Mémoire-de-la-Littérature

17 mai 2018

MOUVEMENT BROWNIEN

Surprise Canine

Quand je jette un coup d'œil sur l'année écoulée, je me surprends moi-même. Ainsi, de nouveau, 12 leçons et 10 séminaires ... Pour quel bilan?  

Comme ça, de chic, je suis bien incapable de définir quels ont été les contenus, quel était le thème central.  Je sais qu'il s'agissait de la deuxième année sur un certain motif. Lequel? On n'a pas dû totalement l'épuiser puisque des allusions ont indiqué qu'il ressurgirait en filigrane l'année prochaine.

Ah, j'y suis! Il s'agissait de guerre, de guerre littéraire et tout à coup, je revois l'intitulé général : De la littérature comme sport de combat.  Qui m'a semble-t-il mis KO. 

Bizarre, ces hésitations de la mémoire. J'ai ouvert le blog sans intention d'écrire, et puis j'en ai eu envie. Mais écrire sur quoi? Sur l'année? Mais encore? Et rien ne me venait. Je voyais bien mon dernier billet sur Boltanski, mais sans que cela éveille le moindre écho de sens. Que faisait-il donc là? Et dans les marges de quel cours? Sur quoi? Ensuite, j'ai repensé à Lydie Salvayre. C'est ça, il y a eu Lydie Salvayre. Et? Et rien. Ah, si, son bouquin sur sa mère. Quel titre? Pas pleurer. Et qu'en a-t-elle dit? Ça n'avançait pas, il me semble. 

Du coup, je pense 1936 et la Guerre d'Espagne. Tout à l'heure, j'aidais mon plus jeune petit-fils à réviser les Repères chronologiques de la classe de Troisième et 1936 n'y est indiqué que pour le Front populaire, les congés payés et les 40 heures. Pas de Guerre d'Espagne. Cela m'a un peu attristé, pour Lydie Salvayre. 

La mémoire fonctionne n'importe comment. A propos de guerre, j'ai un peu travaillé, la dernière quinzaine, sur une étude stratégique (mal) traduite du chinois à l'anglais (enfin, j'ai trouvé l'anglais mauvais et j'en ai déduit que la traduction n'était pas bonne) et j'en ai voulu à l'auteur de multiplier les références à la phalange macédonienne sans donner plus de précisions sur ce qu'il disait être sa supériorité au combat. On m'avait sollicité pour une version française de l'étude. Finalement, cela ne se fera pas. Mais enfin, dans cette première approche, j'avais prévu de rajouter deux lignes de mon cru sur la sarisse. La sarisse macédonienne est une lance très longue, pouvant atteindre les sept mètres, permettant, sur plusieurs rangs de profondeur, les lances d'un rang passant entre les têtes des fantassins des rangées de devant, d'ériger face à la charge adverse, un mur infranchissable et mortel, tandis que, levées dans les rangs arrière, les pointes en composaient une sorte de planche à clous sur laquelle échouaient à aller plus bas les projectiles adverses. Mais la phalange, invincible de front, était trop peu manœuvrière, et les virevoltantes légions romaines ont eu raison d'elle. En substance. 

Dubitatif

J'ai vu Jean-Jacques Bourdin s'énerver l'autre jour, à la télévision, à propos de Nicolas Canteloup. Et je me suis souvenu que sa femme était venue séminariser chez Compagnon. Elle m'avait médiocrement séduit. Le mystère des couples ... Quand les deux sont médiatisés, on les compare et on se demande comment fonctionne l'alchimie, sans savoir si elle fonctionne d'ailleurs. Les Fillon, par exemple. Bon, le médiatisé, ce n'était au départ que lui, mais enfin, Pénélope s'est vite fait un prénom avec l'affaire. Et de là, d'éventuelles interrogations. Et les Macron, hein, les Macron? Ça aussi, quelle histoire! C'est romanesque, ce machin, et puis assez invraisemblable. J'ai eu comme cela un professeur, une femme, en seconde et première, que j'aimais beaucoup. La même différence d'âge. Mariée à un professeur d'université. Nous avons dansé ensemble, lors de la fête du lycée. Je plaisantais un peu. Mais professeur et élève. Comment imaginer plus profond fossé? Comment imaginer la bascule sentimentale? Et la différence d'âge ... Bien sûr, il y a le sketch de Bedos. "Quoi, la différence d'âge, quoi la différence d'âge? La différence d'âge ... c'est jamais qu'une différence d'âge!". 

Halluciné

Oui, je disais, la mémoire ... Dans les années 1990, j'assurais un cours de mathématiques en licence de Génie Mécanique à l'ENS de Cachan. Un après-midi ...  L'amphi était grand et plus encore le tableau, en deux parties coulissantes, haute et basse, que l'on pouvait manipuler grâce à un système de poulies géré par commande électrique. J'avais utilisé en totalité la partie basse. Ayant appuyé sur la commande et tandis que le panneau bas montait et que l'autre descendait prendre sa place, je me suis tourné vers les étudiants  et j'ai distraitement balayé du regard les gradins, à demi remplis. Rien à signaler. Des jeunes gens plutôt attentifs, qui continuaient à prendre en note mes dernières lignes. Au léger clap de fin des engrenages à la manœuvre, je me suis remis face au tableau, partie basse vierge, partie haute couverte de mes graffitis précédents, afin de reprendre le fil du raisonnement. Et j'ai découvert, réellement découvert, en levant les yeux pour vérifier où j'en étais, une mer de symboles auxquels j'étais incapable de donner le moindre sens, auxquels je ne comprenais rien. Ce que j'avais écrit m'était soudain devenu étranger, hermétique, ce n'étaient que des signes, des hiéroglyphes, des idéogrammes, du chinois. J'ignorais totalement ce que tout cela pouvait bien représenter, bien vouloir dire. Le blanc, le vide, une suspension totale de tout. Le blocage n'a pas duré plus de quinze ou vingt secondes, mais il était absolu, complet, et, empêché de penser, je n'ai même pas eu de sentiment de panique aigu. J'attendais, processus mental suspendu.  Puis tout a repris sens et j'ai pu enchaîner. 

Je n'avais jamais connu, ni n'ai connu depuis, de semblable incident. Quelques instants sans intelligence. Je savais qui j'étais et où j'étais mais toute compétence m'avait quitté, je ne pouvais qu'être là. Moment quand même ssez terrifiant.

Et Compagnon, avec tout ça? Car c'est du cours de l'année, de son cours, que j'avais l'intention de reparler. Eh bien, je ne sais pas. L'intitulé changera l'an prochain. Bon. Et ces 12 leçons 2018? Je ne les ai, en rendant compte (?), pas même titrées, juste numérotées, dans l'anonymat de leur succession. Et là, comme à Cachan devant mon tableau, devant leur liste récapitulative qui ne comporte à côté d'un numéro qu'une date,  il ne me revient rien. Si, on a fini par Sainte-Beuve. Et auparavant ? Il faudrait que j'aille voir, que je fasse défiler le contenu de mes billets à l'écran. Faute de quoi ... Et les séminaristes? Balayés de ma mémoire, même Alice Kaplan, qui me revient pourtant soudain, et dont je sais seulement qu'elle m'avait séduit. Un peu navrant, tout ça.

