La chemise est rose. Le costume et la cravate sont en deux tons très proches de bleu. Petit rappel sur les dernières minutes de la leçon précédente. Petite déploration du temps trop court qui ne permettra pas de dire tout ce qui aurait mérité de l'être.

Et puis Henri Gisquet, préfet de police d'octobre 1831 à septembre 1836, auteur de riches Mémoires en quatre volumes, honnête homme, humaniste, "employeur" de Vidocq et assez complaisant avec ses détenus politiques.

Antoine compagnon lit :

Cependant, quoique l'acharnement des journaux dût m'inspirer des désirs de vengeance, combien de fois n'ai-je pas obligé de journalistes! La plupart d'entre eux, condamnés à une détention plus ou moins longue, me jugeant tout autre que leurs feuilles ne m'avaient dépeint, voulaient bien s'adresser à moi pour obtenir la faveur de subir leur détention dans une maison de santé. Cette faveur, je me suis empressé de l'accorder, ou de l faire accorder à tous ceux qui l'ont sollicitée, notamment ) MM. Scheffer, gérant du National; Viennot, gérant du Corsaire; Bascans, gérant de la Tribune; Philippon, gérant de la Caricature; de Nugent, gérant du Revenant; de Briant, gérant de la Quotidienne; Bérard, éditeur ou auteur des Cancans; Charles Maurice, gérant du Courier des théâtres, et à plusieurs autres .

Parmi ceux qui n'ont pas demandé à être transférés dans une maison de santé, il en est beaucoup à qui je permettais de sortir sur leur engagement d'honneur; il n'en est pas un seul qui ait, de mon fait, éprouvé un refus. MM Carrel et Paulin, gérants du National; Thouvet, gérant du Mayeux; Destigny, auteur de la Némésis incorruptible; Mugney, gérant du Mayeux et quelques autres écrivains dont les noms m'échappent, ont souvent profité de ce permissions. (…) Ce sont là de faibles services, mais ils engageaient ma responsabilité , et plusieurs fois ils m'ont valu quelques désagréments. J'ajouterai que M. Destigny me fut redevable de sa liberté;     je ne le connaissais que per ses œuvres poétiques, dans lesquelles je n'étais pas épargné; mais ce jeune homme, doué d'un beau talent et sincère dans ses constructions, eut recours à moi pour aider un de ses codétenus; son air franc m'inspira de l'intérêt. J'ai eu la satisfaction de lui être utile. Je le dis parce que la reconnaissance, j'aime à le croire, ne pèse pas au cœur de M. Destigny. (…)

Monsieur Mugney était dans une situation encore plus défavorable à mon égard: rédacteur-gérant d'un abominable journal nommé le Mayeux où j'avais lu, au milieu de outrages adressés u chef de l'état, des imprécations contre moi, M. Mugney subissait à Sainte-Pélagie des condamnations à cinq ou six ans de prison , et devait, en outre, payer quelques milliers de francs d'amende, ce qui lui était absolument impossible. Il eut l'occasion de me voir pour me remercier d'un léger service; je causai avec lui: ma franchise lui plut; il m'avoua qu'il me croyait tout autre. Si je vous avais rencontré dans la rue il y a un mois, me dit-il, je vous aurais tué avec joie. Maintenant, je suis heureux d'être détrompé et de pouvoir quelques-uns de vos ennemis. Je l'engageai vivement à renoncer à la carrière du journalisme: il me crut, secoua le joug de son exaltation politique et eut le bon esprit d'accepter une place à 2400 francs au bureau de la fourrières  dont je l'ai plus tard nommé chef? Cet emploi n'a rien de commun avec la politique.

