A

 Et donc, un jour, il faut en terminer.

On est arrivé au terme de la session 2019. Fût-ce avec les honneurs, il va falloir quitter l'estrade. Voilà pourquoi, ce mardi 2 avril, A.C. avait regroupé ses deux dernières leçons.

Il a eu une velléité de suspension de séance au bout d'une heure, entre la leçon 11 qu'il avait intitulée "A mon âge on relit" et la 12, titrée "Tu Ximénès eris". Mais il était lancé, et au grand désespoir des prostatiques, il a enchaîné sans transition. 

Jacqueline Lichtenstein, agrégée de philosophie et historienne de l'art, s'est éteinte la nuit précédente. Née en 1947. A.C. en dit deux mots et lui dédie son enseignement du jour. 

Suivent quelques coquetteries sur son approche annuelle des douze heures dues au Collège de France: J'ignore chaque semaine ce que je vais raconter la semaine suivante, les collègues ne me croient pas et pourtant c'est vrai, j'ignore après avoir déposé mon titre de l'année comment lui donner corps, j'ai esquissé un plan mais je vais, je cherche, je tâtonne, etc. Ce n'est pas la première fois que nous entendons le couplet. Avec la conclusion: ...et maintenant que j'arrive au bout, je m'aperçois que je n'ai pas même commencé à parler de ce que j'avais commencé à prévoir  ...  

Bien. On lui pardonne. Victor Hugo disait: Il n'y a pas de montagne sans vallée ... 

Les deux leçons se sont adossées à de nombreuses citations. Du coup, je les ai numérotées. On a débuté avec une lettre de Proust à Mme de Brantes, tante de Montesquiou, datée de septembre 1897, faisant assurément suite à un échange antérieur relatif à la paternité du mot "A mon âge on relit ...". Proust est en villégiature avec sa mère à Bad Kreuznach, station thermale de Rhénanie-Palatinat, en Allemagne. Il a 27 ans. Il écrit [1]:  Quant au mot "A mon âge on relit" il n'est pas de C. Fleury, mais d'un autre de ces noms à trait d'union, ce qui vous a trompée (vous savez, France dit spirituellement: "ce trait d'union, cette particule des démocraties"), mais de Royer-Collard. Joli mot aujourd'hui auquel le temps a donné tout son prix en jetant l'oubli sur les circonstances qui le provoquèrent, il fut prononcé au contraire dans un accès de colère boudeuse, d'entêtement sectaire et étroit qui n'est pas des plus sympathiques. Vigny se présentant à l'Académie française, alla faire la visite obligée à Royer-Collard. Il fut reçu de la façon la plus hargneuse et finit par se fâcher et demander à Royer-Collard s'il avait jamais lu ses livres. "A mon âge, Monsieur, on ne lit plus, on relit", fut la réponse qu'il put tirer de ce vieillard amer.

Dans ce courrier, C.Fleury désigne Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, journaliste et critique littéraire, ennemi juré de Sainte-Beuve qui disait de lui : "Cuvillier-Fleury, une certaine ignobilité de visage et d'esprit. Il a le visage et peut-être l'esprit d'un laquais ou du moins d'un cuistre, il ne peut marcher sans une citation." Lorsque Sainte-Beuve s'est rallié au Second Empire - après le coup d'Etat du 2 décembre 1851 - dans un article célèbre intitulé Les Regrets et publié dans le Constitutionnel [23 Août 1852; consultable ICI], Cuvillier-Fleury lui a répondu dans le Journal des débats (26 septembre 1852) par un article [ De la critique expérimentale dans les oeuvres de M. Sainte-Beuve ; consultable ICI] qui était une commande des Orléanistes (les partisans d'une monarchie constitutionnelle, plus ou moins sur le modèle de la monarchie de Juillet).

Dans le Cahier 4 de Proust, on rencontre Cuvillier-Fleury. Il s'agit du brouillon d'un passage où les tantes empêchent Swann de donner au grand-père du narrateur les renseignements qui l'intéressent [2]: … une anecdote sur la société du Duc de Broglie leur paraissait si ennuyeuse qu'elles interrompaient  immédiatement pour dire qu'elles avaient rencontré une jeune suédoise pauvre qui leur avait donné sur l'organisation des sociétés coopératives dans leur pays des détails "tout ce qu'il y a de plus intéressants" ou un vieux monsieur qui avait parfaitement bien connu Nourrit , Duprez, Cuvillier-Fleury et qui était également "tout ce qu'il y a de plus intéressant"… .

Pour information : Adolphe Nourrit; ténor à l'Opéra de Paris - Gilbert Duprez; ténor à l'Opéra de Paris; le premier à avoir émis en représentation un contre-ut en voix de poitrine (dans Guillaume Tell, de Rossini).

Dans cette lettre à Mme de Brantes par laquelle A.C. commence, Proust parle de la parution prochaine de la suite de L'Orme du mail, premier volume de la tétralogie d'Anatole France, L'Histoire contemporaine, et il en annonce le titre : Le mannequin d'osier. Outre une incidente de second degré (?), Tout le monde ici a lu "Le mannequin d'osier" [... sauf moi; lacune visiblement à combler de toute urgence ...], A.C. prolonge la référence de Proust à Anatole France (à propos des traits d'union) en évoquant le préfet Worms-Clavelin, personnage du roman, incarnation d'une nouvelle France républicaine, franc-maçonne, et portée par ces noms à trait-d'union qui s'opposent à la vieille France aristocratique. Il cite [3]: Et M. le préfet Worms-Clavelin lui-même, si peu fanatique, tenait le général Cartier de Chalmot pour dangereux. Il ajoute - sans davantage de précision - qu'il a relevé dans la presse parisienne la formule citée par Proust  ainsi introduite : Récemment, au cours d'un rapport, un conseiller d'Etat, parlant d'un de ces Worms-Clavelin dont M. Anatole France  vient d'immortaliser le type, disait : ... le trait d'union, cette particule des démocraties, et il insiste en disant que la formule est reprise dans un article de Léon Blum (anonyme car, conseiller d'Etat, Blum ne pouvait pas signer et se contente de la mention : un juriste) dans la Revue Blanche, article publié en 1898 à propos des lois scélérates (sur la liberté de la presse) [4]: C'est alors que la brutalité commença. Au début de la séance du 23 juillet [1894], M. Charles Dupuy, qui ne portait pas encore le trait d'union, cette "particule des démocraties", laissait tomber les déclarations qui suivent, accentuées par sa grossièreté naturelle : "Le gouvernement et la commission se sont mis d'accord sur un texte que nous considérons comme définitif; nous vous déclarons qu'il est impossible d'accepter aucun amendement. Nous vous demandons, Messieurs, de rejeter tous les amendements qui pourraient être proposés." A noter, complète A.C., que Charles Dupuy deviendra Charles-Dupuy, comme Félix-Faure ou Casimir-Périer, soulignant au passage le goût de Proust pour l'onomastique (la science des noms propres), et repassant à la Recherche dont il cite quelques passages : 

[5]. Même ce nom de Simonet que j'avais déjà entendu sur la plage, si on m'avait demandé de l'écrire, je l'aurais orthographié avec deux "n", ne me doutant pas de l'importance que cette famille attachait à n'en posséder qu'un seul. Au fur et à mesure que l'on descend dans l'échelle sociale, le snobisme s'accroche à des riens qui ne sont peut-être pas plus nuls que les distinctions de l'aristocratie, mais qui, plus obscurs, plus particuliers à chacun, surprennent davantage. Peut-être y avait-il eu des Simonnet qui avaient fait de mauvaises affaires ou pis encore. Toujours est-il que les Simonet s'étaient, paraît-il, toujours irrités comme d'une calomnie quand on doublait leur "n". Ils avaient l'air d'être les seuls Simonet avec un "n" au lieu de deux avec autant de fierté peut-être que les Montmorency d'être les premiers barons de France. 

[6]. Un jour, à l'enterrement d'un Guermantes, un homme remarquable placé à côté de moi me montra un Monsieur élancé et pourvu d'une jolie figure."De tous les Guermantes, me dit mon voisin, celui-là est le plus inouï, le plus singulier. C'est le frère du duc." Je lui répondis imprudemment  qu'il se trompait, que ce Monsieur, sans parenté aucune avec les Guermantes, s'appelait Fournier-Sarlovèze. L'homme remarquable me tourna le dos et ne m'a plus jamais salué depuis. 

... où l'on voit réapparaître le trait d'union. Il faudrait, dit A.C., citer tous les pataquès des Verdurin ...

[7].  Quand tous les invités furent partis, Mme Verdurin dit à son mari: "As-tu remarqué comme Swann a ri d'un rire niais quand nous avons parlé de Mme La Trémoïlle?" Elle avait remarqué que devant ce nom, Swann et Forcheville avaient plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant que ce fût pour montrer qu'ils n'étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait d'imiter leur fierté, mais n'avait pas bien saisi par quelle forme grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler l'emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore les de la Trémoïlle ou plutôt par une abrévaition en usage dans les paroles des chansons de café-concert et les légendes des caricatures et qui dissimulait la particule, les d'la Trémoïlle, mais elle se rattrapait en disant :"Mme La Trémoïlle".  

[8]. "Je sais le portrait de Favart dont vous voulez parler, dit M. de Charlus. J'en ai vu une très belle épreuve chez la comtesse Molé." Le nom de la comtesse Molé produisit une forte impression sur Mme Verdurin. "Ah! Vous allez chez Mme de Molé", s'écria-t-elle. Elle pensait qu'on disait la comtesse Molé, Madame Molé, simplement par abréviation, comme elle entendait dire les Rohan, ou, par dédain, comme elle-même disait: "Madme La Trémoïlle". Elle n'avait aucun doute que la comtesse Molé connaissant la reine de Grèce et la princesse de Caprarola, eût autant que personne droit à la particule, et pour une fois elle était décidée à la donner à une personne si brillante et qui s'était montrée fort aimable pour elle. Aussi, pour bien montrer qu'elle avait parlé ainsi à dessein et ne marchandait pas ce "de" à la comtesse, elle reprit : " Mais je ne savais pas du tout que vous connaissiez Madame de Molé!", comme si ç'avait été doublement extraordinaire et que M. de Charlus connût cette dame et que Mme Verdurin ne sût pas qu'il la connaissait.

