(absent de fait, j'ai utilisé les vidéos publiées sur le site de la Chaire)

Récapitulatif des différentes interventions.  Très succinct quand aucun texte n'a été projeté à l'écran. Plus explicite quand des documents l'ont été . Ici ou là, en bleu, quelques réflexions plus personnelles et une conclusion.

INTRODUCTION: ANTOINE COMPAGNON

C'est une assez mauvaise idée: une sorte de petite leçon complémentaire tournant autour de Robert Musil, perçu sans doute comme insuffisamment traité. Mais on n'est pas là pour ça. Ce n'est pas une bonne façon d'ouvrir un colloque. Je donne schématiquement les citations faites, dans leur enchaînement.

Citation de Paul Bourget (1909) à/s Taine et son roman Etienne Mayran:

Ne s'est-il pas trompé en s'appliquant , dans ses essais, à concilier deux tendances contradictoires, celle du philosophe qui "aligne les idées par files", celle de l'artiste, amoureux "des sensations véhémentes, des mots, des images"? Et, résumant sa propre œuvre avec la lucidité supérieure d'un beau génie critique, qui se considère lui-même, comme s'il était un autre : "Mon idée fondamentale a été qu'il faut reproduire l'émotion, la passion particulière à l'homme qu'on décrit, et de plus poser un à un tous les degrés de la génération logique; bref le peindre à la façon des artistes, et, en même temps, le reconstruire à la façon des raisonneurs." En quelques lignes, voilà formulée l'antinomie à laquelle se sont heurtées toutes les intelligences qui ont possédé, dans des proportions presque égales, le don de la vision et le don de l'analyse.

Faut-il étendre cette doctrine à ces véritables espèces intellectuelles que sont les genres littéraires, et, plus généralement encore, les arts? C'est le sentiment irraisonné du public, et la plupart des esthéticiens pensent comme lui. Cette distinction irréductible entre les différentes races de talents est affirmée sans cesse dans les revues et les journaux à l'occasion de chaque nouvelle tentative faite par un écrivain déjà classé, pour élargir et changer sa manière. Celui-ci excelle dans la prose, il ne doit pas composer de vers. Celui-là est un essayiste, il ne doit pas écrire de romans. C'est autre est un romancier. Qu'il n'aborde pas l'art dramatique […]. Les théories sont les théories et les faits sont les faits. En fait, certains ouvrages et certains talents, ceux, par exemple que j'ai cités plus haut, constituent bien un des types mixtes, et qui déroutent la classification.

Et Taine, dans un essai: […] on n'est point maître d'un document pour l'avoir feuilleté ni même pour l'avoir lu. Il faut l'avoir relu, l'avoir comparé à d'autres, se l'être rendu familier, y avoir réfléchi hors de son cabinet, en promenade, en voiture; les idées ne nous viennent pas à l'heure dite; on ne juge pas une époque au pied levé; on ne ressuscite pas à volonté dans son imagination et dans son esprit la figure d'un homme; il faut attendre, laisser faire le temps, l'occasion, le hasard. Souvent c'est un accident de la vie journalière, une observation domestique, une lecture de journal qui achèvent en nous une idée qu'après beaucoup d'efforts nous avions laissée incomplète.

Il y a là toute une méthode de travail qui voudrait combiner le raisonnement et l'art, dit A.C.

Et il y voit une jonction avec Musil dont il cite (1918): […] l'essayiste, qui passe pour une espèce de fumiste aux yeux des savants et qui nourrit sa substance de ce qu'ils tiennent pour leurs propres déchets, passe généralement aux yeux des créateurs pour une sorte de bâtard; ou pour la réfraction de leur rayonnement supérieur dans la buée de la rationalité commune. Deux jugements aussi bornés l'un que l'autre. Articuler le sentiment au moyen de l'intellect, détourner l'intellect des problèmes insignifiants du savoir vers ceux du sentiment, tel est le but de l'essayiste.

Musil grand lecteur de Taine qu'il considère comme le modèle de l'essayiste.

Musil qui a les mêmes lectures que Proust: Emerson, Maeterlinck, Taine, essayistes exemplaires. Nietzsche aussi.