Chateaubriand fut le prisonnier d'Henri Gisquet en juin 1832, période difficile marquée par le choléra, les émeutes provoquées par l'enterrement du général Lamarque, l'affaire de la duchesse de Berry voulant atteindre la Vendée pour soulever le pays …

Antoine Compagnon ouvre les Mémoires d'Outre-tombe, et lit :

Je commençais à me déshabiller; un bruit de voix se fit entendre; ma porte s'ouvre et M. le préfet de police , accompagné de M. Nay (c'est le secrétaire du préfet) se présente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma détention au dépot. (…) Mais, ajouta-t-il, vous allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon appartement ce qui vous conviendra le mieux. Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou; j'en étais déjà tout charmé, comme un moine de sa cellule. M. le préfet se refusa à mes instances et il me fallut dénicher. (…) M. Gisquet et Mme Gisquet m'ouvrirent toutes leurs chambres en me ^priant de désigner celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de me céder la sienne. J'étais confus de tant de politesse; j'acceptai une petite pièce écartée qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait de cabinet de toilette à Mlle Gisquet. M. Gisquet me dit que je pouvais user le jour de tous ses salons, et du billard, et me promener dans le jardin. Mme Gisquet était la meilleure femme du monde et Mlle Gisquet est très jolie et fort bonne musicienne. Je n'ai qu'à me louer des soins de mes hôtes; ils semblaient vouloir expier les douze heures de ma première réclusion. Le lendemain de mon installation dans le cabinet de Mlle Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson d'Anacréon sur la toilette d'une jeune grecque. (…) Le son du piano de Mlle Gisquet parvenait jusqu'à moi, avec la voix des mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur rapport. (…) M. Gisquet m'avait offert , comme je vous l'ai dit, tous ses salons; mais je n'abusai pas de la permission; seulement un soir je descendis pour entendre , assis entre lui et sa femme, Mlle Gisquet jouer du piano. Son père la gronda et prétendit qu'elle avait exécuté sa sonate moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hôte me donnait en famille n'ayant que moi pour auditeur, était tout singulier. Pendant que cette scène pastorale se passait dans l'intimité du foyer, des sergents de ville m'amenaient du dehors des confrères à coups de crosses de fusil, et de bâtons ferrés; quelle paix et quelle harmonie régnaient pourtant au cœur de la police.

Chateaubriand, par ailleurs, explique . Et Antoine Compagnon lit :

Si M. Gisquet allait par l'histoire à la postérité, peut-être y arriverait-il en assez mauvais état: je désire que ce que je viens d'écrire de lui serve ici de contrepoids à une renommée ennemie. Je n'ai eu qu'à me louer de ses attentions et de son obligeance; sans doute, si j'avais été condamné , il ne m'eût pas laissé échapper, mais enfin lui et sa famille m'ont traité avec une convenance , un bon goût, un sentiment de ma position , de ce que j'étais et de ce que j'avais été.

Il y eut comme une petite idylle entre Chateaubriand et Mlle Gisquet (Noémie) mais enfin, le vicomte comprit malgré tout que Mlle Gisquet penchait pour M. Nay, qu'elle épousa bientôt.

Mais profitons-en, dit Compagnon, pour passer au Repos du guerrier. Il parle d'otium carcéral, et du pavillon des princes, où étaient regroupés les journalistes et autres privilégiés emprisonnés. Et montre quelques photographies d'Atget. Comme celle-ci, de l'extérieur du bâtiment.

Atget- Ste Pélagie

On passe en revue quelques pensionnaires notables de Sainte Pélagie, et qui s'y trouvent bien .

Paul Louis Courier, Béranger, Etienne de Jouy … Ce dernier explicite quelques avantages de son séjour dans une adresse au Roi (on est sous la Restauration)

Antoine Compagnon lit :

Sire, dis-je à la pièce d'argent, faites-moi l'honneur de me dire si vous êtes beaucoup plus libre que moi: Votre Majesté, qui sait son Horace par cœur, n'a pas besoin que je lui rappelle ces deux vers :

… aliena negotia centum

Per caput, etc …

Que d'affaires! Que de devoirs! Que d'ennui! Vous en avez par dessus les oreilles; (mille pardons de me servir de cette expression vulgaire, mais vous savez mieux que personne qu'il n'y a pas d'autre moyen de rendre le "per caput et circa saliunt latus" du texte latin) Pour moi, sire, qui n'ai sur les bras ni la guerre d'Espagne, ni les ministres de France, ni ceux d'Angleterre, ni les ultras, ni les jésuites, je me crois et je me trouve en effet plus libre qu'un roi dont l'esprit, aussi vaste que profond, est forcé de mener de front tant d'affaires à la fois, de concilier tant d'inconciliables, de désunir tant d'inséparables, et de conduire une machine aussi compliquée sans en briser les ressorts.