Retour à "A mon âge, on relit" . Et à Royer-Collard, dont Sainte-Beuve disait : M. Royer-Collard était caustique et emporte-pièce. Il avait l'insolence jusqu'à la majesté. M. Royer-Collard avait un nez, un menton, un sourcil si prononcés que c'était drôle par moments, il avait presque une trogne, au moral également. Ou encore [9]: Il avait de ces insolences superbes. En cela, il obéissait surtout à sa tournure d'esprit et à sa verve irrésistible très épigrammatique et sarcastique sous forme lapidaire. Un jour, à la Chambre, dans un groupe où il était, il avait dit un mot contre la popularité.  M. Mauguin, qui était présent, lui dit de cet air riant: "Mais vous-même, monsieur Royer-Collard, vous avez eu votre moment de popularité." – De la popularité, réplique le terrible rabroueur, j'espère que non, Monsieur, mais peut-être un peu de considération." Et chaque syllabe du mot était accentuée avec lenteur. On ferait un recueil de ces sortes de répliques où il excellait, ce serait le plus majestueux et non pas le moins amusant des Anas [un "ana" est un recueil de bons mots, de petites phrases involontairement humoristiques et d'anecdotes] . Il n'avait pas du tout la gravité triste.

A.C. rappelle, après Proust, que Royer-Collard est bien l'auteur de la formule "A mon âge, etc." et affiche quelques lignes de Sainte-Beuve dans les Nouveaux Lundis : C'est lui [Royer-Collard] qui, à un célèbre candidat pour l'Académie [Vigny] qui s'étonnait d'apprendre de sa bouche qu'il n'eût pas lu ses ouvrages, fit cette réponse qui a couru et qui court encore : "Je ne lis pas, Monsieur, je relis".

Sainte-Beuve revient souvent à cet épisode, qui est célèbre et il le raconte longuement dans ses "Notes et Pensées" de la fin du tome XI des Lundis [10]: A propos de la candidature académique de M. de Vigny, on a beaucoup parlé aussi de la réception que lui fit M. Royer-Collard. Je suis à même de dire ce qui en est, M. Royer-Collard m'en ayant parlé un jour et m'ayant raconté comment les choses s'étaient passées.

M. de Vigny avait prié le très aimable et spirituel Hippolyte Royer-Collard de parler de lui à son oncle; mais dans son impatience, il n'attendit pas la réponse à cette première ouverture. Il se présenta un matin chez M. Royer-Collard qui se trouvait en ce moment dans son cabinet en conversation ou conférence avec M. Decazes et M. Molé. Je crois qu'Anral, le docteur, son gendre, y était aussi. M. de Vigny, à qui on le dit, n'insista pas moins pour qu'on fit passer sa carte, assurant que, sur le simple vu de son nom, il serait reçu. M. Royer-Collard, à qui son neveu n'avait rien dit encore, sortit de son cabinet un peu contrarié et vint trouver M. de Vigny dans l'antichambre ou la salle à manger, pour s'excuser de ne pouvoir le recevoir en ce moment. Le colloque suivant s'engagea à peu près dans ces termes : - "Mais je suis M. de Vigny, monsieur." - "Je n'ai pas l'honneur de vous connaître." - "M. votre neveu a dû vous parler de moi." - "Il ne m'a rien dit." - "Je me présente pour l'Académie; je suis l'auteur de plusieurs ouvrages dramatiques représentés ..." - "Monsieur, je ne vais jamais au théâtre." - "Mais j'ai fait plusieurs ouvrages qui ont eu quelque succès et que vous avez pu lire." - " Je ne lis plus, monsieur, je relis." - On était en, hiver, la pièce n'était pas chauffée. "Je sentais que je m'enrhumais," me disait M. Royer-Collard, qui, la porte entr'ouverte, avait un pied dans une chambre et l'autre pied dans l'autre; il abrégeait donc et brusquait la conversation, que M. de Vigny, au contraire, maintenait toujours. En me racontant la chose à peu près dans ces termes, M. Royer-Collard m'exprimait, je dois le dire, son regret d'avoir été si rude  avec un homme de talent; mais il s'excusait sur l'intempestif de la démarche et sur l'insistance. Il ne fut, d'ailleurs, nullement contraire à l'entrée de M. de Vigny à l'Académie, et, s'il assista à la séance d'élection, je suis persuadé qu'il vota pour lui, ainsi que MM. Molé, de Barante, Cousin et ses autres amis.

De Vigny a raconté cette conversation à sa manière; on la trouve dans les notes publiées par M. Ratisbonne. En acceptant même sa version, on s'étonne de cette confiance en soi-même et de cette naïveté à se louer. Il y a des habitudes et des formes que M. de Vigny était plus à même que personne de connaître. On n'est pas impoli parce qu'on ferme sa porte le matin et que l'on ne peut recevoir une personne qui se présente à l'improviste: l'indiscrétion est de vouloir forcer la porte et de dire au domestique : "Sachez que, quand on verra que c'est moi, j'entrerai." Je n'ai jamais conçu la nécessité que l'esprit, le talent, même le génie, fussent revêtus et comme enduits d'une légère couche luisante de sottise.

Horace Walpole a dit : "La sottise est comme la petite vérole; il faut que chacun l'ait une fois dans sa vie." Bien, une fois; mais qu'on ne l'ait pas toujours et à l'état fixe.

- Voici le pendant de la conversation de de Vigny et de Royer-Collard; car M. de Vigny était coutumier du fait. La scène se passe à la Bibliothèque impériale, au bureau des prêts, un mardi ou vendredi, c'est-à-dire l'un des jours où, par exception, en vertu d'un article du réglement, les livres ne sortent pas. K.... le préposé à ce bureau est brusque, excellent homme d'ailleurs, obligeant: les jours réservés, il est très occupé à mettre ses registres au courant, et nullement oisif.

M. de Vigny arrive et demande à faire inscrire quelques ouvrages pour les emporter. K.... répond : "C'est aujourd'hui vendredi, on ne prête pas de livres." De Vigny : "Savez-vous qui je suis?" (Mais il faut le voir disant cela, et de quel ton, de quelle lèvre!) - "Non", dit K.... - "Je suis le comte Alfred de Vigny." - "Qu'est-ce que ça me fait?" dit K.... - Et M. de Vigny part. Ce ne fut pas plus long que cela. - Notez qu'ayant affaire à tout homme de mérite et qui se serait présenté autrement, K.... après l'observation faite, aurait tâché de le contenter. Notez encore qu'à la manière dont M. de Vigny se nommait, le titre de comte se cumulait certainement sur sa lèvre avec l'amour-propre du poète. [...] De Vigny a tous les genres de fatuité, et cela se marque de plus en plus chez lui en vieillissant.

A.C. souligne que d'autres que Royer-Collard ont mal reçu des candidats à l'Académie. Dans les cahiers "Sainte-Beuve", on trouve un mot de Thiers, disant : "Leurs ouvrages, je ne les lis pas, leurs personnes me sont indifférentes". On ne peut s'empêcher de penser qu'Antoine Compagnon a été candidat malheureux lors de l'élection qui a vu le succès de Xavier Darcos  en 2013 au fauteuil de Jean-Pierre Angremy, de son nom de plume Pierre-Jean Rémy, obtenant 10 voix au premier tour puis 7 au second. J'ignore s'il persistera dans cette ambition. D'autres, fameux, ont dû réitérer n-fois leur candidature avant d'être élus, Hugo à la quatrième tentative, Vigny à la huitième. Je considère personnellement que c'est une bien mauvaise idée que de se rêver académicien et qu'il y a là une ambition qui ne grandit pas son homme. Alain Finkielkraut par exemple y a perdu un peu de l'estime que je lui portais. Ce sont là, il me semble, des préoccupations de médiocres. On peut excuser ... en passant par le mot ci-dessus de Walpole. Médiocre comme sot, une fois ... et l'on retrouve Hugo : Il n'y a pas de montagne sans vallée ...

