Mémoire-de-la-Littérature

28 avril 2016

LEÇON DU 29 MARS 2016 .

Le chiffonnier du Parnasse

Après quelques détours pour déplorer qu'il ne reste que trois heures de cours, quand il y aurait encore tant de choses à dire, l'Antoine Compagnon du jour veut s'attacher de près à la constitution de cette métaphore de l'écrivain en chiffonnier qui s'est installée dès le XVIII° siècle; et l'une des premières occurrences qu'il ait trouvées de la chose est une publication de 1732 , un recueil de poésies gaillardes et satiriques, dont des pièces d'Alexis Piron, goguettier.

Dont acte, et on passe à Voltaire (Article Anas (anecdotes) dans Questions sur l'Encyclopédie

Remarque liminaire : dans les textes fournis, recopiés à l'écran, les éventuelles coquilles orthographiques n'ont pas été corrigées.

Texte(s) 1a) Je ne sais comment une lettre que j'écrivis à mylord Littleton et sa réponse, sont tombées entre les mains de ce Fréron; mais je puis vous assurer qu'elles sont toutes deux entièrement falsifiées. Jugez-en; je vous en envoie les originaux.

Ces messieurs les folliculaires ressemblent assez aux chiffonniers, qui vont ramassant des ordures pour faire du papier. (…)

b) En qualité de pauvres compilateurs par alphabet, de ressasseurs d'anecdotes, d'éplucheurs de minuties, de chiffonniers qui ramassent des guenilles au rues, nous nous glorifierons avec toute la fierté attachée à nos sublimes sciences d'avoir découvert qu'on joua le fort Samson, tragédie , sur la fin du seizième siècle en la ville de Rouen, et qu'elle fut imprimée chez Abraham Couturier, Jean ou John Milton, long-(…)

Les deux allusions sont de tonalités différentes, dit A.C., la première est sarcastique où la seconde ne relève que de l'humilité de l'amateur.

Après quoi il s'intéresse à une de ces anecdotes qui ont tout au long du siècle concerné dit-il Diderot, celle-là trouvée chez l'abbé Barruel (essayiste polémiste ; 1741-1820).

Texte 2 : (…)blime. Les uns, travaillant sans honoraires, perdirent bientôt leur première ferveur; d'autres, mal récompensés, nous en donnèrent pour notre argent. L'Encyclopédie fut un gouffre, où ces espèces de chiffonniers jetèrent pêle-mêle une infinité de choses mal vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines, et toujours incohérentes et disparates. On négligea de remplir (…)  

Vous voyez, dit A.C. que la réputation du chiffonnier littéraire, comme écrivain d'anecdotes, de seconde main, est bien établie. Je ne suis pas bien convaincu par la remarque. Il n'y a là qu'une image facile pour désigner les glaneurs d'histoires, mais ce n'est qu'une image et qui ne désigne pas pour autant le chiffonnier comme littéraire, mais simplement une catégorie de littérateurs comme chiffonniers ! D'ailleurs c'est bien ainsi qu'il a introduit la leçon.

Tiens, je m'aperçois que je n'avais pas noté la cravate du jour, jaune avec des rayures grises, sur une chemise gris-bleu. Et le coiffeur n'a toujours pas fait son office. Il faudrait quand même y songer!

Un recueil paru sous le Consulat, en 1800, a retenu son attention, qui s'annonce ainsi :  Le Chiffonnier (ou le panier aux épigrammes), par P. Villiers, Auteur des Rapsodies. Prix: 1 franc 25 centimes . A Paris, chez tous les marchands de chiffons. De l'Imprimerie du Chiffonnier, rue de la Vieille-Draperie.

Je n'ai pas pu/su isoler la couverture projetée. A.C. lit:

Texte 3Des circonstances impérieuses ayant forcé l'auteur des Rapsodies à suspendre leur envoi, elles sont remplacées par Le Chiffonnier, qui, le premier de chaque mois, à commencer en prairial an 8, leur portera dans son petit panier une petite brochure de 180 petites pages.

Les abonnés pour trois mois aux Rapsodies, le seront pour douze au Chiffonnier.

Les Rapsodies étaient des recueils de poésies, de pièces de vers, collectées par Pierre Villiers et qui paraissaient irrégulièrement depuis 1796. Et Compagnon attache de l'importance à cet ouvrage qui leur succède parce qu'à la page suivante, c'est selon lui ou pour lui la première représentation  de l'écrivain en chiffonnier, un frontispice représente l'auteur (il le projette – Je n'ai pu l'isoler) sous les traits d'un chiffonnier désinvolte, portant hotte, chapeau et crochet et glanant parmi des textes amassés en tas au sol au coin d'une borne, des papiers plutôt, chacun porteur lisiblement du nom d'un auteur, goguettier, vaudevilliste contemporain - il en lit rapidement une petite dizaine, je n'ai retrouvé via le Net que Charles Joseph Colnet du Ravel (1768-1832) - et aussi de noms d'œuvres, y compris les siennes, avec la légende : Je fais mes visites.

Suit un poème liminaire .

Texte 4 :

J'étais bien chiffonné naguère

Quand mes débiteurs,, sans façons,

Ouvrant gaiement leurs chiffonnières,

Me payaient avec des chiffons:

Aujourd'hui ce qui me chiffonne,

C'est de voir un faquin briller,

Et de voir que souvent on prône

Un pied-plat jadis Chiffonnier.

Deux mots d'A.C. sur  Pierre Villiers, homme de plume et d'épée, capitaine de Dragons qui fut quelques mois le secrétaire de Robespierre avant d'être royaliste (blessé en défendant les Tuileries en ce 10 Août 1792 qui consomme la chute de la monarchie constitutionnelle), c'est un  aventurier de la Révolution française, polygraphe, auteur de vers en tous genres … Il est condamné à la déportation à la suite du coup d'Etat du 18 fructidor an V (4/9/1797 - le Directoire, mené par Barras,  organise un coup d'État contre les royalistes, qui étaient redevenus majoritaires dans les deux Assemblées et menaçaient d'en revenir à l'Ancien Régime), mais il réapparaîtra après le coup d'Etat du 18 Brumaire (9/11/1799 - fin du Directoire - début du Consulat).

Retour au livre où le poème précédent est encore suivi d'explications introductives …

Texte 5

Depuis huit ans, je me suis occupé à rassembler toutes les épigrammes faites contre les hommes célèbres par leurs vertus et par leurs crimes, car si les uns ont trouvé des détracteurs, les autres ont trouvé des peintres. Au dix-huit fructidor, beaucoup de mes manuscrits ont sauté par la croisée : c'est de mémoire que j'ai copié ceux que j'ai, et dont je donne ici des échantillons. Je me propose de continuer à remplir chaque mois le panier du chiffonnier. Les personnes qui voudront contribuer à cette bonne œuvre, peuvent faire leur envoi à l'adresse du Chiffonnier, rue Neuve-des-petits-Champs, n°35, vis-à-vis la rue des Bons-Enfants. Celles qui voudront avoir le panier du Chiffonnier, peuvent envoyer leur adresse, et elles le recevront le premier de chaque mois, franc de port.

Quant à la gravure [le frontispice qui précédait] tout ce que je pourrais vous dire sur son intention, ne vous empêcherait pas d'avoir la vôtre. Ma foi! Fiat voluntas tua.

Paniers à

Villiers refera imprimer ce volume ( une partie de ce volume; avec un nouveau frontispice, très beau lui aussi, dit A.C. qui le projette – c'est une sorte de démarquage de l'autre, auquel on a rajouté un chien, et que je n'ai pas pu davantage isoler) après la restauration sous le titre Le rodeur, ce qui est pour A.C. l'occasion d'y voir comme une annonce, car le Spleen de Paris a eu un moment pour titre Le rodeur parisien.

Tiens, je ne le vois que maintenant (Vidéo – 14'43"), il y a toujours au poignet d'A.C. ce bracelet de montre orange que je trouve un peu surprenant et qui m'amuse assez. Il projette un dessin de 1860, d'Abel Damourette, "Le panier à ouvrage. Le panier aux ordures", l'assortissant d'un commentaire associé au titre ou plutôt au sous-titre choisi en 1800 par Pierre Villiers pour son ouvrage, "Le panier aux épigrammes", calqué dans sa forme sur les paniers précédents (le second) et soulignant en même temps la parenté de l'ouvrage avec la chiffonnerie.

Une épigramme d'ailleurs, dans l'ouvrage, intitulée Le titre à changer, reprend exactement l'expression. Il la projette .

Texte 6 .

Si, par hasard, faites attention

Au sot amas d'insipides brochures

Dont mons Colnet soigne l'édition,

Et que tombiez sur lour recueil d'injures,

Digne, en tout point, de son extraction,

Rayez: Journal de l'Opposition,

Et mettez: Panier aux ordures.

L'allusion vise en l'occurrence le journal d'opposition littéraire de ce Charles Joseph Colnet référencé mons Colnet dans le texte  et, laisse échapper A.C., l'un des rivals (sic) de Pierre Villiers. Villiers d'ailleurs, un peu plus tard, sera en quelque sorte victime de ce rapprochement qu'il a suggéré (panier aux ordures / panier aux épigrammes) dans un méchant compte-rendu critique du Journal des Arts relatif à un opéra bouffon qu'il avait signé, ce qui le fit réagir.

Texte 7 .

Au Rédacteur du Journal des Arts – Paris ce 15 frimaire, an 12

Aujourd'hui 15 frimaire, je lis le numéro de votre journal, dans lequel vous rendez compte de l'opéra bouffon le Médecin Turc.

Paroles et musique, tout est mauvais. Voilà votre jugement. Lorsqu'on connaît votre goût et votre impartialité, il est permis d'en rappeler au public, et par suite au caissier: mais brisons là-dessus.

En nommant les auteurs, vous imprimez: "L'un est M. Armand-Gouffé, connu par de jolis couplets". Bien. On sait qu'il est l'heureux héritier de Pannard et compagnie.

"L'autre est M. Villiers, auteur de plusieurs pièces au théâtre de la Gaîté, des Rapsodies et du Panier aux ordures."

Passe pour être l'auteur de quelques pièces à la Gaîté et ailleurs. Pour les Rapsodies, je crois bien que vous et vos amis ne les avez point oubliées; mais je n'ai rien publié sous le titre de Panier aux ordures. Vous devez le savoir mieux qu'un autre; ne vous aurai-je pas prié de m'ouvrir votre portefeuille, et ne vous aurai-je pas dû mes succès?

Salut à M. Dusaulchoy

Villiers,

Rue Lancry, N° 28

Il y a là une querelle qui durera dit A.C.

Il soupçonne d'ailleurs le lapsus d'être volontaire car sinon Villiers, du moins Armand Gouffé, a publié, auteur et compilateur, sous le titre Le panier aux ordures,  un choix de diverses pièces "très libres" qui a rejoint l'Enfer de la Bibliothèque Nationale où il repose. Le même Gouffé, précise Compagnon, fut collaborateur du Journal des dames et des modes  de Pierre de la Mésangère qui fut une référence sous le Directoire.

Mais voilà qu'à l'instant t=19'08" de l'exposé, un diable de téléphone mobile se met à sonner dans la poche d'A.C. Sursaut, Ouf! Excusez-moi!, prise en main du coupable, contrôle visuel de l'appelant, petits rires dans l'amphi, mise hors circuit de l'intrus, et retour au fil du discours. Quelque connaissance inattentive ou oublieuse des obligations de cours du professeur. Et un mobile inopportunément laissé actif. Amusant et bien véniel.

Les appellations de chiffonnier!, donc, de panier aux ordures!, volaient volontiers et librement dans le milieu querelleur des goguettiers et vaudevillistes, sous le Directoire et le Consulat.

Allons voir un peu plus tard, dit A.C.,  Etienne de Jouy, l'Ermite de la Chaussée d'Antin, précurseur des physiologistes de la Monarchie de Juillet, qui relate sa rencontre en 1824, rue de Richelieu, avec un chiffonnier littérateur, une sorte d'ancêtre de Bouvard et Pécuchet, un nommé André Vergète, dont on note la proximité patronymique avec le second des Ptolémée – dit A.C.; il semble que ce soit plutôt le troisième, le premier étant un des diadoques (général d'Alexandre le Grand, il fut désigné à sa mort Satrape d'Egypte) - Ptolémée Evergète, pharaon de la dynastie ptolémaïque de la fin du troisième siècle avant J.C. (où évergète signifie bienfaiteur, surnom qu'il doit à la largesse de ses dépenses civiques en faveur du peuple; d'où aussi le terme: évergétisme), qui le fait monter dans son galetas et lui découvre son grand œuvre, s'emparant au passage d'ailleurs du nom d'Evergète.

Texte 8.

"Vous voyez, me dit-il en élevant sa lanterne, les œuvres du prince André Evergète." J'ouvris le premier volume, composé comme les autres de feuillets de toutes les dimensions, depuis l'in-4° jusqu'à l'in-18, et je lus sur le titre: Les Guenilles littéraires, ou le Chiffonnier compilateur.

"Vous voyez l'ouvrage de ma vie, continua-t-il, le trésor posthume que je réserve à mes héritiers; c'est le résidu de la nouvelle littérature germanico-anglo-welchico-française. J'ai trouvé l'art d'y fondre ensemble soixante fragments de poèmes épiques, douze cents pages de romans, deux cent quarante scènes de tragédies, de comédies, et de mélodrames; deux mille couplets de chansons, trois cent soixante pages de citations extraites des discours de toutes les tribunes, quatre cents pages d'histoire de mon grand fournisseur, le tout obscurci par des notes formées d'articles de journaux."

Je m'amusai à parcourir cette encyclopédie des sottises, des folies, des platitudes et du mauvais goût de notre siècle, que le Chiffonnier compilateur avait si malignement composée des débris de quelques centaines de volumes qui ont eu leur jour de vogue. André Vergète avait établi je ne sais quel malin désordre entre tous ces fragments: le traité de l'Absolu, du Polonais Wronsky, servait d'Introduction à la Monarchie de M. de M***; une scène de comédie de M. de *** était intercalée dans un acte d'une tragédie du même auteur; on lisait de suite, et sans s'apercevoir du passage des vers à la prose.

Il projette une illustration (une vignette) que je n'ai pas pu isoler. 

En avril 1814, Etienne de Jouy rédige une parodie de testament, lorsqu'il interrompt la chronique qu'il tenait à la Gazette de France au moment de l'arrivée de Louis-Philippe (première Restauration). Voici:

Texte 9.

J'ordonne que tous mes papiers, sans exception, soient remis à mon vieil ami Charles de L***, lequel, après en avoir extrait ce qu'il jugera digne du public ou du portefeuille d'un ami, fera brûler le reste en sa présence. Par ce moyen, je me crois en droit de désavouer d'avance tous les mémoires posthumes, toutes correspondances inédites, anecdotes secrètes, ou toutes autres publications du même genre que les chiffonniers de la littérature jugeraient à propos de faire paraître sous mon nom. Je croirais faire in-(…)

Les chiffonniers de la littérature, ce sont les auteurs d'anas, de correspondances. Et curieusement, dit A.C., Etienne de Jouy reprend là une lettre à lui envoyée deux ans plus tôt, en 1812, par un correspondant, un homme de lettres qui, voyant la mort venir, s'en prenait aux "écumeurs de littérature", disant (et A.C. projette et lit) …

Texte 10

Une autre espèce de spéculateurs contre laquelle je vous prie de me protéger, M. l'Hermite, c'est celle des éditeurs de correspondance. Ces écumeurs de littérature sont nombreux. Tout chiffon griffonné qui tombe sous leur main figure bientôt dans un recueil de lettres inédites. Il me semble pourtant  que plus d'une considération devrait apporter des restrictions à la liberté de ce genre d'industrie, lequel, soit dit entre nous, rappelle un peu celui de quelques honnêtes gens qui, la hotte sur le dos, le crochet en main, vont cherchant fortune de borne en borne. En publiant ce qui (…)

Le topos, dit A.C., est bien constitué. Il ne fait pas de doute que la figure du chiffonnier littéraire, compilateur de correspondance, existe et en retour, valorise la figure du chiffonnier réel. Renvoi à une chanson des années 1820, de Louis Marie Ponty, Le chiffonnier du Parnasse, qui est donnée partout, et qu'on entend sur les places publiques et dans les sociétés chantantes. Projection du premier couplet (et wikipédia aidant, je fournis aussi le dernier).

Texte 11.

Las de végéter dans la classe

Des rimailleurs gagne-denier,

Je viens de grimper au Parnasse

Et m'en suis fait le chiffonnier.

J'ai pris, ce qui n'est pas trop bête,

Pour croc la plume de Panard 

Et le crâne d'un vieux poète

Pour lui servir de Corbillard.

(…)

Des favoris de notre scène

Si je trouve un jour les écrits,

Je veux, content de cette aubaine,

Honorer ces divins esprits.

Quant à ces œuvres trop légères,

Dont nous sommes assassinés,

Je les conserverai, mes frères.

Pour en faire des... torche-nez.

Ce Panard, précise A.C. est l'ancêtre des goguettiers. Wikipédia précise : Charles-François Panard (ou Pannard) est un poète, chansonnier, dramaturge et goguettier français né à Courville-sur-Eure le 2 novembre 1689 et mort d'apoplexie à Paris le 13 juin 1765. On n'en demandait pas tant. Le portrait de lui qui suit est tout à fait sympathique et on note avec amusement que ce bon vivant disposait, pour ses hommages à Bacchus, d'un verre qui pouvait contenir une pleine bouteille de Bordeaux!

A l'appui de sa thèse (extension du domaine littéraire de l'expression chiffonnier du Parnasse), A.C. a trouvé et projette un texte de 1815, portrait d'un jeune homme .

Texte 12.

Et voilà comme on écrit les romans du jour! Un jeune homme a-t-il appris les premiers éléments de sa langue, a-t-il expliqué quelques lignes du De Viris, ou traduit quelques fables de Phèdre, il complète ses études par la lecture des malheureuses productions de nos romanciers à la mode; et bientôt, il éprouve l'impérieux besoin d'illustrer son nom par un ouvrage dans lequel il rassemble tout ce que sa mémoire et son imagination lui fournissent d'incidents bizarres et ridicules; il pille à droite, à gauche tout ce qui paraît propre à grossir son livre; le parsème de sentences, d'axiomes, de maximes qu'il trouve dans les œuvres de nos éternels moralistes, et qu'il intercale, sans s'embarrasser d'examiner si elles cadrent avec le sujet . Son ouvrage terminé, il le colporte jusqu'à ce qu'il ait rencontré un de ces libraires qui ne nourrissent leurs presses que de l'écume de la littérature; qui sont à l'affût des chiffonniers du Parnasse, dont ils vident les hottes dans leurs magasins; et qui, au mépris des lois, des mœurs, du goût, de la raison et de leur honneur, multiplient ces livres dangereux, ces productions éphémères, ces compilations indigestes, ridicules, obscènes, dont les quais et les rues sont inondés, et qui ne trouvent de lecteurs que dans les classes les plus viles de la société

Oui, renchérit A.C., l'équivalence du croc (le chiffonnier) et de la plume (le littérateur) paraît bien établie, comme l'atteste le texte suivant, un Avant-Propos, qu'il produit aussitôt après l'avoir annoncé comme introduisant une élégie ironique (Grande et véritable complainte de la maladie et la mort de la loi de Justice et d'Amour , autrement dite Loi sur la police de la presse)  attribuée à un "chiffonnier-troubadour de la place Maubert", et composée à la suite du rejet, par les députés, en juin 1827, de la loi - bien connue dit-il - datant du mois de mars précédent, qui restreignait la liberté de la presse.

Texte(s) 13.

Le métier de chiffonnier n'est pas incohérent avec la littérature et les arts; et voilà pourquoi je me sers tour à tour, et l'un après l'autre, du petit croc et de la plume.

J'étais revenu avant z'hier du Pou-Volant, au village d'Austerlitz, qu'on appelle maintenant les Deux-Moulins, où qu'on vend du vin à 5 francs, avec Jacques le farceur, mon voisin du carré, quand (…)

L'assimilation chiffonnier-journaliste a quelque chose d'installé dès lors, le journaliste étant celui "de la petite presse", celle qui taquine la grande, comme en atteste, dit AC, un article de 1843 dans le journal satirique Satan dont Pétrus Borel sera en 1844 le directeur, article intitulé Les chiffonniers littéraires . Il projette un fac-similé de la première page, que je n'ai pas retrouvé mais auquel je substitue la première page du premier numéro de ce journal, car le frontispice, qu'A.C. trouve fort beau, est inchangé. Il projette ensuite et lit le début de l'article.

Satan 28 fevrier 1844 Petrus Borel

Les chiffonniers littéraires

Il existe dans Paris des artisans journalistes dont la plume est un crochet et dont le feuilleton est une hotte dans laquelle ils entassent précieusement toutes les ordures qu'on jette des magasins littéraires. Ils vivent de cette profession, lucrative après tout, car ils ont de certains profits; il leur arrive souvent, quand la loque vient à manquer, d'enfouir de bonnes choses au milieu de leurs tombereaux. Avec quelle joie ces corbeaux s'abattent-ils sur la charogne! Comme ils ont horreur de tout ce qui vit ou a l'apparence de la vie! Comme ils savent trouver de leur bec effilé tout ce qui présage la décomposition des œuvres qu'ils fouillent! Comme ils sont joyeux de pouvoir montrer à leur maître la capture de la nuit , et d'étaler les belles et nombreuses saletés qu'ils ont su recueillir dans leur course vagabonde. (…)

A.C. détaille un peu l'histoire du journal, qui deviendra en 1844 le Corsaire-Satan, où Baudelaire publiera ses premiers textes non signés.  Il dit que la tête de turc de la publication était Jules Janin, ancien bohème devenu notable, mais que la "plume" ici visée est Paul-Emile Daurand-Forgues, et il lui semble possible que le billet soit de Petrus Borel lui-même. Forgues, journaliste et critique littéraire, se faisait une spécialité et une gloire d'éreinter tous les auteurs. A.C. le montre, portraituré par Gavarni en 1840, déguisé en diable. Je n'ai pas retrouvé ce portrait. Forgues était ami de Stendhal, émérite traducteur d'ouvrages en anglais et dans le corps de l'article, dit A.C., on dit de lui que quand la borne vient à lui manquer, il entre dans le magasin et pique ce qu'il trouve sur le comptoir. Et l'article compare Forgues, qu'il enfonce, à Théophile Gautier, qui vient de publier le Voyage en Espagne, et qu'il loue. Il projette un fac-similé du manuscrit de Mon cœur mis à nu (Baudelaire) où se lit :

Texte 14.

Beau tableau à faire : La canaille littéraire.

Ne pas oublier un portrait de Forgues, le pirate, l'Écumeur des Lettres.

A.C. a énoncé Fourgues pour Forgues et marque une hésitation. Curieux d'ailleurs que depuis qu'il le cite, il l'ai fait sonner "Fourgues". Là, il se reprend, reconnaît le lapsus itératif et enchaîne. Bizarre. Comme s'il ne connaissait pas si bien que cela le bonhomme … Baudelaire ne lui pardonnait pas d'avoir publié dans le commerce en 1846, sans nommer seulement Poe, une traduction du Double assassinat de la rue Morgue sous le titre Une sanglante énigme, en signant Old Nick. 

Projection d'un extrait d'Armand Marat, dans Le diable à Paris. Le grief de chiffonnage littéraire est fréquent et signifie au même titre qu'écumeur des lettres, un pillage, un plagiat, une vilaine affaire. Marat s'en prend, là, aux journalistes qui traînent dans la salle des pas perdus de la Chambre de députés, en quête de copie.

Texte 15.

- Trop curieux pour le quart d'heure. La presse est une trop grande dame pour qu'on la puisse ainsi traiter par incident. Seulement gardez-vous de confondre avec des hommes d'intelligence, porte-drapeaux publics de telle ou telle opinion, ces espèces d'écumeurs dont vous apercevez dans cette cohue quelque triste échantillon, ramasseurs de cancans, chiffonniers de littérature quotidienne, qui pour quinze francs se chargent de détrousser un homme ou de trousser une question, se servant de leur plume comme d'un crochet avec lequel ils happent telle ou telle industrie, (…)

Automne 1848, à la veille de l'élection présidentielle, une série de caricatures, signées Rigobert, s'en prend aux candidats, mais aussi à Emile de Girardin, directeur de La Presse, présenté comme un saltimbanque, et comme un chiffonnier, proximité notable. A.C. lit les légendes de deux de ces caricatures [non trouvées]. Celle du chiffonnier : Un journaliste très connu cherchant des matériaux pour remplir sa feuille. Sur la borne, l'inscription : Bureau de Rédaction, et sur les papiers jonchés, Calomnie, Rancune, Ordure, Saleté.   Celle du saltimbanque : Ce saltimbanque fort connu se livre tous les jours devant un nombreux public à un exercice dans lequel il excelle et qui consiste à cracher en l'air de façon que ça lui retombe sur le nez. On lit sur les crachats : Calomnie, Rancune. Voilà ce qu'est le journalisme, dans l'esprit du temps.

Francis Wey dans son dictionnaire démocratique, publié fin 1848, introduit une autre catégorie de chiffonniers: les professeurs, qui inondent le marché de leurs éditions classiques et font ainsi barrage à la littérature vivante.

Texte 16.

Grâce à cette intelligente organisation, la librairie privilégiée des morts affame la librairie des vivants; et tandis que les chiffonniers des cimetières de la littérature s'engraissent aux dépens de l'art contemporain, les gens de lettres, s'ils s'abstenaient de la ressource des petits métiers, courraient le risque de mourir de faim.

On voit là l'extension considérable de l'appellation de chiffonnier. Par ailleurs, dit A.C. qui s'étonne presque de n'y avoir jamais pensé et s'enchante que sa recherche chiffonnière l'y ait conduit, cette assimilation de la plume et du crochet est d'autant plus évidente que c'est entre 1820 et 1840, que la plume d'oie est supplantée par la plume métallique, d'abord importée d'Angleterre avant que la compagnie Blanzy-Poure ne s'installe en 1847 à Boulogne-sur-mer et ne répande ses plumes sous la marque Sergent-Major. L'analogie est évidente entre la plume métallique amovible et le croc qui l'est lui aussi, tous deux à remplacer quand l'usure s'installe. Succès immédiat à partir de 1830, mais les écrivains résistent. Baudelaire écrit en 1862 à Flaubert : Avez-vous observé qu'écrire avec une plume de fer, c'est comme si on marchait avec des sabots sur des pierres branlantes. La plume de fer fait trébucher. Flaubert avait un vase sur son bureau qui contenait deux-cents plumes d'oie. Dans un post-scriptum d'une lettre à sa nièce Caroline, rapidement écrite en 1865 dans un café du Boulevard (l'un des Grands, sans doute), il rajoute à son message, irrité (il était irritable!) :  Merde pour les plumes de fer.

Dans les débuts de la Monarchie de Juillet, il va de soi, pour Jules Janin, d'assimiler chiffonnier et écrivain (article sur les petits métiers, dans le Livre des Cent-et-un) les présentant comme faisant commerce, sans distinction, de chiffons, de vieux clous, de poèmes épiques et de vaudevilles. A.C. projette une caricature d'Eugène Sue [non trouvée] en chiffonnier en 1842, au moment où il fait paraître Les mystères de Paris en feuilleton, dans le Journal des débats avec la légende : Un littérateur distingué, en tenue de travail, à la recherche des mystères de Paris. Et Sue est bien représenté en chiffonnier, pantalon garance, hotte sur le dos, bonnet de laine sous le chapeau, mais un crayon à la place du crochet.  

L'ami de jeunesse de Baudelaire, Gustave Levavasseur, semble avoir été particulièrement sensible à ce thème de la chiffonnerie, auteur de divers poèmes sur les bornes, dont certains déjà cités. A.C. projette un sonnet de lui .

Texte 17.

Quand le vieux Diogène et Mathurin Régnier,

La lanterne à la main, cherchèrent par la ville,

Ils ne trouvèrent point, dans notre espèce vile,

Un homme qui fût homme, et digne de régner.

 

Cependant, orgueilleux et jaloux d'enseigner,

Ces chiffonniers humains, à la hotte servile,

Fouillèrent bien des tas de leur pointe incivile,

Sans trouver un chiffon qu'on ne pût dédaigner.

 

Du sommet à la base, et de Londres à la Chine,

La pyramide humaine est gâtée en tout point,

Cherchez un homme, hélas! Vous n'en trouverez point.

 

Et moi, la torche au poing et la hotte à l'échine,

Je cherchais une femme; et quand j'ai regardé,

Je n'ai trouvé que Jeanne et Charlotte Corday.

