Les leçons sont chaque fois un peu plus longues.

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L'heure se prolonge maintenant jusque vers les 70 minutes. Là, 69. L'exposé n'en a pas été plus érotique. Les options d'A.C. continuent à m'étonner. On est un peu comme dans ces matches de tennis où, selon la surface - terre battue, herbe ou synthétique - le temps réel de jeu est en moyenne de 7 à 13 minutes par heure (référence : http://eaiao.envsn.fr/Perf_sportive/types_effort/texte/caracteriser_effort/temps_reel.htm).

Ici, en 70 minutes, il y a eu, finalement, peu d'interventions directes pour beaucoup de citations.

On a dévidé un écheveau conséquent d'anecdotes duellisées et très abondamment renvoyé à des remarques ponctuelles ou des narrations développées autour de points d'honneur finissant sur le pré.

Il me semble une fois de plus qu'on est très loin de l'intitulé du cours. On ne discute pas de la littérature comme sport de combat, on présente une petite histoire des duels impliquant des hommes de lettres. Je ne suis absolument pas certain qu'il s'agisse de la même chose … ni que l'affaire approfondisse notablement la question, justement, de la littérature.

Et pour l'heure, on n'a pas que je sache évoqué le cas, peut-être unique, où le parallélisme est défendable et absolu, à savoir, le duel de Cyrano avec le Vicomte, chez Rostand, lorsque l'avancée du duel coïncide avec la construction d'une ballade.

Le texte, pour rappel : ……..

************************************************** 

LE VICOMTE, méprisant

Poète !…

CYRANO

Oui, monsieur, poète ! et tellement,

Qu’en ferraillant je vais — hop ! — à l’improvisade,

Vous composer une ballade.

LE VICOMTE

Une ballade ? 

CYRANO

Vous ne vous doutez pas de ce que c’est, je crois ? 

LE VICOMTE

Mais… 

CYRANO, récitant comme une leçon

La ballade, donc, se compose de trois

Couplets de huit vers… 

LE VICOMTE, piétinant

Oh !

CYRANO, continuant

Et d’un envoi de quatre… 

LE VICOMTE

Vous…

CYRANO

Je vais tout ensemble en faire une et me battre,

Et vous toucher, monsieur, au dernier vers. 

LE VICOMTE

Non ! 

CYRANO

Non ?

(Déclamant)

« Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon

Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! » 

LE VICOMTE

Qu’est-ce que ça, s’il vous plaît ?

CYRANO

C’est le titre. 

LA SALLE, surexcitée au plus haut point

Place ! — Très amusant ! — Rangez-vous ! — Pas de bruits !

(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. À droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.)

CYRANO, fermant une seconde les yeux

Attendez !… je choisis mes rimes… Là, j’y suis.

(Il fait ce qu’il dit, à mesure.)

Je jette avec grâce mon feutre,

Je fais lentement l’abandon

Du grand manteau qui me calfeutre,

Et je tire mon espadon ;

Élégant comme Céladon,

Agile comme Scaramouche,

Je vous préviens, cher Mirmydon,

Qu’à la fin de l’envoi je touche !

(Premiers engagements de fer)

Vous auriez bien dû rester neutre ;

Où vais-je vous larder, dindon ?…

Dans le flanc, sous votre maheutre ?…

Au cœur, sous votre bleu cordon ?…

— Les coquilles tintent, ding-don !

Ma pointe voltige : une mouche !

Décidément… c’est au bedon,

Qu’à la fin de l’envoi je touche.

Il me manque une rime en eutre…

Vous rompez, plus blanc qu’amidon ?

C’est pour me fournir le mot pleutre !

— Tac ! je pare la pointe dont

Vous espériez me faire don : —

J’ouvre la ligne, — je la bouche…

Tiens bien ta broche, Laridon !

À la fin de l’envoi, je touche

(Il annonce solennellement)

ENVOI

Prince, demande à Dieu pardon !

Je quarte du pied, j’escarmouche,

Je coupe, je feinte…

(Se fendant.)

Hé ! là donc

(Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.)

À la fin de l’envoi, je touche. 

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Au bout du compte, qu'a-t-on vu passer en cette leçon? Quelles idées dégager?

Dans un premier temps, A.C. essaie d'asseoir une double théorie.

a) Le duel comme symptôme de l'incapacité de l'Etat à faire valoir, à exercer, ses prérogatives régaliennes

b) Le duel comme pendant de la liberté de la presse. Plus de liberté pour la presse, davantage de duels.