A.C. souligne que la reformulation de Proust, "On ne lit plus, on relit" en forme de sentence est plus intéressante que celle que rapporte Sainte-Beuve, "Je ne lis plus, je relis". La version de l'incident proposée par Vigny dans son Journal d'un poète ("Mes visites à l'Académie") peut être consultée ICI. Il y peint un Royer-Collard dépassé et sénile: ... un pauvre vieillard, rouge au nez et au menton, la tête chargée d'une vieille perruque noire, et enveloppé dans la robe de chambre de Géronte, avec la serviette au col du Légataire universel, qui lui affirme : Oui, monsieur; je ne lis rien de ce qui s'écrit depuis trente ans; je l'ai déjà dit à un autre . Et Vigny annote : Il voulait parler de Victor Hugo. Ce qui nous apprend qu'en fait, c'est à Victor Hugo que Royer-Collard a pour la première fois servi une formule qu'ici il ressert, et d'ailleurs, en témoigne Vigny, sous un énoncé  général : ... je suis dans un âge où l'on ne lit plus, mais où l'on relit les anciens ouvrages. Et comme Vigny s'étonne alors des conditions dans lesquelles il peut donner sa voix : R-C, interdit et s'enveloppant dans sa robe de malade imaginaire  - Je la donne, je la donne ... Je vais aux élections; je ne peux pas vous dire comment je la donne, mais je la donne enfin

Dernière référence, et qui va servir de transition, pour cette formule qui retient tant A.C., dans un ouvrage consacré à Victor Hugo du début du XX° siècle dont il ne donne pas l'auteur, ces lignes [11]: Royer-Collard avait voté pour Victor Hugo. C'était au moins la deuxième fois . Aussi s'étonne-t-on de lire dans une lettre datée du 1er Avril 1840 et adressée par M. Xavier Doudan, hugophobe et potinier, à Mme la baronne de Staël: "… on a causé de l'Institut; de M. Royer-Collard qui disait à M. Victor Hugo venant lui demander sa voix : " Monsieur, on ne lit plus à mon âge, on relit." [Xavier Doudan , Mélanges et lettres]

J'ai parlé de transition car A.C. annonce alors qu'il va s'intéresser à ce Xavier Doudan qu'il soupçonne d'être un peu le prototype de ce "célibataire de l'art" auquel Proust prête tant attention et qu'il craint par-dessus tout d'être ou de paraître. Un Doudan d'ailleurs - au motif qu'il a signé X. Doudan - improprement Xavier, car son prénom était en fait Ximénès. Et il fait voir la lettre de Doudan, publiée parmi d'autres après sa mort par son meilleur ami, qui n'était autre que Cuvillier-Fleury, la lettre même, adressée à la baronne de Staël, dont on vient de voir un extrait et dans laquelle on trouve la liste des noms propres que Mme de Villeparisis cite constamment [12]: Nous avons dîné chez Mme du Parquet avec M. Lebrun. De quoi avons-nous parlé? mais en vérité, pas beaucoup de politique. La vivacité des derniers jours a laissé une grande fatigue. On a causé de l'Institut; de M. Royer-Collard qui disait à M. Victor Hugo venant lui demander sa voix: "Monsieur, on ne lit plus à mon âge, on relit", du mérite de M. Cousin comme écrivain, M. de Broglie et Albert le tenant pour un peu parent des grands prosateurs du dix-septième siècle; vous pensez bien que M. Villemain n'a pu être oublié après ce nom de Cousin; ce sont comme les siamois de la gloire; puis est venu le nom de M. Pasquier comme homme littéraire et instruit. J'ai demandé pour lui une place à l'Académie française; alors vint un éloge de M. Molé par M. Lebrun. Vous savez toutes mes nouvelles littéraires.

Dans les Jeunes filles en fleursMme de Villeparisis cite Doudan pour l'opposer aux écrivains mal élevés, malotrus qui ne savent pas se tenir en société, évoquant une société pareille à celle où l'on vit fleurir l'esprit d'un Doudan, d'un M. de Rémusat, pour ne pas dire d'une Beausergent, d'un Joubert, d'une Sévigné. Dans le Côté de Guermantes, la même Mme de Villeparisis, introduit Auguste Schlegel [1767-1845 -  écrivain allemand, poète, critique, philosophe, orientaliste et l'un des grands théoriciens du mouvement romantique. Il a été une douzaine d'années l'amant, le compagnon de Mme de Staël]: Je l'ai rencontré [Schlegel] à Broglie où ma tante Cordélia [Cordélia de Castellane, maîtresse successive de Molé, puis Chateaubriand, et cause de leur brouille ...] m'avait amenée; je me rappelle très bien que M. Lebrun, M. de Salvandy [Narcisse-Achille de Salvandy, homme politique, écrivain, articles dans le Journal des Débats, Académie française ...], M. Doudan, le faisaient parler des fleurs

Fleurs? A.C. amorce quelque chose sur quoi il reviendra : tous ces hommes d'esprit, tous ces célibataires de l'art, car ces hommes, charmants pour Mme de Villeparisis en sont à leur façon, sont botanistes, herborisent. Il y a, dit-il, dans la Recherche, un fil qui va de la botanique  au célibataire de l'art. Et Ximénès Doudan (1800-1872) pourrait en être le type. Il était un intime de Mme de Staël, le précepteur de son dernier fils, Louis Alphonse Rocca, qu'elle avait eu de son remariage en 1811 avec Albert de Rocca, de 22 ans son cadet. Il avait ensuite été le précepteur des enfants du duc de Broglie  avant de devenir son chef de cabinet quand le duc était devenu ministre. Sainte-Beuve évoque souvent Douydan, avec toujours la même épithète, le "spirituel" Doudan, le "spirituel et malin" Doudan. 

A.C. met à l'écran trois paragraphes. Il s'y intéresse, sur ce créneau des célibataires de l'art (tout cela est un peu brouillon, il papillonne d'une idée à l'autre), à Doudan et à une formule de Joubert (esprits délicats nés sublimes), troisième paragraphe à l'écran, qui les caractérise.  On a beaucoup de mal à comprendre d'où est extrait le premier paragraphe, apparemment de Sainte-Beuve. Petit cafouillage dans les explications. Le second paragraphe est le commentaire, par Sainte-Beuve, du premier et là, avec certitude.  Sainte-Beuve déclasse Chapelle, mais parle au fond des célibataires de l'art, via Tréville, Joubert, Doudan [13]: (§1) Un critique spirituel du Journal des débats, M. H. Rigault, dans un article sur Chapelle (18 mai 1855) me semble lui avoir beaucoup prêté quand il a dit : "Partout, dans le monde et dans l'intimité, parmi les grands seigneurs et les grands esprits, à Chantilly avec M. le Prince, à Auteuil avec Boileau, Racine et Molière, Chapelle plaît à tout le monde par l'enjouement de son caractère, par l'agrément de son esprit naturel et cultivé, et pour cette finesse de goût qui est peut-être la première de ses qualités, et le trait caractéristique de son mérite." 

(§2) Le spirituel critique parle là de Chapelle [Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, homme de lettresdu XVII° siècle, ami intime de Cyrano de Bergerac, de Molière,...] comme il ferait d'un M. de Tréville, d'un M. Joubert ou d'un Doudan, d'un de ces "esprits délicats nés sublimes" nés du moins pour tout concevoir, et à qui la force seule et la patience d'exécution ont manqué, tandis que Chapelle n'est qu'un paresseux trop souvent ivre, un homme de beaucoup d'esprit naturel, mais sans élévation et sans idéal; et c'est précisément cet idéal trop haut placé qui décourage les autres, les suprêmes délicats. En un mot, dans une classification (si elle est possible) des esprits, Chapelle me paraît appartenir à une tout autre famille, et à une famille moins noble.

(§3) Les esprits délicats sont tous des esprits nés sublimes, mais qui n'ont pas pu prendre l'essor, parce que ou des organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles habitudes ont retenu leurs élans.

A.C. fait remarquer que ces esprits supérieurs qui n'ont rien publié de leur vivant  l'ont été à titre posthume par des amis; Chateaubriand a publié Joubert, Cuvillier-Fleury a publié Doudan. Leur célébrité, réelle, n'a pas duré, sans doute faute d'oeuvre construite. Mais ils ont brillé un moment, appréciés des femmes et des petits salons. Ainsi ce jugement de Jules Lemaitre [critique littéraire et dramatique qui fit autorité (1853-1914)], dans son ouvrage "Les contemporains: études et portraits littéraires" [14]: Joubert fut grand frôleur d'âmes féminines. Il lia avec Mmes de Beaumont, de Guitaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille, de ces commerces tendres et purs, plus caressants que l'amitié, plus calmes que l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons aristocratiques qui se formèrent à Paris au commencement de l'empire et où regnèrent avec l'ancienne politesse, la religiosité  la plus élégante. On y aimait, avec mille grâces, Dieu et Chateaubriand. 

Pendant quelques décennies, dit A.C. , qui sont celles justement de Proust, la comparaison entre Doudan et Joubert est permanente, un Doudan dont Gustave Lanson [1857-1934) - grand historien de la littérature et critique], dit dans son "Histoire de la littérature française": Doudan est l'auteur des plus belles lettres de société du XIX° siècle et c'est un des meilleurs moralistes que nous y ayons eu. Et puis, exit Doudan. Soudain, on n'en entend plus parler. Il fut, dit A.C., une comète dans le ciel littéraire de la période 1870 - 1900/1910. Puis il retourne en arrière, à la lettre de la citation [12] où se lit le nom de Lebrun, Lebrun [Pierre-Antoine; 1785-1873] dont il déploie les réussites (poète, pair sous la restauration, sénateur sous le Second Empire ... sa notice complète, pour les curieux, est ICI) et lui attribue parmi d'autres la responsabilité de la publicité faite au mot de Royer-Collard ("A mon âge, etc."), prolongeant son affirmation du succès de la formule par une citation de la Revue de Paris de février 1840 dans le courrier d'un correspondant [15]: - Mon ami, me dit-il, je vous répondrais volontiers comme l'honorable M. R… C… à un jeune poète qui lui demandait sa voix pour entrer à l'Académie, et qui s'informait de lui s'il avait été content de certaines poésies . " A mon âge, répondit M. R…C…, on ne lit plus, on ne fait que relire" . Ce mot, un temps véridiquement attaché à Victor Hugo sera définitivement affecté à Vigny qui n'en fut que le second destinataire, et A.C. fournit encore (!) une citation, cette fois de Jules Claretie [1840-1913; critique dramatique, historien de la vie parisienne] écrivant en 1865 [16]: Au moment où il faisait ses stations académiques, il [Vigny] se présente chez Royer-Collard qui le reçoit du haut de sa cravate autoritaire. – Vous voulez être académicien, Monsieur? – Je suis l'auteur de Cinq-mars, de Stello, de Chatterton, dit Alfred de Vigny et si vous avez jeté les yeux … - Monsieur, interrompit Royer-Collard, à mon âge on ne lit plus, on relit. Et il se lève. C'était conclure la visite d'une brusque façon. Le lendemain, Royer-Collard recevait richement reliées et armoriées les œuvres d'Alfred de Vigny et, avec les volumes, le billet suivant : Permettez-moi de vous offrir mes modestes ouvrages. Le texte est imprimé en français. Par malheur, je n'ai pu rencontrer ici certaine traduction russe que je vous destinais.