Suivent encore cinq vers, du même Levavasseur, où affleure ce même thème, projetés dans la foulée.

Texte 18.

La borne, le balcon, la tribune et la chaire

Sont autant de jardins pour la langue en jachère,

Il y pousse des fleurs de toutes les couleurs

Et l'herbe parasite y pousse avec les fleurs;

Dans les maigres terrains on en met des postiches.

En fait, A.C. a extrait ce groupe de cinq vers  d'un très long poème de Gustave Levavasseur qui n'en comporte pas moins de 798 (!) et qui s'intitule Un chapitre d'art poétique-La Rime, poème dédié à son ami Prarond, dont voici les débuts:

Mon ami, je l’avoue humblement, — j’ai pêché,

 J’ai rimé pauvrement. Me suis-je dépêché

Ainsi qu’un prosateur que le bon sens honore


De mettre le mot propre au lieu du mot sonore ?


Me suis-je cru, visant à la grâce, obligé


De paraître inhabile et d’être négligé ?


- Je ne sais, j’ai rimé pauvrement, je l’accorde,


Et demande pardon, sinon miséricorde.

 

Jouet sonore et gai, hochet original,

Aigrette intermittente et cliquetis final,


Clochette monotone à la façon des cloches,


Qui dans les cerveaux creux fait danser des fantoches,


Grelot tombé du sceptre ou du bonnet d’un fou

Qu’un poète naïf se mit jadis au cou,


Rime, j’aime pourtant d’une amour enfantine


Le fredon fredonnant de ta grâce argentine.

(et pour la suite, ici : https://fr.wikisource.org/wiki/Un_Chapitre_d’art_poétique._La_Rime )

C'est Privat d'Anglemont qui souligne les intérêts croisés de ces deux professions d'écrivain et de chiffonnier, évoquant dans un portrait de son Paris anecdote, le chiffonnier bénissant la fécondité toujours croissante des auteurs dramatiques, des romanciers et des écrivains, qui ne se vendent pas et dont les livres donc, partent en chiffons. Les deux métiers se fondent sur la récupération, dit A.C. et n'oublions pas que nous sommes dans la grande époque du plagiat, méthode que n'ont négligé pas même les grands auteurs, Balzac, Stendhal, Chateaubriand, Nerval, Lamartine, Dumas, fripiers d'écrit en a dit Pierre Larousse (mais l'expression était déjà chez Molière, ou Voltaire). Nodier, fripier notoire, dans le premier volume du Livre des Cent-et-un, fournit sous le titre Le bibliomane, un article (assez amusant et qu'on peut lire ici : http://www.bmlisieux.com/archives/biblioma.htm) en forme de notice nécrologique d'un amateur de livres, ou Nodier, non sans ironie et une sorte d'autodérision, lui qui n'hésita jamais à trafiquer avec les livres des autres, s'en prend aux plagiaires et les traite de chiffonniers. A.C. projette les quelques lignes suivantes.

Texte 19.

(…) livres. Et c'est profaner le nom de livres que de le donner à ces guenilles barbouillées de noir, qui n'ont presque pas changé de destinée en quittant la hotte du chiffonnier! Les quais ne sont désormais que la morgue des célébrités contemporaines!

A.C. donne là en fait la fin d'un passage où sont vilipendées les médiocres productions contemporaines, Nodier parlant des ineptes rogatons de cette littérature moderne qui ne sera jamais de la littérature ancienne, et dont la vie s'évapore en vingt-quatre heures, comme celle des mouches du fleuve Hypanis : littérature bien digne en effet de l'encre de charbon et du papier de bouillie que lui livrent à regret quelques typographes honteux, presque aussi sots que leurs livres ! Et c'est profaner le nom de livres que de le donner à ces guenilles barbouillées de noir qui n'ont presque pas changé de destinée en quittant la hotte aux haillons du chiffonnier ! Les quais ne sont désormais que la Morgue des célébrités contemporaines !

Je n'ai pas réellement senti passer l'accusation de plagiat. Mais Compagnon insiste : "Il y a évidemment beaucoup d'autodérision là-dedans car il n'y a nulle part davantage de chiffonnerie littéraire que dans les tableaux de Paris et toutes les physiologies des parisiens de la Monarchie de Juillet, ce pourquoi tous ces littérateurs donnent tant de place aux chiffonniers de métier, leurs frères." Dans la centaine de petites physiologies publiées de 1841 à 1843, aucune n'est consacrée aux chiffonniers, même si les allusions abondent, mais dans la Physiologie des physiologies, ouvrage anonyme (on le trouve ici :

 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8530317f),  il y a tout un chapitre [le chapitre XXV] consacré aux chiffonniers littéraires." Il est fort court. Compagnon en projette un large extrait. Je vais le donner in extenso, avec le passage ajouté entre crochets.

Texte 20.

[Il est une chose merveilleusement curieuse et réjouissante à voir, c'est cet essaim de frelons bourdonnants qui se croisent de toutes parts, volant aux fleurs leurs meilleurs sucs, aux abeilles leur miel le plus pur.

Il me semble voir d'ici la mine d'un de ces hommes qui sont à l'affût de toute bonne chose … à prendre.

Qui guettent de leur coin les mille idées humaines, lumineuses ou riantes qui s'entrechoquent chaque jour dans l'air, comme des oiseaux aux couleurs variées.

Faisant leur profit de tout.

Parasites invisibles qui s'engraissent des miettes du riche.

Imbéciles et ignorants qui se gonflent de l'esprit et de la science d'autrui.]

Il me semble voir cet homme, après s'être inutilement gratté le front et les oreilles, avoir dénaturé et repeint les meilleurs passages de vingt livres, et habillé à sa façon l'esprit de vingt journaux, s'armer de la lanterne de Diogène et aller chercher ses idées sur la place publique comme le cynique Grec cherchait un homme.

Ou comme Asmodée, rôdant dans l'ombre fouiller à chaque coin de rue, du bout de sa béquille, les ordures de la rue ou du ruisseau.

C'est sans doute dans une de ces excursions nocturnes, au seuil de quelque cabaret enfumé, puant le vin et la débauche, que M. Alphonse Esquiros a ramassé ses Vierges folles et M. Philipon sa Physiologie du Floueur.

Chiffonniers littéraires qui remplissent un livre comme une hotte de tout ce qu'ils heurtent dans la boue des carrefours.

Ramassant pêle-mêle les loques fétides du Lupanar et les bouteilles cassées de la taverne.

Le chiffonnage devient ainsi l'emblème même de la littérature réaliste, et on connaît bien, dit A.C. une charge de Louis Goudal dans le Figaro en février 1856 contre le chiffonnier Réalisme, qui visait Champfleury, le même Goudal qui quelques mois plus tôt, après la première publication des Fleurs du mal dans la Revue des deux mondes, avait parlé de poésie de charnier et d'abattoir.

Texte 21.

C'en est fait, l'ombre gagne de proche en proche, la nuit devient chaque jour plus envahissante et plus épaisse, et l'art actuel est à dix mille mètres au-dessous du niveau normal du talent, de la poésie et de l'esprit. – Après avoir décrit son ellipse foudroyante, la comète du romantisme a disparu du firmament poétique, et c'est à peine si nous distinguons encore le bout de sa queue; le chiffonnier Réalisme est à la veille de manquer d'huile pour alimenter sa lanterne; et mieux vaudrait la nuit noire que ces lueurs sottes et bourgeoises que projette autour de nous la chandelle de suif de l'école du Bon Sens (…) Champfleury, c'est en fait le chiffonnier littérature par excellence pour cette période. Dans le journal des Goncourt , on trouve ce mot cité de Désiré Nisard, fameux sorbonnard, professeur, à Champfleury, en 1863: Mais on m'avait dit que vous aviez l'air d'un chiffonnier … je ne trouve pas.

Baudelaire

On connaît bien, dit A.C., en 1859, la caricature par Nadar de Baudelaire – qui trouvait le rapprochement pénible – en Prince des charognes. Il la projette et s'étonne de ses similitudes avec une autre caricature de Nadar de la même époque, dans le Journal amusant  et qui représente cette fois Champfleury en chiffonnier, au coin d'une borne. Je n'ai pas retrouvé cette dernière. Nadar le qualifie de Chiffonnier de Balzac , en faisant, après la caricature, le portrait littérarisé:

Texte 22.

… qu'il était venu pour découvrir la lune. Un nom, le nom du grand Balzac qui venait de mourir, était en grande mode à ce moment, comme il l'est encore aujourd'hui. Chacun se pressait autour de l'œuvre énorme pour avoir sa part d'héritage, et tâchant d'attraper le plus gros lapin, quitte à ne pouvoir le porter et à le laisser tomber en route. Champfleury avait pris la queue; mais voyant bien que la presse était trop forte, et qu'il n'y avait là rien pour lui, il se ravisa, et courut bien vite à la maison à jamais abandonnée du grand mort. Il se mit à ramasser précipitamment toutes les vieilles ferrailles, tous les pots cassés, tous les bouts de cigare délaissés dans les coins, et il fit même rencontre d'une vieille paire de souliers du défunt, qu'il se mit aux pieds incontinent, il se répandit dans la ville, son tablier plein. Les souliers, trop grands ou trop petits, à votre volonté, pour son pied, le faisaient bien trébucher et cogner du nez contre tous les coins, mais comme c'était avec gravité, personne n'y trouvait rien à dire. Au contraire, cet entêtement à trébucher avec une chaussure impossible intéressa quelques âmes, qui virent là une marque de volonté ferme et applaudirent.   

A.C. insiste avec gourmandise sur  le "trébucher et cogner du nez dans tous les coins", y lisant le trébuchement archétypique du chiffonnier et complétant "coin" en "coin des bornes". L'analyse me laisse un peu rêveur, tant il me semble qu'on se cogne peu le nez à la hauteur des bornes et qu'il suffit effectivement pour trébucher d'être mal chaussé.

Il projette la fin du texte :

Texte 23.

Champfleury, avec les chats et les coqs qu'il admirait extatiquement dans le fond des saladiers de campagne, était désormais sacré homme de lettres. Il se mit à toucher à tout et à Jean-Paul, fit semblant de traduire Hoffmann, décrivit en plusieurs volumes tous les accidents qui peuvent arriver à une anche de clarinette, et préconisa Diderot comme s'il avait jamais été reçu dans cette maison-là. De temps en temps il s'absentait pour aller faire des étamages pseudo-littéraires en province, comme cette fois où il se députa à Bayeux pour attraper des puces derrière la procession, puces qu'il revint écraser en grande cérémonie dans le feuilleton de la Presse, car les journaux de haut format avaient fini par ouvrir leurs portes devant la puissance de cette gravité, devant la force de cette persévérance, et on vit alors ce qu'on n'avait jamais vu: la littérature des marchands de peaux de lapin.

Redisant l'importance du rapprochement littérature-chiffonnage, A.C. accélère, saute une page fugacement projetée des Misérables d'Hugo que la capture d'écran permet d'isoler …

L'égout, c'est la conscience de la ville. Tout y converge et s'y confronte. Dans ce lieu livide, il y a des ténèbres, mais il n'y a plus de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme définitive. Le tas d'ordure a cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La naïveté s'est réfugiée là. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en voit le carton, et les ficelles, et le dedans comme le dehors, et il est accentué d'une boue honnête. Le faux nez de Scapin l'avoisine. Toutes les malpropretés de la civilisation, une fois hors service, tombent dans cette fosse de vérité où aboutit l'immense glissement social. Elles s'y engloutissent, mais elles s'y étalent. Ce pêle-mêle est une confession. Là, plus de fausse apparence, aucun plâtrage possible, l'ordure ôte sa chemise, dénudation absolue, déroute des illusions et des mirages, plus rien de ce qui est, faisant la sinistre figure de ce qui finit. Réalité et disparition. Là, un cul de bouteille avoue l'ivrognerie, une anse de panier raconte la domesticité; là, le trognon de pomme qui a eu des opinions littéraires redevient le trognon de pomme; l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat de Caïphe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d'or qui sort du tripot heurte le clou où pend le bout de corde du suicidé, un fœtus livide roule, enveloppé dans des paillettes qui ont dansé le mardi gras  dernier à l'Opéra, une toque qui a jugé les hommes se vautre près d'une pourriture qui a été la jupe de Margoton: c'est plus que de la fraternité, c'est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille. Le dernier voile est arraché. Un égout est un cynique. Il dit tout.

Cette sincérité de l'immondice nous plaît, et repose l'âme. Quand on, a passé son temps à su-(…)

… pour se contenter de quelques vers, pris dans Les Années funestes, où il s'en prend au scribe de Napoléon III,  vers qu'il projette et lit :

Texte 24.

Tel qui naît chiffonnier finit par être scribe:

Il porte sur son dos sa hotte à diatribe;

Il la charge, il l'emplit; c'est vide et c'est complet.

Il rampe, il est si bas, que c'est en haut qu'il plaît.

Quel est son nom? Cherchez. Vous trouverez peut-être.

C'est la moitié d'un cuistre et c'est le quart d'un prêtre.

L'autre quart, c'est une ombre, un doute, un gueux flétri

Qu'eût dédaigné Vidocq, mais qu'estime Pietri.

A.C. date ce poème de la fin des années 1860 (le recueil des Années funestes est donné pour avoir été édité pour la première fois en 1898 mais il rassemble en fait des poèmes dont la publication éparpillée s'est étalée de 1852 à 1870)

Quittant Hugo, A.C. évoque les naturalistes et Zola qui est souvent représenté, à l'époque de l'assommoir, en chiffonnier. Il projette une caricature de H. Demare, dans La Grenouille, du 15 février 1877 – au passage, il est amusant de se nommer Demare et de se retrouver dans la grenouille quand on s'attendrait à l'inverse! Non? Oui? Vous y êtes? Ce n'est pas très bon, comme calembour, mais c'était tentant, avouez!

Zola1

Zola2

Zola3

Ci-contre le dessin de Demare, puis un autre qu'A.C. a projeté ensuite, suivi d'un troisième que je n'ai pas retrouvé.

Caricature ultime de Zola ramassant les papiers de Denis Poulot, auteur du Sublime, ouvrage qui a servi à Zola pour L'assommoir.

Ce sont les derniers soubresauts de la geste du chiffonnier dans le paysage littéraire, dit A.C., du moins au titre de paradigme du littérateur.

Célestin Nanteuil-Affiche

Il projette alors ce qu'il nomme une curiosité, une affiche de Célestin Nanteuil, pour la Revue Anecdotique lancée en avril 1855.  Publiée par Poulet-Malassis, cette revue voulait ressusciter les "Nouvelles à la main" qui avaient cours depuis le XVI° siècle (la pratique en était née à Venise) et traitaient, avant l'invention des journaux, d'événements divers (souvent des affaires de Cour ou politiques). Les "Nouvelles à la main" avaient connu un grand développement aux XVII° et XVIII° siècles. La Revue anecdotique se promettait de renouer avec le genre, en  rapportant sur un ton léger, plaisant,  le meilleur de l'actualité du monde littéraire; et l'affiche montre une jeune et belle chiffonnière, équipée d'ailes comme une déesse de la mythologie, personnifiant, qui sait, Némésis - mais à ce titre  moins la vengeance que la juste distribution, avance A.C. Célestin Nanteuil, nous dit-il, avait l'estime de Baudelaire qui pensa un temps à lui pour le frontispice de la seconde édition des Fleurs du mal. On a donc ici une allégorie agréable du commérage en cette chiffonnière ailée, mais qui reste une rareté, le chiffonnage étant plutôt associé au rapportage, dont la proximité avec reportage - terme né dans ces années-là -  n'est pas sans conséquence sur le succès immédiat de ce néologisme, associé bien sûr à reporter (en attendant Tintin).

Est alors projetée une vue  d'un numéro du journal Scapin, qui s'annonce comme Gazette parisienne et "journal non politique", avec la première image, dit Compagnon, d'un reporter, qui apparaît de fait en chiffonnier, nanti d'une hotte et d'un crochet.

Pour terminer, on voit réapparaître Jules Vallès, qui utilise – dernier exemple de la séance - la métaphore du chiffonnage littéraire, mais pour évoquer ses débuts et la rédaction de l'article de 1861 – intitulé Le réfractaire - qu'il affirme, dans L'insurgé,  marquer ses débuts dans la carrière littéraire. A.C. lit : J'ai jeté de l'encre de tous les côtés. Des passages entiers sont comme des bandeaux de taffetas noir sur l'œil, ou comme des bleus sur le nombril! Je me suis coupé avec les ciseaux, piqué avec les épingles; des gouttelettes de sang ont giclé sur les pages – on dirait les mémoires d'un chiffonnier assassin!

Ceci, dans le texte de Vallès fait suite à une courte mise en contexte : J’ai profité de ce que c’était dimanche et de ce que je n’allais pas au bureau, pour mettre la dernière main à mon ouvrage, et achever de recopier.

Vite, relisons-nous !… Des ciseaux, des épingles ! Il faut retrancher ceci, ajouter cela !

Faute de quoi, on peut se demander, dans le texte projeté, ce que viennent faire les outils blessants évoqués!

Soulignant l'image négative ici affirmée du chiffonnier, qui n'est pas vu, ainsi qu'il le fut un temps,  comme un philosophe,  mais comme un charognard, A.C. retient, trois (courts) chapitres plus loin dans le même texte, quelques lignes supplémentaires : J’ai fait mon style de pièces et de morceaux que l’on dirait ramassés, à coups de crochet, dans des coins malpropres et navrants. On en veut tout de même, de ce style-là ! … Et voilà pourquoi je bouscule de mon triomphe ceux qui, jadis, me giflaient de leurs billets de cent francs et crachaient sur mes sous.

Depuis la commune, Vallès n'a plus aucune sympathie pour le chiffonnier, qu'il n'a pas vu sur les barricades, mais le soir, après les affrontements, fouiller dans les décombres pour y chercher sa fortune. Voilà! dit A.C., l'image du chiffonnier littéraire ou littérateur a fait son temps. Elle a rayonné sur la période 1820-1880, et maintenant, elle s'efface.

Je me demande du coup ce qu'il va vouloir raconter dans les deux heures qui lui restent à assurer, next week.

En attendant, quid de cette leçon du 29/3, que j'achève d'écrire, si l'on peut dire, ce 28/4?

Reconnaître d'abord que je ne suis pas à l'avance. Ensuite, que cette plaisanterie qui consiste à jongler avec la vidéo en ligne pour rester au plus près du "prononcé" comme on dit, et du "projeté", comme on voit, est assez masochiste et prend un temps fou.

Intérêt? Pratiquement aucun, sinon que ça occupe. D'accord, mais ça occupe un peu en vain. Or, j'ai d'autres fers au feu. Donc?

Donc rien. Je tiens à finir ce que j'ai commencé. J'ai comme cela ramé il y a quelques années pour rendre compte, chapitre après chapitre, de ma lecture de l'Ulysse de Joyce. Un pensum qui ne valait pas le volume de sueur qu'il m'a coûté. Mais enfin, qui a été fait, surtout parce qu'il avait été dit qu'il le serait.

Faire ce qu'on a dit qu'on ferait est une discipline assez pénible, mais qui dispense de l'œil hugolien, dans la tombe, en train de vous regarder!

Il faudrait alors, et parfois je m'y attache, ne rien annoncer de ses intentions. On y gagne au moins de pouvoir en changer!

Bon, tout ça, c'est un peu du vent.

La leçon elle-même?

Eh bien, Antoine Compagnon m'a semblé aussi content que d'habitude. Je ne crois pas que la littérature ait considérablement avancé entre le début et la fin de la séance, mais il a parlé, le ton gourmand, en faisant ces gestes ronds et précieux qu'il affectionne, et son public chéri - comme disait Desproges (Public chéri, mon amour!) à l'entame de ses prestations – a bu du petit lait.

Moi j'ai gratté, consciencieux.

Je m'en remets à Cyrano : Et puis, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!

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01 avril 2016

DIABLE, DIABLE ! CHRONOS EN JUIF ERRANT?

Voyons un peu cette Leçon du 15 Mars 2016.

Le cheveu n'a pas raccourci depuis la semaine dernière, la chemise est bleue, la cravate aussi, plus foncée, le costume gris sombre. Le bracelet-montre est resté orange et le cadran rectangulaire. La civilité, l'understatement et l'arrondi sont toujours là pour un court plaidoyer pro domo liminaire. Des réserves sur son cours sont parvenues jusqu'à lui, semble-t-il, qu'il n'évoque qu'à travers une coquetterie – en substance :  Vous n'avez peut-être pas tous la même sympathie que moi pour les chiffonniers et, après y avoir songé, je ne prolongerai pas ce cours l'année prochaine . Il argumente un peu, en défense : il ne s'agit pas d'un parcours seulement ou strictement littéraire, mais d'une approche plus globale, culturelle et politique de cette période charnière que fut l'enchaînement Restauration – Monarchie de Juillet – Second Empire, avec la figure prétexte et centrale du Chiffonnier, figure imprécise, immature en amont, périclitante, en route pour l'obsolescence, après.

THÈME DU JOUR? D'abord, la première image populaire du chiffonnier, celle du diable. Un bon diable, gentil garçon, mais enfin un diable. Et nous voici commençant par Jules Janin et Le livre des Cent-et-un (rappel : Les Cent-et-un était un groupe de 101 écrivains (Jules Janin, Charles Nodier, Béranger, Chateaubriand, A. Karr, Lamartine, etc.) ayant offert chacun un texte au libraire Ladvocat pour cette publication sur la capitale) en 1831, ouvrage d'abord annoncé dans la presse sous le titre Le diable boiteux à Paris, allusion au Diable boiteux de Lesage, cet Asmodée qui transporte sur les toits de Madrid un étudiant qui l'a libéré de sa bouteille et lui fait ainsi découvrir des vies et aventures diverses, maison par maison. L'Asmodée de Lesage devient, chez Janin, voyageant dans le temps, chiffonnier …     

      LesageDiableBoiteux  Le livre des 101

Texte (0): Plus tard il s'est chargé d'une hotte de chiffonnier. Il a cherché les mœurs et les histoires dans tous les égouts de Paris. Naguère il était sur les toits brillants de lumières, nous l'avons vu dans les carrefours un falot à la main; le croc informe avait remplacé l'élégante béquille; autrefois il écrivait ses livres sur le dos de la Fiction, jolie prostituée aux cheveux parfumés, qui lui prêtait sa blanche épaule, accroupie à moitié, et souriant avec intelligence; le voilà qui change de caractère à présent, à présent c'est à lui de s'accroupir, le voilà les deux genoux dans la boue qui écrit ses tablettes sur la borne. Asmodée! Véritable démon! Spirituel fou! Inépuisable critique! Même dans sa hotte il a trouvé des choses charmantes, même sur la borne il a écrit des chefs-d'œuvre! Hélas, c'était encore le bon (…)

Le Jules Janin qui écrit cela, dit A.C., c'est le romancier de La femme guillotinée, ce n'est pas encore le futur notable qui condamnera Felix Pyat pour l'épisode scénique de la couronne dans le tas d'ordure lors de la représentation en situation du Chiffonnier de Paris.

Commentant brièvement la couverture du Livre des Cent-et-un, il éclaire les allusions de Janin, la béquille est celle de l'Asmodée boiteux de Lesage et outre Diogène en bas à gauche de l'illustration d'Henri Monnier, on trouve à droite Louis-Sébastien Mercier rédigeant son Tableau de Paris au coin d'une borne.

Le coin de la borne apparaît là comme la bouche de la vérité et le livre de Mercier rejoint celui de Lesage comme grande référence de cette littérature panoramique (c'est le mot de Walter Benjamin pour les Physiologies) en vogue au milieu du siècle.

La grande ville

Projetant une affiche (1842) de présentation de La grande ville. Nouveau tableau de Paris, ouvrage déjà cité qui regroupe des contributions de Balzac, Dumas … avec des dessins de Gavarni, Daumier …,  A.C. commente la présence de deux diables, l'un en haut à droite, soulevant le rideau de scène, l'autre, en bas à gauche, peintre à son chevalet, en soulignant que c'est ici désormais le diable qui nous ouvre aux curiosités de la ville.

L'identification du diable en cicerone de Paris et du chiffonnier est explicite dans les deux volumes du Diable à Paris, publiés par Hetzel  en 1845-46 pour concurrencer Les Français peints par eux-mêmes paru en 1840. Il s'entoure pour cela des mêmes collaborateurs tant pour les textes que pour les dessins. Lui-même, Hetzel, sous un pseudo (P.J. Stahl), rédige le prologue : Comment il se fit qu'un diable vint à Paris et comment se livre s'ensuivit.

A.C. lit : Satan, qui s'ennuyait, visita un jour l'enfer, et il y rencontra un nombre disproportionné de parisiens et de parisiennes, ce qui l'étonna, et il envoya son diablotin Flammèche, qui était son petit secrétaire, comme ambassadeur à Paris, pour qu'il lui donne chaque semaine des nouvelles de cette ville démoniaque. Flammèche descendit donc sur le Boulevard [des Italiens] déguisé en dandy parisien. Tombé aussitôt amoureux, il cherche des collaborateurs pour rédiger les lettres hebdomadaires à Satan, et chacun mit à sa disposition, ceux-ci leur plume, ceux-là leur crayon.

Diable_à_Paris_fronstispice

Il projette alors le frontispice "très connu mais qu'il faut replacer dans son contexte" de Gavarni, où le diable-émissaire a les attributs (croc, hotte, lanterne) du chiffonnier, et se tient solidement campé sur un plan de Paris, un pied sur chaque rive de la Seine.

Le diable comme guide dans Paris est une idée parallèle à celle du diable chiffonnier qui est un lieu commun depuis une dizaine d'années, soulignée par le titre d'un petit livre de 1823, en clin d'œil à Lesage,  Le petit diable boiteux ou le guide anecdotique des étrangers à Paris.

A.C. projette une vignette de Bertall (Charles Albert d'Arnoux, dit) incluse dans Le Diable à Paris que je n'ai pas retrouvée, représentant Flammèche entouré de ses collaborateurs et scrutant une jonchée de papiers répandus au sol.

Le commentaire traîne. On entend, à propos de la dualité chiffonnier-homme et chiffonnier-meuble: tiroir et miroir, termes qui se vaudraient,  "un peu comme dans le deuxième spleen de Baudelaire":

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.


Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,


De vers, de billets doux, de procès, de romances,


Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,


Cache moins de secrets que mon triste cerveau.


C'est une pyramide, un immense caveau,


Qui contient plus de morts que la fosse commune.


Je suis un cimetière abhorré de la lune,


Où comme des remords se traînent de longs vers


Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.


Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,


Où gît tout un fouillis de modes surannées,


Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,


Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.


Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,


Quand sous les lourds flocons des neigeuses années


L'ennui, fruit de la morne incuriosité,


Prend les proportions de l'immortalité.


Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !


Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,


Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux ;


Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,


Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche


Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

                                                                                 J'ai bien vu le tiroir, je cherche le miroir. Discret miroir des souvenirs, sans doute …  

Nouveau dessin de Bertall, non trouvé, qu' A.C. commente (il s'agit d'une table des matières où la hotte de Flammèche déverse des papiers sur lesquels sont écrits les noms de tous les collaborateurs du livre …)

Affiche Flammèche

Projection, derechef, de l'affiche annonçant la publication du livre, en souscription … ce n'est que la reprise du frontispice de Gavarni déjà reproduit ci-dessus.

 Nouveau dessin, non trouvé, de Gavarni.

Puis, dessin de Jean Gigoux dans la revue américaine The New World, une revue de New-York. Dessin trouvé à cette adresse (on peut s'y rendre)Il est sous-titré : An old chiffonnee, drawn in Paris, by M. Gigoux"Chiffonnee" amuse A.C.

Projection d'un dessin de Charlet, représentant un invalide, assis, regardant deux enfants qui jouent à ses pieds avec son bicorne (c'est un ancien militaire) et sa béquille. Et devant ce tableau, vous comprenez, nous dit A.C., pourquoi Baudelaire n'aimait pas beaucoup Charlet. Je comprends … plus ou moins. Et je n'ai pas trouvé le tableau.