On tâte des deux à travers une présentation des hésitations politiques autour de la loi sur la Presse de 1819, de discussions sur le délit de presse et la diffamation d'une part, et, parallèlement mais d'après A.C. non corrélativement, autour de la nécessité d'une loi sur le duel, cet oublié du législateur. Il cite le député "ultra" Jean-Claude Clausel de Coussergues, ami de Chateaubriand : "Une des principales parties du pouvoir souverain est de rendre justice à chacun, de sorte que tout duel est un attentat contre l'autorité du magistrat souverain ou subalterne."  Soit: la seule violence légitime est celle de l'Etat.

A.C. parle de la commission présidée par le baron Pasquier … Sous Louis XV, on avait en pratique suspendu l'application des lois de répression trop sévères édictées par Louis XIV  et les duels n'étaient plus qualifiés que de rencontres (réputées fortuites)  ce qui permettait d'obtenir pour les duellistes des Lettres de Grâce. La commission Pasquier veut aboutir à une législation précise. Quel jury pour juger du délit de duel? Réprimer via des juges ou via des jurés d'Assises? Peut-être se souvenir du principe des jurys d'honneur de l'Ancien régime, des tribunaux des Maréchaux? Confier la prévention aux Assises et la répression aux Juges? C'est-à-dire, comme avec les délits de presse, la diffamation précède le duel, qu'on pourrait faire passer la diffamation devant des juges, ce qui pourrait déboucher sur une sorte de conciliation, et, pour des duellistes contournant cette voie et se jetant directement dans le duel, les traduire en Assises.

Dans l'exposé des motifs de la loi de 1819 (sur la Presse) : "[Considérer que] de même que l'invention de la poudre avait changé les conditions et la tactique de la guerre, la liberté de la Presse devait changer profondément la tactique de l'injure." On voit ici la presse comparée à la poudre, comme la plume à l'épée. Mais tout cela restera lettre morte.

On apprend au passage que la notion de circonstance atténuante est introduite dans le droit pénal en 1832 ce qui modifiera dans le sens d'une moindre sévérité les jugements.

On apprend aussi qu'au début des années 1830, on en était à une trentaine de morts en duel par an (Statistiques, en 1892, de Guillaume Tarde), et qu'il faut attendre 1837 pour voir l'hécatombe diminuer (cinq morts par an en moyenne). Quoi qu'il en soit, ni la monarchie de Juillet, ni la Restauration ne sauront mettre un terme à la pratique.

Il faut reconnaître aussi que les députés eux-mêmes, potentiellement chargés de faire évoluer la loi et d'interdire, par elle, le duel, se battaient beaucoup.

A partir de quoi, A.C. tombe dans l'anecdote. Hommage ici à mon père qui, fort coutumier de cette fort mauvaise blague, aurait demandé à cet endroit du récit : Et, s'est-il fait mal?

Benjamin Constant contre le Marquis de Forbin des Issarts.

Tous deux sont députés. Le 6 juin 1822, le marquis publie dans deux journaux des lignes injurieuses pour B. Constant. Le jour même, BC et FdI se retrouvent au bois de Boulogne. Récit du Constitutionnel, journal libéral : "Hier, 6 du courant, Monsieur Benjamin Constant ayant demandé à Monsieur le Colonel Marquis de Forbin des Issarts satisfaction pour une lettre insérée par lui dans La Quotidienne et Le Drapeau Blanc du même jour, ces deux messieurs, sans autre explication, se sont rendus dans une carrière, près du bois de Boulogne, accompagnés, M. le Colonel de Forbin des Issarts de M. le Général Comte de Béthizy et de M. de Chamoin, lieutenant des Gardes-du-Corps, M. Benjamin Constant  de M. le Général Sébastiani et de M. le Comte de Girardin. Là, s'étant placés à dix pas l'un de l'autre et s'étant assis à cause de l'infirmité qui empêche M. Constant de marcher, ils ont, au signal donné, tiré un premier coup l'un sur l'autre et se sont manqués. M. Benjamin Constant ayant demandé qu'ils recommençassent, ils ont de la même manière tiré un deuxième coup et se sont manqués de nouveau. Les témoins se sont opposés à ce qu'ils tirassent une troisième fois et ont déclaré que les adversaires devaient être satisfaits."

