Mardi 24/02/009

Plaidoyer pour une cynégétique du bonheur

Les litanies préliminaires d’Antoine Compagnon deviennent agaçantes. Commencer chaque cours en s’étonnant d’en être déjà là (Comme les séances filent vite …) et de pourtant n’en être que là (Mais je ne suis toujours pas sorti de l’introduction… D’ailleurs, en sortirai-je ?) relève peut-être d’un T.O.C. (Trouble Obsessionnel Compulsif). On est même allé un peu plus loin, aujourd’hui, refusant de se sentir coupable car « dans la vie, dans les récits de vie, c’est le début le plus intéressant, tout tient dans les premières pages. Peut-être est-ce pourquoi je ralentis, pour ne pas en arriver à l’ennui des milieux, à l’ennui des développements. Au fond, c’est bien quand on finit sans avoir commencé… ». Décryptage ? À y repenser, il ne décrit là rien d’autre que ce qu’il va passer une partie de l’heure à souligner plus ou moins explicitement, que ce sont les préliminaires qui font le sel de la quête amoureuse et que les accomplissements nous accablent de l’ennui des figures obligées … En d’autres termes, il ne se cache pas de nous rouler dans la farine des entreprises de séduction avec l’espoir d’atteindre au 31 mars sans passage à l’acte. Curieux aveu…

Car, prétend-il assez effrontément, je ne sais pas pour vous, mais enfin moi, à traîner en chemin, j’ai mieux compris de quoi je voulais vous parler, et dans quel contexte d’époque, et dans quels flux d’idées, et aussi mieux compris sans doute que si la doxa, l’opinion dominante et commune aujourd’hui, assure que la « bonne vie » exige le « récit de vie », ma foi, le bon cours, celui qu’il était question que je fasse, ce pourrait être le récit du cours, le récit du projet du cours, le récit du cours  dans ses conditions d’émergence ou même, si par chance je parviens à allonger suffisamment les épisodes, les prémices, le récit du cours que je pourrais ne plus avoir à faire.

Mais revenons à M.S.P. enchaîne-t-il, notre trio non racontant de raconteurs , Montaigne, Stendhal, Proust, tous ennemis du linéaire, du progressif, et tous partisans du fragment, de l’ébauche autobiographique avortée (Stendhal), du souvenir involontaire et donc toujours un peu bancal (Proust), tous chantres de l’épisodique, porteurs d’un moi fort inconstant, fort fluctuant et fort  anecdotique, mais pourtant non inconsistant.

C’est que du moi au récit, il n’y a pas totale adhérence, ou plutôt pas adhérence partout, sur toute la surface de la vie, mais seulement des points de suture, d’attache, des points forts qui suffisent à signifier une identité. Je pensais à Lacan, dit Compagnon, à Lacan qui avait une image pour parler des rapports signifiant – signifié chers à Saussure : l’image de deux surfaces au contact , réputées mobiles indépendamment l’une de l’autre, mais avec toutefois quelques chevilles, quelques ancrages limitant suffisamment cette indépendance pour qu’un équilibre de liaison s’installe.

Il cite les Essais, le chapitre Du Repentir (T. III, 2) :

« Le monde n'est qu'une branloire perenne : Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Ægypte : et du branle public, et du leur. La constance mesme n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis asseurer mon object : il va trouble et chancelant, d'une yvresse naturelle. Je le prens en ce poinct, comme il est, en l'instant que je m'amuse à luy. Je ne peinds pas l'estre, je peinds le passage : non un passage d'aage en autre, ou comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l'heure ».

Commentant : … et pourtant, après cet examen d’inconstance, on trouve un peu plus bas, et de fait sans contradiction :

« Chaque homme porte la forme entiere, de l'humaine condition. Les autheurs se communiquent au peuple par quelque marque speciale et estrangere : moy le premier, par mon estre universel : comme, Michel de Montaigne : non comme Grammairien ou Poëte, ou Jurisconsulte. Si le monde se plaint dequoy je parle trop de moy, je me plains dequoy il ne pense seulement pas à soy ».

Malgré Héraclite, dit-il [ Héraclite d’Ephèse, Héraclite « l’Obscur »,V° siècle (av . J.C.) et sa formule tant répétée : « Nous nous baignons et nous ne nous baignons pas dans le même fleuve », souvent ramassée en : « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve » ], il existe quelque chose de stable, quelque chose de l’ordre du « soi » ». Il suffit de contrôler l’existence  de ces points de suture, d’attache, d’un épisode l’autre, que Lacan se plaisait à désigner, référence  matelassière, comme des « points de capiton » où Gide, lecteur « vautré dans un [grand fauteuil] »  allait chercher quelque érotisme métonymique, par « l’intumescence du capiton »..