De là, A.C. reprend l'épisode du chiffonnier dans Balzac (Une double famille) qu'il avait présenté dans le leçon du 9 février. Il ne s'était pas, sauf erreur, alors, tellement étendu. Il raconte davantage, aujourd'hui : Dans cet épisode, dit-il, le héros se servait du chiffonnier comme instrument d'un plan diabolique, pour se venger du monde. Il avait souffert de sa vie doublement adultère et il allait demander à ce chiffonnier à qui il allait donner un billet de mille francs, avec ce billet de mille francs, de faire le mal, "… te disputer, battre ta femme, crever les yeux de tes amis , etc.", et il lui disait, "ne change rien à ce programme ou le diable saurait, tôt ou tard, se venger de toi", puis il s'éloignait en disant, "Voilà mon compte soldé avec l'enfer". Il y a donc, estime A.C., un rapport très proche du chiffonnier et du diable, boiteux ou pas,  et ils sont étroitement associés dans l'imagination littéraire, non seulement avec un intention ironique (Le diable à Paris, édité par Hetzel) ou perverse, comme ici, mais même, dans d'autres textes, avec une intention beaucoup plus grave, comme dans un très beau passage, dit-il, d'Hugo en 1842 (dans Le Rhin, Lettres à un ami) , où ce dernier a découvert un chiffonnier dans une allégorie médiévale de Satan le jour du jugement dernier , en visitant la cathédrale de Fribourg, en Suisse .

Texte (1) projeté et lu : Or, en ce temps-là même, il était arrivé au diable une aventure désagréable et singulière. Le diable a coutume d'emporter les âmes qui sont à lui dans une hotte, ainsi que cela peut se voir sur le portail de la cathédrale de Fribourg en Suisse, où il est figuré avec une tête de porc sur les épaules, un croc à la main et une hotte de chiffonnier sur le dos; car le démon trouve et ramasse les âmes des méchants dans les tas d'ordures que le genre humain dépose au coin de toutes les grandes vérités terrestres ou divines. Le diable n'avait pas l'habitude de fermer sa hotte, ce qui fait que beaucoup d'âmes s'échappaient, grâce à la céleste malice des anges. Le diable s'en aperçut et mit à sa hotte un bon couvercle orné d'un bon cadenas. Mais les âmes, qui sont fort sub- (…)  

Jugement dernier - Cathédrale Fribourg

On ne connaît pas, dit Compagnon, la source de ce récit d'Hugo. Il commente un peu la sculpture …  et en incidente, signale qu'il ne s'attendait pas en préparant ce cours "à être à ce point réconcilié avec Hugo" (j'ignorais leur mésentente) mais qu'il lui faut prendre acte de ce que ce dernier est bien le grand chiffonnier de la période: "c'est lui qui explore le plus systématiquement toutes les virtualités de ce système du chiffonnage avec des métaphores et des allégories qui n'en finissent pas". 

A propos de la tête de cochon du diable de la sculpture, A.C.  souligne que chaque fois qu'un chiffonnier est symbolisé par un animal, c'est le cochon, sans doute parce qu'ils ont en commun le traitement des ordures. Le cochon est le grand chiffonnier de la nature. Il utilise, au passage, l'expression latine res derelictæ, qui désigne "les biens laissés de côté par leur propriétaire, lequel a ainsi abandonné tout droit dessus". Il s'agit, pour revenir au français, de biens en déréliction.

Puis, à propos des chiffonniers représentés en cochons, A.C. rebondit jusqu'à Charles Cochon de Lapparent, membre éminent du Comité des Recherches de la révolution française – comité souvent associé à la chiffonnerie, créé pour enquêter sur d'éventuels complots contre-révolutionnaires – Charles Cochon que son patronyme prédestinait plus que tout autre à des caricatures de ce type!  A.C. exhibe un portrait et deux desins.

Cochon_Lapparent_CharlesCochon de Lapparent 2Cochon de Lapparent 3

Dans le second, on peut voir, dit-il, Cochon de Lapparent  "piétinant la constitution de l'an III et tentant de déterrer les symboles de la royauté au pied d'un arbre de la liberté". Cochon de Lapparent qui est, il insiste, le chiffonnier par excellence de la Révolution française, ajoutant : " Il est vrai que la révolution française a fait grand usage de l'imagerie du cochon puisque c'est comme cela que Louis XVI est représenté à partir du moment de la fuite à Varennes". Et c'est ce dernier qui est l'objet de la première des deux caricatures précédentes. Sur l'origine des représentations de Louis XVI en cochon, A.C. évoque en passant la rumeur, basée sur un récit de Camille Desmoulins, qui veut que le roi ait dû son arrestation à Varennes au retard pris en faisant étape à Sainte-Menehould et trop longue table pour y manger du pied de porc, spécialité locale (quelques rires dans l'amphi). Il projette une autre caricature porcine post-arrestation : La famille des cochons ramenée dans l'étable.

                      Pieds_de_porc_panesVarennes, le retour

A été évoqué aussi en passant, et m'a-t-il semblé, arrivant comme un cheveu sur la soupe, le conte d'Hugo écrit lors de ce séjour rhénan où il a visité Fribourg:  Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour. Texte intégral sur Gallica. On peut s'y rendre. 

Grandville1

Grandville2

Tant qu'à faire dans le dessin, A.C. nous avoue s'être dit qu'il lui manquait Grandville et, comme qui cherche trouve, il a trouvé dans Les Métamorphoses du jour une illustration de 1828 chiffonnière à son goût, où, dans le dos des personnages principaux, représentants des petits métiers parisiens, qui se disputent, officie un chiffonnier à tête de cochon, avec son vieux pantalon garance, son bonnet de coton et sa hotte numérotée .

Revenant à Hugo, A.C. souligne que, quand il identifie le diable du portail de Fribourg à un chiffonnier, il est dans la logique du siècle et retrouve un cliché contemporain. Il évoque un mot de Hugo dont je n'ai pas retrouvé la trace, disant de Dupin aîné (André Dupin, dit), personnage important du siècle, avocat, procureur général près la Cour de cassation, président de la Chambre des députés puis de l'Assemblée nationale, sénateur d'Empire, talentueux et carriériste, qu'un chiffonnier n'aurait pas ramassé son âme au coin d'une borne.

EN PARTIE II DU JOUR, A.C., après ces éléments d'exposé diabolique, annonce souhaiter maintenant analyser le rapport du chiffonnier - avec sa hotte et son crochet - au temps, sa dimension d'allégorie de Chronos, personnage des traditions orphiques - à ne pas confondre avec Cronos, roi des Titans, dévoreur d'enfants  et père de Zeus.Chronos_by_Santo_Saccomanno_1876,_Cimitero_monumentale_di_Staglieno Cronos

Edmond Texier en 1852, veut ainsi ajouter un nouveau tableau de Paris, tant tout passe et se transforme.

Texte (2) projeté et lu : Oui, tout a été exploité, et cependant, tout reste encore à dire: à Paris tout change, tout se transforme, tout passe, tout disparaît pour reparaître. Le mythe de Protée peut seul donner une définition complète de cette ville fabuleuse comme la mythologie et variable comme l'atmosphère; et, à ce propos, j'ai oublié de vous signaler le côté grotesque et bouffon de la grande ville, l'empire des calembredaines, des bons mots, des réflexions saugrenues, des charges d'artistes. Depuis ce vieux rire aimé de Rabelais, si prodigieusement farci de science, de philosophie, si merveilleusement psalmodié, saccadé, prolongé jusqu'au dernier numéro du Tintamare, qui pourrait compter les charges aristophanesques, les stupéfiantes bêtises, les figurations miraculeuses et grotesques qui pleuvent dru comme grêle, et dont l'ensemble forme la caricature la plus vieille, la plus nouvelle, la plus vraie et la plus ressemblante de Paris et de ce génie français qui n'a peut-être de bien original que ce don de l'hilarité quand même, du rire fou et déboutonné au milieu des malheurs, et qui se fait du mal à soi-même pour avoir l'occasion de faire du sarcasme aux dépens des autres et à ses dépens?

Que nous restait-il donc à faire, à nous descendus dans l'arène après cent mille passés et avant cent mille à venir? Le temps a fait la place libre, et cependant nous avons pu encore glaner là où a passé l'impitoyable faucheur, le grand chiffonnier qui entasse tant de choses dans sa hotte immortelle. Avons-nous essayé de joindre notre voix à ce concert de voix, de (…)

La faux de la mort, la faux de Chronos, comme grand sept. Analogie profonde dit A.C. Et retour à Felix Pyat, décrivant sa vie …

Texte (3) projeté et lu : Enfant de Paris, je suis né je ne sais où, je ne sais quand, abandonné, comme l'orphelin que vous avez trouvé … Ma mère, l'inconnue, m'a jeté comme lui, comme tant d'autres, au malheur ou au crime … au hasard, va comme je te pousse! … Je suis de cette race de meurt-de-faim, qui ont la vie si dure et qui viennent quand même, comment? … pourquoi? … n'importe! … un champignon, du fumier de Paris, un trognon de la capitale, un des rebuts de la vieille ville, que le temps, ce maître chiffonnier, ramasse dans sa grande hotte … quand il les voit . – Depuis soixante ans, je traîne ainsi, le crochet en main, dans les rues de Paris, que je n'ai jamais quitté, où j'ai toujours vécu, où je ne suis pas mort plutôt, car, on ne peut pas appeler ça vivre, en vérité. Croiriez-vous, mam'zelle Marie, que je n'ai jamais vu la campagne, la verdure, qu'au carreau de la halle, au marché des Innocents! … Je ne sais pas pourquoi je pense à tout cela à cette heure … Ah! C'est pour vous dire que je n'ai jamais connu que les passants et les pavés …

Le chiffonnier, c'est aussi celui qui ne peut pas mourir, thème baudelairien, et qui ramasse tout, qui entasse tout, un peu comme ce gros meuble à tiroirs du deuxième spleen, variations sur le chiffonnier sentimental. Allégorie du chiffonnier comme personnification de la roue de la Fortune, également, que toujours l'on descend et que l'on remonte rarement, sauf à penser aux Cent jours, mais c'est pour retomber plus bas. Cette roue de la Fortune, c'est aussi, la roue d'Ixion qu'Hermès, suivant les ordres de Zeus que ledit Ixion avait courroucé en cherchant à séduire Hera, attacha avec des serpents à une roue enflammée et ailée, pourvue de quatre rayons et qui tourne éternellement dans les airs. Et Compagnon relit dans ses notes un passage du mauvais chiffonnier, dans Le chiffonnier de Paris, disant, lorsque sa double vie est découverte : Ma vie n'est plus qu'un long crime que je recommence toujours et contre tous, c'est la roue éternelle d'Ixion. Une fois engrené dans cet horrible rouage, il faut y passer corps et âme tout entier.

Bien sûr dit A.C., nous avons déjà évoqué cela, cette proximité du chiffonnier et des aléas de la fortune, qui en fait une allégorie moderne de sa roue, à propos du trône de même nature que  la borne, à propos de la couronne dans la hotte de Frédérick Lemaitre, renvoyant au Capitole si proche de  la roche tarpéienne, et relisant Chateaubriand, dans l'introduction aux Cent-jours (j'en cite un peu plus, car le passage excède le chiffonnier): Je vous fais voir l'envers des événements que l'histoire ne montre pas; l'histoire n'étale que l'endroit. Les Mémoires ont l'avantage de présenter l'un et l'autre côté du tissu : sous ce rapport, ils peignent mieux l'humanité complète en exposant, comme les tragédies de Shakespeare, les scènes basses et hautes. Il y a partout une chaumière auprès d'un palais, un homme qui pleure auprès d'un homme qui rit, un chiffonnier qui porte sa hotte auprès d'un roi qui perd son trône: que faisait à l'esclave présent à la bataille d'Arbelles la chute de Darius?

Berthaud, continue Compagnon, qui projette quelques lignes, va un peu plus loin dans cette analyse en 1840, à la fin de son article  (in Les français peints par eux-mêmes).

Texte (4) montré et lu : Ô prolétaires! O députés! O pairs de France! Voici bien longtemps que la guerre existe entre vous, enfants de la terre! Avez-vous peur qu'il y ait trop de joie et de félicité dans le monde, vous qui abandonnez, quand vous ne les bannissez pas, les hommes malades au lieu de chercher à les guérir. Croyez-moi, messeigneurs, prenez une autre voie. Plutôt que d'aiguiser vos dents les uns contre les autres, aimez-vous en frères, les grands et les petits, et pensez quelquefois à cette pâle chiffonnière qui, elle aussi, se plaît dans la pourriture humaine, aime la fange dans les haillons et les manteaux d'or, boit les ulcères à pleine bouche et sans cracher; terrible porte-hotte qui vous ramassera tous, et qu'on appelle LA MORT!

ENFIN, EN PARTIE III DU JOUR ….. Le chiffonnier, reprend A.C., est instrument, au bout du compte, exécuteur du jugement dernier, de la malédiction éternelle. Mais, s'il est l'instrument du jugement, il est aussi, habituel retournement, troisième dimension de la leçon en cours, la victime. Et l'on aborde cette accointance permanente, dit A.C., du compagnon de la hotte avec le juif errant. Ce mythe a constitué une partie vivante et dynamique de l'imaginaire chrétien en Occident. Il a longtemps marqué de façon essentielle le regard des chrétiens sur les communautés juives européennes, sur leur histoire et sur leur condition d'exilés, prétendant légitimer la précarité de la condition juive. La légende veut que le Juif errant soit un homme maudit de Dieu pour avoir refusé au Christ, sur son chemin de Croix, l'autorisation de se reposer sur le banc devant sa maison, lui disant: Marche! Marche! Et ce témoin de la Passion sera pour cela même condamné à vivre sans repos et à marcher sans fin, jusqu'au jour du jugement dernier. Figure douloureuse, figure inquiétante, errant à travers le monde et les siècles, celui que l'on appela Cartaphilus, Ahasverus ou Isaac Laquedem incarne par sa course l'écoulement inexorable et sans fin du sablier.

Il est intéressant de voir, dit A.C., que dans son premier texte sur le chiffonnier, partie de son Tableau de Paris, Louis Sébastien Mercier est dès le départ sensible à cette affinité de la chiffonnerie et de la judéité. Le chapitre sur le chiffonnier vient juste après celui sur le Pont-Neuf et les commerces juifs misérables alentour, ateliers de tissus qu'on appelle en yiddish, précise-t-il, des shmatès (terme désignant en fait le chiffon) et la transition se fait, chez Mercier, d'elle-même.

Texte (5) projeté et souligné, lu : (…) Ce peuple juif est riche; il défile du matin au soir des morceaux d'étoffe et de coton. Ils font de l'argent de ce qui paraîtrait à d'autres yeux , ne devoir remplir que la hotte du Chiffonnier.

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LE CHIFFONNIER

Je l'ai prononcé ce mot ignoble! Me le pardonnera-t-on? Le voyez-vous cet homme qui, à l'aide de son croc, ramasse ce qu'il trouve dans la fange, et le jette dans sa hotte. Ne détournez point la tête; (…)

Et ce renvoi du chiffonnier au juif, et au juif errant, A.C. va en chercher une nouvelle trace dans un texte écossais qu'il lit avec son épouvantable - et ce, je finis par le croire, volontairement - accent français.

Texte (6) projeté et lu (revue d'Edimbourg – 1860): In Brittany – the part with wich we are best acquainted – the rag-merchant occupies a distinguished and almost poetic position, especially in the description of Emile Souvestre and others writers. He is a kind of cross between a Wandering Jew and a gipsy; but he leaves his family in some mountain-den while he wanders about in search of his peculiar objects. He goes from farm to farm, from cabin to cot, always preceded by his melancholy cry of pillawer, uttered loudly enough to startle the women in their innermost rooms. Not a thatched roof half- (...)

Transcription : En Bretagne – la région qui nous est la plus familière – le chiffonnier occupe une position éminente et quasi poétique, surtout à travers les tableaux d'Emile Souvestre (1806-1854, avocat, journaliste, écrivain breton et féru de Bretagne, par ailleurs grand-oncle de Pierre Souvestre, l'auteur de Fantomas) et de quelques autres. Il apparaît comme une sorte de croisement entre un Juif errant et un bohémien; mais sans sa famille, laissée à l'abri dans quelque tanière rocheuse tandis qu'il chemine en quête de ses si spécifiques récoltes. Il va de ferme en ferme, de masure en bicoque, toujours précédé de ce cri annonciateur aux tons mélancoliques de "pilllawer" (le terme est de Souvestre, mais il semble que le breton utilise plutôt "pilhaouer", qui signifie "colporteur", ou "chiffonnier"), dont les sonorités puissantes vont fouailler les femmes au plus profond des maisonnées. Pas un seul toit de chaume à demi – (…)

A.C. éprouve ici le besoin de préciser ou repréciser qu'il ne faut pas confondre le chiffonnier, qui œuvre dans le chiffon, et le fripier, qui vend des habits, renvoyant encore au mime Debureau, incarné par Jean-Louis Barrault et au marchand d'habits (donc fripier) de la pantomime des Enfants du paradis, où cohabitent et se superposent les deux métiers, qu'avec la disparition des chiffonniers, le XX° siècle confond, ajoutant que par exemple, les Chiffonniers d'Emmaüs n'ont rien à voir avec le chiffonnier du XIX° siècle … avant de se relancer sur Henry Mayhew et les rues de Londres et de reprendre un paragraphe de son cours du 9/2 dernier , en rajoutant à la catégorisation alors citée de Mayhew, le street-jew, qui était le marchand d'habits.

A ce propos, le soin qu'il prend à prononcer Mayhew à l'anglaise est assez étonnant comparé au massacre de ses précédentes élocutions anglophones. Paradoxe. Il revient aux Enfants du paradis, avec comme un plaisir gourmand, pour nous rappeler que Lacenaire y dit à Jéricho : Marchand d'habits, marchand d'amis, façon de le traiter de mouchard. Jéricho étant "bien sûr" juif par surcroît, porteur d'un sobriquet quand son vrai nom est Josué. J'ajouterai ici qu'on trouve, dans un billet enthousiaste consacré au film sur le net (http://djayesse.over-blog.com/2016/01/les-enfants-du-paradis-marcel-carne-1945.html), ces précisions: Jericho, c’est le mal-aimé. Le solitaire. Le Juif errant. Il est répugnant, avare, veule et indiscret. A l’origine, c’est Le Vigan qui devait l’interpréter, mais la Libération arrivant, il s’enfuit ( à Sigmaringen, en compagnie de Louis-Ferdinand Céline) et est remplacé par Pierre Renoir. On y a certainement perdu. Alors que Garance attire l’amour de tous, Jericho attire la haine générale. Il est méprisé de tous (…). A.C. ne dit pas autre chose, mais montre deux photos, de Pierre Renoir et de Robert Le Vigan.

Pierre Renoir              Robert Le Vigan

Les chiffonniers, dans l'imagination du XIX° siècle, reprend Compagnon, descendent donc comme les colporteurs, du Juif errant, de Ahasvérus, le héros romantique mis à la mode par Edgar Quinet dans son poème en prose de 1833 paru sous ce titre, au début de la monarchie de Juillet (une étude universitaire autour de l'œuvre est ici)

Texte (7) de Quinet, projeté et lu : [Ahasvérus vient de dire au Christ : Devin, sors de mon ombre. Ton chemin est devant toi. Marche, marche.]

Le Christ:

Pourquoi l'as-tu dit? Ahasvérus. C'est toi qui marcheras jusqu'au jugement dernier, pendant plus de mille ans. Va prendre tes sandales et tes habits de voyage; partout où tu passeras, on t'appellera: LE JUIF ERRANT. C'est toi qui ne trouveras ni siège pour t'asseoir, ni source de montagne pour t'y désaltérer. A ma place, tu porteras le fardeau que je vais quitter sur la croix. Pour ta soif, tu boiras ce que j'aurai laissé au fond de mon calice. D'autres prendront ma tunique; toi, tu hériteras de mon éternelle douleur. L'hysope germera dans ton bâton de voyage, l'absinthe croîtra dans ton outre; le désespoir te serrera les reins dans ta ceinture de cuir. Tu seras l'homme qui ne meurt jamais. Ton âge sera (…)

 

Hysope

Pour information, ci-contre (source wikipédia) : L’hysope, hysope officinale ou hyssope est un arbrisseau vivace de la famille des Lamiacées, originaire des environnements de type garrigue dans les régions méditerranéennes. 

Le personnage, dit A.C. est récupéré par Eugène Sue (Le juif errant) puis Alexandre Dumas (Isaac Laquedem – roman inachevé). Il évoque Nicolas Brazier, en 1834, dans l'une des premières physiologies du chiffonnier, parlant de celui-ci comme du Juif errant de la société  qui, avant l'homme dans la foule d'Edgar Poe et de Baudelaire, marche toujours, toujours, sans jamais arriver. Et dans Le chiffonnier de Paris, de Felix Pyat, le mauvais chiffonnier, lorsque son forfait est découvert, s'écrie: Allons, marche, Juif errant du crime. Personnage central, donc, du XIX° siècle, au point que symptomatiquement, dans L'histoire de l'imagerie populaire de Champfleury, en 1869, il y a une bonne centaine de pages sur l'imagerie du Juif errant.

Ici, dit Compagnon, on ne peut éviter un personnage très important du siècle, sorte de croisement du juif errant et du chiffonnier, une sorte d'alter ego de Liard, une sorte de double, jamais bien loin de lui. Il s'agit de Chodruc-Duclos qui a hanté des années durant, sous la restauration et la monarchie de Juillet, les colonnes du Palais-Royal …  que lui-même traverse, nous confie-t-il, pour venir de chez lui faire son cours au Collège de France, espérant chaque fois y croiser le bonhomme, et chaque fois en vain.

Prenant les devants, car il avait été cité dans la leçon du 2/2/2016, en rendant compte de celle-ci, j'ai déjà indiqué une référence très complète et passionnante sur le personnage, et j'y renvoie : http://www.paris-pittoresque.com/perso/5.htm .

On y trouve, et au-delà, les éléments fournis par A.C. Celui-ci, pendant ce temps, projette diverses représentations de ce clochard mythique, qui fut dans ses débuts, un dandy.

Chodruc 1Chodruc 2Chodruc 3      etc.

Mais il ajoute à ma cueillette antérieure, des vers à Chodruc consacrés, cités par Charles Yriarte, journaliste du milieu du siècle, dans ses Célébrités parisiennes, et tirés d'un long poème d'Auguste Mery, publié dans le journal Némésis.

Sauf erreur, Auguste Mery était double et sous sa présentation contractée, A.C. désigne Auguste Marseille Barthélémy et Joseph Méry, inséparables compagnons qui  menèrent une collaboration de plume si étroite qu'on ne peut pas distinguer leurs personnalités respectives dans leur travail commun (source: net).

Texte (8) projeté et lu :

Sur cette obscure plèbe errante dans l'enclos

Autant plane et surgit l'héroïque Duclos:

Dans cet étroit royaume où le destin les parque,

Les terrestres damnés l'ont élu pour monarque;

C'est l'archange déchu, le Satan bordelais,

Le Juif-Errant chrétien, le Melmoth du palais;

Jamais l'ermite Paul, le virginal Macaire,

Marabout, Talapoin, Fakir, Santon du Caire,

Brame, Guèbre, Parsis adorateur du feu,

N'accomplit sur la Terre un plus terrible vœu:

Depuis sept ans entiers, de colonne en colonne,

Comme un soleil éteint ce spectre tourbillonne;

Depuis le dernier soir que l'acier le rasa,

Il a vu trois Véfour et quatre Corazza;

Sous ses orteils, chaussés d'éternelles sandales,

Il a du long portique usé toutes les dalles;

Être mystérieux qui, d'un coup d'œil glaçant,

Déconcerte le rire aux lèvres du passant;

Sur tant d'infortunés, infortune célèbre!

                                                                                  Je trouve personnellement ça fort rigolo et réussi! A.C. ne commente pas les références, amusantes ou énigmatiques. Melmoth, l'homme errant ayant passé un contrat avec Satan, dans le roman gothique anglais de Charles Robert Maturin et dont Balzac a même fait une nouvelle (Melmoth réconcilié – 1835). Pour Macaire, même virginal, il y en a trop, tous saints, pour que je sache trancher ou alors (?) Macaire le Grand, moine égyptien du IV° siècle à la sainteté si précoce et dont la Légende Dorée rapporte qu'ayant tué une puce qui l'avait piqué, il demeura nu dans le désert durant six mois pour expier de s'être ainsi vengé du mal qu'elle lui avait fait. Par sa proximité avec Marabout et Fakir, Talapoin désigne sans doute un moine  de Thaïlande ou de Birmanie (Hugo y fait référence dans Les Misérables, parlant de  ces pays où les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers, les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au fourmillement vermineux ) – car le terme s'applique aussi à un petit singe de la famille des cercopithèques (!). Pour Santon, je m'en remets à Hugo ci-dessus pour l'assimiler comme prédicateur égyptien ou peu s'en faut. Guèbre? Le terme guèbre serait le nom donné à ceux des adeptes de la doctrine religieuse créée par Zoroastre, prophète de Perse, qui s'adonnaientà des sacrifices rituels d'animaux pour honorer le dieu Ahura Mazda. Les Parsis sont une autre communauté zoroastrienne, adorateurs effectivement du feu.  Plus loin, Véfour et Corazza sont clairement des allusions à ces deux grands noms parisiens qui officaient au Palais Royal dans le café et la restauration depuis les années 1780. Le dénombrement fait peut-être référence à des changements de propriétaire ou de style (?) … ou n'aide qu'à la versification .

Pendant ce temps, A.C. parle d'Hugo parlant de Duclos.

Texte (9) projeté et lu:

Paris combine dans un type inouï, qui a vécu et que nous avons coudoyé, la nudité grecque, l'ulcère hébraïque et le quolibet gascon. Il mêle Diogène, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux numéros du Constitutionnel et fait Chodruc Duclos.

Personnage important, emblématique, redit Compagnon, adhérant à cette vision "en 3D" de Hugo qui porte sur la philosophe antique, la référence biblique et le "type" moqué et ridicule apparu dans le  théâtre de la fin du XVI° siècle. Chodruc Duclos important pour Hugo, souligne A.C., souvent par lui cité et en particulier – à son étonnement – dans l'introduction au Paris-guide de l'exposition de 1867, où il le traite de chiffonnier des Siècles, qui fouille au coin d'une des bornes de Paris les plus tragiques (celle sur laquelle l'assassin d'Henri IV est monté pour pouvoir accéder au carrosse et frapper le roi).

Texte (10) projeté et lu :

Le sous-sol de Paris est un receleur; il cache l'histoire. Si les ruisseaux des rues entraient en aveu, que de choses ils diraient! Faites fouiller le tas d'ordure des siècles par le chiffonnier Chodruc-Duclos au coin de la borne de Ravaillac! Si trouble et si épaisse que soit l'histoire, elle a des transparences, regardez-y. Tout ce qui est mort comme fait est vivant comme enseignement. Et surtout ne triez pas. Contemplez au hasard.

Du chiffonnier symbolisant Chronos, A.C. déduit que la hotte est une métaphore du temps comme totalité, comme sommation des siècles, figurant l'espérance de la fin et l'attente éternelle. Comme le juif errant, le chiffonnier marche sans répit parce qu'il est condamné à vivre à perpétuité, à marcher à jamais sous son fardeau et cela renvoie, dit A.C., au fantasme mélancolique de l'impossible mort, analysé dans les Fleurs du mal par Jean Starobinski (qui parle d'immortalité mélancolique) ou par John E. Jackson ( Professeur de littérature française à l'université de Berne).

A.C. souhaite prendre encore deux exemples.

Le premier chez Hugo, dans un poème de 1859, Jour de fête aux environs de Paris, qu'on trouve dans les Chansons des rues et des bois.

Texte (11) projeté et lu:

Le buveur chancelle à la table

Qui boîte fraternellement.

L'ivrogne se sent véritable;

Il oublie, ô clair firmament,

Tout, la ligne droite, la gêne,

La loi, le gendarme, l'effroi,

L'ordre; et l'échalas de Suresnes

Raille le poteau de l'octroi.

La charrette roule et cahote;

Paris élève au loin sa voix,

Noir chiffonnier qui dans sa hotte

Porte le sombre tas des rois.

                                                          Je trouve personnellement le cinquième vers ici cité "mal foutu", le rythme accroche, il suffisait pourtant d'une inversion : La ligne droite, tout, la gêne, et la musique coulait mieux pour cet octosyllabe tel quel un peu boiteux. Passons. A.C. voit là une sorte de Vin des chiffonniers de Hugo, souligne l'allusion à la boiterie, évoque donc le Diable boiteux, dit qu'il s'agit d'un jour de fête, un dimanche ou un jour férié, et devant cet ivrogne rimé de ce peut-être dimanche, repense au dessin de Charlet et à sa légende , Et pourtant, voilà comme je serai dimanche.  Pour l'échalas, il s'agit, dit-il, d'un mauvais vin, on disait le jus d'échalas, par référence aux bouts de bois qui servaient à supporter les ceps de vignes, et qui, s'ils raillent le poteau de l'octroi, c'est que pour boire ce vin moins cher qu'ils désignent, il faut aller "au-delà des barrières" (dudit octroi).