Ce duel en fauteuils (Constant, depuis des années, ne se déplaçait qu'à l'aide de béquilles) fut, dit A.C., tout-à-fait célèbre, et par exemple célébré par cette illustration de Philippoteaux:

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Deuxième cas, concernant deux généraux d'Empire.  : Juillet 1825. Il y a d'abord eu la publication en novembre 1824, par le général comte Philippe de Ségur, d'un livre magnifique et important (dit A.C.) : Histoire de Napoléon et de la Grande armée pendant l'année 1812, l'histoire en fait de la campagne de Russie. Narration épique et romanesque. Grand succès. En mai 1825, on en est à la cinquième édition. On compare l'ouvrage à l'Iliade et on se déchire. Le Général baron Gaspard Gourgaud écrit une réplique : Napoléon et la Grande armée en Russie ou examen critique de l'ouvrage de M. le comte de Ségur. Réplique violente accusant Ségur d'être un général de cour, un général d'antichambre: "Sans doute il serait injuste d'exiger de M. de Ségur sous le rapport militaire ce qu'il n'a pas mis dans son livre. Il a bien le rang et le titre de général, mais où en aurait-il acquis l'expérience? Tous ses grades, il les a reçus en remplissant des fonctions civiles auxquelles l'usage du Palais affectait des broderies et des épaulettes." Gaspard Gourgaud est un fidèle de l'Empereur qu'il a accompagné à Sainte-Hélène. Il se chagrine de ceci : "Les jeunes lecteurs ont pu croire que ce général qui s'érigeait en juge du grand homme avait combattu à ses côtés , tandis qu'il n'avait été employé qu'à faire des logements." En fait, Gourgaud et Ségur ont été aides de camp de l'Empereur, mais Ségur ne s'occupait que de l'intendance. Et quand il dédie son gros livre à ses "camarades vétérans de la Grande armée", Gourgaud s'exclame: "Combien sont faibles ses titres à la vétérance et à cette illustre confraternité!" Il prend néanmoins, sous l'épée de Damoclès de la diffamation quelques précautions : " Il est utile d'apprendre au lecteur de M. le comte de Ségur que sa plume n'est point celle d'un militaire quoique son épée, dans les occasions rares où elle est sortie du fourreau, a été celle d'un brave soldat." Les deux hommes, quoi qu'il en soit, finiront sur le pré, blessés tous les deux.

Journal des débats du 15 juillet 1825: "Un duel entre les généraux Gaspard Gourgaud et Philippe de Ségur devait avoir lieu aujourd'hui. Les témoins du premier étaient les colonels Duchamp et Marbot et le général Pajol. Ceux du second étaient Mm. le comte de Lobau, le comte Dejean et le comte de Saint-Aulaire. Ces messieurs sont sortis par trois barrières différentes pour aller aux Thermes, hors la barrière du Roule; mais l'autorité ayant été prévenue a empêché cette déplorable affaire, en les arrêtant à mesure qu'ils sortaient des barrières. " Suit un long paragraphe que le rédacteur dit avoir emprunté à un "journal littéraire" non précisé et où l'on relève : "M. de Ségur, dans son ouvrage, n'a outragé personne et le livre qui le réfute est un continuel outrage envers lui; c'est un démenti, un cartel en pamphlet. (…) Pour prendre sur un tel ton la polémique, il faut être absolument étranger à l'esprit de liberté qui est le caractère de la France nouvelle."

En attendant, les deux généraux n'ont pas pu se battre ce jour-là. Le lendemain, ils sortiront plus discrètement des barrières.

Journal des débats du 16 juillet 1825 : "Nous rendrons compte plus tard de l'écrit de M. le général Gourgaud; mais ce que nous croyons devoir faire connaître aujourd'hui, et que nous apprenons comme un fait certain, c'est que M. le général comte de Ségur s'étant trouvé offensé des personnalités contenues dans l'ouvrage de M. le général Gourgaud, lui en a demandé satisfaction. Hier, la gendarmerie a empêché que cette affaire se terminât. Ce matin, elle a eu lieu. M. le général Gourgaud avait pour témoins M. le général comte Pajol et M. le colonel Duchamp. Ceux qui accompagnaient M. le général de Ségur étaient M. le général comte de Lobau et M. le général comte Dejean, tous deux anciens aides-de-camp de Napoléon. M. de Ségur a reçu d'abord une légère blessure au bras, ensuite le général Gourgaud en a reçu une dans le corps. Alors les témoins ont décidé que le combat était fini, et que cette affaire ne devait pas avoir d'autre suite." Le combat cette fois avait eu lieu à la barrière du Maine.