A.C. ne dit rien de cette histoire de "traduction russe" que je ne sais pas interpréter (ironie? fonctionnant sur quel ressort?) mais par contre, il pense trouver là une piste pour expliquer une énigme rencontrée dans le Cahier 1 de Proust où celui-ci avait noté <désir de paraître supérieur à ce qui nous plaît / Epingles de cravate>, notation évoquée, entourée de son mystère, dans une leçon antérieure. Sur la base de l'expression de Claretie, du haut de sa cravate autoritaire, interprétable par  son contexte, A.C. pense pouvoir avancer que les épingles de cravate de Proust désigneraient  l'espèce de superbe, d'insolence, de quant à soi des doctrinaires.  

Là-dessus, et prenant acte de ce qu'il en a terminé avec ce qu'il avait prévu comme leçon n° 11 sous le titre "A mon âge, on relit", A.C. va s'embarquer sans autre transition qu'un petit flottement de manipulation de son ordinateur dans le second volet du jour, valant leçon n° 12 et qu'il avait annoncé comme titré : "Tu Ximénès eris", parodiant le "Tu Marcellus eris" de Virgile [abordé lors de la leçon n°4 du 29 janvier 2019. Pour rappel de l'expression mère, on peut aussi se reporter ICI]. Il la sous-titre immédiatement : ... ou "Les célibataires de l'art", au premier rang desquels, Ximénès Doudan. Il repart d'une note énigmatique du carnet 1 de Proust, folio 27, recto [17]: Salons Baignères à propos de Sainte Beuve. "M. de Broglie qui a de l'esprit sous son mérite" / Je dirai "Si vous vous plaisez à retrouver une vieille édition, etc."

Dans les salons Baignères, comme chez Sainte-Beuve, on souligne les ridicules. Pourquoi l'expression dont est affecté le duc de Broglie intéresse-t-elle A.C.? Il se pose à lui-même la question et produit immédiatement une note des "Notes et pensées" de Sainte-Beuve, numérotée XCVII : M. de Broglie, qui a de l'esprit sous son mérite , disait en parlant des chansons de Béranger: "C'est bien, dommage que ce soit obscur." – Ou encore: " Il a su porter l'obscurité jusque dans la chanson". Et il ajoute que dans le cahier vert de Sainte-Beuve dont ensuite ce dernier a fait ses "Notes et pensées", il était écrit plus rudement : M. de Broglie, qui a plus d'esprit qu'il n'en a l'air.

A partir de là, A.C. se lance dans une présentation qui part du duc de Broglie et s'auto-alimente sans que j'y trouve la structure d'un raisonnement valant esquisse de réponse à sa question liminaire. Non, il circule, simplement, d'une indication biographique à l'autre, en rebonds: ... le duc de Broglie, grand libéral, pair de France, grande figure de la monarchie de juillet, défenseur de la liberté de la presse, lié aux doctrinaires, à Royer-Collard, à Guizot, à Barante, qui a épousé Albertine de Staël, la fille de Mme de Staël ... familier aussi de Béranger (avec couplet retour sur son cours d'il y a deux ans et les locataires provisoires et mélangés de Sainte-Pélagie), familier de Béranger donc ... et en même temps rapporteur à la Chambre de la loi votée en 1819, loi de répression des crimes et délits commis par voie de presse, qui a introduit la notion de diffamation, quand auparavant on ne parlait que d'insultes, loi peu appliquée (on a continué à préférer le duel pour régler les différends), mais loi qui a malgré tout eu pour premiers condamnés Courier et ... Béranger. 

Hum ... Ça part un peu dans tous les sens ... A.C. met à l'écran une lettre de la duchesse de Broglie à son fils Albert, futur représentant, précise-t-il, de l'ordre moral, président du Conseil du 16 mai [il s'agit de la crise politique du 16 mai 1877, sous la présidence de Mac-Mahon. Voir ICI] qui sera donc moins libéral que son père, une lettre du 3 août 1838 qui précède de peu la mort de la duchesse (le 22 septembre)  [18] : Ce pauvre M. Raulin avec sa grosse figure est parti ce matin. Il est vraiment très bon enfant et très aimable à la campagne. Hier soir, il y a eu une discussion presque trop vive entre lui et M. Lebrun, sur les chansons de Béranger. M. Raulin et ton père les attaquaient beaucoup. M. Lebrun nous avait lu deux jours avant l'Œdipe roi (pas en grec); cela nous a tous ravis.

En note, en quelque sorte, A.C. a rajouté les quelques lignes suivantes destinées à situer, via un faire-part de 1850 du Journal des débats, "ce pauvre M. Raulin" qui lui a demandé quelques recherches (on voit comme il fonctionne, en boule de billard rencontrant une bande): M. Raulin, maître des requêtes au Conseil d'Etat, chevalier de l'ordre de la Légion d'Honneur est mort le 10 de ce mois au château de Colombiers (Seile et Oise). Ceux de ses nombreux amis qui n'auraient pas reçu de lettre de faire-part sont priés de regarder le présent avis comme une invitation à ses obsèques, qui auront lieu demain, jeudi 12, en l'église Saint-Thomas d'Aquin, sa paroisse, à 10 heures très précises.

Vicomtesse d'Haussonville- Ingres

Rapidement, il montre trois tableaux, de la duchesse de Broglie, de Lebrun  et de la fille de la duchesse, Louise, devenue par mariage vicomtesse d'Haussonville, famille dont Proust sera ... un familier; Louise peinte par Ingres dans le tableau célèbre dont il nous montre l'image [ci-contre]. 

Il insiste de nouveau un peu sur Lebrun, pour préciser que dans la Recherche, le narrateur se compare à lui, disant qu'il était reçu chez les Guermantes comme M. Lebrun chez les de Broglie. Le passage [19]: Si le nom d'Haussonville s'éteint avec le représentant actuel de cette maison, il tirera peut-être son illustration de descendre de Mme de Staël, alors qu'avant la Révolution, M. d'Haussonville, un des premiers seigneurs du royaume, tirait vanité auprès de M. de Broglie de ne pas connaître le père de Mme de Staël et de ne pas pouvoir plus le présenter que M. de Broglie ne pouvait le présenter lui-même, ne se doutant guère que leurs fils épouseraient un jour l'un la fille, l'autre la petite-fille de l'auteur de Corinne. Je me rendais compte, d'après ce que me disait la duchesse de Guermantes, que j'aurais pu faire dans le monde la figure d'homme élégant non titré, mais qu'on croit volontiers affilié de tout temps à l'aristocratie, que Swann y avait faite autrefois, et avant lui M. Lebrun, M. Ampère, tous ces amis de la duchesse de Broglie, qui elle-même était au début fort peu du grand monde. 

Son attention se ramène à Raulin, qui se révèle alors l'ami intime de Ximénès Doudan, sans qu'A.C. (langue de vipère?) soit capable, il insiste, de mesurer à quel niveau se situait cette intimité, disant malgré tout que le degré d'affection exprimé dans les lettres échangées, tout en l'étonnant un peu, était sans doute "permis à l'époque" dans les rapports d'amitié. Raulin, quoi qu'il en soit, est estampillé "célibataire de l'art". Milieu, dit Compagnon, de jeunes hommes dilettantes. Doudan lui aussi maître des requêtes au Conseil d'Etat. Doudan et Raulin protégés de Talleyrand. C'est Raulin qui en 1838 s'est chargé d'aller déclarer à l'état-civil le décès de ce dernier. 

Et le propos de Compagnon continue à partir dans tous les sens ... il donne l'impression d'un érudit qui ne maîtrise plus son érudition  dont le courant l'entraîne dans des voies sans grand rapport avec l'épine dorsale de ce qu'il s'était proposé de traiter, où l'on retrouve Raulin herborisateur, botaniste émérite et célibataire, mentionné dans les souvenirs d'Othenin d'Haussonville, ami de Mme Straus que Proust fréquenta. Or les d'Haussonville avaient une propriété à Gurcy-le-Châtel. Mais si, voyez, Gurcy est le nom antérieurement porté par Charlus dans les cahiers "Sainte-Beuve" de Proust, etc. Cet Othenin, familier donc de Proust, nous narre dans ses souvenirs une anecdote amusante à propos de Raulin. Pourquoi s'en priver ? Voici [20]:

De la Révolution de 48 elle-même [Othenin est né en 1843], je n'ai retenu que ceci : c'est que le 23 ou le 24 février, je ne sais pas exactement, comme, dans le trouble du jour, on ne s'occupait guère de me faire travailler et comme je regardais par la fenêtre d'un hôtel que mes parents possédaient rue Saint-Dominique, en face du ministère de la Guerre, je vis passer dans la rue une bande d'émeutiers qui chantaient en tête de laquelle marchait un conducteur d'omnibus, le chef couvert de la grande calotte retombante qu'ils portaient alors. – Je vis également entrer au ministère un M. Raulin qui avait été autrefois, de loin, un modeste soupirant de la belle duchesse de Dino et qui était devenu un ami intime de ma famille. Raulin, que je voyais souvent, Ledru-Rollin, dont j'entendais souvent parler, ces deux noms s'embrouillaient dans ma cervelle enfantine et je vins annoncer au salon que Ledru-Rollin venait d'entrer au ministère de la Guerre. Grand émoi. On commençait à raisonner sur l'envahissement du ministère de la Guerre par Ledru-Rollin, lorsque quelqu'un me demanda: "Comment connais-tu donc Ledru-Rollin?" – "Mais, je le vois souvent ici", répondis-je naïvement. On se moqua de la confusion que je faisais entre notre paisible ami et le célèbre agitateur. Je fus très humilié.