A.C. avoue aimer beaucoup le dernier quatrain, où le Noir chiffonnier peut être noir de crasse, mais aussi noir comme on le dit d'un homme ivre, où le tas évoque le nombre mais aussi les tas d'ordure, où c'est Paris qui est devenu un chiffonnier et qui a moissonné tant de rois, et il rappelle qu'au portail de la cathédrale de Fribourg, derrière le diable-chiffonnier à tête de porc portant sa hotte étaient encordées des femmes, mais aussi un roi portant sa couronne …

S'ajoute à ceci une notation de Hugo que l'on trouve dans des fragments pour la Légende des siècles où il associe la guillotine à l'ancien régime: Guillotine, le chiffonnier à la hotte fleur-de-lysée, image assez extraordinaire, dit A.C., qui associe le bourreau de l'ancien régime et celui de la Terreur et qui assimile la guillotine à son chiffonnier de Paris, celui qui dans sa hotte porte le sombre tas des rois. La hotte fleur-de-lysée, c'est le panier où tombe la tête décapitée du monarque.

Second exemple, pour finir, pris chez Baudelaire et qui date de 1853, et figure dans Confession, poème des Fleurs du mal.

Texte (12) projeté et lu :

Et le long des maisons, sous les portes cochères,

Des chats passaient furtivement,

L'oreille au guet, - ou bien, comme des ombres chères,

Nous accompagnaient lentement.

Pauvre ange elle chantait votre note criarde,

"Que rien ici-bas n'est certain,

Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,

Se trahit l'égoïsme humain;

Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte,

- Que tout craque, amour et beauté,

Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte

Pour les rendre à l'éternité!"

POUR NE PAS S'EN PRIVER ... je donne le exte intégral  du poème :

Une fois, une seule, aimable et douce femme,

A mon bras votre bras poli


S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme


Ce souvenir n'est point pâli) ;


 

Il était tard ; ainsi qu'une médaille neuve


La pleine lune s'étalait,


Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,


Sur Paris dormant ruisselait.


 

Et le long des maisons, sous les portes cochères,


Des chats passaient furtivement,


L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,


Nous accompagnaient lentement.


 

Tout à coup, au milieu de l'intimité libre


Éclose à la pâle clarté,


De vous, riche et sonore instrument où ne vibre


Que la radieuse gaieté,


 

De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare


Dans le matin étincelant,


Une note plaintive, une note bizarre


S'échappa, tout en chancelant


 

Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,


Dont sa famille rougirait,


Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,


Dans un caveau mise au secret.


 

Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde :


" Que rien ici-bas n'est certain,


Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,


Se trahit l'égoïsme humain ;


 

Que c'est un dur métier que d'être belle femme,


Et que c'est le travail banal


De la danseuse folle et froide qui se pâme


Dans un sourire machinal ;


 

Que bâtir sur les coeurs est une chose sotte ;


Que tout craque, amour et beauté,


Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte


Pour les rendre à l'Éternité ! "


 

J'ai souvent évoqué cette lune enchantée,


Ce silence et cette langueur,


Et cette confidence horrible chuchotée


Au confessionnal du coeur.

Revenons à A.C. qui nous dit , revoici donc ici les chats, ces chats errants de Paris qui ont des raisons sérieuses de craindre le croc des chiffonniers, et puis voici la hotte; amour et beauté sont destinés à passer, à se retrouver  au rebut, et cette hotte, c'est celle du chiffonnier, comme l'avait déjà signalé Jean Pommier dans sa Mystique de Baudelaire, en renvoyant d'ailleurs au Chiffonnier de Paris de Felix Pyat pour l'interpréter comme une allégorie du temps. Il remontre une caricature déjà montrée de Gavarni sur le bal masqué de l'Opéra, où un chiffonnier est figuré, sans qu'on sache s'il s'agit d'un travesti ou d'un véritable homme du métier qui  s'est introduit là, et qui dit à deux femmes en domino, Je ramasse toutes vos vieilles blagues d'amour. Ramassant tout, emportant tout, le chiffonnier est le Chronos de la vie moderne, et de la ville moderne. Comme il y a un peintre de la vie moderne (référence à Baudelaire, parlant de Constantin Guys), il y a un Chronos de la vie moderne et le crochet de fer a remplacé la faux du dieu, pour symboliser la mort, ou pour la donner. Il projette une lithographie de Daumier parue dans le Charivari, en juillet 1867, juste avant le décès de Baudelaire souligne-t-il, qui représente la mort en chiffonnier,  en même temps qu'avec explicitement des caractéristiques de Chronos, la barbe blanche quand celle du chiffonnier est traditionnellement noire, la tunique au lieu du pantalon garance, l'énorme faux et – l'affaire se situe à la fois lors de l'exposition universelle de 1867 et juste après les négociations diplomatiques consécutives à la guerre austro-prussienne de 1866 – avec cette légende : Elle en a usé des papiers la diplomatie en 1867. De quoi faire joliment des cartouches!

Et c'est la mort qui est annoncée dans ces cartouches du chiffonnier.

Etc.

Et pour finir, car l'heure est dépassée déjà depuis plusieurs minutes, un Merci! traditionnel et terminal.

 

                       ***************************************************************

 

Que dire de plus de tout cela et après tout cela? On est dans une immense progression immobile qu'Antoine Compagnon semble trouver jubilatoire, se réjouissant de lire telle ou telle phrase, la faisant rouler dans sa bouche avec gourmandise, retournant à quelque allusion antérieure qui le fait sourire intérieurement. Il s'ébroue dans un dix-neuvième siècle où il a ses aises, et un public visiblement acquis vient là comme on va au jardin d'enfant voir des gamins rieurs savourer leur propre contentement, pour ensuite applaudir à leurs réjouissantes et inattendues galipettes.

Une sorte d'éternel jeune homme, étonné de tout son savoir et content de le savourer en nous en faisant témoins?

 

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21 mars 2016

COMPTE-RENDU DU 8 MARS 2016

Puis la vidéo vint!

Et l'image éclairante

Illustrant le propos

Nous fut comme un repos

Succédant à l'attente.

                                                                                                      Mais encore … ?

Les cheveux moins courts que d'ordinaire et la veste de ce jaune verdâtre dit caca d'oie après avoir été nommé merde d'oyson au XVII° siècle, puis merde d'oie au début du XVIII° et jusque chez Stendhal en 1835, avant une première attestation sous sa forme moderne en 1842 (source Wikipédia). Chemise d'un rose fané et cravate rouge. Elégance. Bracelet de montre orange. Rectangulaire, la montre. Antoine Compagnon véhicule une indiscutable image de gendre idéal. 

Le geste est d'une souplesse précieuse, là pour donner de la force aux groupements accentués de mots dans une lecture qui se veut persuasive. Il y a au fond ici toute une scénographie  de la conviction qui pourrait viser à donner de la profondeur à des banalités et obtient parfois ce résultat. Peut-être est-ce là tout ou partie du ressort du succès du cours. 

L'écoute audio, privée de ces artifices, se réduit à une sorte de mélopée hypnotique dans laquelle l'auditeur se noie. 

Etonnant contraste.

Et sur le fond ?

Il y a eu, ce mardi 8 mars beaucoup de textes et de photos, textes projetés à l'écran et partiellement lus, lecture constituant l'essentiel du discours produit, photographies commentées, parfois de façon détaillée ( le Petit chiffonnier de Charles Nègre).   

L'idée centrale était clairement de souligner l'élaboration générale ou l'explicitation commune dans les journaux et les physiologies de l'époque du mythe du Chiffonnier, personnage aux yeux d'A.C. finalement central du XIX° siècle, et  dans le  cas particulier de Baudelaire, de pointer la trace d'une empathie et d'une compréhension sociale (qu'on ne dira pas socialiste) de sa misérable condition.

On a parlé au passage de paronymes (La paronymie est un rapport lexical entre deux mots dont les sens sont différents mais dont la graphie et/ou la prononciation sont fort proches, de sorte qu'ils peuvent être confondus à la lecture ou à l'audition. On pourrait dire qu'il s'agit d'une homonymie approximative – Source web) et de catachrèse (La catachrèse est une figure de style qui consiste à détourner un mot, ou une expression, de son sens propre en étendant sa signification. Ex. : le pied d'une table, être à cheval sur une chaise. Source web)

Quelques digressions – pour la plupart non reprises ici - s'ancrent dans une connaissance érudite du XIX° siècle qui les intégre plaisamment à la présentation des images ou textes projetés mais qui, privée d'eux, engendre un ennui étonnamment épuisant. 

RÉCAPITULATIF : *******

TEXTE 1 –

Chose vraiment curieuse! Presque le même jour (30 juillet 1853) où la Commission des logements insalubres approuvait le rapport d'un de ses membres sur le Cité Doré, le journal Le Siècle publiait un article ayant pour titre: "La villa des Chiffonniers", dû à la plume originale, pittoresque, spirituelle de ce pauvre Alexandre Privat-d'Anglemont, que la littérature française a eu le malheur de perdre, jeune encore, il y a peu de temps.  (in rapport administratif anonyme)

Note: Curieuse distorsion de dates, car il semble que c'est bien le 18 juillet 1859 et non 1853 qu'est mort Privat-d'Anglemont. Coquille? 

TEXTE 2 –

La villa des Chiffonniers.

Là-bas, bien loin, au fond d'un faubourg impossible, plus loin que le Japon, plus inconnu que l'intérieur de l'Afrique, dans un quartier où personne n'a jamais passé, il existe quelque chose d'incroyable, d'incomparable, de curieux, d'affreux, de charmant, de désolant, d'admirable. On vous a parlé de carbets de Caraïbes, d'ajoupas de nègres marrons, de wigwams de sauvages, de tentes d'Arabes; rien ne ressemble à cela. C'est plus extraordinaire que tout ce qu'on peut dire; les camps de Tartares doivent être des palais auprès. Et cependant cette chose, qui ferait frissonner un habitant de la rue Vivienne, est dans Paris, à deux pas du chemin de fer d'Orléans, à dix minutes du jardin des plantes, à la barrière des Deux-Moulins, en un mot.

Cela a nom la cité Doré, non par antiphrase, mais parce que M. Doré, chimiste distingué, est propriétaire du terrain. Vu d'en haut, c'est une réunion de cabanes à lapins, où logent des chrétiens. Vu de près, c'est douteux, mais après tout, c'est consolant. C'est une ville dans la ville, c'est un peuple égaré au milieu d'un autre peuple. La cité ne ressemble pas plus à l'autre Paris que Canton ne ressemble à Copenhague. C'est la capitale de la misère se fourvoyant au milieu de la contrée du luxe; c'est la république de Saint-Marin au centre des Etats d'Italie; c'est le pays du bonheur, du rêve, du laisser-aller, posé par le hasard au cœur d'un empire despotique.

(article Privat-d'Anglemont dans Le Siècle)

Note : Saint-Marin, en forme longue la "Sérénissime République de Saint-Marin ou République de Saint-Marin", est le troisième plus petit Etat d'Europe, après le Vatican et Monaco. Il est considéré comme un micro-État. C'est la plus ancienne république du monde ayant continuellement existé depuis sa création. Sa Constitution, qui date de 1600, est la plus ancienne constitution encore en vigueur de nos jours.  Le pays comptait en février 2015, 32 793 habitants pour une superficie de 60,57 km2.

TEXTE 3 –

Un court extrait de Marx, Le 18 Brumaire de Napoléon Bonaparte (texte intégral en pdf ici : http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/18_brumaine_louis_bonaparte/18_brumaine_louis_bonaparte.pdf ) , projeté en version originale (allemand) et dont AC lit partiellement une traduction, énumération longue d'où il veut faire émerger, au sein du "lumpenproletariat" décrit, le Chiffonnier (lumpenjammler).  

Dans ces voyages, que le grand Moniteur officiel et les petits Moniteurs privés de Bonaparte ne pouvaient moins faire que de célébrer comme des tournées triomphales, il était constamment accompagné d’affiliés de la société du 10 décembre. Cette société avait été fondée en 1849. Sous le prétexte de fonder une société de bienfaisance, on avait organisé le sous-prolétariat parisien en sections secrètes, mis à la tête de chacune d’elles des agents bonapartistes, la société elle- même étant dirigée par un général bonapartiste. A côté de "roués" ruinés, aux moyens d’existence douteux, et d’origine également douteuse, d’aventuriers et de déchets corrompus de la bourgeoisie, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons publiques, des porte-faix, des écrivassiers, des joueurs d’orgues, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute cette masse confuse, décomposée, flottante, que les Français appellent la "bohème". C’est avec ces éléments qui lui étaient proches que Bonaparte constitua le corps de la société du 10 Décembre.

PHOTO 1 -

La_Lumière_9_février_1851

La Lumière est une publication française fondée à Paris en 1851 et disparue en 1867 .  Elle fut à ses débuts l'organe de presse de la Société Héliographique et le premier périodique consacré aux expérimentations photographiques.

PHOTO 2 – 

Chiffonnier (Charles Nègre – 1851)

Chiffonnier-Charles Nègre

Avec présentation de Françis (Alphonse) Wey (1812-1882) qui la commente (cf. texte 4 à suivre) - Je substitue à mes notes les éléments de la source ci-après:  "Quelques historiens de l’art le connaissent pour avoir offert son amitié et son soutien à Courbet, dès les premiers pas du peintre. Peu ont lu l’écrivain du XIX° siècle, auteur de romans et nouvelles, récits de voyages, biographies et même d’une pièce de théâtre. Moins encore, le philologue et ses deux ouvrages théoriques sur la langue française ou son dictionnaire démocratique. 

 On a oublié le feuilletoniste prolixe, qui a collaboré à de multiples journaux et revues. C’est le critique de photographie qui est aujourd’hui abondamment cité, même si ses écrits dans ce domaine représentent peu de chose dans sa production. Au cours de l’année 1851, Francis Wey signe une trentaine d’articles dans les trente-huit premiers numéros de La Lumière, première revue de photographie en France. À travers plusieurs articles, théoriques d’abord, il cherche à mesurer "l’influence de l’héliographie sur les beaux-arts", pose en particulier le problème "du naturalisme dans l’art" et rédige une "théorie du portrait" bien avant que Nadar ne commence à officier rue Saint-Lazare. Wey prend ensuite plusieurs exemples pour définir une esthétique propre à la photographie. Il peut donc légitimement être considéré comme le premier critique de ce médium."  (https://etudesphotographiques.revues.org/224)

TEXTE 4 –

En se proposant un but tout opposé, celui de rendre un sujet sans se préoccuper de la ligne, et par le seul effet des plans, à peu près comme procèdent les coloristes, M. Nègre a donné une preuve remarquable de la souplesse, de la diversité des ressources de la photographie. Son Petit Chiffonnier est à la fois solide et vaporeux comme un dessin de M. Bouvin: c'est la plus habile et la plus fugitive ébauche … Un pan de mur, un lointain estompé, deux blocs de pierre, sur l'un desquels le héros du sujet s'assied et dépose sa hotte: voilà toute la mise en scène; elle n'a rien de compliqué. La tête, coiffée d'une méchante casquette, est insouciante, dédaigneuse et narquoise; la chemise de ce Diogène-gamin est moelleusement ouatée d'un rayon de soleil; le pantalon, largement indiqué, est bariolé, crevassé, fendillé, rapiécé, à rendre jaloux Murillo et l'auteur des Casseurs de pierres. Le Chiffonnier de M. Nègre n'est plus une photographie; c'est une composition pensée et voulue, exécutée avec toutes les qualités étrangères au daguerréotype, et ne revendiquant que celles-là. (Texte critique de Francis Wey)

Note : Les casseurs de pierres est un tableau peint en 1849 par Gustave Courbet Il fit partie des trois œuvres présentées par Courbet au Salon de 1850-1851 (avec Les Paysans de Flagey revenant de la foire et Un enterrement à Ornans). Courbet raconte qu'il aurait croisé ces ouvriers au bord de la route : "J'allais au château de Saint-Denis faire un paysage, (…) je m'arrête pour considérer deux hommes au bord de la route, il est rare de rencontrer l'expression la plus complète de la misère, aussi sur le champ m'advint-il un tableau." Les deux hommes avaient accepté de poser pour le peintre. La toile fut détruite lors du bombardement de Dresde en février 1945. 

TEXTE 5 :

Quand on voit stationner devant une maison, à la lueur de deux ou trois lanternes, ces équipages nocturnes dont le voisinage est si redouté, ne serait-il pas juste et charitable de penser, tout en gagnant le large, qu'au centre même d'une atmosphère empoisonnée, et pour un médiocre salaire, de pauvres diables se dévouent au plus indispensable, au plus rebutant des labeurs? Que par eux nos maisons sont assainies, que sans eux la voie publique deviendrait une sentine, et que chaque fois qu'ils se plongent dans ces affreux tombeaux [tombereaux?], ils bravent sciemment le danger mortel d'une explosion délétère qui parfois les suffoque et les tue. (Texte de Francis Wey sur les éboueurs, en défense des métiers décriés)

UNE RÉFÉRENCE D'A.C. À "LA FEMME PIQUÉE PAR UN SERPENT".

Ce marbre fut, avec les Romains de la décadence de Thomas Couture, l'œuvre la plus commentée du Salon de 1847, faisant l'objet d'un double scandale, artistique et mondain. Pour cette image suggestive d'une femme nue se tordant sous la piqûre d'un serpent symbolique enroulé autour de son poignet, comme en témoigne la cellulite du haut des cuisses et retranscrite dans le marbre, Jean-Baptiste Auguste Clésinger avait utilisé un moulage sur nature du corps d'une demi-mondaine, Apollonie Sabatier (1822-1890). Muse de Baudelaire, beauté parisienne tenant un salon, celle que ses amis appelaient "la Présidente" offrit ainsi au sculpteur un succès inespéré. (source : http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/recherche/commentaire/commentaire_id/femme-piquee-par-un-serpent-475.html)

Clesinger_femme_piquee_serpent

 

QUELQUES RÉFÉRENCES À FRANÇOIS BONVIN (1817 – 1887)

Bonvin-jeune cordonnier

Ainsi : Jeune cordonnier – Non daté. 

TEXTE 6 : 

Appelé naguère à examiner les derniers résultats obtenus par des hommes studieux, zélés et pleins d'expérience, nous avons été frappés d'un étonnement très vif. La photographie est, en quelque sorte, un trait d'union entre le daguerréotype et l'art proprement dit. Il semble qu'en passant sur le papier, le mécanisme se soit animé; que l'appareil se soit élevé à l'intelligence qui combine les effets, simplifie l'exécution, interprète la nature et ajoute à la reproduction des plans et des lignes, l'expression du sentiment ou des physionomies. (article de Francis Wey)

TEXTE 7 :

Cependant, la photographie est très souple, surtout dans la reproduction de la nature; parfois, elle procède par masses, dédaignant le détail comme un maître habile, justifiant la théorie des sacrifices, et donnant, ici l'avantage à la forme, et là aux oppositions de tons. Cette intelligente fantaisie est beaucoup moins libre dans les daguerréotypes sur plaques de métal. Il y a plus: le goût particulier du photographe perce dans son œuvre, pour matérielle qu'elle semble; les épreuves obtenues par des artistes sont supérieures à celles des érudits. Les premiers choisissent mieux les sujets, recherchent avec succès des effets dont ils ont le sentiment inné, et l'influence de l'individu est assez perceptible pour que les amateurs-experts, à la vue d'une planche sur papier, devinent d'ordinaire le praticien qui l'a obtenue. (article de Francis Wey)

TEXTE 8 :

C'est un grand art de savoir négliger les accessoires. La nécessité de ces négligences montre l'indigence de l'art. La nature est quelquefois ingrate, jamais négligée. 

Les accessoires trop soignés rompent la subordination.

M. Henri Baron a un talent très fin. Peut-être a-t-il trop d'esprit en peinture. C'est comme Jules Janin dans son feuilleton. Il veut avoir de l'esprit à chaque mot. Or l'esprit, c'est comme la vertu: pas trop n'en faut.

Que le peintre des "Noces de Gamache" apprenne la science des sacrifices; il arrivera à beaucoup d'effet. J'ai connu une femme qui n'a paru jolie que le jour où elle a donné à sa sœur, qui était laide, ses perles et ses diamants. Auparavant elle papillotait; dès qu'elle fut délivrée de ces hochets, une lumière plus large révéla toute la grâce de sa sévère figure. (extrait d'un Salon - Baudelaire)

Note: Les "Noces de Gamache" sont bien un tableau d'Henri Charles Antoine Baron et cette toile a été  achetée en 1850 par l’État. Par ailleurs, l'expression – tirée du Don Quichotte - désigne un festin pantagruélique, un gaspillage de nourriture. Aux noces de Gamache , il y avait - dit Cervantès - "de quoi nourrir une armée".

TEXTE 9

La théorie des sacrifices, si largement pratiquée par Van Dyck, par Rubens et par Le Titien, doit être encore plus rigoureusement entendue par l'artiste héliographe. D'ordinaire, ces grands peintres ont fait briller les têtes, au milieu d'une atmosphère sombre et vaporeuse; puis, leurs fonds, plus ténébreux à mesure qu'ils s'abaissent , viennent se confondre, le long des épaules, avec les plis des vêtements largement indiqués dans une pâte solide et foncée. Ils ont évité de silhouetter sèchement, de la tête aux pieds, un corps humain, et leurs portraits ne ressemblent point, comme certaines épreuves daguerriennes, à des merlans frits collés sur un plat d'argent. (Francis Wey)

A.C. insiste sur cette "Théorie des sacrifices", renvoie à Baudelaire et à Delacroix et évoque un article anonyme dans la revue L'Artiste, signé Feu Diderot, et qui disserte sur le thème dans le cadre du Salon de 1849. Feu Diderot serait, dit-il, Arsène Houssaye . 

TEXTE 10 :

La vérité, dans l'art, ne réside point dans un calque impitoyable et inintelligent de la nature, mais dans une spirituelle interprétation. Au point de vue de l'outrageante réalité, on peut dire que les portraits daguerriens ont proclamé hautement la supériorité de la pensée et la nécessité de l'inspiration. Les rues et les quais ont été jonchés de portraitures horrifiques, exactement consciencieuses , mais peu ressemblantes. Grâce aux interprétations de la peinture, on n'aurait point soupçonné que la laideur bourgeoise pût atteindre à un si haut degré. Chacun a vu avec effroi des familles entières, groupées en liasses comme des paquets d'oignons, étaler sans goût ni discernement les costumes, les attitudes, les expressions les plus antipathiques. Il est de ces sauvageries iconographiques que l'animalier chimique du coin débite à trois ou quatre sous.  C'est à faire reculer Traviès ou Daumier. Sont-ce là des portraits? Non vraiment! Car ils ne répondent point à l'image que le modèle avait tracée dans nos souvenirs. On ne saurait trop le redire, la vérité dans les arts est idéale et procède d'une interprétation subtile. (Francis Wey)

TABLEAUX – 

RAGPICKER (THOMAS WATERMAN WOOD – 1859).

MANET: AQUARELLE – ÉTUDE DE CHIFFONNIER –

MANET : RAGPICKER – 1865

BONVIN: MARCHAND D'OS.

JEAN-FRANÇOIS RAFFAËLLI : CHIFFONNIER

 

thomas-waterman-wood-the-rag-picker-natl-acad-nyc-1859

Manet-Aquarelle

MANET,chiffonnier

françois-bonvin-le-marchand-dos

Raffaëlli

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TEXTE 11

Mais voici bien autre chose. Descendons un peu plus bas. Contemplons un de ces êtres mystérieux, vivant, pour ainsi dire, des déjections des grandes villes; car il y a de singuliers métiers, le nombre en est immense. J'ai quelquefois pensé avec terreur  qu'il y avait des métiers qui ne comportaient aucune joie, des métiers sans plaisir, des fatigues sans soulagement, des douleurs sans compensation, je me trompais. Voici un homme chargé de ramasser les débris d'une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu'elle a perdu, tout ce qu'elle a dédaigné, tout ce qu'elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l'Industrie, deviendront des objets d'utilité ou de jouissance. Le voici qui, à la clarté sombre des réverbères tourmentés par le vent de la nuit, remonte une des longues rues tortueuses et peuplées de petits ménages de la Montagne Sainte-Geneviève. Il est revêtu de son châle d'osier avec son numéro sept. Il arrive hochant la tête et buttant sur les pavés , comme les jeunes poètes qui passent toutes leurs journées à errer et à chercher des rimes. Il parle tout seul; il verse son âme dans l'air froid et ténébreux de la nuit . (Baudelaire – Du vin et du Haschich)

Quelques commentaires d'A.C. sur le châle d'osier (la hotte; d'où catachrèse …) et le numéro sept (le crochet) du chiffonnier. 

TEXTE 12

Le cinquième arrondissement comprend, dans sa partie sud-est, le faubourg Saint-Marcel ou Saint-Marceau qui, avec le faubourg Saint-Antoine, joua souvent un rôle décisif dans les scènes de la Révolution. La rue Mouffetard était la grande artère de ce faubourg. Avant l'invention des allumettes chimiques, c'était là le centre de fabrication des allumettes soufrées aussi bien que celui des chiffonniers. Aussi, le peuple, raillant sur sa propre misère, l'appelait le quartier souffrant. Maintenant de larges percées sont faites à travers les rues étroites et les hautes maisons; la rue Mouffetard, éclairée au gaz, se dresse et s'élargit; un peu de luxe se montre çà et là, et la misère recule pour aller se réfugier un peu plus loin des yeux de la ville riche et fastueuse! (Paris-Guide - 1867).

TEXTE 13

C'est un monologue splendide à faire prendre en pitié les tragédies les plus lyriques. "En avant! Marche! Division, tête, armée!" Exactement comme Buonaparte agonisant à Sainte-Hélène! Il paraît que le numéro sept est changé en sceptre de fer, et le châle d'osier en manteau impérial. Maintenant il complimente son armée. La bataille est gagnée, mais la journée a été chaude. Il passe à cheval sous les arcs de triomphe. Son cœur est heureux. Il écoute avec délice les acclamations d'un monde enthousiaste. Tout à l'heure, il va dicter un code supérieur à tous les codes connus. Il jure solennellement qu'il rendra ses peuples heureux. La misère et le vice ont disparu de l'humanité. (Baudelaire- suite du texte 11)

TABLEAU : JEAN-BAPTISTE MAUZAISSE – NAPOLEON PREMIER COURONNE PAR LE TEMPS ÉCRIT LE CODE CIVIL – 1833

JB Mauzaisse_1933

A propos de l'allusion de Baudelaire ci-dessus. 

TEXTE 14 :

26 Septembre – L'Empereur passe de nouveau la journée à travailler. Le soir, il nous dit : "Ma gloire n'est pas d'avoir gagné quarante batailles et d'avoir fait la loi aux rois qui osèrent défendre au peuple français de changer la forme de son gouvernement. Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires; c'est comme le dernier acte qui fait oublier les premiers. Mais ce que rien n'effacera, ce qui vivra éternellement , c'est mon code civil; ce sont les procès-verbaux de mon conseil d'Etat; ce sont les recueils de ma correspondance avec mes ministres; c'est enfin tout le bien que j'ai fait comme administrateur, comme réorganisateur de la grande famille française." (Mémoires de Las Cases (?))

Dictionnaire des Girouettes

A.C. souligne la signification péjorative du "Buonaparte" (texte 13) en lieu et place de "Bonaparte", évoque Chateaubriand , De Buonaparte et des Bourbons, et montre le changement de Bonaparte, révérencieux, en Buonaparte, irrévérencieux, dans une réédition d'un texte d'Etienne de Jouy, qu'il fait suivre d'un jugement sur celui-ci dans le Dictionnaire des Girouettes de 1815.

TEXTE 15 : 

La France, le 30 mars, gémissait sous le joug de Bonaparte; le 31, elle était libre et appelait Louis XVIII.

…………………. devenu :

La France, le 30 mars, gémissait sous le joug de Buonaparte; le 31, elle était libre et appelait Louis XVIII.

M. de Jouy s'adapte ! Et, dans le Dictionnaire :

JOUY (Victor de). Chef de division à la préfecture de Bruxelles, avant que M. de Chaban eût réorganisé ses bureaux; membre de la société littéraire de Bruxelles, membre de l'Institut, écrivain dramatico-lyrique, auteur de jeux de cartes pour l'amusement des enfants; de l'Hermite de la Chaussée d'Antin, du Franc Parleur, et d'articles périodiques assez piquants, dans la Gazette de France, mais qui ont fini par devenir bien longs, bien lourds, bien lents. M. de Jouy a reçu de l'empereur 4 000 fr. de gratification pour sa Vestale (Journal de l'Empire du 23 février 1808). Sa tragédie Tippo-Saëb, ouvrage de circonstance et d'opinion, s'est traînée sur le théâtre Français pendant quelques représentations. Sous le régime royal, M. Jouy, appelé M. de Jouy, fit paraître Pélage , ou le Retour d'un bon roi, pièce jouée à l'Académie royale de musique. Avant la représentation de cet opéra, il fit mettre dans tous les journaux la lettre suivante : (…)

Remarque : Comme le disait Edgar Faure en défense, ce n'est pas la girouette qui change de direction, c'est le vent. 