Stendhal a évoqué la dispute dans une correspondance de 1825 : "Le général Gourgaud, dans sa réfutation de M. de Ségur a, dit-on, insulté ce dernier. On parle beaucoup d'un duel pour demain." Il a, de fait, longuement rendu compte des deux livres de Ségur et Gourgaud. Un article de 20 pages dans le London Magazine consacré à l'ouvrage de Philippe de Ségur. Il est intéressé par les dénonciations qu'il y trouve "des tares morales de l'Empereur, jaloux, haïssant le mérite". Il en profite pour accuser le despotisme de Napoléon d'être à l'origine du désastre de Russie. Dans sa critique, il dénonce le romantisme et l'emphase du style du général de Ségur qui, dit-il, "imite celui de Mme de Staël – chez lui, ce n'est pas un compliment – et ressemble à celui de Chateaubriand, Lamartine et Hugo." Il trouve aussi l'auteur "prudent dans son jugement sur les vivants qu'il faut ménager", tout en admettant qu'il y a là "un écrivain sui generis" dont le livre est malgré tout "un chef-d'œuvre". Ceci en juillet 1825. En août, il feuilletonne la réplique de Gourgaud, pour lequel il n'a aucune sympathie, et rapproche les tirages connus à ce jour : 22 000 pour Ségur, que le public compare à Walter Scott, contre moins de 1500 pour Gourgaud, malgré le "puff" (on dirait sans doute aujourd'hui le "buzz")  qui a entouré sa sortie.  A.C. avance, parmi les raisons du soutien de Stendhal à de Ségur qu'il est beaucoup question dans l'ouvrage de ce dernier de son cousin Daru, et ce pour lui rendre justice.

L'Europe entière, dit A.C. s'est passionnée pour cette polémique. Les deux hommes, eux, seront honorés par la Monarchie de Juillet, pairs de France, Grands-croix de la Légion d'honneur, et chacun écrira, plus tard, dit A.C. un chef d'œuvre; pour le comte de Ségur, ses Mémoires, pour Gougaud, son Journal. En 1862, candidat à l'Académie Française, Baudelaire rendra hommage ("un superbe livre") à l'Histoire de la Grande Armée. Il faut dire que Philippe de Ségur (que Barbey d'Aurevilly taxe de "Xénophon pathétique") occupe un fauteuil et que donc, le compliment va de soi!

C'est dans la période de la Restauration - dit A.C. – que prend racine la violence de la vie littéraire française. Il cite Balzac et, dans les Illusions perdues, Lucien découvrant chez Etienne Lousteau , comme des instruments aussi indispensables à l'écrivain que la plume, une paire de pistolets et des fleurets croisés sous un masque. On passe très vite de la délibération sur  des idées à l'affrontement guerrier.

Troisième cas, Lamartine. On emporte aussi le duel dans ses bagages ... Lamartine, sitôt arrivé à Florence où il vient d'être nommé ambassadeur, doit se battre en duel. Il a en effet "terminé" le poème Childe Harold de Byron que la mort de ce dernier a laissé inachevé et vient de publier son effort - Le dernier chant du pèlerinage de Childe Harold - qu'il appelle un "pastiche sérieux" (lien : https://archive.org/details/ledernierchantd00lamagoog).

Dans les commentaires de ses Méditations poétiques, il raconte :

J’étais secrétaire d’ambassade à Naples. Je quittais Naples et Rome en 1822. Je vins passer un long congé à Paris. J’y fis paraître la Mort de Socrate, les Secondes Méditations. J’y composai, après la mort de lord Byron, le cinquième chant du poème de Childe Harold. Dans ce dernier poème, je supposais que le poète anglais, en partant pour aller combattre et mourir en Grèce, adressait une invective terrible à l’Italie pour lui reprocher sa mollesse, son sommeil, sa voluptueuse servitude. 

Cette apostrophe finissait par ces deux vers :

"Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine !)

Des hommes, et non pas de la poussière humaine !…"

Les poètes italiens eux-mêmes, Dante, Alfieri, avaient dit des choses aussi dures à leur patrie. Ces reproches, d’ailleurs, n’étaient pas dans ma bouche, mais dans la bouche de lord Byron : ils n’égalaient pas l’âpreté de ses interpellations à l’Italie. Ce poème fit grand bruit : ce bruit alla jusqu’à Florence. J’y arrivai deux mois après en qualité de premier secrétaire de légation.