S'il y a quelque chose de paradoxal à soutenir que je suis en prison plus libre que Votre Majesté sur le trône, il est du moins certain que je suis plus heureux.

(…)

Je finis toujours ma journée par me demander comment il se fait que je sois en prison, et cette réflexion me ramène sans cesse à la pensée de juger mes juges.

Ce qui - dit A.C. - lui garantit des endormissements heureux.

Il reprend sa lecture :

Je vais rarement à l'Académie, dont j'ai pourtant l'honneur d'être membre, et je n'avais pas le droit d'espérer que mes trente-neuf immortels confrères vinssent abaisser leur front académique sous les voûtes de ma prison. Six d'entr'eux m'ont donné ce témoignage personnel d'estime et d'amitié, et sont venus s'assurer par leurs yeux qu'on ne m'avait point envoyé à Poissy avec quelque galérien. Et pourquoi non? Je suis de l'Académie? Mais n'a-t-on pas envoyé dans cette prison des malfaiteurs, M. Magallon  et plusieurs hommes de lettres qui seront de l'Académie lorsque nous n'en serons plus.

Autre littérateur, Auguste Barthélemy, poète satirique célèbre avec son compère Joseph Méry, emprisonné en 1829, qui écrit (Antoine Compagnon lit) en introduction de son poème sur Sainte Pélagie :

Sainte-Pélagie, qui n'était autrefois pour la littérature qu'une résidence d'exception, semble être devenue aujourd'hui son domicile de droit. Le plus pur de nos écrivains politiques ou poétiques ne peut se dire à l'abri d'une condamnation imprévue, et la justice distributive des écrous pèse également sur tous les partis.

Suit le poème, sur le thème au fond de la consolation matinée de suave mari magno :

Ici, vient expirer la tempête qui gronde

Sur les jours agités des habitants du monde;

C'est un port au milieu de l'orageux Paris;

Une éternelle paix règne sous nos lambris.

Jamais autour de nous le sapin de remise

Ne roule avec fracas sur le pavé qu'il brise;

Nous bravons sous l'abri de nos portes d'acier

Le matinal abord du subtil créancier;

Point de ces visiteurs, vieux amis de collège

Qui, promenant partout leur dextre sacrilège,

Fouillent les noirs papiers du pudique écrivain.

Sosthène de la Rochefoucauld, lorsqu'il arrive à Sainte-Pélagie, est contrainte dans un premier temps de subir le sort commun, mais assez rapidement, une place se libère dans le pavillon des princes. Et voici comment il s 'installe, pour les trois mois de son séjour.

Antoine Compagnon lit :

Je fais mettre un petit papier gris dans ma chambre, un tapis, des rideaux. J'aurai de grandes fenêtres; enfin je vais être tout content, et au bout de mes trois mois, il faudra pour me faire sortir de prison plus d'efforts qu'il n'en a fallu pour m'y faire entrer: je dis trois mois; car bien décidé à ne point adresser au pouvoir la demande que l'on veut de moi, je ne songe plus à la maison de santé, je me suis résigné à mon sort qui n'a rien de gai, et qui, pourtant, ne m'amène pas un moment de vraie tristesse.

Il profitera de son séjour pour écrire une nouvelle : Bellica.

Mais revoici Chateaubriand évoquant sa première nuit au dépôt.