PHOTO 3 – DAUMIER ILLUSTRATEUR DE "LA GRANDE VILLE" (de Paul de Kock):

Daumier-Illustr

Le texte ci-contre:

Mais un autre établissement de ce genre s'est élevé dans le même quartier. C'est aux Charniers des Innocents que se trouve la nouvelle Souricière; ce bouge marche sur les traces de son aîné. Dans ce lieu, ouvert toute la nuit, vous trouvez des hommes effrayants de saleté, et beaucoup de vieilles femmes ivres, car les femmes sont admises dans tous ces repaires. Les chiffonniers ont le droit d'y garder leur cabriolet (c'est ainsi qu'ils appellent leur mannequin [la hotte]), et pourvu que vous y fassiez pour deux sous de consommation, vous pouvez y passer toute la nuit.

Les bouges sont extrêmement communs dans la Cité; il en est où l'on se livre à toutes sortes de spéculations; beaucoup de jeunes filles, de marchandes des quatre saisons sont conduites dans ces cavernes par d'autres hideuses créatures de leur sexe, qui tirent un honteux profit de leur jeunesse, et quelquefois de leur figure. Les rues de la Grande-Friperie, Saint-Eloy, Jean de l'Epine sont (…)

On va ensuite discuter "chiffonniers et débits de boisson" …

TEXTE 16 :

Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à l'établissement célèbre de Paul Niquet. – Il y a là évidemment moins de millionnaires que chez Baratte … Les murs, très élevés et surmontés d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage la salle en deux, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde – le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau très utiles dans le cas d'une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux demandent grâce ; - c'est du moins ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement, en cas de dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois. Ensuite, vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. – Vous avez conquis la faveur des dames. (Nerval – Nuits d'Octobre – 1852)

TEXTE 17 :

(…) cette façon, a du monde toute la journée. Il y a des débits où on lit le journal et où l'on parle politique. Il est quelquefois fort curieux  d'entendre un chiffonnier à demi soûl vouloir fonder un nouveau gouvernement, et un charretier ivre-mort prétendre que tant qu'il y aura des impôts il y aura des consommateurs.  (Paul de Kock – La grande ville : nouveau tableau de Paris)

PHOTO 4 – UNE PAGE DES PROPOS DE THOMAS VIRELOQUE (1852)

 

VIRELOQUE

 

Je n'ai pas retrouvé l'illustration par Gavarni de la page 167, projetée, où l'on voit un chiffonnier pris de boisson discutant avec Vireloque, page qui comportait en outre le texte suivant :

-       N'y a sous la t…oiture du ciel que le doux jus du vin, père Vireloque …

-       Pour rendre un animal comme ça plus sauvage que naturellement.

Puis on revient à Paul Niquet ….

 

 

TEXTE 18 :

On pénètre dans cet établissement par une allée étroite, longue et humide. Le pavé est le même que celui de la rue: c'est du grès de Fontainebleau , mais il est tellement piétiné par de nombreux clients , que la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, aux jours de grands dégels, peuvent passer en comparaison pour d'agréables promenades. Les habitués déposent le long des murs leurs hottes et leurs fardeaux pour arriver jusqu'à la salle principale, nous devrions dire tout simplement hangar, car cette boutique n'est qu'une ancienne petite cour sur laquelle on a posé un vitrage. Elle est meublée de deux comptoirs en étain, où se débitent de l'eau-de-vie, du vin, des liqueurs, des fruits à l'eau-de-vie, et toute cette innombrable famille d'abrutissants que le peuple a nommés dans son énergique langage du casse-poitrine. En face de ces comptoirs, contre le mur , et fixé par des supports en fer, est un banc de chêne où se reposent les consommateurs. C'est là qu'ils font la sieste, c'est là qu'entre deux rondes de police, ils essaient un peu de sommeil, au milieu des cris, des vociférations, des disputes de ceux qui se tiennent debout devant le comptoir. On vante le sommeil de Napoléon à la veille d'Austerlitz, et celui de Turenne sur l'affût d'un canon, je ne sais plus à quelle bataille, mais qu'est-ce que ces somnolences inquiètes, agitées, auprès du lourd et profond sommeil de ces parias, obligés, la plupart, de voler, même le moment de repos qu'ils prennent à la dérobée, car il est défendu de dormir dans le cabaret de Paul Niquet. Il faut consommer, se tenir debout et parler, ou bien la police, qui ne dort jamais, enlève les dormeurs et leur fournit un lit au violon du poste de la Halle-aux-Draps. (Privat-d'Anglemont)

PHOTO 5 – NAPOLÉON À LA VEILLE D'AUSTERLITZ.

Napoléon - Veille d'Austerlitz

 A.C. rappelle la phrase célèbre de Napoléon à la veille d'Austerlitz en commentaire de l'image d'Epinal ci-dessus : "Voilà la plus belle soirée de ma vie; mais je regrette de penser que je perdrai [demain]  bon nombre de ces braves gens."

Concernant Turenne … 

L'anecdote  est un peu biaisée par Privat d'Anglemont et, comme l'a précisé A.C. et que l'écrit Jean-Baptiste Joseph Bouillot en 1830, dans son "Histoire des Ardennais qui se sont fait remarquer …" : On sait que Turenne annonçait dès ses plus tendres années les dispositions les plus grandes pour l'état militaire, et que ses parents, trouvant sa constitution trop faible, l'en détournèrent par tous les moyens; qu'enfin, le jeune écolier s'échappa une nuit d'hiver, et fut sur le rempart de Sedan la passer sur l'affût d'un canon, afin de prouver que sa débilité n'était pas un obstacle à sa vocation.   L'anecdote est le sujet d'un tableau de Crespy Leprince, exposé au salon de 1826, dont je ne pense pas qu'il fût l'image projetée et que je n'ai pas, non plus que celle-ci, retrouvé. Turenne avait dix ans, a détaillé A.C.

TEXTE 19 :

Le Général.

Mais place, place! Voici venir le Général, l'antagoniste du père Moscou, son rival, mais son meilleur ami. Il est monté sur son grand cheval, la bataille sera rude.

Le Général est un vieillard de soixante ans, grand, maigre, allongé, qui marche toujours pensif et la tête baissée, semblant se conformer à sa triste pensée. Il parle peu parce qu'il réfléchit beaucoup, dit-il. Lorsqu'il fait seller son grand cheval pour partir au pays des chimères, c'est à peine si il daigne adresser la parole aux valets qui lui offrent le coup de l'étrier.

Seller son cheval, veut dire pour le Général avaler quinze ou vingt verres d'eau-de-vie, qui vont rejoindre une dizaine de litres de vin qu'il a absorbés pendant la journée, en faisant ses courses avec les amis. Il ne boit jamais que debout devant le comptoir, il n'y a que les ivrognes qui s'asseoient au cabaret, dit-il; c'est un principe arrêté chez lui. Son heure arrivée, à la nuit close, il fait sa tournée de royaumiste [coquille, mis pour : rogomiste; le rogome est une liqueur forte d'eau-de-vie et le rogomiste est le marchand de rogome] en rogomiste, il arrive au pont de Venise du Faubourg du Temple, vers minuit et demi. C'est là qu'il livre ses batailles.

Avec une gravité imperturbable, il pose sa hotte contre une borne; il est absorbé, il ne voit plus les passants attardés qui le regardent avec curiosité, il se frappe le front, selon qu'il est mécontent ou satisfait de l'inspection qu'il vient de passer de son armée imaginaire; il s'écrie : - Tant pis! Nous attaquerons, Dieu protège nos armes! Tudieu! Ils sont à nous; soldats, imitez votre général et vous ferez votre devoir; l'affaire sera chaude, mais j'ai confiance en ce courage dont vous m'avez donné tant de preuves.

Il compose son état-major avec tous les noms des boutiquiers qu'il lit sur les maisons d'alentour, noms qu'il sait par cœur, d'ailleurs. Les liquoristes, les marchands de vin, sont toujours ses généraux de division et ses chefs de corps. Une heure sonne, la bataille commence, voilà notre chiffonnier général pour deux heures.

- Commandant Renard, prenez deux escadrons de hussards et allez faire une reconnaissance jusqu'à ce bouquet de chênes qui domine cette colline à notre droite, tandis que vous, général Briant, vous vous porterez avec toute votre division sur le village, vous n'attaquerez qu'après avoir reçu des ordres formels. D'ailleurs, vous serez soutenu par la brigade Germain qui tiendra le ravin, et par le régiment léger du colonel Vessier, qui a dû s'emparer des hauteurs, et dont j'attends des nouvelles.

Puis il monte sur la passerelle, fait une lorgnette de sa main, regarde tout autour de lui. Une des horloges de l'hôpital Saint-Louis sonne.

- C'est le moment, dit le général. Le signal donné d'un hôpital, mauvais présage, un Romain reculerait … Non, c'est que ce soir nos ennemis encombreront les vastes salles de douleurs.

 Il se recueille un moment, comme pour prier, et il retourne prendre son poste d'observation sur le Rialto du faubourg; un moment après, il redescend, consulte une vieille carte géographique posée sur une borne, il prend son crochet d'une main ferme, et s'écrie d'une voix puissante : - Vous, Monsieur, attaquez le bois, emparez-vous-en, coûte que coûte. Vous, Monsieur, vous soutiendrez le général Briant avec toutes vos forces, et vous, colonel, à la tête du pont … Lieutenant, à cheval! Portez ceci au général Briant … C'est l'ordre d'attaquer, messieurs … A vos postes, et souvenez-vous que la patrie compte sur vous.

Pendant quelques minutes, il parcourt les bords du canal, il descend sur la berge, il examine, remonte l'escalier de la passerelle, puis s'écrie :

Deux régiments pour enlever cette redoute … Allons, enfants, je vous envoie à la gloire et à l'immortalité; car on saura que c'est vos invincibles drapeaux qui ont les premiers été plantés au milieu de ces bouches à feu meurtrières. – En avant, à la baïonnette. – Grand Dieu, ils sont repoussés! Général Roumy, assemblez toute votre cavalerie et jetez-la sur ces insolents, culbutez-moi ça … Chargez. – Oh! Nous n'en viendrons donc pas à bout! – Qu'on amène l'artillerie, et vous, général Prévost, faites jeter un pont sur ce bras de rivière, je me charge de conduire toute ma réserve.  (Privat d'Anglemont)

TEXTE 20

La police n'aime pas les ravageurs. On prétend qu'ils détériorent le pavé de Paris. Quand elle en prend en flagrant délit, c'est-à-dire travaillant pour manger, elle s'en empare, elle les conduit en prison, elle les fait condamner, et puis probablement elle se donne, au nom de la société, sa propre bénédiction. Quelle raillerie ! …

Quoi qu'il en soit, et ceci soit dit en l'honneur du plus hardi des chiffonniers, voici dix ans que la police traque le général Bertrand, le plus vaillant des ravageurs, et elle n'est pas encore parvenue à l'arrêter.

Le Général Bertrand, ravageur, n'est pas ce vieux et fidèle compagnon de l'Empereur que nous connaissons tous. Grâce à Dieu! Celui-ci peut vivre autrement qu'en cherchant des clous dans les ruisseaux de Paris. Celui dont nous parlons est tout simplement un chiffonnier héroïque, un brave entre les siens, et que les siens ont appelé général, parce qu'il se nommait aussi Bertrand, comme l'austère compagnon de notre grand Empereur.

(Louis Auguste Berthaud – Les français peints par eux-mêmes)

Le vrai général Henri Gatien Bertrand, précise Compagnon, fidèle entre les fidèles, a accompagné  Napoléon à Sainte-Hélène et a participé en 1840 à l'expédition de la Belle Poule qui a ramené les cendres de l'Empereur. La Belle Poule, frégate de premier rang, de soixante canons, était, pour ce retour, aux ordres du prince de Joinville, troisième fils et septième enfant de Louis-Philippe.

Puis on passe à une anecdote relative à l'envoi par Napoléon, avant les cent jours, d'un émissaire à Paris, chargé de "sentir" la situation …. Celui-ci va interroger un chiffonnier qui répond : 

TEXTE 21

A la bonne heure, mon officier; mais il y a , comme on dit, soldat et soldat, et ceux de notre régiment, ousqu'on n'est guère qu'une douzaine, ne sortent pas de la conscription … Tel que vous me voyez, j'ai mangé du bivouac pendant vingt ans; j'ai, comme tant d'autres, trimé dans l'sable du désert d'Afrique; j'ai pincé le rigaudon au camp de Boulogne, quand l'armée française y dansait à la barbe des vaisseaux anglais; j'étais de ceux qu'ont fait faire le plongeon aux Russes dans un lac d'Austerlitz; l'année suivante j'suis entré d'plain-pied à Lubeck par dessus les remparts, avec Bernadotte, qu'était un fier lapin. Blessé à Wagram et laissé dans un champ de blé, j'ai nourri pendant deux jours les mouches de mon charcois; mais c'est égal, j'savais qu'les Autrichiens avaient reçu une fameuse pile, et ça m'faisait patienter … Heureusement, on me crut mort; on m'jeta, avec les autres dans un tombereau, et, quand on voulut m'enterrer j'dis: Minute, camarades, il est pas encore temps; qu'on me donne la goutte, et puis nous verrons … Là-dessus, l'major me signa un billet d'hôpital … A mon retour au régiment, il y avait des galons de caporal à donner dans la compagnie; on me les refusa, sous prétexte  que j'étais pas fait pour les honneurs, parce que je ne savais pas lire. Un gringalet, qui arrivait de son village, me passa sur le corps, et devint mon chef … C'était ennuyant, tout d'même, pour un troupier dont les quinquets avaient croisé les pyramides. – Un soir qu'il y avait du sirop, l'conscrit-caporal m'dit comme ça d'aller à la salle de police; j'veux expliquer mes raisons; il m'enfonce pour deux jours de plus … Il y a pas d'bon Dieu, que je lui crie pour lors, conscrit, faut que tu t'allonges … Sur quoi la garde de police survient, j'suis mis au cachot pour quinze jours; et puis, comme on n'avait pas le temps de me fusiller, parce que la guerre de Russie commençait, on m'chasse du régiment, et je tombe dans l'chiffon.

- Hé bien, mon vieux camarade, répondis-je au chiffonnier, dont j'espérais tirer quelques renseignements naïfs sur la situation actuelle de Paris, voici l'occasion de laver votre faute (…)

(Chroniques des Tuileries et du Luxembourg – Georges Touchard-Lafosse – 1838)

Après quoi on se resitue dans la suite du texte 19 …

TEXTE 22 :

Encore une victoire dit-il, oh!, la guerre, le sang! Demain, que de mères éplorées, que de familles en deuil, que d'amantes et de femmes veuves. Seigneur, seigneur! Que celui qui le premier a porté sur la terre ce terrible fléau, soit maudit à jamais.

Parcourons ce triste champ de carnage, et donnons à chacun les éloges qui lui sont dus. 

Il reprend tranquillement sa hotte et continue sa récolte de chiffonnier, comme si rien n'était. Il se croit sans doute revêtu de son brillant uniforme, distribuant ses récompenses et ses encouragements à ses troupes rangées sur le champ de bataille conquis par elles.

C'est un fait psychologique bien curieux à observer. Voici un homme qui n'a jamais eu le bonheur d'avoir un mauvais numéro et de servir. Lorsqu'il est à jeun, il ne parle jamais ni de victoire, ni de gloire; il ne pense même pas à l'art militaire, et dès qu'il est ivre, il ne rêve que victoires et conquêtes, batailles et combats. Quelle révolution se fait-il donc dans son cerveau? Par quelles transitions ce bonhomme si pacifique arrive-t-il à ces idées de mort, de haine et de carnage? C'est là un problème que nous laissons à résoudre aux membres de l'Académie des sciences morales. (Privat d'Anglemont)

Baudelaire toutefois, dit A.C., ne s'arrête pas, contrairement à la plupart des journalistes ou des physiologistes qui en ont parlé à la même époque, à la mythologie du Chiffonnier et, à la fin du Vin et du Haschich, il revient sur la réalité du métier …

TEXTE 23

Et cependant il a le dos et les reins écorchés par le poids de sa hotte, il est harcelé de chagrins de ménage. Il est moulu par quarante ans de travail et de courses. L'âge le tourmente. Mais le vin, comme un Pactole nouveau, roule à travers l'humanité languissante un or intellectuel. Comme les bons rois, il règne par ses services et chante ses exploits  par le gosier de ses sujets. (Baudelaire)

*******************************

A parvenir ainsi au terme de ma compilation, de nouveau resurgit le sentiment négatif d'un grand foutoir mal coordonné. Finalement A.C. est l'homme du discours théâtralisé. Le temps de l'énoncé scénarisé, mis en image, n'est pas désagréable. Privé de support visuel, on s'endort.  Récapitulant et recopiant, mettant bout à bout les textes et les illustrations, on se réveille et on se dit: Mais … ce n'est qu'un grand n'importe quoi érudit construit autour du mot-clé Chiffonnier

Curieux cours 2016 dont on perçoit difficilement les apports à la "chiffonnerie littéraire" mais clairement les effets de balayage brownien à travers les aspects journalistiques et éditoriaux du pittoresque chiffonnier au XIX° siècle. 

 

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10 mars 2016

EN ATTENDANT LA VIDEO TANT AVEC L'AUDIO, JE DECROCHE ......

Torpeur

 

 

Quand je t'écoute, Ô Compagnon,

Quand ma plume après toi galope,

Quand tâtonne mon opinion,

Quand insidieusement ton verbe m'enveloppe …

 

Je rêve de ce fleuve échappé des grands monts

Où nage en mugissant l'hippopotame énorme

Qu'Hérédia promettait aux pachydermes, et mon

Pauvre esprit s'engourdit, ma pensée se déforme …

 

Alors je m'aperçois que sur la page vierge,

Un mot se trace et vient obsessionnellement,

Qui coule de ta lèvre et de ta prose émerge

Et puis qui m'envahit irrémédiablement …

 

Ce mot définitif, ce mot, il me fait peur,

Car il signe l'échec de mon attention vaine,

Il ralentit le flot qui coule dans mes veines

Et pour le conjurer j'écris son nom : Torpeur. 

                                                                               (Première écoute de la leçon du 08/03/16)

 

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27 février 2016

UN JOUR SANS FIN ….

Le juif errant

L'excès, décidément, nuit en tout, y compris lorsqu'il s'agit d'érudition. A.C. a atteint dans cette leçon du 16/02/16 des sommets en termes de références accumulées, engendrant à la fois un effet soporifique et, parce qu'elles recroisaient trop de choses déjà dites, une impression de jour sans fin. Je me sentais le Bill Murray hébété de cette performance.

La mise au point d'une recension sérieuse me semble hors de portée …

 A.C. évoque souvent les "physiologies", comme type littéraire. L'article de Wikipédia est informatif et intéressant  – On y retrouve nombre de ses références, dont ce qualificatif de "littérature panoramique" décerné par Walter Benjamin.  Amusant, aussi, CECI .

Evocation dès les premières minutes d'Asmodée, dans le roman Le diable boiteux (1707) de Lesage . Les curieux d'Asmodée sauront tout ici.

Il évoque aussi, dès les débuts du cours, la loi sur la Presse de 1835 et ses répercussions sur le développement de la caricature de genre. Petite mise en perspective ICI  .

Le chiffonnier et le Juif errant : renvoi à Nicolas Brazier, poète, chansonnier, vaudevilliste  qui, à propos de l'émeute des chiffonniers parisiens des premiers jours d'Avril 1832 (ils se soulèvent en raison de l'enlèvement des immondices ordonné par les autorités qui veulent assainir la ville ravagée par le choléra) parlera de Conspiration des tombereaux. Louis-Auguste Berthaud, ancien vitrier ambulant devenu poète et journaliste. Rédacteur du Charivari, républicain de gauche, dont A.C. met en exergue l'article de 1841, "Le décrotteur", dans Les Français peints par eux-mêmes , que l'on trouve ICI . Article amusant d'ailleurs, très détaillé, où l'on distingue le décrotteur de petite ville, celui de grande ville et enfin, le décrotteur parisien. Trois destins!

Le même Berthaud signe l'article d'ensemble, riche d'informations, sur Les chiffonniers de ce Les Français peints par eux-mêmes, article que l'on le trouve ICI , où il souligne ce trait que relève A.C. : " Les chiffonniers sont divisés en deux races, celles des Auverpins et celle des Parisiens. Les Auverpins viennent de l’Auvergne ; les Parisiens viennent de tous les pays. (…)".

Litanie de références :

Paris au XIX° siècle, une publication de 1841: en cherchant à la retrouver via le net - sans y parvenir - je tombe sur un intéressant article avec de bonnes illustrations sur les chiffonniers de Nanterre, ICI. 

Les industriels, métiers et professions en France – 1842 – Emile Gigault de la Bédollière – avec cent dessins d'Henri Monnier,  ICI.  

L'article Le Chiffonnier constitue le chapitre XXII, ICI .

La grande ville . Nouveau tableau de Paris   - 1842 , ouvrage collectif où Paul de Kock ((?) en fait, c'est dans l'article d'Eugène Briffault, Le marché des innocents, que j'ai trouvé le passage qui suit) associe le chiffonnier à la consommation d'alcool est ICI . Extrait: Toute la Halle, dès que les marchés commencent, est entourée d'un cercle lumineux; ce sont les boutiques de liquoristes largement ouvertes aux consommateurs; là viennent de tous les coins de la ville se réfugier le vagabondage et l'indigence, ce que M. Eugène Sue appellerait "la gouape"; les chiffonniers y sont en majorité, et parmi eux le nombre des femmes l'emporte sur celui des hommes; c'est la ronde de sabbat en haillons et toute souillée de boue; l'ivresse y fait horreur. C'est là que le malheur et la détresse boivent pour cinq centimes l'oubli de leurs mots, "la consolation", ainsi qu'ils le disent eux-mêmes. (…)

On ne trouve ailleurs dans cet ouvrage, qu'une seule fois le terme de chiffonnier(e), et c'est dans l'article d'Alexandre Dumas sur Les filles, où il signale, à propos d'une   statistique de 5081 prostituées reconverties, que 48 sont devenues chiffonnières.

La première version du Vin des chiffonniers (de Baudelaire) est de 1842-43 . Occasion de se souvenir que dans ses prestations sur France-Inter de l'été 2014, et même exactement le lundi 11 août, à 7h55 (mais si! On peut encore écouter le podcast : http://www.franceinter.fr/emission-un-ete-avec-baudelaire-le-vin-des-chiffonniers ), Antoine Compagnon avait commenté ce poème et qu'il avait conclu son billet ainsi : A sa façon, le poète est un chiffonnier. C'est le fond de mon étonnement et aussi de ma déception devant le contenu de ce cours 2016, où le chiffonnier littéraire, comme j'avais cru le prévoir , n'est en rien le littérateur. Je vois un peu dans cette phrase conclusive une promesse non tenue. Passons.

Mais en fait, c'est d'un autre ouvrage, cette fois, effectivement du seul Paul de Kock, édité en 1842, que parlait A.C. : La Grande Ville, nouveau tableau de Paris, comique, critique et philosophique. On y trouve un chapitre, Les débits de consolations, qui doit correspondre à sa référence. Je relève dans ce chapitre ce court passage: C'est aussi la nuit que se montrent les chiffonniers; ces industriels au petit croc entrent au débit de consolations se reposer des fatigues de la journée et se préparer à celles de la nuit.

Les petites industries en plein vent – Article de l'Illustration – 1844. Il y est assurément question de chiffonniers, même si l'article Les Chiffonniers de cette revue est de 1884.

Paul Niquet, mort en 1863. Date de naissance inconnue. Il tenait le plus fameux bouge de Paris, dit A.C., mis à la mode par les Mystères de Paris (1842-43) d'Eugène Sue.  De fait ( ICI la source) son échoppe était de longtemps réputée (depuis l'Empire) pour ses cerises à l'eau de vie. Il ne s'y vendait que très peu de vin, c'était surtout "le Casse-poitrine, la Jaune, la Blanche, le Fil-en-quatre, la Consolation, le Chien-tout-pur, l'Eau-d'aff, et le verre à un sou" 
Ce repaire, paradis des "ravageurs",  des malfaiteurs, des vagabonds, des mendiants, était le réceptacle de toute la pègre du quartier des Halles.

 

Paul Niquet

Privat d’Anglemont, donne dans "Les Oiseaux de Nuit" le récit suivant :   On pénétrait dans l’établissement par une allée étroite, longue et humide.
Son pavé était le même que celui de la rue, un grès de Fontainebleau, mais tellement piétiné par les nombreux clients, qu’il était plus boueux plus fatigué que les pavés de la rue Saint-Martin ou Saint-Denis.
Ceux des habitués qui avaient des hottes (les chiffonniers), les déposaient le long de ces murs avant de pénétrer dans la salle principale...
Cette salle était simplement un hangar sur lequel on avait posé un vitrage.  Elle était meublée de deux comptoirs en étain où se débitait cette eau-de-vie terrible qu’on appelait « le casse poitrine ».
Ces comptoirs lourds et massifs étaient chargés de brocs, de bouteilles et de fioles de touts formes. On voyait écrit sur certaines : « Parfait Amour », «La  liqueur des Braves », il y avait aussi « Les délices des Dames », un breuvage à faire prendre feu avec une allumette aux lèvres des consommatrices, et surtout « Le Petit Lait d’Henri IV » un effroyable mélange de cassis et de trois-six. Par un passage étroit, on arrivait à une petite salle derrière le comptoir ; c’était le salon de conversation, un lieu d’asile réservé uniquement aux initiés.  Trois longues tables et des bancs de bois en composaient le mobilier, les murs étaient blanchis à la chaux. L’architecture de ce bouge était bossue, tordue, renfrognée.
Dès la porte passée, on était saisi à la gorge par une odeur fade, chaude, nauséabonde, imprégné de miasmes humides qui soulevaient le cœur, c’était une puanteur qui est particulière à cette société immonde ...

Et voilà ce qu'en dit Nerval au chapitre XV des Nuits d'Octobre.

Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à l'établissement célèbre de Paul Niquet. - Il y a là évidemment moins de millionnaires que chez Baratte... Les murs, très élevés et surmontés d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde,  le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau très utiles dans le cas d'une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ni les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux demandent grâce; c'est du moins ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement en cas de dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois. Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. Vous avez conquis la faveur des dames.

Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie.

- Tu sais bien que ça t'est défendu! répondit le garçon limonadier.

- Eh bien, alors, un petit verjus! mon amour de Polyte! Tu es si gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore... ce que j'ai été!

Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains de verjus à l'eau-de-vie, que l'on ramassa aussitôt;  les petits verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe: ils rebondissent, et la liqueur seule est perdue.

- Un autre verjus! dit mon ami.

- Toi, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière; tu me happelle le p'tit Ba'as (Barras) qu'était si zentil, si zentil, avec ses cadenettes et son Zabot d'Angueleterre... Ah! c'était z'un homme aux oiseaux, mon p'tit fy, aux oiseaux!... vrai! z'un bel homme comme toi!

Après le second verjus, elle nous dit:

- Vous ne savez pas, mes enfants que l'ai été une des merveilleuses de ce temps-là... J'ai eu des bagues à mes doigts de pieds... Il y a des mirliflores et des généraux qui se sont battus pour moi!

- Tout ça, c'est la punition du bon Dieu! dit un voisin. Où est-ce qu'il est à présent, ton phaéton?

- Le bon Dieu! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c'est le diable!

Un homme maigre, en habit noir râpé, qui dormait sur un banc, se leva en trébuchant:

- Si le bon Dieu, c'est le diable, alors c'est le diable qui est le bon Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux paralogisme, dit-il en se tournant vers nous...Comme ce peuple est ignorant! Ah! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma philosophie me console de tout ce que j'ai perdu.

- Et un petit verre! dit mon compagnon.

- J'accepte si' vous me permettez de définir la loi divine et la loi humaine...

La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange; mon ami cependant, prenait plaisir à la conversation du philosophe, et redoublait les petits verres pour l'entendre raisonner et déraisonner plus longtemps.

Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne cherchais ici à daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient ces deux types du malheur et de l'abrutissement! Les hommes riches manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables lieux, dans ce vestibule du purgatoire, d'où il serait peut-être facile de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre les doigts sur ces plaies, sans prétendre à les fermer.

Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises, indiennes ou tibétaines, n'accompliraient-ils pas dans de pareils lieux de dangereuses et sublimes missions?  Pourquoi le Seigneur vivait-il avec les païens et les publicains?

Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte s'éclaire. Je m'élance de cet enfer au moment d'une arrestation, et je respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de la rue aux Fers.

La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes dont l'aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent leur tour pour recevoir leurs denrées d'après la mercuriale fixée.

Pourquoi donc A.C., qui lit un passage de ce texte de Nerval (autour de Barras), tient-il à prononcer "mirliflorès" le mot "mirliflores", faisant sonner un accent grave, et soulignant le "s"? J'avais un oncle par alliance qui disait "le fusil", comme on dit "le-fu-zil".

A.C. renvoie à L'assommoir des chiffonniers, dans Le Tableau de Paris de Jules Vallès, où il est question d'une Aspasie de la casserole: L'Aspasie actuelle de la casserole, la madame Récamier de cette Abbaye aux loques s'appelle Eugénie-Joséphine-Euphrasie Mognonneux, baptisée à Saint-Eustache le jour du sacre de Charles X. Chaque date solennelle de notre histoire correspond à une évolution de sa vie; elle vend des fleurs jusqu'à la révolution de Juillet, ses charmes et sa jeunesse jusqu'au coup d'Etat, du poisson sous l'Empire, des guenilles depuis le siège.

A propos de Louis Huart, donné comme l'inventeur de la "petite physiologie" en tant que genre littéraire – A.C. cite sa Physiologie du flâneur, ouvrage illustré par des "vignettes de MM. Alophe, Daumier et Maurisset",  dont il extrait une sentence latine qui fleure bon la philosophie : Omnia mea mecum porto (Je transporte avec moi tous mes biens), attribuée par Cicéron à Bias de Priène (Priène = cité grecque d'Asie mineure), l'un de ces sept sages de la Grèce antique dont la liste a été plus ou moins fluctuante, fuyant sans rien emporter la ville prise par l'ennemi.

 

Deburau

On passe au mime Deburau (Jean Gaspard Baptiste) et à la pantomime Chand d'habits (ou Le Marrrchand d'habits ) qui a été reprise par Jean-Louis Barrault dans le film de Marcel Carné, Les enfants du Paradis. Il semble (sourceWikipédia) que cette pantomime ait été fortement articulée sur une critique de Théophile Gautier qui en aurait assuré la postérité beaucoup plus que son impact réel sur le public car Deburau ne l'aurait jouée "qu'avec réticence", qu'elle ne serait restée à l'affiche que le temps de sept représentations, et  qu'elle "n'aurait pas dû être considérée comme un moment important de sa carrière".

 

 

Musard

 

Musard_Chiffonniers_de_Paris

Et puis, on arrive à Musard, chef d'orchestre des bals de l'Opéra, le Napoléon du quadrille, etc.

Sa célébrité impressionne (voir ICI). A.C. narre le carnaval de Paris, la visite de Théophile Gautier au bal, un dessin de Gavarni et sa légende ... A propos de cette visite de Théophile Gautier, il projette un passage du compte- rendu de ce dernier sans en lire autre chose que les deux premières et les deux dernières lignes, mais tout le passage est intéressant, et plus distancié qu'il ne l'a souligné, même s'il l'a fait : Un torrent de pierrots et de débardeuses tourne autour d'un flot de masques stagnant au milieu de la salle, ébranlant le plancher comme une charge de cavalerie. Gare à ceux qui tombent.

Ce n'est donc qu'à ce prix qu'on s'amuse aujourd'hui; il faut, à force de gambades , de cabrioles, de dislocations extravagantes, de hochements de tête à se démonter le col, se procurer une espèce de congestion cérébrale; cette ivresse de mouvement ou délire gymnastique, a quelque chose d'étrange et de surnaturel. On croirait voir des malades attaqués de la chorée ou de la danse de Saint-Guy.

Nous avons assisté à Blidah et dans le Haouch de Ben Kaddour , aux soubresauts épileptiques des Aïssaouas, ces terribles convulsionnaires. Nous avons vu à Constantine la danse pour la conjuration des Djinns, mais tout cela est modéré en comparaison de la cachucha parisienne.

 De quels ennuis de pareils amusements font-ils le contre-poids? Comme nous rentrions chez nous, nous vîmes descendre d'un estaminet  une bande de quarante pierrots tous costumés de même, qui se rendaient au bal de l'Opéra, précédés d'une bannière où étaient écrits ces mots : Que la vie est amère !

Baudelaire, dit A.C., connaissait Musard, appréciait Musard et ne l'oubliera jamais. Il fait une citation d'un texte qui n'est pas directement de Baudelaire, mais à propos duquel il souligne combien celui-ci est familier du Carnaval et de ce bal Musard, texte pris dans Les causeries du Tintamarre, rédigé en collaboration avec Théodore de Banville et Auguste Vitu (qui fut tour à tour éditeur, historien politique et militaire, critique littéraire et de théâtre, romancier, auteur de manuels de finance, avant d'être enterré au Père Lachaise et de se voir dédier en 1912 une rue dans le XVième arrondissement de Paris): Le grand Musard vient de partir pour Berlin. Ce départ précipité a plongé dans la douleur les ballocheuses du quartier Bréda et gentilhommes à 29 sous qui descendent le fleuve de la vie sur l'asphalte du boulevard des Italiens. Rassurez-vous Mesdames, le grand Musard, l'Homère du quadrille, sera de retour le 15 Novembre. Sans Musard, point de Carnaval. Baudelaire avait dans ses cartons un projet de petit poème en prose consacré à Musard fils (Alfred Musard, fils de Philippe, qui avait pris la succession de son père).

Quittant Musard, A.C. se tourne vers la pièce de Félix Pyat, Le chiffonnier de Paris, créée le 11 Mai 1847 au théâtre de la Porte Saint-Martin, très grand succès dont il tient à nous détailler l'intrigue. Il lit les paroles de chansons intégrées à la comédie, tout cela me semble long et inexplicablement ennuyeux.  Il souligne le triomphe de Frédéric Lemaître  dans le rôle du Père Jean (le chiffonnier), disant que, d'après Louis-Henry Lecomte qui publie en 1888 un Frédérick-Lemaître : un comédien au XIXe siècle : étude biographique et critique d'après des documents inédits, Liard, le chiffonnier-philosophe, aurait donné au dit comédien une quinzaine de cours de chiffonnage pour crédibiliser son jeu. On tournicote autour de l'acte 1, scène 10, où le Père Jean renverse, rentré chez lui, sa hotte pour en faire l'inventaire. C'est une scène de triage, on en retrouve de ce type chez Hugo, dans Les Misérables; et Baudelaire parle, lui, de catalogage. Théophile Gautier s'est fendu d'un  très long et très élogieux article critique . Certains (Victor Hallays-Dabot, qui fut membre de la commission d'examen des ouvrages dramatiques au ministère des beaux-arts, censeur en somme) allant jusqu'à risquer que la pièce avait joué un rôle dans les idées révolutionnaires de 1848. Et A.C. redit l'épisode de la couronne, rajoutée au contenu de la hotte au lendemain de la chute de la royauté, qui a scandalisé Jules Janin. Impression pénible de discours sans fin…

Affirmation d'un topos de la couronne dans le tas d'ordure, avec léger cafouillage sur la modification de la pièce par Pyat lui-même pour sa reprise en 1880, et glissement vers une caricature de 1815 où Napoléon 1er  cherche sa couronne parmi des immondices, décoré du qualificatif de Père La Violette car il avait, affirmait-on, annoncé son retour de l'Île d'Elbe au moment de leur floraison …

Emballement d'une érudition qui donne un sentiment de n'importe quoi.

Napoléon traité de chiffonnier devançant, quelques décennies plus tard des chiffonniers qui se prendront pour Napoléon …

 

John Tenniel

John Tenniel, illustrateur en 1866 d'Alice au Pays des Merveilles, apparaît, caricaturant (ci-contre) Napoléon III en chiffonnier avec une légende articulée sur "pick up the pieces", car ce dernier avait - après la victoire de la Prusse sur l'Autriche à Sadowa dans le cadre d'un conflit où il avait voulu s'en tenir à une attitude de neutralité - parlé de ramasser les morceaux

Et voici que nous arrive Drumont énonçant  les extrêmes se touchent dans son Testament d'un antisémite (1891), pour insulter Arthur Meyer, directeur du Gaulois, qu'il traite de Chand'habits (marchand d'habits), c'est-à-dire de chiffonnier …

Puis revoilà Félix Pyat discourant sur le droit du travail en 1848, devenu député (montagnard), caricaturé par Cham, croqué par Daumier, se colletant dans les couloirs de l'assemblée avec Proudhon avant de le provoquer en duel, compromis dans l'émeute du 13 juin 1849 organisée contre la politique extérieure du gouvernement, exilé vingt ans à Londres, puis revenant finir sénateur Troisième République dans les Bouches du Rhône, ayant tiré de sa pièce un gros roman et finalement, mort sans savoir que son Père Jean allait connaître une carrière cinématographique et passer sur grand écran en 1913 (réalisateur: Emile Chautard) et en 1924 (réalisateur : Serge Nadejdine) .

On croyait en avoir fini avec Félix Pyat …  Quelle erreur! Il ressuscite pour la coda de la séance, dans un questionnement qui concerne sa connaissance de Baudelaire et qui affirme, citation d'une sienne préface à une réédition du susdit roman à l'appui, qu'il en reprend en tout cas les idées sur la modernité: "Une œuvre d'art se compose toujours de deux éléments distincts, l'un plus spécial au temps qui l'a produit, l'autre plus général et commun à tous les temps, l'un propre à l'humanité d'un âge, l'autre à celle de tous les âges. La proportion des deux constitue la différence du talent au génie, de l'éphémère à l'immortel."

 

hypnagogie

Fermez le ban. Comme dit Martine Aubry sur un thème un peu différent : Trop, c'est trop! C'est vrai, ça! Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué? En même temps, je culpabilise.

C'est plutôt bien, tous ces renseignements, non? Mais c'est vrai, à l'écoute, j'atteins l'hypnagogie et l'overdose. Je dois pourtant reconnaître honnêtement que beaucoup, à la fin, ont encore la force d'applaudir. 

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14 février 2016

CENT ANS AVANT ….

Leçon du mardi 9/2/2016. Antoine Compagnon joue les Sherlock Holmes. Son but: expliquer le mystère de la prééminence (littéraire mais pas que, selon une très contestable tournure à la mode) du Chiffonnier parmi les petits métiers parisiens de l'ère Baudelaire. Sa méthode d'investigation: les occurrences textuelles de la chiffonnerie dans les décennies antérieures. Ses résultats: l'affaire se met en place quelques années avant la révolution de 1789 et se consolide pendant les troubles. La roche tarpéienne est près du Capitole (il ne l'a pas dit) et le chiffonnier qui monte est le pendant du roi qui descend (qui tombe, surtout sa tête). Il fallait bien le plus bas des petits métiers, pour exercer la vindicte populaire allégorique à l'endroit des favorisés de la fortune. La roue (de la dite fortune) tourne, et le quart d'heure andywarholien de gloire du chiffonnier va durer un siècle. Etc.

Il a beaucoup projeté, A.C., (gravures, dessins, lithographies, ce qui passe assez mal en audio), beaucoup commenté, et notablement cité, c 'est-à-dire, produit des citations que j'ai – à quelques omissions près - notées. Pour l'essentiel (?) et dans un vrac très inégalement chronologique, car tel texte antérieur a été parfois postérieur:

Victor Hugo – Les quatre vents de l'esprit :

(…)

Or les sages pensifs font remarquer aux princes

Qu’il est toujours aisé d’empoigner des provinces,


Mais qu’un roi ne peut prendre, en eût-il grand besoin,


Un muscle de son râble au crocheteur du coin.


Un César souvent porte, à son dos qui cahote,


Son empire moins bien qu’un chiffonnier sa hotte,


Mais il ferait tuer ses preux jusqu’au dernier


Avant de conquérir les reins du chiffonnier.

(…)   

Chateaubriand – Mémoires d'Outre-Tombe:

(…)

Je vous fais voir l'envers des événements que l'Histoire ne montre pas; l'Histoire n'étale que l'endroit. Les Mémoires ont l'avantage de présenter l'un et l'autre côté du tissu : sous ce rapport, ils peignent mieux l'humanité complète en exposant, comme les tragédies de Shakespeare, les scènes basses et hautes. Il y a partout une chaumière auprès d'un palais, un homme qui pleure auprès d'un homme qui rit, un chiffonnier qui porte sa hotte auprès d'un roi qui perd son trône: que faisait à l'esclave présent à la bataille d'Arbelles la chute de Darius?

(…)

Wikipédions : La bataille "d'Arbelles" est répertoriée plus souvent par l'histoire comme "de Gaugamèles" et  s'est déroulée le 1/10/331 (avant J.C.) dans la plaine de Gaugamèles, Nord de l'Irak actuel. Même si la localisation exacte n'est pas clairement établie, on situe généralement le site à l'est de la ville de Mossoul. Elle est l'affrontement décisif entre l'armée d'Alexandre le Grand et celle de Darius III. Par cette bataille, considérée comme l'une des plus importantes de l'Antiquité en raison des forces impliquées, le royaume de Macédoine a vaincu définitivement l'empire perse achéménide.  Cette bataille est parfois, abusivement appelée bataille d'Arbèles en référence à la cité d'Arbèles / Erbil (Kurdistan  actuel), située à 100 km environ du champ des combats.

(...)

Lorsque les monarques furent déterrés à Saint-Denis au moment où la trompette sonna la résurrection populaire; lorsque, tirés de leurs tombeaux effondrés, ils attendaient la sépulture plébéienne, les chiffonniers arrivèrent à ce jugement dernier des siècles: ils regardèrent avec leurs lanternes dans la nuit éternelle; ils fouillèrent parmi les restes échappés à la première rapine. Les rois n'y étaient déjà plus, mais la royauté y était encore : ils l'arrachèrent des entrailles du temps, et la jetèrent au panier des débris.

(…)

Sur une caricature d'époque: Le prince chiffonnier

(à/s Duc de Chartres)

Wikipédions d'abord : Louis-Philippe d’Orléans, duc de Chartres puis duc d'Orléans (1785-1793), ayant changé son nom en Philippe Égalité après 1792 -  mort guillotiné à Paris.

Il réalisa une spéculation immobilière restée célèbre. Son père le duc d’Orléans ayant cessé d’habiter le Palais-Royal lui en fit concession en 1776, puis le lui abandonna en toute propriété en 1780. Peu après, en juin 1781, la salle de théâtre dite du Palais-Royal, qui se trouvait du côté de l’actuelle rue de Valois, brûla (une nouvelle fois). Le duc de Chartres la fit reconstruire de l’autre côté par l’architecte Victor Louis (c’est l’actuelle salle de la Comédie-Française) et en profita pour réaliser une vaste opération immobilière autour des jardins du Palais-Royal : il fit édifier des immeubles uniformes, comportant des galeries marchandes au rez-de-chaussée surmontées d’appartements d’habitation. Les rues bordant l’ensemble furent baptisées des noms des fils du duc.

Cette opération fut vivement critiquée. Le public, qui avait toujours été admis librement dans les jardins du Palais-Royal, déplora leur rétrécissement. On jugea l’architecture mesquine. Louis XVI se serait moqué du duc de Chartres en lui lançant : « Eh bien, mon cousin ! Il paraît que vous ouvrez boutique ? On ne vous verra plus que le dimanche ? ». Authentique ou non, le mot courut Paris, avec des dizaines d’épigrammes et de chansons. L’affaire d'ailleurs ne fut pas excellente et tarda à s’équilibrer, le duc ayant dû emprunter 4 millions pour financer les constructions, qui s’avérèrent ensuite difficiles à vendre et à louer.

Gravure:  le duc de Chartres est représenté "avec assez de ressemblance", portant une hotte sur le dos, tenant à la main un croc, avec lequel il cherche et ramasse contre les bornes des chiffons dont il emplit sa hotte. Les vers suivants sont au bas.

Tel est donc du destin l’arrêt et le caprice !


Quel changement bizarre ! Oh ! cruelle injustice !


Ce matin dans le rang le plus grand, le plus beau,


Ce soir de la fortune un exemple nouveau ;


Moi, prince, suis réduit (Oh ! disgrâces contraires !)


A chercher dans les coins partout des loques à terre (locataires).

Victor Hugo – Les misérables :

(…)

Sous le long couloir cintré qui aboutit à l'Arche-Marion, une hotte de chiffonnier, parfaitement conservée, fit l'admiration des connaisseurs. (…) La rencontre la plus surprenante fut à l'entrée du Grand Égout. Cette entrée avait été autrefois fermée par une grille dont il ne restait plus que les gonds. A l'un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et souillée qui, sans doute arrêtée là au passage, y flottait dans l'ombre et achevait de s'y déchiqueter. (…) C'était une baptiste très fine et l'on distinguait à l'un des coins moins rongé que le reste une couronne héraldique brodée au-dessus de ces sept lettres : LAVBESP. La couronne était une couronne de marquis et les sept lettres signifiaient Laubespine. On reconnut que ce qu'on avait sous les yeux était un morceau du linceul de Marat. Marat, dans sa jeunesse, avait eu des amours. C'était quand il faisait partie de la maison du comte d'Artois en qualité de médecin des écuries. De ces amours, historiquement constatés, avec une grande dame, il lui était resté ce drap de lit. Épave ou souvenir. À sa mort, comme c'était le seul linge un peu fin qu'il eût chez lui, on l'y avait enseveli. De vieilles femmes avaient emmaillotté pour la tombe, dans ce lange où il y avait eu de la volupté, le tragique Ami du peuple.

(…)

Remarque : A.C. affirme une proximité immédiate de la hotte du chiffonnier et du linceul de Marat dans le texte, à l'appui de sa thèse (la roue tourne) mais en fait, plusieurs lignes et nombre d'autres découvertes égouttières les séparent.

Une épigramme de Masson de Morvilliers – L'ivrogne et le savetier

Un vieil ivrogne ayant trop bu d'un coup,

Même de deux, tomba contre une borne;

Le choc fut rude, il resta sous le coup

Presque assommé, l'œil hagard et l'air morne.

Un Savetier de près le regardant,

Tâtait son pouls, et lui tirant la manche:

Las! Ce que c'est que de nous! Cependant,

Voilà l'état où je serai Dimanche.

L'expression "Voilà l'état où je serai dimanche"  a fait florès, souligne A.C. On la retrouve ainsi dans une gravure de Gavarni sur un tout autre sujet, un jeune dandy regardant des dessins de mode

Balzac – Une double famille :

(…)

En ce moment, le comte et le médecin étaient arrivés au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin. Un de ces enfants de la nuit, qui, le dos chargé d'une hotte en osier et marchant un crochet à la main, ont été plaisamment nommés, pendant la révolution, membres du comité des recherches, se trouvait auprès de la borne devant laquelle le président venait de s'arrêter. Ce chiffonnier avait une vieille figure digne de celles que Charlet a immortalisées dans ses caricatures de l'école du balayeur.

-       Rencontres-tu souvent des billets de mille francs? lui demanda le comte.

-       Quelquefois, notre bourgeois.

-       Et les rends-tu?

-       C'est selon la récompense promise ….

-       Voilà mon homme, s'écria le comte en présentant au chiffonnier un billet de mille francs. Prends celui-ci, lui dit-il, mais songe que je te le donne à la condition de le dépenser au cabaret, de t'y enivrer, de t'y disputer, de battre ta femme, de crever les yeux de tes amis. Cela fera marcher la garde, les chirurgiens, les pharmaciens; peut-être les gendarmes, les procureurs du roi, les juges et les geôliers. Ne change rien à ce programme, ou le diable saurait tôt ou tard se venger de toi.

(…)

Unique occurrence - dit A.C. - d'un personnage de chiffonnier (que d'ailleurs, il soupçonne Balzac d'avoir confondu avec un balayeur) dans la Comédie humaine.

Deux références anglaises :

Henry Mayhew (1812 – 1887), journaliste, a travaillé au Punch Magazine et est surtout connu pour son monumental London Labour and the London Poor , enquête-reportage sur la vie des populations pauvres de Londres à l'ère victorienne. Antoine Compagnon  nous lit - avec un tel accent qu'on peut le dire "en français dans le texte" - un passage où il est question de "Street-sellers, street-buyers, street-finders, street-scavengers …"

Il prolonge avec Dickens, venu enquêter en 1851 à Paris et qui raconte: [Un matin de février] [I] walk out, tumbling over a chiffonier with his little basket and rake, who was picking up the bits of colored paper that had been swept out, avernight, from a Bob-Bon shop . L'accent à l'identique. A.C. souligne une nouvelle confusion probable avec un balayeur (little basket? les hottes sont grandes ; rake au lieu de hook) et que l'anglais écrit chiffonnier avec un seul "n" et n'a pas d'équivalent plus idiomatique à produire. Les dictionnaires fournissent pourtant : ragpicker.

Une anecdote franco-anglaise :

La réponse de Frédérick Lemaître à la reine Victoria. Frédérick Lamaître avait été jouer à Londres Le Chiffonnier de Paris, pièce de Felix Pyat; la reine l'avait fait venir dans sa loge, et "la vieille ogresse aux dents jaunes" (il ne l'a pas dit, le qualificatif vient du Net) avait feint l'attendrissement:


- Comment, vous avez de pareilles misères à Paris?

- Madame, avait répondu Frédérick avec sa voix tonnante et son grand geste, ce sont nos Irlandais...

Restif de la Bretonne (pour: "les extrêmes se touchent"):

(…)

Oui, je me sens plus seul ici, environné de dix mille âmes que tu ne l'es dans notre finage désert; un seul homme rencontré t'y fait apercevoir que tu n'es pas seul; tu es obligé de lui parler, de le saluer au moins, et de t'observer pour lui; mais ici, je suis libre comme l'air: tout ce qui m'environne n'est, si je le veux, qu'un spectacle indifférent pour moi; je réunis tous les agréments que procure la compagnie d'hommes polis, et la vue de femmes charmantes, aux douceurs d'une tranquille solitude; en un mot, je jouis de tous les avantages de la société sans être sujet à ses inconvénients. Voilà comme les extrêmes se touchent, mon ami : les déserts et les villes les plus peuplées se ressemblent en un point.

(…)

Wikipédions : Le finage correspond aux limites d'un territoire villageois. Très souvent le finage regroupe plusieurs terroirs permettant une diversification des ressources. En Europe, les limites des finages médiévaux se sont souvent transformées en limites de communes.

Une lithographie (Les extrêmes se touchent) – Hippolyte Bellangé – 1823

Les extrêmes se touchent                                

Deux notations ponctuelles et terminales :

1820, Paul-Louis Courier, pamphlétaire anti-restauration, traité par un journaliste ministériel de …. : jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, pestiféré ou pestifère, enragé, imposteur, calomniateur, belliciste, homme horrible, ordurier, grimacier, chiffonnier. C'est ce chiffonnier, last but not least, qui retient A.C.

1854, dans Sous un bec de gaz, comédie d'Amédée de Jallais, cette réplique : Ah! Je suis sauvé, j'aperçois un chiffonnier, un membre du comité des recherches. Je vais lui demander du feu.

Car cette histoire de Comité des recherches à été un must de la leçon.

On en trouve sur le net une intéressante présentation. Je donne le début : La crise de l’été 1789 posant très tôt le problème d’une police politique destinée à déjouer les intrigues du « complot aristocratique » et à prévenir les crimes de lèse-nation, l’Assemblée constituante créa le 28 juillet 1789 un Comité des recherches pris parmi ses membres et doté de pouvoirs considérables, en particulier celui de décerner des mandats d’arrêt. Le 30 novembre suivant, lors d’une séance publique, cette entité pour laquelle « le silence, en matière de délation, est un crime sous l’empire de la liberté », exposa le premier compte-rendu de ses actions.

On trouve d'ailleurs via ce lien deux caricatures qui s'inscrivent complètement dans le discours d'A.C. (peut-être ont-elles été projetées) en soulignant l'assimilation des chiffonniers aux petites mains de la révolution en marche, ce qui les installera peu ou prou dans un rôle définitif et soupçonné d'auxiliaires de police, de mouchards …

Comite-Recherches Comite-Recherches-2

… avec cette information qui vaut pour les deux: Estampe satirique de 1790. Membre du Comité des recherches : "Qui fait bien son métier ne craint point les injures / Il est bon quelquefois d'accrocher des ordures"

A.C. est beaucoup resté autour de cette idée de Comité des recherches, lequel, créé par la municipalité provisoire de Paris disparaîtra avec elle en juin 1790 mais laissera des traces profondes dans l'imaginaire, en même temps qu'il aura de multiples résurgences sous diverses formes, comités de surveillance révolutionnaire, comité de sureté générale, comité de salut public.

Mais reprenons la présentation du jour à ses débuts:

Louis-Sébastien Mercier , Tableau de Paris, 1781 : le chiffonnier est présent , mais ce n'est qu'un petit métier parmi d'autres.

Jules Janin, l'auteur de L'âne mort et la femme guillotinée, en parle en 1831 comme du plus grand des petits métiers.

Balzac, dans Illusions Perdues, publié entre 1837 et 1843, disserte via le personnage de David Séchard sur la chiffonnerie et Frédéric Le Play, dans son enquête de 1855 sur l'ouvrier européen identifie le chiffonnier à Paris en soulignant son importance dans la capitale.

Edmond Texier, dans son article de Paris Guide (info Net : Ce gros guide en deux volumes a été publié en 1867 par Lacroix et Verboeckhoven (les éditeurs des Chants de Maldoror en 1869). Rédigé par une pléiade d'auteurs reconnus, il donne un aperçu très intéressant de la vie parisienne à la fin du second empire, telle que des écrivains pouvaient la connaître et la décrire) présente ainsi le chiffonnier : Quoique le chiffonnier ait été tant de fois décrit, il m’est impossible de le passer tout à fait sous silence. Paris est la ville par excellence du chiffon, c’est-à-dire de tout et de rien ! Que de choses perdues dans la journée, et qui se retrouvent la nuit au bout du crochet ! Le chiffonnier est essentiellement éclectique ; il ramasse tout ce qui s’offre : chiffons, papier, savates, vieux gants, verre de vitre, jouets brisés, tessons de bouteille, — les choux et les raves de la grande ville. Ce qu’il a dans sa voiture (sa hotte), il ne s’en inquiète pas. C’est le trieur (encore un petit industriel) que cela regarde. Le trieur, ainsi que son nom l’indique, est chargé du classement de tous ces détritus. Il met de l’ordre dans ce chaos d’ordures. Il sépare le bon grain de l’ivraie ! le bon grain !

A ce métier de trieur, on ne fait pas feu qui dure. Les miasmes qui s’exhalent de toutes ces horreurs sont autant de poisons violents. Les lampes elles-mêmes s’éteignent dans ce cloaque. En revanche, la chiffonnerie en grand n’est plus une petite industrie, mais un commerce lucratif. Le chiffonnier qui porte la hotte est toujours misérable ; le chiffonnier patron, le singe, est souvent millionnaire.

L’homme à la hotte, ce coureur de nuit, ce détrousseur d’immondices, n’habite pas les bouges de la grande ville, il a sa cité à part, son camp des Tartares où il vit avec sa famille. On appelle cette chose, dont la vue ferait frissonner un civilisé, et qui s’étale a deux pas de la gare du chemin de fer d’Orléans, la villa des chiffonniers. Villa ! C’est une ville à côté d’une autre ville, l’antithèse de Paris. La capitale de la misère en face de la capitale du luxe. Un ghetto moins infect que ceux de Rome et de Venise, mais plus triste, plus pauvre et plus honnête, la réputation de probité de ces philosophes est depuis longtemps établie sur une base solide.

Si l'importance du chiffonnier est soulignée dans ce dernier texte (Paris est la ville par excellence du chiffon), on voit qu'on y est sur le fond plutôt dans la logique de la leçon précédente où on laissait au chiffonnier la chance d'être philosophe quand aujourd'hui, s'il est au premier plan du discours d'A.C., ce sera surtout comme soupçonné de délation  …

Quoi qu'il en soit, depuis Mercier, le sans grade des petites industries parisiennes est devenu en cinquante ans une vedette et c'est bien de cela qu'il s'agissait aujourd'hui pour A.C. de parler.