À peine y fus-je arrivé qu’une vive émotion patriotique s’éleva contre moi. On traduisit mes vers séparés du cadre, on les fit répandre à profusion dans les salons, au théâtre, dans le peuple ; on s’indigna dans des articles de journaux et dans des brochures, de l’insolence du gouvernement français, qui envoyait, pour représenter la France dans le centre de l’Italie littéraire et libérale, un homme dont les vers étaient un outrage à l’Italie. La rumeur fut grande, et je fus quelque temps proscrit par toutes les opinions.

Il y avait alors à Florence des exilés de Rome, de Turin, de Naples, réfugiés sur le sol toscan, à la suite des trois révolutions qui venaient de s’allumer et de s’éteindre dans leur patrie. Au nombre de ces proscrits se trouvait le colonel Pepe. Le colonel Pepe était un des officiers les plus distingués de l’armée ; il avait suivi Napoléon en Russie ; il était, de plus, écrivain de talent. Il prit en main la cause de sa patrie ; il fit imprimer contre moi une brochure dont l’honneur de mon pays et l’honneur de mon poste ne me permettaient pas d’accepter les termes. J’en demandai satisfaction. Nous nous battîmes dans une prairie au bord de l’Arno, à une demi-lieue de Florence. Nous étions tous les deux de première force en escrime. Le colonel avait plus de fougue, moi plus de sang-froid. Le combat dura dix minutes. J’eus cinq ou six fois la poitrine découverte du colonel sous la pointe de mon épée : j’évitai de l’atteindre. J’étais résolu de me laisser tuer, plutôt que d’ôter la vie à un brave soldat criblé de blessures, pour une cause qui n’était point personnelle, et qui, au fond, honorait son patriotisme. Je sentais aussi que si j’avais le malheur de le tuer, je serais forcé de quitter l’Italie à jamais. Après deux reprises, le colonel me perça le bras droit d’un coup d’épée. On me rapporta à Florence. Ma blessure fut guérie en un mois.

Le duel était puni de mort en Toscane, mais Lamartine était protégé par son immunité diplomatique. Le colonel Pepe, par contre, risquait les foudres de la justice et Lamartine intervint pour lui éviter la proscription. Ils devinrent amis. Lamartine publiera un peu plus tard une petite plaquette - Sur l’interprétation d’un passage du cinquième chant [ce "cinquième chant" dont il a complété les quatre chants de Byron] de Childe-Harold - dans laquelle il dira: : Je ne voulais plaider de la plume qu'après le jugement de l'épée et je ne consentis à publier ma défense que lorsque je pus la signer de la goutte de sang de ce duel d'honneur non personnel, mais national.

En fait, il avouera dans ses Mémoires politiques :

C’était un pastiche sérieux des quatre magnifiques chants lyriques du poète anglais, faisant suite à ce chef-d’œuvre. L’entreprise était téméraire ; j’osais, pour ainsi dire, me déclarer ainsi le continuateur du premier barde des temps modernes, dans une langue qui n’était pas la sienne. J’avais tort. J’étais digne d’admirer et de pleurer ce grand homme : je n’étais pas digne de me mesurer ainsi, à armes inégales, avec son ombre. Le faire parler, c'était prendre l'engagement de l'égaler. Je n'en étais pas capable.

A.C. souligne que Lamartine dira aussi, rappelant la polémique :  Je résolus de répondre de deux manières, par la plume pour le public, par l'épée pour le colonel."  Il y voit le témoignage d'un état d'esprit, d'une mentalité de noblesse d'épée répandue à l'époque chez les hommes de lettres.

Deux autres duels célèbres, avec mort d'homme.

Charles Dovalle, mort à 22 ans pour une bêtise. Critique théâtral, il commet un calembour facile sur Mira, directeur du théâtre des variétés, qui lui a refusé l'entrée de son établissement. Il écrit dans un petit journal, Le Lutin : « Mira peut être Mira-sévère, mais il ne sera jamais Mira-beau ». Ce dernier, qui était laid et vindicatif, le provoque en duel. Blessé à l'épaule à la suite d'un premier assaut à l'épée, Mira exige contre toutes les règles que le duel se poursuive au pistolet … et les témoins n'arrêtent pas l'affrontement. Augustin Grisier, le célèbre maître d'armes avait dit fort justement : "Dans une affaire, ce ne sont pas les épées ou les pistolets qui tuent, ce sont les témoins." Au troisième échange, Charles Dovalle est touché à la poitrine, après que la balle a traversé son portefeuille, et meurt le 30 novembre 1829. Une colonne de marbre blanc fut érigée sur sa tombe dans le cimetière de Montmartre. 

