Sainte-Beuve

En avant pour deux leçons, les deux dernières, sur Sainte-Beuve cette fois, en s'appuyant dit A.C. sur la publication l'an passé de son Cahier brun, chez Droz.

L'éditeur donne lui-même, sur son site, les indications suivantes : 

Le Cahier brun ou Deuxième cahier, complémentaire du Cahier vert (1834-1847) publié en 1976, est un ensemble d' « Observations et pensées » allant de septembre 1847 à décembre 1868. Le manuscrit, conservé à la Bibliothèque de l'Institut, est retranscrit ici intégralement pour la première fois. Ces réflexions, égrenées au fil de la plume et de l'humeur, font entrer le lecteur dans le laboratoire mental de l'écrivain. On y trouve pêle-mêle des maximes dans la plus pure tradition moraliste, des esquisses de portraits, des conversations et anecdotes couronnées d'une pointe maligne ou sceptique, et toujours, dans l'entre-deux des eaux morales et littéraires, une mise à nu des excès de l'imagination et de la vanité. Chronique littéraire, le Cahier brun est tout autant une chronique politique, où défilent les grandeurs du siècle, les directeurs de revues, les caméléons de l'opinion, d'un mot, toute la gent animale de la politique, de la littérature et du journalisme parisiens. Ce cahier est enfin une bibliothèque, en ce qu'on y accompagne Sainte-Beuve en nombre de ses lectures, que s'impose à tout moment la tentation du bilan, au rythme d'une pensée toujours mobile, soucieuse d'ôter les masques, sauf à se retrouver désenchanté de soi et de tous. Cette édition est complétée par deux autres inédits : la série des 116 feuillets que Sainte-Beuve avait prévu d'intercaler dans le Cahier brun, ainsi qu'un « troisième cahier » composé de 13 feuillets correspondant aux dernières semaines de l'écrivain.

Chaque écrivain, pensait Sainte-Beuve a son mot de prédilection, un terme qui revient chez lui et en même temps le caractérise, ainsi pour Latouche (Henri de), l'auteur de Fragoletta, ce serait le fiel, pour Dubois (Charles Dubois de Gennes; surtout connu pour sa correspondance avec Victor Hugo) ce serait la colère, et - dit A.C. reprenant Wolf Lepenies, sociologue allemand invité à occuper un an, en 1991, la chaire européenne du Collège de France - pour Sainte-Beuve lui-même, ce pourrait alors être la vengeance . Après quoi, comme à son habitude, il égrène, dans le même champ lexical: les représailles, la revanche, la rancune, la némésis, pour suggérer que oui, finalement, la némésis pourrait être le meilleur choix.  

On circule, d'anecdotes en affirmations. Pour Sainte-Beuve, les hommes de lettres de l'Ancien régime associaient souvent (?) la finesse d'esprit à une complexion délicate, à une santé fragile, tandis qu'aujourd'hui (celui de Sainte-Beuve), ce sont les athlètes de la littérature qui s'imposent, l'époque exigeant qu'on frappe fort, et que triomphe au fond la brute ... La littérature est faite d'ennemis, reste à avoir le talent d'en choisir qui vous fassent honneur. Et d'en citer quelques uns : François Guizot, Abel François Villemain, Victor Cousin, Adolphe Thiers, ses aînés, dans l'ensemble, d'une dizaine d'années. Mais, insiste A.C., ses véritables ennemis sont les critiques contemporains, qu'il honnit, tels Saint-Marc Girardin (feuilletonniste littéraire au Journal des débats), Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, du Journal des débats également, et qui fut précepteur du duc d'Aumale, illustre par la reddition d'Abd el-Kader en décembre1847, Cuvillier-Fleury à qui Sainte-Beuve trouvait une certaine ignobilité de visage et d'esprit, ou encore Désiré Nisard, l'homme aux deux morales (dans une leçon en Sorbonne, il avait exposé la théorie consistant à distinguer la morale ordinaire, qui régit les actions des simples particuliers, et une autre, plus large, applicable seulement aux princes, autorisés à violer leurs serments, emprunter des millions sans les rendre, etc.).

Autre mot-clé de Sainte-Beuve, dit A.C., le charlatanisme, qui désigne pour lui les écrivains qui visent bas, qui flagornent la populace, où il classe Lamartine, Hugo, George Sand, Edgar Quinet, Eugène Sue. Il rêve d'un code d'honneur contre la bassesse de la visée. Même Chateaubriand se retrouve au banc des accusés. il associe charlatanisme et rhétorique, s'insurge contre les Murat de la métaphore, comme Murat aimait la bravoure pour la bravoure, jusqu'à en négliger le but poursuivi. A.C. cite Paul de Molènes (Dieudonné-Jean-Baptiste-Paul Gaschon de Molènes (!)), critique littéraire à la Revue des Deux Mondes, devenu officier après la révolution de 1848, passé, ce qui reste rare, de la plume à l'épée, sans pour autant cesser d'écrire, aimant la guerre pour la guerre, comme on dit l'art pour l'art, mort à 41 ans d'une chute de cheval, au manège.