Antoine Compagnon lit :  

Je remercie les hommes de lettres grands partisans de la liberté de la presse qui naguère m'avaient pris pour leur chef et combattaient sous mes ordres; sans eux j'aurais quitté la vie sans savoir ce que c'était que la prison , et cette épreuve-là m'aurait manqué. Je reconnais à cette attention délicate le génie, la bonté, la générosité, l'honneur, le courage des hommes de plume en place. Mais après tout, qu'est-ce que cette courte épreuve? Le Tasse a passé des années dans un cachot et je me plaindrais ? Non: je n'ai pas le fol orgueil de mesurer mes contrariétés de quelques heures avec les sacrifices prolongés des immortelles victimes dont l'histoire a conservé les noms. Au surplus, je n'étais point du tout malheureux: le génie de mes grandeurs passées et de ma gloire âgée de trente ans, ne m'apparut point; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignorée, vint rayonnante m'embrasser par ma fenêtre; elle était charmée de mon gîte et tout inspirée; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misère à Londres, lorsque les premiers songes de René flottaient dans ma tête. Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi? Une chanson à l'instar de ce poète Lovelace qui dans les geôles des Communes anglaises, chantait le roi Charles 1er son maître? Non; la voix d'un prisonnier m'aurait semblé de mauvaise augure pour mon petit roi Henri V: c'est du pied de l'autel qu'il faut adresser des hymnes au malheur.

Je ne chantai donc point la couronne tombée d'un front innocent; je me contentai de dire une autre couronne blanche aussi, déposée sur le cercueil d'une jeune fille; je me souvins d'Elisa Frisell, que j'avais vu enterrer la veille dans le cimetière de Passy. Je commençai quelques vers élégiaques d'une épitaphe latine; mais voilà que la quantité d'un mot m'embarrassa: vite je saute en bas de la table où j'étais juché appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours frapper à grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d'alentour en retentirent; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes; il ouvre mon guichet et je lui crie comme aurait fait Santeuil : "Un Gradus! Un Gradus ! " Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes croyaient que je révélais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient volontiers mis les poucettes; je m'expliquai; je donnai de l'argent pour acheter le livre, et on alla demander un Gradus à la police étonnée.

L'épisode précède l'enchantement de Mlle Gisquet .

Après sa prison, Chateaubriand va voir à Prague Charles X. Sur le chemin, il s'arrête à Venise et il va visiter Murano.

Antoine Compagnon lit :

Saint-Michel de Murano est un riant monastère avec une église élégante, des portiques et un cloître blanc. Des fenêtres du couvent on aperçoit, par dessus les portiques, les lagunes et Venise; un jardin rempli de fleurs va rejoindre le gazon dont l'engrais se prépare encore sous la peau fraîche d'une jeune fille. Cette charmante retraite est abandonnée à des Franciscains. (…) Donnez-moi là, je vous prie, une cellule pour achever mes Mémoires.

 A.C. ne dit rien de l'engrais qui "se prépare sous la peau fraîche d'une jeune fille"… une image vaguement répugnante qui me demeure absolument opaque. Une histoire morbide de jeune morte sur les produits de décomposition de laquelle fleurit une herbe grasse?

J'en doute. Alors?

Non, c'est l'affaire de la cellule et du souhait d'enfermement à des fins de production littéraire qui retient A.C. Déjà, rappelle-t-il, quand il était en poste à Rome, ambassadeur, Chateaubriand disait …

Antoine Compagnon lit :

Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira. Aux moments perdus de mon ambassade, à la fenêtre de ma cellule, je continuerai mes Mémoires. Dans un des plus beaux sites de la terre, par mi les orangers et les chênes verts, Rome entière sous mes yeux, chaque matin, en me mettant à l'ouvrage, entre le lit de mort et la tombe du poète, j'invoquerai le génie de la gloire et du malheur.

On arrive à Proudhon, dont le séjour en prison, dit A.C. ne fut pas une sinécure. Ila été arrêté en mars 1849 et condamné à Trois ans de prison et trois mille francs d'amendes pour ses écrits hostiles à Louis Napoléon Bonaparte. Il connaîtra le fort de Doulens et la Conciergerie, mais toujours réclamera de revenir à Sainte-Pélagie où il fit un séjour. Il écrit à un ami …

Antoine Compagnon lit :

Le Constitutionnel d'hier a dû vous apprendre que j'avais été arrêté avant-hier mardi à huit heures du soir, non pas en arrivant de Belgique, mais en sortant de chez moi. Après avoir passé une quinzaine en Belgique, j'étais rentré à Paris pour mettre ordre à mes affaires, et je comptais repartir incessamment pour la Suisse; la police m'a prévenu. J'ai été, à ce qu'il paraît, reconnu par quelque ami, qui s'est empressé de faire part de la découverte à M. Carlier, qui me l'a redit. Me voilà donc en sûreté pour un peu de temps. Je suis prisonnier, mais mon esprit est libre, aussi gai, aussi alerte que jamais, je vais m'organiser pour travailler le plus possible et charmer les ennuis de la prison.