Damasio

Ces temps-ci, je lis (j'essaie de lire) Antonio Damasio. Qui est-ce? António Rosa Damásio, né le 25 février 1944 à Lisbonne, médecin, professeur de neurologie, neurosciences et psychologie. C'est Wikipédia qui l'affirme. Un ami m'a lancé là-dedans. Enthousiaste (l'ami). Il m'a fait acheter trois bouquins : L'erreur de Descartes, Le sentiment même de soi, Spinoza avait raison, par ordre de parution. J'ai lu le premier, le deuxième est à mi-chemin. Je ne sais si j'irai au bout. Quant au troisième ... Bref, c'est une catastrophe. La puissance soporifique de Damasio est impressionnante. Je ne parviens pas à m'intéresser. Je ne retiens rien. Le fond philosophique de L'erreur de Descartes tient en une demi-page. Il en a écrit presque 400 (édition de poche, chez Odile Jacob). A mi-parcours du Sentiment même de soi, je n'ai pas encore clairement compris de quoi il retournait vraiment. Je étant, depuis Rimbaud, censé être un autre, peut-être Damasio veut-il prouver que Je, c'est quand même moi

Le plus clair de l'histoire, depuis un bouquin et demi, c'est qu'à coup de cartes neuronales et d'examens IRM de l'anatomie du cerveau, Damasio s'intéresse aux perturbations du comportement qu'il parvient à associer à des lésions repérables. Et alors? Ce qui m'intéresse davantage, c'est de savoir pourquoi, individu normal, fonctionnant normalement, je parviens à prendre conscience de moi-même, et non comment, une barre de fer m'ayant traversé le crâne sans m'avoir tué (le "cas" de départ, dans Descartes),  je me retrouve plus ou moins affligé du syndrome Gilles de la Tourette et en outre incapable d'avoir de la suite dans les idées ... 

Et Compagnon, alors, on y arrive oui ou non? En a-t-il, lui, de la suite dans les idées ? Au début, au tout début, il y a eu Proust. C'était en Décembre 2006. L'idée de replonger dans la Recherche m'emballait. Et puis, cela n'a pas été tout à fait ça. Mais enfin, le challenge des comptes-rendus était amusant et j'ai continué. Là, douze ans après ... Je me dis quelquefois que si j'en avais le courage, je devrais reprendre toute cette masse de billets pour tenter un bouquin, dans le genre : "Douze ans au Collège:Un Compagnonnage".  En élaguant, on pourrait peut-être obtenir quelque chose. Une sorte de biographie (professionnelle) non autorisée. Mais quel intérêt? Autre titre cruel possible: A la recherche du temps vraiment perdu. Non, ce serait injuste et je n'ai à m'en prendre qu'à moi. On s'aigrit, en vieillissant. Je devrais demander une IRM commentée à Damasio, histoire de voir si tout est aussi normal que je le pense.

IRM

Posté par Sejan à 22:57 - Commentaires [0] - Permalien [#]


10 avril 2018

SEMINAIRE n° 10 du 3 avril 2018

Bolta,ski 1

boltanski2

Boltanski devant ses œuvres: "Mais qu'est-ce que j'ai fait ?"

Je suis plein d'interrogations, moi aussi, devant le discours déroulé de Christian Boltanski autour de ses travaux. Ils sont encore appauvris par la narration qu'il en fait.

Etonnant.

Je ne déborde pas d'affection pour l'art contemporain dont il est une haute figure, convié partout, sans cesse aux quatre coins du monde (il le souligne surabondamment), s'imaginant artiste renaissant invité par des princes et des cardinaux comme en leur temps les grands anciens du Quattrocento et du Cinquecento, chaque fois qu'une municipalité l'appelle ...

Il n'est pas même antipathique. 

Que vaut tout ça? 

Il faut reconnaître une chose quand, usuellement, l'artiste d'aujourd'hui, prié de commenter le rien qu'il a produit, l'entoure d'un sfumato discursif tellement ampoulé, compliqué et obscur que le gogo, baba, crie à la profondeur et au génie (et accessoirement sort le carnet de chèques). Et cette chose, c'est que Boltanski n'a pas donné, au Collège de France dans ce travers. Il a ainsi fourni une description orale de sa participation aux Monumenta  à base de vêtements aléatoirement distribués qui mettait en valeur la foutaise très au-delà de l'impression visuelle pas désagréable que génère par exemple la photo ci-dessus. On s'interroge sur l'intérêt, mais ce n'est pas, au moins de loin, objectivement laid.

Le centre Pompidou nous éclaire un peu sur le parcours, le travail de l'homme, ICI

Mais encore?

La conversation à bâtons rompus avec A.C. était détendue. Le phrasé paresseux de Boltanski n'est pas dissuasif et, comme tous ceux qui parlent lentement avec des blancs suspensifs, il parvient à donner à penser qu'il pense et que ce qu'il nous sert n'est que la partie émergée d'une réflexion venue du fond des âges. Et par moment, on s'y intéresse!

Cela peut être très anecdotique (Je suis meilleur artiste par temps froid; d'autres sont du matin ...), ou un peu sot dans la forfanterie  (quand il a exposé au Grand Palais, en janvier 2009 (date non garantie), il faisait très froid et il a obtenu qu'on coupe le chauffage, obligeant ainsi les visiteurs à venir très couverts, ce qui, n'est-ce pas, renforçait considérablement l'esthétique de son éparpillement de vieilles pelures ). Car il est un peu vantard, Boltanski, comme lorsqu'il s'enorgueillit aussi d'avoir amené à résipiscence l'évêque (archevêque?) de Strasbourg (qui semblait un membre du KGB, dit-il) a priori peu soucieux de voir installer une horloge parlante dans les sous-sols de sa cathédrale. Plus intéressant quand il dit concevoir la visite d'une exposition comme un moment de recueillement dans une église. Il fait de tout, Boltanski (et du n'importe quoi?) : il a installé 120 000 battements de cœur (enregistrés) en mer du Japon, et l'île de Teshima est en train d'accéder au statut de lieu mythique; en Patagonie, afin de dialoguer avec les baleines qui croisent non loin des côtes, il a installé de monumentales trompes que fait mugir le vent et que personne n'écoute; dans le désert d'Atacama, au Chili,  huit cents clochettes japonaises fixées sur de longues tiges plantées dans le sol sonnent au gré du vent pour faire entendre au néant qui les entoure la musique des âmes, et l'artiste ne sait pas si elles sont encore debout; en Tasmanie, Christian Boltanski a mis en place son œuvre ultime : son atelier, vaste espace minimaliste blanc et noir situé dans une impasse de Malakoff (en région parisienne, où il a ses racines), est filmé depuis huit ans et le sera jusqu’à sa mort. Les images sont retransmises en direct dans une caverne où personne ne les regarde et, surtout, elles ont été vendues en viager. J'ai vendu ma vie, dit-il. Devant notaire, en 2008 ou 2009, un collectionneur tasmanien, David Walsh, a tenté le coup. Mais pour rentabiliser son investissement, il a parié sur un décès de l’artiste sous huit ans. Mauvaise pioche. Boltanski est toujours là.

Etc.

Il s'intéresse au shintoïsme. Il aime que les questionnements de son art soient imprécis et que la non-perfection y règne, ce qui renforcerait l'émotion. Pour être ouvert au vent des idées, il cherche à s'abêtir en regardant à la chaîne des émissions télévisées. C'est un choix.

Il a quitté l'école à 13 ans pour devenir artiste.

Il se dit artiste-voyageur.

Il a connu trois moments forts dans sa vie, qui ont guidé des mutations de sa créativité : le passage à l'âge adulte (il n'a pas précisé quand), la mort de ses parents, l'entrée dans la vieillesse (et il n'a toujours pas dit quand).

Il essaie de développer, à propos d'une de ses expositions, et en prolongement de l'affirmation: Seuls ce qui l'ont vue l'ont vue, ce qui n'est rien d'autre que la philosophie d'Héraclite d'Ephèse : On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Mais il ne le dit pas. 

Bref on l'écoute. Ce serait peut-être excessif de démarquer la chanson de Jean Ferrat (décidément, il intervient dans les séminaires ...) : Faut-il pleurer, faut-il en rire? / Fait-il envie ou bien pitié? / Je n'ai pas le cœur à le dire / On n'a pas vu le temps passer.

