Mariella Di  Maïo – Professeur Université Rome III.

Stendhal : Journal et Lettres de Russie.

Présentations d’usage. Eminente Stendhalienne. Ils ont été collègues en face (Sorbonne où elle fut professeur invité), ils se tutoient. On se donne de l’Antoine et, plus discrètement, de la Mariella. L’exposé ne m’a pas paru outre mesure relever de l’analyse de texte, très ancré dans une esquisse de parcours biographique du Stendhal des années 1810, s’essayant à dégager ou à lire dans ses soucis, ses réactions  et ses occupations d’alors, les prémices de son destin d’écrivain.  Plutôt une succession de notations, d’indications assez brèves, juxtaposées.

Le texte distribué à l’entrée de l’amphi – et que je mets en annexe – n’a guère été exploité, à charge pour l’auditoire d’en faire ultérieurement son miel.

L’accent italien est toujours délicieux, plus encore chez une femme.

Mariella di Maïo a parlé lentement.

Prise de notes : 

Année 1812. La Campagne de Russie de Stendhal n’a jamais été intégrée  à son œuvre de fiction. Il a vécu le début et la fin de l’Empire et n’en a confié les impressions qu’à son journal, ou à sa correspondance. Pourquoi ?

L’abord frontal d’une tragédie collective a provoqué chez lui comme un blocage. Et il n’est devenu écrivain qu’après la chute de Napoléon.

Début 1811, il n’a aucune idée d’une expédition en Russie. Il caresse des rêves italiens. De mars à août, il ne cesse d’y penser : « Nous allons en Italie pour … » , « Je suis amoureux de mon voyage … ».

Désir de retour (il y a séjourné en 1802-1803). En même temps, il est préoccupé, habité par le sentiment de n’être pas à la hauteur (il a des rêves et des velléités d’auteur dramatique, et Shakespeare, Molière …). Pourtant 1810-1811 semble pour lui une période de réussite sociale … Mais il y a aussi le doute instillé par la routine bureaucratique (il est auditeur au Conseil d’État et  Inspecteur du mobilier et des bâtiments de la Couronne), par l’atmosphère ambiante d’esprit courtisan. Il a le sentiment que son imagination, sa sensibilité (même à la musique), sont en sommeil, et il voudrait les réactiver en vue d’un voyage. Sa pulsion littéraire est bloquée, il travaille en vain à un projet de pièce de théâtre et la disproportion de son ambition à la réalité l’oppresse ; il parle de beylisme pour désigner son état et cette posture qu’il sent particulière du moi. Alors, cet espoir de voyage à Rome est une compensation, mêlée d’inquiétude, car il y a quand même des rumeurs de guerre contre la Russie ; quand il y prête oreille, il s’en exalte, il croit y voir l’espoir de soigner dans l’action sa misanthropie ; mais ça ne dure pas, et voilà qu’il se plaint de « privation de bonheur » par excès d’activité sociale, ou guerrière. La Russie devient un obstacle à son voyage italien. 

Mais soudain nouveau désir : la Sicile. Il espère aller s’y réfugier quelques semaines, aller trouver refuge dans quelque caverne sauvage des flancs de l’Etna ! À Paris, il ne se sent pas parisien ; il assiste à une représentation de Roméo et Juliette ; il croit qu’il y est question de lui !

Finalement, il ne verra pas l’Etna et partira quand même en Italie pour quelques mois.