Il attire l'attention sur le fait que des anecdotes-représentations du type "Voilà l'état où je serai dimanche" sont antérieures  à la Révolution mais mettent en scène d'autres que des chiffonniers, et l'épigramme ci-dessus recopié concerne un savetier. Une photographie est projetée, dont A.C. excuse la médiocre qualité et signale qu'elle a été prise par Alexandre de Vitry au Cabinet des estampes de la BNF. Digression : Etonné par cette précision, je suis allé m'informer sur ce collaborateur de sa chaire (attaché de recherche) dont il a dirigé la thèse de doctorat sur Charles Péguy . Une courte google-isation l'a essentiellement fait émerger, brutalement étrillé, sur le blog Stalker de Juan Asensio – spécialiste, sauf erreur, du genre - pour son livre de 2011, L'invention de Philippe Murray. Aïe … Dent dure!

Le savetier, dit A.C., est aussi chez Louis-Sébastien Mercier, même anecdote. Il est remplacé par  un cordonnier chez Joseph de Maistre, cependant que dans son Histoire de la peinture en Italie, Stendhal uniformise en ivrognes les protagonistes :  On se rappelle malgré soi cet ivrogne qui, voyant trébucher un de ses camarades, s'écrie : "Las! Ce c'est que de nous cependant / Voilà l'état où je serai dimanche". Et c'est Charlet, dans le dessin évoqué par Balzac (cf. ci-dessus, Une double famille) qui a installé le chiffonnier au cœur de l'affaire. A.C. évoque aussi un Daumier et parle de Paul de Kock (dont la chanson Madame Arthur, écrite en 1850, a été chantée par Yvette Guilbert au café concert, entre les deux guerres), mais là, j'ai perdu le fil …

Evocation de nombreuses gravures d'avant 1790 représentant des chiffonniers remuant des papiers aux coins des bornes et soulignement de ce qu'avec l'apparition du Comité des recherches, dont les membres ont été presqu'immédiatement surnommés chiffonniers, il s'est produit une assimilation qui a définitivement installé  le chiffonnier à l'écart des autres petits métiers parisiens et en situation de notoriété prééminente. Ce serait chez Mirabeau-Tonneau, contre-révolutionnaire et frère cadet de l'autre, qui n'était pas avare de bons mots, que l'on trouverait la plus ancienne référence à ce théorème : "Chiffonnier = Comité des recherches". Étonnant personnage d'ailleurs, ce Mirabeau-Tonneau, dès qu'on regarde un peu.

Mirabeau-Tonneau

Wikipédions : André Boniface Louis Riqueti, vicomte de Mirabeau, dit « Mirabeau-Tonneau » puis « Mirabeau-Cravates », né à Paris, en 1754, mort à Fribourg en Brisgau, Allemagne, à l'âge de trente-huit ans, frère cadet d'Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau.

Il était presque aussi débauché que son frère aîné. Obèse, son ivrognerie lui vaut le surnom de « Mirabeau-Tonneau ». Rapidement conscient de n’être que l’ombre de Mirabeau-Tonnerre, le malheureux André Boniface constata : « Dans une autre famille, je passerais pour un mauvais sujet et un homme d’esprit, dans la mienne je suis un sot et un honnête homme ». Écrivain possédant de l'esprit, auteur d'innombrables bons mots, il fut aussi le collaborateur du journal Les Actes des Apotres.

Ardent défenseur de la monarchie à l'Assemblée constituante où il fut envoyé siéger par les nobles de la sénéchaussée de Limoges, il s'opposa à la réunion des ordres et à l'abolition des privilèges (4 août 1789). Quand il vint lui soumettre un projet de discours, son père le marquis de Mirabeau lui jeta comme une gifle à travers la figure : « Quand on a un frère comme le vôtre aux États Généraux et qu’on est vous, on laisse parler son frère et l’on garde le silence ».

Le 4 février 1790, lorsque, Louis XVI annonça qu'il adoptait les principes de la constitution, il brisa son épée et s'écria "Puisque le roi renonce à son royaume, un gentilhomme n'a plus besoin d'épée pour le défendre".

Son parti étant minoritaire à l'Assemblée constituante, il donne sa démission de député en juin 1790 et émigre en Allemagne. Il s'installe en Pays de Bade et lève une légion (La légion noire dite aussi Les Mirabeau), qui fit aux républicains, pendant 1792, une guerre d'escarmouches sanglantes et inutiles, mais  ensuite se comporta brillamment (après sa mort, suite à une attaque d'apoplexie) lors de la campagne de 1793. Sa dépouille repose dans un ancien cimetière protestant de Fribourg.

Qu'ai-je oublié, après cela? Pas mal de choses, assurément, car même si je m'en irrite, le cours d'Antoine Compagnon fourmille de références délivrées par petites touches et tournicotant autour du pot.

Charles Théveneau de Morande est cité, folliculaire, dit Compagnon, escroc des Lumières, maître chanteur à propos de l'affaire immobilière du Duc de Chartres au Palais-Royal.. On peut aller se renseigner ici .

Cité également, Georges Duval, historien contre-révolutionnaire qui affirmera – semble-t-il sans l'ombre d'une preuve – qu'une section locale et parisienne de républicains était presque exclusivement formée de chiffonniers. Wikipédié  comme dramaturge, 70 pièces quand même, c'est dans ses Souvenirs de la Terreur ou dans ses Souvenirs thermidoriens qu'A.C. a sans doute relevé la désinformation ci-dessus.

Là, sauf erreur, j'ai fait le tour! Je vais fermer boutique.

Moralité? S'il fallait résumer la leçon d'un mot, ce serait sans doute : Ascension du chiffonnier dans la hiérarchie parisienne des petits métiers, de la pré-révolution de 1789 à la Monarchie de Juillet et au Second Empire; une ascension avérée mais aux ressorts méritocratiques pour le moins flous. Nouveaux rois, mais de l'ordure?

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07 février 2016

LE CHIFFONNIER: PHILOSOPHE MYTHIQUE OU MOUCHARD CRAPOTEUX ?

                       Jean-Léon_Gérôme_-_Diogenes_1860

Ôte-toi de mon soleil, avait-il dit à Alexandre (Le Grand) venu s'enquérir de ses besoins. Diogène de Sinope est resté comme la figure éminente du philosophe cynique et voici qu'Antoine Compagnon, dans cette leçon du mardi 2/2/2016, l'évoque pour aborder la figure mythifiée de Liard, taxé par les contemporains de Chiffonnier-Philosophe, comme le désigne ce dessin de Traviès (Charles-Joseph Traviès de Villers, dit).

Liard

On a beaucoup parlé de l'image du chiffonnier tout au long de la leçon, et je me suis, à mon bureau, écouteur à l'oreille, assez copieusement ennuyé. J'ai entendu passer des noms. Walter Benjamin soulignant l'importance du chiffonnier chez Baudelaire (une assez longue citation). Le chiffonnier, son importance économique, sa figure de légende , mais seulement dans la mythologie parisienne, omniprésent dans la vie artistique et culturelle de la capitale où on lui prête une grande sagesse.

J'entends citer Alphonse Signol, auteur d'un roman en  cinq volumes intitulé Le Chiffonnier , publié en 1831, prolongeant une pièce de théâtre. Signol auteur aussi en 1828 d'un drame, Le duel, si j'ose dire prémonitoire au moins par son titre. A trente ans, il a une dispute au Théâtre Italien avec un militaire et un duel s'ensuit, où il trouve la mort.

J'entends citer une pièce de 1826 : Le chiffonnier ou le philosophe nocturne. Les auteurs? Sauf erreur : Marie-Emmanuel- Guillaume-Marguerite Theaulon de Lambert et Etienne Crétu. Evidemment ….

Sur Liard, cette chronique dans Le Paris pittoresque  - http://www.paris-pittoresque.com/perso/16.htm - recoupe largement les propos d'A.C. et est amusante à consulter.

Chodruc-Duclos

On trouve d'ailleurs dans le même Paris pittoresque un très très long billet (http://www.paris-pittoresque.com/perso/5.htm) tout à fait étonnant (comme est passionnant  le romanesque parcours de l'individu) sur Chodruc-Duclos, l'homme à la longue barbe, évoqué par A.C. avec promesse d'y revenir. Lui aussi, dans les années qu'il passa à effrayer les dames dans les jardins du Palais-Royal, était taxé de Diogène. 

J'entends : Etienne de Jouy. A.C. se réfère à son texte , Le Chiffonnier littérateur, qui met en scène un André Vergète dont j'ignore s'il exista ou si Etienne de Jouy l'a créé de toute pièce - dont on trouve l'histoire ici . Un chiffonnier comme Liard féru de grec et de latin, et qui prouve, dit A.C., que ce dernier ne fut pas le premier.

Qu'ai-je encore entendu? Ah, oui. Henri Beraldi (Angelo Ferdinand Henri, s'il vous plaît!), sous-chef de bureau au Ministère de la Marine et des Colonies et Homme de lettres. Grand collectionneur, amateur de gravures, et qui n'a pas de Liard, une opinion très positive, le jugeant plus poseur que chiffonnier et tout compte fait, pseudo-chiffonnier, chiffonnier d'opérette, sans les instruments de sa fonction, sans hotte, sans crochet , sans lanterne et fort probablement sans cette médaille délivrée par la Préfecture de Police qui authentifie comme enregistrés et officiels les hommes de l'art qu'il affirme incarner.  Et Beraldi s'étonne de la bienveillance de Baudelaire à l'égard de Liard, à propos d'un commentaire par ce dernier d'une illustration de Traviès.

Du coup, cherchant à localiser ce commentaire, je tombe sur un long article d'Antoine Compagnon où se rassemblent, sous le titre Fantasque escrime (image semble-t-il du chiffonnier ferraillant avec son crochet),  nombre des éléments évoqués ici, et bien d'autres, autour de Baudelaire et des chiffonniers : http://www.unige.ch/lettres/framo/files/7914/3705/8725/A_Compagnon.pdf / Un article de fond, travaillé, très intéressant. Assurément à  lire.

J'apprends que Privat d'Anglemont est taxé par Alfred Delvau de créole insoucieux (il était effectivement natif de Sainte-Rose, en Guadeloupe).

Janus-Bifrons

Et nous arrivons à la bascule du propos du jour où, de philosophe, le chiffonnier devient, Janus bifrons, un indicateur de police, un mouchard.

Parent du Châtelet note combien sont nombreux, parmi les chiffonniers, les repris de justice et combien on dénombre d'anciennes prostituées chez les chiffonnières.

Gravures de lorettes, de grisettes, devenant / devenues d'affreuses chiffonnières.

Les références se multiplient, de la même veine. Chez Honoré Antoine Frégier , rédacteur à la Préfecture de Police, dans des termes identiques à ceux de Parent du Châtelet; chez Alexandre Dumas qui parle de mohicans de Paris; chez Alfred Delvau  qui évoque les peaux-rouges de la place Maubert.

Les français peints par eux-mêmes

Dans Les français peints par eux-mêmes , vaste entreprise éditoriale (9 volumes) en 1840 de l'éditeur Leon Curmer, à l'article Chiffonniers rédigé par Louis-Auguste Berthaud, on trouve un tableau saisissant de la Chiffonnerie. Mais pas l'accusation de mouchards. 

 Et A.C. redonne diverses informations contenues dans cet article (l'argot; les procédures policières d'enregistrement; …), redisant que pour la police, les chiffonniers sont une classe dangereuse, mais finalement moins réprimée que ne le laisserait supposer l'ordonnance de police de 1828, en raison de leur utilité et – on y revient – de leur rôle possible d'indicateurs.

L'article de Berthaud mérite d'être lu.

Antoine Compagnon se réfère aussi à l'étude de Frédéric Le Play, entré major à l'Ecole Polytechnique en 1825, Le chiffonnier de Paris , référencée (à cette adresse) dans l'ouvrage de Simone Delattre : Les douze heures noires – La nuit à Paris au XIX° siècle. On y trouve un historique de l'évolution de la chiffonnerie à travers le XIX° siècle et une analyse de cette ordonnance du 1er septembre 1828 tant citée, avec ses Instructions sur la surveillance à exercer sur les chiffonniers et nombre d'informations qui ne cessent de recouper celles de la leçon, en les enrichissant de détails.

D'autres références s'accumulent  …

 

Rue de la Bourbe

Jules Janin, derechef, pour un passage de L'âne mort et la femme guillotinée où l'affreux geôlier, ancien chiffonnier, vient enlever son enfant à la maternité  dite La Bourbe avant l'exécution de la mère qui, condamnée à mort, lui a accordé ses faveurs afin de bénéficier du sursis  accordé, le temps de leur gestation, aux femmes enceintes.

Le passage : La porte s'ouvrit au milieu de ma phrase commencée.

" Cet enfant est à moi ", me dit un homme qui entrait. Je retournai la tête. Je reconnus le geôlier de la prison ; il était dans sa nature aussi

laid, mais moins hideux que je ne l'avais vu. "Je viens chercher mon enfant - dit-il -  Je ne veux pas que ce soit l'enfant d'un autre ; si je n'ai plus ma place à lui donner, comme mon père me donna la sienne, il portera ma hotte de chiffonnier. Viens, Henri, dit-il à l'enfant."

En même temps, il tirait de sa hotte une serviette blanche en s'approchant de la mère sans la regarder; il saisit l'enfant délicatement; la pauvre créature dormait suspendue au sein de sa mère; il fallut lui faire violence pour l'arracher de cette place nourricière, la mère se laissait aller; l'enfant fut enveloppé dans la serviette, et placé soigneusement dans la hotte. Le vieux chiffonnier était triomphant : "Viens, mon Henri, disait-il; la mère ne déshonore pas, et tu ne seras pas touché par Charlot ! »

Il sortit; il était temps qu'il sortit. Charlot! A ces mots Henriette leva les yeux : "Charlot ! reprit- elle d'une voix altérée, que veut-il dire, je vous prie?" Et elle avait un tremblement convulsif.

Hélas! lui dis-je. Charlot, c'est ainsi que chez le peuple, et dans la langue des prisons, on appelle l'exécuteur des hautes œuvres.

"Je m'en souviens", me dit-elle.

A.C. revient sur Baudelaire et Le vin des chiffonniers (cf. son article Fantasque escrime donné ci-dessus), disant le poète conscient des diverses facettes de la chiffonnerie, avant de faire un saut temporel pour évoquer le film (1943/44)  Les enfants du Paradis, de Marcel Carné, où passe un marchand d'habit (= chiffonnier) taxé de marchand d'amis (= mouchard).

On bouclera la leçon sur les mouvements ouvriers (1832, 1848) et le peu de participation des chiffonniers au mouvement social, malgré sans doute quelques  exceptions.  Ils ont bougé en 1832, mais ce n'était que parce que les mesures de salubrité publique prises après l'épidémie de choléra génait leur industrie. Le Gavroche des Misérables apparaît, hué quadruplement par une vieille chiffonnière et quelques portières en grande conversation. Les chiffonniers n'ont pas pu travailler en 1848, leur négoce est peu compatible avec les révolutions et ils sont par profession conservateurs, partisans de l'ordre, qui les laisse tranquilles. In fine, un texte de Jules Vallès, ancien communard, qui oppose chiffonniers et ouvriers, et qui soupçonne les premiers d'être du côté de la police.  J'ai un peu escamoté la toute dernière citation, un mot rapporté par Maxime Du Camp, à propos d'une belle fille en voiture venant du Faubourg Saint-Marcel, quartier de chiffonnerie, confrontée à l'hostilité d'un groupe d'ouvriers du Faubourg Saint-Antoine et que finalement, après quelques insultes et jets d'objets divers, on laisse quitte sur cette exclamation d'un jeune participant : "Laissez passer les chiffonnières de l'avenir", jolie formule dont l'interprétation ne me semble guère évidente mais que l'absence de commentaire développé d'Antoine Compagnon remet à notre entière sagacité.

Oui, je n'ai guère été enthousiasmé par la leçon. Mais j'ai été intéressé par les textes auxquels (y compris l'étude, riche, de Compagnon lui-même, Fantasque escrime) elle a, directement ou indirectement, renvoyé. Au niveau du cours, on lambine un peu et l'on se dit: C'est luxueux, mais long ...

longue-limousine

Très documenté, oui, et puis finalement, pesant, et osons le mot, à l'écoute - peut-être par l'excès d'une sorte de ronronnement suave - trop uniforme. Et comme chacun sait et surtout Antoine Houdard de la Motte (1672 – 1731): L'ennui naquit un jour de l'uniformité

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04 février 2016

PARIS PITTORESQUE ? …

La leçon du 26/1/2016 a beaucoup joué – probablement sans intention – sur l'anecdotique. Du coup … comme on parlait de chiens et de chats en termes culinaires, j'ai relevé dans le Dictionnaire d'argot fin de siècle de Virmaître, publié en 1894 : " Il existe des industriels qui, la nuit, vont chasser les chats! Ils les fourrent dans un sac de toile, les dépouillent, puis les vendent aux restaurateurs de bas-étage qui les transforment en lapin sauté ou en lapin chasseur. Ils les préparent plus particulièrement en gibelotte parce que le vin et les épices atténuent un peu l'odeur sauvage du chat-lapin. Dans les portions servies, jamais il n'y a de tête; elle ferait reconnaître facilement la vraie nature du faux lapin." 

On pense à Flaubert. Dans son Dictionnaire des idées reçues, l'on peut lire: Gibelotte: Toujours faite avec du chat.

Antoine Compagnon était passé par Restif de la Bretonne (Les nuits de Paris ou Le spectateur nocturne) :

Je m'en revenais en rêvant, suivant mon usage. Dans la rue Pavée, presque vis-à-vis l'hôtel de Lamoignon, j'aperçus à terre quelque chose de noir, qui se mouvait. Cela ressemblait à un gros chien. Je redoute cet animal depuis que j'en ai été mordu dans mon enfance. Je tressaillis. Un cri plaintif et profond, mais moins effrayant pour moi que l'aboiement d'un chien, me fit présumer que c'était une créature humaine. Je m'approchai, les cheveux hérissés de terreur. C'était une vieille chiffonnière ivre d'eau de vie, couchée par terre, la tête appuyée sur un sac où étaient enfermés quelques chiens et quelques chats qu'elle avait assommés pour en avoir la chair et la peau. Je l'éveillai. – Allons la mère, levez-vous! Votre sommeil doit vous avoir rafraîchie. Où demeurez-vous? Elle s'éveilla un peu … - Pas moins de douze sous le gros matou! Je le guette depuis trois soirs. Il appartient à une dévote; il est gras à lard; la peau est belle. – Et elle le tira du sac; il remuait encore! – Levez-vous! – Les deux petits chiens? Ils n'ont que six mois, c'est tendre comme rosée! On m'en a fait manger dimanche à la Maison-Blanche, pour du lapin de garenne. Le pâtissier du faubourg en fait son hachis. Le charcutier de la Barrière en bonifie ses cervelas. – Elle les étala. – Ma bonne! Je ne suis ni guinguettier, ni pâtissier, ni marchand de cochon. – Qu'es-tu donc, pour me tirer les vers du nez? Passe ton chemin! – Et elle voulut m'allonger un coup de crochet. Je fus obligé de me retirer.

Champfleury, ami de Baudelaire et qu'il défendit quand ce poète des chats fut accusé de cruauté envers eux, détaille, dans La mascarade de la vie parisienne, redressant au passage les informations précédentes, le recyclage tous azimuts des chats, sorte de condensé de l'économie du réemploi qui fut un trait saillant de l'époque, avec le personnage d'un certain Couturier qui se disait [en 1841] apprêteur de pelleteries mais dont la réelle industrie , si elle avait été connue des portières de Paris, l'eût conduit à entendre son nom entouré d'un concert de malédictions sans cesse renaissantes.

A toute heure de la journée des plaintes, des larmes, des sanglots, des imprécations, des menaces de vengeance, des accusations partaient des loges de concierges, des appartements de célibataires, des logements de vieilles filles, qui étaient dues à l'industrie de Couturier et qui ne troublaient jamais son sommeil.

Couturier était un bourreau et ses aides demeuraient rue Mouffetard, au numéro 23. Ni ce bourreau, ni ses aides n'avaient de remords des immenses douleurs qu'ils accumulaient au sein de la capitale.

A la tombée de la nuit arrivaient mystérieusement à la Maison Rouge [où demeurait Couturier] des hommes seuls, le plus souvent un sac sur l'épaule, d'où sortaient quelquefois certains gémissements étouffés, et ils entraient avec précaution, dans la crainte d'être surpris.

Ces meurtriers effrontés (il faut dire tout de suite leur profession) n'étaient autres que des chiffonniers dressés à l'assassinat des chiens et des chats de Paris, que Couturier apprêtait ensuite.

Il n'entrait pas moins de dix-sept à dix-neuf cents chats par an à la Maison Rouge et le nombre de chiens, sans être aussi élevé, n'en était pas moins regrettable.

Les parisiens, qui croient depuis longtemps aux vieilles plaisanteries des "lapins de gouttières", prétendant que les restaurateurs au dehors des barrières ne donnent à leurs consommateurs que du chat à la place du lapin, se trompent en ceci comme en beaucoup d'autres matières.

Les chats disparus ont peu de rapport avec la marmite, et reparaissent dans la civilisation rarement sous forme de gibelottes. L'industrie de Couturier va le démontrer.

Les modernes alchimistes de nos jours qui ont découvert mieux que l'or, c'est-à-dire la transformation de tout produit, inutile en apparence, ont fait jouer au chat mort, un rôle immense dans la pelleterie.

Tout chat mort, maigre ou gras (qu'il ait fréquenté les gouttières, en y dépensant la majeure partie de ses forces, ou qu'il ait amassé une lourde graisse sous le lit de plume d'une vieille fille), rend d'immenses services à l'industrie.

Sa peau, apprêtée convenablement, est revendue plus de six fois qu'elle n'a coûté aux fabricants de joujoux, aux fourreurs qui en font des manchons, et aux chapeliers qui en couvrent des casquettes.

Ainsi, il peut arriver qu'une portière qui a perdu son chat, le rachète sous forme d'un petit lapin, sorti des ateliers des fabricants de jouets. Une femme de la bourgeoisie, qui ne se connaît pas absolument en martres, a peut-être réchauffé ses mains dans le manchon-chat dont elle a longtemps pleuré la perte. En lisant ces lignes, plus d'un célibataire jettera un coup d'œil sur sa casquette en poil de lapin, craignant de porter sur la tête la dépouille d'un matou égaré par ses soins.

Qu'il soit joujou, manchon ou casquette, le chat mort n'a pas encore terminé ses métamorphoses. Ses os servent à faire du noir animal. Sa graisse est employée par les émailleurs et fabricants d'yeux d'émail. Enfin la chair est enterrée dans un trou où elle se corrompt et donne naissance à des asticots qui se vendent aux pêcheurs à la ligne.

Telle était l'industrie entreprise par Couturier qui (l'historien rougit de l'avouer) ne payait ces animaux utiles que trois sous.

Une dizaine de chiffonniers avaient été détournés de leur pacifique métier pour tremper dans l'assassinat des chats de Paris et en tirer un mince salaire; mais Couturier ne reculait pas devant le sacrifice d'une bouteille de vin cachetée, quand le commerce allait son gré. Et les étrangleurs du faubourg Saint-Marceau qui rôdent dans tous les quartiers de Paris, une lanterne à la main, un crochet dans l'autre, assénant avec adresse un coup de ce dernier sur le crâne des chats vagabonds pour terminer par le coup de pouce de la fin, ces étrangleurs à trois sous par tête, parlent encore de la générosité de Couturier.

Pour revenir un peu sur cette histoire de cruauté animalière de Baudelaire, accusation dont Champfleury s'indignait, en cherchant un peu à travers le net, on trouve un texte de Judith Gautier, fille de Théophile, dans Le second rang du collier. Souvenirs littéraires, ouvrage publié en 1903 (Félix Juven, éditeur). Voici le passage : D'une fenêtre du premier, je regarde dans la rue. (…)  Quelqu'un marche, au loin, venant de l'avenue de Neuilly : un homme, qui s'avance lentement et d'une allure singulière. (…) Un chien marche devant l'homme, un assez grand chien à longs poils et horriblement crotté. (…)  Tout à coup, la distance diminuant, je reconnus le promeneur : c'était Charles Baudelaire. Il venait chez nous, certainement, mais quelle idée avait-il ? Que lui avait fait ce vulgaire toutou, qui ne le voyait même pas ? (…)  Le promeneur ayant réussi à presser, du bout de son pied, la pointe de la queue du chien, celui-ci poussa un hurlement de peur, mais aussitôt il se retourna et se jeta sur l'homme, qui tomba en pleine boue jaune ! Par bonheur, les représailles ne furent pas poussées plus loin : le chien détala, retournant vers l'avenue. [Arrivée chez les Gautier et questionnement de Théophile ] "Mais quelles raisons ce chien avait-il de t'en vouloir ? (…) – Cet animal était dans son droit : je l'avais offensé, en lui marchant sur la queue, exprès. Mais je suis très humilié, parlons d'autre chose."

On trouve également un témoignage du journaliste Adrien Marx : Je dînais avec [Baudelaire] régulièrement dans une taverne de la rue Bréda, habitée par un chat noir. (…) Il n’était pas rare qu’après la régalade il ne saisît l’animal par la queue et l’élevant en l’air ne lui arrachât les poils de ses moustaches avec une joie qui tenait du délire. (« Une figure étrange », paru dans L’Événement, 14 juin 1866, article recueilli dans Indiscrétions parisiennes, Faure, 1866, p. 215).

Maxime Rude, raconte que Baudelaire se plaisait à réveiller les chats en les caressant à rebrousse-poil :  J’ai été obligé de m’interposer, certain jour, pour le tirer d’une lutte très animée avec un gros chat rouge de l’avenue de Clichy  que le poète avait agacé à l’étalage d’un fruitier  (Confidences d’un journaliste, Sagnier, 1876, p. 168-169). 

Ceci (Judith Gautier, Adrien Marx, Maxime Rude) référencé dans un blog fort érudit et déclinologue (?) dont je signale (il faut rendre à César) la localisation : http://dernieregerbe.hautetfort.com/archive/2011/02/09/intituler-un-blogue.html

Mais revenons à nos moutons … A.C. ainsi parlait de chats et de chiens. En termes culinaires, comme ci-dessus, ou en termes de vivisection. De rats, aussi. Et ceci ayant un rapport avec cela, de Claude Bernard, entre autres.  Georges Chapouthier, neurobiologiste émérite et coreligionnaire  rue d'Ulm d'Alain Juppé, rapporte ceci à propos de l'évolution de l'expérimentation animale :  C’est avec François Magendie (1783-1855) et son élève, Claude Bernard (1813-1878), au XIXe siècle, que l’expérimentation animale devient une pratique systématique de la recherche biologique, fondée sur un appareil épistémologique rigoureux, que ces deux auteurs, et particulièrement le second, ont analysé. On peut dire que c’est avec Claude Bernard que naît vraiment l’expérimentation animale au sens moderne du terme, avec des conséquences étincelantes sur le plan de la connaissance biologique et, dans le même temps, des conséquences beaucoup plus sombres sur le plan de la morale à l’égard des animaux.  Il semble en effet que la souffrance animale soit resté le cadet des soucis du grand savant qu'était Claude Bernard, même si – dit encore Chapouthier -  déjà à son époque, beaucoup de ses contemporains étaient choqués par des expériences effectuées  sans anesthésie sur des chiens et souvent en public. Ce qui d'ailleurs n'était pas sans conséquences domestiques. Exemple (toujours Chapouthier) : La femme et les filles de Claude Bernard avaient développé́ un tel dégoût pour les expériences de leur père qu’à la mort de ce dernier, elles affectèrent une partie de son héritage à un cimetière pour chiens, ce qui, concernant le « pape » de la vivisection, ne manque pas d’originalité ! Antoine Compagnon a évoqué cette affaire. Dans une communication présentée à la séance du 25 novembre 1978 de la Société francaise d'histoire de la médecine, le docteur François-Joachim Beer dressait le tableau suivant : Après son échec à l'agrégation, Claude Bernard voulut, dans son découragement, abandonner ses travaux d'expérimentation et s'installer á la campagne pour y exercer le métier de médecin praticien. Sous l'influence de son maître Pierre Rayer, qui avait deviné sa grande valeur scientifique, Claude Bernard accepta de persister dans son orientation. Par ailleurs, un de ses amis, le chimiste Théophile-Jules Pelouze, cherchant un moyen pour l'aider sur le plan matériel, le présenta amicalement á la famille d'un médecin praticien, le docteur Henri Martin. (…)  L'enfer est pavé de bonnes intentions, et l'ami de Claude Bernard, Pelouze, s'est souvent repenti de son intervention, voyant que la femme de Claude Bernard, Marie-Francoise Martin, nommée «Fanny », qui avait 26 ans au moment du mariage, alors que Claude Bernard était ágé de 32 ans, s'est vite montrée bigote, tracassière, avare, méchante et absolument insensible aux qualités de son mari, absorbé par ses recherches physiologiques. (…) Comme Claude Bernard avait besoin de chiens pour ses travaux de recherche, « Fanny », comme pour narguer son mari, se mit à les « adorer » et elle inculqua cet attachement à ses deux filles en même temps qu'elle les éleva dans la haine de leur père. De même, comme son mari était agnostique, «Fanny» s'abîmait dans la foi religieuse. Les longues années d'existence commune que Claude Bernard vécut auprès de cette femme furent pour lui un vrai calvaire. [Quant à] ses filles, elles se liguèrent avec leur mère contre leur père et elles allèrent jusqu'á fonder un asile pour les chiens et les chats abandonnés, en expiation des péchés de leur père. Tout pacifique qu'il était, il se sentit un jour au bout de toute patience. II demanda la séparation et il s'installa au 40, rue des Ecoles, face au Collége de France. Dans son petit appartement, il vécut triste mais soulagé.