Boltanski pense au niveau où nous pensons tous: la vie, l'amour, le temps, la mort. Il n'a fait avancer ni les idées, ni l'esthétique. Mais il a su faire, de ses banalités conceptuelles adossées à des installations bricolées, absurdement comme faussement métaphysiques, en rebondissant sur le tremplin de notre crédule bêtise, du pognon.

Et ça, c'est un vrai talent. 

Rodin-Penseur

Antoine Compagnon, en Candide, ne m'a pas semblé outre mesure dupe.

Alors pourquoi l'avoir invité en ce combat littéraire douteux?

Un tel mystère nous dépasse.

Peut-on feindre d'y réfléchir avec l'ambition de l'interpréter?

Posté par Sejan à 13:37 - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 avril 2018

LEÇON n° 12 du 3 avril 2018

Epuisé

Eh oui, leçon n° 12 ... et dernière.

Rendre compte, once again. Fatigue.

A.C. la déplore, cette dernière, elle interrompt son élan ...  et il se livre à quelques coquetteries sur le thème du cours de l'année prochaine, dont il réserve la primeur  à l'assemblée des professeurs du Collège, fin juin ...  Teasing ....

Là, en attendant, il faut en finir avec Sainte-Beuve - on dirait un titre d'Edouard Louis (En finir avec Eddy Bellegueule)...

L'exposé est essentiellement une succession de citations plus ou moins anecdotiques sur les relations parfaitement hostiles de Sainte-Beuve avec Chateaubriand dans la première partie, Balzac dans la seconde ...

... après malgré tout un bref prologue sur la vocation critique de Sainte-Bave (comme disait Victor Hugo) en justicier-vengeur, proclamant guerre littéraire ouverte, décidé à mener représailles et à exercer vengeance tous azimuts. Convoqués, au premier rang: Victor Cousin, Albert Villemain, François Guizot. On entend aussi les noms de Gustave Planche (quelques amusantes anecdotes sur lui ICI) et d'Henri de Latouche , qui avait la plume particulièrement venimeuse. Sur ce dernier, A.C. rapporte deux ou trois choses qu'on retrouve dans Wikipédia . Ce passage par exemple :  Son chef-d’œuvre, publié en 1829, fut "Fragoletta", roman mettant en scène "cet être inexprimable, qui n’a pas de sexe complet, et dans le cœur duquel luttent la timidité d’une femme et l’énergie d’un homme, qui aime la sœur, est aimé du frère, et ne peut rien rendre ni à l’un ni à l’autre", selon les termes de Balzac qui a reconnu par ailleurs sa dette à son égard, notamment pour "Séraphita".  La même année, Latouche écrit dans la Revue de Paris contre les romantiques, qui avaient été ses amis, un article fameux, intitulé "Camaraderie littéraire", auquel Gustave Planche répondit vertement par un article intitulé "De la haine littéraire". Ou encore ceci : Latouche, qui avait le don de découvrir les talents et a d’ailleurs modestement déclaré : "Mon seul orgueil se compose en littérature de deux souvenirs : avoir édité André Chénier et empêché George Sand de s’occuper de portraits à l’aquarelle". Et cette affirmation, enfin : "Ceux qui ont approché Latouche et qui ont pu l’apprécier complètement sont unanimes à faire ressortir la vivacité de son esprit pour la conception d’un sujet, et son infériorité dans son exécution".

Chateaubriand

Et donc, Chateaubiand, parangon du condottiere des lettres, modèle du charlatan de plume, selon Sainte-Beuve.  A.C. parle de la rivalité de Chateaubriand et de Lamartine, le second pensant et écrivant du premier qu'il est un faux grand homme, le premier pensant et disant (dans le salon de Mme Récamier) du second qu'il n'est qu'un grand dadais. Chateaubriand qui, selon Sainte Beuve, aurait laissé exécuter son cousin Armand, condamné par Napoléon pour intelligence avec l'ennemi (il travaillait pour l'Angleterre et les royalistes de l'intérieur au début des années 1800), afin de nourrir sa propre haine et de se conserver un motif de représailles (in De Buonaparte et des Bourbons). 

On reste quelques minutes sur le célèbre : Le pied lui a glissé dans le sang, prononcé par Chateaubriand contre Elie Decazes, favori de Louis XVIII devenu Président du Conseil à 39 ans, à qui il fait porter la responsabilité de l'assassinat du Duc de Berry, poignardé par l'ouvrier Louvel à l'entrée de l'Opéra, rue de la Loi, en 1820.  Le mot fit mouche mais aussi choqua. Sainte-Beuve, s’exprimant à la fois comme historien et critique littéraire, eut une bienveillance inattendue, disant : "Cette parole contre un homme aussi modéré que M. Decazes a pu paraître atroce. Sachons pourtant qu’avec les écrivains, il faut faire toujours la part de la phrase." Decazes démissionnera. Précisions diverses d'A.C. dont le reproche post-mortem de Lamartine.

Balzac

Enfin Balzac. Entre Sainte-Beuve et lui, cela n'avait pas mal commencé. Mais il y a eu ensuite, l'article de Sainte-Beuve dans la Revue des deux Mondes du 11 Novembre 1834 (on peut le trouver ICI). Après la parution de son roman, Volupté, que Balzac avait loué - sans cacher quelques réserves mais dans une lettre à Mme Hanska -  l'étude  sur Balzac qu'il signe (on peut la lire ICI) provoque la fureur de ce dernier qui dit à Jules Sandeau: Il me le paiera ; je lui passerai ma plume au travers du corps. Je referai Volupté. Ce qui donna Le Lys dans la Vallée. Même lu en biais, un article sur cette inimitié est intéressant, qu'on trouve ICI.

A.C. lit quelques lignes de Sainte-Beuve, extraites de Mes poisons

Ayant lu mon article sur lui dans la Revue des deux Mondes, Balzac dit: "Je me vengerai cruellement de Sainte-Beuve. Je referai Volupté". Et il fit Le Lys dans la Vallée.

Nous trouverions qu'il s'est bien vengé en effet, si certaines œuvres pouvaient être souillées de certaines approches. Balzac est un médecin (quelque peu suborneur) de maladies sous-cutanées, des maladies lymphatiques secrètes (…) il y a chez lui du docteur à privautés, qui entre par les derrières de l'alcôve … du manucure et de l'amuseur. Bien des femmes, même honnêtes, y sont prises. On l'aurait pu traduire en jugement pour maléfice. C'est un marchand à la toilette qui vend, rachète … et procure. (…)

Ampère dit de Balzac : "C'est drôle! Quand j'ai lu ces choses-là (certaines descriptions sales, ignobles, triviales), il me semble toujours que j'ai besoin de me laver les mains ou de brosser mes habits."

Il a fallu au plus fécond de nos romanciers, à Balzac, un fumier plus haut [qu'une] maison pour qu'il y poussât quelques fleurs maladives et rares. Et maintenant qu'il n'y a plus de fleurs et qu'il n'en poussera plus, le fumier monte, monte toujours. (…)

Balzac, jusqu'en ses meilleurs romans, a toujours gardé quelque chose de la bassesse et, pour ainsi dire, de la crapule de ses débuts.

Chaque critique a son gibier favori sur lequel il tombe et qu'il dépèce de préférence … Pour moi, c'est Balzac.

C'est à peu près tout. Ayant dit qu'il conclurait ces deux années de cours sans réelle conclusion, A.C. n'a pas conclu. Et ce fut là le fond des dernières minutes. 

Posté par Sejan à 16:04 - Commentaires [2] - Permalien [#]

02 avril 2018

SEMINAIRE n° 9 du 27 mars 2018.

Lydie Salvayre

Trop d'émotion tue l'émotion. Et je ne suis pas parvenu à entrer dans l'exposé de Lydie Salvayre. Je crois qu'elle y mettait trop d'elle. Impression ...