On retrouve dans ce que dit Musil les grandes dichotomies pascaliennes entre entendement et volonté, esprit de géométrie et esprit de finesse, avec pour Musil une supériorité de l'esprit de finesse, de la littérature, du pressentiment sur l'entendement. Il cite (tjs Musil) : Pour moi, le mot "essai" évoque ceux d'éthique et d'esthétique. […] les érudits ne l'emploient généralement que pour désigner les ramifications secondaires et les plus frivoles de leur œuvre principale; on le traduit aussi par Versuch (= tentative). […] L'essai est-il: dans le domaine où le travail exact est possible, quelque chose qui suppose du relâché, ou le comble de la rigueur accessible dans un domaine où le travail exact est impossible. Je cherche à prouver la deuxième proposition. […]

De la science il [l'essai] a la forme et la méthode. De l'art, la matière. […] Il cherche à créer un ordre. Il ne fournit pas de personnages, mais un enchaînement de pensées, donc un raisonnement logique et, comme les sciences de la nature, il part des faits qu'il met en relation. Simplement, ces faits ne prêtent pas à une observation généralisée, et leur enchaînement est lui aussi, dans nombre de cas, d'ordre singulier. Il ne fournit pas de solution globale, seulement une série de solutions particulières. Mais il témoigne et il enquête.

Regard de Jacques Bouveresse (professeur honoraire au Collège de France) sur Musil : Musil propose de définir l'essai comme consistant non pas à laisser tomber certaines exigences et à s'octroyer un certain relâchement dans un domaine où l'on peut travailler exactement, mais plutôt à "parvenir à la plus grande rigueur que l'on peut atteindre dans un domaine où l'on ne peut justement pas travailler exactement". Il ne s'agit donc pas d'être moins exact dans un domaine où l'on pourrait en principe l'être davantage, mais de l'être beaucoup plus dans un domaine où on ne peut pas l'être tout à fait.

Il y a néanmoins de grandes différences avec Proust, qui nous affirme sans cesse qu'il est à la recherche de "grandes lois", ce qu'écarte Musil, pour qui en outre l'essayisme est une éthique, ce qui semble étranger à Proust.

In L'homme sans qualité et sur "l'utopie de l'essayisme" :  Il hésite à devenir quelque chose : un caractère, une profession, un mode de vie défini, ce sont là des représentations où perce déjà le squelette qui sera tout ce qui restera de lui pour finir. […] Plus tard, quand sa puissance intellectuelle eut augmenté, Ulrich en tira une idée qu'il n'attacha plus désormais au mot trop incertain d'hypothèse, mais, pour des raisons bien précises, à la notion caractéristique d'essai. Un peu comme un essai, dans la succession de ses paragraphes, considère de nombreux aspects d'un objet sans vouloir le saisir dans son ensemble (car un objet saisi dans son ensemble en perd d'un coup son étendue et se change en concept), il pensait pouvoir considérer et traiter le monde, ainsi que sa propre vie, avec plus de justesse qu'autrement.

Problématique aussi du célibataire de l'art, dans les premières lignes de la citation. Proust, lui, n'a pas renoncé à la "saisie dans son ensemble". Là, l'éthique indiquée de l'essayisme est peu proustienne, mais la proximité des références dans leurs réflexions est grande.

INTERVENTION D'ADAM WATT.

(Université d'Exeter)

Jeune, accent anglais toujours charming.

Objectif: Quid de l'emploi d'essayer dans la Recherche ?

Ce sera essentiellement: l'essayisme comme "effort".

Robert Musil dans L'Homme Sans Qualités: Malheureusement, rien n'est plus difficile à accomplir qu'une représentation littéraire d'un homme qui pense. Nous arrivons à la solution d'un problème intellectuel d'une façon plus ou moins comparable à celle dont un chien avec un bâton aux dents essaye de passer par une porte étroite: il tourne la tête à gauche et à droite jusqu'à ce que le bâton passe. Nous faisons largement la même chose, mais à la différence que nous ne faisons pas de tentatives sans discernement mais savons d'avance d'après nos expériences comment ça se fait.

