C'EST ANNE SIMON QUI S'Y COLLE ...  (pour plus d'informations sur A.Simon: http://cral.ehess.fr/index.php?2343)

 

Anne Simon

Anne Simon est spécialiste des entrelacs et des trafics entre littérature et philosophie. Ancienne élève de l'École normale supérieure, agrégée de lettres, docteure (Paris-Sorbonne 1999) habilitée à diriger des recherches (Paris-Sorbonne 2014), elle a été rattachée en 2001 au centre THALIM (Sorbonne Nouvelle), puis a rejoint le CRAL en 2010. Elle est la Directrice du CRAL depuis février 2018. Etc.

Commençons par "etc." Pour des raisons qui me demeurent obscures compte tenu de sa formation, Anne Simon va s'obstiner  - comme aujourd'hui, hélas, 75% au moins des locuteurs - à dire "ek cetera". Cette pratique indéfendable autant qu'absurde m'horripile. Voilà, c'est dit

Sinon? La voix est agréable et décidée, mais l'exposé est trop "lu" (je n'ai que l'audio; on l'entend tourner les pages). Je souris en entendant Compagnon dire qu'elle travaille maintenant sur la "zoopoétique". Ben voyons! On n'arrête pas le progrès ...

Anne Simon poignarde d'entrée Proust dans le dos en lui attribuant cette horreur : "Mais qu'est-ce qu'un souvenir dont on ne se rappelle pas?", quand le bref passage de la Recherche correspondant énonce évidemment :  Mais qu'est-ce qu'un souvenir qu'on ne se rappelle pas?  Impardonnable!

J'ignorais totalement ce que représentait la tapisserie de haute lisse et la tapisserie de basse lisse. J'en vivais d'autant mieux que, renseignements pris : "Techniquement, il est impossible de distinguer le type de métier sur lequel une tapisserie a été réalisée." (réf. http://willyarn.com/2016/12/28/metier-de-haute-lisse-metier-de-basse-lisse/). J'ai donc lu distraitement la Recherche, puisque l'expression y est bien où Anne Simon la désigne, dans l'église de Combray (pour l'orthographe, il semble que les graphies lice et lisse soient acceptées):

Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther (la tradition voulait qu’on eût donné à Assuérus les traits d’un roi de France et à Esther ceux d’une dame de Guermantes dont il était amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’enlevait vivement sur l’atmosphère refoulée ; et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible

Véridiction : j'ignorais le mot, néologisme dû me dit-on à Michel Foucault. Avec cette définition : "Affirmation vraie suivant la vision du monde d'un sujet particulier, plutôt que  vraie objectivement". On n'est pas loin des "vérités alternatives" mises assez récemment à la mode ...

Est évoqué le marranisme. Rappel auto-utile : Les marranes sont, à partir du XV° siècle, les Juifs de la péninsule Ibérique et de ses colonies d'Amérique latine convertis au catholicisme qui continuent à pratiquer le judaïsme en secret 

L'écriture est cellulairement rattrapée par l'histoire ... Cette affirmation d'Anne Simon me demeure hermétique. Veut-elle dire, à l'intérieur d'une "cellule" de texte ? Bizarre... Elle parle de "faire du récit avec du trauma", on comprend. Elle dit : Jean Santeuil, archive réussie. Soit.  Par parenthèse, il faut décidément que je m'astreigne à lire Jean Santeuil. Jamais fait. Aveu difficile. Elle affirme que dans la Recherche, Proust "a métabolisé l'Histoire dans les personnes". Soit, je vois l'idée. Et puis elle se hâte d'achever, raccourcissant son propre texte et se sabordant sur quelques développements négligés ... car elle veut se garder le temps d'un débat avec Compagnon. Ah bon?

SURPRISE. Ce débat s'installe, existe et est intéressant. A.C. est beaucoup plus tranchant qu'à l'accoutumée et Anne Simon, très sure d'elle, surtout au départ, défend son point de vue. Ils commencent par un échange sur Robert Musil (qu'elle avoue avoir besoin de relire; moi plus encore- le bouquin m'a d'abord passionné, mais je ne crois pas en avoir achevé la lecture, abandonnée il y a plus de trente ans aux deux tiers du parcours) ancré sur l'idée qu'elle a avancée ou que Compagnon a entendue d'un essayisme proustien comme genre de vie (je marche sur des oeufs) qui renvoie aux idées d'un chapitre de L'homme sans qualités.  Elle veut lire dans le narrateur une non-qualité qui lui permet une plasticité ouverte aux autres. Du coup, elle évoque Barthes, son accident mortel au moment de commencer un cours sur des photographies de personnages que Proust avait côtoyés, Proust auquel il s'identifiait. Le silence marmoréen d'A.C. m'étonne, lui qui fut si proche de Barthes. Cette absence de réaction  doit avoir un sens (?). Il ne commente pas davantage l'affirmation d'Anne Simon selon laquelle, dans Proust et les signes, Deleuze a raconté, en passant, quelques sottises. Je l'ai dit: sûre d'elle !

L'échange terminal avec, au début, désaccord sur le sens politique de la mondanité ou sur la mondanité comme façon de décrire le politique qu'elle introduit et qui ne recueille pas l'assentiment de Compagnon, semble se résoudre en une convergence où, à un soubresaut près, elle me donne l'impression de venir à résipiscence. 

Dernière convergence, mais qui m'agace, elle partage avec Compagnon la façon de dire "Charlu" pour le baron de Charlus. Coquetterie?

Voilà. Je ne suis pas vraiment rentré dans tous les replis de l'exposé. Agréable à suivre. Point. Pour l'enrichissement des approches proustiennes, je ne retiendrai pas grand-chose. Si, peut-être ce que j'ai dit, aller un de ces jours jusqu'à Jean Santeuil ? Et encore, même pas certain ...

 

                        Jean Santeuil                proust-Raquette