Pas pleurer , dit-elle, a été la tentative d'écrire le coup reçu à la lecture des Grands cimetières sous la lune, de Bernanos. Sans doute. Mais au-delà, lorsqu'elle lit quelques extraits, les enthousiasmes dont elle parle, des débuts de la Guerre d'Espagne au village, du remuement des frustrations qui aspirent à l'utopie, ne passent pas dans sa lecture, hésitante, empêchée, ça ne fonctionne pas. Evocation de quelques grandes références, Céline, Claude Simon, Simone Weil, Apollinaire, Baudelaire. Comprendre ou non la guerre. Pareille à l'amour est la guerre, a écrit Apollinaire. Baudelaire enthousiaste sur les barricades de 1848, qui parlera du plaisir naturel de la démolition, de l'amour naturel du crime. Words. On entend ivresse de détruire, viols joyeux .. Mais la réflexion sous-jacente ne passe pas, ne convainc pas. Quelque chose embarrasse là-dedans, gêne, porte à faux, et la pensée ne se structure pas, la philosophie morale se prend les pieds dans le tapis, et l'horreur effleurée reste abstraite. La guerre est immonde, et cet immonde-là demeure ici obstinément virtuel.

L'échange avec Antoine Compagnon ne sort pas des banalités maladroites. Une tentative pour distinguer la guerre civile de la guerre; l'intelligence n'avance pas, rien n'émerge. J'entends soudain en moi Jean Ferrat chanter Potemkine. C'était plus porteur de sens! Marin, ne tire pas sur un autre marin! Ils tournèrent leurs carabines, Potemkine. 

Un passage terminal un peu plus attachant sur la langue, et celle, le fragnol,  inventée par sa mère. Lydie Salvayre m'avait ému dans Pas pleurer. Je suis resté triste au bord de sa présentation. Je le redis. Trop d'elle, peut-être, qui a brouillé la forme et le fond du message.

Posté par Sejan à 23:20 - Commentaires [0] - Permalien [#]

31 mars 2018

LEÇON n° 11 du 27 mars 2018

Sainte-Beuve

En avant pour deux leçons, les deux dernières, sur Sainte-Beuve cette fois, en s'appuyant dit A.C. sur la publication l'an passé de son Cahier brun, chez Droz.

L'éditeur donne lui-même, sur son site, les indications suivantes : 

Le Cahier brun ou Deuxième cahier, complémentaire du Cahier vert (1834-1847) publié en 1976, est un ensemble d' « Observations et pensées » allant de septembre 1847 à décembre 1868. Le manuscrit, conservé à la Bibliothèque de l'Institut, est retranscrit ici intégralement pour la première fois. Ces réflexions, égrenées au fil de la plume et de l'humeur, font entrer le lecteur dans le laboratoire mental de l'écrivain. On y trouve pêle-mêle des maximes dans la plus pure tradition moraliste, des esquisses de portraits, des conversations et anecdotes couronnées d'une pointe maligne ou sceptique, et toujours, dans l'entre-deux des eaux morales et littéraires, une mise à nu des excès de l'imagination et de la vanité. Chronique littéraire, le Cahier brun est tout autant une chronique politique, où défilent les grandeurs du siècle, les directeurs de revues, les caméléons de l'opinion, d'un mot, toute la gent animale de la politique, de la littérature et du journalisme parisiens. Ce cahier est enfin une bibliothèque, en ce qu'on y accompagne Sainte-Beuve en nombre de ses lectures, que s'impose à tout moment la tentation du bilan, au rythme d'une pensée toujours mobile, soucieuse d'ôter les masques, sauf à se retrouver désenchanté de soi et de tous. Cette édition est complétée par deux autres inédits : la série des 116 feuillets que Sainte-Beuve avait prévu d'intercaler dans le Cahier brun, ainsi qu'un « troisième cahier » composé de 13 feuillets correspondant aux dernières semaines de l'écrivain.

Chaque écrivain, pensait Sainte-Beuve a son mot de prédilection, un terme qui revient chez lui et en même temps le caractérise, ainsi pour Latouche (Henri de), l'auteur de Fragoletta, ce serait le fiel, pour Dubois (Charles Dubois de Gennes; surtout connu pour sa correspondance avec Victor Hugo) ce serait la colère, et - dit A.C. reprenant Wolf Lepenies, sociologue allemand invité à occuper un an, en 1991, la chaire européenne du Collège de France - pour Sainte-Beuve lui-même, ce pourrait alors être la vengeance . Après quoi, comme à son habitude, il égrène, dans le même champ lexical: les représailles, la revanche, la rancune, la némésis, pour suggérer que oui, finalement, la némésis pourrait être le meilleur choix.  

On circule, d'anecdotes en affirmations. Pour Sainte-Beuve, les hommes de lettres de l'Ancien régime associaient souvent (?) la finesse d'esprit à une complexion délicate, à une santé fragile, tandis qu'aujourd'hui (celui de Sainte-Beuve), ce sont les athlètes de la littérature qui s'imposent, l'époque exigeant qu'on frappe fort, et que triomphe au fond la brute ... La littérature est faite d'ennemis, reste à avoir le talent d'en choisir qui vous fassent honneur. Et d'en citer quelques uns : François Guizot, Abel François Villemain, Victor Cousin, Adolphe Thiers, ses aînés, dans l'ensemble, d'une dizaine d'années. Mais, insiste A.C., ses véritables ennemis sont les critiques contemporains, qu'il honnit, tels Saint-Marc Girardin (feuilletonniste littéraire au Journal des débats), Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, du Journal des débats également, et qui fut précepteur du duc d'Aumale, illustre par la reddition d'Abd el-Kader en décembre1847, Cuvillier-Fleury à qui Sainte-Beuve trouvait une certaine ignobilité de visage et d'esprit, ou encore Désiré Nisard, l'homme aux deux morales (dans une leçon en Sorbonne, il avait exposé la théorie consistant à distinguer la morale ordinaire, qui régit les actions des simples particuliers, et une autre, plus large, applicable seulement aux princes, autorisés à violer leurs serments, emprunter des millions sans les rendre, etc.).

Autre mot-clé de Sainte-Beuve, dit A.C., le charlatanisme, qui désigne pour lui les écrivains qui visent bas, qui flagornent la populace, où il classe Lamartine, Hugo, George Sand, Edgar Quinet, Eugène Sue. Il rêve d'un code d'honneur contre la bassesse de la visée. Même Chateaubriand se retrouve au banc des accusés. il associe charlatanisme et rhétorique, s'insurge contre les Murat de la métaphore, comme Murat aimait la bravoure pour la bravoure, jusqu'à en négliger le but poursuivi. A.C. cite Paul de Molènes (Dieudonné-Jean-Baptiste-Paul Gaschon de Molènes (!)), critique littéraire à la Revue des Deux Mondes, devenu officier après la révolution de 1848, passé, ce qui reste rare, de la plume à l'épée, sans pour autant cesser d'écrire, aimant la guerre pour la guerre, comme on dit l'art pour l'art, mort à 41 ans d'une chute de cheval, au manège.

Sainte-Beuve parle de l'art de l'écrivain comme d'un art militaire, dans lequel ses armes sont ses malices (encore un mot de prédilection chez lui) (ses médisances, ses malveillances - A.C. parle de couleuvres, de tortuosités, de louanges perfides, de malevolentia in benevolentia) découpant sa propre vie littéraire en Campagnes. Le Maréchal de Soubise est cité, à travers un jugement négatif amusant de Sainte-Beuve que je n'ai pas noté, tandis qu'en le cherchant, je suis tombé sur cet euphémisme réjouissant du Maréchal pour décrire une fuite de son armée devant l’ennemi : « L’infanterie combattit sans empressement et céda à son inclination pour la retraite… ». Etc. Je passe. Je suis loin, très loin d'avoir tout rapporté. 