Proust est quelqu'un qui "essaie", sans se décourager, à la recherche de son identité, de celle d'Albertine … A.W. reprend la scène de la madeleine. Après une première impression forte et deux ou trois essais complémentaires à titre de vérification, le narrateur expose : Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n'apportait aucune preuve logique, mais l'évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s'évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et, pour que rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la ressaisir, j'écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j'abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême.

Mais essayer, acte volontaire, est un échec.

Un peu plus loin (Combray): Quand j'essaye de faire le compte de ce que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fut le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que c'est cet automne-là, dans une de ces promenade, près du talus broussailleux qui protège Montjouvain, que je fus frappé pour la première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression habituelle.

Relatif succès, ici. Mais plus loin : Et voyant sur l'eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel, je m'écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé : "Zut, zut, zut, zut". Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne as m'en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement.

A la fin du roman, après les révélations de la cour des Guermantes (les pavés inégaux), dans la bibliothèque : Le morceau qu'on jouait pouvait finir d'un moment à l'autre et je pouvais être obligé d'entrer dans le salon. Aussi je m'efforçais de tâcher de voir clair le plus vite possible dans la nature des plaisirs identiques que je venais, par trois fois en quelques minutes, de ressentir, et ensuite de dégager l'enseignement que je devais en tirer.

Quelques pages plus loin, le même champ lexical de l'effort, de la tâche, réapparaît : (…) déjà à Combray je fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui m'avait forcé à la regarder […] en sentant qu'il y avait peut-être sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu'ils traduisaient […]

[…] il fallait tâcher d'interpréter les sensations comme les signes d'autant de lois et d'idées, en essayant de penser, c'est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que j'avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel.

Mais dans l'entre-deux, de Combray au Temps retrouvé, il y a le problème d'Albertine, qui fascine le narrateur, comme une équation à déchiffrer, les résultats d'une expérience scientifique à interpréter. La relation avec Albertine est une série d'essais et d'erreurs.

Une remarque de Kundera (in Le rideau, un essai sur le roman) : L'omniprésence de la pensée n'a nullement enlevé au roman son caractère de roman; elle a enrichi sa forme et immensément élargi le domaine de ce que seul le roman peut découvrir et dire. 

La pensée est au cœur de la majorité des scènes où le narrateur se fait essayiste, ce sont exactement des scènes de mise en action de la pensée. Ainsi d'Albertine au sujet de laquelle il doit réviser son premier jugement : Ainsi ce n'est qu'après avoir reconnu non sans tâtonnements les erreurs d'optique du début qu'on pourrait arriver à la connaissance exacte d'un être si cette connaissance était possible. Mais elle ne l'est pas; car tandis que se rectifie la vision que nous avons de lui, lui-même qui n'est pas un objectif inerte, change pour son compte, nous pensons le rattraper, il se déplace, et, croyant le voir enfin plus clairement, ce n'est que les images anciennes que nous en avions prises que nous avons réussi à éclaircir, mais qui ne le représentent plus.

De tâtonnements en tâtonnements, l'essayiste rencontre les limites de l'intelligence et comprend qu'il faut s'ouvrir aux richesses de l'expérience (in Albertine disparue) : C'est la vie qui, peu à peu , cas par cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des puissances autres. Et alors, c'est l'intelligence elle-même qui se rendant compte de de leur supériorité, abdique par raisonnement devant elles, et accepte de devenir leur collaboratrice et servante. Foi expérimentale.

Foi expérimentale, la phrase la plus courte de la Recherche .

Proximité de ce passage avec celui de Musil cité plus haut.

Après la mort d'Albertine : Ce n'était plus assez de fermer les rideaux, de boucher les yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas revoir cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles oiseaux qui se répondaient d'un arbre à l'autre, de chaque côté de moi qu'embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte. Je tâchais d'éviter ces sensations que donnent l'humidité des feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes en dos d'âne. Mais déjà ces sensations m'avaient ressaisi, ramené assez loin du moment actuel, afin qu'eût tout le recul, tout l'élan nécessaire pour me frapper de nouveau, l'idée qu'Albertine était morte.