[Mariella di Maïo cite là, sans autre commentaire, mais d’un air entendu Leonardo Sciascia : Stendhal et la Sicile. Aller voir …] Ce court séjour est heureux. Il visite. À Milan, Angela Pietragrua, amour platonique et invention romanesque du séjour précédent, devient sa maîtresse [Stefan Zweig dans son survol de Stendhal (in Trois poètes de leur vie) se moque un peu cruellement de cette histoire], le désir d’écriture est de retour, il se fait provisoirement critique d’art et de peinture, sans omettre de piller ses prédécesseurs [là encore, remarques acerbes de Zweig à l’endroit d’un talent surtout plagiaire…], il a retrouvé l’émotion, il y a dans ce pays une source de sensibilité qui va l’ouvrir à la littérature.  Un peu de mélancolie aussi, quand il compare l’Italie de ses 19 ans (son séjour de 1802 ; Stendhal est né en 1783) à celle de ses 28 ans d’aujourd’hui, mais positive, potentiellement créatrice, qui peut déclencher l’écriture, même si, pour aboutir au roman (Armance en 1827), il faudra attendre et connaître la chute [ déception carriériste après la retraite de Russie, pensées de suicide en 1814, amour malheureux pour Mathilde Dembowski en 1818-1820, et son « bâtard » de père (c’est Stendhal qui parle) qui meurt sans lui laisser de rente …], et la chute aussi de Napoléon. Cette idée d’une connexion à terme entre l’échec de l’Empire et l’accouchement de l’œuvre romanesque semble beaucoup préoccuper Mariella di Maïo …

Il a écrit sur ses cahiers cartonnés vert-pomme les douze tomes manuscrits de son Histoire de la peinture en Italie (curieusement dédicacée au tsar Alexandre, au vainqueur de Napoléon), les mêmes cahiers qu’il a avec lui en Russie et sur lesquels il note son journal.

Car il n’y a plus d’Italie, après l’été 1812. Il est en Campagne, et en Russie.

Et il souffre. Constat de conflit entre le politique et la littérature. Poids de la grossièreté de l’appareil et de la vie militaire, allergie personnelle à la hiérarchie …Ses lettres de Russie montrent combien il y a là une étape formatrice. Dépaysement au sein d’un événement libérateur, choc de l’inconnu (la Russie) par rapport au connu (l’Italie). Une stratégie fictionnelle se met en place, un triangle se dessine entre littérature, idée et sensation et une certaine image de la Russie émerge … sans garantie sur la véracité des pages qui la cernent. Mais c’est par Stendhal que la retraite de Russie devient un événement romanesque.

Il narre l’incendie de Smolensk par lettre à Félix Faure et à la Comtesse Daru, ses difficultés face à la misère de l’armée, à ce milieu grossier, sale, où il est contraint de vivre, égoïstement centré sur ses désarrois matériels ; et sa souffrance s’exprime (lettres ou Journal) sans fil logique, décousue, dans un grand mélange de tons, parsemée d’allusions cryptiques. On peut y voir aussi l’ébauche d’un roman d’éducation, à travers l’expérience constructive qui permet de juger in situ et de sang-froid ceux qu’on appelle ensuite des héros et qui se montrent bien plus souvent des anti-héros. Et puis il y a l’opportunité, difficile, de tester la résistance du moi, au froid, à la faim, à la médiocrité générale, une résistance opiniâtre en même temps que narcissique. Il parvient à se faire jouer de la musique à Smolensk. Il résiste par la force des souvenirs et il prend conscience de ce que l’avenir va être ailleurs, dans la littérature, se percevant pris dans un phénomène de ver à soie, de maturation lente ; il a envie de reprendre son projet avorté de pièce de théâtre. En même temps, son indifférence s’installe face à l’effondrement de la Campagne et au sort de l’Empereur. C’est à Cimarosa qu’il pense, et c’est à travers lui qu’il se sent aller vers le roman, pour rejoindre s’il se peut l’aptitude du musicien à faire naître des sentiments. Il songe Opéra Bouffe, dans une intuition de désir et de devenir littéraire…

On trouve d’ailleurs dans ses impressions de l’incendie de Moscou des traces de ce mélange des genres cher à l’opéra italien, tragédie, drame, spectacle, horreur et petitesses… [Là, Mariella di Maïo lit quelques passages du texte ci-après reproduit] Barbarie suprême ou suprême héroïsme? Bêtes sauvages ou héros splendides ? Le texte est très significatif de la manière de Stendhal, et de Stendhal (« Il aurait fallu être seul … »).Perception esthétique de l’événement … et détails « d’une des journées les plus pénibles de [sa] vie ».