Mais s'ensuit une assez jolie histoire (toujours contée par François-Joachim Beer) . Car l'année même (1869), où Claude Bernard est légalement séparé de sa femme  il fait la connaissance de Sarah-Marie Raffalovitch qui, née en 1833, devait alors avoir 36 ans. Il en a 56. Jolie, cultivée, un peu fantasque, elle s'intéressait  aux travaux du physiologiste, assistant à ses cours. Celui-ci a lui-même raconté la leçon où elle lui apparut :  « A ma droite se tenait une (…) jeune femme brune, d'une éblouissante beauté. Située á quelques gradins au-dessus, cette dame laissait voir un pied charmant, artistiquement chaussé et orné, du côté gauche, côté du cœur, d'un bracelet orné de magnifiques pierres précieuses et serré au-dessus de la malléole. J'avoue que ce bracelet, que je voyais pour la première fois dans ce lieu, m'a suffoqué. » Profondément troublé, il confond l'aorte avec la carotide. II perd le fil de ses idées et de son cours, en oubliant la moitié de ce qu'il avait à dire. Or, quelques jours plus tard, il reçoit une lettre de cette auditrice  dans laquelle elle lui demandait un rendez-vous pour une consultation médí­cale. Etc.

Sarah-Marie Raffalovitch était la femme d'un banquier d'Odessa installé á Paris, elle était à la fois mondaine gracieuse et intellectuelle raffinée. Correspondante bénévole d'un journal de Saint-Pétersbourg, elle avait ouvert un salon, comme c'était alors la mode, où se rencontraient savants et hommes politiques et où Edgar Quinet, sous l'Empire, défendait l'esprit républicain. Riche et belle, elle menait une vie heureuse auprés de son époux et de ses trois enfants. Et mon  "Etc." ci-dessus  ne doit pas prêter à confusion. Leurs relations seront semble-t-il de pure amitié. Claude Bernard a vingt ans de plus qu'elle, il est de santé fragile, elle essayait de se rendre utile en traduisant pour lui des Mémoires étrangers et en dépouillant des ouvrages philosophiques; elle l'invitait à passer parfois quelques jours dans sa villa de Trouville ou à des soirées dans sa loge á l'Opéra. Elle lui faisait cadeau, par exemple, d'une cafetière turque, ou d'une robe de chambre bordée de petit-gris. Claude Bernard, ayant été peu gâté en fait d'attentions féminines, se montrait fort sensible à tout cela. II lui envoyait des fruits de Saint-Julien, ou des violettes d'automne. II la tenait en grande estime.  Il avait horreur d'écrire, mais elle reçut de lui 488 lettres pendant les années allant de 1869 à sa mort en 1878, la dernière datant de janvier (il meurt le 10 février). Le ton des lettres est celui de la reconnaissance, de l'affection et aussi du respect. Sans doute ressentait-il pour elle un amour platonique, mais il ne lui en dit jamais rien. Oui, inattendu et joli.

Antoine Compagnon a aussi évoqué Magendie, prédécesseur de Claude Bernard au Collège de France dont il a rapporté cette auto-analyse que j'ai retrouvée dans la réponse de Paul Bourget au discours de réception à l'Académie française d'Emile Boutroux, le 22 janvier 1914 : Le vieux Magendie exprimait cela d’une façon bien pittoresque : « Chacun, » disait-il à Claude Bernard, « se compare, dans sa sphère à quelque chose de plus ou moins grandiose, à Archimède, à Newton, à Descartes. Louis XIV se comparaît au Soleil. Moi, je suis plus humble, je me compare à un chiffonnier. Je me promène avec ma hotte dans le dos et mon croc à la main. Je cherche des faits : quand j’en ai trouvé un, je le pique avec mon croc et je le jette dans ma hotte. » Une attitude qui fait dire à Bourget "Voilà le savant", mais sur laquelle Claude Bernard avait on s'en doute, davantage soucieux de rigueur et de méthode, les plus expresses réserves.

Quoi qu'il en soit, Magendie avait, lui, pour ses expérimentations, non pas des problèmes de chiens ou de chats mais de rats. Théophile Gautier a rapporté l'anecdote dans un texte un peu long mais assez fascinant sur les rats de Paris (en fait, de Montfaucon, à l'emplacement actuel des Buttes-Chaumont) . Il y parle de ces rats  qui se nourrissaient des déchets accumulés dans la voirie de Montfaucon, dépotoir de tout ce que la ville engendrait d'immondices et qui a fait le plat de résistance de la leçon du jour : Les rats de Montfaucon ne sont point des rats ordinaires; l'abondance et la qualité de la nourriture les a développés prodigieusement; ce sont des rats herculéens, énormes, gros comme des éléphants, féroces comme des tigres, avec des dents d'acier et des griffes de fer; des rats qui ne font qu'une bouchée d'un chat (…)

Antoine Compagnon a parlé d'un ivrogne qui, endormi dans la décharge, y a laissé ses yeux, son nez et ses oreilles. Vérité ou démarquage de Gautier, qui écrit: Si par malheur, un ivrogne attardé s'endormait près d'une de ces [colonies] de rats, le lendemain, il ne resterait de lui que ses dents et les clous de ses souliers: aussi, les habitants de l'endroit se veillent-ils les uns les autres et ne dorment-ils que chacun à son tour (…)

Certains amateurs, semble-t-il se plaisaient à parier lors de combats organisés entre des chiens et des rats, mais – je redonne la parole à Gautier – ce qu'il y a de plus extraordinaire dans tout ceci, c'est que les domestiques chargés d'apporter les rats de Montfaucon à Paris sont obligés de mettre dans leurs caisses deux ou trois douzaines supplémentaires pour avoir leur compte en arrivant chez leur maître car ils se mangent en route et l'on ne trouverait plus que les queues à l'ouverture de la boîte. Ceci paraît peu croyable; rien n'est pourtant plus vrai. 

Et l'on arrive à notre affaire, lorsque j'ai dit plus haut que nous avions parlé de rats, aussi : Monsieur Magendie ayant été prendre lui-même douze rats à la voirie [de Montfaucon] pour faire quelques expériences, n'en rapporta chez lui que trois vivants, prodigieusement gonflés et distendus. Il ne restait des autres que les griffes, les dents et quelques débris.

Deux mots encore des chats?  Privat d'Anglemont a été cité, et son Paris anecdote de 1854, évoquant un certain père Matagatos, homme grand, fort et : … bien nommé, qui aime la vie libre, les longues flâneries et les clairs de lune, [et qui ] s'est fait chiffonnier, mais uniquement pour se donner une position sociale et pour avoir le droit de porter la hotte: il dédaigne le chiffon. Sa véritable industrie consiste à exterminer les chats, comme le dit son surnom, qui est composé de deux mots catalans.

chien attelage

Les chiens? Antoine Compagnon évoque une note de police de 1826 enjoignant d'assommer les chiens attelés aux carrioles de fruits et de légumes et que les chiffonniers, plus ou moins dans cette perspective auxiliaires de police de fait, auraient appliquée avec une brutalité révoltante. Je n'ai pas trouvé grand-chose là-dessus. Une thèse pour l'obtention du grade de Docteur Vétérinaire soutenue à Lyon en 2013 sur Le chien de trait, d'hier à aujourd'hui, indique en deux lignes: Les attelages de chiens et leurs aboiements effrayaient les chevaux montés ou eux-mêmes attelés, causant des accidents graves. Ils furent donc interdits de circulation à Paris en 1824  .  La source d'A.C. est ailleurs.

Photo - Marville

Cela dit, c'est plutôt aux cadavres de tous ces animaux, jonchant la voie publique que s'attache A.C. Il parle des photographies de Charles Marville, de son vrai nom Charles François Bossu, qui a beaucoup photographié Paris avant les grands travaux d'Haussman, mais un Paris, dit A.C., impeccable, aux rues débarrassées de ce qui pourtant était leur ornement le plus usuel, les charognes. Sans doute, pour les carcasses notables, les ânes, les chevaux, il est rare que leur dépouille demeure, dit-il, plus d'une dizaine d'heures ainsi exposée, mais les chiens et les chats ont tout le temps de pourrir sur place.  Et le mot charogne étant lâché, c'est à celle mise en poème par Baudelaire qu'il accorde quelques minutes. Un âne ou un cheval, justement, pense-t-il, car nécessairement une grosse bête. Les commentateurs, d'après lui, ont peu travaillé la question. 

Du coup, il a cherché des poèmes portant sur un cheval mort. Et il n'en a trouvé que deux. Le poème en prose d'Aloysius Bertrand, pertinemment titré Le Cheval Mort et par ailleurs fort court . Extrait : Celui-là, tué d’hier, les loups lui ont déchiqueté la chair sur le col en si longues aiguillettes qu’on le dirait paré encore pour la cavalcade d’une touffe de rubans rouges.

Et un sonnet de même titre et de Marie Huot , poétesse oubliée (1846-1930), qu'heureux de sa couverte et bien que réservé sur sa qualité, A.C. décide de nous lire in extenso:

Il venait de tomber. Saignant de coups atroces,

Ce carcan s'étalait dans un tas de crottin.

Rosse, il était crevé comme crèvent les rosses,

Devant son cocher saoul qui jura," Cré matin!"

 

Les voyous s'arrêtaient et se faisaient des bosses,

De rire avec ce corps. Une dame en satin

Se mit à rire aussi de leurs lazzis féroces.

Vient une vieille qui voyant ça dit "Catin!

 

Fais donc ta mijorée avec tes gants de perles

Si ça ne fait pas suer, cette grue et ces merles

Qui jettent leur mépris à ce pauvre cheval!"

 

Et la vieille, sa hotte et son croc sur l'échine,

Soulevant doucement le fond de l'animal,

"T'es maigre, pauvre ami! C'que c'est que la débine!"

Il est quand même à noter – ce qu'Antoine Compagnon s'est gardé de faire – combien le troisième vers fait penser à Malherbe dans sa Consolation à Monsieur Du Périer : Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses. Etonnant rapprochement, non?

Charles Nègre

A.C. a projeté sur le thème un cliché de Charles Nègre, peintre passé au début des années 1850 à la photographie (la photo projetée daterait de 1855-1860),  montrant un cheval allongé. Je n'ai pas retrouvé ce cliché, mais dans une attitude voisine (?), Nègre a photographié ceci, qui ne m'a pas semblé désagréable à montrer:

Sur cette affaire de cheval mort en poésie, la recherche d'A.C. est passée semble-t-il à côté d'une troisième occurrence, due à Jean Arbousset, mort au front en 14-18, auquel un certain colonel Eggenspieler - qui l'eut sous ses ordres – tint, dans l'historique qu'il fit ensuite de son séjour dans la Somme et dans l'Aisne, à rendre hommage: Je dois une mention à un brave petit sapeur qui vivait près de nous et qui avait une affection toute particulière pour le régiment. On l'appelait Quinze-Grammes en raison de son petit corps menu et fluet. Quand la guerre éclata, il n'hésita pas et s'engagea dans l'arme du Génie. Il avait dix-neuf ans. (…) Quinze-Grammes rimait avec ardeur jusque sous les obus. Il a composé d'innombrables poèmes de tous les genres... Je reproduis ci-après le texte du «Cheval mort» qu'il m'a dédié en reconnaissance de sa nomination à titre honoraire au 290e... Le pauvre Arbousset fut tué le 9 juin 1918 à la tête de sa section à Saint-Maur dans l'Oise. C'était un jeune talent de plus qui disparaissait .

A la suite de quoi, on peut lire ce poème, rédigé en Novembre 1916 au Cimetière de Combles où sans doute, le régiment stationnait:

Dans la boue et dans le sang

Sur la terre grise,

Un vieux cheval agonise

Et lance à chaque passant

L'appel désespéré d'un regard impuissant,

Dans la boue et dans le sang,

Sur la terre grise.

 

Il se raidit, mais aussi

Par instants frissonne.

Comme des feuilles d'automne

Au vol triste et imprécis.

Il pleut des souvenirs sur son cœur endurci.

Il se raidit, mais aussi

Par instants frissonne.

 

C'est le pays, l'ancien temps

Et c'est la lumière,

Les rêves sur la litière

Chaude, et le hennissement

Tout de joie et d'amour, des lointaines juments

C'est le pays, l'ancien temps,

Et c'est la lumière.

 

Le pauvre cheval est mort

Dans sa mare rouge.

Voici. la nuit. Rien ne bouge

Ainsi, quand fuit l'astre d'or

Plus d'un soldat appelle et puis rêve et s'endort,

Comme le vieux cheval, mort

Dans sa mare rouge.

J'ai trouvé ça tout à fait émouvant dans sa touchante naïveté.

Restant pendant ce temps dans les équidés, voici A.C. en train de revenir sur l'ouverture du roman de Jules Janin, L'âne mort et la femme défigurée, pour souligner qu'il considère comme une scène d'horreur et l'une des plus atroces de la littérature française la fin du pauvre âne Charlot, surnom par ailleurs usuel des bourreaux. Sans prétendre , tant s'en faut, aux lectures étendues d'A.C., le jugement me paraît malgré tout excessif. Voici le texte :

(…) J’étais donc à la Barrière du Combat, à l’entrée du théâtre, un jour de relâche, pour mon malheur. Les aboiements des chiens avaient attiré le directeur du chenil (…) Je ne puis vous montrer aujourd’hui toute la compagnie, me dit-il (…)  mais, cependant, je puis vous faire dévorer un âne si le cœur vous en dit — Va donc pour l’âne à dévorer, dis-je à l’imprésario, et du même pas j’entrai dans l’enceinte silencieuse, moi tout seul, tout comme si on eût joué Athalie ou Rodogune.

Je pris donc place dans cette enceinte muette, sans que même un honnête boucher se trouvât derrière moi, escorté de quelque bonne exclamation admirative. J’étais dans une atmosphère d’égoïsme difficile à décrire. Cependant une porte s’ouvrit lentement, et je vis entrer.....

Un pauvre âne !

Il avait été fier et robuste ; il était triste, infirme, et ne se tenait plus que sur trois pieds ; le pied gauche de devant avait été cassé par un tilbury de louage ; c’était tout au plus si l’animal avait pu se traîner jusqu’à cette arène.

Je vous assure que c’était un lamentable spectacle. Le malheureux âne commença d’abord par chercher l’équilibre ; il fit un pas, puis un autre pas, puis il avança autant que possible sa jambe droite de devant, puis il baissa la tête, prêt à tout. Au même instant quatre dogues affreux s’élancent ; ils s’approchent, ils reculent et enfin ils hésitent ; ils s’enhardissent, ils se jettent sur le pauvre animal. La résistance était impossible, l’âne ne pouvait que mourir. Ils déchirent son corps en lambeaux ; ils le percent de leurs dents aiguës ; l’honorable athlète reste calme et tranquille : pas une ruade, car il serait tombé, et, comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout. Bientôt le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons s’entre-choquent avec un bruit sourd ; et j’étais seul ! Enfin l’âne tombe sous leurs dents (…)

Ce pauvre âne, de fait, a été central dans l'existence passée du narrateur qui le reconnaît soudain avec effroi et va nous embarquer dans la remémoration de son histoire. Peut-être y a-t-il là un ressort psychologique de l'horreur éprouvée par A.C. …

Dans tous les cas, est introduite ici cette Barrière du combat dont il a été, dans la leçon, plusieurs fois question. Il y eut, place actuelle du Colonel Fabien, un cirque de combats d'animaux. Des combats qui impliquaient des ours, des loups, des cerfs, des bouledogues, des taureaux … et des ânes. L'entrée était à 75 centimes. Les ânes ont souvent, pour leurs ruades dévastatrices, la faveur du public, qui rit beaucoup. Jules Janin décrit :

(…) nous n’avons pas encore le cirque où les hommes se dévorent entre eux, comme dans le cirque des Romains, mais nous avons déjà la Barrière du Combat :

Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes grossières et une vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, les yeux rouges, la bouche écumante, de cette écume blanchâtre qui descend lentement à travers les lèvres livides. (…). Dans un coin de ces coulisses infectes, de vieux morceaux de cheval, des crânes à demi rongés, des cuisses saignantes, des entrailles déchirées, des morceaux de foie réservés aux chiennes en gésine. Ces affreux débris arrivaient en droite ligne de Montfaucon : c’est à Montfaucon que se rendent, pour y mourir, tous les coursiers de Paris. Ils arrivent attachés à la queue l’un de l’autre, tristes, maigres, vieux, faibles, épuisés de travail et de coups. Quand ils ont dépassé la porte et la cabane de la vieille châtelaine, qui, l’œil fixé sur les victimes, les voit défiler avec ce sourire ridé de vieille femme qui épouvanterait un mort, ils se placent au milieu de la cour, vis-à-vis d’une mare violette dans laquelle nage un sang coagulé ; alors le massacre commence : un homme armé d’un couteau, les bras nus, les frappe l’un après l’autre : ils tombent en silence, ils meurent ; et, quand tout est fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, le sabot, les vers pour les faisans du roi, et la chair pour les comédiens dévorants de la Barrière du Combat.

On est, là, insiste Compagnon, dans le dernier cercle de la chiffonnerie, avec la grande voirie de Montfaucon, ses clos d'équarrissage, et sa Barrière de combats, donc. Et il s'interroge : Baudelaire se rendit-il jamais à Montfaucon et aux clos d'équarrissage? Pour répondre : On ne sait. Et formuler ensuite quelques remarques. Il signale qu'à la parution des Fleurs du Mal, Montfaucon venait de fermer. En fait, la publication du recueil est de 1857 et Montfaucon a fermé en 1849. Autre remarque: il renvoie à un article d'Alcide Dusolier, écrivain et journaliste qui fut quelque temps secrétaire de Léon Gambetta. A se renseigner sur Dusolier, on note qu'il a précédé René Magritte, référence usuelle de l'expression,  dans la série des "Ceci n'est pas …", en publiant dans les années 1860 par les bons soins de Poulet-Malassis un recueil de ses critiques littéraires sous le titre : Ceci n'est pas un livre. Pour revenir à l'allusion de Compagnon, précisons qu'il s'agit d'un billet autour de Baudelaire du recueil  Nos Gens de lettres, leur caractère et leurs œuvres, Paris : Librairie de Achille Faure, 1864, titré : Un Boileau hystérique . Le billet est tout à fait intéressant. A.C. y a relevé ce jugement sur les vers du poète dans Une Charogne :   … galantes strophes , vraiment dignes d’un équarrisseur qui charmerait Montfaucon par des madrigaux exquis.

Comme il tient Montfaucon, il ne le lâche pas et il nous sert Hugo (Les Châtiments) :

Oui, Décembre à jamais vous tient, hordes trompées !


Oui, vous êtes ses vils troupeaux !


Oui, gardez sur vos mains, gardez sur vos épées,


Hélas ! gardez sur vos drapeaux


Ces souillures qui font horreur à vos familles


Et qui font sourire Dracon,


Et que ne voudrait pas avoir sur ses guenilles


L’équarrisseur de Montfaucon !


Gardez le deuil, gardez le sang, gardez la boue !

Rappellera-t-on Dracon, législateur athénien du VII° siècle (avant J.C.)  célèbre par la sévérité de ses lois (d'où l'adjectif draconien)?

Suit, après l'affirmation que les chevaux de Montfaucon reviennent eux aussi dans les assiettes  du Quartier latin, un petit bout d'Eugène Sue, dont il cite, dans les Mystères de Paris, les personnages : Rodolphe, le Chourineur, la Goualeuse … indiquant que la Chourineur a été un temps équarrisseur.

Puis on passe à Flaubert qui, dans une lettre à Louis Bouilhet , en 1850, évoque le spectacle  qu'a partagé avec lui Maxime Du Camp dans Jérusalem et raconte : La première chose que nous ayons remarquée dans les rues, c’est la boucherie. Au milieu des maisons se trouve par hasard une place ; sur cette place un trou, et dans ce trou du sang, des boyaux, de l’urine, un arsenal de tons chauds à l’usage des coloristes. Tout à l’entour ça pue à crever ; près de là deux bâtons croisés d’où pend un croc. Voilà l’endroit où l’on tue les animaux et où l’on débite la viande. Le jeune Du Camp a fait comme à Montfaucon, il a pensé se trouver mal. Oui, monsieur, il n’y a pas plus d’abattoirs que ça. Les journaux de l’endroit devraient bien tancer un peu les édiles. 

En fait, j'ai travaillé dans le plus grand désordre de mes notes, assez fidèle en cela à la "méthode Compagnon". Car c'est en gros avec le cloître Saint-Jean de Latran et ses environs qu'a commencé la leçon.

saint-jean-de-latran-2

Il semble que la commanderie de Saint-Jean-de-Jérusalem ait été fondée avant 1130, rive gauche, mais ce n’est qu’en 1158 que son existence devient officielle. À la fin du XIIe siècle, à en juger par les témoignages graphiques, on lui adjoint une tour. Au XIV° siècle, la commanderie est augmentée d’une chapelle dédiée à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle. Enfin, au XVI° siècle, l’abside aurait été refaite. Les bâtiments sont vendus comme biens nationaux en 1792. Xavier Bichat aurait utilisé à cette époque la tour comme cadre pour ses leçons d’anatomie, ce qui lui valait le surnom de «Tour Bichat». Au XIX° siècle, l’édifice est progressivement détruit : l’abside disparait en 1823, la tour en 1854, au moment du percement de la rue des Écoles, la chapelle Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle en 1860 et, enfin, l’église en 1864.

La décennie 1854-1864 a été celle de la disparition de nombre des endroits insalubres de Paris et spécifiquement de tout ce quartier de la rive gauche qui fait face ou s'accote au Collège de France et fut, dans la première moitié du XIX° siècle, un cloaque innommable et l'endroit le plus infect de Paris, relevant de l'adjectif immonditiel qu'introduisit Hugo parlant, dans les Misérables, de voirie immonditielle, adjectif qui est resté  un hapax (une occurrence unique, jamais renouvelée). Les témoignages abondent, sur la puanteur de ce secteur, ses odeurs épouvantables, repaire en même temps de la bohème vagabonde et Cour des miracles du Paris moderne du XIX° siècle. L'épidémie de choléra de 1832 a trouvé là des conditions idéales de développement et ce quartier de la rue Saint-Jacques, étendu vers les quartiers Maubert et Mouffetard pouvait se prévaloir de la mortalité la plus élevée de la capitale. Il était le foyer même de la misère parisienne. La leçon du jour a ainsi démarré sur ces bases, et dans les évocations des vidanges  que charriaient les affreux tonneaux de la voirie (Hugo: Ces tas d’ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides écoulements de fange …) . Antoine Compagnon, renvoie au Dictionnaire de Police de MM. Elouin, Trébuchet et Labat,  Paris, 1835, in-8°, 2 vol. Article Vidange, qu'il précise très développé.

Il évoque dans la foulée la Petite Pologne, en gros l'actuel VIII° arrondissement, quartier au bâti intermittent, miséreux, turpide et crasseux, peuplé d’indigents et d’insolvables, de chiffonniers, de ferrailleurs  (Balzac), un repère pour la pègre (Eugène Sue, dans Les Mystères de Paris), au sujet duquel (source : wikipédia) on trouve ce pittoresque passage, tiré des Tableaux de Paris, d'Edmond Auguste Texier qui fut rédacteur en chef de l'illustration en 1860 et chroniqueur au Siècle :  Il reste à dire un mot de la Petite-Pologne. On désigne sous ce nom un certain nombre de ruelles mal bâties et à peine alignées qui serpentent entre des maisons de piètre apparence autour de la place Delaborde, entre la rue du Rocher et la barrière de Courcelles. Ce quartier, qui n’est peut-être désigné nominalement par aucun plan de Paris, a pour plus nombreux habitants des ouvriers et des hommes de peine, venus de tous les points de l’Europe, et employés, pour un faible salaire, dans les grandes usines qui se trouvent aux Thernes ou à Chaillot, à l’avenue de Neuilly, etc. Une certaine quantité de natifs de l’Auvergne, exerçant les professions de marchands de vieux fers ou de porteurs d’eau à la brasse, tel est l’élément honnête de cette population.

Les mœurs de ce coin ignoré de Paris n’ont rien de fort étrange; seulement, à cause de la multiplicité de rues et de ruelles qui forment la Petite-Pologne, et surtout de la variété d’origine de ceux qui l’habitent il est aisé, plus que partout ailleurs, de s’y cacher. Sans doute Balzac songeait à cet avantage, lorsqu’il plaça le théâtre des dernières turpitudes du baron Hulot dans le passage du Soleil, sur les limites de ce labyrinthe. Peut-être que ce grand observateur aurait trouvé le sujet d’une étude morale intéressante dans les « garnis » de la Petite-Pologne. Chacun a le droit de coucher dans ces garnis pour la somme de cinq centimes, le seul mobilier consiste en une corde tendue, parallèlement au mur et à quatre-vingts centimètres au-dessus du sol. Les dormeurs, assis et adossés à la muraille, croisent leurs bras sur cette corde, qui leur sert à la fois d’appui-main et d’oreiller.

Même source (wikipédia) et non moins éclairant, ce passage d'Eugène Sue, dans Les Mystères de Paris : L’honorable société sait ou ne sait pas ce que c’était que la Petite-Pologne ? ( …. ) quelle turne ! mais, du reste, fameux repaire pour la pègre ; il n’y avait pas de rues, mais des ruelles ; pas de maisons, mais des masures, pas de pavé, mais un petit tapis de boue et de fumier, ce qui faisait que le bruit des voitures ne vous aurait pas incommodé s’il en avait passé mais il n’en passait pas. Du matin jusqu’au soir, et surtout du soir jusqu’au matin, ce qu’on ne cessait pas d’entendre, c’était des cris : À la garde ! au secours ! au meurtre ! mais la garde ne se dérangeait pas. Tant plus il y avait d’assommés dans la Petite-Pologne, tant moins il y avait de gens à arrêter. Ça grouillait donc de monde là-dedans, fallait voir : il y logeait peu de bijoutiers, d’orfèvres et de banquiers ; mais, en revanche, il y avait des tas de joueurs d’orgue, de paillasses, de polichinelles ou de montreurs de bêtes curieuses.

Voilà, ce fut, dès le début du cours un festival de pestilences, de matières fécales, de sanies, d'odeurs méphitiques, de remugles indescriptibles et de haut-le-cœur, de cadavres en décomposition, de putréfactions diverses, et de fermentations variées. Quelques minutes, l'asticot régna, attesté par Alexandre Jean-Baptiste Parent du Châtelet, grand médecin hygiéniste de la première moitié du XIX° siècle, l'asticot soigneusement élevé sur les charognes par les ouvriers à des fins commerciales et qu'on vendait "à la mesure".

Dans ce panégyrique de la grande ville, j'ai oublié d'indiquer un détail qui m'a fort intéressé. C'est Privat d'Anglemont qui signale dans Paris anecdote la dure tâche de ces réveilleuses qui passent toutes les nuits  à parcourir en tous sens les quartiers de Paris pour aller réveiller les marchands, les forts, les porteurs et les acheteurs de la halle, [et]  n’ont que dix centimes par personne et par nuit. Mais il y en a qui ont jusqu'à trente ou quarante pratiques.

 

Club Méd

Pas tellement "Club Méd" en fin de compte, cette leçon du 26/1/2016 !!

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30 janvier 2016

CODICILLE FINKELKRALTIEN ...

epee-finkielkraut

On trouvera sur AutreMonde (ednat.canalblog.com) un prolongement personnalisé à l'entrée de Finkielkraut à l'Académie et à son discours de réception. Pour ceux que cela intéresse ....

 

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29 janvier 2016

Alain Finkielkraut à l'Académie française ……….

 

Finkie_Acad_mie

Le discours de réception d'Alain Finkielkraut est sur AutreMonde .

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