Homère

Douze pages de notes! Que faire de douze pages de notes? La leçon était intéressante et précise. Un peu fouillis par moments, mais tout à fait riche de références. Si je reprends ce que j'ai écrit dans l'ordre chronologique:

Homère était-il un ou plusieurs? Aède déclamatoire ou Boy's band vocalisant? Scripteur infatigable ou armée de petites mains? Soit, j'exagère un peu! En tout cas, Reynaldo Hahn s'inquiète et Marcel le rassure à coups de Michel Bréal. A.C. extrait sa citation d'une lettre à Marie Norlinger de l'été 1905.   

"Ce soir visite inopinée, et malgré ma fatigue, comme je n’étais, par extraordinaire maintenant, pas trop oppressé, reçue. Celle de Reynaldo retour d’un tas de plages assez étonnantes où il a mené une vie de vaudevilliste plus que de musicien si j’en crois ces récits où croyant aller chez M. X par la grande porte, il se trouve entrer chez Mme. Z par l’escalier de service, ce qui ne fit rien comme il connait aussi Mme. Z  etc. etc. etc. Il revient très épris de l’Iliade (...)  Il m’a avoué sa tristesse de savoir que cette Iliade était une œuvre anonyme et collective et non l’œuvre du «vieil Homère». Je l’ai consolé en lui apprenant que cette opinion de l’œuvre collective n’avait plus aucun crédit auprès des savants et qu’elle n’en avait jamais eu d’ailleurs auprès des gens de bon sens. Il doutait encore mais je lui ai mis entre les mains une Revue de Paris où un excellent article de M. Bréal lui démontrera formellement qu’Homère a existé comme Massenet et que l’Iliade a l’été composée comme Sesame and Lilies et même écrite et non récitée. Tout cela m’a paru le remettre."

Accessoirement j'en donne un peu plus car la suite m'a amusé : "Ce qui a frappé particulièrement Reynaldo dans l’Iliade c’est la politesse des héros. Comme ils passent leur temps à se dire «chien» et à se casser la tête je ne suis pas de son avis. Mais il est vrai que même en s’injuriant ils disent: «Sache ô magnanime Hector je vais te tuer comme un chien que tu es.» «Âme vile, pareille aux chiennes de l’Enfer, irréprochable Hélène."

A.C reste un peu sur cette querelle, rappelant que cette mise en cause de l'unicité d'Homère était due à Friedrich August Wolf (1759-1824), philologue et helleniste allemand (le père de la philologie, dit-il) et combattue dans un article de 1903 de la Revue de Paris, par Michel Bréal (par parenthèse, dit A.C., apparenté de loin à Mme Proust), ancien professeur au Collège de France, sous l'intitulé "Un problème de l'histoire littéraire" . On trouve des détails et des prolongements ICI, pages 570-571, et A.C. cite la phrase de Bréal (dans l'ouvrage de synthèse qu'il écrira en 1906 sur le sujet) affirmant qu'aux yeux d'un lecteur sans préjugés, il y avait là l'oeuvre d'une "intelligence consciente et maîtresse d'elle-même". Proust semble pencher pour la thèse unitaire et individuelle de l’œuvre homérique.  A.C. comme indice dans ce sens, cite une phrase du Contre Sainte-Beuve, qu'il m'a réjoui de trouver (je la souligne) dans le sujet de la composition française du CAPES externe de Lettres Classiques, session 1996, dont le libellé était :

Marcel Proust écrit dans le Contre Sainte Beuve : « En art il n'y a pas (au moins dans le sens scientifique) d'initiateur, de précurseur. Tout est dans l'individu, chaque individu recommence, pour son compte, la tentative artistique ou littéraire ; et les œuvres de ses prédécesseurs ne constituent pas, comme dans la science, une vérité acquise dont profite celui qui suit. Un écrivain de génie aujourd'hui a tout à faire. Il n'est pas beaucoup plus avancé qu'Homère. » A partir d'exemples précis empruntés au domaine littéraire (et, le cas échéant, artistique), vous vous interrogerez sur le bien-fondé de cette opinion.

A.C., de là, part un peu en biais sur cette épine dorsale de la théorie littéraire de Proust qu'est la distinction à maintenir entre l'homme et l'auteur, entre le moi-social et le moi-créateur, ce qui n'empêchera pas le narrateur de la Recherche d'être déçu par l'homme-Bergotte parce qu'il n'est pas à la hauteur de l'oeuvre :  Et alors je me demandais si l'originalité prouve vraiment que les grands écrivains soient des dieux régnant chacun dans un royaume qui n'est qu'à lui, ou bien s'il n'y a pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences entre les oeuvres ne seraient pas le résultat du travail, plutôt que l'expression d'une différence radicale d'essence entre les diverses personnalités.

Puis on change de sujet et on aborde une phase où va nous être présenté un Proust se haussant du col, un Proust sans doute beuvien, mais se voulant sur Sainte-Beuve plus savant qu'il n'est, plus spécialiste qu'il ne peut le soutenir dans la polémique ou la contestation qu'il provoque avec d'autres (exactement: Robert Dreyfus, puis Henri Bordeaux) qui ont lu et mieux que lui ce dernier.

A.C. avait, sauf erreur et sans que je le retienne, évoqué antérieurement Robert Dreyfus. Là, il détaille, un peu confusément m'a-t-il semblé, à propos d'Henri Bordeaux.  Si j'ai compris :

1- Henri Bordeaux veut défendre Chateaubriand contre Mme de Boigne qui le détestait. Il écrit un long article dans la Revue des Deux Mondes qu'il titre : "Une ennemie de Chateaubriand" et sous-titre : "La comtesse de Boigne" (article très enlevé, amusant, à lire dans la longueur : ICI). A.C. en a isolé un passage qu'il a partiellement tronqué et que je cite in extenso : Mais n'y a-t-il pas des caractères et des sentiments fermés à une femme du monde qui ne connaît et ne comprend que la vie du monde ? Que de fois, devant de beaux spectacles de la nature, devant le récit d'actes héroïques, devant des œuvres d'art, nous découvrons tout à coup qu'une barrière nous sépare de gens que nous avions estimés jusqu'alors agréables et même, intelligents ! Quelques phrases, souvent une seule expression, suffisent à nous révéler en Chateaubriand le poète qui échappe à la commune mesure par là même qu'il élargit l'univers à nos yeux : celle-ci par exemple, qui résume toute la nostalgie du désir : "Je ne puis regarder un vaisseau sans mourir d'envie de m'en aller" — charme du départ qu'un poète d'avant-hier, Charles Gros, a traduit par un vers ironique : "Peut-être le bonheur n'est-il que dans les gares..." - ou cette autre, harmonieuse comme une strophe, qui termine une lettre à la duchesse de Duras, alors à Dieppe, et qui n'était pourtant pas destinée à la publicité : "Dites à la mer toute ma tendresse pour elle ; dites-lui que je suis lié au bruit de ses flots, qu'elle a vu mes premiers jeux, nourri mes premières passions et mes premiers orages, que je l'aimerai jusqu'à mon dernier jour et que je la prie de vous faire entendre quelques-unes de ses tempêtes d'automne."   De fait, A.C. a inversé l'ordre de l'article, citant l'extrait de la lettre de Chateaubriand avant le commentaire en somme "de présentation" d'Henri Bordeaux.