On passe à l'article dans le Figaro, toujours à la recherche du champ lexical de l'essai comme effort : (…) au moment même où j'essaie d'être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en auteur seulement. Pour que l'être impossible que j'essaie d'être réunisse tous les contraires qui peuvent m'être le plus favorables, si je lis en auteur, je me juge en lecteur […] Mais maintenant, en m'efforçant d'être lecteur, si je me déchargeais sur les autres du devoir douloureux de me juger, je réussissais du moins à faire table rase de ce que j'avais voulu faire en lisant ce que j'avais fait. Je lisais l'article en m'efforçant de me persuader qu'il était d'un autre […]

Et puis, dans la prise de conscience de son effort intellectuel incessant : L'habitude de penser empêche parfois d'éprouver le réel, immunise contre lui, le fait paraître de la pensée encore.

Au moment où à Venise il reçoit le faux télégramme d'outre-tombe d'Albertine, il y a une accélération dans son deuil : Maintenant qu'Albertine dans ma pensée ne vivait plus pour moi, la nouvelle qu'elle était vivante ne me causa pas la joie que j'aurais cru. Albertine n'avait été pour moi qu'un faisceau de pensées, elle avait survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en moi; en revanche, maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne ressuscitait nullement pour moi avec son corps.

A.W. intègre à la conclusion de son survol de la Recherche à la poursuite des essais au sens d'efforts du narrateur une citation de Terence Cave dans "Thinking with litterature: towards a cognitive criticism": (…) ce que nous appelons la littérature […] incarne à la fois le saut en avant de la langue pour attraper le mouvement rapide de la pensée et la capacité de la pensée d'improviser avec le langage, de le mener là où aucun locuteur n'est encore allé.

Intervention d'Antoine Compagnon: Un échange flottant  sur la citation de Kundera, qui au fond les laisse, AW et lui,  plutôt perplexes. Perplexité aussi devant l'expression:  Foi expérimentale. Rien ne se dégage de leurs propos très incertains. La vidéo s'interrompt lorsque A.C. suggère au public de poser des questions. Y en a-t-il eu ? Le mystère demeure.

INTERVENTION DE FRANÇOISE LERICHE.

(Université Grenoble-Alpes)

Pas de Powerpoint, pas de textes projetés, faute de temps de préparation (!)

Une relecture de ''Sur la lecture'' dont les dernières minutes sont dynamiques et passionnantes quand tout le début de l'exposé ne m'a pas semblé particulièrement éclairant. Le tonus avec lequel Françoise Leriche souligne le problème posé par le jugement de Proust : Sainte-Beuve est mauvais critique parce qu'il n'est pas capable de produire par lui-même des œuvres littéraires de vraie qualité, est tout à fait roboratif.

Bref échange avec A.C. qui semble vouloir la mettre face à quelques contradictions sans que la controverse puisse vraiment se développer, et l'impression qu'elle lui consent sans conviction le dernier mot.

INTERVENTION DE LUZIUS KELLER

(Université de Zurich)

Promenade en compagnie de Proust critique d'art, des premiers écrits de jeunesse aux remarques, digressions et grands morceaux de la Recherche, dont l'incontournable petit pan de mur jaune.

Intéressant. Il n'y a pas eu d'échange terminal.

La présentation a été assurée par Françoise Leriche.

Un Vermeer projeté : Une jeune fille assoupie (avec éloge des boutons de cuir des fauteuils).

Vermeer

INTERVENTION D'ELIZABETH LADENSON

(Columbia University)

Elle est présentée par Françoise Leriche.

Son thème : [Proust] Contre l'amitié

L'intervenante est intéressante, très dynamique, directe, simple dans le vocabulaire.

Autour de la lecture comme amitié, on évoque les divers aspects de cette dernière, dans la vie (Daniel Halévy) et dans la Recherche (Saint-Loup), de l'amitié à l'amitié plus que de l'amitié et retour.  Bien.

INTERVENTION DE FRANCINE GOUJON

(Equipe Proust ITEM)

Thème : Proust et l'essai de Chateaubriand

Excellente introduction de Luzius Keller, étonnamment vive et qui sort de l'ordinaire compassé des présentations.