Sainte-Beuve parle de l'art de l'écrivain comme d'un art militaire, dans lequel ses armes sont ses malices (encore un mot de prédilection chez lui) (ses médisances, ses malveillances - A.C. parle de couleuvres, de tortuosités, de louanges perfides, de malevolentia in benevolentia) découpant sa propre vie littéraire en Campagnes. Le Maréchal de Soubise est cité, à travers un jugement négatif amusant de Sainte-Beuve que je n'ai pas noté, tandis qu'en le cherchant, je suis tombé sur cet euphémisme réjouissant du Maréchal pour décrire une fuite de son armée devant l’ennemi : « L’infanterie combattit sans empressement et céda à son inclination pour la retraite… ». Etc. Je passe. Je suis loin, très loin d'avoir tout rapporté. 

 

11, Rue de l'Arcade

Il y a eu, allusivement ou du moins sans insistance excessive, quelques petits détours sexuels. A propos des interprétations possibles de cet autoportrait partiel de Sainte-Beuve: J'ai l'épée courte mais fréquente, même si la phrase est censée concerner son activité critique, A.C. évoque la liaison de Sainte-Beuve avec Adèle Foucher, épouse Victor Hugo, entre 1830 et 1837.

Il ne dit rien néanmoins de ce qui pourtant fait en général le fond des commentaires sur cet adultère, à savoir qu'Adèle, fatiguée des assauts de l'insatiable Victor, trouvait reposante la passion d'un homme très handicapé par son hypospadias (médicalement : malformation de l'urètre caractérisée par un méat urinaire situé à la face inférieure de la verge ou même au niveau du périnée (et non à l'extrémité de la verge)), peu propice à des excès de libido.

Quelques phrases d'A.C., ailleurs, à propos de la dépression de Villemain, ministre de l'instruction publique qui fit le 30 décembre 1844, une tentative de suicide sans doute liée à ceci (source wikipédia qui recoupe les indications d'A.C.) : Une nuit de février 1844, Villemain, homme marié et père de famille, fut surpris par des maîtres-chanteurs près de la Madeleine, « se livrant à ce qu’il y a de plus dégradant avec un jeune homme. Ils étaient blottis dans un coin de la rue de l’Arcade » (Registre des pédérastes de la Préfecture de police de Paris, BB4, f° 151). Villemain, croyant impressionner les voyous, commit l’erreur de décliner sa qualité de ministre. Pire, il conduisit les chanteurs à son hôtel particulier. Il n’en fut que plus grandement exploité : il dut d’abord leur céder 3 000 francs. Cette affaire de chantage joua un rôle déterminant dans la tentative de suicide, par défénestration de son bureau, à laquelle Villemain se livra en décembre 1844. Seulement blessé, Villemain fut interné à Bicêtre, dans les services du Dr Leuret. L’intelligentsia française, consternée par cette brusque défaillance d’un homme si brillant, crut devoir attribuer la dépression et le coup de folie du ministre à la seule pression de travail et aux critiques dirigées contre sa réforme de l’Instruction publique. En vérité, la transcription par Victor Hugo, d’un entretien qu’il eut l’année suivante avec Villemain guéri, suggère que les craintes, sinon l’obsession, de voir sa pédérastie révélée au public, eurent un rôle clé dans l’accès dépressif aigu du ministre.

A.C., qui cite le registre de la Préfecture et la conversation avec Hugo (on apprend au passage qu'à ses moments perdus, il feuillette Choses vues) , renvoie aussi à Marcel Proust, familier du bordel pour hommes de la même rue de l'Arcade, aujourd'hui respectable Hôtel Marigny. De source internet (http://www.regards.fr/web/Au-bordel-avec-Proust,6883):

Au 11 rue de l’Arcade, dans le quartier de la Madeleine à Paris, l’hôtel Marigny existe toujours et la façade n’a guère changé. L’établissement n’abrite plus que des touristes et des proustophiles, certainement émus de constater que son souvenir y est discrètement honoré par un portrait dans l’entrée. C’est là, dans un salon, au rez-de-chaussée, que sa présence fut constatée, attablé à consommer du champagne en compagnie du maître des lieux, Albert Le Cuziat, 36 ans, et de deux jeunes militaires en convalescence, Léon et André. Une « beuverie » dans le jargon administratif policier, d’« individus aux allures de pédérastes » note, en expert, le commissaire Tanguy de la Brigade des moeurs en charge de la surveillance des maisons closes.