2- Proust, dans ses notes sur Sainte-Beuve du "Carnet 1" a écrit : Chateaubriand, ses innombrables passions [Henri Bordeaux rapporte que Mme de Chateaubriand, qui devait les supporter, les appelait ses "Madames"] Madame de C[astellane], Mme de Custine, Mme Hamelin, etc. etc. etc. Son fond d'ennui pour lequel aucune société, fortune ne pourrait suffire. Désir de paraître supérieur à ce qui nous plaît. Epingles de cravates. [Et puis la phrase de Chateaubriand, version Proust :] Dites-lui de vous faire quelques-unes de ses tempêtes d'automne, dites-lui que je suis né au bord de ses flots. Les "épingles de cravates" intriguent vivement A.C. qui souligne par ailleurs les imprécisions habituelles de Proust quand il cite. 

3- A.C. sans transition, paraît affirmer que ce bout de phrase de Chateaubriand cité par Proust, ce dernier l'a lu dans Sainte-Beuve, et en même temps, il dit que Proust polémique avec Henri Bordeaux à qui il écrit parce qu'il pense qu'il a fait une erreur et que la lettre de Chateaubriand n'est pas adressée à Mme de Duras. Et en soulignant qu'il n'a pas trouvé la phrase dans "Chateaubriand et son groupe littéraire", donc source supposée de Proust, il cite celle, voisine, qu'il y a lu dans une présentation de Sainte-Beuve et qui aurait pu induire Proust en erreur : Ainsi, à propos de sa course au Vésuve, Monsieur de Chateaubriand nous dit : "Né sur les rochers de l'Armorique, le premier bruit qui a frappé mon oreille en venant au monde est celui de la mer; et sur combien de rivages n'ai-je pas vu depuis se briser ces mêmes flots que je retrouve ici". 

Tout le passage me reste confus, même en repassant la vidéo. Sa conclusion n'en reste pas moins que Proust s'est trompé, que la lettre est bien adressée à Mme de Duras et que Marcel s'attribue une érudition beuvienne incomplètement fondée. A.C. signale au passage le livre contemporain d'André Beaunier, autre beuvien concurrentiel, "Trois amies de Chateaubriand" (Pauline de Beaumont, Mme Récamier et Hortense Allard) dans lequel on retrouve la lettre à Mme Duras et qui peut avoir inspiré à Proust son "ses innombrables passions". Plus tard d'ailleurs, avec le même André Beaunier, en 1912, Proust échangera également, cette fois au sujet de la marquise de Custine pour qui Chateaubriand délaissa Mme de Beaumont, dans cet esprit de controverse qui montre son souci de passer pour plus savant que ses interlocuteurs et qui lui vaut d'être pris en défaut.

Concernant Sainte-Beuve, dit A.C., on passe d'une découverte : Proust l'a lu plus qu'on ne pouvait croire, à une réserve : il l'a lu vite et peut-être incomplètement. Quand il cite (avec ses approximations habituelles, sans doute parce qu'il a une mémoire encyclopédique et ne revient pas systématiquement au texte), c'est toujours dans les débuts ou les fins d'article, à l'incipit ou à la closure, ou bien dans les notes rajoutées au gré d'une réédition, et des notes, il y en a beaucoup dans "Chateaubriand et son groupe littéraire". On peut certes rapprocher cela de ce que Sainte-Beuve soigne particulièrement ses débuts et ses fins, mais on peut aussi faire l'hypothèe d'une lecture rapide où on lit justement le début, la fin et ... les notes.

Autre remarque d'A.C. : alors que dans le Contre Sainte-Beuve, Proust enquête à charge, dans les carnets, il lui reconnaît des "bonheurs d'expression", et il retient les "belles trouvailles" (une formulation de Sainte-Beuve). A.C. cite : Royer-Collard et Danton accolés / Mme Récamier et Mme de Sablé - La plus jeune des grâces excitait les lions / Dans l'article sur Royer-Collard - Et voilà notre homme coiffé (louchon).  

A.C. éclaire ces notes de Proust: Danton et Royer-Collard, renvoient à un article de Sainte-Beuve sur l'ouvrage "Histoire de la Restauration" (20 volumes !) de l'historien Louis de Viel-Castel. Incidemment, A.C. note qu'il est aussi question dans cet ouvrage du chancelier Pasquier, le vieil amant de la comtesse de Boigne, soit un peu le reflet dans le monde réel de Norpois et Mme de Villeparisis. Revenant à l'article, il cite : Les anciens aimaient à se figurer, en les unissant et en les accouplant dos à dos, les types et figures représentant les genres les plus contraires. Ainsi ils assemblaient dans un même marbre en les opposant nuque à nuque comme les deux faces de Janus, la figure d'un Aristophane et celle d'un Sophocle. Si ce n'était une profanation à cause du sang qui tache le front de Danton, je me figurerais ainsi, ne fut-ce qu'un instant, Danton et Royer-Collard enchaînés et leurs deux faces tournées vers des fins toutes contraires, deux antagonistes éternels. A.C. évoque le seul discours que Royer-Collard prononça devant le Conseil des Cinq cents le 14 juillet 1797 (l'intégralité du discours ICI, pages 28 et sq) au cours duquel, imitant le fameux "De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace" de Danton, et s'en démarquant, il s'écria : "La Justice, et puis la Justice, et encore la Justice" (A.C. comme Proust a été imprécis, énonçant "De la Justice, encore de la Justice, toujours de la justice"). L'exclamation de Royer-Collard en conclusion de son apostrophe au Conseil s'insérait à la fin de la phrase : Aux cris féroces de la démagogie invoquant l'audace, et puis l'audace, et encore l'audace, représentants du peuple, vous répondrez enfin par ce cri consolateur et vainqueur, qui retentira dans toute la France: La Justice, et puis la Justice, et encore la Justice. [Le Conseil des Cinq-Cents est l'une des deux assemblées législatives du Directoire avec le Conseil des Anciens, dans un bi-camérisme qu'on peut rapprocher respectivement de la Chambre des députés et du Sénat.] Proust, toujours approximatif, a dans ses notes retenu "accolés" pour "enchaînés".

buste-de-double-aristophane-et-sophocle

 

Buste Royer-Collard : Daumier

Dans la foulée, deux "images": Aristophane/Sophocle et un buste de Royer-Collard par Daumier. 