 

11, Rue de l'Arcade

Il y a eu, allusivement ou du moins sans insistance excessive, quelques petits détours sexuels. A propos des interprétations possibles de cet autoportrait partiel de Sainte-Beuve: J'ai l'épée courte mais fréquente, même si la phrase est censée concerner son activité critique, A.C. évoque la liaison de Sainte-Beuve avec Adèle Foucher, épouse Victor Hugo, entre 1830 et 1837.

Il ne dit rien néanmoins de ce qui pourtant fait en général le fond des commentaires sur cet adultère, à savoir qu'Adèle, fatiguée des assauts de l'insatiable Victor, trouvait reposante la passion d'un homme très handicapé par son hypospadias (médicalement : malformation de l'urètre caractérisée par un méat urinaire situé à la face inférieure de la verge ou même au niveau du périnée (et non à l'extrémité de la verge)), peu propice à des excès de libido.

Quelques phrases d'A.C., ailleurs, à propos de la dépression de Villemain, ministre de l'instruction publique qui fit le 30 décembre 1844, une tentative de suicide sans doute liée à ceci (source wikipédia qui recoupe les indications d'A.C.) : Une nuit de février 1844, Villemain, homme marié et père de famille, fut surpris par des maîtres-chanteurs près de la Madeleine, « se livrant à ce qu’il y a de plus dégradant avec un jeune homme. Ils étaient blottis dans un coin de la rue de l’Arcade » (Registre des pédérastes de la Préfecture de police de Paris, BB4, f° 151). Villemain, croyant impressionner les voyous, commit l’erreur de décliner sa qualité de ministre. Pire, il conduisit les chanteurs à son hôtel particulier. Il n’en fut que plus grandement exploité : il dut d’abord leur céder 3 000 francs. Cette affaire de chantage joua un rôle déterminant dans la tentative de suicide, par défénestration de son bureau, à laquelle Villemain se livra en décembre 1844. Seulement blessé, Villemain fut interné à Bicêtre, dans les services du Dr Leuret. L’intelligentsia française, consternée par cette brusque défaillance d’un homme si brillant, crut devoir attribuer la dépression et le coup de folie du ministre à la seule pression de travail et aux critiques dirigées contre sa réforme de l’Instruction publique. En vérité, la transcription par Victor Hugo, d’un entretien qu’il eut l’année suivante avec Villemain guéri, suggère que les craintes, sinon l’obsession, de voir sa pédérastie révélée au public, eurent un rôle clé dans l’accès dépressif aigu du ministre.

A.C., qui cite le registre de la Préfecture et la conversation avec Hugo (on apprend au passage qu'à ses moments perdus, il feuillette Choses vues) , renvoie aussi à Marcel Proust, familier du bordel pour hommes de la même rue de l'Arcade, aujourd'hui respectable Hôtel Marigny. De source internet (http://www.regards.fr/web/Au-bordel-avec-Proust,6883):

Au 11 rue de l’Arcade, dans le quartier de la Madeleine à Paris, l’hôtel Marigny existe toujours et la façade n’a guère changé. L’établissement n’abrite plus que des touristes et des proustophiles, certainement émus de constater que son souvenir y est discrètement honoré par un portrait dans l’entrée. C’est là, dans un salon, au rez-de-chaussée, que sa présence fut constatée, attablé à consommer du champagne en compagnie du maître des lieux, Albert Le Cuziat, 36 ans, et de deux jeunes militaires en convalescence, Léon et André. Une « beuverie » dans le jargon administratif policier, d’« individus aux allures de pédérastes » note, en expert, le commissaire Tanguy de la Brigade des moeurs en charge de la surveillance des maisons closes.

L’endroit est signalé comme « servant de refuge à des homo-sexuels » (sic)« et où l’on consomme après les heures réglementaires », ce qui des deux faits est le seul répréhensible dans une France qui n’interdit, depuis la Révolution, ni les relations entre personnes du même sexe ni la prostitution. La descente de police fait suite à la réception d’une lettre anonyme, dénoncant la tenue d’une « noce ignoble » dans cet hôtel surveillé et soupçonné de « facilit(er) la réunion d’adeptes de la débauche antiphysique ». Dans les chambres de passe, plusieurs couples d’hommes sont « trouvés », des messieurs avec des jeunes gens de 17 à 19 ans, tous mineurs pour l’époque et c’est là le plus grave.

Le tenancier sera condamné à 4 mois de prison et 200 francs d’amende pour incitation de mineurs à la débauche et vente de boissons après l’heure réglementaire. Marcel Proust, lui, ne sera pas inquiété. Son nom ne paraitra pas le lendemain dans les journaux à son grand soulagement et, sans doute si elle l’avait su, à celui de sa fidèle gouvernante, Céleste Albaret, à qui il racontait fréquenter le lieu uniquement « pour son livre », et non sans dégoût. Cinquante ans après la mort de l’écrivain, celle-ci refusait toujours d’admettre le penchant de son maître pour « d’autres amours », persuadée que c’était uniquement par nécessité littéraire, qu’il paya, une nuit, pour assister en voyeur caché à la fameuse scène sado-masochiste de flagellation d’un client décrite dans le Temps retrouvé, et qu’il lui racontera, à son retour, par le menu détail.

Mais plus que fréquenter ce bordel, le plus étonnant, sans doute, est qu’il en était en quelque sorte mécène. Albert Le Cuziat, identifié également "comme pédéraste" par la police, était plus qu’une connaissance de l’écrivain, presque un ami. Il l’avait rencontré en 1911, lors d’une soirée mondaine chez un comte russe pour qui il travaillait comme domestique. Valet portant beau, il était spécialisé depuis son plus jeune âge dans le service de l’aristocratie "gay" parisienne. Proust fut subjugué par l’étendue de ses connaissances en matière de protocole et de généalogie et le rémunéra aussitôt pour les renseignements qui pourraient venir nourrir son oeuvre. Il le surnommait avec affection "mon Gotha vivant" et n’hésitait pas à l’inviter chez lui pour recueillir ses confidences, au grand désespoir de Céleste qui ne comprenait pas l’intérêt de son maître pour un "personnage aussi répugnant" . Car sa science ne s’arrêtait pas là et il devait rendre bien d’autres services à ces messieurs, comme le fait l’entremetteur Jupien, sa figure transposée dans la Recherche.

Quand, en 1913, Le Cuziat se mit à son compte et ouvrit un établissement de bains dont l’usage ne fait guère de doute, c’est avec le soutien financier de Proust qu’il le fit ! Idem, quatre ans plus tard, quand il reprit l’hôtel Marigny pour en faire une maison de passe pour homosexuels, sélecte puisqu’elle reçevait hommes politiques et même ministres. Dans La Recherche, le baron de Charlus pratique de même quand Jupien ouvre son Temple de l’Impudeur.

Mais plus surprenant encore, c’est le don de meubles hérités de ses parents que Proust fit à Le Cuziat, lequel s’en servit pour aménager sa chambre personnelle mais aussi le hall d’entrée de son établissement : canapés, fauteuils, tapis... ainsi foulés aux pieds par prostitués et clients. Certes, ce mobilier sans grande valeur, dormait dans une remise. Mais quand on connait l’attachement que le petit Marcel vouait à ses chers parents, on a du mal à n’y voir qu’un geste charitable. Quel sens cela avait-il donc pour quelqu’un qui devinait un sens caché en toute chose ? Aucun, selon Céleste qui pourchasse, dans ses Souvenirs, tous les « méchants ragots » qui viendraient ternir la réputation de son grand homme. Il fit de même pour « une foule de malheureux » insiste-t-elle. Et, quand M. Proust découvrit « l’usage que Le Cuziat avait fait de ses meubles », il en aurait été indigné. « Pour des besoins écoeurants », aurait-il dit. Un peu comme le Narrateur, dans la Recherche, s’exclame quand il retrouve les meubles de Tante Léonie dans un bordel : « J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert davantage. » Alors, inconcience ou jouissance perverse ? Peut-être juste un service rendu à un ami, entre "invertis".