Proust, complète A.C., a beaucoup fréquenté les d'Haussonville à partir de 1893 et il a largement utilisé les anecdotes glanées dans ce milieu quand il a rédigé la Recherche, allant aussi puiser dans les mémoires du comte Joseph, père d'Othenin.

Raulin, Doudan, jeunes gens distingués qui ont peu publié. A.C. nous montre, dans la Revue des deux Mondes, l'indication d'un article anonyme: – Histoire de Louis XIII de M. Bazin; Compte-rendu avec mention au crayon dans la marge : Raulin. Confirmation qu'il en est bien l'auteur dans une lettre de Doudan, qui y fait allusion [21]: Venez, Paris ne vaut pas la peine qu'on y reste. Sachez, monsieur, que cet article de la Revue sur l'histoire de Louis XIII que vous pensiez si mauvais est trouvé excellent par des gens qui s'y connaissent assurément. M. Guizot m'en a parlé dans des termes qui vous auraient donné quelque vanité, quoique vous ne soyez point sujet à la vanité. Quant à moi, je continue à ne pas avoir lu ledit article, attendu que, si je néglige la Revue, la Revue paraît me mépriser fort et ne m'envoie point ses cahiers. Vous êtes, me dit-on, dans le même numéro que l'article de M. Duvergier de Hauranne. Il me paraît d'une société un peu compromettante. M. le garde des sceaux pourrait bien être tenté de vous destituer pour écrire dans le même journal que ce député félon. Ces messieurs prennent goût aux lois de septembre. Ces lois de septembres, ces fières déesses, n'étaient pourtant pas faites pour être les servantes de ces messieurs. Elles étaient nées pour garder la monarchie au milieu du tumulte révolutionnaire, et point pour défendre comme des caniches, le portefeuille des ministres.  

Les lois de septembre auxquelles il est fait référence, lois contre la liberté de la presse, ont été votées en 1835, du temps que M. de Broglie était premier ministre et que Doudan, qui en plaisante, était son chef de cabinet. Sur les relations de Doudan et Raulin, la remarque liminaire d'A.C. n'éveille ici aucun écho. On en trouve une esquisse chez Cuvillier-Fleury, mais quoi qu'il en soit bien à l'écart des insinuations [22]: Il n'y a guère d'écrivains qui aient mieux que lui [Doudan] fait sortir de l'ironie, disons de la moquerie, quand il s'en mêle, l'idée d'une certaine douceur. Tel de ses correspondants, celui dont j'ai déjà cité plusieurs fois le nom, je dirais presque celui qui lui a été le plus cher, Raulin, le maître des requêtes, semble jouer tout le long de ces pages, dont beaucoup lui sont adressées, le rôle d'une sorte de martyr dans l'ironie persistante d'un ami. Si l'on y regardait de plus près, la bonté, l'estime, la confiance, la tendresse sont le vrai fond de ces relations, et quand cet ami vient à mourir, une lettre touchante, comparable aux plus belles de Pline le Jeune, en ce genre, complète l'édification du lecteur. C'est que Doudan, avec ce qu'il appelle sa "manie de plaisanterie", était au fond le meilleur des hommes, moral avec conviction, et persuadé, plus que de raison, hélas! que l'intégrité du cœur est une des conditions de l'esprit.

Je ne suis pas parvenu à trouver le prénom de Raulin, toujours désigné par son patronyme. Doudan semble-t-il lui-même ne le désigne pas autrement. Suit, à l'écran d'A.C., une autre lettre de Doudan à Raulin, une des dernières, car Raulin meurt prématurément, en 1850. Dans l'ouvrage de Claire Witmeur, "Ximénès Doudan, Sa vie et Son Oeuvre", j'ai trouvé sur cette mort un témoignage qui souligne en tout cas la force du lien d'amitié entre Doudan et Raulin : En septembre 1850, Raulin qu'il [Doudan] attendait à Broglie tomba malade à la campagne. Albert de Broglie et Doudan, partis en hâte, purent assister à ses derniers moments. La perte de son ami laissa Doudan cruellement désorienté. C'était le plus grand malheur de sa vie, après la mort de la duchesse [de Broglie, en 1838]; aucune amitié ne pouvait combler ce vide. En proie à d'insupportables "angoisses de nerfs", il était plus triste, plus découragé que jamais

La lettre de Doudan à Raulin mise à l'écran par A.C. [23]: Voilà qui est bel et bon, mon cher ami, mais quand venez-vous ici, où tout le monde vous désire avec passion, passion honnête j'imagine, mais passion véritable? Laissez donc là les marais du batave; vous n'y trouverez que des rhumatismes, demandez au premier médecin venu. (…) Voilà les premiers jours de septembre qui viennent, je vous ai annoncé pour ce moment-là. C'est un engagement que je vous ai fait prendre, peut-être sans votre autorisation, mais enfin, vous ne voudrez pas manquer à ma parole. Les fleurs qui couvrent les collines, et les plaines et les ravins, et les bords des mares et celles qui bordent le lit des ruisseaux s'entretiennent de votre prochaine arrivée. C'est à qui d'entre elles figurera dans votre herbier. On les entend, quand le vent passe, se dire: "Sais-tu que le fameux botaniste Raulin va venir ici? ". Et toutes les ellébores se pavanent en murmurant : "C'est nous qu'il cherche". Adieu mon cher ami. Vous me dites je pars le 15 ou le 16. Donc ma lettre sera obligée de courir après vous. Elle n'en vaut pas la peine.

Lettre au style intéressant, dit A.C., outre cette métaphore de l'attente des fleurs, retissant au bénéfice de Raulin le lien botaniste-célibataire de l'art. Et on enchaîne sur un passage "fleuri" de la Recherche [déjà partiellement cité; cf. plus haut] via Mme de Villeparisis [24]:— Je n’ai aucun mérite à connaître les fleurs, j’ai toujours vécu aux champs, répondit modestement Mme de Villeparisis. Mais, ajouta-t-elle gracieusement en s’adressant au prince [il s'agit du prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen, désigné aussi comme prince Von …], si j’en ai eu toute jeune des notions un peu plus sérieuses que les autres enfants de la campagne, je le dois à un homme bien distingué de votre nation, M. de Schlegel. Je l’ai rencontré à Broglie où ma tante Cordelia [la maréchale de Castellane] m’avait amenée. Je me rappelle très bien que M. Lebrun, M. de Salvandy, M. Doudan, le faisaient parler sur les fleurs. J’étais une toute petite fille, je ne pouvais pas bien comprendre ce qu’il disait. Mais il s’amusait à me faire jouer et, revenu dans votre pays, il m’envoya un bel herbier en souvenir d’une promenade que nous avions été faire en phaéton au Val Richer et où je m’étais endormie sur ses genoux. J’ai toujours conservé cet herbier et il m’a appris à remarquer bien des particularités des fleurs qui ne m’auraient pas frappée sans cela. Quand Mme de Barante a publié quelques lettres de Mme de Broglie, belles et affectées comme elle était elle-même, j’avais espéré y trouver quelques-unes de ces conversations de M. de Schlegel. Mais c’était une femme qui ne cherchait dans la nature que des arguments pour la religion.

A.C. procède à quelques mises au point sur le mélange réalité-fiction pratiqué ici par Proust. Schlegel existe [cf. plus haut], et Barante, mais ce n'est pas Mme de Barante qui a publié les lettres de Mme de Broglie, mais le fils, Albert, de cette dernière, après que certaines avaient été insérées dans les Souvenirs du baron de Barante. Puis A.C. revient sur une remarque de Mme de Villeparisis à propos de Balzac, déjà mise en avant dans une leçon précédente [25]: Je vous dirai ajouta-t-elle qu'on parle beaucoup de lui aujourd'hui mais que chez les gens d'esprit d'alors il était loin d'être apprécié. On lui préférait mille fois des hommes comme M. Doudan ou M. Bersot qui lui étaient infiniment supérieurs. A.C. s'était demandé à ce moment-là ce que venait faire Ernest Bersot aux côtés de Doudan, Bersot, professeur de philosophie opposé au Second Empire, directeur de l'Ecole Normale Supérieure après sa chute, collaborateur du Journal des Débats ... Pourquoi lui? Pourquoi ici? La réponse finalement, il la trouve dans une notice nécrologique qui est consacrée à l'homme,  où il relève ceci : Bersot compte parmi les plus rares esprits de notre temps à un double titre, écrivain, moraliste, il a sa place à lui entre Vauvenargues et Doudan, aussi fin lettré que l'un, aussi haut de coeur que l'autre. 

Et puis A.C. cite Paul Janet, haute figure de la philosopie morale de la seconde moitié du XIX° siècle, qui marque bien la reconnaissance dont Bersot bénéficiait dans les années 1880-1910  [26]: Comme philosophe, M. E. Bersot appartient à la grande école de ceux qui n'ont pas d'école : comme les Montaigne, les Vauvenargues, les Joubert, les Sainte-Beuve, M. Bersot a des opinions, il n'a pas de système. Il a des goûts et des préférences, mais il repousse la formule ; il en a horreur. Pour lui, philosopher, c'est penser et penser librement. C'est jeter en courant une vue personnelle et perçante sur la vie, les hommes et les choses humaines. Il est à la fois moraliste et psychologue : son livre sur Mesmer [Franz Anton Mesmer (1734-1815), médecin autrichien, fondateur de la théorie du magnétisme animal, connue sous le nom de mesmérisme - Selon wikipédia :  capacité de tout homme à guérir son prochain grâce à un "fluide naturel" dont le magnétiseur serait la source, et qu'il diffuserait grâce à des "passes" sur tout le corps.] est un chapitre achevé sur la psychologie du merveilleux, qui est elle-même une partie d'une autre psychologie nouvelle, très à la mode depuis quelque temps, la psychologie de l'inconscient. 