Proust, dit A.C., apprécie les rapprochements anachroniques et ludiques : Mme de Sablé du XVII° siècle et Mme Récamier du XIX°; et la notation "louchon", mot qu'ils partageaient et qui désignait le bizarre incongru, le maladroit, le gauche, le balourd, ce sont ses fous rires au Louvre avec Lucien Daudet devant des ressemblances inattendues, comme lors d'une de leurs visites qu'évoque Lucien ("Autour de soixante lettres de Marcel Proust" - Gallimard - 1929), quand découvrant le célèbre tableau de Ghirlandaio, "Portrait de vieillard avec un enfant", devant le nez bourgeonnant du vieillard, Marcel se serait écrié : "Mais c'est le portrait vivant de M. du Lau", anecdote qui se retrouve dans la Recherche à propos du nez de M. de Palancy.

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Pour le rapprochement Mme Récamier/Mme de Sablé, parlant du salon de cette dernière, Sainte-Beuve avait écrit : Ce petit salon de Mme de Sablé, si clos, si visité, et qui, à l'ombre du cloître, sans trop s'en ressentir, combinait quelque chose des avantages des deux mondes, me paraît être le type premier de ce que nous avons vu être de nos jours le salon de l'Abbaye-aux-Bois [Mme Récamier]. 

Sur l'histoire des lions excités, il s'agit en réalité d'une citation de Sainte-Beuve parlant de Mme Récamier dont il fait le portrait en séductrice : En jouant avec ces passions humaines qu'elle ne voulait que charmer et qu'elle irritait plus qu'elle ne croyait, elle ressemblait à la plus jeune des Grâces qui se serait amusée à atteler des lions et à les agacer. Ce que Proust a déformé ...

A.C. revient à Royer-Collard, fameux pour ses mots d'esprit et dont l'habitude était de reprendre l'expression de l'interlocuteur pour l'hyperboliser. Il cite Sainte-Beuve : Voyons, essayons-en un ou deux encore, rien que pour en noter la forme. Si on parlait devant lui (je suppose) de quelqu'un qui avait de l'esprit sans doute, mais encore plus de prétention et d'affiche, beaucoup de faste et d'ébouriffure, si on risquait à son sujet le mot de sot, de sottise : "Ce n'est pas un sot, répliquait M. Royer-Collard, c'est le sot!" Et voilà mon homme coiffé. Sur M. Berryer, après son premier discours à la Chambre, si quelqu'un tout bonnement disait: "C'est un grand talent." - "Ce n'est pas un talent, répliquait M. Royer-Collard, c'est une puissance!" Il avait ainsi une manière de piquer et de renchérir sur ce que vous aviez dit, et d'une de vos paroles ordinaires, en la reprenant et en la refrappant, il en faisait une toute neuve et saillante. Que vous dirai-je? il était plus grand, il plantait le clou plus haut

Dans le commentaire de Proust : "louchon", qui suit "l'homme coiffé", d'ailleurs devenu "notre" après le "mon" de Sainte-Beuve, ce que Compagnon estime un progrès dans la formule, il voit un qualificatif destiné à Sainte-Beuve où il lit, avec la moquerie, une nuance de complicité, voire d'affection. Puis il enchaîne sur une autre page du Carnet 1 de notes de Proust sur Sainte Beuve  avec ceci : et dans celui-ci [cet article à/s] de Mme Récamier et Benjamin Constant, de rire de la finesse allemande / expressions bizarres précédant et voilà notre homme coiffé / puisqu'il faut le nommer (article de Musset Tome XIII des Causeries).

Il règle immédiatement l'affaire des "expressions bizarres", disant que Proust a tiqué sur  "affiche/faste/ébouriffures" dans l'extrait sur Royer-Collard précédent. Mais il ne dit rien de l'anecdote sur la "finesse allemande" que l'on trouve dans un passage de Sainte Beuve dont il a projeté l'essentiel (la fin) et que je complète à peine : Ce fut en 1807, au Château de Coppet, chez Mme de Staël, que Mme Récamier vit le prince Auguste de Prusse, l'un des vaincus d'Iéna; elle l'eut bientôt vaincu et conquis à son tour, prisonnier royal, par habitude assez brusque et parfois embarrassant. Cette brusquerie même le trahissait. Un jour qu'il voulait dire un mot à Mme Récamier dans une promenade à cheval, il se retourna vers Benjamin Constant qui était de la partie: "Monsieur de Constant, lui dit-il, si vous faisiez un petit temps de galop?". Et celui-ci de rire de la finesse allemande.

Rien non plus sur Musset. Je suis allé voir dans les Causeries, à l'article indiqué. Effectivement, la formule est dans la note ce bas de page qui concerne le passage suivant : C'est alors aussi qu'on entendait dans les salons des gens d'esprit et réputés gens de goût, des demi-juges de l'art comme il y en a surtout dans notre pays (1), affecter de dire qu'ils aimaient Musset pour sa prose et non pour ses vers, comme si la prose de Musset n'était pas essentiellement celle d'un poète: qui avait fait les vers pouvait seul faire cette fine prose. Il y a des gens qui couperaient, s'ils le pouvaient, une abeille en deux.

Avec donc, en renvoi de note (1) et qui a retenu Proust : 

(1) Un élégant écrivain qui passe pour un de nos premiers critiques, mais qui n'a jamais été un bon critique dès qu'il s'agissait de se prononcer sur les contemporains et les vivants, M. Villemain (puisqu'il faut le nommer) était de ceux-là. 

Une nouvelle page du Carnet 1 est affichée : A propos de Sainte Beuve salons Baignères / Et aimer Sainte-Beuve, c'est sans doute aimer dans le monde ce qui y perce à jour le ridicule, ce qu'il y a de niais dans la fatuité de Lamartine, d'indélicat dans l'égoïsme de Cousin, de risible dans le "poète" de Vigny

Les "salons Baignères", le salon de Mme Arthur Baignères et le salon de Mme Henri Baignères, sont ceux dit A.C. que Proust fréquente dans les années 1890, et où il a appris les usages du monde. Pour ce qui concerne les qualificatifs dont sont affublés Lamartine, Cousin et Vigny, ils renvoient, dit A.C., aux "Anas"  de Sainte-Beuve, ces recueils de pensées et surtout de propos malveillants qui deviendront "Mes poisons" et seront largement intégrés au tome XI des Causeries du lundi.   