Allez, on dit qu'on a fait, malgré de vraies lacunes dans le compte-rendu, le tour.  Reste une leçon avant le bilan. 

Posté par Sejan à 15:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]


21 mars 2018

SEMINAIRE n° 8 du 13 mars 2018

Alice Kaplan 2

Un excellent moment! Outre que le charme d'Alice Kaplan est délicieux, le sujet abordé, autour des problèmes de traduction, à commencer par le combat des titres pour l'anglicisation de L'Etranger de Camus, The stranger (version USA) ou The outsider (version RU), est passionnant.

Pour traduire moi-même (en amateur), je sais assez les tentations de la transcription!

Le français  à peine teinté d'accent d'Alice Kaplan est enjoué et vif. Je note juste un petit écart à propos d'une théorie qu'elle avait esquissée et qui s'est, a-t-elle dit,  avérée fausse. Péché véniel et répandu chez les locuteurs français "de souche" comme dirait Finkielkraut, donc, je le reconnais, petite diptérosodomie. Mais comme je n'ai rien à rapporter de négatif d'une écoute qui m'a beaucoup plu, je gratte un peu dans les marges .

Et je renvoie à une récente note de l'Académie française: 

"Le 03 novembre 2016Emplois fautifs - Cette nouvelle s’est avérée fausse

Le verbe avérer signifie « reconnaître ou faire reconnaître pour vrai ». On dira ainsi, par exemple :Les faits sont avérés. Il signifie aussi « se révéler en réalité », et l’on dira alors : Il s’avéra un excellent médecin, l’enquête s’est avérée difficile. Mais on se gardera bien d’employer la forme, trop souvent entendue et qui constitue un non-sens : La nouvelle s’est avérée fausse. De la même manière, on évitera l’inutile redondance d’une forme comme Cette histoire s’est avérée vraie."

Le charme dont je parlais en commençant a même agi sur le questionnement d'A.C.  et a fait du bref dialogue terminal un agréable échange. Quelques souvenirs d'anciens collègues de Columbia University (Alice Kaplan est maintenant à Yale) mais là aussi, pardonnons. Et puis tout ce qui s'est dit sur Camus m'a beaucoup intéressé. Bilan très positif!

                           Alice Kaplan 3

 

Posté par Sejan à 11:21 - Commentaires [0] - Permalien [#]

20 mars 2018

LEÇON n° 10 du 13 mars 2018

Veuillot

VEUILLOT II - Cette fois c'est Veuillot versus Victor Hugo.

 

Un long combat. C'est ainsi qu'A.C. se plaît à détailler les épisodes de sa narration. Veuillot, qui fut de la claque des partisans d'Hernani en 1830 et qui, dans des critiques violemment ambivalentes, plus tard, célèbrera l'immense poète en soulignant ses faiblesses, dénonçant ses prétentions à vouloir guider le peuple et, rallié à l'Empire, attaquant son opposition à  Napoléon le petit. Et l'on entend Veuillot définir le génie d'Hugo comme citrouille aux trois-quarts pleine de diamants. Etc.

La leçon est longue et détaillée. On voit passer Michelet et Quinet (... les deux jumeaux du Collège de France) . L'histoire de leur amitié comme de leur rupture est présentée ici (mais elle n'interfère pas avec la leçon, simple allusion). On voit surtout ferrailler Veuillot, soutenant les positions de Montalembert (Charles Forbes René, comte de Montalembert), artisan important de la loi Falloux que combat Hugo, tandis qu'ils s'affrontent à la Chambre des députés dont ils sont membres, élus tous deux aux élections de mai 1849.

Je ne détaille pas, n'ayant pas retenu. On trouve en suivant le lien ci-après un certain nombre des précisions fournies: http://groupugo.div.jussieu.fr/Groupugo/Textes_et_documents/Journalisme%20et%20pol%C3%A9mique%20religieuse%20au%2019%C2%B0%20si%C3%A8ce;%20L'Univers%20et%20L'Ev%C3%A9nement.pdf 

Paul_Raphael_Montford_-_Music_and_poetry

Quelques références poétiques. A propos d'une expression de Veuillot : ... le poète est un moineau lascif, A.C. qui souligne qu'autodidacte, les humanités de Veuillot sont incertaines, nous renvoie à Catulle, poète contemporain de César et de Cicéron, et à sa pièce Complainte sur le moineau de Lesbie, érotiquement interprétable : 

Petit moineau, plaisir de ma maîtresse,
Amusement qu'en son sein elle presse,
Auquel son doigt elle offre à becqueter
Car l'âcre plaie il lui plaît de causer
Lorsqu'elle cherche, astre de ma demande,
Un je ne sais quel jeu qui la détende
Pour apaiser quelque peu sa douleur
Et soulager, je crois, sa folle ardeur,
Qu'avec toi je voudrais même allégresse
Pour alléger mon cœur de sa tristesse !

Parmi les éreintements auxquels Hugo soumet Veuillot, deux poèmes des Châtiments le retrouvent, avec d'autres, moqué: Un autre où il tient le rôle principal, La caravane où il chemine en bonne compagnie . 

Ce Zoïle cagot naquit d'une Javotte. 
Le diable, — ce jour-là Dieu permit qu'il créât, — 
D'un peu de Ravaillac et d'un peu de Nonotte 
Composa ce gredin béat.

Tout jeune, il contemplait, sans gîte et sans valise, 
Les sous-diacres coiffés d'un feutre en lampion 
Vidocq le rencontra priant dans une église, 
Et, l'ayant vu loucher, en fit un espion.

Alors ce va-nu-pieds songea dans sa mansarde, 
Et se voyant sans cœur, sans style, sans esprit, 
Imagina de mettre une feuille poissarde 
Au service de Jésus-Christ.

Armé d'un goupillon, il entra dans la lice 
Contre les jacobins, le siècle et le péché. 
Il se donna le luxe, étant de la police, 
D'être jésuite et saint par-dessus le marché.

Pour mille francs par mois livrant l'eucharistie, 
Plus vil que les voleurs et que les assassins, 
Il fut riche. Il portait un flair de sacristie 
Dans le bouge des argousins.

Il prospère ! — Il insulte, il prêche, il fait la roue ; 
S'il n'était pas saint homme, il eût été sapeur ; 
Comme s'il s'y lavait, il piaffe en pleine boue, 
Et, voyant qu'on se sauve, il dit : comme ils ont peur !

Regardez, le voilà ! — Son journal frénétique 
Plaît aux dévots et semble écrit par des bandits. 
Il fait des fausses clefs dans l'arrière-boutique 
Pour la porte du paradis.

Des miracles du jour il colle les affiches. 
Il rédige l'absurde en articles de foi. 
Pharisien hideux, il trinque avec les riches 
Et dit au pauvre : ami, viens jeûner avec moi.

Il ripaille à huis clos, en publie il sermonne, 
Chante landerirette après alléluia, 
Dit un pater, et prend le menton de Simone... — 
Que j'en ai vu, de ces saints-là !

Qui vous expectoraient des psaumes après boire, 
Vendaient, d'un air contrit, leur pieux bric-à-brac, 
Et qui passaient, selon qu'ils changeaient d'auditoire, 
Des strophes de Piron aux quatrains de Pibrac !

C'est ainsi qu'outrageant gloires, vertus, génies, 
Charmant par tant d'horreurs quelques niais fougueux, 
Il vit tranquillement dans les ignominies, 
Simple jésuite et triple gueux.

                      (Un Autre - Sept. 1850)

(.......)