L’endroit est signalé comme « servant de refuge à des homo-sexuels » (sic)« et où l’on consomme après les heures réglementaires », ce qui des deux faits est le seul répréhensible dans une France qui n’interdit, depuis la Révolution, ni les relations entre personnes du même sexe ni la prostitution. La descente de police fait suite à la réception d’une lettre anonyme, dénoncant la tenue d’une « noce ignoble » dans cet hôtel surveillé et soupçonné de « facilit(er) la réunion d’adeptes de la débauche antiphysique ». Dans les chambres de passe, plusieurs couples d’hommes sont « trouvés », des messieurs avec des jeunes gens de 17 à 19 ans, tous mineurs pour l’époque et c’est là le plus grave.

Le tenancier sera condamné à 4 mois de prison et 200 francs d’amende pour incitation de mineurs à la débauche et vente de boissons après l’heure réglementaire. Marcel Proust, lui, ne sera pas inquiété. Son nom ne paraitra pas le lendemain dans les journaux à son grand soulagement et, sans doute si elle l’avait su, à celui de sa fidèle gouvernante, Céleste Albaret, à qui il racontait fréquenter le lieu uniquement « pour son livre », et non sans dégoût. Cinquante ans après la mort de l’écrivain, celle-ci refusait toujours d’admettre le penchant de son maître pour « d’autres amours », persuadée que c’était uniquement par nécessité littéraire, qu’il paya, une nuit, pour assister en voyeur caché à la fameuse scène sado-masochiste de flagellation d’un client décrite dans le Temps retrouvé, et qu’il lui racontera, à son retour, par le menu détail.

Mais plus que fréquenter ce bordel, le plus étonnant, sans doute, est qu’il en était en quelque sorte mécène. Albert Le Cuziat, identifié également "comme pédéraste" par la police, était plus qu’une connaissance de l’écrivain, presque un ami. Il l’avait rencontré en 1911, lors d’une soirée mondaine chez un comte russe pour qui il travaillait comme domestique. Valet portant beau, il était spécialisé depuis son plus jeune âge dans le service de l’aristocratie "gay" parisienne. Proust fut subjugué par l’étendue de ses connaissances en matière de protocole et de généalogie et le rémunéra aussitôt pour les renseignements qui pourraient venir nourrir son oeuvre. Il le surnommait avec affection "mon Gotha vivant" et n’hésitait pas à l’inviter chez lui pour recueillir ses confidences, au grand désespoir de Céleste qui ne comprenait pas l’intérêt de son maître pour un "personnage aussi répugnant" . Car sa science ne s’arrêtait pas là et il devait rendre bien d’autres services à ces messieurs, comme le fait l’entremetteur Jupien, sa figure transposée dans la Recherche.

Quand, en 1913, Le Cuziat se mit à son compte et ouvrit un établissement de bains dont l’usage ne fait guère de doute, c’est avec le soutien financier de Proust qu’il le fit ! Idem, quatre ans plus tard, quand il reprit l’hôtel Marigny pour en faire une maison de passe pour homosexuels, sélecte puisqu’elle reçevait hommes politiques et même ministres. Dans La Recherche, le baron de Charlus pratique de même quand Jupien ouvre son Temple de l’Impudeur.

Mais plus surprenant encore, c’est le don de meubles hérités de ses parents que Proust fit à Le Cuziat, lequel s’en servit pour aménager sa chambre personnelle mais aussi le hall d’entrée de son établissement : canapés, fauteuils, tapis... ainsi foulés aux pieds par prostitués et clients. Certes, ce mobilier sans grande valeur, dormait dans une remise. Mais quand on connait l’attachement que le petit Marcel vouait à ses chers parents, on a du mal à n’y voir qu’un geste charitable. Quel sens cela avait-il donc pour quelqu’un qui devinait un sens caché en toute chose ? Aucun, selon Céleste qui pourchasse, dans ses Souvenirs, tous les « méchants ragots » qui viendraient ternir la réputation de son grand homme. Il fit de même pour « une foule de malheureux » insiste-t-elle. Et, quand M. Proust découvrit « l’usage que Le Cuziat avait fait de ses meubles », il en aurait été indigné. « Pour des besoins écoeurants », aurait-il dit. Un peu comme le Narrateur, dans la Recherche, s’exclame quand il retrouve les meubles de Tante Léonie dans un bordel : « J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert davantage. » Alors, inconcience ou jouissance perverse ? Peut-être juste un service rendu à un ami, entre "invertis".

Allez, on dit qu'on a fait, malgré de vraies lacunes dans le compte-rendu, le tour.  Reste une leçon avant le bilan.