Suit un exposé débité sur un rythme trop rapide, basé sur des brouillons de Proust raturés, avec mise en avant de remarques sur l'intégration de pastiches ''graves'', non déclarés, dans le corps de l'oeuvre, dont le principe m'intéresse et dont le détail m'échappe, pour aboutir à la petite frustration d'avoir été survolé par un ensemble d'informations dont je ne retiendrai rien.

Luzius Keller conclut en une seule phrase qui de nouveau donne une grande impression de simplicité intellectuelle ouverte et éminemment sympathique. Pas de questions. 

INTERVENTION DE JOSHUA  LANDY

(Université Stanford)

Thème : Proust non essayiste – Ni Montaigne, ni Musil.

Introduction par Elizabeth Ladenson.

Joshua Landy, qui a passé la nuit dans l'avion parti la veille de Chicago, produit un exposé extrêmement affirmatif et – comme le lui dit ensuite Elizabeth Ladenson – stimulant et provocateur. Il condamne le jugement global de Gilles Deleuze prétendant que Proust n'a eu tout du long aucune idée globale de ce qu'il faisait, construisant brique à brique la Recherche, et il se réfère sans cesse à Christopher Prendergast et à son livre (Mirage and Mad Beliefs : Proust the skeptic) qui ne semble pas avoir été traduit en français mais dont il francise le titre: ''Mirage et Croyances folles : Proust sceptique'', affirmant que la position de Prendergast est que Proust, quel que soit le point qu'il veut aborder, ne sait en fait pas ce qu'il en pense . C'est enlevé et intéressant, et plus encore extrêmement personnel, engagé, mais in fine, Elizabeth Ladenson ne semble pas entièrement convaincue. 

INTERVENTION DE MAYA LAVAULT

(Equipe Proust, ITEM)

Thème : De l'essai fictionnel à la fiction critique

Références – Des extraits de la Recherche:

1. L'incipit de la Recherche : Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : « Je m'endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n'était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d'une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j'étais libre de m'y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j'étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j'entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d'un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l'étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu'il suit va être gravé dans son souvenir par l'excitation qu'il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C'est l'instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c'est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L'espérance d'être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s'éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C'est minuit ; on vient d'éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.

Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts réveils d'un instant, le temps d'entendre les craquements organiques des boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l'obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n'étais qu'une petite partie et à l'insensibilité duquel je retournais vite m'unir. Ou bien en dormant j'avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu'avait dissipée le jour – date pour moi d'une ère nouvelle – où on les avait coupées. J'avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j'en retrouvais le souvenir aussitôt que j'avais réussi à m'éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j'entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.

Quelquefois, comme Ève naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s'y rejoindre, je m'éveillais. Le reste des humains m'apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j'avais quittée, il y avait quelques moments à peine ; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une femme que j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s'imaginent qu'on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s'évanouissait, j'avais oublié la fille de mon rêve.

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. 

2- Peut-être, chaque soir, acceptons-nous le risque de vivre, en dormant, des souffrances que nous considérons comme nulles et non avenues parce qu'elles seront ressenties au cours d'un sommeil que nous croyons sans conscience.

En effet, ces soirs où je rentrais tard de la Raspelière, j'avais très sommeil. Mais dès que les froids vinrent, je ne pouvais m'endormir tout de suite car le feu éclairait comme si l'on eût allumé une lampe. Seulement ce n'était qu'un flambée, et – comme une lampe aussi, comme le jour quand le soir tombe  - sa trop vive lumière ne tardait pas à baisser ; et j'entrais dans le sommeil, lequel est comme un second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allés dormir. Il a des sonneries à lui, et nous y sommes quelquefois violemment réveillés par un bruit de timbre parfaitement entendu de nos oreilles, quand pourtant personne n'a sonné. Il a ses domestiques, ses visiteurs particuliers qui viennent nous chercher pour sortir, de sorte que nous sommes prêts à nous lever quand force nous est de constater, par notre presque immédiate transmigration dans l'autre appartement, celui de la veille, que la chambre est vide, que personne n'est venu. La race qui l'habite, comme celle des premiers humains, est androgyne. Un homme y apparaît au bout d'un instant sous l'aspect d'une femme. Les choses y ont une aptitude à devenir des hommes, les hommes des amis et des ennemis. Le temps qui s'écoule pour le dormeur durant ces sommeils-là, est absolument différent du temps dans lequel s'accomplit la vie de l'homme réveillé. Tantôt son cours est beaucoup plus rapide, un quart d'heure semble une journée; quelquefois beaucoup plus long, on croit n'avoir fait qu'un léger somme , on a dormi tout le jour. Alors, sur le char du sommeil, on descend dans des profondeurs où le souvenir ne peut plus le rejoindre et en deçà desquelles l'esprit a été obligé de rebrousser chemin.