On lit une lettre à la Comtesse Beugnot.. La débâcle de l’armée de Napoléon en retraite constitue d’évidence une expérience extrême des limites, mais dans les lettres de Stendhal, le ton veut rester léger, ironique et auto-ironique, comme un défi à ce qu’aurait d’excessif le tragique. On voit la volonté de lire et écrire, malgré tout, pour défendre le sublime de son âme. Il se plaint de souffrances physiques, il est passé près de la mort, mais il choisit d’en rire, et de « prendre une retraite de Russie comme [on prend / si c’était] un verre de limonade ».

Dans son Histoire de la peinture en Italie, la vue de certains tableaux de Michel-Ange le renverra aux sentiments inspirés par cette Retraite. En 1817, il cherchera à réfléchir aux raisons de cette expédition de Russie et aux erreurs stratégiques qui ont conduit à son échec. Il ne dira pratiquement rien de la Retraite, elle n’a pas pour lui valeur générique, elle ne vaut « que pour le Beylisme, la connaissance de l’individu ».

…………..

Mariella di Maïo s’interrompt là, « pour laisser à Antoine le temps de poser s’il le souhaite des questions ». Connaissant, « d’Antoine », le « goût pour » et « l’aisance  dans » l’exercice, on frémit d’avance : 18h15 ; il y a un bon quart d’heure à tuer.

A.C. En t’écoutant, je pensais à Maurice Blanchot et à mon cours précédent, à Blanchot pour qui l’expérience extrême ne peut trouver sa place que dans le récit, pas dans un Journal, ni dans des lettres. Et pourtant, chez Stendhal au contraire …

MdM : En fait, on peut lire ses notes de Campagne comme un récit ; et même dans ses lettres, il y a une tendance au récit…

AC : Tu as dit décousu ….

MdM : Oui, il n’y a pas de fil logique, ni de la Campagne, ni de ses émotions. Le fil est absent, mais enfin chaque demi-page forme un texte qui aspire au texte complet, un texte qui aspire au récit, voire qui l’ébauche …

AC : « La sensation présente absorbait tout, absolument, comme le souvenir de la première soirée où Giulia m’a traité en amant » …[ il relit une phrase du texte d’Henry Brulard sur le passage du Grand Saint-Bernard, fin de la leçon du jour]. L’extrême efface le souvenir.

MdM : Là, il n’y a que du malheur, mais le moment est crucial car c’est seulement après qu’il pourra devenir écrivain. La référence à Cimarosa est essentielle. L’important est d’avoir frôlé la mort et connu dès lors une sorte de résurrection. Il dira plus tard : « Je suis loin de l’homme de 1811… ». Retour de Russie, il passera par une phase de froideur et de mélancolie, il emploiera ce mot: « Spleen », et puis il y aura comme une résurrection, vers l’écriture ; pas tout de suite, mais c’est lié. C’est sans doute bizarre que Stendhal qui tente d’être historien (… Peinture en Italie, etc.), qui a tout vu de la Campagne, n’explicite rien, alors qu’il décrira Waterloo, où il n’était pas. Mais quand on lit ses lettres, on croit lire un récit …

AC : Tu parlais d’ironie…

MdM : Mais est-ce sincère ? Toujours il met l’ironie en avant. Une tentative de sauvetage peut-être, une recherche de salut. Ensuite, chaque fois qu’il pense à la Russie, il devient mélancolique (on le voit dans le Journal, après 1812), et il pense à son corps, qui y a tant souffert (Attaque de diarrhée pendant le passage de la Bérésina). C’est une expérience de référence constante, mais avec toujours cette volonté d’en faire un Opéra Bouffe ……

Elle marque une pause. Il est 18h28. Et « Antoine » est sec. Silence partagé. Le dialogue s’éteint sans avoir à le dire et le héros est fatigué. Mais enfin, il a bien relevé le gant (« Mariella » l’a aidé). L’honneur est sauf. L’amphi, tout seul, peut … sonner la Retraite !

ANNEXE / TEXTE   DISTRIBUÉ …

Moscou, 4 octobre 1812 , essendo di servizio presso l'intendante generale.

(Journal du 14 au 15 septembre 1812.)