Carlier est le préfet de police de l'époque.

Après un séjour à la Conciergerie, on transfère Proudhon à Sainte-Pélagie. Il écrit …

Antoine Compagnon lit :

Je suis à Sainte-Pélagie depuis le 28 septembre. J'occupe, au pavillon dit des Princes, un salon au premier étage, avec deux grandes fenêtres, ayant vue sur l'hôpital de la Pitié et le Jardin des Plantes. Quand vous viendrez à Paris, je serai mieux à mon aise pour vous recevoir.

(…)

Je suis à Sainte-Pélagie à peu près aussi bien qu'on peut être en prison. J'occupe une chambre carrée d'environ cinq mètres de toutes dimensions, ayant deux fenêtres et vue sur la Pitié et le Jardin des Plantes. Je n'étais pas si bien logé à la rue Mazarine, même quand j'étais représentant. Je mange le pain de la prison, qui est bon; je prends le bouillon du matin, deux fois gras et cinq fois maigre la semaine; je me pourvois du surplus au restaurant. L'administration nous fournit du vin à douze sous le litre, supérieur à celui des marchands de vin à 1fr.50 la bouteille. Je reçois mes visiteurs chez moi. J'ai obtenu la permission de recevoir brochures et journaux; j'ai fait venir tous mes bouquins: tout ce que je possède enfin est, comme moi, sous les verrous. Ce que je souhaite, malgré l'ennui de la captivité et l'incommodité physique et morale  qui en est la suite, c'est de rester où je suis au moins dix-huit mois; j'aurais peur qu'un succès trop rapide de la révolution ne compromît la paix du monde.

Proudhon profite de son séjour en prison pour se marier. Il obtient les permissions nécessaires et le 31 décembre 1849, il épouse Euphrasie Piegard, dont il aura trois filles. Deux d'entre elles d'ailleurs durant son séjour à Sainte-Pélagie. Il a logé sa femme dans une maison de l'autre côté de la rue . L'épouse, la famille seront portraiturées par Gustave Courbet.

Mme Proudhon

Proudhon et ses filles

Proudhon, encore …

Antoine Compagnon lit :

A Sainte-Pélagie, entouré d'amis, ayant pour ainsi dire à soigner, moraliser, instruire un petit troupeau, et pour ce qui regarde le matériel de la vie, logé bientôt dans cette partie de la prison qui a vue sur tout Paris, qui reçoit le meilleur air de tout le pays, que puis-je souhaiter de plus? Il me semble que mon bien-être, et mon devoir se trouveraient ici d'accord, et que l'administration aurait également ses sûretés.

Proudhon, toujours, un peu plus tard …

Antoine Compagnon lit :

Vous ai-je dit que j'habitais présentement Sainte-Pélagie (depuis le 18 septembre)? Le directeur de cette maison ayant été changé, j'ai demandé et obtenu ma réinstallation dans la chambre que j'occupais jadis; je ne pouvais faire moins pour ma chère pauvre femme à qui je tiens lieu de tout, et qui est vraiment méritante par la modestie, l'honnêteté et le dévouement.

Il paraît, au surplus, que la préfecture veut me faire payer la faveur qu'elle m'a accordée par ce transfèrement. Un journal ayant rapporté que l'on m'avait vu au spectacle, le ministre exige que je déclare n'y être pas allé, et surtout que je promette de n'y aller jamais.

Il est question de finir le cours en compagnie de Louis Auguste Martin, hôte de Sainte-Pélagie dont l'ouvrage de 1859, Voyage autour de ma prison, lui "la semaine dernière", a beaucoup plu à Antoine Compagnon.