L'attelage du sommeil, semblable à celui du soleil, va d'un pas égal, dans une atmosphère où ne peut plus l'arrêter aucune résistance, qu'il faut quelque petit caillou aérolithique étranger à nous (dardé de l'azur par quel inconnu) pour atteindre le sommeil régulier (qui sans cela n'aurait aucune raison de s'arrêter et durerait d'un mouvement pareil jusque dans les siècles des siècles) et le faire, d'une brusque courbe, revenir vers le réel, brûler les étapes, traverser les régions voisines de la vie – où bientôt le dormeur entendra, de celle-ci, les rumeurs presque vagues encore, mais déjà perceptibles, bien que déformées – et atterrir brusquement au réveil. Alors de ces sommeils profonds on s'éveille dans une aurore, ne sachant qui on est, n'étant personne, neuf, prêt à tout, le cerveau se trouvant vidé de ce passé qui était la vie jusque-là (...)

Du moins, dans ces réveils tels que je viens de les décrire, et qui étaient la plupart du temps les miens quand j'avais dîné la veille à la Raspelière, tout se passait comme s'il en était ainsi , et je peux en témoigner, moi l'étrange humain qui, en attendant que la mort le délivre, vis les volets clos, ne sais rien du monde, reste immobile comme un hibou et, comme celui-ci, ne vois un peu clair que dans les ténèbres. Tout se passe comme s'il en était ainsi, mais peut-être seule une couche d'étoupe a-t-elle empêché le dormeur de percevoir le dialogue intérieur des souvenirs et le verbiage incessant du sommeil. Car (ce qui peut, du reste, s'expliquer aussi bien dans le premier système, plus vaste, plus mystérieux, plus astral) au moment où le réveil se produit, le dormeur entend une voix intérieure qui lui dit : ''Viendrez-vous à ce dîner ce soir, cher ami ? Comme ce serait agréable'' et pense : ''Oui, comme ce sera agréable, j'irai'' ; puis, le réveil s'accentuant, il se rappelle soudain : ''Ma grand'mère n'a plus que quelques semaines à vivre, assure le docteur''.

3. … je voulus rendre la lettre à Françoise. J'ouvris le journal. Il annonçait la mort de la Berma (…)

Elle [Phèdre] vient lui [Hippolyte] avouer son amour et c'est la scène que je m'étais si souvent récitée.

(…) Mais dès qu'elle voit qu'il n'est pas atteint, qu'il croit avoir mal compris et s'expose, alors, comme moi venant de rendre à Françoise ma lettre (…) et je tendis ma lettre à Françoise pour qu'elle la mit enfin à la poste. 

4. Racine avait été obligé, pour lui donner ensuite toute sa valeur universelle, de faire un instant de la Phèdre antique une janséniste (…) La reconnaissance en soi-même par le lecteur de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa au moins dans une certaine mesure (…)

Dans les quelques mots échangés ensuite, Elizabeth Ladenson ouvre une voie très intéressante, à propos des maximes générales de Proust rapprochées des expériences que propose sa fiction en évoquant les fables de La Fontaine où parfois, dit-elle, on peut se poser la question de la parfaite adéquation de la morale au contenu proposé, qui pouvait peut-être aussi déboucher sur autre chose. Cette simple remarque me paraît passionnante.

L'exposé est par ailleurs tout entier dans son titre, suffisamment explicite. Mais s'il fallait le restituer, sauf les références ci-dessus, je ne saurais que dire des éclairages qui en ont été donnés.