Ainsi, quand, de ton antre enfin poussant la pierre, 
Et las du long sommeil qui pèse à ta paupière, 
Ô peuple, ouvrant tes yeux d’où sort une clarté, 
Tu te réveilleras dans ta tranquillité, 
Le jour où nos pillards, où nos tyrans sans nombre 
Comprendront que quelqu’un remue au fond de l’ombre, 
Et que c’est toi qui viens, ô lion ! ce jour-là, 
Ce vil groupe où Falstaff s’accouple à Loyola, 
Tous ces gueux devant qui la probité se cabre, 
Les traîneurs de soutane et les traîneurs de sabre, 
Le général Soufflard, le juge Barabbas, 
Le jésuite au front jaune, à l’oeil féroce et bas, 
Disant son chapelet dont les grains sont des balles, 
Les Mingrats bénissant les Héliogabales, 
Les Veuillots qui naguère, errant sans feu ni lieu, 
Avant de prendre en main la cause du bon Dieu, 
Avant d’être des saints, traînaient dans les ribotes 
Les haillons de leur style et les trous de leurs bottes, 
L’archevêque, ouléma du Christ ou de Mahom, 
Mâchant avec l’hostie un sanglant Te Deum, 
Les Troplong, Les Rouher, violateurs de chartes, 
Grecs qui tiennent les lois comme ils tiendraient les cartes, 
Les beaux fils dont les mains sont rouges sous leurs gants. 
Ces dévots, ces viveurs, ces bedeaux, ces brigands, 
Depuis les hommes vils jusqu’aux hommes sinistres, 
Tout ce tas monstrueux de gredins et de cuistres 
Qui grincent, l’oeil ardent, le mufle ensanglanté, 
Autour de la raison et de la vérité, 
Tous, du maître au goujat, du bandit au maroufle, 
Pâles, rien qu’à sentir au loin passer ton souffle, 
Feront silence, ô peuple ! et tous disparaîtront 
Subitement, l’éclair ne sera pas plus prompt, 
Cachés, évanouis, perdus dans la nuit sombre, 
Avant même qu’on ait entendu, dans cette ombre 
Où les justes tremblants aux méchants sont mêlés, 
Ta grande voix monter vers les cieux étoilés ! 

                                        (La Caravane - 25 novembre 1852).

 

Veuillot2

 

Hugo

Compagnon parlera d'inimitié féconde. La critique, qu'il rejoint, soulignant qu'à partir des Châtiments, le style poétique d'Hugo change et se charge d'accents populaciers qu'on ne lui connaissait pas et qui viendraient du style même de Veuillot, versificateur aujourd'hui oublié, mais en son temps avéré.

 

Ironie des choses, sur le tard, ces deux ennemis se mettent, physiquement, à se ressembler ......

 

 

Posté par Sejan à 15:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]

11 mars 2018

SEMINAIRE n°7 du 6 mars 2018

images

La photographie n'est pas récente, mais il y a le micro, qui souligne l'oralité de la prestation.

Antoine Compagnon rappelle qu'il a antérieurement reçu (le séminaire est de janvier 2014) le père d'Anne Nivat, Georges Nivat. J'ai la curiosité de faire un tour par mon compte rendu d'alors où je lis ceci, qui rapproche G.N. d'A.C. :

C'est un concours d'ennui. Le ton de Georges Nivat le dispute dans le soporifique à la prestation de l'heure précédente. C'est ainsi. Ce sont des lents, des hésitants, et de temps en temps des filandreux. Mais enfin, on n'est pas là pour rigoler! Donc

Or dès la prise de parole d'Anne Nivat, on sait qu'on va s'ennuyer. Le filandreux doit être une tradition familiale. S'il ne m'étonne pas, au fond, que la fille ait les mêmes défauts que le père, je suis surpris par la rupture de ton entre Anne Nivat, conférencière tâtonnante, et la même, lors de la présentation - comme il se doit emberlificotée - d'A.C.

Elle lui coupe la parole, complète en surimpression ou rectifie plus ou moins ce qu'il dit et on hésite dans les classifications immédiates, d'humeur, a priori et d'instinct, entre "chieuse" et "ramenarde". Or s'il est exact qu'elle a tendance à "la ramener", elle le fait, exposant, sans parvenir pour autant à capter l'attention.

 

download

Une femme d'action, certainement. Ses états de service impressionnent, mais pas leur présentation. Même l'amputation de Chamil Bassaiëv manque de relief. Et pourtant ...

Deux terrains de guerre ont surtout été évoqués, la Tchétchénie et ... la France, celle-ci non comme pays "en guerre" mais comme pays à qui certains "font la guerre" (à propos de son livre En France, sorti il y a un an, et rendant compte de ses impressions de découverte de six villes modestes d'environ 50 000 habitants).

J'ai écouté sans accrocher, voire sans entendre. A l'oral, il faut un certain type de talent, dont on ne voyait pas ici la trace. Ah, si : ébroïcien est le gentilé des habitants d'Evreux, l'une des six villes de son périple français. Bonne question pour le jeu des 1000 euros sur France-inter .

Anne Nivat a été longue. Il n'est resté que deux ou trois minutes pour les questions d'A.C. Elle a fait l'éloge du free lancing, du fonctionnement de reporter indépendant et libre dans ses choix qui est le sien, garant plus sûr de la vérité des faits, pense-t-elle. 

Posté par Sejan à 13:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]

08 mars 2018

LEÇON n° 9 du 6 mars 2018

cd300341

Louis VEUILLOT, donc, pour aujourd'hui. Etape I. A.C. l'annonce, par témoignages d'époque interposés, tellement laid que j'ai cherché une photographie où il ne soit pas, comme sur la plupart de celles qu'affiche Google, tout simplement normal, passe-partout. Oui, on devine sa peau grélée ... La laideur de Stendhal, dans les représentations contemporaines, saute me semble-t-il davantage aux yeux.

Louis Veuillot, le polémiste catholique intransigeant. La phrase sert d'incipit à la leçon. Leçon d'ailleurs de nouveau agréable à suivre et dont je ne délivrerai aucun secret, m'étant contenté d'écouter sans déplaisir, avec intérêt même, et sans rien noter ni probablement d'ici deux jours, retenir.

Rédacteur en chef de L'Univers, de 1840 à 1880.

Converti au catholicisme en 1838.

Homme de deux patrons : Guizot et Bugeaud (le général, avec qui il fera quelques mois de terrain pendant la conquête de l'Algérie).

Des duels, au pistolet, à l'épée, qui contrairement à d'autres, ne raccourcissent pas son existence. Combattant des lettres, donc. Oui, j'entr'aperçois mieux, à travers cette série de portraits à laquelle il se livre, le sens qu'A.C. donne à l'intitulé de son cours, et sur lequel je faisais alors un contresens.

La littérature n'est pas un sport de combat en tant que telle, ce sont les littérateurs qui, pour défendre leur point de vue, quand ce n'est pas comme tout un chacun, leur honneur, n'hésitent pas à sortir l'épée du fourreau ou le pistolet de l'étui. Pourquoi pas, mais cela n'a que peu à voir avec la littérature. Un maçon querelleur n'induit pas que la maçonnerie soit un sport de combat. Au fond, un titre plus près du sens aurait pu être: Quelques littérateurs sanguins du XIX° siècle!

A noter : A.C. a corrigé sa prononciation de Blaye, annonçant son repentir: On m'a reproché ... Je n'ai pas dû être le seul à tiquer et quelque voix sans doute plus autorisée que la mienne se sera fait entendre. La citadelle de Blaye est enchantée. 

 

Citadelle de Blaye

Posté par Sejan à 14:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 mars 2018

LEÇONS n° 7 & 8 du 20 février 2018

Armand Carrel, mort

Ci-contre, Armand Carrel, mort.

C'est le cadre, au fond, de la leçon n°7 - Le duel mortel avec Emile de Girardin de Juillet 1836.

Armand Carrel était un farouche défenseur du duel, comme pratique nécessaire pour soutenir l'honneur dans des circonstances que la juridiction ne prenait pas en cause. Avant la sienne, assumée - Je le tuerai ou il me tuera - il avait été tenu pour responsable, parce qu'opposé à une possible conciliation, de la mort du jeune député Dulong, dans son duel avec le général Bugeaud, geolier de la Duchesse de Berry en la prison de Blaye dont il était le directeur, fustigé de ce terme par celui qu'il allait expédier ad patres d'un coup de revolver.