Dans le récit, même erratique, un réseau restreint mais suffisant de points de capiton arrimera ainsi subjectivité et ébauche de narrativité, une narrativité non pas continue comme le serait un « Post hoc, propter hoc » , un « Après cela donc à cause de cela » -  et il renvoie à Breton (déjà cité ; Nadja) : « Je n’ai dessein de relater, en marge du récit que je vais entreprendre, que les épisodes les plus marquants de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique, soit dans la mesure même où elle est livrée aux hasards …. » - non pas continue donc mais aléatoirement constructive [et c’est moi qui prolonge la citation : « … je me bornerai ici à me souvenir sans effort de ce qui, ne répondant à aucune démarche de ma part, m’est quelquefois advenu, de ce qui me donne, m’arrivant par des voies insoupçonnables, la mesure de la grâce et de la disgrâce particulière dont je suis l’objet … »].

Dans la Recherche, il suffit de quelques souvenirs involontaires, de quelques intermittences du cœur, pour fixer assez de la personnalité du narrateur pour donner à la narration, par ailleurs abondamment digressant, une cohérence. Et la Recherche est ainsi un livre « capitonné », rempli « d’entre-deux », sur-nourri disait Barthes, malgré tout solidement attaché à la trame du Temps perdu, avec indices suffisants, lustrine verte, odeurs d’automobile et de pétrole, etc.

Une vie, dit Compagnon, quand on la raconte, c’est un réseau de points de capiton. La dernière fois, j’évoquais, poursuit-il, de rares moments sans prescription : moments de honte, d’anticipation ou de proximité de la mort, de rencontre du désir. Si chez Stendhal, la honte [le « cella »] paraît disparaître, la mort, le deuil, le désir, souvent inséparables, attestent bien d’une persistance du moi : et les voilà, les points de capiton, les agrafes…

La mort de la mère : « Là, commence ma vie morale » ; et de là effectivement, cette incapacité à aimer les femmes autrement que comme, à six ans, il avait été amoureux de Madame Henriette Gagnon, épouse Beyle, sa mère. Lui qui, pour expliquer son oubli du « cella », dit : « Je suis un autre homme », marque là, dans la forme d’un désir qui s’est fixé, une suture maintenue, de 1790 à 1828 : « En l’aimant à six ans, peut-être, en 1789, j’avais exactement le même caractère qu’en 1828 en aimant à la fureur Alberthe de Rubempré ».

La mort de Louis XVI : « Je fus saisi d’un des plus vifs mouvements de joie que j’aie éprouvés en ma vie. Le lecteur pensera peut-être que je suis cruel mais tel j’étais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux. (…) Je conclus de ce souvenir, si présent à mes yeux, qu’en 1793, il y a quarante-deux ans, j’allais à la chasse au bonheur précisément comme aujourd’hui, en d’autres termes plus communs mon caractère était absolument le même qu’aujourd’hui ».

Bien que tout cela ait déjà été lu, et dit, Compagnon, qui ne s’en lasse visiblement pas, vient d’y dénicher sa trouvaille de la séance, la « chasse au bonheur », qui va lui faire l’essentiel de la fin de l’heure. Car l’expression, à l’identique, était déjà là dans l’amour pour la mère : « Ma manière d’aller à la chasse au bonheur n’avait au fond nullement changé [c’est un prolongement de la réflexion ci-dessus sur Alberthe de Rubempré]… ». Le caractère pérenne de Beyle-Brulard, le voilà donc, insiste Compagnon : une manière d’aller à la chasse au bonheur.

    

Ainsi, développe-t-il, même dans un non-« grand récit de vie» (avec ce qu’il aurait de dessiné, d’enveloppant), dans une narration  fragmentée, à travers une juxtaposition d’épisodes, de petits récits incoordonnés, un caractère émerge, un tempérament.

S’astreignant à (se) raconter, dit Compagnon, Stendhal découvre son « caractère ». Disciple, dévoyé précise-t-il, d’Helvétius [Claude Adrien, français(1715-1771) – Fermier général. Il collabora à l’Encyclopédie. Dans ses traités (De l’esprit, 1758 ; De l’homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, 1772) il formule une philosophie matérialiste, sensualiste et athée, affirmant le rôle prépondérant de la société et de l’instruction dans la formation de l’individu (contre l’Émile de Rousseau). Critiqué par Diderot] qui pense que la recherche première est celle de l’intérêt, Stendhal met en avant la recherche du plaisir, parlant (dans De l’Amour) de « ce philosophe [qui] commet la petite maladresse d’appeler ce principe « intérêt » au lieu de lui donner le doux nom de « plaisir » ».

