"Au bout du compte, j'ai fini "La Peste". Mais j'ai l'idée que ce livre est totalement manqué, que j'ai péché par ambition et cet échec m'est très pénible. Je garde ça dans mon tiroir, comme quelque chose d'un peu dégoûtant." 

C'est Albert Camus qui écrit ceci à Louis Guilloux, dans une lettre du 12 septembre 1946. Je viens de relire le roman. Allons, il était trop pessimiste! Ce n'est pas si mal …

Voyons un peu : 

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Présenté par Simone de Beauvoir dans un courrier à son amant américain Nelson Algren, en 1946, comme le roman de Paris sous l'occupation allemande, ce que Roland Barthes considérait comme un malentendu, mais que Camus lui-même a revendiqué, le roman s'il peut effectivement se prêter à toutes les interprétations métaphoriques adossées au couple fléau-résistance, donne surtout envie, il me semble, d'une lecture au premier degré.

On trouve ici : (https://www.canal-u.tv/video/ens_paris/la_peste_comme_analogie.3135) une présentation savante de ce problème interprétatif. Malheureusement, j'ai des difficultés avec l'exploitation de la vidéo proposée que je ne parviens à charger que par petites tranches successives de quelques minutes.

Quoi qu'il en soit et pour en rester à une lecture "naïve", je suis frappé, cinquante ans après ma première approche du roman, par le caractère vieillot de quelques procédés de style, à commencer par l'incipit : "Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194. à Oran. De l'avis général, ils n'y étaient pas à leur place, sortant un peu de l'ordinaire. À première vue, Oran est, en effet, une ville ordinaire et rien de plus qu'une préfecture française de la côte algérienne."  Le qualificatif de curieux, au vu de la suite, semble tout à fait inapproprié … Quant à chronique

À commencer par l'incipit, disais-je, et, à finir par ce qui est au fond un épilogue: "Cette chronique touche à sa fin. Il est temps que le docteur Bernard Rieux avoue qu'il en est l'auteur. Mais avant d'en retracer les derniers événements, il voudrait au moins justifier son intervention et faire comprendre qu'il ait tenu à prendre le ton du témoin objectif."

Il y a là une technique qui fait penser … aux romans du XVIII°. L'Abbé Prévost, par exemple, l'incipit de Manon Lescaut : "Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ six mois avant mon départ pour l’Espagne. (…) Je dois avertir ici le lecteur que j’écrivis son histoire presque aussitôt après l’avoir entendue, et qu’on peut s’assurer par conséquent, que rien n’est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici donc son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu’à la fin, rien qui ne soit de lui."

Curieux, oui. Non pas les événements, mais le principe de narration. Enfin … mon rapprochement avec l'Abbé Prévost est sans doute contestable et subjectif.

Sinon?

Quand on lit La peste à vingt ans, on trouve le roman profond et philosophique. Quand on le lit septuagénaire, on s'aperçoit qu'on a quarante ans de plus que son auteur …  Vieillir, c'est perdre ses illusions. La philosophie humaniste de Camus, qui me séduisait tant, me semble aujourd'hui moins profonde, plus phraseuse, et, dans ses assertions, un peu sentencieuse. Le lyrisme, sous-jacent ou explicite, ne me touche plus autant, voire, ne me touche plus. Words … Le narrateur, le docteur Rieux, dans son obstination à être médecin et à "persévérer dans son être" - ce conatus spinoziste dont il est quelque part fait mention dans le livre – personnage dont on sent qu'il tient aussi de l'autoportrait de Camus, est visiblement là pour nous indiquer une ligne de force de ce qu'est, à ses yeux, être un homme, un mensch au sens yiddish. Mais j'ai passé l'âge des leçons et ses lignes sur l'amitié, l'amour, la mer, le soleil et la terre, thèmes camusiens récurrents, me semblent relever de moments qui pour moi sont dépassés. Je le redis : Vieillir, c'est perdre ses illusions. Camus, il me semble, est ici un homme jeune qui, parce qu'il n'est plus un jeune homme, croit qu'il est déjà vieux et à même de tenir des propos définitifs. Et ce qu'il écrit me fait penser qu'il se trompe.

Disons-le différemment: il donne à plusieurs de ses personnages des préoccupations méthaphysiques et/ou morales qui me laissent comme on peut voir rêveur : 

Matin de NaplesMais en dépit de tout ce que je dis, cela fait quand même un grand livre, à lire et à discuter. 

Détail microscopique et que j'ai raconté déjà, ailleurs, ma belle-mère, oranaise, était la collègue de l'épouse de Camus dans une école primaire de la ville et une fois, ce qui devint à mes yeux après-coup un titre de gloire, cette dernière étant empêchée, elle était allée porter je ne sais quel paquet au domicile des Camus où elle avait trouvé, à son bureau, Albert, qui faisait quelques lectures et travaillait – lui avait-il dit - à son roman, La peste