Sur Lamartine, A.C. reprend une anecdote dont il a par le passé déjà parlé, relative au poète venu quérir, dans le salon de Mme Récamier, où se trouve Chateaubriand, des louanges sur Jocelyn [8000 vers quand même !], qu'il vient de publier. Il fait le beau et Chateaubriand mord son mouchoir... A.C. lit Sainte-Beuve qui raconte : Après un certain temps de conversation sur ce ton, elle [Mme Récamier] le louant, lui [Lamartine] l'y aidant avec une fatuité naïve, elle l'accompagna jusque dans le second salon pour lui redoubler encore ses compliments; mais la portière de la chambre était à peine retombée que Chateaubriand qui jusque-là n'avait pas desserré les dents (quoique deux ou trois fois Mme Récamier se fût appuyée de son témoignage dans les éloges), éclata tout d'un coup et s'écria comme s'il eût été seul: "Le grand dadais!". J'y étais, et je l'ai entendu. Cette dernière formule de Sainte-Beuve (J'y étais, et je l'ai entendu) enchante Proust.

Mais si A.C. a dû pour des raisons de temps s'en tenir là, il faut reconnaître que les lignes qui précèdent le passage lu sont tout aussi amusantes et soulignent combien l'irritation de Chateaubriand est compréhensible. Les voici: Lamartine, dès l'abord, était entré sans façon dans cet éloge de lui-même; au premier compliment de Mme Récamier, il l'avait interrompue en lui demandant à quelle lecture elle en était. "Mais, à la première!" - "C'est, reprit-il, qu'on ne goûte bien le livre qu'à la seconde. - Mais dès cette première fois même, répondit-elle, je n'ai pas de peine à comprendre combien il y a de beautés qui doivent gagner sans doute à être relues." Quand elle eut prononcé le mot de style et dit quelque chose des critiques injustes qui avaient été faites à l'auteur sur ce point, Lamartine s'écria : "Le style! c'est précisément ce que j'ai soigné le plus, c'est fait à la loupe!". Après un certain temps de conversation sur ce ton, etc.

L'affaire Cousin m'est apparue assez peu claire à l'écoute. De fait, le seul moyen d'en comprendre le fond est me semble-t-il d'aller lire ce qu'en développe Sainte-Beuve dans le volume 7 de ses Causeries du lundi. Il explique avoir donné en 1840 à la Revue des Deux-Mondes une étude qu'il a reprise dans son volume "Portraits de femmes". Sur la base de documents qu'il a le premier exploités, Sainte-Beuve y avait présenté une anecdote sur la parution des Maximes de La Rochefoucauld mettant en évidence le rôle joué par Mme de Sablé, anecdote reprise quasiment dans les mêmes termes par Victor Cousin en 1859 dans le livre qu'il consacre à celle-ci.

Quelle est l'anecdote? La Rochefoucauld demande à Mme de Sablé un article critique sur ses Maximes qui viennent de paraître, article qu'il voudrait faire publier dans le Journal des Savants, jeune publication littéraire du temps. Elle lui envoie un projet. Un paragraphe, évoquant les réserves morales de certains devant l'ouvrage, chatouille La Rochefoucauld. Il demande à Mme de Sablé des retouches. Elle lui retourne le projet à l'identique avec un "billet d'envoi" où elle s'explique et propose à La Rochefoucauld de trancher lui-même. Il supprime le paragraphe et fait publier. Narration de Victor Cousin : "(...) elle adressa de nouveau son projet d'article à La Rochefoucauld, lui avouant qu'elle a laissé ce qui lui avait été sensible, mais l'engageant à user de son article comme il lui plairait, à le brûler ou à le corriger à son gré. Ce billet d'envoi, dont on a donné quelques lignes, mérite bien d'être fidèlement reproduit parce qu'il est joli et qu'il éclaire les ombrages et les petites manoeuvres de l'amour-propre de La Rochefoucauld".

Sainte-Beuve est outré : [Voici que] près de vingt ans après, M. Cousin, s'emparant du sujet de Mme de Sablé comme c'était son droit, mais ayant soin d'oublier que j'avais été l'un des premiers à puiser dans ce fonds des portefeuilles de Valant (...) [raconte] la même anecdote que moi à l'occasion des Maximes. (...) Je le demande (...) est-ce que, lorsqu'on s'empare ainsi d'une remarque peu importante sans doute mais qui a son prix et son piquant dans l'histoire littéraire, il est permis de le faire sans indiquer et mentionner celui qui vous a précédé  et à qui on la doit? Il est bien vrai que M. Cousin fait une allusion vague à son prédécesseur quand il parle de ce billet d'envoi  de Mme de Sablé "dont on a donné, dit-il, quelques lignes". Cet "on", c'est moi-même; et comme s'il en avait trop dit, il a l'air tout aussitôt de se repentir de cette vague et inintelligible allusion en faisant entendre qu'il va lui-même publier le billet "fidèlement", comme si ma reproduction n'avait pas été absolument fidèle et comme si elle laissait à désirer. Il a gagné à cette misérable petite supercherie d'être loué pour sa remarque ingénieuse par M. Daremberg, par M. Cocherie, dans les analyses qu'ils ont faites de l'ancien Journal des Savants; ces messieurs y ont été pris : et parmi les érudits scrupuleux, qui ne l'eût été en effet? Victor Cousin, conclut A.C. est vraiment une des haines de Sainte-Beuve.

Sur Vigny, il ne s'étend pas, se contentant de renvoyer aux Notes et pensées qui terminent le tome XI des Causeries. Je me suis amusé d'y trouver ce jugement de Vigny sur le Jocelyn de Lamartine: Ce sont des îles de poésie noyées dans un océan d'eau bénite. Vigny avait la dent dure. Ceci, aussi : Vigny a donné une nouvelle édition de Cinq-Mars où il a mis son discours de réception à l'Académie, en y ajoutant quelque réfutation de celui de M. de Molé: "Mais, en le réfutant, je me suis bien gardé de le nommer, disait-il l'autre jour chez la princesse de Craon; je me suis souvenu que Corneille et Racine avaient donné l'immortalité à certains critiques en les nommant." Il a dit cela sans rire. Etc.

