y’a rien à jeter,
Sur l’île déserte on peut tout emporter !
(…)
Avec, pour conclusion pudique :
Des charmes de ma mie,
J’en passe, et des meilleurs,
Vos cours d’anatomie
Allez les prendre ailleurs !
Brassens était lecteur de Baudelaire, peut-être l’idée de la chanson est-elle sortie du poème ?
**** L’irréparable (poème LIV), sursaut à ce vers particulièrement boiteux et mal venu :
Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane (…)
Et qui plus est, répété !
Le poème alterne alexandrins et octosyllabes. Et nous voilà encombrés d’un disharmonieux pseudo douze/treize pieds qui s’intègre très mal à sa musique . « Dans quel philtre ou quel vin ou bien quelle tisane » eût moins égratigné l’oreille …
De toute façon, le poème ne m’a pas semblé bon.
***** Franciscæ meæ laudes (poème LX), en octosyllabes rimés et en latin. Une musique très sensible. Le texte a été sauf erreur mis en musique et interprété par Juliette. Il resterait à traduire ? Je risque une transposition, sans doute médiocrement fidèle – bah ! qui ne tente rien …
Chanson pour Francisca
Résonne de nouveau ma lyre,
Chante les perles de son rire,
Qu’elle égrène dans les bosquets,
De mon cœur désolé.
Que mes vers te soient des couronnes,
Délectable féminité,
Qui jamais aucun sens ne donne,
En mon cœur au péché.
Bienfaisants comme le Léthé,
Sont désaltérants tes baisers,
Lorsqu’en onde ils viennent rouler,
Sur mon cœur aimanté.
Dans la turbulence des vices,
J’étais éperdu, aveuglé,
Tu t’imposes, plus d’artifices,
A mon cœur, Déité,
Telle l’étoile salvatrice,
Redonne vie au naufragé,
Les mains accrochées à la lice,
Et le cœur déchiré.
Ô réceptacle des vertus,
Source de toutes les jouvences,
Tes lèvres emplissent d’espérance,
Mon cœur qui s’était tu.
Tout l’immonde, tu l’as chassé,
Le plus grossier, tu l’as poli,
Le faible tu l’as raffermi,
En mon cœur pacifié.
Lorsque j’ai faim, tu me nourris,
Tu es de mes nuits la lumière,
Entre tes tendres mains j’ai mis,
Mon cœur, Sorcière.
Viens, redonne toute sa force
Impétueuse, son élan,
Par tes soins langoureux et lents,
A mon cœur, dure écorce.
Tes bras m’enveloppent ? Ondule !
Tout est avec toi pureté.
Nulle caresse ne recule !
Mon cœur est assoiffé.
De nul bijou jamais l’éclat,
De nul mets le goût délicat,
De nul vin l’ivresse n’alla,
Où tu transportes à chaque fois,
Mon cœur, ma Francisca.
****** L’irrémédiable . Poème LXXXIV.
Clin d’œil : Où l’on voit apparaître Bruce Willis !
Un navire pris dans le pôle,
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal,
Il est tombé dans cette geôle …
Piège de cristal est le titre français d’un film (1988) de John Mac Tierman (titre original Die hard) avec en vedette Bruce Willis dans le rôle du policier John Mac Lane qu’il allait reprendre encore à quatre reprises. Un divertissement standard, bon pour une soirée télé avec les gosses … Le scénario est librement adapté d’un roman de Roderick Thorp (Nothing lasts forever [Rien ne dure éternellement]) et n’a qu’un lointain rapport avec le poème de Baudelaire, sinon que dans les deux cas, la situation semble sans issue ....
******* J’avais oublié qu’un scapulaire était « un vêtement à capuchon et deux pans d’étoffe caractéristique de certains ordres religieux catholiques » (petit Larousse de poche).
******** Dans Le voyage, poème CXXVI, l’attaque de la partie III …
Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.
… est la raison sociale revendiquée du festival Etonnants voyageurs ! qu’a créé en 1990 à Saint-Malo l’écrivain Michel Le Bris, festival sous-titré « Quand les écrivains redécouvrent le monde ».
********* De Phryné, que Baudelaire cite en trahissant l’Histoire (‘‘Lesbos où les Phrynés l’une l’autre s’attirent’’), il faut redire le joli parcours. Hétaïre (courtisane) la plus riche et célèbre d’Athènes au IV° siècle avant JC, maîtresse du sculpteur Praxitèle qui la prit pour modèle d’Aphrodite dit-on, accusée d’impiété, elle est acquittée par le tribunal des héliastes (l’Héliée, tribunal populaire d’Athènes; ses membres sont tirés au sort annuellement) lorsque son défenseur Hypéride, orateur célèbre, à bout d’arguments, dévoile devant ses juges son corps dans sa splendeur.
Dans le même poème (Lesbos), Baudelaire d’ailleurs fait référence (Lamartine, aussi, dans des vers qui n’en finissent pas …) à une rumeur que les spécialistes (Le Robert) affirment infondée concernant Sapho, lui prêtant un amour aussi hétérosexuel que désespéré pour Phaon le mytilénien, dont la beauté conquérait toutes les femmes, amour qui, dédaigné, l’aurait conduite à se jeter dans la mer du haut d’une falaise de Leucade, île ionienne :
[Et] Sapho qui mourut le jour de son blasphème,
Quand insultant le rite et le culte inventé,
Elle fit son beau corps la pâture suprême
D’un brutal dont l’orgueil punit l’impiété
De celle qui mourut le jour de son blasphème.
Voilà, pour un bref survol et un premier contact, totalement subjectif et limité, sans grand souci de modernisme ou d’antimodernisme. Sur ce point d’ailleurs, j’imagine qu’il va falloir aller beaucoup plus loin, reprendre les Petits poèmes en prose, lire de près la leçon d’esthétique personnelle des Salons, s’interroger sur la place des traductions de Poe…
Allons, il y a des efforts complémentaires et préparatoires à faire … Même l’amateurisme a ses exigences.
Nous verrons.