L’édition complète de ses œuvres, Le Sylphe, Poésies de feu Charles Dovalle, parut à Paris aux éditions Ladvocat, Palais-Royal, en 1830, avec une préface de Victor Hugo. 

Alphonse Signol, auteur d'un drame intitulé "Le duel" et par ailleurs d'une "Apologie du duel" où il écrit: "Le duel est intimement lié aux grandes qualités et aux plus belles vertus de l'homme civilisé; il est l'essence de cette législation morale à laquelle ne peut jamais se soustraire le fripon, le lâche, le calomniateur de bonne compagnie que la pénalité établie ne peut souvent atteindre et qui tremble devant cette inflexible législation de convention dont il ne saurait dénier la puissance sans se couvrir de honte et d'opprobre."

Signol, suite a une altercation au Théâtre Italien est engagé dans un duel qui lui est fatal. In François Guillet (La mort en face : Histoire du duel en France de la Révolution à nos jours) : "La mort de Signol est l'objet d'un long compte rendu d'Alexandre Dumas dans ses Mémoires. Après s'être battu à coups de poing avec un soldat pendant une fête donnée par le duc d'Orléans au Palais-Royal et avoir juré de se venger, Signol provoque l'officier appartenant au même régiment que le soldat et occupant la stalle située devant la sienne au Théâtre-Italien. Le dramaturge et son adversaire, nommé Marulaz, se retrouvent au bois de Vincennes. Le combat commence (à l'épée). A la deuxième passe, Signol est désarmé. Marulaz lui enjoint de ramasser son arme et de continuer. Signol reprend son épée et, avec une rapidité peut-être un peu trop grande, se met en garde, se fend et blesse grièvement son adversaire au bras. Celui-ci réagit aussitôt : "En sentant le froid du fer, en voyant son sang couler, Marulaz s'irrita; il fondit sur son adversaire, le força à rompre pendant plus de vingt pas, l'accula à une haie, se fendit et lui passa son épée au travers du corps. Signol poussa un cri aigu, étendit les bras, et rendit le dernier soupir avant même d'être couché à terre. "Messieurs, dit Marulaz en se tournant vers les quatre témoins, ai-je fait loyalement?" ".

On finit la leçon avec Guillaume Tarde et sa monographie sur le duel de 1892. Tarde dénonce, dans la littérature, l'inflation de duels, alors que les suicides et les adultères n'y ont que la part statistique qu'ils ont dans la vie réelle. En 1891 est publié un annuaire des duels de la période 1880-1889, signé Ferréus. Ferréus, c'est Edouard Dujardin, l'inventeur du monologue intérieur en littérature avec sa nouvelle  Les lauriers sont coupés, publiée en 1887 dans la Revue Indépendante, faisant de lui un précurseur du courant de conscience (stream of consciousness) utilisé par Joyce dans Ulysse. De ce bottin de l'épée et du pistolet, il ressort que les deux tiers des duels civils concernent des hommes de lettres. En dix ans, sur 598 duels répertoriés, 363 sont entre littérateurs (et 60 entre hommes politiques). Une prépondérance que Tarde juge remarquable : "Cette prépondérance énorme et presque absorbante du duel littéraire est à remarquer. L'homme de lettres s'est substitué au clerc du Moyen-Âge et à l'aristocrate de l'Ancien régime comme directeur des esprits. La classe littéraire a emprunté à la noblesse le goût fashionnable et aristocratique du duel mais en le façonnant à son gré. Dirons-nous qu'il est devenu le risque professionnel du métier de publiciste ou bien l'un de ses trucs et moyens de réclame? La classe des hommes de lettres peut être considérée comme le conservatoire du duel parmi nous et l'on est autorisé à dire d'après les chiffres ci-dessous que si les journalistes ne donnaient pas ce fâcheux exemple au reste de la nation, aucun civil en France ne se battrait plus."

Un exemple - Dans chaque numéro de la Revue Indépendante, revue symboliste déjà citée, cette publicité : "Salle d'armes – Baudry, professeur – 10 rue Saint-Lazare". Faire des vers et de l'escrime, en quelque sorte ….

Duel Deferre-1967