Hyppolite Babou, dit Compagnon, rapporte de Stendhal cette phrase : « Chaque être intelligent jeté sur cette terre s’en va chaque matin à la recherche du bonheur ». [Peut-être dans son article à la Revue Nouvelle du 01/11/1846 : Du caractère et des écrits de Henri Beyle . Critique littéraire et ami  de Baudelaire, on attribue à Hyppolite Babou la suggestion voire le choix  du titre : Les fleurs du mal ].

Stendhal voulait répondre, reprend Compagnon, au grand article de Balzac sur la Chartreuse de Parme ; il a esquissé plusieurs brouillons et on l’y voit amorcer une phrase sur la naissance de ses personnages : « Je prends un des êtres que j’ai connus et je me dis, avec ces mêmes habitudes d’aller chaque matin à la chasse du bonheur (…) ». Et, laisse tomber Compagnon, il a fait Mosca avec Metternich.

Il reprend : … derrière Helvétius, il y a le Virgile des Églogues : « Trahit quemque sua voluptas (Chacun est entraîné par son penchant) ». Proust dans les premières pages de Sodome et Gomorrhe écrit : « … car tout être suit son plaisir…  »… Bref, la constance que Stendhal découvre en rédigeant ses souvenirs, sur la mort de sa mère, sur la mort de Louis XVI, elle est là : une manière d’aller à la chasse au bonheur.

Nous aimons toujours de la même manière, continue-t-il, un peu comme Manon Lescaut qui abandonne plusieurs fois des Grieux, pour M. de B, puis pour M. de G.M., puis pour le fils de M. de G.M…. Et toujours cette même histoire se répète, jusqu’à la mort. C’est comme dans la Chanson de geste, dit-il, les laisses [strophes qui la composent, d’inégale longueur mais fondées chacune sur une seule assonance], dont Albert Thibaudet soulignait qu’en leurs répétitions, leurs redites sans fin, elles étaient antithétiques de la composition classique. Ainsi dans ces épisodes, dont le rite est finalement le recommencement, la répétition du même, ailleurs….

Mais il veut exploiter un troisième épisode d’Henry Brulard, celui relatif aux amours de Beyle et de Mademoiselle Kubly  [Virginie Kubly est en fait Marie-Gabrielle Ramond, née en 1778, épouse de Melchior Kubly, acteur suisse. Elle vint jouer à Grenoble en 1995, puis s’y installa pour deux saisons, en 1797 et 1798].  « Je sentais un tendre intérêt à regarder une jeune actrice, nommée Mlle Kubly. Bientôt, j’en fus éperdument amoureux (…) Je n’osais pas prononcer le nom de Mlle Kubly ; si quelqu’un la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur, j’étais sur le point de tomber. (…)

J’eus un jour l’extrême courage de demander à quelqu’un où logeait Mlle Kubly. C’est probablement l’action la plus brave de ma vie.

‘Rue des Clercs’, me répondit-on (…)

Je passais par la rue des Clercs à mes jours de grand courage, le cœur me battait, je serais peut-être tombé si je l’eusse rencontrée, j’étais bien délivré quand, arrivé au bout de la rue des Clercs, j’étais sûr de ne pas la rencontrer. »

Et Compagnon, qui a paraphrasé ce qui précède, lit la suite:

« Un matin, me promenant seul au bout de l’allée des grands marronniers au Jardin de Ville, et pensant à elle comme toujours, je l’aperçus à l’autre bout du jardin contre le mur de l’intendance qui venait vers la terrasse.  Je faillis me trouver mal et enfin je pris la fuite, comme si le diable m’emportait, le long de la grille par la ligne F [un dessin à main levé est inséré dans le texte] ; elle était je crois en K’ et j’eus le bonheur de n’en être pas aperçu. Notez qu’elle ne me connaissait en aucune façon. Voilà un des traits les plus marquants de mon caractère, tel j’ai toujours été (même avant-hier). Le bonheur de la voir de près, à cinq ou six pas de distance, était trop grand, il me brûlait, et je fuyais cette brûlure, peine fort réelle.

Cette singularité me porterait assez à croire que pour l’amour j’ai le tempérament mélancolique de Cabanis. »

Note : …. Probablement ( ?) Cabanis, Pierre, Jean, Georges, 1757-1808. Médecin et philosophe. Participation active à la vie politique, proche puis critique de Bonaparte. Fait partie des Idéologues (avec Destutt de Tracy et Volney) qui veulent rattacher, après Condillac,  les faits psychiques à la physiologie, et dont les conceptions auront plus de succès à l’étranger (Etats-Unis, Italie) qu’en France (où elles sont éclipsées par l’éclectisme spiritualiste de Victor Cousin qui, ramenant tous les systèmes philosophiques à quatre -idéalisme, sensualisme, scepticisme, mysticisme – veut retenir de chacun un aspect positif (en quelque sorte, donc, un syncrétisme philosophique)).