A.C. revient à Doudan, au destin de ces précepteurs comme lui qui se font un tremplin de la fonction, Doudan qui trônera de 1836 à 1872 au salon de Broglie où font merveille son tact, sa discrétion, en conseiller de l'ombre. En tout et pour tout, il n'aura écrit dans sa vie qu'une douzaine d'articles, cinq dans le Journal des Débats, quelques-uns ensuite dans la Revue Française (la revue de Guizot), et puis, après 1838, plus rien, et ce n'est qu'en 1876 que ses amis publient ce qu'ils ont rassemblé de lui, et qui sera d'ailleurs bien reçu. A.C. cite à ce propos Barbey d'Aurevilly [27]: Ce Doudan, qui s'appelait Ximénès et qui n'était pas cardinal – l'aurait-il été que ce n'eût pas été comme Ximénès, mais comme Bembo – ce Ximénès Doudan sortait de terre, comme une taupe, ou de Douai, cette taupinière, et serait resté un petit professeur perdu quelque part sans les de Broglie, qui le prirent chez eux comme précepteur, et qui tombèrent bientôt sous le charme de cet esprit à qui les bégueules de la politique ne résistaient pas et qui, plus fort que Don Juan qui ne séduisait que les femmes, accomplissait ce tour de force et de souplesse de séduire des doctrinaires … Joubert avait été l'ami de Chateaubriand. La proportion est bien gardée. Ximénès Doudan est à Joubert ce que le prince de Broglie est à Chateaubriand.  A.C. ne revient pas sur les cardinaux...

Pour information: il y a là une référence au cardinal Pietro Bembo (1470-1547), figure éminente du développement du toscan comme langue littéraire et à qui la police de caractère Bembo a été dédiée, et au cardinal Francisco Ximénès de Cisnéros (1436-1517), réformateur religieux proche d'Isabelle la catholique.

Doudan a écrit sur Sainte-Beuve, sur Villemain, sur Ried, [Thomas Ried, philosophe, fondateur de l'école écossaise du sens commun] qui inspira Royer-Collard, Cousin, Rémusat. Quand furent après la mort de Doudan publiés ses "Mélanges et Lettres", ce fut avec introduction du baron d'Haussonville, l'époux de Louise de Broglie, et des notices de Cuvillier-Fleury et de Sacy (Ustazade Sylvestre de Sacy; Académie française, sénateur, rédacteur puis administrateur du Journal des Débats). Barbey d'Aurevilly d'ailleurs s'en moque un peu, tout en louant Doudan  [28]: Encore un livre posthume! […] Et on en est d'autant plus surpris que les noms qui pavoisent la porte de ce livre d'un mort inconnu ne sont pas faits pour donner l'envie d'y entrer. On y a entassé, comme Pélion sur Ossa, d'Haussonville sur Sacy et Sacy sur Cuvillier-Fleury, un amphithéâtre, en balcon, d'académiciens qui ne représentent pas précisément, en littérature, la vie, la grâce, la légèreté, l'ondoyance, la fantaisie aimable. […]

Pour information: le mont Ossa et le mont Pélion sont situés dans le Nord-Est de la Grèce, en bordure de la mer Egée, et la mythologie les désigne comme ayant fait l'objet de la part des Aloades, deux Géants jumeaux, du projet de les entasser l'un sur l'autre dans le but d'atteindre le ciel. Ces esprits distingués du XIX° siècle avaient une culture classique qui nous est devenue totalement étrangère et dont le déclin, certain après la seconde guerre mondiale, avait déjà commencé à l'issue de la première.

Cet X. Doudan, qui pouvait rester X, et qui a été X toute sa vie, car il avait le goût exquis de l'obscurité, est un esprit de la race de Joubert, de ce délicieux Joubert découvert après sa mort comme un diamant au fond d'un vieux bonheur du jour (c'en était un ce jour-là), et il le recommence […] Je crois bien qu'il se doutait un peu qu'il était le cadet, car dans toute cette correspondance, qui est l'histoire littéraire du temps de la découverte de Joubert, il n'est pas dit un mot de ce livre. [Quel livre? J'hésite à répondre... A.C. ne dit rien. Evidence?]

Mais Barbey d'Aurevilly dont l'admiration pour Doudan connaît des limites (il ne lui pardonne pas d'avoir méconnu ses contemporains, et en particulier Balzac) ne soulève que partiellement son chapeau [29]:  C'est une pitié que cet esprit-là! Balzac, dans ce temps, émergeait de l'horizon comme un astre. Il y rayonnait et il le remplissait tout entier de vingt volumes de chefs-d'œuvre, qui se succédaient comme les batailles de Napoléon. Il y a, dans ces lettres de Doudan, deux lignes dénigrantes et insolentes sur Balzac, et il passe … Il fait à Balzac cet honneur de passer, après avoir déjà passé devant Bonald et devant Maistre! Il n'a pas l'air de se douter de la supériorité de pareils hommes …

Et, plus loin [29'] : Qui oserait toucher irrespectueusement à cette arche de la Comédie humaine et à Balzac, ce Balzac presque insulté, il y a vingt ans, jusque par ce pauvre petit Doudan, qui n'était pas méchant, mais qui eut le tort, toute sa vie, de pondre les jolis œufs qu'on a dénichés depuis, dans un nid d'oies académiques qui les a gâtés!

De fait, reprend A.C. qui se réoriente, on sait mal ce que Proust connaît de Doudan, sinon qu'il le connaît, relié à la question des "célibataires de l'art", type que représente Swann. Et il renvoie, au début de Combray, à une tirade de la grand-tante [30]: "Je ne peux pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand'tante, il est d'un vieux!" Ma grand'tante avait tellement l'habitude de voir toujours en Swann un même adolescent, qu'elle s'étonnait de le trouver tout-à-coup moins jeune que l'âge qu'elle continuait à lui donner. Et mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous ceux pour qui il semble que le grand jour qui n'a pas de lendemain soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide, et que les moments s'y additionnent depuis le matin sans se diviser ensuite entre des enfants

A.C. souligne le caratère curieux de cette tirade contre un Swann célibataire quand, dans les passages tant amont qu'aval de cet extrait, il est question du mauvais mariage de Swann, et de sa fille Gilberte. Cela donc ne l'empêcherait pas de "rester" célibataire, sur le modèle du célibataire, de Joubert à Doudan, avec toujours un arrière-plan de mélancolie, de mauvaise santé, d'hypocondrie. Et il met à l'écran le célèbre passage du Temps retrouvé sur les "célibataires de l'art" [31]: Aussi, combien s'en tiennent là qui n'extraient rien de leur impression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des célibataires de l'art. Ils ont les chagrins qu'ont les vierges  et les paresseux, et que la fécondité dans le travail guérirait. Ils sont plus exaltés à propos des oeuvres d'art que les véritables artistes, car leur exaltation n'étant pas pour eux l'objet d'un dur labeur d'approfondissement, elle se répand au dehors, échauffe leurs conversations, empourpre leur visage; ils croient accomplir un acte en hurlant à se casser la voix : "Bravo, Bravo", après l'exécution d'une oeuvre qu'ils aiment. Mais ces manifestations ne les forcent pas à éclaircir la nature de leur amour, ils ne la connaissent pas. Cependant celui-ci, inutilisé, reflue même sur leurs conversations les plus calmes, leur fait faire de grands gestes, des grimaces, des hochements de tête, quand ils parlent d'art.

Proust, dans sa charge, les peint de façon grotesque, un peu comme des "vierges folles". Il est obsédé par ce type de destin, comme Sainte-Beuve chez qui ce topos revient à propos de Fontanes (écrivain qui a peu écrit, d'après Sainte-Beuve parce que trop "épicurien", académicien français, Grand Maître de l'Université sous Napoléon - il facilitera le retour d'exil de Chateaubriand - ministre de l'Instruction publique de Louis XVIII ...), de Fauriel (historien, linguiste, professeur à la Sorbonne, homme de lettres - à part des articles - peu productif), de Favre (1770 - 1851; article dans les Causeries du Lundi: "Guillaume Favre de Genève ou L'étude pour l'étude", consultable ICI). Des notes de Proust (sibyllines! et qui ne sont pas expliquées), dans le cahier 57 viennent à l'écran [32]: Capitalissime / A cet endroit où je parle des célibataires de l'art (Stany < et Saussine applaudissant / Applaudir? Même entendre toujours trop) je dis qu'il me disent : "J'ai entendu cela. C'est bougrement beau". [Pour information : Henri du Pont de Gault de Saussine (1859-1940). Mais qui est Stany? Stany, un diminutif? Je n'ai rien trouvé.] 