Vrais et faux catholiques, publié en 1857 par Louis Auguste Martin, lui a attiré un procès pour "attaque contre la liberté des cultes", suivi d'une condamnation à six mois fermes et deux mille cinq cents francs d'amende. Dans ce livre, qui ne devait pas être pris à la lettre – A.C. évoque l'ouvrage de Swift, A Modest Proposal, où il est suggéré de régler la question de la pauvreté en Irlande en se servant des nourrissons pour s'alimenter – l'auteur développe un raisonnement tendant à prouver que la religion catholique a un devoir d'intolérance et se doit d'éliminer tous les hérétiques.

Son procès du printemps 1857 a lieu devant la même sixième chambre de la police correctionnelle qui juge Flaubert (Madame Bovary) et jugera peu après Baudelaire (Les fleurs du mal).

A Sainte-Pélagie, entre juillet 1857 et janvier 1858, Louis Auguste Martin tient un journal que, par référence au Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre, il titre comme indiqué. De son logement, au dernier étage du pavillon des princes, Louis Auguste Martin voit tout Paris et plonge dans les appartements de ses voisins d'en face. Il écrit  …

Antoine Compagnon lit :

Au-dessus de ces deux chambres [qu'il voit de sa prison], dans la maison d'en face [soit, Sainte-Pélagie], à un cinquième bien compté, est une autre chambre non mansardée où ne règne ni la misère ni la richesse , ni les soucis de la veille, ni l'inquiétude du jour, mais où il y a l'espérance du lendemain , le repos du corps, les loisirs de l'esprit, où l'on vit en rentier, logé, nourri, meublé par le gouvernement, où l'on entre à jour fixe pour en sortir également à jour fixe … C'est la mienne.

Laquelle des trois préférera-t-on? Les goûts sont partagés.

(…)

Voici une consolation inattendue. Un vent impétueux s'élève, une pluie torrentielle tombe, et alors je contemple avec une joie maligne les malheureux passants qui courent librement par les rues et les places, munis ou non de parapluie, sautant les ruisseaux, s'éclaboussant à plaisir, et je me rappelle l'exclamation fort peu charitable du poëte Lucrèce: "Qu'il est beau d'assister à un naufrage, quand on est soi-même à l'abri!"

[Louis Auguste Martin est aussi poète, et il versifie :]

Heureux qui peut goûter, après un jour d'étude

Le calme du loisir et de la solitude

Laisser vagabonder la pensée et les yeux

D'un horizon à l'autre et de la terre aux cieux;

Ecouter les rumeurs de la ville houleuse

Comme on se penche au bruit de la vague écumeuse;

Et, replié sur soi, dans le recueillement,

Laisser venir à pas légers, furtivement,

La méditation, cette hôtesse discrète

Qui fait de la prison une aimable retraite.

Et dans son journal, tout près de quitter la prison, il écrit encore ….

Antoine Compagnon lit :

Lundi 8 … S'éveiller le matin par un beau soleil qui projette ses rayons naissants sur les murs de la chambre; déjeuner aussi copieusement que la fortune le permet; s'installer près d'une fenêtre et travailler à loisir, à la vue du ciel, de la terre, des arbres, des passants, de mille maisons groupées sous ses yeux; recevoir sa femme, ses amis, ses connaissances; après dîner, faire une promenade dans la cour, aller chez ses voisins, entreprendre avec eux une partie de causerie, de cartes ou de dames. Enfin être à moitié logé, meublé, nourri, chauffé, à rien faire, par le gouvernement; être bien gardé nuit et jour et pouvoir laisser sa montre et son argenterie sur la table, et la porte ouverte, dans une maison où, sur 600 habitants, il y a 400 escrocs, voilà, s'écriera-t-on, un sort digne d'envie à faire pleurer de tendresse. 

Louis Auguste Martin est sténographe de l'Assemblée Nationale, et aussi photographe et l'un des premiers membres de la Société Héliographique, sans compter qu'il est l'auteur d'un très beau livre (dit A.C.), Promenades poétiques daguerriennes, publié en 1850, où il versifie et présente des daguerréotypes, par exemple de Meudon où il a une petite maison. A.C. projette une page, où l'on lit (mais pas lui) :

De ce funèbre lieu je m'enfuis, l'âme émue

Et d'objets plus riants cours distraire ma vue.