Voilà, dit Compagnon, une autre constante : l’adoration qui conduit à la fuite, la reculade devant le bonheur , l’attrait des préliminaires , la fuite quand on touche au but… Et la chasse du bonheur se clôt par une dérobade. Oui, voilà, dévoilée, une structure pérenne du désir chez l’épisodique Beyle.

De même, continue-t-il, le narrateur de la Recherche lui aussi découvre qu’il a poursuivi les femmes toujours de la même manière, des passantes au fond (une notion pré-baudelairienne valable également pour Stendhal, devenue post-baudelairienne pour Proust, ici), des femmes dont on peut dire qu’elles n’existent que « dans sa tête ». Ainsi, dans Sodome et Gomorrhe :

« Je revenais par ces chemins d’où l’on aperçoit la mer (….) je me rappelais que je les avais suivis en pensant à Mlle de Stermaria, et aussi que la même hâte de retrouver Albertine, je l’avais eue à Paris, en descendant les rues par où passait Mme de Guermantes ; ils prenaient pour moi la monotonie profonde , la signification morale d’une sorte de ligne que suivait mon caractère. C’était naturel, et ce n’était pourtant pas indifférent ; ils me rappelaient que mon sort était de ne poursuivre que des fantômes, des êtres dont la réalité, pour une bonne part, était dans mon imagination ; il y a des êtres en effet – et ç’avait été, dès la jeunesse, mon cas – pour qui tout ce qui a une valeur fixe, constatable par d’autres, la fortune, le succès, les hautes situations, ne comptent pas ; ce qu’il leur faut, ce sont des fantômes ».

On est, dit Compagnon, très proche là d’Henry Brulard, de sa manière de chasser le bonheur (et Mlle Kubly).  Et il lit en complément (Le côté de Guermantes): «  Maintenant, tous les matins, bien avant l’heure où elle sortait, j’allais par un long détour me poster à l’angle de la rue qu’elle descendait d’habitude, et, quand le moment de son passage me semblait proche, je remontais d’un air distrait, regardant dans une direction opposée, et levais les yeux vers elle dès que j’arrivais à sa hauteur, mais comme si je ne m’étais nullement attendu à la voir ».

Un peu plus audacieux qu’Henry Brulard, dit Compagnon, mais à peine.

Au fond poursuit-il, on ne doit pas s’étonner que le narrateur de la Recherche comme Henry Brulard découvrent leurs particularités dans une chasse … qui se déploie comme un récit. Car  derrière la vie comme récit, il ne faut pas oublier  la très ancienne affinité du récit et de la chasse, au point que pour certains, c’est la chasse qui serait aux origines du récit : le « récit de chasse ». Le chasseur qui revient raconte à ceux qui sont restés à travailler la terre l’ensemble de sa quête : le départ, les obstacles, le guet, la peur, le combat, la victoire, le retour triomphal, tout ce qui « fait récit ». Peut-être, dans cette épopée locale dont il témoigne, y a-t-il comme un modèle de vie…

Compagnon précise qu’il emprunte ces idées au grand livre de Terence Cave, Recognitions (1988), un titre qui renvoie à l’anagnorisis de la poétique d’Aristote, le moment où l’on se dit, dans le récit : C’était donc ça

Térence Cave, explique-t-il, analyse le paradigme cynégétique du récit, la chasse comme prototype d’un certain mode d’accès à la connaissance sur lequel s’entendent et le récitant et l’auditeur du récit, en quoi convergent le récit et la lecture du récit.  Et Térence Cave lui-même s’ancre ce faisant, poursuit Compagnon, dans un beau texte de Carlo Ginzburg , un article de 1979 : Traces [ On en trouve la … trace dans un intéressant article que Compagnon a fait paraître dans la Nouvelle Revue d’Histoire Littéraire de la France, en 2003, consultable à l’adresse suivante : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2003-3-page-537.htm]

L’hypothèse, dans Traces, développe-t-il, est que tout Lecteur est Chasseur, et que la Chasse est un modèle possible de la Lecture, lire s’apparentant à un déplacement  dans le territoire (du livre) passant par des phases d’exploration et de repérage, nécessitant du flair, avec relevé d’indices, d’empreintes, de signatures.