Les célibataires de l'art, dit A.C. ne produisent rien parce que l'oeuvre est trop réfléchie. Proust dit à propos du "Nez de Cléopâtre", l'oeuvre de Saussine : L'oeuvre trop réfléchie rarement est vivante et la couleur perd en intensité ce que l'analyse gagne en profondeur. C'est la vision de Proust: des oeuvres avortées par excés d'intelligence. Son procés contre l'intelligence est une volonté de libération face à la paralysie qu'elle induit. De Doudan, Victor Cousin disait : Voilà, s'il voulait seulement écrire quelque chose, celui qu'il faudrait nommer à l'Académie et personne depuis Voltaire n'a eu autant d'esprit

Puis A.C. bifurque et repasse à la botanique, occupation privilégiée du célibataire de l'art (... mais vantée aussi pour ses vertus - apaisantes pour l'âme - par Chateaubriand, voir plus bas) dont le statut l'intéresse, dans la culture contemporaine et dans la Recherche. C'est un divertissement des habitués de Coppet, chez Mme de Staël, des familiers des Broglie; Doudan a recours au langage des fleurs quand il s'adresse à son ami Raulin, et Swann est un herboriste compétent, il a initié la duchesse de Guermantes (qui y renonce pour ne pas avoir à fréquenter Odette). Dans Sodome et Gomorrhe I, le narrateur joue à "l'herborisateur humain", au "botaniste moral" ... Pour A.C., les rapports de la botanique et de l'amitié sont intéressants, de l'amitié et de la sociabilité, et aussi de l'essai, et dans ce cas, il remonte à Rousseau. Sainte-Beuve de son côté revient souvent sur le rôle de la botanique comme remède à la mélancolie. Or tous ces célibataires de l'art, hypocondriaques à souhait, sont des mélancoliques, qui se soignent "à la botanique et à la lecture". Parlant de Jean-Jacques Ampère - fils du grand savant -  qui est du lot, Sainte-Beuve écrit : Il était tombé dans une espèce d'idiotisme, passait sa journée à faire des petits tas de sable. Il ne sortait de son état morne que par la botanique, cette science innocente dont le charme le reprit.[...] Il n'était parvenu à sortir de la stupeur où il était tombé que par une étude toute fraîche, la botanique et la poésie latine dont le double attrait l'avait ranimé. Ou encore, revenant à Fauriel, grand philologue, figure de l'érudit qui ne parvient jamais à aller au-delà de l'érudition, à transformer son érudition en oeuvre parce qu'il y a toujours à chercher, le même Sainte-Beuve: Il aimait en tout à étudier, à saisir les origines, les fleuves à leur source, les civilisations à leur naissance, les poésies sous leur forme primitive, et de même en botanique, quand il herborisait, il cherchait de préférence les mousses.  On accusait d'ailleurs métaphoriquement - A.C. le rappelle - Sainte-Beuve lui-même de s'intéresser aux mousses, de cueillir d'imperceptibles mousses.  Toujours Sainte-Beuve sur Fauriel : Il faisait des excursions cryptogammiques, c'est-à-dire - souligne A.C. - qu'il s'intéressait aux plantes dont les organes sexuels sont cachés, contrairement au narrateur dans Sodome et Gomorrhe. Ce rôle de la botanique auquel revient si régulièrement Sainte-Beuve a au fond pour modèle Chateaubriand, lequel retourne à la botanique pour se guérir. Sainte Beuve en parle et le cite [33]:  Il [Chateaubriand] indique encore d'autres sources de plaisir qu'on peut tirer du malheur, et il recommande particulièrement l'étude de la botanique, qui, telle qu'il la dépeint et qu'il l'entend, n'est guère que le culte des harmonies de la nature. Son infortuné s'attachera surtout à ces "lis mélancoliques dont le front penché semble rêver sur le courant des eaux", à ce convolvulus "qui entoure de ses fleurs pâles quelque aulne décrépit …" Là encore, il cherche partout des correspondances mystérieuses avec les affections de son âme.

Après avoir conseillé surtout l'étude de la botanique comme propre à calmer l'âme et à lui ouvrir une source d'aimables et faciles jouissances, il montre le promeneur fatigué rentrant plus riche le soir dans sa pauvre chambre: "Oh! qu'avec délices, après cette course laborieuse, on rentre dans sa misérable demeure, chargé de la dépouille des champs!"

En lien avec la botanique comme palliatif applicable aux âmes tristes et ulcérées, mais aussi peut-être comme modalité de procrastination, A.C. repique dans la direction de l'impuissance, de la paresse, de la remise au lendemain, de la victoire du différé, du plus tard, qui traverse toute la Recherche à partir du Carnet 1. Proust traque ce thème chez Balzac, chez Sainte-Beuve, chez Baudelaire, ce qui en fait l'une des questions centrales de l'essayisme proustien [on ne peut éviter de sourire à cette affirmation: il était temps de s'en emparer, au terme de la douzième séance et à 16'23" de la fin (!)], comme c'est une question centrale chez Musil, dans L'homme sans qualités. L'essayisme, insiste A.C., c'est la question du mode de vie de L'homme sans qualités (lecture personnelle ancienne et interrompue, décidément à reprendre et à terminer!).

Voici ce que Doudan écrit à son élève Albert de Broglie (on rappelle qu'il est le précepteur des enfants du duc). La lettre est de 1837 [35]: - Je me suis noyé dans les eaux de cette grande bibliothèque [celle des Broglie] et j'ai par-dessus la tête vingt pieds de livres que je voudrais finir avant de partir. Je sais bien pourtant que cette curiosité infinie est un genre de paresse, et peut-être le pire de tous, parce qu'il fait l'effet du travail. L'érudition paralyse le travail. Voilà la leçon. Et, à Raulin, le même Doudan déclare en 1835 [35']: - Je vous ai fait, j'espère, de beaux discours sur l'érudition. Pour moi, j'ai une rage d'apprendre, qui ne fait que croître et embellir chaque jour. C'est là le secret de ma prétendue paresse. Il n'y a de véritable originalité en tout que sous les dernières couches de l'érudition. Quand on ne sait rien, on se croit trop facilement des idées neuves. On voit bien là, dit A.C., pourquoi il n'écrira jamais. Il croit qu'il faut toujours pousser plus loin. Un peu plus loin, Doudan ajoute: Ce serait une sage résolution de ne rien penser par soi-même jusqu'à ce qu'on sût bien ce que tous les siècles ont pensé. On serait peut-être un peu raide pour penser par soi-même après cette étude, mais lisez les deux volumes de M. Hugo et vous verrez si c'est la peine de penser par soi-même. A.C. interprète cette dernière allusion comme une rosserie, Doudan reprochant à Hugo, comme il le reproche à Balzac, de n'avoir pas tout lu. 

Il y a là, sous-jacent, le thème très présent à l'époque des talents (voire des génies) inconnus, un thème qu'on retrouve dans Volupté ou dans Baudelaire (Le Guignon) avec une référence commune constante, l'e long poème "Elégie du cimetière de campagne" de Thomas Gray, écrit en 1751, véritable monument à l'artiste inconnu.

[...]

Là peut-être sommeille un Hamden de village,
Qui brava le tyran de son humble héritage ;
Quelque Milton sans gloire ; un Cromwel ignoré

[...]

Pour information: Thomas Gray (1716-1771), présenté comme polymathe [ un polymathe se caractérise par sa connaissance approfondie d'un grand nombre de sujets différents, particulièrement dans le domaine des arts et des sciences; c'est au fond un esprit universel]. L'oeuvre la plus célèbre de Thomas Gray, son chef-d'oeuvre, est cette Elégie, Elegy written in a country courtyard, présentée comme une réflexion stoïque sur la mort et qu'on trouve ICI dans la traduction de Marie-Joseph Chénier, frère cadet d'André Chénier.

Pour information: Jean Hampden (ici: Hamden), sous le règne de Charles 1er d'Angleterre, refusa de payer un impôt qu'il jugeait injustement établi. Il montra dans sa protestation un courage et des vertus dignes d'un romain. Son nom est vénéré en Angleterre. Il périt en combattant les partisans de Charles 1er. (source: Poésies de Gray; Lemierre d'Argy - 1798 - ouvrage consultable ICI)

Adossé à Thomas Gray, A.C. affiche une nouvelle lettre de Doudan, de 1865. Doudan sait qu'il n'écrira jamais rien [36]:  Quant à votre mépris pour les prétendus beaux esprits qui n'ont rien écrit, j'avoue que je crois qu'il a passé une foule de talents inconnus sur cette terre. Je conviens que c'est un débat où il n'est pas facile de donner des preuves, mais je suis du sentiment de Gray dans une charmante pièce de vers que vous avez lue comme moi. Je crois, avec Gray, qu'il y a dans les cimetières de village bien des Milton qui n'ont point chanté, des Cromwell qui n'ont point versé de sang […] Pour moi, je ne passe jamais dans une petite ville de province sans soupçonner qu'il y a là des inconnus qui, sous d'autres circonstances, auraient égalé ou surpassé les hommes qui remplissent aujourd'hui le monde de leur nom. Il y a beaucoup de cages où sont des oiseaux qui étaient faits pour voler très haut […] La nature est très riche et il ne lui fait rien que des inconnus de grand talent n'entrent pas dans la gloire. Ils vivent de leurs pensées et de leurs sentiments et se passent de l'Académie française […] tout de même qu'il y avait à Athènes  un temple au Dieu inconnu, il ne serait pas mal d'élever une sorte de Panthéon aux grands esprits inconnus. Je les crois plus nombreux que les connus.

Pour information: Ἄγνωστος Θεός [le dieu inconnu]; sous ce vocable, une divinité non identifiée aurait été adorée par les Grecs anciens, en supplément des 12 dieux principaux et des autres divinités mineures, ce qui est affirmé au IIème siècle par Lucien, poète latin de langue grecque, auteur du Dialogue des morts, et par Pausanias, géographe voyageur, ainsi que par Philostrate d'Athènes, auteur romain de langue grecque de la première moitié du III° siècle. 

Blessure d'écrivain sans oeuvre, de critique sans création qui a gaspillé sa vie dans la lecture et dans l'érudition, dit A.C., et l'on retrouve là ce que Proust dit dans sa prise de position anti-ruskinienne: qu'il y a un moment où la lecture doit s'arrêter. Position constante aussi de Sainte-Beuve et qui vise Fontanes, Fauriel, Favre dont il souligne que pour eux la phrase n'est que l'auxiliaire de la recherche [37]: Il est bon quelquefois aux hommes de science de se sentir en présence d'un public moins sérieux, moins solide, et qui, par sa plus grande indifférence du fond, oblige les écrivains à s'évertuer. Voyez parmi nous Fauriel, qui par la nature des études et le tour d'esprit, se rapproche de Guillaume Favre. Il était bien plus original que Favre […]; mais, comme écrivains, ils sont de la même famille; ils aiment à s'occuper de questions analogues, à s'y enfoncer, à les approfondir: la plume, pour eux, est l'auxiliaire de leur recherche  bien plus que l'instrument de leur production. Fauriel, si on l'eût abandonné à lui-même et à ses goûts, eut été trop tenté de faire comme Guillaume Favre; il aurait travaillé, creusé à l'infini; il aurait eu peine à se contenter jamais, à se résoudre à rien donner comme achevé […] Si on ne l'avait pas mis en demeure une bonne fois de débiter sa science, et si on ne l'avait constitué à l'état de fontaine publique chargée d'en distribuer les eaux courantes à des générations qui en étaient avides, il n'aurait peut-être accumulé que des notes immenses et des réservoirs cachés.