CONCLUSION D'ANTOINE COMPAGNON

Cinq minutes de remerciements … à l'auditoire, et rendez-vous en janvier 2020 pour un nouveau cours dont A.C. affirme qu'il n'a aucune idée ...

Une surprise, parmi les rares allusions qu'il fait aux interventions du jour : un des intervenants  aurait parlé quelque part des ''Sentiments filiaux d'un parricide'' …  Je n'ai absolument rien entendu. Où est l'erreur ?

En guise de conclusion conclusive, Antoine Compagnon sabote un peu sa synthèse ou plutôt n'en fait pas, mais,  preuve de sagesse, recommande avant tout de continuer à relire la Recherche. Ce n'est, il a raison, que dans un dialogue assidu avec le texte que l'on trouve les satisfactions qu'aucune exégèse ne dégagera. Pour preuve, cette journée. En même temps, c'est une façon de scier la branche sur laquelle il est, ils sont tous assis …

IN FINE

…J'ai pris le temps nécessaire à l'écoute des enregistrements. Le bilan n'est pas très positif. Qu'est-ce que tout cela m'a appris? Assez étonnant de voir tous ces "chercheurs" tourner autour des mêmes textes, sans parvenir au fond à en éclairer le mystère et parfois (souvent, pour Proust) le charme. Pourquoi accroche-t-on là, et pas ailleurs? Cette affaire d'essayisme … est-elle significativement plus claire après le cours, les séminaires et le colloque qu'avant? Proust est-il essayiste? En gros et clairement, oui.  Et au fond, tout auteur qui risque une réflexion personnelle un peu soutenue, aussi. Essayisme par exemple chez Camus romancier, constamment dans La Chute. Chez tous, le fait même que le roman "signifie" en fait un essai. Bien sûr, il y a des essais plus "essayants" que d'autres, moins ouvertement déclarés, des essais qui avancent masqués sous le masque plaisant de la fiction, des essais non "savants", mais ce sont malgré tout des essais. Le spectre de l'essai est large et dès lors, comme il en était selon de Gaulle du gaullisme, tout écrivain a été, est ou sera essayiste.  

Cela posé, quid du contenu, de l'objectif? Essayer de dire, certes, mais  de dire quoi?

Eût-il été envisageable, derrière l'intitulé "Proust essayiste", de voir apparaître une présentation et une analyse des "théories" de Proust justifiant le vocabulaire. Essai sur le sommeil? Essai sur l'homosexualité masculine? féminine? Essai sur l'amitié? Essai sur le snobisme? Contenus de ces essais? Si le chercheur lève le lièvre, il ne peut pas ensuite se contenter de dire : Allez-y voir vous-même … Et donc?

Si l'on ne retient rien de ce qu'on a entendu, c'est peut-être qu'il n'y avait rien à entendre. Pendant l'année universitaire 1968-69, j'ai suivi à peu près régulièrement tous les mardis à la Sorbonne (je venais alors à Paris interroger les élèves de Mathématiques Spéciales du Lycée Saint-Louis) le cours d'agrégation de Jacques Robichez sur Proust. J'en attendais des lumières. J'ai vu un professeur  s'efforcer de lire à voix haute, dans un amphi bondé et une ambiance très inégalement attentive et contestataire (on sortait des événements de Mai), de larges extraits de la Recherche. Et? Et rien. Robichez nous lisait la Recherche. Cela s'appelait un cours d'agrégation.

Suis-je trahi par ma mémoire? Peut-être, mais peut-être pas, tant au fond, qu'ajouter au texte? C'était Pierre Ménard, auteur du Quichotte, selon la nouvelle de Borges. Entre l'écrit de Proust et la lecture de Robichez, un demi-siècle avait passé et les "événements". La Recherche s'en était-elle à ce point re-contextualisée que l'énoncer suffisait pour qu'elle s'auto-éclaire des échos environnants? C'était assez surprenant. Et au fond, rien n'a changé. Le processus est sans cesse reconduit, presque toujours. Et me laisse toujours interdit. Et la conclusion lapidaire d'Antoine Compagnon ne dit peut-être pas autre chose: Relisez Proust.

 

Illiers-Combray