A.C. reste un moment sur une autre note de Proust dans le Carnet 1 : Comme il sait bien lire / fin de la lettre de Vuillart sur Racine intercédant pour Boileau. Il s'agit là d'une lettre qui avait été communiquée à Sainte-Beuve. Vuillart est un vieil ami de Racine qu'il a assisté sur son lit de mort. A.C. explique : Après la mort de Racine, Boileau, historiographe du roi comme lui, est reçu par ce dernier. Récit de Sainte-Beuve : Il y avait plusieurs années que M. Despréaux n'avait paru à la cour à cause de sa surdité et c'était Racine qui le déchargeait et se chargeait de tout pour lui. (...) Ce n'est plus cela, ajouta le roi, il faut que vous soyez seul chargé de tout, désormais, je ne veux que votre style. Mais Boileau demande à être aidé et il reçoit un second, M. de Valincourt [plus complètement : du Trousset de Valincourt, qui fut également sécrétaire général à la Marine] lequel succède aussi à Racine à l'Académie. Valincourt devient ainsi en quelques mois académicien et historiographe du roi. Mais le jour où il est reçu à l'Académie, La Chapelle, le directeur, ne cite pas Boileau qui est à l'initiative de cette élection et qui s'en trouve terriblement vexé.

Sainte-Beuve cite Vuillart qui écrit : La Chapelle ayant affecté de ne point parler de Despréaux avait mis Despréaux en droit de parler de La Chapelle [...] ce silence lui paraît très malhonnête et très offensant [...] Il n'est pas aussi mort à lui-même sur pareil cas qu'on a sujet de le croire que l'aurait été M. Racine. M. Despréaux est droit d'esprit et de coeur, plein d'équité, généreux ami; mais la nécessité de pardonner une injure où est un chrétien qui veut être digne de son nom ne semble pas avoir encore fait assez d'impression sur son esprit ni son coeur. Peut-être que le temps et la distraction que lui causent son changement de demeure auront calmé l'émotion où je le vis, et peut-être plus encore les prières de son incomparable ami M. Racine; car, comme il [Racine] avait le coeur fort pénitent depuis longtemps, il y a sujet de le croire, par la miséricorde du Seigneur, en possession de ce bienheureux repos où l'on prie efficacement pour ceux qui sont dans le trouble des passions de la vie.

Commentaire de Sainte-Beuve : Touchante et sainte confiance! On ose à peine se permettre un sourire. L'intercession de Racine, apparemment, servit de peu. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que si chez celui-ci vers la fin, le poète était tout à fait fondu dans le chrétien, il se retrouvait tout entier, toujours armé et sur le qui-vive, toujours irritable en Despréaux. L'effet, de sa part, suivit presque incontinent la menace: une épigramme sortit et courut aussitôt

Le "comme il sait bien lire" de Proust, dit A.C., se rapporte à cette ironie libre penseuse de Sainte-Beuve ("Touchante et sainte confiance!") qui se moque gentiment de Vuillart et de sa crédulité. Il y a là un scepticisme auquel Proust est sensible.

Et puis A.C. enchaîne sur une affaire qui va beaucoup l'occuper et qui tient en un mot : rayon(s).  A partir du goût de Proust pour les idiosyncrasies de Sainte-Beuve, disons, ici, ses traits littéraires caractéristiques parce que répétitifs, éléments par ailleurs nécessaires d'un bon pastiche (cf. Pastiches et Mélanges), A.C. décide de mettre en valeur "rayon(s)" dont on trouve mainte occurrence dans ses articles et que finalement, dit-il, Proust à son tour adoptera. Et il entame [A.C.] son parcours de découverte et d'explicitation par une référence au poème de Sainte-Beuve, "Les rayons jaunes" (à lire ICI), indiscutablement émouvant et justement célèbre et qui a, dit A.C., "traversé le siècle". Il cite Proust, toujours dans le Carnet 1 : Je me demande par moments si ce qu'il y a encore de mieux dans l'oeuvre de Sainte-Beuve, ce ne sont pas ses vers. Tout jeu de l'esprit a cessé. Les choses ne sont plus approchées de biais avec mille adresses et prestiges. Le cerle infernal et magique est rompu. Comme si le mensonge constant de la pensée tenait chez lui à l'habileté factice de l'expression, en cessant de parler en prose, il cesse de mentir. Comme un étudiant, obligé de traduire sa pensée en latin, est obligé de la mettre à nu, Sainte-Beuve se trouve pour la première fois en présence de la réalité et en reçoit un sentiment direct. Il y a plus de sentiment direct dans "Les rayons jaunes", dans "Les larmes de Racine", dans tous ses vers  que dans toute sa prose.  

Deux choses: on peut aller lire "Les larmes de Racine" ICI, page 100 de l'original et suivantes; on peut constater que la présentation ci-après de Sainte-Beuve lui-même camoufle coquettement qu'il en est l'auteur : Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique, à ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect profond et un sincère amour, a essayé de retracer l'état intérieur de cette belle âme dans une pièce de vers [Les larmes de Racine, donc] qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que nous insérons ici comme achevant de mettre en lumière notre point de vue critique. Et il insère le long poème ... lequel poème m'a moins touché que "Les rayons jaunes" et je ne suivrai pas Proust dans son jugement. L'octosyllabe sautillant qui s'y répand ne me semble pas bien adapté à l'éloge funèbre, loin de l'ampleur majestueuse de l'alexandrin, outre que Racine, en pleureuse professionnelle, ne sort pas grandi du portrait. Invinciblement, je pense à Hugo : Il neigeait, on était vaincu par la tempête et j'ai envie de transcrire : Il pleurait, on contemplait Racine en midinette.

 

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A partir de là, A.C. dans le sillage de Proust traque les "rayons" métaphoriques de Sainte-Beuve. Et il en trouve! D'abord, "l'étendue du rayon", dans Chateaubriand et son groupe littéraire. Proust a noté : La touche et l'accent de l'enchanteur / l'étendue du rayon. Et A.C. fournit le texte de Sainte-Beuve : Je ne prétends pas établir un rang, ni fixer la valeur des oeuvres, mais seulement mesurer les rapports apparents et l'étendue du rayon; et en ce sens, on peut dire que M. de Chateaubriand est et demeurera en perspective le plus grand des lettrés français de son âge. Il s'agit en somme de s'intéresser à la portée de cette lumière qui émane de Chateaubriand. En termes plus prosaïques de portée, Proust est un des premiers à parler de "rayon d'action", quand il dit du téléphone et d'Albertine dans la Recherche que le téléphone permet de mesurer le rayon d'action d'un être lointain

Ailleurs, nouvelle note de Proust : Dernière page du volume (C.[auseries du] L.[undi] VI) marquée de mesquinerie et de petitesse / même volume sur Paul et Virginie : tomber sous le rayon. A.C.  explique et fournit le texte exact de Sainte-Beuve: la première expression clôt l'article sur Bernardin de Saint-Pierre: On le voit en définitive bonhomme, honnête homme, ressemblant en somme à ses écrits, mais atteint de quelques manies et marqué de mesquinerie et de petitesse; la seconde expression se trouve dans un appendice à cet article, car on a transmis à Sainte-Beuve des inédits qu'il va publier/présenter, treize lettres de Bernardin de Saint-Pierre, et à la fin de sa présentation : ... mais une fois, il a eu une inspiration simple et complète, il y a obéi avec docilité et l'a mise tout entière au jour comme sous le rayon (...). 