J'ai laissé mon journal au souper au palais Apraxine. En sortant et prenant congé de M. Z., dans la cour, nous aperçûmes qu’outre l'incendie de la ville chinoise, qui allait son train depuis plusieurs heures, nous en avions auprès de nous; nous y allâmes. Le froid était très vif. Je pris mal aux dents à cette expédition. Nous eûmes la bonhomie d'arrêter un soldat qui venait de donner deux coups de baïonnette à un homme qui avait de la bière; j'allai jusqu'à tirer l'épée; je fus même sur le point d'en percer ce coquin. Bourgeois le conduisit chez le gouver­neur, qui le fit élargir.

Nous nous retirâmes à 1 heure, après avoir lâché force lieux communs contre les incendies, ce qui ne produisit pas un grand effet, du moins pour nos yeux. De retour dans la cour Apraxine, nous fîmes essayer une pompe. Je fus me coucher, tourmenté de mal aux dents. II paraît que plusieurs de ces messieurs eurent la bonté de se laisser alarmer et de courir vers les 2 heures et vers les 5 heures. Qant à moi, je m'éveillai à 7 heures, fis charger ma voiture et la fis mettre à la queue de celles de M. D[aru].

Elles allèrent sur le boulevard vis‑à‑vis le club. Là, je trouvai Mme B[ursay], qui voulut se jeter à mes pieds ; cela fit une reconnaissance très ridicule de son côté. Je remarquai qu'il n'y avait pas l'ombre de naturel dans tout ce que me disait Mme B[ursay], ce qui naturellement me rendit glacé. Je fis cependant beaucoup pour elle, en met­tant sa grasse belle‑sœur dans ma calèche et l'invitant à mettre ses droski à la suite de ma voiture. Elle me dit que Mme Saint‑Albe lui avait beaucoup parlé de moi.

L'incendie s'approchait rapidement de la maison que nous avions quittée. Nos voitures restèrent cinq ou six heures sur ce boulevard. Ennuyé de cette inaction, j'allai voir le feu et m'arrêtai une heure ou deux chez loinville. J'admirai la volupté inspirée par l'ameuble­ment de sa maison; nous y bûmes, avec Billet et Busche, trois bouteilles de vin qui nous rendirent la vie.

J'y lus quelques lignes d'une traduction anglaise de Virginie qui, au milieu de la grossièreté générale, me rendit un peu de vie morale.

J'allai avec Louis voir l'incendie. Nous vîmes un nommé Savoye, canonnier à cheval, ivre, donner des coups de plat de sabre à un officier de la garde et l'ac­cabler de sottises. Il avait tort, on fut obligé de finir par lui demander pardon. Un de ses camarades de pillage s'enfonça dans une rue en flammes, ou probablement il rôtit. Je vis une nouvelle preuve du peu de caractère des Français en général. Louis s’amusait à calmer cet homme, au profit d'un officier de la garde qui l'aurait mis dans I'embarras a la première rivalité; au lieu d'avoir pour tout ce désordre un mépris mérité il s'exposait à accro­cher des sottises pour son compte. Pour moi, j'admirais la patience de l'officier de la garde; j'aurais donné un coup de sabre sur le nez de Savoye, ce qui aurait pu faire une affaire avec le colonel. L officier agit plus pru­demment.

Je retournai, à 3 heures, vers la colonne de nos voi­tures et des tristes collègues. On venait de découvrir dans les maisons de bois voisines un magasin de farine et un magasin d'avoine; je dis à mes domestiques d'en prendre. Ils se montrèrent très affairés, eurent l’air d'en prendre beaucoup, et n'en prirent presque pas. C'est ainsi qu'ils agissent en tout et partout à l'armée; et c'est une des causes d'impatience. On a beau vouloir s'en foutre, comme ils viennent toujours crier misère, on finit par s'impatienter, et je passe des jours malheureux à l'armée. Je m'impatiente cependant bien moins qu'un autre, mais j'ai le malheur de me mettre en colère. J'envie certains de mes collègues auxquels on dirait, je crois, qu'ils sont des jean‑foutre sans les mettre véritablement en colère; ils haussent la voix et voila tout. Ils secouent les oreilles, comme me disait la comtesse Palfy. « 0n serait bien malheureux si l'on ne faisait pas ainsi », ajoutait ‑ elle . Elle a raison; mais comment l’imiter avec une âme sensible?