A.C. rappelle la polémique qui a constamment opposé Sainte-Beuve et Balzac, s'accusant mutuellement d'impuissance. Ainsi, ceci, du second [38]: - Le travail constant est la loi de l'art comme celle de la vie; car l'art, c'est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poètes complets n'attendent-ils ni les commandes, ni les chalands, ils enfantent aujourd'hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur, cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la Muse, avec les forces créatrices. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont du vivre ainsi.

Ce que relève Sainte-Beuve, qui le cite: – J'ai voulu exprès citer ce passage, parce qu'avec les mérites de vaillance et de labeur qui s'y déclarent et qui honorent M. de Balzac, on y saisit à nu le côté moderne, et la singulière inadvertance par laquelle il dérogeait et attentait aussitôt à cette beauté même qu'il prétendait poursuivre. Non, Homère ni Phidias n'ont pas vécu ainsi en concubinage avec la Muse; ils l'ont toujours accueillie et connue chaste et sévère.

La polémique a duré. Balzac, dit A.C.,  a mis en scène Sainte-Beuve comme "artiste in partibus" [i.e. sans fonction, sans efficacité réelle à ce titre] en la personne de Wenceslas Steinbock (dans La Cousine Bette) [39]: Redevenu artiste in partibus, il avait beaucoup de succès dans les salons, il était consulté par beaucoup d'amateurs; il passa critique comme tous les impuissants qui mentent à leurs débuts. Sainte-Beuve répond [40]: ... cette parole de M. de Balzac, qui revient souvent sous la plume de toute une école de jeunes littérateurs, est à la fois (je leur en demande bien pardon) une injustice et une erreur. Pourtant, comme il est toujours très délicat de démontrer aux gens comme quoi l'on est ou l'on n'est pas impuissant, passons. Il y a là tout un débat lié au dilettantisme dans lequel Proust s'inscrit pleinement et par exemple, dans le Contre Sainte-Beuve [41]: Du haut de sa fausse et pernicieuse idée de dilettantisme littéraire, il [Ste B] juge à faux la sévérité de Balzac pour Steinbock de La Cousine Bette, simple amateur qui ne réalise pas, qui ne produit pas, qui ne comprend pas qu'il faut se donner tout entier à l'art pour être un artiste. Sainte-Beuve à ce propos s'élève avec une dignité froissée contre les expressions de Balzac qui dit : "Homère … vivait en concubinage avec la Muse." […] Un écrivain, qui aurait par moments du génie pour pouvoir mener le reste du temps une vie agréable de dilettantisme mondain et lettré, est une conception aussi fausse et naïve que celle d'un saint ayant une vie morale la plus élevée pour pouvoir mener au paradis une vie de plaisirs vulgaires. On est plus près de comprendre les grands hommes de l'antiquité en les comprenant comme Balzac qu'en les comprenant comme Sainte-Beuve. Le dilettantisme n'a jamais rien créé. Horace même était certainement plus près de Balzac que de M. Daru ou de  M. Molé. Où l'on retrouve Molé comme modèle de ce travers ...

Il est clair, dit A.C., que Proust s'inscrit sans cesse en contre de cette tentation à la Joubert ou à la Doudan. La tentation de l'artiste sans oeuvre est au coeur de sa réflexion [42]: Et ceux qui ont renoncé à être célèbres comme Joubert, parce que l'insuffisance de leur santé, et peut-être de leur génie, un manque de volonté et d'impulsion les empêchai[en]t d'y travailler, sont au contraire excités à de petits travaux, presque de circonstance, pour faire éclater leur mérite aux yeux de jeunes gens de leurs amis dont ils aimeraient être admirésEt ainsi, il y a chez Joubert une rareté qui exprime à sa manière la solitude (l'inspiration, le moment où l'esprit prend contact avec soi-même, où la parole intérieure n'a plus rien de la conversation et nie l'homme en tant qu'être causeur et discuteur) et malgré cela quelque chose de perpétuellement social, tout aux lettres, aux conversations, au retour sur sa propre personne à lui Joubert, sur la vie conçue comme faite pour la société.

A.C. dit: on est là au centre de l'essayisme de Proust. Et affiche une lettre encore de Doudan à Raulin [43]: 

Gurcy, mercredi 12 juillet 1843

Me voici au milieu des bois mon cher ami et j'aimerais bien vous rencontrer au coin d'un bois: mais vous n'êtes pas homme à me causer cette surprise, vous n'aimez pas l'inattendu. J'ai réfuté tous vos arguments mais j'y reviendrai dans chacune de mes lettres et je trouverai peut-être le mollis fundi tempora, c'est-à-dire quelque moment où vous vous ennuierez bien fort à Paris; où M. Dumon vous aura moins plu que de coutume; un jour où le feuillage qui abrite votre petit appartement vous paraîtra moins vert; une heure où la jeune possédée en robe rouge qui brille dans votre tableau d'Orcagna ou de tout autre vous sourira moins doucement. Alors, vous prendrez votre parti et vous verrez comme vous serez bien reçu ici. Vous pourrez pêcher sept fois le jour dans une petite rivière tout entière remplie de beaux poissons. Vous pourrez courir à pleines voiles sur un étang qui a partout trois pieds d'eau. Songez donc que vous n'êtes qu'à sept heures de Paris. D'un coup d'aile, vous revenez au conseil d'Etat. […]

Pour information: Gurcy, à 100 km de Paris; actuellement à 1h15 min de voiture de Paris. 7h vs 1h15 : d'un coup d'aile ... relativité des appréciations .... et des moyens de transport.

Dernier sursaut, un passage "célèbre" (?) de Jean Santeuil [je ne vais pas pouvoir passer l'été sans m'y mettre; la lacune devient grave ...], histoire de réintroduire un peu de botanique (une impression de patchwork, à l'écoute, ou de mouvement brownien, au choix ...), quand Jean et Henri herborisent : La collation d'un herbier répondait d'ailleurs également à son amour de l'ordre, à son besoin de marche, à son goût pour la grâce. Jean Santeuil, raconte A.C., tombe en admiration devant une digitale violette, dans le vallon; Henri interrompt sa méditation en lui donnant le nom latin de la fleur et Jean se compare à elle: ... et moi aussi bien souvent je me suis senti isolé du reste du monde comme la pauvre digitale.

CONCLUSION , annonce A.C. De la leçon? de la session?

Question: que reste-t-il de Doudan au moment où Proust se met au Contre Sainte-Beuve? C'est un modèle, un type qui a traversé toute cette période (laquelle? en amont? en phase de gestation?). Jules Claretie écrit dans le Figaro en 1903 un article intitulé "La carte postale". C'est à propos du téléphone: Le téléphone, c'est délicieux et miraculeux. Le téléphone - comme disent les amateurs de  la carte postale - c'est si commode, mais cela tue un peu plus encore chaque jour et à toute heure cet art si délicieusement français qu'on appelle correspondance. Un Doudan téléphonerait, aujourd'hui, à ses amis et adieu les lettres de Doudan. Où l'on voit que Doudan est encore une célébrité . A.C. dit: Il me permet de rassembler les fils que j'ai suivis au coeur de l'essayisme proustien en associant aujourd'hui célibat / botanique / mélancolie / scepticisme / angoisse de l'oisiveté / de la vie gaspillée, et il lui semble  qu'en 1907-1908, au moment où Proust bascule dans le Contre Sainte-Beuve, puis ensuite dans la Recherche, il n'est pas très différent d'un Doudan, d'un Joubert, avec les articles qu'il a jusque-là publiés, et il resterait à analyser le miracle qui a transformé un Doudan en un Proust.

Et moi, il me semble, à chaud, qu'il resterait surtout à restructurer toute la session pour y réorganiser la formidable dispersion de trop de matériaux.

De quoi n'a-t-on pas parlé? dit A.C. qui se répond : des grandes dissertations; de la race des tantes, de l'adoration perpétuelle ... Il avait eu le projet d'un cours sur Sainte-Beuve et Balzac ou Sainte-Beuve et Baudelaire. On les a vus, dit-il, passer. On aurait aussi pu finir avec une leçon sur "la méthode de Proust", comme il y a une "méthode de Sainte-Beuve" ... mais y a-t-il une méthode de Proust? Et puis, une coquetterie, encore : Il aurait donc fallu cinq ou six cours de plus  [agaçant], mais nous avons un colloque final, le 14 mai, où interviendront surtout ses étrangers, les invités des séminaires ayant été par commodité plutôt à portée de main [il ne l'a pas formulé ainsi] et le programme de cette journée [prévoir d'y être] pourra combler un certain nombre de manques évoqués.

L'affaire ne se clôt pas pour moi sur la meilleure impression. Il faut que j'y réfléchisse sans me laisser aller à des irritations immédiates, après pas mal d'heures passées à rendre compte, mais enfin, là, j'ai l'image de ces balles de foin qu'on voit dans l'Ouest américain, quand le vent progressivement rassemble des poussières, des pailles, des déchets de toutes sortes, les malaxe, les roule, les homogénéise et fait des boules de matériaux disparates qui ne parviennent pas, même de loin, à constituer, troupeau disparate, un ensemble vraiment cohérent. 

                     Tumbleweed