Proust, par ailleurs, dit A.C. condamne l'usage de "comme" ou du moins un certain usage. Dans une lettre à Fernand Grey de 1905, il s'en explique : Le "comme" qui me semble non pas critiquable mais peut-être inutile n'est pas le "comme" signifiant "de même que", cela est indipensable, non, je veux parler du "comme" signifiant "pour ainsi dire" qui est une restriction souvent inutile

Nouvelle note de Proust : Abbé Prévost Tome IX des Causeries dernière page puisqu'il a rencontré le rayon. Et A.C. donne la phrase de Saint-Beuve: Heureux du moins est-il, et favorisé entre tous, au milieu de ses succès mêlés et de ses labeurs, puisqu'il a rencontré le rayon!

On passe à une autre page du Carnet 1 où Proust a écrit : Le bonheur n'est qu'une certaine sonorité de cordes qui vibrent à la moindre chose et qu'un rayon fait chanter. L'homme heureux est comme la statue de Memnon, un rayon de soleil suffit à le faire chanter. Proust, réutilisera l'image de la statue dans les Cahiers Sainte-Beuve, mais A.C. ne la pense pas de ce dernier; et c'est le "rayon" qui l'intéressait. Il fournit néanmoins le texte ultérieur de Proust  : Déjà j'ai sauté à bas de mon lit, je peux apercevoir dans la glace que je fais mille grimaces de plaisir, et je chante, car le poète est comme la statue de Memnon, il suffit d'un rayon de soleil levant pour le faire chanter. [La statue colossale de Memnon, en brèche siliceuse de quartzite (masse de cailloux liés entre eux par une pâte d'une dureté remarquablese trouve à Louxor (anciennement Thèbes) en Haute Egypte; elle est entourée du mythe de son chant aux premiers rayons du jour.  Le consensus actuel autour du phénomène acoustique veut qu'il soit naturel et dû à la dilatation du quartzite sous l'effet des premiers feux du soleil].

Nouveau "rayon"  dans une nouvelle note du Carnet 1 : Aimer Térence / Langue française oubliée par Mme des Ursins en voyage et goût pour  Chateaubriand en voyage / M. Cousin a attaché au métier un rayon. Outre le "Aimer Térence" qui s'inscrit dans les "Aimer X, Y ou Z" de Sainte-Beuve, c'est le "rayon" de Cousin qui retient A.C. Il donne la phrase de Sainte-Beuve, tirée d'un article où celui-ci éreinte l'éditeur de La Rochefoucauld, un nommé Batthélémy: Daunou disait du marquis de Fortia d'Urban qu'il était atteint de stampomanie (la manie de se faire imprimer). M. E. de Barthélémy est atteint on n'en saurait douter de cette maladie courante. Les palmes d'éditeur l'empêchent de dormir. M. Cousin en y passant a attaché au métier son rayon. Sainte Beuve, comme Daunou de stampomanie, parle de "scribendi cacoethes" (graphomanie), de manie "d'écrivasser" dont il accuse Cousin.

"Rayon" toujours dans le Carnet 1 . Proust note:  dernière page sur Parny et notamment le rayon. Référence à l'article sur Parny de Sainte-Beuve. Parny, né à l'Île de Bourbon (aujourd'hui, La Réunion)  a été  un poète extrêmement populaire au début du XIX° siècle. Chateaubriand aurait dit : Je savais par cœur les élégies du chevalier de Parny, et je les sais encore. Sainte-Beuve conclut son article : Parny mourut le 5 décembre 1814, avant d’avoir pu même entrevoir le déclin et l’échec de sa gloire. Sa mort, au milieu des graves circonstances publiques, excita de sensibles, d’unanimes regrets, et rassembla, un moment, tous les éloges. ( ...) Béranger, alors à ses débuts, pleura Parny par une chanson touchante et filiale ; elle nous rappelle combien son essaim d’abeilles, avant de prendre le grand essor et de s’envoler dans le rayon, avait dû butiner en secret et se nourrir au sein des œuvres de l’élégiaque railleur. Il est à croire que, si l’on avait conservé quelques-unes de ces élégies toutes premières de Lamartine qui ont été jetées au feu, on aurait le lien par lequel ce successeur, trop grand pour être nommé un rival, se serait rattaché, un moment, à Parny. De tout cela, Proust a retenu le "rayon"!

Encore d'autres "rayons" sur lesquels A.C. passe et puis un, sur lequel il met le projecteur. Sainte-Beuve rend compte en 1838 de la première édition des Pensées de Joubert. C'est Chateaubriand qui s'en est chargé. Car Joubert n'a rien publié de son vivant. Il est, dit A.C., l'exact contraire du "stampomaniaque" et Proust s'intéresse beaucoup à lui pour cela justement, parce qu'il est le prototype de l'homme "trop intelligent pour publier". Et Sainte-Beuve, relevé par Proust, évoque la place de Fontanes et de Joubert auprès de Chateaubriand  en un  beau passage (dit A.C. ) : ... au sein de cette gloire voisine, unique et qu'on dirait isolée, ils s'éclipsent, ils disparaissent  à jamais si cette gloire dans sa piété ne détache un rayon distinct et ne le dirige sur l'ami qu'elle absorbe. C'est ce rayon du génie et de l'amitié qui vient de tomber au front de M. Joubert