Vers les 3 heures et demie, Billet et moi allâmes visiter la maison du comte Pierre Soltykoff; elle nous parut pouvoir convenir a S. E. Nous allâmes au Kremlin pour I'en avertir; nous nous arrêtâmes chez le général Dumas, qui domine le carrefour.

Le général Kirgener avait dit devant moi à Louis: « Si l'on veut me donner quatre mille hommes je me fais fort, en six heures, de faire la part du feu, et il sera ar­rêté ». Ce propos me frappa. (Je doute du succès. Rostop­chine faisait sans cesse mettre le feu de nouveau, on l'au­rait arrêté à droite, on l'aurait retrouvé à gauche, en vingt endroits.)

Nous vîmes arriver du Kremlin M. Daru et l'aimable M[arigner]; nous les conduisîmes à l'hôtel Soltykoff, qui fut visité de pied en comble; M. Z. trouvant des in­convénients à la maison Soltykoff, on l’engagea à en aller voir d’autres vers le club. Nous vîmes le club orné dans le genre français, majestueux et fermé. Dans ce genre, il n'y a rien à Paris de comparable. Après le club nous vîmes la maison voisine, vaste et superbe; enfin, une jolie maison blanche et carrée, qu'on résolut d'occuper

Nous étions très fatigués, moi plus qu'un autre. Depuis Smolensk, je me sens entièrement privé de forces, et j'avais eu l'enfantillage de mettre de l'intérêt et du mouvement à ces recherches de maisons. De l'in­térêt, c'est trop, mais beaucoup de mouvement.

Nous nous arrangeons enfin dans cette maison, qui avait l'air d'avoir été habitée par un homme riche aimant les arts. Elle était distribuée avec commodité, pleine de petites statues et de tableaux. Il y avait de beaux livres, notamment Buffon, Voltaire, qui, ici, est partout, et la Galerie du Palais‑Royal.

La violente diarrhée faisait craindre à tout le monde le manque de vin. On vint nous dire qu'on pouvait en prendre dans la cave du beau club dont j'ai parlé. Je déterminai le père Billet à y aller. Nous y pénétrâmes par une superbe écurie et par un jardin qui aurait été beau si les arbres de ce pays n'avaient pas pour moi un caractère ineffaçable de pauvreté.

Nous lançâmes nos domestiques dans cette cave; ils nous envoyèrent beaucoup de mauvais vin blanc, des nappes damassées, des serviettes idem, mais très usées. Nous pillâmes cela pour en faire des draps.

Un petit M. Joly, de chez l'intendant général, venu pour pilloter comme nous, se mit à nous faire des pré­sents de tout ce que nous prenions. Il disait qu'il s'em­parait de la maison pour M. I'intendant général, et par­tait de là pour moraliser; je le rappelai un peu à I'ordre.

Mon domestique était complètement ivre; il entassa dans la voiture les nappes, du vin, un violon qu'il avait pillé pour lui, et mille autres choses. Nous fîmes un petit repas de vin avec deux ou trois collègues.

Les domestiques arrangeaient la maison, I'incendie était loin de nous et garnissait toute l'atmosphère jus­qu'à une grande hauteur, d'une fumée cuivreuse; nous nous arrangions et nous allions enfin respirer, quand M Z., rentrant, nous annonce qu'il faut partir. Je pris la chose avec courage, mais cela me coupa bras et jambes.

Ma voiture était comble, j'y plaçai ce pauvre foireux et ennuyeux de Bonnaire, que j'avais pris par pitié et pour rendre à un autre la bonne action de Billoti. C’est l’enfant gâté le plus bête et le plus ennuyeux que je connaisse.

Je pillai dans la maison, avant de la quitter, un volume de Voltaire, celui qui est intitulé Facéties.