(Source Wikipédia) François-Charles Dulong est avocat (4/6/1792-30/1/1834). En 1831, il est élu député de l'arrondissement deVerneuil-sur-Avre (Eure). Relation de Remusat (1797-1875), philosophe qui philosopha la poiltique à laquelle il prit une notable part jusqu'à affirmer en substance que l'unanimité était presque toujours la marque de la servitude:  Il n'y avait pas un mois que la Chambre était ouverte, lorsqu'un événement sinistre vint accroître l'irritation universelle : dans un débat sur une question d'avancement militaire, le général Bugeaud ayant insisté sur la nécessité de l'obéissance dans l'armée, un jeune homme assez doux de manières, Dulong (...) demanda au général si la soumission du militaire devait aller jusqu'à lui faire accepter le métier de geôlier. L'offense était personnelle. Un duel, qu'on avait cru pouvoir éviter, devint inévitable grâce à l'intervention de Carrel qui s'opposa aux explications accordées par Dulong et qui portait dans ces sortes d'affaires une raideur pointilleuse peu digne de son esprit et que Sainte-Beuve a parfaitement décrite. On se battit. Bugeaud tua son adversaire ; il y mit, après comme avant, un luxe de sang-froid qui n'était pas nécessaire (...). 

Anecdotiquement, je note qu'Antoine Compagnon prononce Blai pour Blaye, commune de Gironde que pas un girondin ne reconnaîtra sous cette phonétique, le parler local n'admettant pour désigner le lieu que la prononciation Bla-ieu. Pour moi qui ai fait mes études secondaires à Bordeaux, c'est assez stupéfiant!

A.C. détaille sur les trois duels journalistiques de Carrel, dont le dernier, fatal. Le 15 janvier 1830, Carrel affronte Auguste Chauvin, rédacteur au Drapeau blanc, qu'il blesse légèrement à la main d'un coup de pistolet; le 2 février 1833, il se bat à l'épée contre Laborie, rédacteur du Revenant, avec pour résultat des blessures au bras et à la main pour ce dernier, et un coup dans le ventre pour Carrel, dont la gravité fit sérieusement craindre pour sa vie; enfin le 22 juillet 1836, il rencontre Emile de Girardin dans le bois de Vincennes. La suite sur internet : Les adversaires avaient choisi le pistolet; la distance était de quarante pas (vingt chacun) avec la faculté de n'en faire que dix. Carrel parcourut en hâte ses dix pas tandis que Girardin n'en faisait que trois, mais en ajustant (faut-il comprendre, à reculons?); les détonations furent simultanées et les adversaires se retrouvèrent au sol, Girardin blessé à la cuisse, Carrel à l'aine, la suite l'a prouvé, mortellement. On était fort courtois, de ce temps là. Il y aurait eu un échange de répliques, post coups de feu:

Carrel : Souffrez-vous, Monsieur de Girardin?

Girardin : Je désire que vous ne souffriez pas plus que moi.

Carrel: Adieu, Monsieur, je ne vous en veux pas.  

(source books.google.fr : Le Duel à travers les âges . Adolphe Tavernier, Gabriel Letainturier-Fradin - 2016)

Au passage, A.C. évoque Z Marcas, une nouvelle de Balzac qu'il ne me reste plus qu'à aller lire. 

Une Leçon n° 7 pas désagréable à suivre. 

Granier de Cassagnac

On passe à Bernard-Adolphe Granier de Cassagnac, plus ou moins caricaturé ci-contre, puisqu'il est le thème central de la deuxième heure, valant Leçon n° 8.

Granier l'éreinteur, commence A.C., le condottiere des lettres, qui s'est mis au service de Victor Hugo pour se lancer dans une entreprise de démolition d'Alexandre Dumas, en qui il refuse de voir autre chose qu'un plagiaire.

Au passage, le Pourquoi pas? bien français, souvent anglicisé en Why not? est reparti à Rome en Cur non? J'avais pratiquement oublié la tournure, qui m'arrache un sourire attendri.

Après celle de Dumas, on évoque l'agression de Racine par la plume assassine de Granier, via une dizaine d'articles dans le quotidien La Presse, d'Emile de Girardin.

Je m'étonne d'entendre parler d'amours vénals. S'agissait-il d'amours vénales, ou bien d'une erreur? Le pluriel de vénal est il me semble vénaux. C'est en tout cas l'avis entre autres du Larousse ...

Et puis A.C. développe la figure de Granier dans culture du duel. Occasion de développements autour d'un duel célèbre, qui opposa le gérant de La Presse de Girardin - également beau-frère de Cassagnac et amant de Lola Montes - Alexandre-Honoré Dujarrier, et Jean-Baptiste Rosemond de Beauvallon,  ami d'Alexandre Dumas fils et journaliste au Globe.

Les versions d'Antoine Compagnon et de Wikipédia ne paraissent pas compatibles, puisque le premier donne de Beauvallon, responsable de la mort de Dujarrier, acquitté lors du procès qui suivit, quand Wikipédia le prétend condamné à dix années de réclusion. Sur les détails de l'affaire, chacun y aussi va de détails différents. 

Pour Wikipédia : 

Le 7 mars 1845, à Paris, durant un souper aux Frères Provençaux offert par l'actrice Anaïs Liévenne (maîtresse de François-Victor Hugo), Dujarrier se querella avec le journaliste Jean-Baptiste Rosemond de Beauvallon (...) au sujet d'une dette de jeu de quatre-vingt-quatre louis que Dujarrier avait contractée auprès de Beauvallon. Quoique la somme fut réglée le soir même, Beauvallon lui envoya ses témoins le lendemain, leur différend ayant aussi pour source les faveurs de l'actrice madame Albert.

Alexandre Dumas fils, qui connaissait la force de Beauvallon à l'épée, conseilla néanmoins cette arme à Dujarrier, arguant que M. de Beauvallon, en vrai gentilhomme, remarquant l'ignorance de son adversaire en fait d'escrime, ne prolongerait point le duel ou le rendrait tout au moins sans conséquences funestes. Il ne fut pas écouté. Le mardi 11 mars, à 9 heures du matin, les témoins réglèrent par écrit les conditions de la rencontre et le duel eut lieu. On avait choisi le pistolet.

Dujarrier était un tireur tellement novice qu'il n'atteignit pas son adversaire. Il présenta alors crânement sa poitrine et somma Beauvallon de tirer. Le projectile l'atteignit en pleine face, brisa l'os occipital et commotionna la moelle épinière, provoquant la mort.

A.C., qui n'entre pas dans ces détails, insiste par contre sur des aspects du dossier qui ont mis en cause Granier de Cassagnac. En effet, il fut affirmé qu'en contravention aux règles de loyauté d'un duel, les pistolets utilisés n'étaient pas également inconnus des deux duellistes, puisqu'il s'agissait d'armes appartenant à Cassagnac et que de Beauvallon avait prises en main le jour même, ou la veille. 

Etc.

Est cité, plus loin, Paul de Cassagnac, fils de, au simple titre de duelliste des plus notables de la Troisième République. Et je n'ai rien  noté de plus.

Mais, comme la leçon de l'heure précédente, et même plus encore, j'ai trouvé l'exposé tout à fait distrayant.

Ayant traîné avant de me décider à écouter ces deux leçons, la vidéo était en place sur le site du Collège et ce n'est pas sans amusement que j'ai retrouvé à l'écran le style tout de préciosité retenue mais non dépourvu d'élégance d'A.C., plus gendre idéal que jamais. Il gagne indiscutablement à être vu. Ses atermoiements élocutoires passent mieux, l'attention détournée par sa gestuelle délicate et aérienne. Mais si, mais si ... 

 

Posté par Sejan à 10:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]