L'apothéose de ce "rayon" beuvien qu'a finalement au fond adopté Proust, on la trouve dans le Contre Sainte-beuve à propos de Balzac. Balzac qui est la pomme de discorde la plus importante entre Proust et Sainte-Beuve. Dans le texte à suivre, il s'agit du moment, à la fin des Illusions perdues, où Lucien de Rubempré s'apprête à se suicider, à se noyer, et rencontre Vautrin, déguisé en Carlos Herrera . Celui-ci le retient , lui propose un pacte, et ils partent ensemble en voiture, passant devant le domaine de Rastignac . Et l'on a là plusieurs fils de la Comédie humaine qui sont noués. Proust commente : De tels effets ne sont guère possibles que grâce à cette admirable invention de Balzac d'avoir gardé les mêmes personnages dans tous ses romans. Ainsi, un rayon détaché du fond de l'oeuvre, passant sur toute une vie, peut venir toucher de sa lueur mélancolique et trouble cette gentilhommière de Dordogne et cet arrêt des deux voyageurs. Sainte-Beuve n'a absolument rien compris à ce fait de laisser le nom aux personnages [lorsqu'il écrit, dans une note ajoutée en 1846 à son texte de 1834]: Cette prétention l'a finalement conduit à une idée des plus fausses et, selon moi, des plus contraire à l'intérêt, je veux dire à faire reparaître sans cesse d'un roman à l'autre les mêmes personnages, comme des comparses déjà connus. Rien ne nuit plus à la curiosité qui naît du nouveau et à ce charme de l'imprévu qui fait l'attrait du roman. On se retrouve à tout bout de champ en face des mêmes visages

Chez Proust, dit A.C., c'est dans Sésame et les lys qu'on trouve pour la première fois "rayon", dans les débuts de sa très longue première note, au sujet de l'unité rétrospective qui est comme ce rayon balzacien qui saisit l'ensemble de l'oeuvre. Proust soulève la question à propos de l'épigraphe que Ruskin a ajoutée après coup, empruntée au poète latin du II° siècle (post J.C.) Lucien : Vous aurez chacun un gâteau de sésame et dix livres. Proust écrit : Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières éditions de Sésame et les Lys, projette comme un rayon supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la conférence, mais illumine rétrospectivement tout ce qui a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de Sésame (Sésame des Mille-et-une-Nuits — la parole magique qui ouvre la porte de la caverne des voleurs, — étant l’allégorie de la lecture qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus précieuse sagesse des hommes : les livres), Ruskin s’est amusé à reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s’occuper des deux sens qu’il a ici (Sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur son sens original (la graine de sésame) et à l’embellir d’une citation de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin hausse ainsi d’un degré la signification symbolique de son titre puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà détourné de sa signification dans les Mille et une Nuits et qu’ainsi le sens qu’il a comme titre de la conférence de Ruskin est une allégorie d’allégorie. Cette citation pose nettement dès le début les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la sagesse, le mot magique d’Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où sera rappelée dans l’accord final la tonalité du début (sésame graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq, les deux autres étant ceux des Trésors des Rois pris dans le sens symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs différentes sortes de trésors, nouveau thème introduit vers la fin de la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. (...) Mais c’est le charme précisément de l’œuvre de Ruskin qu’il ait entre les idées d’un même livre, et entre les divers livres des liens qu’il ne montre pas, qu’il laisse à peine apparaître un instant et qu’il a d’ailleurs peut-être tissés après coup, mais jamais artificiels cependant puisqu’ils sont toujours tirés de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce qui assure à ces livres une unité plus réelle que l’unité de composition, généralement absente, il faut bien le dire. (...)  C’est son procédé. Il passe d’une idée à l’autre sans aucun ordre apparent. Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien qu’à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui, dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l’ensemble une sorte d’ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu’à cette apothéose finale. 

Proust, dit A.C., est très sensible à cette idée d'unité rétrospective, et ici, à la fantaisie apparente de la démarche de Ruskin obéissant en réalité à une sorte de plan secret qui à la fin, rétroactivement, aboutit à un ordre.  Sur ce phénomène d'unité rétrospective, d'unité de visison, il y a, dit A.C., dans La Prisonnière, l'expression d'une véritable théorie littéraire avec la notion de "phrase type", et le "rayon" est de cet ordre. 

Retour à Balzac. A.C. reprend Proust disant : Sainte-Beuve n'a absolument rien compris à ce fait de laisser le nom aux personnages, pour y adjoindre comme suite : C'est l'idée de génie de Balzac que Sainte-Beuve méconnaît là. Sans doute, pourra-t-on dire, il ne l'a pas eue tout de suite. Telle partie de ses grands cycles ne s'y est trouvée rattachée qu'après coup. Qu'importe? L'Enchantement du Vendredi Saint est un morceau que Wagner écrit avant de penser à faire Parsifal et qu'il y introduit ensuite. Mais les ajoutages, ces beautés rapportées, les rapports nouveaux aperçus brusquement par le génie entre les parties séparées de son oeuvre qui  se rejoignent, vivent et ne pourraient plus se séparer, ne sont-ce pas ses plus belles intuitions?

Et puis, il veut insister sur ceci, qu'il prend dans le Contre Sainte-Beuve et qu'il projette, et où, annonce-t-il, "le rayon revient" : La soeur de Balzac nous a raconté la joie qu'il éprouva le jour où il eut cette idée et je la trouve aussi grande ainsi que s'il l'avait eue avant de commencer son oeuvre. C'est un rayon qui a paru, qui est venu se poser à la fois sur diverses parties ternes jusque-là de sa création, les a unies, fait vivre, illuminées, mais ce rayon n'en est pas moins parti de sa pensée. Les autres critiques de Sainte-Beuve ne sont pas moins absurdes. On est, dit A.C., dans le Contre Sainte-Beuve, mais Proust écrit comme Sainte-Beuve, avec ce rayon qui part de la fin de l'oeuvre pour lui donner son unité. 

Evidemment, poursuit-il, quand Proust, dans Pastiches et Mélanges, pastiche Sainte-Beuve, il y a le "rayon". On est dans la critique du soi-disant roman de Flaubert sur l'Affaire Lemoine : L'auteur est le fils d'un homme bien regrettable que nous avons tous connu, professeur à l'Ecole de médecine de Rouen qui a laissé dans sa profession et dans sa province sa trace et son rayon, et plus loin dans le même pastiche: Sans remonter aux anciens (bien plus naturalistes que vous ne serez jamais, mais qui, sur le tableau découpé dans un cadre réel font toujours descendre à l'air libre et comme à ciel ouvert un rayon tout divin qui pose sa lumière au fronton et éclaire le contraste), sans remonter jusqu'à eux etc. 

Encore, dit A.C. un seul exemple de cette dette à l'égard de Sainte-Beuve, quand Proust évoque les rêves oubliés au réveil qui reviennent aléatoirement après coup, rétrospectivement : (...) les souvenirs des songes, mais si enténébrés que souvent nous ne les apercevons pour la première fois qu'en plein après-midi, quand le rayon d'une idée similaire vient fortuitement les frapper.