Or, le même sentier se prolonge en tournant

Jusqu'à la Verrerie au toit noir et fumant,

Et près du Bas-Meudon s'arrondit en terrasse.

Je m'arrête à ce point d'où le regard embrasse

Boulogne, que la Seine enferme dans un arc.

Le Calvaire et son fort, Saint-Cloud et son grand parc.

Je braque ma lunette, et tout le paysage

Sur le papier, soudain, incruste son image;

Je l'emporte aussitôt, comme un bien dérobé,

Et dans mon cabinet, un instant absorbé,

(…)

Sur quoi, Antoine Compagnon qui en a terminé avec Louis Auguste Martin, décide de consacrer encore une dizaine de minutes au bilan des onze leçons de son parcours 2017.

Il affiche ses têtes de chapitre, estimant lire à travers elles une certaine progression de sa "recherche" sur le thème de l'année, cette "littérature comme sport de combat" dont je ne suis personnellement pas parvenu à lire l'émergence à travers sa présentation.

Son récapitulatif d'intitulés :

1. Athlète / Bravi / Condottieri

2. Amis / Ennemis / Camaraderie / Charlatanisme

3. Éreintement / Éreintage / Exécution

4. Épigramme / Personnalité

5. Épée / Lame de Tolède

6. Diffamation & Duel

7. Guérillères

8. Les loyaux adversaires

9. Repos du Guerrier / Otium carcéral

L'intitulé n° 7 m'a surpris, car je n'ai aucun souvenir de ce vocable de Guérillères. Il s'agit d'évidence d'un thème abordé en leçon n° 10, à propos des duels de femmes, mais je ne l'ai pas vu passer sous ce nom à l'écoute et du coup, le retrouver en titre m'a laissé coi.

Les Guérillères est le titre d'un roman de Monique Wittig (féministe importante, amie de Nathalie Sarraute, dont j'ignorais jusqu'à l'existence), paru en 1969 aux Éditions de Minuit qui [récupération de la notice Wikipédia]: "paragraphe après paragraphe, décrit la vie, les rites et les légendes d'une communauté entièrement composée de femmes, vivant entre elles et partageant une sexualité lesbienne. La deuxième moitié du roman raconte la lutte armée de ces femmes, contre certains hommes qui veulent combattre leur liberté, tandis que quelques autres  s'associent à elles dans leur lutte d'Amazones".

Je n'ai aucun souvenir en termes de leçon de Compagnon. Auditeur distrait ? Probablement.

L'intitulé n° 9 aussi, m'a surpris, mais simplement parce qu'à le relire, je ne vois pas la pertinence de l'expression "repos du guerrier", si conventionnellement associée à la femme, dans le cadre des satisfactions de l'enfermement carcéral. Bien sûr, on peut s'autoriser des glissements métaphoriques, mais là, franchement, la prison comme repos du guerrier, non, l'expression est trop connotée.

De fait, il y a là dix minutes de plaidoyer pro domo. Antoine Compagnon, en reprenant la chronologie de sa démarche de l'année et en la présentant comme une démarche de recherche fructueuse où à tout le moins non-infructueuse, semble se défendre d'attaques qui auraient été faites à son déroulé. Il souligne les bornes de son parcours de découverte, 1819-1881, bornes coïncidant avec deux lois sur la presse dont il explique qu'elles encadrent bien son propos, et il souligne en même temps que la période est marquée par une impuissance de l'Etat à exercer le monopole de la violence légitime, d'où les duels , etc.

Il en profite pour concurrencer la "bravitude" de Ségolène Royal en inventant "copiosité" comme caractère de ce qui est copieux ! Pas tout à fait, copiosité est attesté par le CNRTL (CNRS) et donc, il n'est pas l'inventeur du terme. Toutefois, l'emploi est pour le moins étonnant, où l'on pourrait dire abondance.

In fine, Antoine Compagnon ne semble pas fermer la porte à un prolongement en 2018 du même thème. Perseverare diabolicum, mais il faudra s'y faire …

En attendant, missa est.