Ginzburg soutient que le lecteur est semblable au chasseur … ou au détective : il cherche des indices donnant du sens à l’histoire qu’il parcourt. L’art du lecteur est donc, comme celui du chasseur, un art du déchiffrement des traces de passage de l’animal, de l’idée, de l’intrigue, de la thèse … Et cela sur un mode non totalement déductif, le mode de déchiffrement du chasseur, du lecteur, relevant aussi de la divination, de l’art du devin, qui n’est pas celui du logicien, du mathématicien. C’est le mode de la mètis grecque, l’intelligence rusée, capable quand nécessaire de se mettre « dans la peau de l’autre », le mode d’Ulysse, d’ailleurs lui-même chasseur et dont la cicatrice laissée par une blessure de sanglier sera la trace qui fera qu’on pourra le reconnaître. Ulysse donc, modèle du chasseur-lecteur-détective. Avec cette remarque additive et connexe de Compagnon que c’est ce même mode de connaissance décalé de la rationalité pure qui intervient dans les attributions de l’Histoire de l’Art.

Inlassable itérateur de ses propres commentaires, Compagnon le redit, on raconte sa vie comme on lit un récit, comme on raconte sa chasse, ou comme on y va, à l’affût des traces, des signes qui donneront du sens, qui cerneront une cohérence, on la raconte, sa vie, comme on déchiffre un crime, comme on décide d’une attribution.

Ginzburg : « Peut-être l’idée même de narration est-elle née pour la première fois dans des sociétés de chasseurs, dans le déchiffrement des indices, minimes (…) . Le chasseur : seul capable de distinguer la cohérence interne d’une série d’événements ».

On pense, dit Compagnon, à Montaigne, lisant son moi dans les livres…

La lecture, en Occident, continue-t-il, a été le moyen de diffusion de la subjectivité moderne ; le modèle de l’individu moderne, c’est le lecteur, solitaire et silencieux, c’est le chasseur, c’est le devin. Enfin, reprend-il, c’était… Peut-être est-ce en train de changer… Sans que nous sachions bien en juger…

Pour conclure, il revient à Stendhal, à sa chasse du bonheur. Il lit donc, Stendhal, sa vie comme un récit de chasse. Mais chez lui comme chez le narrateur de la Recherche, la chasse reste imaginaire et la prise importe moins que la démarche [On n’est pas loin du : « Le but, c’est le chemin » de la sagesse chinoise…]. Dans le trio M.S.P., seul Montaigne est un vrai chasseur dit Compagnon [un chasseur IRL comme disent aujourd’hui les internautes (IRL=In Real Life) ], mais avec cette dimension qui le rend semblable aux deux autres : « Qui n’aime la chasse que dans la prise il ne lui appartient pas de se mêler de notre école ».

Leur tempérament ne va pas au récit organique. Ils sont épisodiques, erratiques … et du coup potentiellement monotones puisque leurs épisodes s’inscrivent dans  une répétition [… comme les propos d’un Compagnon ? ] , une suite de péripéties qui font émerger, par la réapparition itérée d’une circonstance, une identité, réduite éventuellement à un trait, mais qui se distingue du fil continu et préexistant de l’identité du tempérament organique, et de son récit.

Un seul trait, quoi qu’il en soit, et Henry Brulard  trouve son identité, son « caractère » : « J’appelle caractère d’un homme sa manière habituelle d’aller à la chasse du bonheur, en termes plus clairs mais moins significatifs, l’ensemble de ses habitudes morales ».

Une phrase encore, où j’entends dire : Lucien Leuwen et, pour la dernière fois [ … du jour, du jour. L’incipit du cours n°9 à venir ne saurait manquer de nous en proposer une demi-douzaine de redites…] : « …l’homme est caractérisé par sa manière habituelle d’aller à la chasse du bonheur », suivi de cette affirmation : « … ce qui n’est qu’une forme élémentaire (ladite chasse)  du récit, un récit de chasse, Virginie Kubly, Oriane de Guermantes [J’avoue qu’il y a pire gibier…] » .

Certes, achève Compagnon, on en revient parfois bredouille [dommage …], mais enfin on peut recommencer [… tant : « Il n’est pas nécessaire de réussir pour persévérer », comme disait Le Taciturne (Guillaume, prince d’Orange (1533-1584))], recommencer comme dans la Chanson de Geste , de laisse en laisse, et d’essai en essai, jusqu’au bout de la vie, comme Montaigne.

Cette péroraison a donc clos la séance.

Et dans le remuement des pieux auditeurs                 (attention à la diérèse ! pi-eux ! Merci)

En rassemblant ses notes, en retenant ses pleurs

Compagnon, de Jean Clair, attend la soutenance.