Beaucoup d'indices, ainsi et aussi, dit A.C., dans les diverses notes pour le Contre Sainte-Beuve, d'une certaine affection pour ce dernier et même, à propos de Baudelaire, dans le Cahier 7, une sorte de demi-éloge : Sainte-Beuve, qui du reste aimait donner des leçons de littérature à ses collègues de l'Académie comme il aimait donner des leçons de libéralisme à ses collègues du Sénat parce que, s'il restait de son milieu, il lui était très supérieur, et qu'il avait des velléités, des accès, des prurits d'art nouveau, d'anticléricalisme et de révolution, Sainte-Beuve parla en termes charmants et brefs des Fleurs du mal: "Ce petit pavillon que le poète s'est construit à l'extrémité du Kamtchatka littéraire, j'appelle cela la Folie Baudelaire" (toujours des mots, des mots que les hommes d'esprit peuvent citer en ricanant: il appelle cela la Folie baudelaire. Seulement le genre des causeurs qui citaient cela à dîner le pouvaient quand le mot était sur Chateaubriand ou sur Royer-Collard. Ils ne savaient pas qui était Baudelaire).

Vraiment demi, me semble-t-il, car si on élargit la citation que fait A.C. en amont et en aval, la tonalité me paraît plus  négative et le "charmants et brefs" plus teinté d'ironie contenue que d'éloge, surtout le "brefs".  Voici le texte plus en longueur : Une autre fois (et peut-être bien parce que Sainte-Beuve avait été publiquement attaqué par les amis de Baudelaire pour n'avoir pas eu le courage de témoigner pour lui en même temps que d'Aurevilly, etc., devant la cour d'assises) à propos des élections à l'Académie, Sainte-Beuve fit un article sur les diverses candidatures [en janvier 1862]. Baudelaire était candidat. Sainte-Beuve, qui du reste aimait donner des leçons de littérature à ses collègues de l'Académie comme il aimait donner des leçons de libéralisme à ses collègues du Sénat parce que, s'il restait de son milieu, il lui était très supérieur, et qu'il avait des velléités, des accès, des prurits d'art nouveau, d'anticléricalisme et de révolution, Sainte-Beuve parla en termes charmants et brefs des Fleurs du mal: "Ce petit pavillon que le poète s'est construit à l'extrémité du Kamtchatka littéraire, j'appelle cela la Folie Baudelaire" (toujours des mots, des mots que les hommes d'esprit peuvent citer en ricanant: il appelle cela la Folie baudelaire. Seulement le genre des causeurs qui citaient cela à dîner le pouvaient quand le mot était sur Chateaubriand ou sur Royer-Collard. Ils ne savaient pas qui était Baudelaire). Et il termina par ces mots inouïs: ce qui est certain, c'est que M. Baudelaire "gagne à être vu, que là où on s'attendait à voir entrer un homme étrange, excentrique, on se trouve en présence d'un candidat poli, respectueux, exemplaire, d'un gentil garçon, fin de langage et tout à fait classique dans les formes". Je ne peux pas croire qu'en écrivant les mots "gentil garçon, gagne à être connu, classique dans les formes", Sainte-Beuve n'ait pas cédé à cette hystérie du langage qui, par moments, lui faisait trouver un irrésistible plaisir à parler comme un bourgeois qui ne sait pas écrire, à dire de Madame Bovary: "Le début est finement touché."

Mais c'est toujours le même procédé: faire quelques éloges "d'ami" de Flaubert, des Goncourt, de Baudelaire, et dire que d'ailleurs ce sont dans le particulier les hommes les plus délicats, les amis les plus sûrs. Dans l'article rétrospectif sur Stendhal c'est encore la même chose ("plus sûr dans son procédé"). Et après avoir conseillé à Baudelaire  de retirer sa candidature, comme Baudelaire l'a écouté et a écrit sa lettre de désistement, Sainte-Beuve l'en félicite et le console de la façon suivante: "Quand on a lu (à la séance de l'Académie) votre dernière phrase de remerciements, conçue en termes si modestes et si polis, on a dit tout haut: Très bien. Ainsi vous avez laissé de vous une bonne impression. N'est-ce donc rien?" N'était-ce rien que d'avoir fait l'impression d'un homme modeste, d'un "gentil garçon", à M. de Sacy et à Viennet? N'était-ce rien de la part de Sainte-Beuve, grand ami de Baudelaire, que d'avoir donné des conseils à son avocat, à condition que son nom ne fût pas cité, d'avoir refusé tout article sur Les Fleurs du Mal, même sur les traductions de Poe, mais enfin d'avoir dit que la Folie Baudelaire, était un charmant pavillon, etc.? Sainte-Beuve trouvait que tout cela était beaucoup.

Ambiguité, malgré tout, concède A.C. en affichant un dernier extrait de Proust tiré d'une lettre de 1919 écrite à Paul Souday au sujet de la préface que lui, Proust, avait donnée à Jacques-Emile Blanche - qui était un ami de jeunesse (bien que son aîné de dix ans)  et qui avait peint son portrait en 1892 - pour son essai "Propos de peintre I: de David à Degas", premier volume d'une série qui sera poursuivie : Je ne dis pas que ses Lundis, pris isolément soient absolument faux, je ne doute pas que le comte Molé ou le chancelier Pasquier aient été des hommes de mérite, je pense qu'ils font moins honneur aux lettres françaises que Flaubert et Baudelaire. Je ne trouve pas que se tromper sur la valeur d'une oeuvre d'art soit toujours grave, mais Sainte-Beuve était critique et proclamait de plus à tout propos que le critique se révèle dans l'appréciation exacte des oeuvres contemporaines. Il est aisé de ne pas se tromper sur Virgile ou Racine, mais le livre qui vient de paraître etc.

Un coup d'oeil sur l'horloge conduit A.C. à s'en tenir là, promettant des ouvertures à suivre sur Mme de Villeparisis qui, dit-il, récupèrera toute cette ambiguité sur Sainte-Beuve. Nous n'en doutons pas.

Et je note qu'exceptionnellement, le traditionnel "Je vous remercie" est remplacé par un simple "Voilà".

CONTENTUne leçon exceptionnellement longue à "rédiger". J'ai trouvé Antoine Compagnon particulièrement allant, en forme, et je ne me suis pas un instant ennuyé à l'écouter. Mais un premier accès simplement "audio" était insuffisant. Son jeu entre ce qu'il cite et les commentaires dont il accompagne ou interrompt ses citations, sans l'image, est d'autant moins clair parfois que le ton, souvent gourmand, du commentaire ne tranche pas sur celui du passage lu. J'ai dû beaucoup reprendre à partir de la vidéo. Mais décidément, je me suis cette fois bien amusé. Un très bon point.  

Reste la question: pourquoi? Il m'a semblé qu'on s'était trouvé, beaucoup plus qu'à l'accoutumée, au plus près de Proust. Et on vient pour cela!