Les voitures de François [se] firent attendre. Nous ne nous mîmes guère en route que vers 7 heures. Nous rencontrâmes M. Z. furieux. Nous marchions directement vers l'incendie, en longeant une partie du boulevard. Peu à peu, nous nous avançâmes dans la fumée, la respiration devenait difficile; enfin, nous pénétrâmes entre des maisons embrasées. Toutes nos entreprises ne sont jamais périlleuses que par le manque absolu d’ordre et de prudence. Ici, une colonne très considérable de voitures s'enfonçait au milieu des flammes pour les fuir. Cette manœuvre n'aurait été sensée qu’autant qu’un noyau de ville aurait été entouré d'un cercle de feu. Ce n'était pas du tout l'état de la question ; le feu tenait un côté de la ville, il fallait en sortir; mais il n’était pas nécessaire de traverser le feu; il fallait le tourner.

L'impossibilité nous arrêta net; on fit faire demi-tour. Comme je pensais au grand spectacle que je voyais, j'oubliai un instant que j'avais fait faire demi-tour à ma voiture avant les autres. J'étais harassé, je marchais à pied, parce que ma voiture était comble des pillages des  domestiques et que le foireux y était juché . Je crus ma voiture perdue dans le feu. François fit là un temps de galop en tête. La voiture n'aurait couru aucun danger mais mes gens, comme ceux de tout le monde, étaient ivres et capables de s'endormir au milieu d’une rue  brûlante.

En revenant, nos messieurs trouvèrent sur le boulevard le général Kirgener, dont j'ai été très content ce jour ‑ là. Il les rappela à l'audace, c'est à dire au bon sens, et leur montra qu'il y avait trois ou quatre chemins pour sortir.

Nous en suivions un vers les 11 heures, nous coupâmes une file, en nous disputant avec du charretiers du roi de Naples. Nous passâmes devant un très bel hôtel qu’on bâtissait. Je me suis aperçu ensuite que nous suivions la Tverskoï ou rue de Tver. Nous sortîmes de la

ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui for­mait une pyramide immense qui était comme les prières des fidèles: la base était sur la terre et la pointe au ciel. La lune paraissait, je crois, par‑dessus l'incendie. C'était un grand spectacle, mais il aurait fallu être seul pour le voir. Voilà la triste condition qui a gâté pour moi la campagne de Russie: c'est de l'avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la mer de Naples.

Nous allions, par un superbe chemin, vers un château nomme Petrovoski, où Sa Majesté était allée prendre un logement. Paf ! au milieu de la route je vois, de ma voi­ture, où j'avais trouvé une petite place par grâce, la calèche de M. Z. qui penche et qui, enfin, tombe dans un fossé. La route n'avait que quatre‑vingts pieds de large. Jurements, fureur; il fut fort difficile de relever la voiture.

Enfin, nous arrivons à un bivouac; il faisait face à la ville. Nous apercevions très bien l'immense pyramide formée par les pianos et les canapés de Moscou, qui nous auraient donné tant de jouissance sans la manie incen­diaire. Ce Rostopchine sera un scélérat ou un Romain; il faut voir comment son affaire prendra. On a trouvé aujourd'hui un écriteau à un des châteaux de Rostop­chine; il dit qu'il y a un mobilier de tant (un million, je crois), etc., etc., mais qu'il l'incendie pour ne pas en laisser la jouissance à des brigands. Le fait est que son beau palais d'ici n'est pas incendié.

Arrivés au bivouac, nous soupâmes avec du poisson cru, des figues et du vin. Telle fut la fin de cette journée si pénible, où nous avions été agités depuis 7 heures du matin jusqu'a 11 heures. Ce qu’il y a de pire, c'est que le soir à ces 11 heures, en m'asseyant dans ma calèche, pour y dormir à côté de cet ennuyeux de Bonnaire, et assis sur des bouteilles recouvertes d'effets et de couvertures, je me trouvai gris par le fait de ce mauvais vin blanc pillé au club.

Voila le détail d'une des journées les plus pénibles, et ennuyeusement pénibles, de ma vie. J’en trouverai la date, c'est le 16 ou le 17.

Stendhal – Journal de ma campagne de Russie en 1812, Journal [1801-1817], dans Œuvres intimes, éd. V. del Litto , La Pléiade, 1981, tome 1, p. 828-833.